L’Adour ou la Dour, un fleuve gascon

Après la Garonne, l’Adour est le deuxième fleuve gascon. Dans les textes anciens, on l’appelle la Dour. Son nom nous vient des anciens Aquitains, tout comme les noms de Neste et de Gave, Gau en gascon d’après l’ALF.

Le bassin de l’Adour

L’Adour ou la Dour nait au col du Tourmalet. La rejoignent la Dour de Payolle, la Dour de Gripp et la Dour de Lesponne. Elle perd son caractère de torrent à Tarbes avant de s’étirer dans la plaine sur 307 kilomètres et de se jeter dans l’océan/Lo gran tòs entre Tarnos et Anglet.

Elle salue Riscle, Aire et Grenade et continue son escapade, l’Adour
À Saint-Sever elle s’étire, à Dax elle coule de plaisir, l’Adour
Lorsqu’elle entend chanter le soir la belle dacquoise à l’œil noir, l’Adour
Mais à Port-de-Lanne l’attend le gave de Pau son amant, l’Adour
Jusqu’à Bayonne ils se préparent à vivre la plus belle histoire d’Amour.

Hymne à l’Adour, Edmond Duplan.

L'Adour et ses affluents
L’Adour et ses affluents

Elle draine un bassin versant de 16 912 km² avec un débit moyen de 150 mètres cube par seconde. L’Adour a un régime montagnard, c’est-à-dire que son débit est sensible aux pluies et aux chutes de neige. Ses crues sont terribles et redoutées.

Elle emporte tous les ponts comme celui de Dax en avril 1770. Plus proche de nous, l’inondation de juin 1875 emporte tous les ponts autour de Tarbes, provoque l’inondation de Maubourguet et d’Aire. Celle de février 1952 submerge la plaine entre Aire et Bayonne. Celles de décembre 1981 et de janvier 2014 restent dans les mémoires.

Les travaux sur berges, la construction des autoroutes et l’artificialisation des sols privent l’Adour de ses zones d’expansion naturelle et aggravent les effets des inondations. Depuis quelques années, l’Institution Adour travaille à reboiser les bords de l’Adour et à rétablir ses zones d’expansion naturelle pour atténuer les effets des crues.

Alluvions et barthes de la Dour

Remontée de la nappe
Remontée de la nappe

Dans la plaine, l’Adour repose sur une couche imperméable. La couche d’alluvions atteint 40 mètres d’épaisseur et constitue une réserve d’eau exploitée pour l’alimentation en eau potable et pour un usage agricole. L’Adour a d’ailleurs donné adurgar en gascon pour irriguer.

L’Adour et la nappe alluviale communiquent. En période de fort débit, l’Adour alimente la nappe alluviale. En période d’étiage, c’est la nappe qui alimente l’Adour. Lors des crues, on peut voir la nappe remonter et inonder les terres.

Entre Saint-Sever et Peyrehorade s’étendent les barthes/bartas de l’Adour sur 12 000 hectares. Ce sont des plaines inondables situées dans le lit majeur du fleuve, c’est à dire le lit du fleuve lors de son plus fort débit.

Barthes de l'Adour
Barthes de l’Adour

Les barthes de l’Adour sont constituées de forêts alluviales, de prairies inondables, de roselières et de tourbières. Elles sont exploitées pour l’élevage des troupeaux qui y paissent en liberté. C’est un terrain de chasse. On y coupe le Carex pour la litière du bétail et rempailler les chaises, on récolte le foin dans les prés humides, on ramasse les sangsues pour les vendre aux pharmaciens jusqu’à la fin de leur remboursement par la Sécurité sociale en 1972.

On nous a volé l’embouchure

Louis de Foix détourne l'Adour
Louis de Foix détourne l’Adour

Dans les temps anciens, l’Adour se jetait dans l’océan à Capbreton. Elle creusa une profonde vallée de 50 Km de long et de 1 500 mètres de profondeur aujourd’hui recouverte par l’océan. C’est le Gouf de Capbreton. Son delta occupait le Marensin.

L’embouchure de l’Adour a plusieurs fois changé de lieu. En 910, l’Adour se jette au Boucau. Il se jette à Capbreton en 1164, et en 1390, il part pour l’actuel Port-d’Albret.

Détournement de l'Adour
Détournement de l’Adour

En 1562, le port de Bayonne est en déclin. Le roi Charles IX veut le redynamiser et envoie Louis de Foix (1535-1604) pour conduire les travaux d’une nouvelle embouchure à Bayonne qui sera ouverte en 1878. Les travaux consistent à creuser un chenal à travers les dunes, entre Bayonne et le coude de l’Adour (il forme un coude pour remonter vers son embouchure de Capbreton). Les travaux trainent en longueur et les habitants de Capbreton et du Boucau veulent garder leur embouchure. Le 25 octobre 1578, une violente tempête fait gonfler les eaux de la Nive et par un effet de chasse d’eau, l’Adour ouvre le passage vers l’océan.

L’ancien lit de l’Adour disparait et il ne reste que le lac d’Hossegor. Le Boudigau emprunte une partie de l’ancien lit de l’Adour et se jette à Capbreton. 

L’Adour navigable

L’Adour est navigable sur 75 kilomètres. Les ports de Mugron, de Saint-Sever, de Hinx et de Dax alimentent un important trafic de marchandises entre le port de Bayonne et l’intérieur des terres. Le port de Mont de Marsan utilise la Midouze qui rejoint l’Adour près de Tartas.

Les marchandises utilisaient des galupes à fond plat, des tilholes plus petites, le chaland, la gabarre, le courau à fond plat, le batelet plus petit, le couralin. Vins de Chalosse, bois, produits résineux, volailles, grains, pierre de construction arrivent à Bayonne. Poissons salés, sel, épices, étoffes, huiles en reviennent.

Galupes sur l'Adour
Galupes sur l’Adour

Avetz-vos vist los Tilholèrs,
Quant son braves, hardits, leugèrs,
Hasent la passejada cap sus Peirahorada,
En tirant l’aviron,
tot dret au deu patron !

Avez-vous vu les Tiyoliers
Combien ils sont braves, hardis, légers

Faisant la promenade en direction de Peyrehorade
En tirant l’aviron
Tout droit jusque chez le patron ! 

Extrait de la Chanson des Tilholèrs de Pierre Lesca (1730-1807)

En 1831, les bateaux à vapeur apparaissent sur l’Adour pour un service régulier entre Bayonne et Peyrehorade. Les cheminées passent difficilement sous le pont de Lanne pendant les hautes eaux et le bateau arrive difficilement à dépasser Saubusse.

Le port de Peyrehorade sur l'Adour
Le port de Peyrehorade

Le 5 septembre 1854, l’Impératrice Eugénie organise une promenade sur l’Adour à bord du « Ville de Dax » qui remonte jusqu’à Peyrehorade. Le service de transport des voyageurs et des marchandises perdure jusqu’en septembre 1948. La navigation commerciale s’interrompt 1993. Des projets de restaurer la navigation sur l’Adour émergent pour le tourisme et pour les marchandises.

Les pays de l’Adour, une région administrative ?

Les pays de l’Adour constituent une unité géographique. Plusieurs projets de création d’une entité administrative n’ont pas abouti.

En 1972 des établissements publics administratifs sont créées. Le projet d’une région « Pays de l’Adour » n’est pas retenue. En 1982, les régions sont créées et une nouvelle proposition défendue en 1994 par le député Michel Inchauspé n’aboutit pas. Il veut créer une région Pyrénées-Adour, regroupant le pays basque qu’il voulait ériger en département, Pyrénées-Atlantiques et les Hautes-Pyrénées.

Son idée est de favoriser la coopération transfrontalière avec les provinces espagnoles voisines, à l’exemple de l’Alsace. La région proposée est trop petite et les villes de Toulouse et de Bordeaux ne voulaient pas que leur région soit diminuée.

En 1836, un mémoire est adressé au Roi pour la création d’un département de l’Adour avec Bayonne comme chef-lieu, Dax et Mauléon comme sous-préfectures. L’idée sous-jacente est bien sûr de créer un département basque. En 1945, un projet d’autonomie du pays basque n’aboutit pas, tout comme la proposition de créer un département basque faite par un candidat à la présidentielle de 1981 qui l’oubliera une fois élu. Si la proposition revient régulièrement, elle se concrétisera en partie avec la création de la Communauté d’Agglomération du Pays Basque.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Institution Adour
Site Natura 2000 des barthes de l’Adour
Centre culturel du pays d’Orthe




Un agneau et des œufs à Pâques

Manger une épaule ou un gigot d’agneau pour Pâques, voilà une tradition qui remonte fort loin. Et celle des œufs, d’où vient-elle ?

Pâques antique

Déesse de la fertilité Ishtar, Babylone
Déesse Ishtar

Dans l’antiquité, on fêtait l’arrivée du printemps, en général à l’équinoxe du printemps (20-21 mars), en honorant la déesse de la fertilité. Il s’agit d’Ishtar à Babylone, d’Eostre pour les Anglo-Saxons, dont les Anglais ont conservé le mot Easter [Pâques]. Mais le jour et la signification ont évolué.

Les Perses, il y a 5000 ans, s’offraient des œufs de poule comme symbole de fécondité. Voilà déjà quelques pistes !

Pâques pour les Juifs

Dixième plaie d'Egypte
Les Hébreux mettent du sang d’agneau sur leurs portes

Vous vous souvenez le pharaon qui ne voulait pas libérer les Hébreux, alors esclaves en Egypte ? À chaque refus du pharaon, Yahvé, Dieu des Hébreux, envoie une catastrophe. Ce sont les dix plaies d’Égypte. La dixième consiste à faire mourir tous les nouveau-nés du pays. Avant cela, Yahvé demande à Moïse que chaque famille juive tue un agneau et barbouille les portes de leur maison avec le sang de l’animal afin que leurs enfants soient épargnés. Pharaon cède enfin.

Depuis, la Pâque de l’Éternel sera rappelée par une fête annuelle qui a lieu une semaine avant Pâques.

Les chrétiens célèbrent une autre Pâques

Pour les chrétiens, Pâques, c’est la résurrection de Jésus. Jésus, appelé l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde dans l’Évangile de Saint-Jean.  L’agneau est identifié à Jésus, victime innocente, ultime sacrifice. Ainsi s’installe la tradition de manger de l’agneau le jour de Pâques.

Notons qu’on retrouve dans l’Islam, le sacrifice de l’agneau ou du mouton pour se souvenir de la soumission d’Ibrahim à son Dieu Allah. Mais cette fête, l’Aïd al-Adha, Aïd el-Kébir, a lieu au mois d’aout.

Manger l’agneau à Pâques

L’agneau est un plat de choix très apprécié en Orient ou en Grèce. Abraham, par exemple, offre sept agneaux au roi Abimeleck, pour celer leur alliance.

Grand dictionnaire de cuisine, Alexandre Dumas
édition originale

Au moyen-âge, l’agneau est cuit sur les braises comme le demande Yahvé dans le livre de l’exode (Ancien Testament, chapitre XII) : tout sera rôti au feu, y compris la tête, les jarrets et les entrailles. Alexandre Dumas (1802-1870) dans son Grand Dictionnaire de cuisine, précise que l’habitude de servir un agneau entier le jour de Pâques s’est conservée en France jusque sous Louis XIV et même Louis XV.  Et il donne la recette d’un plat qui viendrait des premiers chrétiens, la Pascaline d’agneau à la royale.

On désossait le collet d’un agneau de six mois. On brisait la poitrine dans laquelle on ajustait les épaules bridées avec des ficelles ; on brisait les deux manches des gigots qu’on assujettissait de même. On le remplissait d’une farce composée de chair d’agneau pilée, de jaunes d’œufs durs, de mie de pain rassis et de fines herbes hachées et assaisonnées des quatre épices. On lardait finement la chair de l’agneau, on le faisait rôtir à grand feu et on le servait tout entier pour gros plat, en relevé de potage, soit sur une sauce verte avec des pistaches, soit sur un ragout de truffes, au coulis de jambon. 

À Albi, encore au début du XVIe siècle, on distribuait aux malades lo cabrit de la vesprada de Pascas [le cabri de la vesprée de Pâques].

La moleta pascau

Lo diluns de Pascas [le lundi de Pâques], dans nos pays d’oc, on commence à prendre le soleil, on prépare la moleta pascau [l’omelette pascale] et on va même la manger dehors à la campagne.

reponchons
Reponchons – Espere environnement

En Gascogne, prudemment, on casse les œufs dès le Samedi saint, comptez six œufs par personne, on n’est pas des petites natures ! Cette omelette peut être mangée sans rien d’autre (c’est plutôt rare) ou agrémentée d’asperges sauvages, dites aussi asperges à feuilles aigües (elles piquent), qui poussent le long des haies.  On peut y mettre des reponchons [respountchous ou tamiers], une espèce de liane comme un liseron que l’on ramasse jeune. Cette plante, savoureuse et un peu amère, était aussi surnommée l’herbe aux femmes battues car on en faisait macérer les racines pour soigner ses hématomes.

On peut mettre aussi dans l’omelette plein d’alhet, jeune pousse d’ail et véritable délice, ou encore du saucisson comme en Béarn. Enfin, la traditionnelle omelette à l’ail et au persil, qu’on appelle parfois la moleta pènuda [l’omelette pieds-nus].

Pourquoi une omelette ?

Plusieurs légendes nous l’expliquent.

Guillaume de Gellone par Simon Vouet, vers 1622-1627, musée du Louvre.
Guilhem de Gellone, par Simon Vouet, vers 1622-1627, musée du Louvre

Un Guillaume d’Aquitaine dit-on, peut-être Guilhem de Gellone (750 ?-814), comte de Toulouse, duc d’Aquitaine, marquis de Septimanie, offrait à ses vassaux un repas à base d’œufs le lundi de Pâques.

Au printemps, les poules pondent beaucoup. Alors on raconte qu’au moyen âge, on ramassait des œufs, on en faisait des omelettes et on les distribuait ensuite aux pauvres. Plus tard, lors du service militaire, on dit aussi que les conscrits allaient demander des œufs dans les fermes pour faire des omelettes pour les pauvres et, ainsi, perpétuer la tradition.

L’origine de cette histoire pourrait être cet aubergiste qui aurait fait manger à Napoléon lors d’une halte par chez nous, une omelette des plus savoureuses. Celui-ci aurait immédiatement ordonné qu’on en serve à tous ses soldats !

La sagesse populaire

Comme le Gascon est friand de proverbes, en voici deux sur Pâques.

Hé Pasquos avant les Arrams.
Hèr Pascas avant los Arrams.
Fêter Pâques avant les Rameaux.

Pascos é Nadau se passon à l’oustau.
Pascas e Nadau se passan a l’ostau.
Pâques et Noël se fêtent chez soi.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les repas de Pâques en France, en Grèce, en Russie
Grand Dictionnaire de cuisine, Alexandre Dumas




L’armagnac, l’eau de vie des Gascons

La Gascogne produit du vin qui s’exporte en grande quantité. L’eau de vie fait l’objet d’un commerce dès le XIVe siècle. Les progrès de la viticulture et de la distillation donnent un essor à la production de l’armagnac, le nectar gascon, à partir du XIXe siècle.

L’armagnac, un remède efficace

Les alambics
Alambic – Gallica

Le procédé de distillation est connu des Arabes qui l’utilisent pour la fabrication de remèdes, d’huiles essentielles et de parfums. L’alambic est ramené lors de la reconquête de l’Espagne. Les moines et la faculté de médecine de Montpellier sont les premiers distillateurs connus au XIIe siècle.

En 1310, Vital Du Four, prieur d’Eauze nommé cardinal par le pape gascon Clément V, écrit le Livre très utile pour garder la santé et rester en bonne forme. C’est un traité de médecine dans lequel il cite les quarante vertus de l’eau de vie : L’onction fréquente d’un membre paralysé le rend à son état normal. […] Si on oint la tête, elle supprime les maux de tête, surtout ceux provenant du rhume. Et si on la retient dans la bouche, elle délie la langue, donne l’audace, si quelqu’un de timide en boit de temps en temps.

Les alambics de la distillerie – 1509
Les alambics de la distillerie – 1509 – Gallica

Charles le Mauvais, roi de Navarre, en imbibe sa chemise de nuit sur les conseils de ses médecins. Le 1er janvier 1387, une chandelle y met le feu et le brule gravement.

En 1410, la ville de Saint-Sever crée une taxe pour les quantités supérieures à quatre litres vendues sur le marché : De même tout homme qui apportera de l’aygue ardente audit marché pour vendre, s’il a deux lots en sus et avec toutes ses fioles et appareils, qu’il paye et sera tenu de payer un morlan. L’Aygue ardente/Aiga ardenta, est le nom gascon de l’eau de vie.

La période faste des vins d’armagnac

La consommation de vin blanc se développe en Europe du Nord, ce qui encourage la plantation de vignes en Armagnac. Au XVIIe siècle, les marchands hollandais achètent d’importantes quantités de vins. Ils vont à Bayonne pour éviter le privilège du vin bordelais.

Le vin arrive en barriques sur l’Adour. Celui produit en Armagnac est distillé pour réduire le volume du transport car il est amené en char à bœufs jusqu’à Mont de Marsan avant de prendre le bateau. À chaque voyage, on offre aux Hollandais un tonneau de vin brulé. Il sert à augmenter le degré du vin et sa meilleure conservation pendant le transport.

Carte postale d'un vignoble d'Eauze
Vignoble d’Eauze – Wikipedia

En 1600, Olivier de Serres parle du piquepout, cépage utilisé pour la distillation. Le piquepout ou Folle Blanche est une vigne basse, facile à cultiver et qui donne un vin blanc qui se distille bien. En 1666, on compte déjà 60 chaudières. L’expression gasconne un nas de piquepout / un nas de picapot [un nez de pique-lèvre] désigne quelqu’un qui en a trop abusé …

La production d’aygue ardenta / aiga ardenta se développe au XIXe siècle à la faveur des conflits qui en augmentent la demande pour les armées. Les alambics sont perfectionnés pour répondre à la demande. Le Marquis de Bonas met au point un alambic à distillation continue. En 1818, Jacques Tuillière, poêlier à Auch, met au point un alambic à colonne. En 1872, Alphée Verdier, producteur à Monguilhem invente le « système Verdier » qui permet d’obtenir une eau de vie entre 52° et 62°. L’Armagnac est vieilli en futs de chênes.

En 1839, la Baïse est aménagée et devient navigable, permettant l’exportation de l’armagnac depuis Condom vers Bordeaux.

Les conditions de production de l’armagnac sont règlementées

carte œnologique de l'armagnac
Terroirs de l’armagnac

En 1909, Armand Fallières est président du Conseil. Il est natif du Lot et Garonne où sa famille possède des vignes. Il définit par décret la zone de production de l’Armagnac et les appellations « Armagnac », « Bas Armagnac », « Ténarèze » et « Haut-Armagnac » qui correspondent à des caractéristiques géologiques du sol différentes. En 1936 les conditions de production de l’armagnac sont précisées. En 2003, les zones de production sont redéfinies et limitées.

Le phylloxéra détruit les anciens cépages. Ceux qui sont utilisés pour la production d’ armagnac sont l’Ugni, le Colombard, la Folle-Blanche (le piquepout) et le Baco qui est le seul cépage d’origine gasconne par hybridation de la Folle-Blanche et du Noah.

Futs de chêne contenant de l'armagnac
Vieillissement en futs de chêne

Le Baco est obtenu par François Baco (1865-1947) de Peyrehorade. Instituteur à Bélus dans les Landes, il fait une chute de vélo qui l’oblige à garder le lit plusieurs semaines. Pendant ce temps, il s’intéresse à la biologie et dès 1898, obtient le Baco qui est encore le plus utilisé en Armagnac.

L’eau de vie est placée dans des futs neufs de 400 litres en chêne blanc. Elle s’oxyde lentement et prend la couleur de l’armagnac.

Les surfaces de production se réduisent. En 2011, 1 800 hectares sont consacrés à l’armagnac dans le Gers, 400 hectares dans les Landes.

La production d’armagnac diminue

En 1893, le vignoble couvre 108 000 hectares. Décimé par le phylloxéra, il n’est plus que de 50 000 hectares en 1909. En 1979, il couvre 35 000 hectares, seulement 18 000 en 1988, à peine 2 240 en 2011.

La production d’armagnac est estimée à 35 000 hectolitres dans les années 1950. Une partie de la production est vendue à une autre région productrice d’eau de vie, au nord de la Garonne, qui ne produit pas assez pour faire face à la demande. L’armagnac n’a pas su se faire connaitre pour obtenir la réputation et les débouchés qu’il mérite.

cépage de l'ugni blanc servant à produire de l'armagnac
Ugni blanc – wikipedia

L’effondrement du marché japonais dans les années 1990 porte un rude coup. La production qui est de de 27 000 hectolitres en 1990 n’est plus que de 16 500 hectolitres en 2018, ce qui représente 5,7 millions de bouteilles dont environ la moitié vendues à l’exportation. Sa production est confidentielle si l’on compare aux 204,2 millions de bouteilles de cognac et aux 1,6 milliards de bouteilles de Whisky vendues en 2018.

La production d’armagnac concerne 733 viticulteurs et 164 maisons de négoce. La majorité des producteurs sont indépendants (30 % des ventes). Seulement 190 sont coopérateurs (32 % des ventes, le reste étant assuré par les négociants). C’est peut-être, malgré les efforts des producteurs, une des raisons du manque de frappe commerciale de l’armagnac.

Le renouveau de l’armagnac

chai des tonneaux
chai des tonneaux – Comité Départemental Tourisme Gers

Le Bureau National Interprofessionnel de l’Armagnac (BNIA), regroupe tous les acteurs de la filière : producteurs, coopératives, cavistes, négociants. Il insuffle une nouvelle dynamique à la filière de production de l’armagnac.

En 1990, le Floc de Gascogne obtient une appellation d’origine. Composé de 2/3 de jus de raison et de 1/3 d’armagnac jeune. Il vient d’une recette du XVIe siècle dont se prévaut également le Pineau de Charente.

En 2005, l’appellation Blanche Armagnac est reconnue. L’eau de vie est conservée dans des récipients en verre et n’est pas mise en futs de chêne. Sa production est ancienne et était réservée à la famille.

Les ventes progressent. Depuis 2014, elles augmentent de 11,4% en volume dont 4 % sur le marché français.

l'armagnac, sa robe, ses tonneaux
verre d’armagnac

Une classification permet de classer les armagnacs en fonction de la durée minimum de vieillissement en futs de chêne, toujours à boire avec modération : « *** » ou « VS » réunit différents armagnacs dont le plus jeune a un an ; « VSOP » pour quatre ans ; « Napoléon » ou « XO » pour six ans ; « hors d’âge » pour dix ans ; « XO premium » pour vingt ans.

Depuis 2020, les savoir-faire pour l’élaboration de l’armagnac sont inscrits à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français.

Le musée de l’armagnac de Condom est à découvrir pour qui s’intéresse à cet élixir. De nombreuses salles sont dédiées aux techniques agricoles et vinicole : travail du sol, traitements de la vigne, distillerie, tonnellerie, etc.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’armagnac, le nectar des dieux gascons, Escòla Gaston Febus
L’Armagnac pour les nuls, Chantal Armagnac, Editions First, 2019.
Les Vins du Gers et les eaux de vie d’Armagnac, M. J. Seillan, 1860
La lutte des vins piquepoults et eaux-de-vie d’Armagnac avec les vins de Chalosse et Tursan au XVIIIème siècle, Bulletin de la Société archéologique, historique littéraire & scientifique du Gers. 1950-01, René Cuzacq, p 86 à 92.




Les races bovines gasconnes redécouvertes

Les races bovines gasconnes n’ont pas échappé à la sélection génétique qui a permis d’obtenir des animaux adaptés à la production intensive de viande et de lait. Lorsqu’on a encore la chance de voir des troupeaux dans les prés, ce sont le plus souvent des Blondes d’Aquitaine pour leur viande ou des Piguetas (Française-Frisonne Pie Noire) pour leur lait.

Pourtant, la Gascogne est le berceau de nombreuses races locales parfaitement adaptées aux conditions de chaque territoire. Elles ont failli disparaitre dans les années 1960. Des passionnés cherchent aujourd’hui à les sauver et à les réhabiliter.

Les races gasconnes menacées de disparition

Etude des variations de structure du génome bovin (Doc INRA)
Etude des variations de structure du génome bovin (Doc INRA)

Les races bovines gasconnes sont victimes de la mécanisation de l’agriculture qui délaisse les animaux de trait. Le cheptel s’oriente vers la production de lait et de viande entrainant l’apparition de races plus productives.

Déjà, le plan Monnet de 1947 prône la simplification du cheptel français par la diminution du nombre de races locales. La nécessité de nourrir la population au sortir de la guerre conduit à la spécialisation et à la standardisation du cheptel.

Gène bovin
Gène bovin

La loi du 28 décembre 1966 sur l’élevage est défendue par Jacques Poly (1927-1997). Fondateur du département génétique animal et PDG de l’INRA, il a pour objectifs d’améliorer le progrès génétique par le biais de l’insémination artificielle et la traçabilité des semences. Elle va entrainer une forte diminution du cheptel des races bovines gasconnes.

Pourtant, en 1972, Bertrand Vissac (1931-2004), chercheur à l’INRA, met en évidence le risque de disparition des races locales et de la ressource génétique qu’il faut sauvegarder. En 1977, le ministère de l’agriculture consacre pour la première fois un petit budget pour la conservation des races locales. L’idée fait son chemin. En 1983 est créé le Bureau des Ressources Génétiques et, en 1999, la Cryo banque nationale pour la conservation des semences.

Ainsi, grâce à la banque de génétique, les races locales gasconnes sont en voie de sauvetage. Elles sont au cœur des préoccupations agro-environnementales et économiques.

Les races bovines gasconnes

Les races bovines gasconnes sont encore nombreuses dans les fermes dans les années 1960. Les animaux font partie de la famille et chacune a son prénom : Mascarine, Haubine, etc. Puis, les animaux deviennent des objets de production qui répondent à des standards à la Tonne de lait ou au Kg de carcasse.

L’Aura Sent Gironç ou l’Aure Saint-Girons

La Casta
La Casta

Parmi les races bovines locales, il y a l’Aure-Saint-Girons, plus connue sous le nom de Casta en raison de la couleur de sa robe proche de celle de la castanha/châtaigne. On la trouve dans les vallées entre le Couserans où on l’appelle encore castillonaise et le pays de Lourdes. C’est elle qui donnait son lait pour l’Ostet, le fromage de Bethmale fabriqué l’hiver quand les vaches étaient à l’étable. Au XIXe siècle, elle alimentait les laiteries de Toulouse qui venaient l’acheter à foire de Tarascon.

La Vasadesa ou la Bazadaise

La passejada deus bueus gras de Vasats
La passejada deus bueus gras de Vasats

La Bazadaise ou Grise de Bazas est sans doute la plus connue. On en trouve des troupeaux dans toute la Gascogne pour sa viande réputée. Originaire des environs de Bazas, elle servait au débardage du bois dans la forêt landaise et son fumier enrichissait les vignobles de la Gironde. Elle garde une attache profonde avec la ville de Vasats/Bazas qui fête chaque année pour le Jeudi Gras de Carnaval, la Passejada deus bueus gras/La promenade des bœufs gras, inscrite à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel en France. Cette fête qui remonte au moins au XIIIe siècle a pris la forme d’une foire agricole. Le 24 juin, pour la fête de la Saint-Jean, se déroule un marché aux bœufs gras qui commence par une pesée, une aubade aux bouchers puis un défilé et se termine par un banquet.

La Bearnesa ou la Béarnaise

Attelage de boeufs béarnais
Attelage de bœufs béarnais

La Béarnaise reconnaissable à ses grandes cornes en forme de lyre. La race est emblématique du pays puisqu’elle figure sur les armes des vicomtes de Béarn et orne leurs monnaies, les deniers Morlans. Robuste, elle sert aussi bien pour la production de lait, de viande et pour le travail.

La Bordelesa ou la Bordelaise

Taureau de race bordelaise
Taureau de race bordelaise

La Bordelaise est traditionnellement utilisée dans les palus, zones humides du bordelais pour fournir de la viande et du lait et était très réputée pour son beurre. Elle a failli disparaitre lors d’une épidémie en 1870-1872 mais quelques animaux rescapés ont permis de reconstituer la race en ne gardant que les pigalhadas à robe mouchetée, au détriment des vairetas à robe unie.

La Lordesa ou la Lourdaise

La Lourdaise se trouvait surtout dans les Hautes-Pyrénées et son berceau est le Lavedan et le pays de Lourdes. C’était une des meilleures laitières des races bovines gasconnes. Elle était aussi utilisée pour le travail car réputée calme, docile et facile à dresser. Elles partaient en estive. Dans les années 70, on en comptait plus que quelques dizaines. Son sauvetage a été rendu possible grâce à Pierre Corrège, enseignant à Bagnères. Il achète un troupeau d’une dizaine de vaches et un taureau.

La Marina ou la Marine

La Marine est une vache de petite taille. Utilisée en élevage extensif, elle transhumait dans les dunes du littoral au moment des moissons. Les troupeaux à demi sauvages étaient rassemblés dans des barguèras, sortes de parcs provisoires permettant de les marquer ou les sélectionner. Ces opérations sont à l’origine de la course landaise. Des croisements avec des bovins ibériques ont donné la vache des courses landaises. Avec la colonisation des Landes par le pin maritime, elle se concentre dans les zones marécageuses proches des étangs de Biscarosse et de Parentis.

La Mirandesa ou la Mirandaise

La Mirandaise
La Mirandaise

Originaire du Gers, la Mirandaise est une race rustique réputée pour la puissance de ses bœufs qui permettaient de travailler les terres lourdes et escarpées des coteaux gascons. Calme et docile, elle résiste bien à la chaleur.

Les races bovines gasconnes donnent de nouvelles races

Blonde d'Aquitaine
Blonde d’Aquitaine

Les races bovines gasconnes, malgré leur faible aptitude à répondre aux standards de la production de masse, et grâce à la génétique, ont donné naissance à de nouvelles races bovines.

La Blonde d’Aquitaine est née en 1962 par le croisement de la Béarnaise, de la Garonnaise et de la Quercynoise. Il est question d’intégrer la Limousine à ce croisement, mais les éleveurs du Limousin s’y opposent. Ils veulent garder une vache spécifique à leur région. Rustique, elle s’adapte à tous les climats, présente une grande facilité de vêlage et a un excellent rendement en viande. Sa couleur est celle de la Garonnaise.

La Gasconne des Pyrénées est née par le croisement de la Mirandaise et de sa cousine gasconne de Saint-Gaudens et d’Ariège. Rustique, elle s’adapte aux zones sèches et escarpées. Elle résiste aux intempéries, préfère vivre en plein air et c’est pour cela qu’on la rencontre sur les estives. Les Italiens, les Hollandais et les Espagnols l’apprécient pour l’engraissement.

Le renouveau des races bovines gasconnes

La Gasconne
La Gasconne

Comme les races ovines, asines, caprines et de volaille, les races bovines gasconnes ont failli disparaitre tant leur effectif avait chuté.

Leur sauvetage est dû à des particuliers éleveurs ou des organismes comme la SEPANSO. Autrement dit la Société pour l’Etude, la Protection et l’Aménagement de la Nature dans le Sud-Ouest). Elle achète le dernier troupeau de Marines en 1968 et l’installe dans la réserve naturelle de l’étang de Cousseau en Gironde. Elle compte aujourd’hui une cinquantaine de têtes et est utilisée uniquement pour l’écopastoralisme.

Le Parc Naturel régional des Pyrènes ariégeoises mène un programme de valorisation des races locales. Il aide le Syndicat qui s’est constitué à Betchat (o9) pour la sauvegarde la vache Casta. Le Parc valorise les zones humides en utilisant les propriétés de la Casta. Elle n’a pas à craindre le mal de pieds et elle se contente de peu. Le projet de Parc Naturel en Astarac a prévu de valoriser la Mirandaise. Les éleveurs travaillent avec le lycée agricole de Mirande pour la commercialisation des produits.

Les effectifs des races bovines gasconnes se reconstituent peu à peu grâce à la persévérance et l’engagements des producteurs. Il ne faut pas hésiter à les soutenir en allant les voir sur les foires et comices agricoles. Et choisir leurs produits savoureux et de qualité : viande, lait, fromages.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Conservatoire des races d’Aquitaine
Institut de l’élevage, races de France
Conservatoire du patrimoine biologique régional d’Occitanie
Bons plans de l’été : la route des vaches de Gascogne, Escòla Gaston Febus




Des sauvetés aux bastides gasconnes

Au XIe siècle débute un mouvement de regroupement de la population au sein de sauvetés puis de bastides. Les bastides apparues au XIIIe siècle sont un mode original d’urbanisation qui constitue encore la trame urbaine de la Gascogne.

De la sauveté à la bastide

Castelnau Barbarens
Castelnau-Barbarens (32)

La population est dispersée dans de petits hameaux. L’insécurité entraine un regroupement autour d’établissements religieux qui assurent la protection des habitants et mettent en valeur de nouvelles terres.

La Sauveté ou Sauva tèrra en gascon, est une zone de refuge matérialisée par un enclos balisé par des bornes de pierres surmontées d’une croix. À l’intérieur de ce périmètre, les habitants bénéficient de protection et de franchises particulières dans le prolongement du droit d’asile et de la trêve de Dieu. Cette protection est toute relative et les Sauvetés s’entourent de remparts.

Saint-Justin
Saint-Justin (32)

Les Sauvetés gasconnes se construisent entre 1027 et 1141. Beaucoup se transforment par la suite en Bastides/ Bastidas mais certaines gardent un nom bien spécifique : Sauveterre, en Bigorre ou dans le Gers, Sauveterre de Béarn, Sauveterre de Comminges, etc.

Devant leur succès, les seigneurs créent également des Sauvetés autour de leurs châteaux pour mettre en valeur leurs terres. Ce sont des Castelnaux/ Castèths naus ou Castéras/ Casterars : Castelnau Rivière-Basse, Castelnau-Barbarens, Castelnau-Chalosse, Castéra-Loubix, Castéra-Verduzan, etc.       

La création des bastides

Bastide de Valentine (Haute-Garonne)
Valentine (31)

Après la croisade des Albigeois, un nouvel essor urbain conduit à la création de villes nouvelles fondées suivant un plan original et novateur pour l’époque.

Les bastides se développement parfois à partir d’un hameau existant ou par l’agrandissement d’une ville déjà existante. Dans la majorité des cas, la bastide est construite sur un nouveau terrain concédé par un abbé ou un seigneur, le plus souvent en paréage (à égalité entre deux ou plusieurs fondateurs) qui concèdent à la population des terrains et des droits pour les inciter à venir s’y installer. C’est un moyen de mettre en valeur un territoire.

Halle de Saint-Clar
Halle de Saint-Clar (32)

Les rois de France construisent de nombreuses bastides pour affirmer leur présence face aux rois d’Angleterre, ducs d’Aquitaine, qui en font tout autant le long de la frontière. Des comtes et des seigneurs construisent des bastides sur leurs terres mais toutes ne prospèrent pas et certaines sont abandonnées.

 

Bastide de Labastide d'Armagnac
Place de Labastide d’Armagnac (40)

Les différents partenaires signent une charte de fondation et ils concèdent des coutumes/ costumas écrites aux habitants qui bénéficient ainsi d’avantages fiscaux. Les bastides fondent un marché et elles se dotent d’une autonomie de gestion. Elles élisent leurs consuls ou jurats.

On connait environ 330 bastides dans le sud-ouest de la France. Plus des deux tiers sont gasconnes. La majorité d’entre elles datent de la période comprise entre 1240 et 1329.

Carte des bastides du Sud-Ouest
Carte des bastides du Sud-Ouest

Le contrat de paréage

Fourcès
Fourcès (32)

Le contrat de paréage est une association par indivis entre les fondateurs d’une bastide. Il définit l’apport de chacun et ses droits dans la future bastide. Le 21 février 1289, les moines de l’abbaye d’Arthous s’associent au roi d’Angleterre pour construire la bastide d’Hastingues.

La fondation de la bastide se fait autour de la cérémonie du pal ou pau en gascon. La cérémonie est publique. On plante un pieu supportant les armoiries des associés au contrat de paréage sur l’emplacement de la future bastide. On lit la charte de coutumes au public puis des crieurs vont dans tous les hameaux du voisinage pour la lire à tous et recruter de futurs habitants.

Le nom donné aux bastides peut venir de celui du fondateur : Montrejeau/ Mont reiau fondée en 1272 par le roi de France, Beaumarchés fondée en 1288 par Eustache de Beaumarchais sénéchal d’Alphonse de Poitiers, Rabastens fondée en 1306 par Guillaume de Rabastens sénéchal en Bigorre, etc. Il peut venir aussi du nom d’une ville étrangère que le seigneur a fréquentée lors d’un voyage ou d’une croisade : Tournay, Gan, Bruges, Pavie, Grenade, etc.

Le plus souvent, le nom de la bastide vient de la toponymie locale ou d’un caractère du relief : Montastruc, Monségur, etc.  

Bastide de Vianne - remparts
Remparts de Vianne (47)

La construction des bastides

Plan de Rabastens de Bigorre (65)
Plan de Rabastens de Bigorre (65)

La construction des bastides suit un plan déterminé. Des voies de circulation traversent la bastide. Des carrèras, d’une largeur constante de 6 à 10 mètres, avec un caniveau central permettent le passage de charrettes et des voies plus petites de 5 à 6 mètres forment des ilots rectangulaires d’une superficie identique. Chaque ilot se découpe en lots identiques pour la construction des maisons d’une largeur maximale de 8 mètres.

Les façades des maisons s’alignent sur la rue avec une androna de quelques centimètres entre elles pour éviter la mitoyenneté. Les maisons ont un étage. Sur la place, des passages couverts ou embans permettent le passage et l’exposition des marchandises à la vente.

Chaque maison dispose en plus d’un jardin et d’un lot de terre à cultiver situés à l’extérieur de la bastide. Chaque famille reçoit la même superficie de terre.

Tour Carrée de Tri-sur-Baïse (65)
Tour Carrée de Trie-sur-Baïse (65)

Une place centrale reçoit le marché parfois couvert sous une halle. La plus grande est celle de Marciac (75 m x 130 m). La place comprend une fontaine ou un puits pour alimenter les habitants en eau. On dote les bastides de remparts et de portes fortifiées pour protéger les habitants des brigands et des guerres.

La charte de coutumes

Bassoues - Arcades et maisons à colombage
Bassoues – Arcades et maisons à colombage (32)

La charte de coutumes a pour but d’attirer les familles de paysans. Elle énumère les privilèges accordés aux habitants de la bastide en matière politique, fiscale et judiciaire.

Les fondateurs et des consuls ou jurats administrent conjointement la bastide. Le seigneur nomme les consuls ou les anciens consuls les cooptent ou la charte définit les règles de l’élection. Au nombre de 4 à 6, ils administrent la bastide, assurent la police, l’entretiennent et la mettent en défense. Le bayle/ baile représente le fondateur. S’il s’agit d’un paréage, il peut y avoir plusieurs bailes.

La charte de coutumes définit les règles de basse justice (police). Les peines sont généralement sous forme d’amende et de prison  alors que les châtiments corporels sont encore courants. À Auch, on se fait couper l’oreille en cas de vol.

La charte de coutumes fixe les impositions. Les habitants des bastides ne paient pas certains impôts et ils peuvent lever des taxes pour les besoins de la bastide.

Références

Bastides, villes nouvelles du Moyen-Âge, A. Lauret, R. Malebranche, G. Séraphin
Histoire des bastides, Jacques Dubourg
Histoire des Bastides, André Roulland
Revue de Gascogne
, plusieurs numéros
Ordonnance des commissaires d’Edouard 1er sur les Bastides, les Questaux et les Nobles, 1278




Les routes de Gascogne et l’essor du 18ème siècle

Si vous prenez les routes nationales ou départementales de Gascogne, les grandes lignes droites agréables à la conduite vous surprendront. Mais savez-vous que vous roulez sur les routes de l’Intendant Mégret d’Étigny ?

Antoine Mégret d’Étigny, l’intendant bâtisseur

Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)
Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)

Originaire de Saint Quentin, aujourd’hui dans la Région des Hauts de France, Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767) sera Intendant de la Généralité d’Auch de 1751 à 1767. Il introduit en Gascogne d’importantes réformes dans l’exploitation forestière et celle des marbres, le thermalisme, l’agriculture, l’industrie et le commerce.

Son action la plus connue est l’amélioration du réseau routier de la Gascogne. Il réalise plus de 800 km de routes.

Il construit la route de Toulouse à Bayonne en passant par Montréjeau et Tarbes, celle de Tarbes à Martres-Tolosane par Trie et Boulogne-sur-Gesse, celle de Morlaàs à Vic en Bigorre, celle de Tarbes à Aire sur l’Adour, celle d’Oloron à Hastingues, celle d’Oloron à Monein, de Montréjeau à Luchon, celle d’Auch à Saint-Lary, celle de Luchon à Bagnères de Bigorre par les cols, celle de Pierrefitte à Cauterets, celle de Pierrefitte à Luz et Barèges, celle de Luz à Gavarnie, celle de Bordeaux à Bayonne, celle de Pau à Bordeaux, etc.

C’est lui aussi qui entreprend la traversée des Pyrénées par la vallée du Louron, par la vallée d’Aure, par le port de Salau en Couserans, par le port du Portillon à Luchon, par le col du Somport en Béarn. On ne terminera ces liaisons que bien après lui.

Etigny à Luchon
Etigny à Luchon

Plus remarquable encore, il consacre sa fortune à son action de développement de la Gascogne et meurt ruiné. Sur le socle de sa statue à Luchon, on peut lire un extrait de sa dernière lettre : « Je n’ai jamais eu en vue que le service de mon maitre et le bien public, et quoique j’ai dérangé très considérablement ma fortune dans cette province pour les objets qui lui sont utiles, je n’y ai aucun regret, parce que j’ai rempli mon inclination, et que je crois que ma mémoire y sera chérie ».

Plan des routes de l'Intendance d'Auch à la mort de d'Etigny (1767)
Plan des routes de l’Intendance d’Auch à la mort d’Étigny (1767)

La corvée royale des routes

Il faut dire que les routes sont de très mauvaise qualité. Louis XV (1710-1774) lance un important chantier de construction de routes mais l’État n’a pas les moyens de le financer.

Récapitulation générale des ouvrages fait par corvée sur les routes de la généralité d'Alençon
Récapitulation générale des ouvrages fait par corvée sur les routes de la Généralité d’Alençon

Le 13 juin 1738, l’État royal institue la corvée des routes dans tous les pays d’élections. Dans les pays d’États, ce sont les États qui construisent et entretiennent les routes. On réquisitionne pour une corvée annuelle de plusieurs jours, les habitants et leurs matériels situés dans les communautés de part et d’autre des routes, en dehors de l’époque des semailles et des moissons .

Cette corvée provoque un grand mécontentement populaire, d’autant qu’il y a beaucoup d’exemptions. En 1759, pour la construction de la route de Montréjeau à Luchon, l’Intendant d’Étigny a dû faire appel aux Dragons pour faire obéir la population. Bien encadrée, elle est cependant efficace car, pour la venue du duc de Richelieu à Luchon en 1763, elle construit la route de Cierp à Luchon en seulement trois semaines.

Un modèle économique inefficace

Turgot (1727 - 1781)
Turgot (1727-1781)

Devant l’imperfection du système et son peu d’efficacité, Turgot supprime la corvée royale des routes en février 1776. On la remet en vigueur dès le mois d’aout. On la supprime définitivement le 27 juin 1787 et on la remplace par une contribution financière répartie entre chaque paroisse.

La contribution financière des communautés touche tous les contribuables, alors que la corvée des routes, du fait des nombreuses exemptions, ne concerne que les brassiers et les journaliers. Aussi, les communautés demandent les adjudications comme pour la route de Saint-Sever à Tartas en 1765.

La construction des routes, une volonté royale

Un arrêt du 3 mai 1720 charge les Intendants de la construction des routes. Ils dressent un état de celles qui sont à élargir, à redresser ou à construire et établissent un projet particulier pour chaque chemin.

Les ingénieurs des ponts et chaussées dont le corps est créé en 1747, sont chargés de construire les routes et de mobiliser la main d’œuvre. Les piqueurs sont chargés de la surveillance des travaux. Les corvoyeurs (ceux qui sont appelés à la corvée des routes) sont encadrés par des députés de leur communauté qui dirigent les équipes, eux-mêmes encadrés par des syndics.

Pour construire la route, on décaisse sur la largeur de la chaussée. On place au fond des pierres plates épaisses et des pierres verticales pour marquer le bord de la route. On garnit ensuite avec des couches de cailloux et du gravier. Le profil bombé de la route rejette l’eau dans les fossés creusés de chaque côté.

Les routes ont 36 ou 30 pieds de large entre les fossés (1 pied = environ 30 cm) et permettent aux voitures de se croiser. Les fossés prennent 6 pieds de large chacun et des plantations d’arbres sont rendues obligatoires en 1720 de chaque côté. Ils sont plantés sur les propriétés riveraines.

C’est la loi du 9 ventôse an XIII qui a rapproché les plantations sur les terrains appartenant à l’État le long des routes. Le législateur n’avait pas prévu les automobiles et nombre d’arbres sont sacrifiés sur l’autel de la sécurité routière !

L’intendant d’Étigny est très présent sur tous les chantiers. Conscient des difficultés occasionnées par la corvée et son peu d’efficacité, il développe systématiquement les adjudications de travaux à des entrepreneurs privés, à la charge des communautés.

Traité de la construction des chemins- Henri Gautier (1660-1737)
Traité de la construction des chemins- Henri Gautier (1660-1737) – Gallica

Le tracé des routes

Sur le tracé des routes au 18e siècle, nous disposons d’un document d’une grande richesse. Il s’agit de l’Atlas des routes de France dits Atlas de Trudaine. C’est une collection de 62 volumes de plus de 3 000 planches. L’Atlas a été réalisé sur ordre de Charles Daniel Trudaine (1703-1769), administrateur des Ponts et Chaussées. Il contient les routes faites ou à faire dans les vingt-deux généralités des pays d’élections régies par des intendants. Nous avons retenu trois exemples en Gascogne mais l’Atlas en contient beaucoup d’autres sur les Généralités d’Auch et de Bordeaux.

Les tracés recherchent les lignes droites et évitent la traversée mal commode des bourgs. Les routes passent en dehors des agglomérations et voient naitre de nouveaux quartiers, des auberges, des commerces. Les commerçants et artisans installés le long des rues principales des bourgs protestent.

Route d'Auch à Tarbes près d'Orleix et Aureilhan
Route d’Auch à Tarbes près d’Orleix et Aureilhan – Atlas de Trudaine

À Auch où plusieurs routes se croisent, les carrefours donnent les nouveaux quartiers de la Porte Neuve en haute ville et la Patte d‘oie en basse ville.

Les routes passent en plaine et évitent les côtes. Les Ingénieurs s’efforcent de réduire les dénivellations en rabotant le relief et en remblayant les creux. En montagne, le tracé des routes emprunte les vallées. Quand il faut gravir un versant, on préfère les pentes à large rayon de courbure plutôt que les lacets pour permettre aux attelages de tirer en ligne et de soulager leur effort.

Des intérêts qui ne sont pas toujours convergents

Les doléances sont nombreuses sur les tracés : propriétaires qui se disent lésés par le passage des routes sur leurs terres, routes jugées trop larges et prenant trop de terres, fossés qui gênent l’accès aux maisons riveraines et aux champs, etc. Il est vrai aussi que les entrepreneurs prennent sur place les matériaux d’empierrement et ouvrent des carrières dans les champs.

Route de Mont de Marsan à Auch passant par Aubiet
Route de Mont de Marsan à Auch passant par Aubiet – Atlas de Trudaine

Pourtant, nombre de villes se disputent le tracé pour voir la route passer près de chez elles. Les grands propriétaires nobles offrent de construire à leurs frais des ponts pour faire passer la route. Ils offrent des terres sans indemnité car le passage des routes valorise leurs terres voisines.

Chacun essaie de faire prévaloir ses intérêts. La route d’Aire à Maubourguet passe par Viella et Madiran car les négociants en vin veulent favoriser leur commerce. Ce n’est qu’entre 1777 et 1784 qu’on construira la route de la plaine passant par Saint-Germé, Riscle et Castelnau-Rivière-basse.

Route de Bordeaux à Bayonne, traversée de St-Geours de maremme – Atlas de Trudaine
Route de Bordeaux à Bayonne, traversée de St-Geours de maremme – Atlas de Trudaine

Des progrès qui préparent le 19e siècle

Les progrès des voies de communication et des moyens de transport au cours du 18e siècle facilitent les contacts, les relations, le commerce. Ils facilitent aussi la diffusion des idées nouvelles. La littérature prérévolutionnaire, les articles des journaux, les motions des clubs parisiens et les débats des assemblées révolutionnaires bénéficient ainsi d’un impact plus large.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Les routes des Intendants – L’homme et la route en Europe occidentale, au Moyen-âge et aux Temps modernes, Les Rencontres de Flaran, Charles Higounet, Presses Universitaires du Midi, Toulouse.
La corvée des grands chemins au XVIIIe siècle, Anne Conchon, 2016
Traité de la construction des chemins ,Gautier, Henri (1660-1737).
Atlas de Trudaine, réalisés entre 1745 et 1780




Le Beatus de Saint Sever, chef d’œuvre médiéval

Beatus de Saint-Sever - Frontispice
Beatus de Saint Sever – Frontispice

Dans leur scriptorium (atelier d’écriture), les moines rédigent ou copient des manuscrits enluminés d’une exceptionnelle qualité. Parmi ceux parvenus jusqu’à nous, nous avons le Beatus de Saint Sever, rédigé sous l’abbatiat de Grégoire de Montaner (1028-1072). Il est le seul exemplaire que nous connaissons au nord des Pyrénées.

Qu’est-ce qu’un Beatus ?

Un Beatus est un manuscrit rédigé en Espagne entre le Xe et le XIIe siècle.  Le moine Beatus recopia les Commentaires de l’Apocalypse de Jean, rédigés au VIIIe siècle au monastère de Saint-Martin de Liebana dans les Asturies. Celui-ci avait l’ambition de donner un texte accessible, compréhensible, dans un langage courant.

L’Apocalypse de Jean est écrite pendant les persécutions de Néron et de Dioclétien contre les chrétiens. Sous une forme poétique, elle dévoile l’avenir révélé à une âme sous forme d’espérance. Elle est destinée à montrer à ceux qui souffrent comment le Bien suprême se trouve au bout d’un long chemin de souffrances. Étymologiquement, Apocalypse veut dire « révélation ».

Beatus - Vision de l'Apocalypse (Gallica)
Beatus – Vision de l’Apocalypse (Gallica)

L’Apocalypse de Jean devient le symbole de la résistance des chrétiens d’Espagne. Elle annonce la fin des persécutions et la Reconquête contre les Musulmans. Facile à comprendre pour les croyants, elle prend une importance considérable en Espagne au point de supplanter les Évangiles.

On connaît une trentaine de Beatus décoré d’enluminures éclatantes, dont seulement une vingtaine nous sont parvenus.

Le Beatus de Saint Sever

Conservé à la Bibliothèque Nationale de France, c’est le seul Beatus connu au nord des Pyrénées. Il est d’une beauté et d’une richesse picturale supérieure aux manuscrits peints en France à cette époque et sera qualifié d’œuvre exceptionnelle par l’éditeur scientifique allemand actuel, Peter K. Klein. Comme il se doit, il contient le Commentaire sur l’Apocalypse du moine Beatus, ainsi que le Commentaire de Saint Jérôme et le Livre de Daniel.

Beatus - La vision de Daniel
Beatus – La vision de Daniel (Gallica)

Le Beatus de Saint Sever contient 296 folios (format 365×280 mm) décorés de 108 enluminures peintes avec des encres de couleur vive et de l’or. Le moine Stephanius Garsia le rédige et laisse son nom dans un codex. Il témoigne de la richesse et de la puissance de l’abbaye au XIe siècle.

La mappemonde de Saint Sever

Beatus - Mappemonde
Beatus – Mappemonde (Gallica)

Dans l’œuvre, on trouve une mappemonde représentant le monde évangélisé par les Apôtres avec l’emplacement de Saint Sever et des principales villes. Avec 280 noms, elle est deux à quatre fois plus plus riche que les autres de l’époque, témoignant d’une grande érudition. La Gascogne y occupe une place importante.

La terre australe est commentée : « En plus des trois parties du monde, il y a une quatrième partie au-delà de l’océan, dans la direction du sud et inconnue de nous à cause de la chaleur du soleil. Dans ces régions, on prétend fabuleusement que vivent les Antipodes ».

Beatus - Le Déluge
Beatus – Le Déluge (Gallica)

On pense que le Beatus de Saint Sever fut rédigé à la suite du don d’un Beatus espagnol fait à l’abbaye par le duc de Gascogne. Le Beatus est écrit en wisigoth, il doit être transcrit en latin. Les enluminures reprennent des thèmes populaires au nord des Pyrénées.

Il prend une importance considérable dans la liturgie de l’abbaye de Saint Sever car on retrouve les illustrations du Beatus dans les décors architecturaux de l’abbatiale, notamment le tympan du portail nord du transept (Christ en majesté).

L’abbaye

Guillaume Sanche (972- après 998) est comte puis duc de Gascogne en 977. Après sa victoire de Taller sur les Normands, il fonde à Saint Sever une abbaye nantie de nombreux privilèges et richement dotée, sur un oratoire dédié à Saint Sever. Cap de Gasconha, elle est au centre de sa politique et de son pouvoir.

Son fils Sanche Guillaume appelle le bigourdan Grégoire de Montaner, alors moine de Cluny, pour diriger l’abbaye. Celui-ci y rédige sa Passion car l’abbaye des ducs de Gascogne ne peut se contenter de vénérer un saint local.

L'Abbaye de Saint-Sever (1678)
L’Abbaye de Saint Sever (1678) (Gallica)

L’abbaye de Saint Sever suit la règle de Saint Benoît. Pourtant, elle ne s’affilie à aucun ordre et gardera son indépendance jusqu’à la Révolution de 1789. En 1104, la Pape Pascal II la dote de privilèges (liberté d’élection de l’Abbé, exemption de service militaire, droit de nommer des abbés dans ses dépendances, etc.). En 1307, Clément V, le pape gascon, concède à l’Abbé le port des ornements épiscopaux, en dehors de la présence de l’évêque.

Les possessions de l’abbaye

L’abbaye de Saint Sever possède de vastes domaines. Elle fonde des prieurés à Roquefort, Mont de Marsan, Saint Genès, Saint Pierre du Mont, Nerbis, Morganx, Buzet, Mimizan. L’étendue de ses domaines explique en partie le peu d’implantation des autres ordres religieux en Gascogne.

L’abbaye de Saint Sever possède aussi la seigneurie sur la ville de Saint Sever. Les rapports se tendent et une révolte éclate en 1208 contre les moines qui exigent trop de taxes. Par exemple, lors des funérailles, ils exigent une redevance sur l’usage de la croix, des encensoirs, des habits sacerdotaux, la sonnerie des cloches, le dépôt du défunt dans l’église et sur l’emplacement au cimetière. Les moines ne veulent pas céder. Les habitants tentent de les affamer en les privant de vivres. Il fallut un synode pour régler le différend.

D’autres révoltes auront lieu. Les Huguenots pillent l’abbaye en 1549, 1569, 1571, massacrent les moines en 1572 et la brûlent en 1598. À la Révolution, elle compte encore 15 moines.

L'Abbaye de Saint-Sever - cloitre
L’Abbaye de Saint Sever – le cloître

 

Références

Le Beatus de Saint Sever, église des Landes
Beatus, Wikipedia
Saint Sever – Millénaire de l’abbaye, Colloque international des 25-26 et 27 mai 1985. Comité d’études sur l’histoire et l’art de la Gascogne, 1986
Chartes et documents hagiographiques de l’abbaye de Saint-Sever (Landes), 988-1359, Georges Pon et Jean Cabanot

 

 




La Neste, de la Vallée d’Aure à la Garonne

La Neste est une rivière de montagne qui se jette dans la Garonne après avoir traversé la vallée d’Aure. Depuis toujours, elle est un axe de communication fréquenté pour l’exportation du bois et du marbre. Aujourd’hui, ses eaux alimentent les eaux des rivières du Gers.

Une rivière navigable

La Neste à Arreau
La Neste à Arreau

Comme pour les gaves et la Dour, le nom de Neste vient des Aquitains.

La Neste de Badet prend sa source à Aragnouet au pic de la Géla. Elle parcourt 73 Km, grossit des eaux de la Neste d’Aragnouet, de la Neste de Couplan, de la Neste du Moudang, de la Neste de Rieumajou et la Neste de Louron, prend son nom générique de Neste à partir de Sarrancolin avant de se jeter dans la Garonne à Montréjeau.

Jusqu’au XIXe siècle, la Neste est navigable. Saint-Lary est un port fluvial spécialisé dans le flottage du bois. Les grumes arrivent des forêts de montagne. On les regroupe pour former des radeaux. Pour faciliter la navigation, on construit des barrages sur la Neste et on procède à des lâchers d’eau.

Les carrières de Sarrancolin
Les carrières de Sarrancolin

D’autres ports jalonnent la Neste jusqu’à Sarrancolin. Le siège de la corporation des radeliers est à Ilhet.

À partir de Sarrancolin, la Neste sert aussi pour le transport du marbre tiré des carrières de Sarrancolin et plus étonnant, de la carrière d’Espiadet à Campan dans la vallée de Bagnères. Pour faciliter le transit jusqu’à la Neste, Pierre de Lassus ouvre le « Chemin royal pour les marbres » en 1713 par le col de Beyrède.

L’exportation des marbres connait son apogée sous le règne de Louis XIV, grâce à Louis Antoine de Pardaillan de Gondrin, duc d’Antin.

Ce qu’on doit au Duc d’Antin

Louis-Antoine de Pardaillan de Gondrin (1665-1736)
Louis-Antoine de Pardaillan de Gondrin (1665-1736)

Louis-Antoine de Pardaillan de Gondrin (1665-1736) est élevé au château de Bonnefont (Hautes-Pyrénées). Sa mère, Athénais de Montespan, est la favorite du roi Louis XIV. À la mort de sa mère en 1707, il se voit confier la direction des Bâtiments du Roi. En 1711, le marquisat d’Antin devient un duché.

Le duc d’Antin supervise les travaux de Versailles et réorganise la politique marbrière du royaume. Il nomme Pierre de Lassus « Contrôleur des marbres du Languedoc et des Pyrénées ». En compagnie de Claude-Félix Tarlé, chef du service des marbres, il fait ouvrir les carrières de Sarrancolin, Beyrède, Campan, Saint-Béat, Sauveterre, Barbazan et Cierp.

Le marbre de Sarrancolin
Le marbre de Sarrancolin

Le duc d’Antin possède de nombreuses forêts dans les Pyrénées. Il fait transporter le marbre gratuitement sur les radeaux de flottage du bois sur la Neste. Il tire son bénéfice de la vente des bois à Bordeaux. De 1716 à 1719, il charge Hyppolite Mathis, cartographe du roi, de faire le relevé des rivières pour améliorer le passage des radeaux.

Salon d'Hercule - Château de Versailles
Salon d’Hercule – Château de Versailles

Sur la Neste, le duc d’Antin fait reprendre les chemins, rectifier les cours d’eau et nettoyer le lit en faisant sauter les rochers qui gênent le passage des radeaux. Il emploie les radeliers et les carriers à ces travaux qui contribuent à améliorer la navigabilité et facilite l’exportation des marbres. La vallée de la Neste connait un essor économique considérable.

La création du canal de la Neste

Le système Neste
Le système Neste (source CACG)

La plupart des rivières du Gers prennent leur source sur le plateau de Lannemezan. Leur débit est faible en été et parfois le lit s’assèche, ce qui rend difficiles l’activité des moulins et de l’agriculture. L’exode rural est fort.

En 1791, l’ingénieur Moisset travaille sur un projet d’aménagement hydraulique. Il veut réguler l’approvisionnement en eau à partir du lac de Caillaouas et pense prélever de l’eau pour alimenter le Gers. En 1838, l’ingénieur Montet étudie la construction d’un canal.

Mis en service en 1863, le canal de la Neste alimente 17 rivières du Gers qui prennent leur source sur le plateau de Lannemezan et ont de faibles débits en été : la Baïse, le Gers, la Save, la Gimone, l’Arrats, le Bouès, la Louge, la Gesse, le Touch, etc.

Pour alimenter le canal, des réservoirs sont construits. Entre 1871 et 1879, on construit les barrages du lac d’Orédon, du lac de Cap de Long, du lac de Caillauas, du lac d’Aumar, du lac d’Oule. Après réaménagement, ils produisent de l’électricité.

Le système Neste est complété en piémont de retenues d’eau comme le lac de Puydarrieux, le lac de Castelnau-Magnoac ou celui de la Gimone.

Le canal de la Neste
Le canal de la Neste

Le canal a 19 km de long. On double son débit en 1950. Il est aujourd’hui de 7 m3/seconde.  Il capte l’eau à Sarrancolin et distribue l’eau par un réseau de 90 km de rigoles.

Le système Neste est unique en France. Il permet l’alimentation en eau potable de 280 000 habitants, l’irrigation des cultures, la navigation sur le Gers et la Baïse et le maintien de la vie aquatique dans les rivières réalimentées. Sa gestion est confiée depuis 1990, à la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne, elle-même créée en 1960.

La Neste en chanson   

Edmond Duplan, le cantagoy pyrénéen né à Pouzar (Hautes Pyrénées) en 1930, a écrit environ 200 chansons en français ou en gascon qui mettent en valeur son pays. On se souvient de Canta Bigòrra ou Rugby canta, introduit par le rugbyman landais de réputation internationale Pierre Albaladejo.

Son Chante ma Neste débute ainsi :
Ils descendent en chantant
En guirlandes d’argent
Tous ces torrents des Nestes
D’Aragnouet et Couplan

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

La Neste autrefois et aujourd’hui, François Marsan, bibliothèque Escòla Gaston Febus
La Neste – Wikipedia
Système Neste, CCAG Compagnie d’Aménagement des Côteaux de Gascogne

 




Jeanne d’Albret, au tems de la rèina Jana

Jeanne d’Albret nait le 16 novembre 1528 à Saint Germain en Laye. Elle est la fille unique de Henri d’Albret et de Marguerite de Navarre. Elle épouse Antoine de Bourbon en 1548 et donne naissance en 1553 au futur Henri IV. La rèina Jana des Béarnais devient reine de Navarre en 1555. Connue pour son caractère impétueux et son intransigeance, elle modernise le royaume et introduit la religion réformée.

Jeanne d’Albret épouse Antoine de Bourbon

Elle est mariée au duc de Clèves
Jeanne est mariée au duc de Clèves

François 1er marie Jeanne d’Albret à Guillaume Duc de Clèves, contre sa volonté et celle de ses parents qui font intervenir les Etats de Béarn pour s’y opposer. Du haut de ses 12 ans, le matin de la cérémonie, Jeanne d’Albret dicte devant témoins, une déclaration par laquelle elle dit refuser ce mariage imposé à sa volonté. « Moi, Jeanne de Navarre, continuant mes protestations auxquelles je persiste encore par cette présente que le mariage que l’on veut faire de moi avec le duc de Clèves est contre ma volonté, que je n’y ai jamais consenti, ni ne consentirai. »

Le Duc de Clèves, allié de François 1er, est battu par les Espagnols à Düren. Il ne sert plus à rien et François 1er fait annuler le mariage par le pape Paul III Farnèse en 1545.

Cependant, ce sont des noces salées. François 1er, à court d’argent, impose la gabelle dans les pays du sud-ouest jusque là exemptés. Des soulèvements ont lieu en Angoumois, en Saintonge et dans le bordelais.

Le 20 octobre 1548, Jeanne d’Albret épouse Antoine de Bourbon à Moulins. En mars 1549, ils sont à Pau pour demander l’assentiment des États. La guerre reprend en octobre 1551. Antoine commande l’avant-garde de l’armée et Jeanne d’Albret le suit de près. Antoine et Jeanne s’écrivent trois fois par semaine. C’est un véritable grand amour. Leur premier fils Henri nait à Coucy le 21 septembre 1551 mais ne survit pas.

Elle devient reine de Navarre

Jeanne accouche d'Henri à Pau
Jeanne accouche d’Henri à Pau

De nouveau enceinte de 8 mois, Jeanne d’Albret et Antoine partent pour le Béarn. Le futur roi Henri nait dans la nuit du 12 au 13 décembre. Henri d’Albret lui frotte les lèvres avec de l’ail et lui fait boire une goutte de jurançon pour le fortifier.

Henri d’Albret meurt le 29 mai 1555. Jeanne d’Albret devient reine de Navarre à 27 ans. Le roi Henri II de France propose aussitôt un échange entre le Béarn et un fief important dans le nord. Devant le refus, il tente de soudoyer le chancelier de Béarn, Nicolas Dangu, pour que Navarrenx soit livré aux français. Le complot échoue.

Pendant leur séjour en Béarn, Antoine refait les jardins du château et s’occupe aussi de ceux de Nérac. Il reprend la lutte pour récupérer la Navarre et intrigue, sans succès, dans toutes les chancelleries. 

Le 5 décembre 1558, le roi François II meurt. Le 25 décembre, Jeanne d’Albret se déclare publiquement calviniste à Nérac.

Jeanne d’Albret impose le calvinisme dans ses états

Jeanne est très instruite, elle parle plusieurs langues, aime les sciences et la poésie (elle en écrit). Elle protège les artistes, les savants et les écrivains, d’ailleurs la cour de Navarre sera particulièrement brillante sous son règne. Elle a les idées larges et est favorable à la liberté de conscience. Avant de partir pour Paris, Jeanne d’Albret promulgue, le 19 juillet 1561, ses premières ordonnances ecclésiastiques instaurant une coexistence entre les religions protestantes et catholiques dans ses états. Les deux cultes sont libres et célébrés alternativement dans les mêmes églises. Des émeutes ont lieu à Monein, Nay, Pau et Oloron où le peuple s’oppose à l’installation des ministres.

Jeanne refuse d'abandonner le calvinisme
Jeanne refuse d’abandonner le calvinisme

À Paris, Jeanne d’Albret fait célébrer le nouveau culte dans ses appartements grands ouverts et fait scandale. Refusant la modération, le roi l’exile en avril 1562 à Vendôme puis en Béarn mais garde à la Cour ses deux enfants, Henri et Marguerite.

Antoine, dont elle s’est séparée suite à ses infidélités, est tué au siège de Rouen le 17 novembre 1562. Lors d’une inspection des remparts, il s’arrête pour uriner et reçoit un coup d’arquebuse. Ce qui inspire à Voltaire cette rude épitaphe : Ami François, le prince ici gisant vécut sans gloire, et mourut en pissant.

Jeanne d’Albret prend aussitôt des mesures pour implanter le calvinisme en Béarn. Les églises Saint Martin de Pau, Saint André de Sauveterre et la cathédrale de Lescar sont transformées en temple, le catéchisme de Calvin traduit en béarnais est publié en 1563, l’académie protestante d’Orthez est fondée en 1566, le Nouveau Testament est traduit en basque par Jean de Liçarrague et les Psaumes de Clément Marot traduits en béarnais.

La souveraine du Béarn

Jeanne a du caractère, d’ailleurs Agrippa d’Aubigné a dit d’elle : Cette reine n’avait de femme que le sexe, l’âme entière aux choses viriles, invincible aux adversités. Elle va s’inspirer du protestantisme pour moderniser son royaume. Elle promulgue des lois contre la prostitution, les jeux de hasard, et crée des écoles pour filles avec des enseignements protestants.

La Cour de France organise un voyage de deux ans à travers le royaume. Jeanne d’Albret la rejoint à Mâcon mais les frictions religieuses sont si vives que le roi l’exile à Vendôme. Elle reçoit la Cour à Nérac, du 28 au 30 juillet 1565, et la suit à Paris. En décembre 1566, elle demande la permission de se rendre à Vendôme avec ses enfants et en profite pour les ramener en Béarn où elle arrive en janvier 1567.

En 1568, un incendie ravagea Pau. Sur sa bourse personnelle, elle dédommage les victimes , fait remplacer le chaume des toits par de l’ardoise et des tuiles et crée un service de pompiers. Elle fait paver les rues, construire des égouts, des puits et des fontaines, fait transporter les latrines au-dessus des fossés des remparts et autorise la construction de cimetières uniquement hors des murs.

Elle s‘entoure de poètes comme Clément Marot, Charles Macrin, Jean de la Jessée, Guillaume du Bartas, Augier Gaillard, Bernard du Poye, Nicolas Bordenave dont l’Histoire du Béarn sera publiée seulement en 1873, et Georgette de Montenay.

Jeanne d’Albret chef du parti protestant

Jeanne organise la défense de La Rochelle
Jeanne organise la défense de La Rochelle

Une tentative d’enlèvement du futur Henri IV échoue en 1568. Jeanne d’Albret décide de se rendre à La Rochelle où elle prend en main la défense de la ville et y reste 3 ans.

Jeanne délivre Navarrenx
Jeanne délivre Navarrenx

Charles IX ordonne la confiscation de tous ses biens et envoie une armée en Béarn et Navarre pour rétablir le catholicisme. Nay est saccagée et sa population massacrée. Le baron d’Arros s’enferme à Navarrenx avec 500 hommes et appelle la reine à son secours. Le 27 juillet, une armée commandée par Montgomery part de Castres et délivre Navarrenx le 9 août. Il prend Orthez, entre à Pau le 22 août, à Tarbes le 5 septembre et à Mont de Marsan le 10 septembre et rétablit l’autorité de Jeanne d’Albret dans ses états.

Le 26 novembre 1571, Jeanne d’Albret publie les Ordonnances ecclésiastiques.  L’assistance au prêche est obligatoire sous peine d’amende et elle impose à tous le calvinisme. Elle interdit les jeux et fêtes, règle les mariages et les décès. Elle proscrit l’oisiveté et interdit les mendiants. Les biens confisqués au clergé servent à l’assistance des pauvres.

Jeanne meurt à Vendôme
Jeanne meurt à Vendôme

Jeanne d’Albret meurt à Vendôme, le 9 juin 1572, de la tuberculose, alors qu’elle se rendait à Paris pour le mariage de son fils avec Marguerite de Valois. Le catholicisme est rétabli en octobre 1572.

Tout cela s’est passé au tems de la rèina Jana. C’est ainsi que les Béarnais parlent d’évènements lointains.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

 Jeanne d’Albret, la mère passionnée d’Henri IV, Françoise Kermina, éditions Perrin, 1998
Les Muses françaises I, anthologie des femmes poètes, Alphonse Séché, 1908
Jeanne d’Albret et sa cour, Actes du colloque international de Pau (17-19 mai 2001), 2004
Poésies de Jeanne d’Albret
Mémoires et poésies de Jeanne d’Albret




Le temps suspendu des vœux

Une année commence. Qu’est-ce que le temps ? Une durée, un instant, une période ou l’état de l’atmosphère. Les proverbes gascons nous parlent de tous ces temps-là.

Le temps passé indéfini

Chacun a son temps propre, nous dirait Albert Einstein. Soit. Pourtant, au-delà de la rigueur scientifique, le temps est une notion plus souple dès qu’on entre dans la vie de tous les jours.

Le temps du roi Petit Pois
Lo rei ceset

Les Gascons ont quelques expressions sympathiques pour parler du passé, on pourra dire, surtout en Lomagne et en Armagnac, Au temps deu rei Ceset [Au temps du roi Petit Pois]. Qui est donc ce roi ? Simin Palay, dans son célèbre Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes nous dit que Ceset est un nom affectueux donné par une mère pour son enfant. Mais Ceset est aussi le diminutif de François. Ainsi, il est souvent proposé qu’il s’agissait du surnom donné à François 1er, celui qui imposa le français comme langue de l’administration royale à travers la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts. Ne pas y voir une allusion à sa taille, on pense que le roi en question mesurait 1,98 m !

Pour parler d’il y a longtemps, Claude Pierson a relevé d’autres expressions qui nous donnent quelque indication sur les conditions de vie de nos prédécesseurs. Que i a cent ans e un caresme [il y a cent ans et un carême]. Quelle peut bien être la longueur d’un carême. Une éternité ? L’an de la gran hame [L’année de la grande faim], ou, au contraire, L’an d’on lo blat èra a bon conde [L’année où le blé était à bon compte]. Ces années d’exception remonteraient donc bien loin dans le temps ?

Le temps de l’impossible

Dominique Rolin
Dominique Rolin

« Qu’est-ce-qu’une année sinon le volume infini d’une pincée de secondes? » écrivit la grande écrivaine belge Dominique Rolin (1913-2012). Ce temps dilaté qui, parfois, se perdra dans un temps impossible à vivre.

En français, on évoque ce temps de l’impossible par des expressions du genre « Le jour où les poules auront des dents ». Chez nous, on parlera du Trenta de heurèr [30 février], date préférée des Gascons pour le remboursement des dettes. Ou encore de L’an d’on lo carbon eshlorirà [L’année où le charbon fleurira].

Le temps qu’il fera

Pour le Gascon, pas de surprise intempestive ! On connait les grandes tendances des mois à venir.

Le temps suspendu : douze jours pour douze mois
Dotze jorns pour que le soleil retrouve la lune… dessin de l’artiste italienne Clorophillas

Les doutze jours après Nadau
Les doutze meses seran atau.

Los dotze jorns après Nadau
Los dotze meses seràn atau.

[Les douze jours après Noël
Les douze mois seront ainsi.]

Ces douze jours qui permettent de recaler le calendrier solaire avec le calendrier lunaire ont souvent été porteurs de symboles. Ils vont de Noël (25 décembre) à l’épiphanie, fête des rois mages (6 janvier). Ils sont parfois considérés comme sacrés ou préparateurs de l’année spirituelle.

Le 26 décembre représente janvier, le 27 février… le 6 janvier le mois de décembre. De façon pragmatique, en Gascogne, ils nous disent la tendance météo de l’année qui vient. On retiendra le beau soleil du 3 janvier 2021 (représentant le mois de septembre 2021). Plus généralement, vu le temps de ces derniers jours, craignons que la pluie ce printemps ne favorise l’herbe et le foin au détriment des autres récoltes. Ce qu’affirme le proverbe : Annada de hen, annada d’arren [Année de foin, année de rien]. Mais surveillons janvier et février car s’il neige, l’année sera sauvée ! Annada nevosa, annada abondosa [année neigeuse, année d’abondance].

Et puis, vous le savez, le temps est bien fragile. Eth temps qu’ei com era santat deths vieilhs [Le temps est comme la santé des vieux].

Le temps des vœux

Le début de l’année, heureusement, c’est le moment des vœux. Et, ne nous privons pas ! Bau milhou un plec au daouantau qu’un plec au benté / Vau mílhor un plec au devantau qu’un plec au vente [Il vaut mieux un pli au tablier qu’un pli au ventre]. Le pli au ventre étant un signe de faim. Dans certaines régions, on dit plus directement : Vau mílhor un trauc au cuu qu’un plec au vente [Il vaut mieux un trou au pantalon qu’un pli au ventre].

Temps fort comme le Pont d'Orthez
Pont d’Ortès

En plus, nous vous souhaitons d’être gai com un cardin [gai comme un chardonneret], esberit com un esquiròu [éveillé comme un écureuil] et de vàder vieilh  com lo pont d’Ortès [devenir vieux comme le pont d’Orthez]. Et, en ces temps incertains, de non pas lecà’vs los ardits [ne pas dilapider votre bien].

Dab un boussinot de bristol,
L’un en dièze, l’aute en bémol
Qu’es ban canta la boune anade ;
Mode majur, mode minur
Tout qu’es en joc… mès quin bounhur
Quoan lou co soul hèi la courbade !

Dab un boçinòt de bristòl,
L’un en dièsi, l’aute en bemòl
Que’s van cantar la bona annada ;
Mòde majur, mòde minur
Tot qu’es en jòc… mes quin bonur
Quan lo còr sol hè la corvada !

[Avec un morceau de bristol,
L’un en dièse, l’autre en bémol
On va chanter la bonne année ;
Mode majeur, mode mineur
Tour est en jeu… mais quel bonheur
Quand le cœur seul fait la corvée !]

Première strophe de Boune Anade ! de P. de Cantelauze (Almanac de la Gascougne, 1898)

Temps de France

Arbre de prospérité pour le temps des voeux
Arbre de prospérité

Le temps des vœux, c’est aussi le temps des bons sentiments. Aussi écoutons Bérénice de Jean Racine (V, 7, 1670) : « Puisse le ciel verser sur toutes vos années, mille prospérités l’une à l’autre enchainées. » 

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Almanac de la Gascougne 1898
Nos proverbes gascons, Honoré Dambielle
Expressions et dictions de Gascogne, Claude Pierson, 2010