La révolte de 1848 en Barousse

En 1848, les gens de la Barousse se révoltent face aux changements qui leur sont imposés. Des changements qui entraineront la dégradation de leur mode de vie et, finalement, les obligeront à s’exiler.

1848, le drapeau noir flotte sur Sost, en Barousse

Sòst, un petit village du fond de la Varossa (Barousse). Qui aurait pu croire qu’au XIXe siècle, une révolte paysanne partirait de ce village qui compte aujourd’hui moins de 100 habitants à l’année ? C’est pourtant ce qui est arrivé. En 1848, Sòst est un village de près de 600 habitants, les terres sont morcelées à l’extrême pour les pâturages et la vie y est rude. Arrivent les journées de février. Louis-Philippe 1er, fils de Philippe d’Orléans qui avait voté la mort de son cousin, Louis XVI, est renversé. Et le poète Lamartine proclame la république.

Les faits

La Barousse - plan de situation
La Barousse, plan de situation d’après Wikipedia

En Varossa et dans le Comenges (Comminges), la nouvelle de la chute du roi ne parvient que quelques jours plus tard, le 27 et le 28 février. C’est alors que le drapeau noir est hissé à Sòst ; une bande d’émeutiers part de ce village et de celui d’Esbarèish (Esbareich). Ils sont une cinquantaine à se rassembler à Maulion de Varossa (Mauléon-Barousse). Armés de piques, de fourches et de fusils, ils s’emparent des registres forestiers et les brulent. D’autres hommes rejoignent le groupe. Le mardi 29 février au soir, ils sont plus de 200. Pendant quatre jours, les émeutiers vont rançonner divers notables et curés. Mais le temps est exécrable, les autorités ne peuvent intervenir. On parle de 2 000 insurgés qui auraient pour projet d’incendier Àrreu (Arreau), Banhèras (Bagnères) et de ravager le canton de Nestièr. D’ailleurs, les révoltés pillent et incendient le château de Luscan.

Sost en Barousse (Hautes-Pyrénées)
Sost, Hautes-Pyrénées © Wikipedia

La répression s’organise

Gendarme (1842)
Gendarme (1842)

Le 3 mars à 4 heures du matin, la répression s’organise et se rassemble. Les gardes nationaux de Montrejau, Sent-Gaudenç (Saint-Gaudens), Loras (Loures-Brarousse) et Valentina (Valentine), des gendarmes et une section du 65e de ligne jusqu’alors cantonnée à Sent Beath (Saint-Béat) se rassemblent au pont de Era Broquèra (Labroquère). Le contingent se divise en deux colonnes, la première remonte la rivière de l’Ourse sur la droite tandis que l’autre fait de même sur la rive gauche. Le temps est toujours affreux, il neige et il pleut, l’horizon disparait à dix pas.

C’est alors que le ciel s’éclaircit, et dans cette lumière nouvelle apparait la troupe des insurgés battant tambour et marchant depuis Gembria (Gembrie). À midi la bataille s’engage, les rebelles ouvrent le feu les premiers. Les gendarmes chargent les Baroussais suivis par les soldats de ligne. Le corps à corps est violent.

Garde national mobile (1848) © Wikipedia
Garde national mobile, 1848 © Wikipedia

Le chef des gendarmes, le maréchal-des-logis (grade équivalent à celui de sergent) Coupat, renverse le tambour des insurgés, nommé Bajon. Il l’envoie rouler dans la rivière d’un coup de sabre. Un gendarme nommé Méric est désarçonné, son cheval ayant reçu un violent coup de hache dans la tête. Mais, désorganisés, les insurgés se replient, les troupes de la nouvelle République vont les pourchasser jusque dans leurs logis où ils les désarmeront par la force. 98 d’entre eux sont emmenés à Montrejau pour être jugés. La bataille ne fait pas de morts mais plusieurs blessés.

Une exposition des forces

Le lendemain, samedi 4 mars, on décrète un jour de fête civique. Cependant, on craint que les insurgés ne se regroupent et ne repartent à l’attaque, des troupes affluent donc. Deux compagnies de soldats stationnent à Maulion de Varossa, 100 hommes à Loras, 100 autres à Era Barta (Labarthe), probablement Era Barta d’Inard (Labarthe-Inard). Les 5 et 6 mars, arrivent de Tolosa (Toulouse) 350 fantassins et 50 cavaliers. Cela sera en vain, les insurgés ne se regrouperont pas.

L’affaire remonte jusqu’à Paris

L’affaire aura un certain retentissement, jusqu’à Paris on lira dans les journaux que cinq châteaux ont été pillés. Les faits sont évidemment grossis et cela provoque le mécontentement de la cour d’appel de Tolosa, chargée de l’instruction de cet évènement.

Victor Cazes (1778-1861), ancien hussard et poète gascon, compose de son côté un poème en hommage aux insurgés, qui décrit avec une certaine exagération l’insurrection baroussaise :

(extrait)

"Pasionaria" pyrénéenne © EGF
Les insurgés de la Barousse © EGF

ERA REBOLTO DES BAROUSSENS

Hardix! genx de Maoulioun, d’Esbarech, de Troubach!
Ech moument ei benguch, Paris s’ei reboultach;
Qu’an accassach ech Rei dab touto sa famillo,
E qu’an metuch ech houce laguens era Bastillo.
Ech palai de Nully, que l’an tout rabatjach,
Pillages è trezors, toutis n’an proufitach.
Anem, goujax, hillem, Bibo ra Republico!!!…
Saoutem toux as fusils, è gahem era pico,
De noste recebur coupem es countrobents;

(…)

Hardis! Gents de Maulion, d’Esbarèish de Trobat!
Eth moment ei vengut, París s’ei revoltat;
Qu’an acaçat eh Rei dab tota sa familla.
E qu’an metut eth hoç laguens era Bastilla.
Eth palais de Neully, que l’an tot ravatjat.
Pillages e tresòrs, totis n’an profitat.
Anem, gojats, hilhem Viva ‘ra Republica!!!…
Sautem tots aths fusilhs, e gahem era pica,
De nòste recebur copem eths contravents;

(…)

LA RÉVOLTE DES BAROUSSAIS

Hardis ! gens de Mauléon, d’Esbareich, de Troubat !
Le moment est venu, Paris s’est révolté ;
On a chassé le roi avec toute sa famille
Et on a mis le feu à la Bastille.
Le palais de Neuilly, on l’a tout ravagé,
Pillages et trésors, tous en ont profité.
Allons, jeunes gens, crions, vive la République !!!
Sautons tous aux fusils et prenons la hache,
De notre receveur coupons les contrevents ;

(…)

Le texte de Victor Cazes nous permet également de prendre connaissance du gascon des Baroussais qui a pu probablement traverser les âges sans être altéré. Notez les ch finaux, caractéristiques des parlers des vallées pyrénéennes.

Les causes de cette révolte en Barousse

Château de Bramevaque (65) © Wikipedia
Château de Bramevaque, Hautes-Pyrénées © Wikipedia

Mais alors, pourquoi une révolte aussi violente ? Si les Baroussais ne sont pas les seuls paysans à se révolter en 1848 dans l’Hexagone, leur révolte et significative d’un malaise dans le monde agricole : le Progrès face aux anciennes lois. En effet, en 1848, les petits propriétaires ne subsistaient que grâce aux droits de pâturage et de coupe de bois dans les terrains dits « communs ». Seulement, la Révolution française et ses conséquences (Empire, Restauration…) amènent une modification d’importance : la disparition de la propriété commune. En effet, avant la Révolution, il y avait entre la propriété privée et la propriété publique un espace pour ceux qui ne possédaient pas de terres pour eux-mêmes ou du moins pas pour leur seule maison. La propriété commune assurait aux apprentis artisans un lieu de travail, aux petits paysans une terre à travailler ou un lieu de pâturage et également un endroit pour couper son bois.

C’est ce dernier point qui va entrainer la colère, juste, des Baroussais. Car la révolte de la Barousse n’est pas politique, elle est « forestière » (agraire dans un certain sens). En effet, par une charte datant de 1300, le baron de Bramevaque et le baron de Mauléon assurent aux Baroussais le droit de jouissance des forêts. En 1608, une sentence d’arbitrage assure à nouveau le droit d’usage des forêts aux Baroussais. La Barousse est alors une « petite république pyrénéenne » c’est à dire que les propriétaires terriens assurent à travers différentes assemblées la gestion du territoire baroussais.

Le changement des codes en Barousse

Château de Mauléon-Barousse (65)
Château de Mauléon-Barousse @ Wikipedia

En 1771, Monsieur de Luscan devient le nouveau seigneur de Mauléon, il reprend son droit sur l’usage des forêts. En 1793, il se voit obligé de vendre ses biens et d’émigrer. Mais à la Restauration, M. de Luscan revient, le jugement de la cour de Pau lui donne raison. C’est pour ces raisons qu’en 1848 les insurgés vont incendier son château.

Les nouveaux codes forestiers remettent en cause la propriété commune qui est le seul bien de véritable subsistance des petits paysans. D’ailleurs, quelques mois après l’insurrection, au mois de juin, les maires des villages de Seleishan (Saléchan), Siradan et Tève (Thèbe) font rassembler 400 hommes. Ils demandent la restitution de leurs droits d’usage sur les forêts appartenant à l’État ou à la famille Luscan. Ils iront y abattre les haies et les clôtures et des champs y seront dévastés.

Conclusion

Cette révolte traduit un profond malaise au sein des petits paysans baroussais. En effet, le droit d’usage des forêts permettait à ces paysans de pouvoir travailler et de vivre mieux. La suppression de ce droit entraine un appauvrissement d’une frange déjà peu aisée de la société pyrénéenne. Cette « jacquerie » est le dernier cri d’un monde qui disparait en 1848, celui de la propriété et des libertés communales face aux grands propriétaires et industriels et à l’État. C’est après ces évènements que la population baroussaise commença à décliner, ceux qui ne pouvaient travailler partaient à la ville pour être ouvrier.

Loís Martèth

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le code de 1827 et les troubles dans les Pyrénées centrales au milieu du XIXe siècle, Louis Clarenc,  Annales du Midi Année 1965 77-73 pp. 293-317.
Les troubles de la Barousse en 1848 (article), Annales du Midi, Louis Clarenc, 1951.
Les troubles agraires de 1848 (article), Revue d’histoire du XIXe siècle, Albert Soboul, 1948.
Le rapport officiel dans le journal de Saint Gaudens, numéro du 6 mars 1848, sous la signature des principaux chefs de l’expédition.




Barrages et hydroélectricité dans les Pyrénées

La construction des barrages est un savoir-faire ancestral. D’abord pour alimenter les moulins, puis pour amener de l’énergie aux premières industries (foulons, martinets…), enfin pour la production d’électricité.

Les balbutiements de l’hydroélectricité

Aristide Bergès (1833-1904)
Aristide Bergès (1833-1904)

On doit le développement de l’hydroélectricité à Aristide Bergès (1833-1904), un Gascon de Lòrp (aujourd’hui Lorp-Sentaraille) en Coserans (Couserans.) Son père est papetier.

En 1867, il s’installe en Isère et fonde une râperie de bois qu’il fait fonctionner à l’énergie hydraulique. Il crée une conduite forcée qui alimente une turbine. En 1882, il a l’idée d’ajouter une dynamo sur ses turbines. Il produit de l’électricité pour son usine. Cette énergie électrique, il l’appelle la houille blanche. Le succès est tel que le Service des Forces Hydrauliques, dépendant des Ponts et Chaussées, est créé en 1894.

Aristide Bergès fournit de l’électricité à toute la vallée et alimente le tramway de Grenoble dès 1896. Son fils Maurice crée, en 1909, la 1ère ligne à haute tension pour transporter l’électricité de Grenoble à Saint-Chamond.

Joachim Estrade (1857-1936)
Joachim Estrade (1857-1936)

Un autre Gascon, Joachim Estrade (1857-1936) de Beireda e Jumet (Beyrède-Jumet) en vath d’Aura (vallée d’Aure), amène l’électricité dans la vallée de l’Aude. Il crée une usine d’ampoules électriques et installe, en 1900, la ligne haute tension qui relie Axat et Perpignan. De 1925 à 1932, Joachim Estrade construit le barrage de Puyvalador, toujours dans l’Aude.

C’est le développement du chemin de fer qui entraine la construction des barrages hydroélectriques dans les Pyrénées. La Compagnie des Chemins de fer du Midi construit le barrage de l’Oule en vallée d’Aure qui est mis en service en 1922. En 1929, elle crée la SHEM (Société Hydro-Electrique du Midi) qui exploite encore 12 barrages dans les Pyrénées.

La construction des barrages

Barrage poids du Lac de Caillaouas (Vallée du Louron)
Barrage poids du Lac de Caillaouas (Vallée du Louron)

La France s’industrialise et les besoins en énergie sont grands. La loi du 16 octobre 1919 prévoit que : Nul ne peut disposer de l’énergie des marées des lacs et des cours d’eau, quelque soit leur classement, sans une concession ou une autorisation de l’État.

C’est la première loi sur l’eau qui définit le système des concessions. Dès lors, les constructions de barrages se multiplient, notamment après la deuxième guerre mondiale. On peut voir trois grands types de barrage : les barrages-poids où la masse du barrage s’oppose à la masse d’eau, les barrages-voute avec une forme en courbe qui reporte une partie de la pression sur les rives, et les barrages à contreforts qui reportent une partie de la pression sur le sol. La technique des barrages en voute apparait après 1952 et permet de construire des barrages dans des vallées plus larges.

Barrage à contreforts du Lac de Miguélou (Arrens-Marsous)
Barrage à contreforts du Lac de Miguélou (Arrens-Marsous)

Les principaux barrages des Pyrénées gasconnes sont : les barrages d’Oô (mis en service en 1920), d’Artouste (1929), de Caillaouas (1940), d’Araing (1942), de Fabrègues (1947), du Tech, de Gréziolles et du Portillon (1951), des Gloriettes (1952), d’Escoubous et de Cap de Long (1953), de Bious-Artigues (1957), Miguélou (1958).

Ces barrages alimentent des usines de production d’électricité. Plusieurs barrages reliés par des conduites forcées, parfois creusées dans la montagne, peuvent être nécessaires pour fournir la quantité d’eau voulue. La centrale de Pragnères (Hautes-Pyrénées) est alimentée par trois barrages (Oussoué, Cap de Long et Escoubous) et 40 Km de galeries de conduites forcées.

Le chantier du barrage de Migouélou à l'arrêt pendant l'hiver (1958)
Le chantier du barrage de Miguélou à l’arrêt pendant l’hiver 1958

Si la grande époque de la construction des barrages est révolue, la nécessité de produire des énergies renouvelables implique la construction de nouveaux barrages dans les Pyrénées : Pla de Soulcem en 1983, Garrabet en 1984, Laparan en 1985 et Olhadoko en 1996.

 

De véritables prouesses techniques

Le système du Néouvielle
Le système du Néouvielle (lacs, étangs, barrages, conduites et centrales)

Approvisionnement du chantier de Pragnères avec des mulets
Approvisionnement du chantier de Pragnères avec des mulets

Toutes les montagnes sont équipées de barrages et de centrales hydroélectriques, comme l’immense barrage de Serre-Ponçon dans les Hautes-Alpes construit en 1960. Mais, c’est dans les Pyrénées que l’on trouve les aménagements les plus complexes d’un point de vue technique. Leur construction relève d’une véritable épopée.

La construction de barrages commence dès 1870 par l’aménagement du lac d’Orédon pour alimenter le canal de la Neste et envoyer de l’eau pour alimenter les cours d’eau du Gers. L’approvisionnement étant insuffisant, on aménage le lac de Caillaouas puis le lac d’Aumar et celui de Cap-de-Long. L’eau du lac d’Aumar se déverse dans celui d’Aubert, celle des lacs d’Aubert et de Cap-de-Long dans ceux d’Orédon et de Caillaouas avant de se jeter dans la Neste. Le tout est opérationnel dès 1906.

Transport de matériel avec des boeufs (non localisé)
Transport de matériel avec des bœufs (image non localisée)

De véritables prouesses techniques et humaines permettent leur construction. Le lac du Caillaouas, situé au-dessus de Loudenvielle, nécessite 2 ans de travaux rien que pour aménager la piste permettant de transporter les matériaux de construction.

Le lac de Cap-de-Long emploie 28 paires de bœufs pour approvisionner chaque jour le chantier en chaux et en ciment. Il faut aussi organiser le ravitaillement et l’hébergement des ouvriers. Et encore, les travaux ne durent que de juin à novembre en raison du froid et de la neige.

Les ouvriers sont essentiellement des Espagnols, des Nord-Africains, des prisonniers de guerre allemands. En 1951, sur les 3 250 personnes travaillant sur les ouvrages de Pragnères, on compte 41 % d’Espagnols, 22 % de Nord-Africains, 30 % de Français… Ces travaux gigantesques ont provoqué la mort de 24 ouvriers.

L’hydroélectricité a-t-elle un avenir ?

La production hydroélectrique ne couvre que 12 % de la consommation française. Elle varie chaque année suivant les conditions climatiques. Elle tient une bonne place dans le total des énergies renouvelables qui ne comptent que pour 25 % de la production totale d’électricité.

L’hydroélectricité est une énergie très efficace puisqu’elle transforme 70 à 90% de l’énergie de l’eau en électricité. C’est le meilleur rendement de toutes les formes d’énergie (par exemple, les panneaux solaires permettent de transformer entre 8 et 22% de l’énergie solaire en électricité).

Schéma de principe d'une micro-centrale électrique
Schéma de principe d’une micro-centrale électrique

Cependant, le potentiel de production hydroélectrique par des barrages de montagne atteint son maximum (95 %). De petits aménagements sur les centrales existantes permettent encore un gain de production.

On se tourne vers ce que l’on appelle la petite hydraulique, c’est-à-dire des turbines de petites dimensions. C’est dans ce cadre que l’on voit revivre des moulins dont on exploite les droits d’eau pour les transformer en petites centrales de production hydroélectrique. On utilise aussi l’énergie des conduites d’eau potable.

Les barrages d’Occitanie couvrent 26 % de la consommation d’énergie électrique de la région, ceux de Nouvelle Aquitaine, 7,5 %.

Le régime des concessions de 1919 arrive à son terme. Pour leur renouvèlement, la France a choisi de les regrouper par vallées. Devant les protestations des élus de montagne, un système de partenariat public-privé a été retenu, associant les élus locaux sous la forme de SEM (sociétés d’économie mixte).

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’hydroélectricité et la loi du 16 octobre 1919 relative à l’utilisation de l’énergie hydraulique, Claire-Cécile Garnier
Les différentes formes de barrage, EDF
Lacs de barrage, Lacs des Pyrénées
L’histoire de l’énergie hydraulique, SirEnergies, 2023
L’aventure de l’hydroélectricité (1924-1949), Un constructeur de la France du XXe siècle, Pierre Jambard
SHEM histoire
L’ABC del Saber: energia, Edicions Reclams, 2024




L’agriculture gasconne, de nouvelles pistes

Si l’agriculture a très peu évolué pendant des siècles, elle vit depuis quelques décennies des bouleversements incroyables. Quelques expériences.

L’agriculture aux temps anciens

À l’arrivée des Romains, la Gascogne cultivait le blé, la vigne, les fèves et élevait des porcs. Les fundi aquitano-romains puis les abbayes contribuèrent à déboiser et augmenter les espaces cultivés.

Calendrier de Pietro Crescenzi, XIII° siècle, Travaux des douze mois de l'année, Calendrier extrait du Rustican, de Pietro Crescenzi vers 1300
Calendrier de Pietro Crescenzi, XIIIe siècle, Travaux des douze mois de l’année, Calendrier extrait du Rustican, de Pietro Crescenzi vers 1300 © Wikipedia

Jusqu’au XVIIIe siècle, l’agriculture varie peu même si elle intègre quelques fruits exotiques apportés par les croisés. Les familles pratiquent la polyculture, cultivent des céréales, les milhs, élèvent des volailles, du porc, des ovins dans certaines contrées et quelques bovins.

Ce sont les sols et le climat qui imposent cette polyculture. Elle rend les bòrdas (fermes) autosuffisantes.

Puis, au XVIIIe siècle, d’Etigny révolutionne l’agriculture gasconne. C’est qu’il faut lutter contre les sécheresses, les disettes et apporter de la nourriture à une population qui augmente. Ainsi il favorise la construction de routes, la création de sociétés agricoles, les défrichements, l’ajout de marne pour engraisser les champs, l’introduction de nouvelles plantes, d’arbres fruitiers, du maïs, de la pomme de terre

Les temps modernes

Au milieu du XIXe siècle, 75% de la population (20 millions de personnes) est agricole. Les superficies de pâturages sont plus importantes, avec l’abandon deus vacants (des jachères) pour les prairies artificielles, c’est-à-dire ensemencées de légumineuses (lusèrna, esparcet – sainfoin, trèule – trèfle…). Arrivent les engrais, les premières machines. Toutefois, les propriétés restent petites, les progrès techniques sont lents, les crédits quasi inexistants à part ceux des usuriers.

Une crise entraine une terrible baisse des prix en 1875 : ils sont divisés par 2 entre 1875 et 1895 !  Le phylloxera tue les vignes. Globalement, l’agriculture perd la maitrise de ses terres et dépend de plus en plus de l’industrie et de la distribution. Parallèlement, l’industrie se développe et a besoin d’ouvriers.

La première guerre mondiale va décimer les paysans : 550 000 sont tués, 500 000 reviennent blessés, ils représentent 20% des agriculteurs.

Battage à l'aide d'une batteuse manuelle en 1932. Le gerbier est au premier plan, le pailler au second. La paille et le grain sont triés au sol sur l'aire à la sortie de la batteuse (en bas à droite).
Battage à l’aide d’une batadera (batteuse) manuelle en 1932. Le garbèr (gerbier) est au premier plan, le palhèr (pailler) au second. La paille et le grain sont triés au sol sur l’aire à la sortie de la batteuse (en bas à droite) © Wikipedia

En 1945, les actifs français ne sont plus qu’un tiers à travailler dans l’agriculture, pour un tiers dans l’industrie ou le bâtiment et un tiers dans les services. Ce n’est pas fini. Aujourd’hui 75% des Français travaillent dans les services et les agriculteurs ne sont plus que 1,5% de la population active, selon l’INSEE.

La situation actuelle

La France reste la première puissance agricole européenne, le cinquième exportateur au niveau mondial, grâce aux exportations de vin. Mais depuis 1974, les prix des volailles, des porcs ou des céréales ont été divisé par 4.

Élevage de volailles en batterie © Fred TANNEAU/AFP
Élevage de volailles en batterie © Fred TANNEAU/AFP

De plus, les importations ont augmenté :

  • un poulet sur deux consommés en France est importé ;
  • 56% de la viande ovine consommée en France est importée ;
  • 28% des légumes et 71% des fruits consommés en France sont importés.

Les agriculteurs gascons innovent

Puisqu’il y a un salon de l’agriculture à Paris, pourquoi pas un salon dans nos terres, un salon a la bòrda ? Il existe depuis quatre ans (cette année du 15 au 25 février). L’occasion de voir par soi-même les grands défis de l’agriculture et les solutions proposées par nos agriculteurs gascons. Ils montrent à la fois comment ils souhaitent regagner notre souveraineté alimentaire et comment ils prennent en compte les grandes questions d’actualité : énergie, environnement.

En fait, beaucoup de personnes ont conseillé les agriculteurs et pas toujours à raison. Par exemple, un champ de maïs arrosé selon les conseils donne 13,4 tonnes à l’hectare, pas arrosé du tout, 12 t/ha !

L’exemple de la ferme des Mawagits

Guillaume Touzet et Grégoire Servan de la Ferme des Mawagits à Saint-Elix d'Astarac (32)
Guillaume Touzet et Grégoire Servan de la Ferme des Mawagits à Saint-Elix d’Astarac (32) © La Dépêche Photo DDM, Nédir Debbiche.

De nombreux agriculteurs locaux optent pour l’agroforesterie, permettant d’assurer le renouvellement des ressources naturelles comme l’eau ou les sols, de favoriser la biodiversité tout en assurant une production correcte.

C’est l’expérience de Guillaume Touzet, employé chez Arbres &, Paysages 32, et son ami Grégoire Servan, ingénieur agronome au sein de l’association française d’agroforesterie. Ils créent en 2018 la Ferme des Mawagits à Sent Helitz d’Astarac [Saint-Elix]. Mais les deux compères ne sont pas des agriculteurs de souche et ils tâtonnent. Les gens du cru les surnomment gentiment les mauagits [maladroits], nom qu’ils adoptent pour leur ferme.

Carine Fitte et Hélène Archidec du Domaine de Herrebouc
Carine Fitte et Hélène Archidec du Domaine de Herrebouc à Saint-Jean-Poutge (32) © www.tourisme-gers.com

Ils s’intéressent à l’agroécologie et réalisent des ateliers, des conférences et des visites guidées pour sensibiliser le public.  Et ils développent la gemmothérapie avec l’aide d’une naturopathe. Cette expérience est un succès.

De façon similaire, des producteurs comme Carine Fitte et Hélène Archidec assurent leurs cultures en régénérant les sols  par l’utilisation de préparations naturelles. Ainsi, elles produisent depuis 2004, des vins biodynamiques au domaine de Herrebouc, à Sent Joan Potge [Saint-Jean-Poutge].

L’exemple de la ferme des trois grains

Jean-Jacques Garbay
Jean-Jacques Garbay à Saint-Médard (32) © YouTube

À Sent Mesard [Saint-Médard], près de Miranda [Mirande], Jean-Jacques Garbay et son neveu Bastien Garbay développent une chaine respectueuse de la culture des grains à la vente de pain. Il procèdent à des cultures d’été et des cultures d’hiver.
L’engrais utilisé est de l’engrais vert, c’est-à-dire un mélange de luzerne, féverole, avèze, navette ou moutarde blanche, facélie. Toutes ces plantes apportent quelque chose au sol. Par exemple, lo favarilh [la féverole] fixe l’azote de l’air et en laisse une partie dans la terre. Tout d’abord, nos agriculteurs labourent les champs pour mélanger ces plantes à la terre, puis ils les brossent en surface et les binent pour supprimer lo percàs, lo virèish bref les mauvaise herbes. Enfin, ils sèment les plantes selon les souhaits : soja, tournesol, sorgo, colza ou blés, le tout sans amendement ni engrais.

Bastien Garbay DR
Bastien Garbay DR

Toute l’astuce est de laisser les vers de terre (3 tonnes à l’hectare) faire leur boulot :  ils percent le sol dans tous les sens, permettant le passage de l’eau et de l’air ; aucun besoin d’intervenir ni de travailler la terre en profondeur, donc pas de consommation d’énergie fossile.

En particulier, Bastien Garbay, paysan boulanger du blé au pain, a planté 24 ha de blés anciens et modernes, de blés de population (variétés anciennes semées mélangées). C’est tout récent puisque sa première récolte date de l’an dernier.

La fabrication du pain

Moulin Astrié © Les Graines de l'Ami Luron
Moulin Astrié © Les Graines de l’Ami Luron

Un meunier a moulu le grain de Bastien mais il aura bientôt son moulin à farine à meules de pierre, appelé moulin Astrié du nom de son fabricant français, Astréïa. Ce moulin écrase le grain de façon progressive, lentement, sans le chauffer ni lui faire perdre ses qualités ; il produit ainsi une farine excellente.

De plus, comme le faisaient les anciens, Jean-Jacques a construit lui-même un four. Une partie est maçonnée, l’autre métallique avec deux niveaux et des plans rotatifs qui permettent de surveiller le pain qui cuit. Le feu atteint 1000°C et le four 250°C avec un excellent rendement de 90%.

Vous voulez gouter le pain au levain de Bastien ? Un petit épeautre, un seigle ou un méteil comme l’aimait Jean-Géraud d’Astros (mélange seigle et blé) ? Dans un poème de 1636, Beray e naturau Gascon, le poète dit en parlant du paysan :

J-G d’Astros (1594 – 1648) © Wikipedia

Que se sap perbesioun tabenc
De pan é bin ou mitadenc

Il sait qu’il a aussi en réserve
Du pain et du vin ou du méteil

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La révolution agricole du XVIIIe siècle en Gascogne gersoise, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen, O. Perez, 1944.
L’histoire des paysans français, Éric Alary, 2019.
La France, un champion agricole mondial : pour combien de temps encore ? Rapport d’information n° 528 (2018-2019), déposé le 28 mai 2019.
Les cinquante ans qui ont changé l’agriculture française, Économie rurale, Lucien Bourgeois, Magali Demotes-Mainard, 2000.




La guerre de Gascogne 3- L’effondrement

Henri II Plantagenêt meurt en 1189. Henri le jeune est mort avant lui. Alors la couronne revient à Richard Cœur de Lion. Mais, parti en croisade, il laisse le champ libre à son frère Jean sans Terre. C’est une suite de guerres avec la France, pour prendre possession de la Gascogne  et le début de l’effondrement de l’immense empire des Plantagenêts.

La commise

En France, Philippe Auguste règne de 1180 à 1223, puis c’est Louis VIII jusqu’en 1226, Louis IX Saint Louis jusqu’en 1270 et enfin Philippe III le Hardi de jusqu’en 1285.

Les combats de frontière n’ont jamais cessé entre les rois de France et les Plantagenêts. Et la mort d’Henri II ouvre une période d’instabilité dont profite Philippe Auguste pour pousser ses pions.

Richard Cœur de Lion prisonnier (à gauche) et mortellement blessé à Châlus (à droite) (Effigies Regum Angliæ, xive siècle), Londres, British Library. Jean sans Terre le remplace en Gascogne
Richard Cœur de Lion prisonnier (à gauche) et mortellement blessé à Châlus (à droite) (Effigies Regum Angliæ, xive siècle), Londres, British Library © Wikipedia

Richard Cœur de Lion part en croisade et est fait prisonnier lors de son retour. Il regagne l’Angleterre après le paiement d’une énorme rançon. Là, il rétablit une situation bien compromise par son frère Jean sans Terre. Mais Richard meurt en 1199 au siège de Chalus en Limousin. Et c’est Jean qui lui succède jusqu’en 1216.

Jean réussit à se mettre à dos tous les barons d’Aquitaine qui en appellent au roi de France. En avril 1202, Philippe Auguste le cite à comparaitre devant la Cour en tant que vassal. Mais, Jean ne s’y rend pas et le roi prononce la commise de ses domaines, c’est à dire leur confiscation qu’il fait exécuter les armes à la main. Cette période est bénéfique pour la Gascogne car, pour s’assurer de la fidélité des villes, Jean leur accorde des franchises importantes : Saint-Émilion en 1199, La Réole en 1206, Bayonne en 1215, etc.

La guerre en Gascogne

Alphonse VIII de Castille et son épouse la reine Aliénor d'Angleterre revendique la Gascogne. Miniature espagnole de la fin du xiie ou du xiiie siècle.
Alphonse VIII de Castille et son épouse la reine Aliénor d’Angleterre. Miniature espagnole de la fin du XIIe ou du XIIIe siècle © Wikipedia.

Les Français ne sont pas les seuls à vouloir la Gascogne. Alphonse VIII de Castille (1155-1214) a épousé une sœur de Jean sans Terre. À la mort d’Aliénor d’Aquitaine en 1202, il revendique la Gascogne au nom de sa femme. Aussi, à la tête d’une armée, il assiège Bordeaux de 1205 à 1206. Les Gascons le soutiennent mais l’échec devant Bordeaux brouille les cartes.

À la fin du règne d’Henri II, les Plantagenêts ont perdu presque tous leurs territoires au nord de la Garonne. Et la guerre se rapproche de la Gascogne. Louis VIII s’approche de Bordeaux tandis que le comte de la Marche prend La Réole et Bazas.

Henri III d’Angleterre entre en campagne pour reconquérir les territoires perdus. C’est un échec. Il recommence en 1242 mais, abandonné par ses barons, il est battu à Taillebourg et à Saintes les 23 et 24 juillet 1242.

Le traité de Paris de 1258

La guerre se termine par le traité de Paris de 1258 qui règle un certain nombre de contentieux. Les Plantagenêts perdent définitivement la Normandie, le Maine et l’Anjou. Il ne leur reste qu’une partie de l’Aquitaine et la Gascogne.

Le traité de Paris de 1258 : en jaune : les possessions anglaises en 1154 qui se réduisent à la Gascogne en 1258. Bordé de rouge, le domaine anglais de 1258
Le traité de Paris de 1258 : en jaune : les possessions anglaises en 1154, bordé de rouge, le domaine anglais de 1258 © Histoire Passion

S’il gagne l’Agenais, Henri III fait une concession majeure. Il prête hommage au roi de France pour les terres qu’il garde à l’issue du traité mais aussi pour la Gascogne. En fait, l’ancien duché n’avait jamais fait hommage au roi de France. Cela a des implications concrètes sur l’administration de la Gascogne : les seigneurs peuvent désormais en appeler au roi de France pour leurs litiges. Près de 30 procès sont en instance devant la Cour de France en 1274-1278. Pour détourner les appels de Paris, un Auditeur des causes est nommé à Bordeaux. Le lieutenant du roi a désormais un rôle judiciaire au nom du roi. Un juge d’appel est créé et des juridictions gracieuses instituées un peu partout. Les prévôtés sont réformées. Ce sont les Ordonnances de Condom de 1289.

Le Sénéchal de Gascogne Simon V de Montfort

 

Simon V de Montfort, sur un vitrail de la cathédrale de Chartres © Wikipedia. Il est nommé sénéchal de Gascogne
Simon V de Montfort, sur un vitrail de la cathédrale de Chartres © Wikipedia

Simon V de Montfort est le fils cadet de Simon IV qui a combattu le comte de Toulouse lors de la croisade des Albigeois. Il part pour l’Angleterre où sa grand-mère possède la moitié du comté de Leicester. Il épouse une sœur de Jean sans Terre et devient comte de Leicester.

En 1245, les seigneurs gascons se révoltent. Gaston VII de Béarn en prend la tête et ravage Dax, tandis qu’Arnaud-Guilhem de Gramont et le vicomte de Soule attaquent Bayonne et mettent à sac le Labourd. La révolte gagne du terrain. Pour ne pas perdre la Gascogne, Henri III nomme Simon V de Montfort en tant que Sénéchal, de 1248 à 1253. Mais il se montre avide et brutal et déclenche la « Grande révolte » qui réunit tous les Gascons.

Colom contre Solers à Bordeaux

Les élections municipales de 1248 à Bordeaux voient s’affronter la famille des Colom et celle des Solers qui détiennent le pouvoir. Les Colom s’emparent de la place du marché et s’y fortifient. Il règne un climat de guerre civile et les affrontements armés sont nombreux entre les deux partis. Simon V de Montfort réprime durement la révolte qui profite aux Colom, favorables aux Anglais.

 Portrait dans l'abbaye de Westminster communément identifié à Édouard Ier
Portrait dans l’abbaye de Westminster communément identifié à Édouard Ier

En 1252, Gaston VII de Béarn est à La Réole avec une centaine d’hommes pour soutenir les insurgés. L’année suivante, il rejette la suzeraineté anglaise pour soutenir les prétentions d’Alphonse X de Castille sur la Gascogne. Plusieurs seigneurs le suivent. Ils assiègent Bayonne pour faciliter le passage du roi de Castille mais la ville résiste.

En fait, Simon de Montfort ne peut rétablir le calme en Gascogne. Alors, Henri III débarque à Bordeaux avec une armée. Il nomme le futur Édouard Ier gouverneur de Guyenne pour rétablir les erreurs de Simon de Montfort. Il s’installe au palais de l’Ombrière à Bordeaux.

Castille et Angleterre concluent la paix de Tolède qui se termine par le mariage d’Henri III avec la sœur du roi de Castille. Les Gascons se retrouvent seuls et ils sont obligés de faire leur soumission. Pourtant en 1273, Gaston VII de Béarn se rebelle à nouveau, est fait prisonnier en Angleterre et le Béarn est mis sous séquestre. Il est libéré en 1276 et le Béarn lui est rendu en 1278.

Les révoltes populaires

Il n’y a pas que les seigneurs et les villes qui se révoltent. Preuve d’un profond malaise, les paysans se révoltent aussi.

Lassés des exactions des sénéchaux, les paysans gascons de l’Entre-deux-Mers se révoltent en 1236 et 1237. Henri III lance une enquête au terme de laquelle il confirme leurs franchises et privilèges.

"De la meute des pastoureaux". Manuscrit enluminé, Chroniques de France ou de St-Denis, British Library Royal.jpg © Wikipedia
« De la meute des pastoureaux ». Manuscrit enluminé, Chroniques de France ou de St-Denis, British Library Royal.jpg © Wikipedia

En 1251, les Pastoureaux sont devant Bordeaux. La Croisade des Pastoureaux nait dans le nord de la France, à la suite des prêches du « Maitre de Hongrie » qui mobilise une foule d’adolescents et de paysans. Les bandes composées de paysans gascons appauvris, vivant en bandes, tentent d’entrer dans Bordeaux. Simon V de Montfort tient portes closes et les disperse.

En 1253, Henri III reçoit 16 doléances à Londres et envoie des commissaires pour enquêter. Aux plaintes des barons, de l’abbé de Saint-Sever, des bourgeois de Bordeaux, Bayonne, Bazas et Dax, s’ajoutent celle de tota comunitas de Goosa, tam clericorumquan militum et laboratorum, c’est-à-dire l’ensemble du pays de Gosse. Le pays reproche à Simon V de Montfort de :
– violer les coutumes en vendant la baillie de Dax à des gens qui multiplient les extorsions pour entrer dans leurs frais,
– convoquer l’ost 3 ou 4 fois dans l’année au lieu d’une seule fois comme le prévoient les coutumes,
– réclamer deux albergues (hébergement) par an au lieu d’un seul.

C’est de nouveau la guerre

En 1293, des marins de Bayonne attaquent des marins bretons qui portent l’affaire devant Philippe le Bel, roi de France. Cette fois, ce sont des marins normands qui coulent quatre bateaux de Bayonne dans le port de Royan. Le Connétable de Bordeaux laisse partir une flotte de bateaux de Bayonne. Une flotte de bateaux normands part à leur rencontre et les coule. C’est de nouveau la guerre.

Édouard Ier rend hommage à Philippe le Bel (illustration du XVe siècle). © Wikipedia
Édouard Ier rend hommage à Philippe le Bel (illustration du XVe siècle). © Wikipedia

En attendant l’enquête et le jugement, Philippe le Bel exige la remise du duché à titre de garantie. Une armée française entre à Bordeaux et occupe les places fortes et les principales villes.

Le roi de France cite Édouard Ier à comparaitre devant la Cour. Constatant le défaut du roi d’Angleterre, le Parlement de Paris prononce la confiscation provisoire.

Édouard débarque à Bordeaux pour reconquérir son duché. Il prend Blaye et La Réole mais échoue devant Bordeaux. Sa flotte part pour Bayonne tandis qu’une armée s’y rend par la voie de terre. La ville est reprise en 1295. Les Français attaquent Blaye mais sont obligés de se replier sur Bordeaux. Une armée anglaise de secours débarque à Blaye mais échoue devant Bordeaux et Dax. Elle se réfugie à Bayonne. Elle échoue encore en 1297 à Saint-Sever.

Les deux parties s’en remettent à l’arbitrage du Pape qui décide le retour du duché d’Aquitaine au roi d’Angleterre. La campagne de 1294 à 1297 n’a servi à rien…

 

Références

Les précédents épisodes de la Guerre de Gascogne :
La guerre de Gascogne 1- Le duché d’Aquitaine
La guerre de Gascogne 2–Le règne d’Henri II
Les Plantagenêts – Origine et destin d’un empire,  Jean Favier, Editions Fayard, 2004.
La guerre de Cent ans, Jean Favier, Editions Fayard, 1980.




Le gascon à Bordeaux ou à Bordèu ?

Bordeaux, grande ville du nord de la Gascogne, abandonne le gascon plus tôt que les autres. Du moins, la bourgeoisie d’affaires. Commerce international oblige ! Le peuple, lui, continue de pratiquer le gascon.

Le Bordeluche

Le Bordeluche est le gascon parlé à Bordeaux. Il n’est pas différent du gascon parlé ailleurs mais il comporte un certain nombre de mots et d’expressions particulières qui sont souvent liés aux activités économiques comme la vigne ou la pêche.

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon moderne, Simin Palay, Edicion Reclams 2020
Dictionnaire du Béarnais et du Gascon moderne, Simin Palay, Edicion Reclams 2020

L’andòrda est le lien en osier pour la vigne, le carasson est le piquet de vigne, le pishadèi est le pays du vin aux environs de Libourne, la cacunha est une vielle voiture, être grinhashisha c’est être de mauvaise humeur, la malha est le travail… On peut retrouver la plupart du vocabulaire bordeluche dans le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon moderne de Simin Palay. Remarquons aussi que plus d’un de ces mots s’est transmis dans un registre bordelais populaire, comme le « mail » (prononcer le maill) qui veut toujours dire le travail.

 

 

Le gascon : étude de philologie pyrénéenne, Gerhard Rohlfs
Le gascon : étude de philologie pyrénéenne, Gerhard Rohlfs, Max Niemeyer Verlag, 1935

Dans son ouvrage Le gascon : étude de philologie pyrénéenne, Gerhard Rohlfs (1892-1986), montre les spécificités du gascon du bordelais : herpin / aiguille de pin, se dit grepin ; jauga / ajonc, se dit ajauga ; lagast / tique, se dit regach ; eslurar / glisser, se dit lurjar ; etc.

On peut aussi le retrouver dans le nom des rues du vieux Bordeaux, même s’ils sont pour la plupart francisés. Par exemple, la rue bouquière vient de boquèira, la rue des bouchers.

L’Ostau occitan de Bordeaux en a établi une carte et Julien Pearson, guide conférencier, propose une intéressante visite guidée en occitan.

La littérature bordelaise des troubadours

Alors que les ducs d’Aquitaine et les rois d’Angleterre sont en lutte avec les rois de France, les troubadours bordelais laissent des traces de leur art.

Un troubadour bordelais : La mort de Jaufré Rudel dans les bras de Hodierne de Jérusalem © Wikipedia
La mort de Jaufré Rudel dans les bras de Hodierne de Jérusalem © Wikipedia

Jaufre Rudel est un troubadour originaire de Blaye. Hélas, on n’a conservé de lui que 5 chansons.  Pour écouter le chant, cliquer ici : Lanquan li jorn son lonc en may

Vau de talan embroncs e clis
Si que chans ni flors d’albespis
No·m platz plus que l’iverns gelatz.

Je vais incliné et courbé de désir
si bien que ni chants ni fleurs d’aubépine
ne me plaisent plus que l’hiver gelé.

Amanieu de Sescars est originaire de Saint-Martin près de La Réole. Deux de ses épitres sont connues.

Demandatz-li novèlas:
«Quals dònas son pus bèlas,
O Gascas o Englesas,
Ni quals son pus cortesas
Ni quals son pus bonas?
E s’il vis ditz, Gasconas
Repondètz ses temor:
«Sénher, salv vòstre onor,
Las dònas d’Englatèrra
Son gençer d’autra tèrra».
E s’ilh vous ditz: «Englesa»,
Respondètz: «Si no·us pesa
Sénher, géncer es Gasca.

Posez-lui des questions :
Quelles sont les femmes les plus belles
Gasconnes ou Anglaises.
Quelles sont les plus courtoises ?
Les plus fidèles, les meilleures ?
S’il vous dit : « Les Gasconnes »
Répondez sans crainte :
« Seigneur, sauf votre honneur
Les femmes d’Angleterre
Sont les plus belles du monde ».
Et s’il vous dit : « Les Anglaises »,
Répondez : « Ne vous en déplaise,
Seigneur, les plus belles sont Gasconnes ».

L’évolution de la littérature de Bordeaux

Si le gascon est la langue administrative du temps des ducs d’Aquitaine et rois d’Angleterre, le français s’impose progressivement comme partout ailleurs. D’ailleurs, on ne connait pas d’œuvres en gascon bordelais au XVIe ou XVIIe siècle.

Michel de Montaigne (1533-1592), Pierre de Brach (1547-1604) et Montesquieu (1689-1755) sont des bordelais connus pour leurs œuvres littéraires en français. Ils ont occupé des fonctions à la mairie de Bordeaux ou au Parlement. Pourtant, ils connaissaient le gascon mais écrivaient pour un public français. On relève quand même quelques beaux gasconismes et quelques allusions au gascon dans leurs œuvres.

Trois écrivains de Bordeaux : Michel de Montaigne (1533-1592), Pierre de Brach (1547-1604) et Montesquieu (1689-1755)
Michel de Montaigne (1533-1592), Pierre de Brach (1547-1604) et Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu (1689-1755)

L’essor du gascon bordelais

Après la période révolutionnaire, on assiste à Bordeaux à un nouvel essor de la littérature en langue régionale.

L’essor du gascon bordelais : Meste VerdiéAntoine Verdié (1779-1820), dit Mèste Verdièr est l’auteur de nombreuses poésies et pièces de théâtre en gascon. Il déclame ses pièces en public, au coin d’une rue ou dans un café, ce qui lui vaut une grande notoriété.

En fait, il publie ses œuvres dans un court espace de 5 ans, entre 1815 et 1820. Il fonde la Société des poètes gascons qui publie La Corne d’aboundence, revue littéraire qui ne paraitra qu’en 1819 et 1820.

L'essor du gascon bordelais : Théodore Blanc
Théodore Blanc

Théodore Blanc (1840-1880) est journaliste. Censuré pour une de ses pièces en gascon, il devient responsable de la rubrique « Prose et poésies gasconnes » dans le journal Le Girondin du Dimanche. En 1869, il publie un Armanac bordelès et en 1873 un Armanac gascoun. Il fonde la revue Lou Raouzelet dont un seul numéro paraitra en raison de la guerre de 1870.

L’essor du gascon bordelais : Jean LacouJean Lacou de Mérignac (1820-1908) est un journaliste écrivain. Il écrit 4 poèmes en gascon qu’il publie en 1853 dans un recueil de poésies en français. Il s’inspire de Théodore Blanc et de Jasmin.

L’abbé Daniel Bergey (1881-1950) publie plusieurs œuvres, dont Ché lous Praoubes (estudos dé ché nous aoutes, Ma gerbette paru en 1923.

Le Félibrige bordelais

Abbé Arnaud Ferrand, membre de l’Académie Nationale des Sciences, Belles-lettres et Arts de Bordeaux
Abbé Arnaud Ferrand (1849-1907)

Au XIXe siècle, nait en Provence le mouvement du félibrige qui apportera une vraie renaissance à la littérature de langues régionales. Frédéric Mistral, emblème de ce mouvement, qualifie l’abbé Arnaud Ferrand (1849-1907) de « Félibre d’Aquitaine ». Il le cite d’ailleurs 97 fois dans son dictionnaire, Lou Trésor dóu Felibrige.

En 1879, l’abbé Ferrand publie La Ragabassade, satire politique contre Léon Gambetta. Dix ans plus tard, il devient membre de l’Académie Nationale des Sciences, Belles-lettres et Arts de Bordeaux (créée en 1712 par Louis XIV) dont il sera le secrétaire un an plus tard. Il nous laisse une centaine de poésies, dont certaines sont primées aux Jeux Floraux. Il traduit aussi en Français les vers d’Antonin Perbosc et de Prosper Estieu.

À l’académie de Bordeaux, l’abbé Ferrand rencontre Édouard Bourciez (1854-1946). Maitre de conférences à l’université de Bordeaux, il est le premier titulaire de la chaire de Langue et Littérature du Sud-Ouest, créée en 1893 par la ville de Bordeaux.

En 1894, Edouard Bourciez lance une enquête linguistique auprès des instituteurs des 4 444 communes d’Aquitaine. Il leur demande de traduire La parabole de l’enfant prodigue dans le gascon de leur commune.

Auteur de nombreux articles de linguistique gasconne, il publie 25 articles dans la revue Reclams de Biarn e Gascougne de l’Escòla Gaston Febus. Il établit une graphie adoptée en 1900 par l’Escòla Gaston Febus.

Lo gascon a Bordèu

L’Ostau occitan de Bordeaux, créé en 1968, travaille au développement du gascon. Nous avons déjà parlé du plan de Bordeaux et des visites de la ville en gascon. Il organise aussi des cours de gascon.

Gric de Prat
Gric de Prat

Deux Calandretas existent à Pessac et à Barsac. Deux classes bilingues existent encore au Bouscat et à Cussac-Fort-Médoc.

Le gascon est proposé en option dans 6 collèges et 4 lycées. Sans compter les possibilités d’études à l’université.

N’oublions pas les groupes de musique qui font vivre lo gascon de Bordèu, comme Lo Gric de prat.

Références

Lexique de bordeluche, Angèle Casanova, 2006.
Pougnacs et margagnes, Dictionnaire définitif du bordeluche, Guy Suire, 2011.
Lanquan li jorn son lonc en may, Jaufre Rudel, Troubadours d’Aquitaine.
Ché lous praoubes – Ma garbetto, Daniel-Michel Bergey, 1923, disponible à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.
Oeuvres complètes de Mèste Verdié, Gallica , 7ème édition.
As paysans coume jou, Aux paysans comme moi. Chroniques politiques gasconnes de la Gironde du Dimanche (1869-1871) et œuvres diverses,
Théodore Blanc, traduites et présentées par Guy Latry.
Fleurs des Landes : poésies ,Lacou, Jean (1821-1908).
La Ragabassade, Arnaud Ferrand.
L’Ostau gascon de Bordeaux
Gric de prat




Il quéquège ou quoi ?

Le gascon fait bande à part, nous dit Canal Académies. En tous cas, il a quelques spécificités dont les fameux énonciatifs. Qué? Que‘t digui que… Et certains de dire que les Gascons quéquègent !

Et que je te mets un mot qui sert à rien

Robert Longacre (1922-2014) invente le terme particules mystérieuses pour les énonciatifs
Robert Longacre (1922-2014)

On utilise le mot « énonciatif » pour qualifier ces mots gascons qui n’ont aucune fonction grammaticale dans la phrase et donc ne sont jamais traduits en français ou dans n’importe quelle autre langue, pas même dans les autres parlers d’oc. Le linguiste américain Robert Longacre (1922-2014) les qualifiait de mystery particles (particules mystérieuses).

Allez, disons-le tout cru : qu’ils n’y comprennent rien ces étrangers ! D’ailleurs, chez nos contemporains, le que (prononcer qué) du parler gascon a gardé en français une place particulière. Par exemple, il va permettre d’expliquer : va te laver petit cochonou, que tu es tout sale ! Ou il va insister : Oh que oui, je vais à la fête !

Le grand linguiste allemand G. Rohlfs (1892-1986) affirmait que l’énonciatif est l’un des faits les plus caractéristiques de l’idiome gascon. Ainsi on dira en français je chante, tu chantes, en espagnol canto, cantas, en languedocien canti, cantas et en gascon que canti, que cantas.

Et parmi tous les énonciatifs, le mot que est le plus utilisé. Ce que se positionne avant le verbe ou avant le pronom. Que vengues, que me’n vau / Tu viens, je m’en vais. Alors d’accord, cela peut alourdir la phrase. Que pensi qu’ès tu qu’as rason / Je pense que c’est toi qui as raison. Qu’en pensez-vous ? Ça la rythme aussi, non ?

Le « que » énonciatif du vieux gascon

Pour G. Rohlfs (1892-1986), l'énonciatif est une particularité du gascon
G. Rohlfs (1892-1986)

Depuis quand le Gascon utilise-t-il le que énonciatif ? Inutile de dire qu’on s’est bien bagarré sur le sujet. On le trouve, mais pas toujours, dans des écrits anciens. Par exemple, dans le For d’Aspe, lors du vicomtat de Gaston VII (1229-1290), on lit :
Item quant lo vescomte entrara prumerementz en Aspe, que-u deven bier los Aspees davant et que-u deven jurar fideutat, et eg a lor. Et que-us deu emparar segont que dret es; et que-us deu esser bon senhor, et egs a luy bons homis. Et que-us deu thier segont que scriut es en aqueste carte.

Il est moins fréquent dans les poèmes du XVIe siècle, mais on a surtout des témoignages de poètes du nord-est de la Gascogne, moins enclins à l’utiliser que d’autres. Le que deviendra plus systématique plus tard, comme en témoignent les articles savoureux échangés par Hourcadut (Four-écroulé) et Hourquillat (Four-dressé).

Toutefois, aujourd’hui, on admet que ces énonciatifs étaient déjà là au moyen-âge et qu’ils sont vraiment une marque du gascon. Allez. Qu’on le prend avec plaisir !

Et que je t’influence

Jean Lafitte (1930-2023), docteur en sciences du langage et gasconniste convaincu, propose dans Ligam-DiGaM n°15 une carte qui précise les régions où l’énonciatif que est utilisé. On le trouve dans toute la Gascogne à l’exception des zones frontières avec le languedocien. Ainsi les Lomanhòls ne l’utilisent pas, pas plus que les Bordelais ni les Gascons de l’est qui approchent Toulouse. Et le Lomanhòl Jean-Géraud Dastros (1594-1648) écrit :

J-G d'Astros (1594 - 1648)
Jean-Géraud d’Astros (1594-1648)

Jo son lo desirat Estiu,
Lo temps mes benasit de Diu,
La sason que l’òme mes ame,
Per çò que son lo caça-hame,
Caça-mautemps, caça-talent,
Que l’Ivèrn tròç de magolent,
E que la Prima tota merra,
Aven botat dessús la Tèrra.

Je suis l’été, le désiré,
Le temps le plus béni de Dieu,
La saison que l’homme préfère,
Car je suis le chasse misère,
Chasse malheur et chasse faim,
Plutôt que l’hiver désolant,
Et que le printemps ce vantard,
Avaient placé sur notre terre.

Académie des Jeux floraux Toulouse - Portrait de Lucien Mengaud par Barthélemy Chabou - Ca 1860
Lucien Mengaud (1804-1877), portrait par Barthélemy Chabou – Ca 1860 © Wikipedia

Mais il faut croire que certains se sont laissés influencer car sur le socle de la fontaine Aux Jeux floraux, place de la Concorde à Toulouse, on peut lire qu’aymi e non pas aymi.

O moun pais o Toulouso Toulouso
Qu’aymi tas flous toun cel toun soulel d’or
Al prep de tu l’amo se sent hurouso
Et tout ayssi me rejouis le cor.
(Ô mon pays ô Toulouse Toulouse / J’aime tes fleurs ton ciel ton soleil d’or / Auprès de toi l’âme se sent heureuse / Tout en ces lieux, me réjouit le cœur)

Cette chanson La Tolosenca / La Toulousaine a été écrite en 1845 par l’écrivain Lucien Mengaud sur une musique de Louis Deffès. Elle sera chantée par le Biarrot André Dassary (1912-1987). Et elle présente un bel exemple d’énonciatif.

Le « que » retrouvé

Affiche du Crédit Agricole qui utilise l'énonciatif que en zone languedocienne
Affiche du Crédit Agricole © Jean Lafitte

De façon plus étonnante, le Crédit Agricole de l’Aveyron offre une publicité en langue d’oc (au début des années 1970 ?) et n’hésite pas à renforcer son affirmation en employant un que :

Lo crédit agricol
Que l’abètz a vòstra pòrta !
(Le Crédit Agricole, [et oui] vous l’avez à votre porte !)

L’affiche complète de cette publicité est reproduite dans la Petite encyclopédie occitane d’André Dupuy (1972) ou dans L’occitan langue de civilisation européenne, d’Alain Nouvel (1977).

Les autres énonciatifs

Si le que est le plus connu parce qu’utilisé dans les phrases affirmatives, il existe d’autres mots qui ont la même fonction, c’est-à-dire qu’ils ne servent à rien. C’est le cas de e pour les phrases interrogatives.

E vòs un còp de vin? 
Tu veux un verre de vin ?

Plus intéressant est le cas de be, cet énonciatif que l’on va utiliser à la place de que pour marquer l’exclamation.

Les savants comme Jean-Louis Fossat, professeur à l’université du Mirail à Toulouse, disent que c’est une forme sonore monosyllabique d’attaque. Mais son utilisation est plus souple que le que et peut traduire des nuances. Par exemple, on peut dire
B‘ès tu pèc! (Que t’es bête toi !)
ou Qu’ès pèc, be! (Ce que tu es bête, eh !).
Le Gascon peut aller plus loin et lancer un B‘ès tu pèc, be! (Mais que tu es bête toi, eh !)

De quoi s’amuser, non ?

Quelques exemples d’usage de l’énonciatif : Fonds Lalanne 1950, ALG123 enquête préliminaire, questionnaire Dauzat Q_001-130, MORCENX (extrait) © http://occiton.free.fr/albums/

Et finalement, le Gascon quéquège ?

Que jògui las culòtas / je joue les pantalons, ou, en bon français, je mets ma tête à couper. Tè, je mets ma tête à couper que vous avez déjà entendu cette expression : le Gascon quéquège. Et tous ces que y font penser. Pourtant, quequejar veut dire bégayer en gascon. Bon, après tout ?

Que vous hèi ua pièla d’adishatz (que je vous fais une pile d’aurevoir)

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le que énonciatif gascon dans l’Histoire, Jean Lafitte, 2019.
L’énonciatif gascon entre pragmatique et grammaire, Claus Dieter Pusch, 1998
Les « petits mots » énonciatifs gascons : le cas de bè énonciatif, Jean-Louis Fossat, 2006.
L’énonciatif gascon et le substrat basque,
Syntaxe de la particule que en gascon, Annick Morin, 2005
L’énonciatif gascon E à la lumière du breton




Abbayes et… abbayes laïques de Gascogne

Des religieux « réguliers » (qui suivent une règle monastique), occupent les abbayes dirigées par un abbé, mais des abbayes laïques ? Comment un abbé peut-il être laïc ? C’est encore une spécificité bien gasconne.

La difficile christianisation de la Gascogne

L’essor du christianisme en Gascogne a été contrarié par un profond paganisme des populations, par le gouvernement des Wisigoths ariens (doctrine d’Arius, IVe siècle), par la crise du priscillianisme (hérésie de Priscillien, Espagnol du IVe siècle) et par l’arrivée des Vascons restés attachés au paganisme (religion polythéiste).

Saint-Seurin de Bordeaux
Saint-Seurin de Bordeaux © Wikimedia

Le priscillianisme apparait vers 350. Il professe que l’âme est créée par Dieu et le corps et la matière par le principe du Mal. De même, les trois noms de la Sainte-Trinité ne sont qu’une seule et même personne. Enfin, les femmes sont admises à enseigner en son sein. Cette doctrine se retrouve chez les Cathares qui ont prospéré en Languedoc. La Croisade lancée contre eux (1209-1229) a touché la Gascogne.

Ce n’est qu’à partir du Xe siècle que le christianisme se développe en Gascogne. Les plus anciennes abbayes sont Saint-Seurin de Bordeaux, Saint-Romain de Blaye et Saint-Caprais d’Agen, toutes situées dans la zone contrôlée par les Carolingiens. En 817, le Privilège d’Aix la Chapelle exempte les monastères les plus pauvres de toute contribution financière. Il cite Pessan, Faget, Simorre, Sère et Saint-Savin. Ces abbayes sont en périphérie de la Gascogne.

Toutefois, les Normands en détruisent ou en endommagent lors de leurs incursions dans notre région. C’est du moins ce que disent les textes.

Le manteau des abbayes

Abbaye de Saint-Sever (40)
Abbaye de Saint-Sever (40) © Guide des Landes

Au Xe siècle, l’essor monastique est considérable. Quelques abbayes sont fondées très tôt comme celle de Sarramon, mais c’est surtout à partir de 950 que le mouvement s’amplifie. On compte 24 fondations entre 950 et 1 000, 17 entre 1 000 et 1 050 et 24 entre 1 050 et 1 100.

Et c’est surtout l’œuvre des grands féodaux. Le vicomte de Fezensac en crée une à Éauze, le comte d’Armagnac une à Saint-Mont, le comte d’Astarac, celle de Berdoues, le comte de Bigorre deux dont Saint-Lézer, le comte de Bordeaux quatre, et le duc Guillaume Sanche dix dont La Sauve Majeure près de Bordeaux, Saint-Sever dans les Landes, Condom, Saint-Sever de Rustan, Larreule en Béarn, Lescar, Sorde.

Lorsque les ducs de Gascogne perdent du pouvoir, les fondations de monastères deviennent l’œuvre de l’archevêque de Bordeaux, des évêques de Bazas, de Comminges et surtout de celui d’Auch. De petits seigneurs fondent aussi des abbayes. Par exemple, le vicomte de Montaner fonde Larreule en Bigorre.

Ainsi, le diocèse d’Auch compte 16 monastères, celui d’Agen 16 également, celui de Bordeaux 11, celui de Tarbes 10, celui de Comminges 9, celui d’Aire avec 7, ceux de Bazas et de Dax 4 chacun, celui de Lescar 3, celui de Lectoure 2, celui d’Oloron 1 et ceux de Bayonne et du Couserans aucun.

Abbaye de la Sauve-Majeure (33)
Abbaye de la Sauve-Majeure (33) © Wikimedia

Clunisiens et Prémontrés

Abbaye de l'Escale-Dieu (65)
Abbaye de l’Escale-Dieu (65) © Wikimedia

Généralement, les monastères gascons restent indépendants ou relèvent d’un autre monastère gascon. Certes, La Réole et Pontonx relèvent de l’abbaye de Fleury (Loiret). L’abbaye d’Alet (Aude) étend son influence sur Maubourguet. Saint-Victor de Marseille, Conques ou La Chaise-Dieu (Haute-Loire) ont des possessions en Gascogne. Cela reste des exceptions.

Saint-Sever, Sainte-Croix de Bordeaux et La Sauve Majeure (Gironde) étendent leur influence sur la moitié ouest de la Gascogne, au fur et à mesure des donations.

Au XIIe siècle, les Cisterciens connaissent une expansion fulgurante sous l’abbatiat de Bernard de Clairvaux. En Gascogne, ils n’ont réussi que 16 implantations situées en éventail à partir de l’abbaye de Moissac : 8 dans le diocèse d’Auch, 2 dans celui de Lectoure et 6 dans celui d’Agen. Belleperche et Grandselve en font partie. Les Cisterciens s’implantent surtout dans la partie est de la Gascogne.

Il convient d’ajouter trois autres implantations au pied des Pyrénées. L’abbaye de Bonnefont (Comminges) construite en 1136 et qui essaime en fondant deux abbayes « filles » en Espagne et Nizors (près de Boulogne sur Gesse); l’abbaye de l’Escale-Dieu construite en 1142 dans la vallée de l’Arros et qui fonde huit abbayes en Espagne et deux en Gascogne : Bouillas et Flaran.

Les abbayes cisterciennes prennent un rôle majeur dans la fondation de plusieurs bastides en paréage.

Abbaye de la Case-Dieu (32)
Abbaye de la Case-Dieu (32) vers 1840, d’après Alexandre Ducourneau © Wikimedia

Citons encore l’abbaye de La Case-Dieu située à Beaumarchés (Gers). Fondée en 1135 par les Prémontrés (moines ayant une mission d’apostolat dans les paroisses), elle devient leur base en Gascogne. Par la suite, elle fonde La Capèle, près de Grenade sur Adour, Arthous, près de Peyrehorade et La Grâce-Dieu, près d’Aire sur l’Adour.

Les abbés laïcs ou abbés lays

On ne connait pas exactement l’origine des abbés laïcs / lay en vieux gascon. Mais c’est une spécificité gasconne du piémont pyrénéen et le long de l’Adour, plus spécialement en Bigorre et en Béarn. Rien qu’en Béarn, on recense 300 abbés lays.

Extrait du cadastre napoléonien de Ponson-Debats (E-Archives 64)
Extrait du cadastre napoléonien de Ponson-Debats (E-Archives 64)

Les premières mentions écrites remontent au XIe siècle. C’est dire si l’institution est ancienne.

Les abbés lays sont des particuliers, seigneurs ou bourgeois, qui fondent une église dans leur communauté. Ils perçoivent la dime destinée à l’entretien de l’église, à son desservant et aux pauvres. De même, ils ont le « droit de patronage », c’est à dire le droit de présenter le curé à la nomination de l’évêque, souvent des membres de la famille. Enfin, ils bénéficient d’honneurs particuliers comme un banc dans l’église ou une sépulture dans le chœur de l’église. En outre, ils président en outre à toutes les cérémonies.

Au fur et à mesure des aliénations ou des héritages, on trouve dans certaines paroisses plusieurs abbés lays.

Le plus souvent, la maison de l’abbé lay est attenante à l’église, communiquant parfois par une porte. Les deux bâtiments forment une maison forte qui porte le nom badie ou dabbadie (aujourd’hui abadia). On peut les retrouver sur le cadastre napoléonien.

L’Église a bien tenté de récupérer ces dimes inféodées, mais l’institution des abbés lay est restée solide et a perduré jusqu’à la Révolution française.

Le devenir des abbayes

Cloitre de Bonnefont - Musée des Cloîtres, New York
Cloitre de Bonnefont (31), Met Cloister, New York © Met Cloister

Les abbayes sont vendues comme bien national lors de la Révolution française de 1789. Mal entretenues ou démolies pour récupérer les matériaux de construction, elles sont souvent à l’état de ruines. On démolit bon nombre d’éléments architecturaux pour les vendre au musée américain The Cloisters de New-York. On y trouve, reconstitués, les cloitres de l’abbaye de Bonnefont en Comminges et de celle de Trie en Bigorre.

Pourtant, des particuliers, des associations ou des collectivités s’attachent à ce travail de reconstruction ou de rénovation, malgré des couts énormes.

La Société Archéologique du Gers se bat pour que le cloitre de l’abbaye de Flaran ne parte pas pour les Etats-Unis et réussit à la faire classer en 1914. Rachetée en 1972 par le département du Gers, celui-ci la restaure et elle devient le siège du Conservatoire Départemental du Patrimoine. L’abbaye abrite une collection permanente « le Gers jacquaire » et une collection d’art contemporain, la collection Simonow.

En 1964, le département des Landes récupère par donation, l’abbaye d’Arthous et la restaure. Elle abrite le Musée départemental d’histoire et d’archéologie. Le Musée présente une collection d’objets préhistoriques découverts à Sorde, ainsi qu’une collection de vestiges gallo-romains provenant également de Sorde.

Ces deux exemples montrent le travail de restauration accompli et rendent aux abbayes leur rôle ancien dans l’aménagement du territoire.

Abbaye de Flaran (32)
Abbaye de Flaran (32) © Wikimedia

Références

Wikipédia
Les débuts de la sculpture romane dans le sud-ouest de la France, Jean Cabanot, Ed Picard, 1987.
Les abbadies ou abbayes laïques dime et société dans les pays de l’Adour (XIe-XVIe siècles),  Benoit Cursente, Annales du Midi, 2004.




La dune du Pilat

La dune du Pilat est la plus haute dune d’Europe avec 103,6 mètres. Sa hauteur varie d’une année sur l’autre en fonction des vents. Elle fait partie d’un cordon dunaire littoral qui longe les côtes de la Gascogne.

La formation de la dune du Pilat

Carte du Bassin d'Arcachon par Claude Masse (1652-1737)
Carte du Bassin d’Arcachon par Claude Masse (1652-1737) © Conservatoire Patrimonial du Bassin d’Arcachon

Les Landes de Gascogne sont formées de sable poussé par le vent. Les rivières apportent une couche inférieure de sable et de graviers. Près du littoral elle atteint 100 mètres d’épaisseur. Elle se réduit au fur et à mesure que l’on avance vers l’Est.

Au-dessus, les vents d’Ouest apportent une couche de sable fin de quelques mètres. On y trouve du quartz, de la tourmaline et des grenats. Cette formation géologique s’est faite entre – 20 000 et – 10 000 ans. Elle est bien connue grâce aux études préalables aux forages pétroliers dans la région de Cazaux et de Parentis.

À marée basse, le vent arrache du sable du banc d’Argüin et le pousse vers l’est. Il rencontre des marais et une forêt de pins, de saules et de bouleaux. Une dune parabolique de 20 à 40 mètres de haut se forme. Il en existe tout le long de la côte gasconne. À leur début, on les appelle des shiula vents / siffle-vents car le vent y est fort.

À partir du XVIIe siècle, une arrivée massive de sable recouvre progressivement la dune de la Grave sous 50 mètres de sable. Elle atteint 115 mètres de haut en 1910 et prend le nom de dune du Pilat. Sa formation est récente puisqu’elle n’existait pas en 1850.

La dune du Pilat - coupe géologique © Wikimedia
La dune du Pilat – coupe géologique © Wikimedia

Toponymie

On parle tantôt de dune du Pilat ou du Pyla. La bonne appellation est celle du Pilat qui vient du gascon pilat, pialat (pile, tas, amas, monticule). On le trouve déjà sur la carte de 1708 de Claude Masse (1650-1737), géographe bordelais. Tout le secteur s’appelait los sablonèis / les sablières jusque dans les années 1930. Aujourd’hui, c’est le nom de la plage au sud de la dune.

La dune du Pilat continue de bouger. Vers l’Est, elle gagne sur le massif forestier de 1 à 5 mètres par an. Le Nord de la dune est soumis à une forte érosion en raison des vents dominants. À l’Ouest, le trait de côte se modifie selon la force des tempêtes. Au Sud enfin, elle est relativement stable.

Ce sont les vents qui lui donnent sa forme caractéristique : une pente douce de 5 à 10° côté Ouest et une pente raide de 30 à 40° vers la forêt à l’Est.

Une occupation préhistorique

On connait bien l’occupation humaine le long de la Lèira grâce aux sites funéraires.

Mais en 1982, avec le recul du trait de côte, on découvre les restes d’une occupation humaine au pied de la dune du Pilat. Cette fois, il ne s’agit pas d’un site funéraire mais des traces d’un campement. Outre des charbons de bois, on trouve des vases et des augets brisés qui servent à l’exploitation du sel (l’eau de mer est chauffée dans ces récipients pour en extraire le sel). Ils sont caractéristiques de l’âge du fer.

Chantier de fouilles archéologiques, 2014
Chantier de fouilles archéologiques du Pilat, 2014 © Wikimedia

En 2013, on trouve une urne funéraire et un vase de l’âge du bronze (vers 800 avant J.C.). Des fouilles sont entreprises en 2014 sur une plus large surface. On trouve des trous de poteaux régulièrement disposés qui soutiennent un toit d’habitation et des tessons de céramique. On trouve aussi l’urne funéraire d’une personne âgée de 30 ans. C’est la preuve d’un habitat avant la formation de la dune du Pilat. À proximité se trouve une très grande quantité de coquilles d’huitres, ce qui tend à démontrer qu’on en faisait le commerce.

En 2018, une autre opération de fouilles est organisée au nord de la dune du Pilat. Un nouveau site d’extraction de sel est découvert. Des trous de poteaux permettent d’identifier une habitation de 10 mètres de long sur 5 de large, dans laquelle on a trouvé un fragment de meule et d’un four. L’habitation est composée de trois pièces.

La preuve est faite que la dune du Pilat s’est formée tardivement et que le trait de côte recule avec l’avancée de la dune à l’intérieur des terres.

La dune du Pilat est un lieu vivant

Oyats © J-P Bellon
Oyats sur la dune du Pilat © J-P Bellon

La dune du Pilat est faite de sable qui avance de 1 à 5 mètres par an et grignote la forêt. C’est un milieu inhospitalier. Pourtant, à y regarder de plus près, elle abrite une flore et une faune d’une très grande richesse, parfaitement adaptées aux conditions difficiles de vie sur la dune.

Tout d’abord, au pied de la dune, des sources d’eau douce abritent des iris jaunes, des roseaux et des saules. Plus haut, on trouve le gorbet (oyat) dont les racines s’infiltrent profondément dans le sable à la recherche de la moindre goutte d’eau. Ses feuilles s’enroulent sur elles-mêmes pour résister à la chaleur et abritent du vent d’autres plantes qui poussent à côté. Son utilisation ralentit la progression des dunes depuis le XVIIIe siècle.

On trouve aussi la Linaire à feuilles de thym qui est endémique, le Panicaut maritime aux fleurs bleues métal en forte régression en raison de la sur fréquentation du site, l’Immortelle des dunes qui dégage une forte odeur d’épices quand il fait chaud, l’Armoise de Lloyd qui forme des buissons fleuris de jaune.

Immortelle des dunes
Immortelle des dunes © Wikimedia

La faune est abondante sur la dune, pour peu que l’on prenne le temps de l’observer. Le lézard à deux raies est l’un des plus grands de France puisqu’il mesure 40 cm de long. La femelle porte deux lignes blanches de chaque côté du dos. La couleuvre helvétique qui sort le jour pour chasser et dont on peut voir les traces de son passage sur le sable de la dune du Pilat.

Ajoncs, genêts, arbousiers résistants au feu, chênes pédonculés, pins maritimes, gravelots à collier qui nichent dans le sable, lièvres ou huitriers-pie se partagent la dune du Pilat. Les touristes les dérangent trop souvent.

Surfréquentation touristique

Escalier d'accès à la dune du Pilat
Escalier d’accès à la dune du Pilat © Wikimedia

C’est en 1915 que l’intérêt touristique pour la dune du Pilat prend son essor avec la construction d’un lotissement pour clients fortunés. On construit même sur les flancs de la dune, en oubliant qu’elle est en mouvement. En 1943, on interdit les constructions nouvelles  mais les aménagements touristiques reprennent en 1950 avec la construction de quatre campings. Les classements de protection du site interrompent définitivement ce processus à partir de 1975.

La dune du Pilat reçoit plus de 2 millions de touristes chaque année. Elle est le deuxième site le plus visité après le Mont Saint-Michel.

Cette surfréquentation n’est pas sans effet sur la pérennité du site, sa flore et sa faune. Et les retombées économiques sont importantes pour le bassin d’Arcachon. Il faut allier tourisme et protection de la dune du Pilat. C’est le rôle du Syndicat Mixte de la Grande Dune du Pilat.

Le Syndicat mixte

Le Syndicat mixte de la dune du Pilat créé en 2007 associe la Région Nouvelle Aquitaine, le Département de la Gironde et la Teste de Buch. Il a pour mission de protéger et de valoriser le site de la dune du Pilat qui appartient au Conservatoire du Littoral.

Camping de la dune du Pilat après les incendies de 2022
Camping de la dune du Pilat après les incendies de 2022 © Le Monde

Aménagement d’un village d’accueil, amélioration du stationnement pour supprimer le stationnement sauvage (370 000 véhicules payants reçus en 2019), mise en place du service de collecte des déchets (6 tonnes collectées sur le village d’accueil), régulation des activités de loisirs (vol libre, notamment), protection de la faune et de la flore et lutte contre les espèces envahissantes (12 espèces recensées), lutte contre l’érosion, etc.

Comme on le voit, le travail entrepris est de longue haleine. Les résultats sont tangibles. Malheureusement, le grand incendie de l’été 2022 a ravagé les abords de la dune du Pilat, bru les cinq campings situés au pied de la dune et ruiné la saison touristique.

À toute chose, malheur est bon. L’incendie est devenu un accélérateur de l’aménagement du site de la dune du Pilat pour contrôler le flux touristique et améliorer la protection du site.

Tout finit par des chansons

En 1912, Léonce Laforgue compose Vers le Port, une chanson sur Arcachon sur les paroles de J-B Ayraud. En voici le deuxième couplet :

Regardons loin de nous, près de ces dunes blanches,
Sur le sable brulant nos barques vont mouiller ;
Et là près du grand banc, malgré qu’il soit dimanche,
Des milliers de parqueurs viennent y travailler.
Plus loin vers le Pilat, une immortelle plage,
Les brisants, les grands pins et la pointe du sud,
L’écume de la mer sur ce joli rivade,
Le phare, les chalets, la Vierge du Salut.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

La dune du Pilat (Wikipedia)
Syndicat Mixte de la dune du Pilat
Tourisme Gironde
Bassin d’Arcachon (Wikipedia)
Claude Masse(Ingénieur) (Wikipedia)
Conservatoire Patrimonial du Bassin d’Arcachon

 

 

Vue panoramiqque de la dune du Pilat © Wikimedia
Vue panoramique de la dune du Pilat © Wikimedia




Aristide Bergès, un progressiste

Le Coseranés Aristide Bergès est le pionnier de l’hydroélectricité. Brillantissime, il est à l’origine d’une révolution.

La famille Bergès et ses racines couseranaises

Pierre Bergès, le père d'Aristide
Pierre Bergès (1800-1891), le père d’Aristide

La famille Bergès vit dans le Coserans (Couserans) dans la région de Sent Líser (Saint-Lizier). Ce sont des artisans : maçons, tailleurs de pierre, charpentiers, meuniers… L’un d’eux, Bertrand Bergès suit une formation de compagnon papetier à Sarrancolin (Hautes-Pyrénées).

À la Révolution, les biens des nobles deviennent propriété nationale. Alors, les deux frères Laurent et Bertrand Bergès achètent un des moulins de Lòrp (Lorp) qui appartenait à la baronne de Taurignan Pointis. Ce moulin passera au fils de Bertrand, Pierre Bergès. Puis, le 23 juillet 1827, Pierre épouse Jeanne Marie Victoire Foch, fille d’un fabricant de papier de Sent Líser. Ils auront 8 enfants dont 4 mourront en bas-âge. Mais Pierre est cultivé et veut instruire ses fils : Aristide, Étienne-Bertrand, Achille, Philippe. Aussi il prend un précepteur à domicile.

Pierre Bergès, le père papetier

La famille est ouverte, moderne, progressiste. Elle est à l’écoute de son temps. Ainsi, Pierre Bergès s’équipe d’une machine à papier, une invention de Louis-Nicolas Robert (1761-1828). Cette machine économise de la main d’œuvre et surtout permet non plus de sortir des feuilles une à une mais de faire un large et long ruban de papier. Son principe consiste à verser de la pâte à papier dans une grande cuve, puis une roue à écopes la déverse sur une toile métallique sans fin, en rotation et en vibration permanente, ce qui permet l’égouttage de la pâte. La feuille qui se forme ainsi est pressée entre des cylindres de presse garnis de feutres, puis s’enroule sur des bobines installées au bout de la machine. Plus tard, en 1848, Pierre achète une deuxième machine entrainée par trois turbines hydrauliques de type Fourneyron. C’est novateur et bien plus efficace que les roues à eau.

Maison natale d'Aristide Bergès et ancienne papeterie de Prat du Ritou à Saint-Lizier (09)
Maison familiale d’Aristide Bergès et ancienne papeterie de Prat du Ritou à Saint-Lizier (09)

Aristide Bergès, le fils ingénieur

Premiers locaux de l'Ecole Centrale à l'Hôtel de Juigné (aujourd'hui musée Picasso)
1ers locaux de l’École Centrale à l’Hôtel de Juigné (aujourd’hui musée Picasso)

Revenons au fils, Laurent, Arnaud, Aristide, Marcellin Bergès qui nait le 4 septembre 1833 à Lòrp (Lorp) dans le Coserans (Couserans). Après l’éducation primaire à la maison, Aristide continue sa scolarité au pensionnat Saint-Joseph à Tolosa (Toulouse). Il est très brillant et, avec les encouragements de ses professeurs, il passe l’examen d’entrée à l’École Centrale des Arts et Manufactures (créée en 1829), aujourd’hui l’École Centrale de Paris. Sa plus mauvaise note sera un 18 à un oral de mathématiques.

Aristide est le benjamin de l’école, il a tout juste 16 ans quand il y entre. Il est timide, a l’accent gascon et se sent bien petit à côté de ses camarades de familles aisées. Si ses camarades sortent très souvent, lui ne peut se payer qu’une place de parterre dans un petit théâtre une fois par mois. Dès lors, il restera sensible aux différences sociales. Cependant, Aristide obtient son diplôme en 1853. Seuls 46 des 134 élèves du début du parcours l’obtiennent. Et il sort deuxième. Il a choisi la spécialisation chimie en vue de la reprise de la papeterie familiale.

Des débuts difficiles pour Aristide

Aristide Bergès
Aristide Bergès

Ayant fini ses études, Aristide travaille à la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest nouvellement créée. Puis, en 1856, un de ses camarades de Centrale lui propose une association pour reprendre une usine de toiles imperméables à Caudéran, à côté de Bordeaux. Aristide démissionne, mais son père refuse de lui avancer l’argent et rencontre l’industriel vendeur. Par ses propos, il humilie son fils. Toutefois, le vendeur accepte d’aider financièrement les deux jeunes repreneurs.

Cette même année, Aristide rencontre la Toulousaine Jeanne Marie Raymonde Cardailhac, tailleuse de robes. Encore une fois, le père s’interpose et refuse cette union, la jeune femme est pauvre et a 9 ans de plus que son fils. Alors, les jeunes amoureux fuient à Londres pour se marier le 27 septembre 1856.  Pour survivre, Aristide est contraint de trouver un poste. Ce sera à Cordoue, à la Compagnie des chemins de fer de Séville. Mais il a des dettes et n’est toujours pas majeur. Son père envoie une lettre aux dirigeants à Séville pour déclarer que son fils n’est pas marié.

Aristide est contraint de démissionner. Le couple rentre à Toulouse. Enfin majeur (à 25 ans), il obtient du tribunal la mainlevée de l’opposition de ses parents. Il peut signer le contrat de mariage devant notaire le 6 avril 1859 et se marier à la mairie de Toulouse. Le tribunal oblige même ses parents à lui verser une pension alimentaire. Les relations avec son père s’apaiseront peu à peu.

Les débuts de l’ingénieur Aristide Bergès

En 1860, Aristide entre à la Compagnie générale des asphaltes probablement grâce à des camarades de Centrale. L’année suivante, le père consent enfin à aider son fils à la condition expresse qu’il renonce à jamais à l’utilité du jugement rendu par le tribunal civil de Saint-Girons. En effet, ce jugement entache l’honneur de Pierre Bergès et provoque même des rumeurs sur sa solvabilité.

Le défibreur de Bergès installé à Lorp en 1862
Le défibreur de Bergès installé à Lorp en 1862

Aristide s’installe à Maseras de Salat (Mazères-sur-Salat). Là, il construit une râperie de bois qu’il a mise au point. Une fois l’écorce enlevée, la machine râpe les troncs et libère les fibres du bois. Elles feront la pâte à papier.

Or, les papetiers Amable Matussière (1829-1901) et Gabriel Fredet (1829-1904) sont deux camarades centraliens de notre Aristide, à peine plus âgés. Ils veulent mettre en place une râperie dans l’usine d’Amable à Domène dans l’Isère. Et ils font appel à lui en 1867.

La papeterie du Lancey au début du 20e siècle. On voir les canalisations forcées qui descendent de la Cimbe de Lancey
La papeterie du Lancey au début du 20e siècle. On voit les canalisations forcées qui descendent de la Combe de Lancey

Grâce à Amable, Aristide s’installe à Villard-Bonnot dans l’Isère, au bord du ruisseau de La Combe de Lancey. Là, notre ingénieur crée en 1869 la première conduite forcée en captant une chute de 200 mètres. Elle alimente une turbine permettant d’entrainer les défibreurs de sa râperie de bois. C’est un véritable exploit ! Les débits et la pression de l’eau étaient tels qu’il fallut trouver des matériaux aptes à supporter ces pressions et renforcer les soudures des canalisations.

Aristide Bergès, l’inventeur

La conduite forcée de Bergès
La conduite forcée de Bergès

En fait, dès sa sortie de Centrale, Aristide Bergès témoigne de son inventivité et dépose de nombreux brevets. Par exemple, il crée un appareil rotatif à haute pression pour broyer les roches et en extraire le bitume. il invente la pilonneuse mécanique à vapeur employée à l’asphaltage du terre plain de l’Arc de Triomphe.

Pour le métier de papetier, il dépose aussi de nombreux brevets qui seront des perfectionnements majeurs et durables : recyclage sans fin de la pâte à papier, décantation de la pâte, hélice pour les cuves, pompe spirale pour la recirculation,  serrage hydraulique…

Mais, il marquera surtout son temps par son concept de… la houille blanche.

L’inventeur de la houille blanche

À partir de 1880, l’usine d’Aristide s’agrandit de façon spectaculaire. Aussi, il ajoute une autre conduite forcée, cette fois-ci de 500 mètres, pour monter une papeterie à côté de sa râperie. Mais il n’utilise qu’une partie de l’énergie produite. Alors, il installe une dynamo qui fournit de l’électricité avec la force de la chute d’eau.

Le Lac du Crouzet (1974m)
Le Lac du Crouzet (1974m)

En 1889, Aristide Bergès présente son invention de production électrique à partir de l’eau à l’Exposition universelle de Paris en l’appelant la houille blanche (en allusion à la houille noire, le charbon). Aristide Bergès déclare : les glaciers ne sont plus des glaciers ; c’est la mine de la houille blanche à laquelle on puise, et combien préférable à l’autre [houille noire].

Mais l’irrégularité du débit est dangereuse et nuit à l’installation. Aussi, pour soutenir le débit du torrent, il bâtit en 1892 un barrage sur le lac du Crozet et un siphon à 6 m sous la surface de l’eau. C’est un succès considérable, même si cela lui vaut des procès avec les locaux. Il installe un tramway électrique pour le transport du bois. Et l’énergie hydraulique s’étend à toutes les Alpes du Nord.

Rapidement, les pouvoirs publics réagissent et créent le Service des forces hydrauliques au sein de l’administration des Ponts et Chaussées.

Progrès technique et social

Pour Aristide Bergès, le progrès technique est au service du progrès social. Le papier moins cher, c’est pour lui le livre bon marché, l’instruction à portée de toutes les bourses. De même, il fait installer l’électricité dans les maisons du hameau de Lancey et pousse la municipalité de Grenoble à mettre en place un éclairage public. D’ailleurs, il crée en 1898 la Société d’Éclairage Électrique de Grésivaudan, pour amener le courant à Grenoble et ses environs. C’est autour de la lampe électrique que le soir commencent le repos et la vie de la famille, pour le pauvre comme pour le riche, écrit-il. De plus, pour lui, l’énergie chez soi permet de créer des petits ateliers à domicile.

Il organise aussi des équipements et des services pour les ouvriers de son usine et leurs familles : cité ouvrière, infirmerie, crèche… Lors de sa création, le syndicat des ouvriers papetiers de Lancey rappellera « la part qu’il a prise dans l’émancipation ouvrière ».

Aristide Bergès meurt le 28 février 1904. Il est enterré à Toulouse, avec sa femme Marie Cardailhac. Après un enfant mort-né en début de mariage, ils ont eu cinq enfants dont trois, Achille, Georges et Maurice reprendront les papeteries de Lancey.

Les retombées de la houille blanche

L'institut électrotechnique de Grenoble 1901) vue extérieure lors de sa fondation Rue Général-Marchand, Annexe du Lycée de Jeunes Filles
L’Institut Électrotechnique de Grenoble, vue extérieure lors de sa fondation en 1901, rue Général-Marchand, annexe du Lycée de Jeunes Filles

La houille blanche va donner un élan à la région grenobloise qui se fera connaitre pour ses inventeurs, ses avancées sociales et ses premières écoles d’ingénieurs (début XXe siècle). En effet, pour répondre à cette industrialisation naissante, il faut spécialiser la formation. Après des premiers cours d’électricité, se crée l’Institut Électrotechnique de Grenoble en 1901.

Aujourd’hui, les 32 barrages des Alpes produisent 15 % de la production française d’électricité.

Un lycée et un bâtiment de l’Ense3 (École nationale supérieure de l’énergie, l’eau et l’environnement) portent son nom. La maison Bergès à Villard-Bonnot devient le musée de la Houille BlancheAristide Bergès avait la faculté de prendre des risques et le sens de la communication, indique Cécile Gouy-Gilbert, conservateur du Musée de la houille blanche.

Le Musée de la Houille Blanche aménagé dans la maison familiale d'A. Bergès à Villard-Bonnot (Isère)
Le Musée de la Houille Blanche aménagé dans la maison familiale d’A. Bergès à Villard-Bonnot (Isère)

Enfin, dans sa ville natale de Lòrp e Senta Aralha (Lorp Sentaraille), l’ancienne papeterie familiale et la maison adjacente sont devenues le musée Aristide Bergès.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire industrielle, Aristide Bergès, une vie d’innovateur, Louis André, 2013.
Histoire des papeteries de Lancey, de Bergès à nos jours, Gilbert Coffano, 1999.
Les papeteries de Lancey.
Les grands Centraux, Aristide Bergès, promotion 1852.
Aristide Bergès, inventeur ariégeois, François Baby, 1987.




Simin Palay

Simin Palay, de son vrai nom Maximin Palay, est un auteur prolifique. Il aborde tous les genres littéraires : poésies, romans, théâtre, lexicographie, chroniques, livre de cuisine. Il reste cependant relativement méconnu.

Une enfance bercée par l’écriture et par le gascon

Simin Palay en 1909
Simin Palay en 1909 (35 ans)

Simin Palay (1874-1965) nait à Castèida (Castéide-Doat), petit village béarnais à quelques kilomètres de Vic de Bigòrra (Vic en Bigorre).

Son père Yan fréquente l’école jusqu’à 12 ans, puis devient tailleur d’habits et agriculteur. Tout d’abord, il écrit des chants patriotiques et des pastourelles en français avant de se tourner vers le gascon, sa langue maternelle. Ses 22 contes en vers gascons parus en 1907, les Coundes biarnés / Condes biarnès / Contes béarnais, sont un succès.

Déjà, le grand-père de Simin Palay écrit des poèmes en français et en gascon. Malheureusement, aucun ne nous est parvenu, sans doute perdus dans les nombreux déménagements de la famille.

En 1888, la famille Palay s’installe à Vic en Bigorre où le père tient une boutique de tailleur. L’atelier devient rapidement le centre de rencontre des intellectuels et des artistes locaux. Parmi eux, on citera Norbert Rosapelly, Xavier de Cardaillac, le poète Cyprien Dulor, le sculpteur Edmond Desca, le peintre Lestrade, etc.

Lous coundes lous mey beroys de Yan Palay (edition de 1948)
Lous coundes lous mey beroys, Yan Palay, édition de 1948

À leur contact, Simin Palay découvre les grands poètes du moment. Il dira : Magnifique époque, en vérité, que celle où l’on pouvait lire chaque jour des œuvres nouvelles de Verlaine, de Mallarmé, de José-Maria de Heredia.

Et lui-même, malgré son jeune âge, écrit des poèmes en français. Bien sûr, il connait les œuvres en occitan des poètes ouvriers que lit son père comme Jasmin, Reboul ou Théodore Blanc. Mais c’est à l’âge de 16 ans qu’il découvre vraiment la littérature d’oc et fait la rencontre de Miquèu de Camelat, le fils du cordonnier d’Arrens (Arrens-Marsous). De cette rencontre naitra une longue amitié.

La Félibrée de Tarbes de 1890

Miqueu de Camelat
Miqueu de Camelat

Les Cigaliers de Paris, une association félibréenne, sont en voyage dans le sud-ouest. Simin Palay dira : ce magnifique pèlerinage en Gascogne d’où ressortirait le renouveau littéraire qui a fait jaillir en Languedoc et en Gascogne une foule de talents voués probablement à la nuit totale si l’occasion ne leur eût été donnée, alors, de se découvrir eux-mêmes. Rappelons que le félibrige est un mouvement de défense et de promotion des langues régionales.

En aout, les Cigaliers sont à Tarbes où une Félibrée est organisée. Yan Palay est primé pour le conte Lou curè dé Cérou è casaüsus / Lo curè de Seron e Casausus / Le curé de Séron et Casausus. Miquèu Camelat est aussi primé pour son poème En Grounh tiré d’une légende du val d’Azun.

Pour Simin Palay qui a tout juste 16 ans, c’est une révélation. Il dit : Je fis à cette occasion la connaissance – spirituelle – des grands félibres dont j’ignorais jusque-là les noms et les œuvres : Mireille, La Miugrano entreduberto, Lous cants dou soulel, etc. De plus, la prestation de Miquèu de Camelat l’impressionne. L’année suivante, Simin Palay passe à Arrens. Il rencontre Camelat. Que’s pot dise qu’aquet die lo yermi de l’Escole Gastoû Febus qu’ère semiat. / Que’s pòt díser qu’aqueth dia lo germi de l’Escòla Gaston Febus qu’era semiat. / On peut dire que ce jour-là le germe de l’Escòla Gaston Febus était semé.

Simin Palay et Miquèu de Camelat, fondateurs du Félibrige gascon

1er numéro de Reclams (février 1897) - Auteurs : Isidore Salle, Camélat Yan Palay, Simin Palay, J-V Lalanne, etc.
Reclams de Biarn e Gascounhe n° 1 de février 1897, auteurs : I. Salle, M. Camélat,  Yan Palay, Simin Palay, J-V. Lalanne, etc.

En 1893, parait l’Armanac patouès dé la Bigorro qui reçoit un excellent accueil. L’année suivante, il prend le titre d’Armanac Gascou – Bigorre – Béarn –  Armagnac – Lanes. En même temps, ils lancent un concours littéraire dont le succès a surpris même ses auteurs !

Simin Palay et Miquèu de Camelat veulent fonder un groupement félibréen. C’est chose faite en 1895. Mais Simin Palay ne figure pas parmi les sept signataires car il fait son service militaire et ne peut être membre d’une assosication. L’année suivante, le groupement devient l’Escole Gastoû Fébus. Puis, le 1er février 1897, parait le premier numéro de la revue Reclams de Biarn e Gascougne. Elle existe encore aujourd’hui sous le titre de Reclams. Et c’est la plus ancienne revue littéraire.

Pourtant, tous les poètes gascons n’adhèrent pas. Certaines personnes réfrènent même l’enthousiasme des fondateurs. Pour eux, la revue fait une part trop belle au français. Et ses abonnés sont surtout des notables. Tout cela va conduire à une crise interne en 1909.

La naissance de La Bouts de la Terre

Simin Palay, qui réside à Gélos depuis 1902, fonde, avec Miquèu de Camelat, le journal La Bouts de la Terre (….) qui s’adresse à toute la population. C’est le journalét qui clame dus cops per més / jornalet qui clama dus còps per mes / le petit journal qui parait deux fois par mois. Très vite, les jeunes auteurs gascons rejoignent le journal. Le dernier numéro parait le 1er septembre 1914 et ne sera pas relancé après l’Armistice. Pour autant, Simin Palay n’a pas coupé les ponts avec la revue Reclams dans laquelle il écrit encore quelques articles.

i 1914- un des derniers numéros
La Bouts de la Terre de mai 1914, une des dernières parutions

Puis, Simin Palay est élu Majoral en 1920 (un des 50 qui composent le consistoire, gardien de la philosophie du mouvement). Dès lors, il participera activement au Félibrige. Peu après, en 1923, il devient Capdau de l’Escole Gastoû Fébus (président) et le reste jusqu’à sa mort en 1965. Son ami Miquèu de Camélat en sera le Secrétaire jusqu’en 1962.

Simin Palay, 75 ans d’écriture

Revue régionaliste des Pyrénées Mars-Avril 1919, en V, article de S. Palay : « Le paysan béarnais »

Simin Palay est un grand chroniqueur en gascon. La majorité de ses articles et chroniques paraissent dans la revue Reclams et dans le journal La Bouts de la Terre.

Il écrit aussi régulièrement dans des journaux en français qui laissent une place au gascon comme Le Patriote des Pyrénées de Pau. C’est d’ailleurs pour devenir collaborateur de ce journal quotidien que Simin Palay quitte Vic en Bigorre en 1902.

Il écrit encore, en français cette fois-ci, dans La revue régionaliste des Pyrénées dont il est l’un des fondateurs en 1917. Naturellement, il y publie aussi quelques poèmes en gascon.

 

 

 

La cuisine du pays de Simin Palay
La cuisine du pays, Simin Palay

En 1921, Simin Palay publie un livre qui sera le plus connu de ses ouvrages : La cuisine du pays. Il contient 600 recettes et tout un tas de proverbes béarnais. Ce best seller connaitra plus de 11 rééditions et continue à être édité par les Editions Marrimpoey

Enfin, comme de nombreux Félibres, Simin Palay publie ses mémoires en 1961 dans Petite Bite e bite bitante et Memori e Raconte. Volontairement, il se limite à la période de sa jeunesse, de 1874 à 1888. Outre ses souvenirs personnels, il décrit la société paysanne de son village de Castèida. Ainsi, c’est un témoignage incomparable de la vie rurale à cette époque.

Le poète et le dramaturge

Simin Palay - "Praube Caddetou"
Praube Caddetou, Simin Palay

Simin Palay est un poète assez méconnu. Pourtant, il publie plusieurs recueils, notamment : Bercets dé Youénèsse è Coundes enta rise / Versets de jeunesse et contes pour rire en 1899, Sounets e Quatourzis / Sonnets et Quatorzains en 1902, Las Pregàries e las Gràcies / Les Prières et les Grâces en 1926. En 1909, il publie même un poème épique de 828 vers sur la guerre des Albigeois, primé aux Jeux Floraux de Toulouse.

Simin Palay est aussi l’auteur de 80 pièces de théâtre. La plus célèbre est Lou Franchiman / Le Français publiée en 1896 qui fera plus de 1 000 représentations jusqu’en 1944. La Peleye dous Arrasims / La dispute des Raisins, publiée en 1901, est une pièce pour les jeunes, jouée par des jeunes. Pansard e Lamagrere sort en 1919, Caddetoû en 1922, Lou marcat de la Trouje / Le marché de la Truie en 1927, Lou terrible medeci / Le terrible médecin en 1934, Lou Biadje de Cauterés / Lo voyage de Cauterets en 1949, …

L’œuvre majeure de Simin Palay, le Dictionnaire

Le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes - Edicions Reclams 2020
Le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, Simin Palay,  Edicions Reclams 2020

Le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes est l’œuvre majeure de Simin Palay. 

En fait, dès 1887, Vastin Lespy publie un dictionnaire de béarnais ancien et moderne. Cénac-Montaut en fait autant pour le Gers. Puis Fernand Sarran toujours pour le Gers. Le dictionnaire de Sarran ne sera pas publié à cause du décès de l’auteur mais sera utilisé pour enrichir le « Palay ». Moureau pour le pays de Buch. Des lexiques des Landes, du val d’Azun ou du Médoc paraissent également. Aucun ouvrage ne regroupe les parlers de la Gascogne.

Si l’Escòla Gaston Febus a l’idée de ce dictionnaire, la réalisation est difficile. Elle met en place une commission du dictionnaire dès 1902, mais, faute de méthode et de direction, il n’avance pas. Finalement, c’est Simin Palay qui le dirigera et permettra sa réalisation trente ans plus tard.

Ainsi, l’Escòla Gaston Febus le publie en 1932 (tome 1) et 1934 (tome 2), puis le CNRS en 1961, 1974, 1980 et 1992. Enfin, de nouveau l’Escòla Gaston Febus – Edicions Reclams le publie en 2020 avec l’aide de Lo Congrès permanent de la lenga occitana. C’est sans conteste l’ouvrage le plus connu et le plus utilisé par les étudiants, les enseignants et les chercheurs.

Ce qu’en a dit le poète Tristan Derème

Tristan Derème (1889-1941)

C’est une mine, et n’est-ce pas un divertissement charmant que de feuilleter de la sorte une collection de mots qui ne sont point pareils à des papillons morts sous une vitrine, mais au contraire, qui demeurent bien vivants et battent des ailes, dès que nous nous prenons à les considérer. Ils volent de-ci, de-là, et si nous nous abandonnons à les suivre, nous pénétrons avec eux en une province aux belles montagnes blanches et bleues et dont les torrents chantent sous les noisetiers, cependant que nous entendons sonner non pas un langage méprisable, mais une langue, sœur de la nôtre.

Les Français ont leur Larousse, les Gascons ont leur Palay !

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Simin Palay (1874-1965) par Jean-Pierre BIRABENT, coédition du Cercle Occitan de Tarba et des éditions du Val d’Adour, 2010.
Ensag de bibliografia de las obras editadas de Simin Palay, Reclams,  François Pic, 2004.
Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus
Le dictionnaire de Palay enfin réédité, Escòla Gaston Febus, 2019
La bouts de la tèrre – Une tentative de presse régionaliste en Béarn au début du siècle, David Grosclaude, Editions Per Noste.
La Bouts de la terre d’Armagnac Biarn, Bigorre e Lanes, Bibliothèque Escòla Gaston Febus (collection avec quelques lacunes).