Bona annada !

2020 s’achève. Fêtons la nouvelle année en nous ressourçant auprès des anciens. Et souhaitons-nous, après cette méchante année de récession, la prospérité !

Bona annada

Voici le petit refrain traditionnel pour fêter la nouvelle année que l’on retrouve en Gascogne et aussi dans d’autres pays d’oc :

Bona annada,
plan granada
e de plan d’autras acompanhada.

Bonne année,
Bien grainée
et de bien d’autres accompagnée.

Le souhait n’était pas si anodin que nous pourrions le penser aujourd’hui.  La diminution des jours, l’endormissement – presque la mort – de la nature, c’était des représentations de la fin du monde. Réussir la nouvelle année n’était pas gagné dans ce monde bien plus incertain que nos époques actuelles. Fêter le retour de la lumière, se protéger, espérer l’abondance avaient du sens. Ainsi l’aguilhonèr a valeur de rituel. Ces sont des jeunes hommes, représentant l’avenir, qui allaient rappeler les liens sociaux de la communauté par la collecte de presents (la collectivité offrait quelque nourriture à cette jeunesse), faire de l’œil aux filles à marier. Un rite social essentiel !

Minjatz lentilhas

Le faites-vous ? Il semblerait que ce soit nos voisins italiens qui nous ont transmis cette tradition. En tous les cas, vous avez le choix : offrir une petite poche de lentilles à vos amis à la Saint-Sylvestre, en faisant vœu que chacune d’elles se transforme en pièce de monnaie, ou manger des lentilles le 1er de l’an pour assurer aux convives richesse toute l’année.

Bona annada !

ou encore : a glìcklig nèi Johr (alsacien), urte berri on (basque), bloavezh mat (breton), bon any nou (catalan), pace è salute (corse), bouone annaée (normand), boinne énée (picard)…

En 1939,  l’Armanac de la Gascougno publiait ce poème intitulé Bona annada! de  Triquò-Traquò en parler d’Auch.

Endavant, la joena annada
sembla tota enlugranada.Cadun s’i ved mes urós,
opulant lo necerós,
e lo vailet passat mèstre
avant la Sent Solivèstre.

L’un qu’espèra (se’s pòt, òc !)
trocar l’aso per l’autò.
L’aute guinha la meria
o milions de loteria.

Janeton rèva au galant
qui poiré trobà’s enguan.
Lo qui vin n’a guaire o brica
es ved plea la barrica ;

lo jogaire : « Ganharèi ! »
L’avare : « Qu’apielarèi ! »
Mes d’un fenianton que’s vanta :
« Meslèu vint òras que cranta ! »

Lo qui tòca de l’Estat :
« Serèi drin mes aumentat ! »
Aqueth qu’argala ua plaça :
« Vau tirà’m de la hangassa ! »

E los qui’s fretan los pòts :
« Lhèu seràm privats d’impòts ! »
Atau per cap d’an l’enveja
peus cervèths qu’ahromigueja.

Vosauts, legidors amics,
vse’n prutz d’aqueths ahromics ?
N’ac cresi pas : qu’ètz pro sages
ende aver pensaments màgers.

S’atendetz de l’an que veng
pan, santat, patz dens lo ben,
au vòste bonur que’m hisi.
E lo vielh sohèt que’vs disi :

« Diu vos guarde la maison
dab las gents qui deguens son. »

Là devant, la jeune année
semble toute aveuglée.Chacun s’y voit plus heureux,
opulent le nécessiteux,
et le valet passé maitre,
avant la Saint-Sylvestre.

L’un espère (s’il peut, ho)
troquer l’âne pour l’auto.
L’autre guigne la mairie
ou des millions à la loterie.

Jeannette rêve au galant
qu’elle pourrait trouver cet an.
Celui qui n’a pas de vin ou guère
voit pleine la barrique ;

*le joueur : « Je gagnerai ! »
L’avare : « J’amasserai ! »
Plus d’un fainéant se vante :
« Plutôt vingt heures que quarante ! »

Celui qui touche de l’État :
« Je serai un peu augmenté ! »
Celui qui guette une place :
« Je vais sortir de la fange ! »

Et ceux qui se frottent les lèvres :
« Bientôt nous serons privés d’impôts ! »
Ainsi pour le début de l’an l’envie
aux cerveaux fourmille.

Vous autres, amis lecteurs,
Elles vous démangent ces fourmis ?
Je ne crois pas : vous êtes assez sage
Pour avoir des pensées plus grandes.

Si vous attendez de l’an qui vient
pain, santé, paix et bien,
à votre bonheur je me fie.
Et je vieux souhait je vous dis :

« Dieu garde votre maison
Avec les gens qui dedans sont. »

Bona annada e libertat !

E, jo, per l’annada, que vos soèti Libertat !

Mes un dia tu que comprengueràs
Cercaràs la libertat
nous disent les chanteurs

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle.

Références

Bona annada, Armanac de la Gascougno, Triquò-Traquò, parlar d’Aush, 1939

 




Passacarrèra lo 24 de deceme a Oloron

Jean-Baptiste Laborde nous régale dans la revue Reclams de septembre 1911 d’un long article sur les noëls béarnais. Voici la coutume autrefois fort répandue d’une passacarrèra [littéralement passe-rue] qu’il relate dans la ville d’Oloron.

Jean-Baptiste Laborde

JB Laborde parle dans Reclams du passacarrèra à Oloron
Jean-Baptiste Laborde (1942)

Originaire d’Augèna Camptòrt [Ogenne-Camptort] dans les Pyrénées-Atlantiques, Jean-Baptiste Laborde (1878-1963) est un historien du Bearn. Il est prêtre et, pendant trois ans, professeur au Petit Séminaire d’Auloron Senta Maria [Oloron-Sainte-Marie]. Il a écrit de nombreux ouvrages sur les coutumes locales, dont au moins deux sur los nadaus [les noëls].

Il est membre de l’Escòla Gaston Febus, et même sos capdau [vice-président]. Il écrit de nombreux articles sur la revue de l’Escòla, Reclams de Béarn et Gascougne.

Les promenades traditionnelles

Visite des Aguilhonès
La visite des Aguilhonès

De façon très étrange, on a oublié nos traditions de l’hiver pour mettre en valeur une tradition étrangère, d’origine anglo-celte, Halloween, qui, elle, a lieu pour la Toussaint.  C’est vrai que l’aguilhonèr qui se pratiquait dans la période de l’Avent,  il y a quelques 200 ans, vient aussi des Celtes .

La veille de Noël, à Oloron, les enfants s’en allaient dans les rues pour ua passacarrèra [un défilé] bien spéciale.

Passacarrèra a Auloron

Oloron - Rue Chanzy
Oloron – Rue Chanzy

« Je garde un pittoresque souvenir du curieux spectacle auquel il m’a été donné plusieurs fois d’assister dans cette antique cité béarnaise, la veille de Noël. Dès le point du jour, des Oustalots, de la rue Ste-Barbe, le long du Bialè, une bande d’enfants s’en allait rejoindre d’autres bandes venues de Sègues ou descendues de Matachot et tout ce petit monde parcourait la rue du Séminaire, le Carrérot, la rue Chanzy, montait à La-Hàut, dégringolait le Biscondau et après avoir serpenté sur le Marcadet, sous le regard malicieux de Navarrot, prenait la rue Camou ou la Bie-de-Bat pour aller vers les Maisons Neuves, du côté de la Sarthouléte chantée par le poète. Un panier ou un petit sac à la main, pépiant comme un vol de moineaux en maraude, ils allaient criant de temps à autre à tue tête et avec plus ou moins d’ensemble, ces mots baroques :

Pendant le passacarrèra, les enfants collectent des "poumes, castagnes y esquilhots" !
Poumes, castagnes y esquilhots !

A hum ! a hum ! a hum !
[À toute allure ! À toute allure ! À toute allure !]

ou encore :

Hiu ! hau ! ères iroles de Nadau !
Hiu hau ! eras iròlas de Nadau !
[Youpi ! Les châtaignes de Noël !]

Devant les maisons, riches et pauvres, où un enfant était venu au monde dans le courant de l’année, la troupe s’arrêtait et chantait à pleins poumons, sur un ton uniforme :

A humilhes ! a humalhes !
Poumes y castagnes !
Bouharoc ! coc ! coc !
Poumes y esquilhots !

[comptine pour demander des pommes, des châtaignes et des noix]

Poumes, castagnes y esquilhots !

Le nez en l’air, faisant claquer les sabots en cadence sur le trottoir ou sur la chaussée, à cause du froid vif du matin, cette canalhete [ces petites canailles] attendait que portes ou fenêtres de la maison voulussent bien s’ouvrir. Et de fait, presque toujours, en réponse à leur bruyante requête, les contrevents s’entrebâillaient, la maison se faisait souriante et une pluie de noix, de pommes, de châtaignes, quelquefois même de petits sous, venait tomber au milieu des enfants. Aussitôt voilà les marmots à quatre pattes, se bousculant, s’invectivant à qui mieux mieux, tâchant de faire la récolte la plus abondante, de remplir le petit panier d’osier ou le sac de toile avec cette manne d’un nouveau genre.

Mais, — ce qui n’arrivait presque jamais, — si la maison restait fermée, si portes et fenêtres demeuraient maussadement closes, si les parents refusaient de faire fête aux petits quêteurs, c’était une série d’imprécations et de mauvais souhaits contre le nouveau-né.

Flous déu cô y pausotes gauyouses

Antanin Montaut, dans une de ses meilleures poésies, a fidèlement noté cette vieille coutume locale. [Flous déu cô y pausotes gauyouses, Antanin Montaut, 1905]. Il s’adresse aux petits pauvres d’Oloron et il nous les montre dans leurs nippes à tout ana, [leurs vêtements à tout aller, de tous les jours] ce qui leur permettra impunément de se rouler dans la boue, si les nécessités de l’esgarrapéte [la gribouillette, jeu d’enfants consistant à attraper un objet jeté au milieu d’eux] l’exigent.

Qu’abét bien touts, bertat, quauques beroyes pelhes
Heytes de bielh gilet, bielh pantelou, bielh frac
— May p’a soubén bestits de nau dap u perrac ; —
Nou metiat so de bèt, bestit-pe de las bielhes,
Puch cerquat u tistèt, u sac, so qui cregats
Oun se pousque estrussa l’amassadis mey biste,
Mes nou sie lou sac descousut, ni la tiste
Crebade au houns, praubots ! ta qu’arré nou pergats.

Lou matiau n’ey ni clà, ni brum,
Bestits de perracs, de misères,
Dap las sacoles, las tistères,
Maynats, aném, cridat  a hum !

Déya per las maysous que s’orben las frinestes
Aci, n’a pas u més, u maynat éy badut ;
Estangat-pe ! En lou han, lou pay s’ère escadut
Ta l’aynat ; que p’argoeyte… Ah ! goardat-pe las testes !
La plouye, — que die you ? — la grelade, praubots !
Sus bous auts cadéra coum Nadau l’a boulude ;
Parât ! nou séra pas boste pêne pergude,
La plouye pe dara castagnes, esquilhots.

Lou matiau n’éy ni clà, ni brum ;
Hardit ! au sé quauques iroles
Pétéran hén las casseroles !
Maynats, aném, cridat  a hum !…

Més crégat-me, déchat de coumença batalhes,
Que lous grans aus petits dén ajude, si cau ;
Partatyat-pe de plà lous présens de Nadau,
Y tournat-p’en après ta case chens baralhes…

Lo matin n’ei ni clar, ni brum ;
Hardit ! au sèr quauquas iròlas
Petaràn hens las casseròlas !
Mainats, anem, cridatz  a hum !…

Mes credatz-me, deishatz de començar batalhas,
Que los grans aus petits dan ajuda, si cau :
Partatjatz-vse de plan los presents de Nadau,
E tornatz-vse’n après tà casa shens baralhas.

[Le matin n’est ni clair, ni brumeux ; / Hardi ! ce soir quelques châtaignes grillées / Exploseront dans les casseroles ! / Enfants, allez, criez : À toute allure !…
Mais croyez-moi, laissez vos batailles, / Que les grands aident les petits, s’il faut : / Partagez-vous bien les cadeaux de Noël, / Et rentrez après à la maison sans disputes.]

Je doute que les petits Oloronnais aient jamais mis en pratique les conseils paternels du poète ; est-ce que les horions qu’on échange ne sont pas un des attraits de ce passe-rue matinal ? À l’heure actuelle, cette coutume existe encore, à Oloron, mais elle tend à disparaître. Il est certain qu’autrefois cet usage s’étendait à toute la région environnante et en particulier à ces riants villages qui s’échelonnent le long du Gave d’Oloron, dans l’ancienne vallée du Jos ; à travers les carrères c’était la même tournée matinale, agrémentée des mêmes couplets. »

Jean-Baptiste Laborde

Références

Noëls béarnais, Jean-Baptiste Laborde, septembre 1911




Château de Mauvezin et Escòla Gaston Febus

Le château de Mauvezin, chef-lieu de la viguerie du comté de Bigorre, va jouer un rôle pendant tout le Moyen Âge. Il appartient depuis 1907 à l’Escòla Gaston Febus. Il fallait bien que la revue Reclams lui consacre un nouveau hors-série.

Spécial château de Mauvezin

L’Escòla Gaston Febus est une association de promotion de la culture de Gascogne. Elle produit, depuis 1897, une revue littéraire, Reclams. Elle est aussi propriétaire du château de Mauvezin depuis 1907.  Un château qu’elle a restauré comme en l’époque de Gaston Febus. Il méritait bien un numéro spécial !

L'Escòla Gaston Febus fête la prise de possession du Château de Mauvezin le 31 août 1907
L’Escòla Gaston Febus fête la prise de possession du Château de Mauvezin le 31 août 1907

Ce château a une grande histoire dont un épisode particulièrement chahuté (seconde moitié du XIIIe siècle) est décrit dans la revue.  On vous y raconte aussi la vente à l’Escòla et les travaux de restauration. C’est l’occasion de rappeler les fêtes, les discours des membres de l’Escòla, les poésies inspirées par le lieu. Vous y découvrirez la fin du poème Lo casteth de Mauvezin que Césaire Daugé (1858-1945) a écrit en 1911 et dont un exemplaire est toujours au château, dans la bibliothèque de l’Escòla.  Et bien d’autres choses encore, comme le poème Eth bon e eth mau… vin du poète aranais Xavi Gutiérrez Riu (1971- ) ou une page (fictive) du journal de Febus sur ses derniers jours au château…

Plutôt que de vous dévoiler l’immense richesse du numéro spécial, bilingue et joliment illustré, voici un extrait qu’un ancien félibre, qui signe L. (Jean-Victor Lalanne ?), a publié sur la revue Reclams en mai 1910. C’est alors qu’il visite le château.

Rêverie sur le château de Mauvezin

Les seigneurs de MauvezinAppuyé contre la main courante je me laisse aller à de longues rêveries sur l’histoire du château. Une page de Froissard me revient à la mémoire, celle où le chroniqueur raconte le siège et la prise du château, en juin 1373.
Le Prince Noir, à la tête des Anglais, s’était emparé du château en 1370. Trois ans plus tard, le duc d’Anjou, frère du roi, pénétra en Bigorre. Envoyant l’un de ses corps, sous les ordres de Du Guesclin, vers le château de Lourdes, également occupé par les ennemis, il vint lui même devant Mauvezin, à la tète d’une dizaine de mille hommes. Le château était défendu par un chevalier Gascon, Raimonnet de l’Espée, au service des Anglais.

Froissard nous montre l’armée du roi de France, campée durant six semaines « en ces beaux prés, entre Tournay et le Chastel » sur le bord « la belle rivière d’Arros qui leur couroit claire et roide, dont ils étaient servis eux et leurs chevaux. » Les assiégés ne se rendirent que lorsque « la douce eau leur manqua. »

Mais le jour commence à baisser ; le disque du soleil disparait lentement derrière le clocher de Cieutat : à une certaine distance, la vue des objets se modifie, leur contour devient indécis, leur forme fantastique. Au loin, dans les prairies de Gourgue et de Ricaud, il me semble apercevoir les tentes de l’armée assiégeante, ses chariots, ses chevaux qui vont s’abreuver dans l’Arros. Cette masse sombre qui s’avance là bas au sud de Tournay, n’est-ce pas un nouveau corps d’armée qui vient s’ajouter aux assiégeants ? Ne serait-ce pas plutôt un parti d’Anglais qui accourt pour faire lever le siège ?

Le Château de Mauvezin (gravure de 1704)
Le Château de Mauvezin (gravure de 1704)

De la plaine de confuses rumeurs s’élèvent vers le château ; les hommes d’armes s’agitent dans le lointain. Voici du côté de Bonnemazon, un corps d’archers et d’arbalétriers qui semblent profiter des replis du terrain pour dissimuler leur marche en avant vers les remparts. Plus à droite, sur la route de Lescadieu, n’est-ce pas une compagnie de chevaliers vêtus de leur heaume et de leur cotte de mailles qui marchent en ordre pour nous attaquer du côté de l’ouest ? Dans la direction du nord, sur la lisière du bois de Gourgue, mon imagination exaltée aperçoit nettement des groupes d’artilleurs poussant sur des affuts roulants leurs bombardes et leurs canons cerclés de fer.

Et tout à coup, j’entends le son strident de plusieurs trompes et, à travers l’ombre du crépuscule, je vois, à quelques pas des murailles, plusieurs machines de guerre qui s’avançaient en soufflant bruyamment, conduites par des guerriers vêtus de peaux de bêtes. Je vais donc assister à un de ces « faits d’armes, appertises grandes en beau lancis de lances » dont parle Froissard.

… « Le soleil est couché, me dit mon compagnon en me poussant du coude, il est temps d’aller dîner. » Ce barbare avec ses préoccupations gastronomiques, a rompu le charme. Je sors de ma rêverie et je descend en maugréant les escaliers de la tour, tandis que les automobiles que, dans mon exaltation, j’avais prises pour d’antiques catapultes, traversent en tempêtes les rues de Mauvezin.

Hommage au château

L’auteur de cet article, signé simplement L.,  termine son bel article par ces mots.

Le donjon du château de MauvezinAvant de quitter ces lieux, je griffonne ce sonnet que me dicte une muse novice :
Quand tu reposeras dans ce manoir antique
Que tu nous as donné dans un geste royal,
Les muses garderont tes restes, 0 Bibal,
Et leurs voix chanteront un sublime cantique.

Nous viendrons visiter ce castel héraldique.
Nous, tes nombreux amis, disciples de Mistral.
Nous te dirons des vers, Mécène au cœur loyal,
Et nous mettrons des fleurs sur la tombe rustique.

Ton nom sera pour nous un cri de ralliement
Ton donjon un abri, source de dévouement
Où pourra s’abreuver le cœur des Gascons libres.

Couché comme un géant sur un rempart d’airain,
Tu dormiras en paix sous le regard divin,
Et ton âme entendra les accents des Félibres.
L.

Les courtines du Château de Mauvezin
Les courtines du Château

Bonne flânerie sur les courtines du beau château…

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

A Mauvesin, Reclams, mai 1910 p. 100-103
Spécial Mauvezin, Reclams, décembre 2020
Lou Castet de Maubesin, Cesari Daugèr, 1911




Du « present » au livre de Noël

Noël approche, le moment de penser aux presents ou aux cadeaux qui font plaisir. Et pourquoi pas une revue ou un livre de chez nous ?

Cadeau ou present ?

Cadeau remisEn gascon, comme dans tout le sud des pays d’oc, un cadeau se dit un present. En français aussi, le mot « présent » peut exprimer un cadeau. Mult es genz li presenz que Carles i offret, lit-on dans la chanson de geste Voyage de Charlemagne, (XIIe siècle ?)

Si cadeau et present n’ont pas la même étymologie, ils évoquent pourtant, au départ, une idée proche. Present viendrait du latin praesens, participe présent de praesumpraeesse (être devant, être à la tête de). D’ailleurs, on reconnait prae- (devant) et sumesse (être).

Cadeau viendrait de « cadel », cette lettre capitale ornée en début de chapitre, donc qui vient en tête du chapitre. Le cadel, au pluriel les cadeaux, c’est la (première) lettre illuminée, puis une chose précieuse et inutile, enfin quelque chose que l’on offre pour faire plaisir.

Le livre peut-il être un present ?

la Jólabókaflóð, le "déluge de livres"
La Jólabókaflóð, le « déluge de livres » (Islande)

Il y a au moins un pays où la tradition de fin d’année comprend de s’offrir des livres. En Islande, à Noël c’est la Jólabókaflóð, le « déluge de livres ». Au mois de novembre, chaque famille reçoit un catalogue dans sa boite aux lettres, le Bókatíðindi, avec toutes les nouvelles publications de l’Association des éditeurs d’Islande. Cela représente plusieurs centaines de titres. Cet amour du livre est tel qu’un Islandais sur dix publie un livre dans sa vie.

Puis, le 24 au soir, on mange, on ouvre ses cadeaux et on s’installe pour lire !

Los presents de Nadau

Pourquoi, en Gascogne, ne pas offrir un livre pour Noël ? Nous avons l’embarras du choix. L’Escòla Gaston Febus vous conseille en vrac :

Un abonnement à Lo Diari 

Cadeaux - Lo Diari
Cadeaux – Lo Diari

Actualités, événements culturels, chroniques, dossiers thématiques… c’est pour 25€/an (15€ pour un abonnement en ligne) six numéros d’un magazine qui raconte en occitan avec des « accents » de Gascogne, du Languedoc, du Limousin, de la Provence… ce qui se passe chez nous.

Le magazine est sous format papier (36 p., format A4) ou numérique. Il est résolument ancré dans le monde actuel, avec des articles courts, diversifiés, illustrés. Les thèmes peuvent être la BD, l’art du conte ou Limoges. Une autre image de notre culture.

Un abonnement à Reclams

Reclams Speciau Mauvesin (déc. 2020)
Reclams Especiau Mauvesin (déc. 2020)

Pour 15 € en ligne ou 30 € en format papier,  cette revue littéraire trimestrielle, écrite en occitan, âgée de plus de 120 ans, a fait peau neuve. D’environ 80 p. elle présente des rubriques de linguistique, des chroniques sur la musique, la culture et la littérature occitanes, des ressources du net. Elle permet de découvrir les auteurs classiques et les contemporains à travers des entretiens, des critiques, des extraits de romans ou des poésies. Elle propose aussi des photos et des dessins d’auteurs.

Une revue à offrir pour sa qualité et son esthétique.

 

La référence : Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes

L’édition 2020 de ce dictionnaire de Simin Palay a un succès certain. Présenté dans une édition élégante, aéré pour augmenter la lisibilité, totalement respectueux de la graphie et du contenu originaux, il est un cadeau parfait pour les gasconophones ou les universitaires.

Ainsi, pendant le repas de noël, vous pourrez ha l’oelh de cassounade / har l’uelh de caçonada / faire les yeux doux à votre voisin·e.

Le best seller 2020 : Paraulas de Hemnas

On a beaucoup parlé dans les médias de Paraulas de Hemnas. Ce livre bilingue de la rentrée 2020 présente 36 poétesses contemporaines qui écrivent dans leur occitan, celui de Vendays-Motalivet, de Clermont d’Auvergne ou celui d’Elva en Italie… Un libe plebiscitat per los legidors e las legidoras : « N’ai ja comprat 2 exemplaris. Es una meravilha. Felicitacions » [J’en ai déjà acheté 2 exemplaires. C’est une merveille. Félicitations] Joan Thomàs.

Pour vous donner une idée, Magali Bizot-Dargent vous lit une de ses poésies

Aluenhaments ou la poésie sensible

Aluenhaments
Aluenhaments – Danièl Lamaison

Jaufré Rudel est un troubadour né à Blaye au XIIe siècle. La légende raconte qu’il serait parti en croisade pour rencontrer la comtesse Hodierne de Tripoli, fille du roi de Jérusalem Baudoin II, dont les pèlerins rapportaient l’immense beauté. Hélas, il arrive mourant à Tripoli et ayant perdu l’usage de ses sens. La belle, émue, serait allée à sa rencontre pour recueillir son dernier souffle. Dans ses cansos, il raconte l’amour de loin.

Danièl Lamaison reprend ce thème dans un magnifique recueil de poèmes, Aluenhaments. Cet artiste aux nombreux talents, a agrémenté son texte de dessins originaux. À découvrir.

Hèsta de Nadau

Et pour ceux qui ont envie d’écouter, nous vous conseillons ua cançon taus embarrats : hèsta de Nadau.  [une chanson pour les confinés : fête de Noël].

A nueit hèsta de Nadau,
E qu’èm en vacanças,
Nosauts qu’èm contents atau,
E plens d’esperança,
A viste doman matin,
Tà véder au pè deu sapin,
Lo petit paquet,
Lo de pairolet,
Ah, quina escadença,
Quina benhaurença!

Que demora dens lo cèu,
Dessus ua estela,
Que vola capvath la nèu,
Lo sac sus la rea,
Que passerà dens la nueit,
Jo que serèi dens lo lhèit,
Tà portar joguets,
A tots los poquets,
Ah, quina escadença,
Quina benhaurença!

Anne-Pierre Darrées
écrit en orthographe nouvelle

Références

Lo Diari
Reclams




Les commissions syndicales dans les Pyrénées

Les commissions syndicales ont été créés par la Loi du 5 avril 1884 pour permettre la gestion des biens indivis des communes, alors qu’elles les gèrent en commun depuis le Moyen Âge. Étonnant, non ?

Vous avez dit commission syndicale ?

Loi Municipale du 5 avril 1884 (extrait sur les Commissions Syndicales)
Loi Municipale du 5 avril 1884 (extrait sur les Commissions Syndicales)

Les commissions syndicales sont des collectivités territoriales gérant un territoire qui est la propriété indivise de plusieurs communes. Elles peuvent regrouper quelques communes ou concerner toute une vallée.

Les décisions sont prises par une assemblée composée de délégués de chaque commune. La règle de l’unanimité prévaut dans les décisions concernant la propriété commune (achats, ventes, etc.). Le retrait d’une commune nécessite l’accord unanime des autres. Depuis la « Loi Montagne » de 1985, une commune peut désormais s’en retirer librement.

Le rôle de la commission syndicale est de règlementer l’usage des pacages et des estives, de construire des équipements pastoraux. Elle réalise des coupes de bois, et crée des pistes forestières.

La commission syndicale autorise l’utilisation de la propriété indivise par des exploitants privés ou publics. Elle permet la construction d’équipements touristiques (domaines skiables, par exemple).

Le refuge du Marcadau à Cauterets

Les plus grandes commissions syndicales possèdent des thermes, des casinos, des refuges, des zones industrielles. Elles ont des domaines skiables qu’elles afferment. Ainsi, elles se procurent des revenus confortables. Si la montagne pyrénéenne a été épargnée par le bétonnage touristique que l’on voit dans d’autres massifs, c’est grâce à la propriété collective et à la gestion des commissions syndicales.

Le Refuge du Marcadau à Cauterets et la gestionpar des commissions syndicales
Le Refuge du Marcadau à Cauterets – commission syndicale de la vallée de Saint-Savin

 Les commissions syndicales, une spécificité pyrénéenne

La gestion collective des pâturages n’est pas propre aux Pyrénées. Elle existe aussi dans le Massif-Central, les Alpes, les Vosges et la Corse et prend des formes variées. Les commissions syndicales sont plus spécifiques aux Pyrénées et sont majoritairement réparties en Gascogne.

Moutons dans la forêt d'Iraty
Moutons dans la forêt d’Iraty

Elles regroupent deux communes pour les plus petites, jusqu’à 43 communes pour la plus grande (commission syndicale de la Soule). La plupart gèrent un vaste domaine comprenant des pacages et des forêts, d’autres quelques hectares de forêt seulement. La commission syndicale des communes de Cuqueron et de Parbayse en Béarn ne gère que l’entretien des églises et de cimetières des deux communes.

Les commissions syndicales les plus grandes sont celles de la Vallée de Barèges (40 000 ha), de la Vallée de Saint-Savin (15 000 ha), de la Soule (14 000 ha) et de la Vallée de Baïgorry (8 500 ha).

La commission syndicale du Haut-Ossau en Béarn possède 2 573 ha de pacages. Elle possède aussi des terrains au Pont-Long (au nord de Pau) et la moitié de la place de Verdun à Pau.

Un cadre légal pour une gestion commune

La nécessité de préserver la ressource pastorale dans les montagnes conduit à une gestion commune des pacages et des points d’eau, dès le haut Moyen Âge. L’élevage est la seule ressource et moyen de subsistance des populations.

Cette gestion commune se heurte à la puissance des comtes et des seigneurs. Lorsque le comte de Bigorre entre dans la vallée de Barèges, celle-ci doit fournir des otages pour sa sécurité. Les Fors de Bigorre prévoient un serment séparé au nouveau comte (nobles et autres séparément) sauf pour la vallée de Barèges qui jure en un seul corps. C’est aussi le cas en Béarn lors de l’avènement de chaque nouveau vicomte.

La nécessité de régler les inévitables conflits pour l’usage des estives et des forêts indivises se traduit par des accords de compascuité entre vallées voisines, appelés ligas e patzerias (venant de alliance –liga– et paix –patz– selon l’historien Patrice Poujade). Ces lies et passeries définissent les règles d’utilisation des pacages et des points d’eau et la manière de régler les éventuels conflits en instituant, notamment le droit de pignore. Cela n’évitera pas les conflits violents, parfois armés, entre vallées voisines, mais on sait comment les régler !

Les rois des deux pays ne cessent de lutter contre les lies et passeries mais sont obligés de les respecter. La Révolution française abolit les droits seigneuriaux et favorise la distribution des communaux. Les vallées résistent et des commissions syndicales sont reconnues par des ordonnances de Louis-Philippe (Haut-Ossau en 1836, Vallée de Barèges en 1839, Vallée de Saint-Savin en 1841, etc.). La loi du 5 avril 1884 leur donne un nouveau cadre légal.

Les lies et passeries avant les commissions syndicales
Lies et passeries – tiré de Le voisin et le migrant, hommes et circulations dans les Pyrénées modernes (XVIe-XIXe siècle)

Les relations transfrontalières

Les lies et passeries existent aussi entre vallées des deux versants des Pyrénées. Ils prévoient même qu’en cas de guerre entre la France et l’Espagne, les bergers se préviennent de l’arrivée des troupes.

Arrivée des troupeaux aragonais à la Bernatoire
Arrivée des troupeaux aragonais à la Bernatoire

Pendant les guerres entre la France et l’Espagne au XVIe siècle, et pour contrer les empiètements des fonctionnaires français sur les droits locaux, le traité du Plan d’Arrem est signé, près de la source de la Garonne, le 22 avril 1513. Rédigé en gascon, il réunit 13 vallées gasconnes et 12 vallées espagnoles pour rétablir la paix et les échanges économiques entre les vallées.

Les rapports entre vallées des deux versants existent toujours. Le Marcadau, au-dessus de Cauterets, comprend un territoire de 1 260 ha indivis entre la France et l’Espagne. Chaque année, les troupeaux espagnols du Val de Broto passent le col de la Bernatoire pour venir les faire pacager au Marcadau. Tous les quatre ans, a lieu l’adjudication des pacages. La commission syndicale de la Vallée de Saint-Savin et le Quiñon de Panticosa se partagent le produit en parts égales.

Chaque 13 juillet, les habitants de la Vallée de Barétous donnent trois génisses à ceux du Val de Roncal. La cérémonie se passe au col de la Pierre Saint-Martin et prend son origine dans un conflit opposant les deux vallées en 1373. Le pays Quint appartient à l’Espagne mais c’est la commission syndicale de la vallée de Baïgorry qui les gère.

 

les maires béarnais de la vallée de Barétous remettent à leurs homologues de la vallée de Roncal trois vaches en vertu d’un traité vieux de plus de six siècles
Les maires béarnais de la vallée de Barétous remettent trois vaches à leurs homologues de la vallée de Roncal  (https://fr.wikipedia.org/wiki/Junte_de_Roncal_(traité))

La gestion des estives par les commissions syndicales

Si les amateurs de montagne peuvent randonner dans des paysages entretenus, sur des chemins balisés, rencontrer des troupeaux et faire halte dans un refuge, c’est grâce à la gestion des commissions syndicales.

Leur vocation principale est la gestion des ressources forestières (coupes de bois de chauffage ou de bois d’œuvre, création de pistes forestières, etc.) et des estives. Elles y reçoivent  les troupeaux de plusieurs milliers d’exploitants agricoles qui payent une vacada par tête ou groupe de bêtes qui transhument.

Abri pastoral de la Commission Syndicale de Saint-Savin
Abri pastoral de la Commission Syndicale de Saint-Savin

Cela nécessite des aménagements particuliers. Les commissions syndicales restaurent les cabanes et abris de bergers. Elles installent des équipements de traite et des fromageries. De même, elles créent des parcs pour contenir les animaux, installent des abreuvoirs et des baignoires à moutons. Elles équipent les bâtiments d’installations photométriques et de liaisons téléphoniques par radio, entretiennent les pistes, réalisent des adductions d’eau, etc.

Le rôle des commissions syndicales est essentiel pour préserver la montagne. Elles permettent de conserver une activité économique autour de l’élevage, d’entretenir les espaces et de permettre aux promeneurs de la découvrir.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

La loi municipale du 5 avril 1884 : texte complet… annoté, commenté et expliqué par les circulaires et documents officiels,… (7e édition) / par Albert Faivre,… ; précédée d’une préface par Charles Floquet,…Faivre, Albert (1845-1887).
Fédération des Commissions syndicales du Massif pyrénéen
Le voisin et le migrant, hommes et circulations dans les Pyrénées modernes (XVI°-XIX° siècle)
de Patrice Poujade, OpenEdition Books 2019.




La tête dans les étoiles

Deux observatoires, deux aventures d’amateurs qui avaient la tête dans les étoiles. Quel Gascon ne connait pas l’observatoire Pic du Midi de Bigorre ? Un élément du paysage local d’aujourd’hui. Un autre va attirer l’attention, surtout des Américains, celui du Houga, fondé par Julien Péridier.

Avant l’observatoire, un site d’observation

François de Plantade monte au Pic du Midi pour des observations scientifiques
Discours prononcé par François de Plantade devant la Société Royale des Sciences de Montpellier le 27 février 1732

En 1706, l’avocat languedocien François de Plantade (1670-1741), épris d’astronomie, gravit le Pic du Midi (2877 m) pour observer les taches solaires lors d’une belle éclipse de Soleil (12 mai). Un travail remarqué. Il fera ensuite d’autres ascensions de d’autres pics pour d’autres buts.  Puis le roi, à travers le comte de Maurepas (1701-1781), lui demandera de réunir des observations sur les hautes montagnes.

Il reviendra donc, à 71 ans, faire des mesures de pression sur le Pic du Midi.  Le 25 août, il est au col de Sencours (2378 m). Il continua de monter jusqu’à onze heures du matin ; mais se trouvant alors à la hauteur perpendiculaire de 400 toises, il eut besoin de se faire aider par deux hommes de sa suite. Il expire dans leurs bras, selon ce que nous rapporte le médecin et botaniste d’Alès, François Boissier de Sauvages (1706-1767), dans son éloge à M. de Plantade.

Un observatoire météo au col de Sencours

La tête dans les étoiles - Dr Costallat installe le premier observatoire au dessous du Pic du Midi
Dr Costallat

Le pic du Midi est bien dégagé et d’accès facile (pour un haut pic). Dès 1770, le mathématicien Gaspard Monge (1746-1818) ou le chimiste Jean Darcet (1724-1801) émettent l’intérêt d’y construire un observatoire.

L’histoire attendra le docteur Costallat qui installe en 1852, à ses frais, une hôtellerie-station météo (station Plantade) au col de Sencours. Au premier hiver, une tempête de neige l’emporte et des amoureux de la montagne la reconstruisent aussitôt.

Une société d’exploration pyrénéenne, la Société Ramond, vient de se créer. Costallat en est membre. La société va défendre la création d’un observatoire, argüant que la qualité d’observation est meilleure en altitude. Ils ont du mal à convaincre. Peut-on résider là-haut ?

La construction de l’observatoire au Pic du Midi

La tête dans les étoiles - Charles de Nansouty un des fondateurs de l'Observatoire du Pic du Midi
Charles de Nansouty (1815-1895)

Finalement, son président, le général Charles-Marie-Étienne Champion Dubois de Nansouty (1815-1895), décide d’aller lui-même hiverner à Sencours en 1877.

Il fait -30°C, les grilles du poêle fondent, les aliments gèlent. 1,80 m de neige a tout recouvert, même l’édifice. Il faut redescendre dans la vallée. Avec ses deux aides et sa chienne Mira, ils se mettent en route. Il leur faudra 16 heures pour rejoindre Gripp.

Malgré cette mésaventure, le général en conclut qu’il faut construire une construction solide et plutôt au sommet du pic. C’est en 1878 que sont lancés les travaux de construction de l’observatoire. Ils sont réalisés par l’entreprise Abadie par campagnes durant deux à trois mois chaque année. Le budget explose. Prévu à 30 000 F, il en coutera 248 000. Ils arrivent à en récolter 200 000. Cela ne suffit pas.

La tête dans les étoiles - Célestin Vaussenat travaille avec Charles de Nasouty à la création d'un observatoire au Pic du Midi
Célestin-Xavier Vaussenat (1831-1891)

Le 7 août 1882, la société Ramond cède les installations à L’État, qui paie le solde, met en place un budget de fonctionnement et nomme Célestin-Xavier Vaussenat (1831-1891), membre de la société Ramond) directeur. Ils y feront surtout des travaux de météorologie.

Le premier télescope

La tête dans les étoiles- Benjamin Baillaud installe un télescope au Pic du Midi
Benjamin Baillaud (1848-1934)

En 1901, le directeur de l’observatoire de Toulouse, Benjamin Baillaud (1848-1934) propose d’implanter une station astronomique au Pic du Midi. Et en 1904, il décide d’y construire un télescope. Deux ans plus tard, la coupole est en place.

Le télescope a été fabriqué à Paris. Il arrive en 22 caisses de 350 à 700 kg d’abord en train, puis par chars à bœufs jusqu’au col du Tourmalet. Ce sont ensuite des soldats de Tarbes qui transportent les caisses jusqu’au sommet du Pic du Midi. Le télescope est monté sur place. Il s’agit d’un télescope équatorial (ayant un axe de rotation parallèle à l’axe de rotation terrestre afin de suivre un astre pendant son parcours) de 6 mètres de foyer.

Peu utilisé par les astronomes français (il fallait quand même y aller), l’observatoire du Pic du Midi n’attire pas. Il sera même proposé à la fermeture en 1922. Sans effet.

Marcel Gentili offre un T60

Le T60 vers 1950 lreplus gros télescope du Pic du Midi
Le T60 vers 1950

L’astronome genevois Emile Schaër (1862-1931) construit le télescope T60, de type dit Cassegrain (dispositif optique particulier à deux miroirs), vers 1910. L’équipement est installé à côté de Genève. Il est quelques années après acheté par Giuseppe de Gentili, astronome amateur de Buc (Seine et Oise).

Or, lors de la seconde guerre mondiale, la famille Gentili, d’origine israélite, fuit Paris. Le fils, Marcel (1930-2016), se réfugie dès 1942 à l’observatoire du Pic du Midi. En remerciement, il offre le télescope T60 et sa coupole à l’Observatoire. Ce sera le plus gros télescope du Pic.

L’observatoire du Pic du Midi aide à la mission Apollo

En 1951, un téléphérique est construit. Enfin, tout se déclenche, l’observatoire est fréquenté. Les travaux de Bernard Lyot attirent l’attention de l’astronome tchèque Zdenek Kopal (1914-1993). Celui-ci, chef du département astronomie de l’université de Manchester, est conseiller externe de la NASA pour la préparation des missions Apollo.

Il décide de réaliser une cartographie de la Lune. 50 personnes sont mobilisées pendant une dizaine d’années. Ils font des milliers de photos et les redescendent tous les soirs pour les livrer à l’armée américaine. Elles sont ensuite transportées par avion à Saint-Louis (Etats-Unis).

70 ans après, l’aventure continue toujours au Pic du Midi même si d’autres observatoires, comme ALMA (Atacama Large Millimeter/ submillimeter Array) au Chili, ont des dimensions plus gigantesques et deviennent la coqueluche des scientifiques.

ALMA (Atacama Large Millimeter/ submillimeter Array) au Chili
ALMA (Atacama Large Millimeter/ submillimeter Array) au Chili

Julien Péridier, l’astronome amateur

Julien Péridier (1882-1967), astronome amateur avec la tête dans les étoiles
Julien Péridier (1882-1967)

En Gascogne, on connait moins l’histoire de cet homme et de son observatoire que celle du Pic du Midi. Pourtant, on salue Julien Péridier (1882-1967) dans le monde entier.

Fils du Gers, Julien Péridier suit des études d’ingénieur électricien de haut niveau (Centrale Paris et École Supérieure d’Électricité). Il en fera carrière. Mais l’homme a une passion, l’astronomie et il passera son temps libre la tête dans les étoiles. En 1905, il va en Espagne étudier une éclipse du soleil. Les coopérations internationales sont fortes dans le domaine scientifique et il contribue à des associations françaises et britanniques. Par exemple, il est membre de la Royal Astronomical Society (R.A.S.) dès 1909. Il y croisera un membre célèbre – on dit F.R.A.S (Fellow of the Royal Astronomical Society) : Albert Einstein.

L’observatoire du Houga

L'Observatoire du Houga - L'Astronomie, 1940 )
L’Observatoire du Houga –
L’Astronomie, 1940

Julien Péridier va construire un observatoire privé chez lui, à Las Arosetas [les Arousettes], commune Lo Hogar, en 1933. Il s’équipe d’instruments de valeur, dont un télescope de 8 pouces très remarqué, et il rassemble une bibliothèque importante. Son installation, sur une simple butte, comprend deux coupoles, l’une abritant un réfracteur double, l’autre est la coupole d’un réflecteur de Calver.

Pendant plus de trente ans, de jeunes astronomes français vont y faire des observations, publier, échanger avec les observatoires du monde entier. Il vont développer en particulier la photométrie stellaire (unique façon d’appréhender l’univers au delà du système solaire).

L’observatoire travaille sur la Lune

En juillet 1959, Harvard sélectionne l’observatoire pour participer à l’étude de l’occultation de l’étoile Régulus par Vénus. Les Américains saluent la qualité des installations de Julien Péridier qui a grandement favorisé la réussite de la mission. Donald Howard Menzel (1901-1976), directeur de Harvard, prolonge sa collaboration avec le Gascon pendant cinq ans autour de travaux sur la Lune. Il faut dire que c’est l’époque où tous sont focalisés sur les missions Apollo.

À sa mort, et avec son accord,  l’université du Texas achète sa bibliothèque et ses instruments pour enseigner l’astronomie. Le télescope de 8 pouces du Hogar permet d’étudier les planètes et de former les jeunes astronomes.

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

La Terre vue de la Lune

Références :

Eloge à M. de Plantade, François Boissier de Sauvages, Assemblée publique de la Société Royale des Sciences, 21 novembre 1743
La création de l’observatoire du pic du Midi par la société Ramond
L’observatoire du pic du midi, Marcel Gentili, 1948 (disponible à la bibliothèque Escòla Gaston Febus)
Le télescope T60, Philippe Garcelon,,
Julien Péridier, G. de Vaucouleurs, Univeristy of Texas, Austin, department of astronomy

 




Joseph de Pesquidoux, le Virgile gascon

Joseph de Pesquidoux (1869-1946) est un écrivain gascon. Il est élu à l’Académie française, en 1936, à l’Académie des Jeux floraux de Toulouse en 1938. Il a écrit des pages merveilleuses qui mettent en valeur la noblesse et la vie des paysans de son pays du Hogar [Le Houga].

Joseph de Pesquidoux

"<yoastmarkJoseph de Pesquidoux, de son vrai nom Pierre Edouard Dubosc, est le deuxième comte de Pesquidoux. Il nait à Savigny les Beaune en Côte d’Or, le 13 décembre 1869 dans la maison de sa famille maternelle. Il est le fils de Léonce Dubosc, comte de Pesquidoux et de Olga Beuverand de la Loyère. Tous deux sont écrivains.

Il fait ses études à l’école des frères du Hogar, puis au collège des Pères Dominicains d’Arcaishon [Arcachon], enfin il suit les cours de Lettres Classiques à l’université de Paris. Il fait son service militaire à Aush [Auch] et envisage un instant une carrière militaire.

L'affiche de Ramsès présenté à l'Expo Universelle 1900
L’affiche de Ramsès présenté à l’Expo Universelle 1900

Finalement, Joseph de Pesquidoux reste quelques années à Paris. Il y écrit des poèmes qui sont publiés et des pièces de théâtre. L’une, Ramsès, est jouée au pavillon de l’Egypte lors de l’exposition universelle de 1900 à Paris.

Le retour dans le Gers

Joseph de Pesquidoux se marie en 1896 avec sa cousine Marie-Thérèse d’Acher de Montgascon (1873-1961), fille d’un homme politique dont la famille est originaire du Lengadoc (domaine de Montgascon, près de Limoux). Ils auront six enfants.

Seul garçon de la famille, il doit s’occuper du domaine viticole familial à la mort de son père en 1900. Le voilà revenu au château de Percheda [Perchède], près du Hogar, où il reste jusqu’à la fin de ses jours, le 17 mars 1946, sauf le temps de la première guerre mondiale. En effet, à l’âge de 45 ans, il s’engage dans la guerre de 1914-1918 d’où il ramènera des infirmités qui le feront souffrir toute sa vie.

Joseph de Pesquidoux décrit la société paysanne

Ce gentilhomme campagnard a un sens artistique développé et une culture solide. On associe volontiers ses écrits à Virgile, Horace ou Columelle. Peut-être cette phrase de son Livre de Raison montre ses convictions : On ne conçoit pas un bien sans un toit, un toit sans un foyer, un foyer sans une famille, une famille sans entente, union, amour… Toute la concordance des êtres et des choses est là.

Le Virgile gascon, comme le surnomment des critiques, publie des ouvrages sur la vie des paysans du Hogar, leurs coutumes, leurs rites et leurs fêtes. En 1921, son ami Jean de Pierrefeu (1883-1940), journaliste parisien, l’incite à rassembler ses textes dans un livre, Chez nous (A nouste) – Travaux et jeux rustiques, recueil de 23 chapitres dans lesquels il décrit de manière vivante les travaux des champs, les coutumes et les jeux traditionnels du monde paysan. On y retrouve : La course landaise, La chasse aux palombes, Autour de l’alambic, La fête du cochon, Lous esclops [les sabots], Lous pousoués [les sorcières], Le blé…

A noste

Pesquidoux - moissons à la faux
Les moissons à la faux

Ce travail de la faucille et de la faux est exténuant. En vain la ménagère, au bout du champ, une bouteille d’une main et le verre de l’autre, attend les moissonneurs pour les rafraîchir et les réconforter. « Le grand luisant », comme ils disent, les dévore : la masse du blé les accable. Une sueur poussiéreuse s’attache à leurs membres, leurs figures se plissent sous l’effort, leurs bouches à la sécheresse de l’air ; et la joie éclatée à l’aurore, la joie du bonjour se dissipe. Alors suprême recours, ils chantent. Envahis par la pesanteur du jour ils chantent d’une voix monotone et soutenue, par larges éclats d’une tristesse infinie. C’est une mélopée millénaire qu’ils reprennent, emplie de la soif du soir profond :
– Jou bien sabi quié l’auejade,
– La Marioun coum jou tabé …,
– Bet soureil aut coutchadé !
– Ben, bét soureil, ben té coutcha !
– Ja bére paouse que’s léouat

[ Jo bien sabi qui ei l’avejada, – La Marion com jo tanben…, – Bèth sorelh au cochadèr ! – Veng, bèth sorelh, veng te cochar ! – Ia bèra pausa que’s lhevat !
Je sais bien ce qu’est l’ennui, La Marion autant que moi aussi…, Beau soleil au couchant ! – Viens, beau soleil, viens te coucher ! – Il y a longtemps que tu es levé !].

La vie quotidienne des paysans et leurs travaux

Attelage de bœufs en Gascogne gersoise
Attelage de bœufs en Gascogne gersoise

En 1922, Joseph de Pesquidoux publie Sur la glèbe. Composé de trois chapitres parlant des travaux des champs, de l’Homme et de son foyer.  Pleines de vie, ces descriptions nous relatent la vie quotidienne de ces paysans. Ils voient leur monde se transformer avec l’arrivée des nouvelles cultures et des nouvelles techniques, notamment les engrais chimiques. Les prix de vente augmentent sur les marchés avec de meilleurs rendements. Le blé vaut 75 francs les 100 kilos, le maïs 55, l’avoine 65 : le triple des anciens prix

Une vie qui change

Si les techniques et les outils évoluent, le bœuf reste le compagnon de travail des paysans. Beaucoup, supportant mal les longues sueurs, devenaient tuberculeux. Survinrent les plants américains, avec eux la taille sur fil de fer, les larges allés, l’espace. On en profita pour changer les bêtes. On acheta dans le Haut-Armagnac des bœufs dit gascons. Ils sont gris, moyens, épais de torse et de flanc, amples d’épaules et de hanches, musclés, près de la terre, et respirent la puissance. Ils ont la corne courte, horizontale, et les muqueuses noires… Tels quels, ils se plient à tous les labeurs, et, sains, les poumons libres, avancent partout du même pas, de la même haleine.

Mais si les techniques et les rendements évoluent, les métayers sont toujours aussi pauvres, comme l’arroumic / l’ahromic [la fourmi] : Ses voisins, paysans comme lui, métayers ou brassiers, lui ont donné ce « chafre », ce surnom. En patois, la fourmi est du masculin, on dit, on écrit un arroumic. Ils l’ont appelé ainsi à cause de son économie, de sa prévoyance, et surtout de la constance qu’il a mise vingt ans pour acquérir un petit bien, oh ! tout petit encore, un embryon de propriété, ajoutant un are à un autre are, comme la fourmi ajoute un grain de mil à côté d’un autre grain de mil.

Joseph de Pesquidoux, chantre du pays d’Armagnac

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Ainsi, Joseph de Pesquidoux écrit plusieurs ouvrages sur l’Armanhac et la vie des paysans. On citera Le Livre de raison publié en 1925, Le coffre à sel en 1930, L’église et la terre en 1935, La harde en 1936. Il écrit : Si j’ai insisté sur les paysans, c’est qu’ils sont voués à la solitude dans la vie, à la solitude des moyens, des expériences, des efforts, et que, suivant le mot de Musset : les paysans, je les ai sur le cœur.

André Gide (1920) admirateur de Pesquidoux
André Gide (1920)

En 1927, Joseph de Pesquidoux obtient le Grand Prix de Littérature de l’Académie française, mettant à l’honneur la littérature régionaliste. André Gide est et restera un fervent admirateur des écrits de l’Armagnacais, comme il l’écrit dans Voyage au Congo – Le Retour du Tchad : « ce matin je chasse avec Pesquidoux qui ne se doute guère assurément que je fus un des premiers à m’éprendre de ses écrits…« 

Joseph de Pesquidoux s’intéresse également à l’histoire. En 1931, il publie Caumont duc de la Force, L’Armagnac, son eau de vie, son histoire et ses monuments, ses eaux thermales et son climat en 1937, Fêtes commémoratives du séjour de Pétrarque à Lombez en 1937.

Il est élu à l’Académie française le 2 juillet 1936, et à l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse en 1938.

L’auteur s’essaie au cinéma

Enfin, il s’essaye au cinéma. Il produit un film dans lequel il décrit une course landaise à Rion des Landes et qui sera diffusé pour faire connaitre ce sport à l’Exposition universelle des sports de 1939 à New-York.

En 1943, Joseph de Pesquidoux produit un court métrage de 20 mn, Gens et coutumes d’Armagnac. Il le présente à la Mostra de Venise. Il décrit la vie d’un couple depuis l’enfance jusqu’à sa mort et parle des coutumes, des chants et des danses en pays d’Armanhac. En particulier il montre les donzelons [garçons d’honneur du marié] qui annoncent le mariage de maison en maison et la passada au cours de laquelle on transporte en char à bœufs le lit et l’armoire de la mariée depuis la maison des parents de la belle jusqu’au futur domicile des mariés. Le film sera primé en 1947. Joseph de Pesquidoux ne le saura pas, il meurt le 17 mars 1946 au Hogar.

(un extrait de 3 minutes ci-dessous).

Pour retrouver la vie des paysans d’Armanhac, nous vous suggérons de visiter la Ferme aux cerfs du Houga et le Musée paysan de Toujouse.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Joseph Pesquidoux biographie, académie française
Chez Nous (A nouste)
Sur la glèbe
Plusieurs de ses livres sont disponibles à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus




Vita vitanta – Au jour le jour

Miquèu de Camelat est un témoin remarquable de la vie en vallée d’Azun. Ses cinquante nouvelles, sous l’appellation de Vita vitanta, permettent de replonger dans l’atmosphère et l’intimité des gens du début du XXe siècle. La nouvelle édition des vingt-cinq premières nouvelles, bilingue, sera peut-être l’occasion de faire connaitre à un plus grand nombre ce grand écrivain.

Miquèu de Camelat

Miquèu de Camelat
Miquèu de Camelat

Michel Camélat est né le 26 janvier 1871 à Arrens (Lavedan). Son père y est cordonnier.  Elève sérieux, il rentre au petit séminaire de Sent Pèr de Bigòrra. À la fin du cursus, c’est le grand séminaire et la prêtrise. Michel Camélat n’en veut pas et rentre chez lui.

Arrens en août 1906 (Fonds Trubat)
Arrens en août 1906 (Fonds Trubat)

Il se marie en 1897 avec Marie Augé, avec qui il aura quatre enfants. Il tient à Arrens une épicerie qui recevra, outre les clients locaux, de nombreuses visites d’écrivains et de félibres.

Profondément épris de la langue régionale, il est un des fondateurs de l’Escole Gastou Fébus / Escòla Gaston Febus qui rassemble les félibres gascons (mouvement de renaissance et de promotion de la langue et de la culture des régions d’oc). Il en restera le secrétaire jusqu’à sa mort en 1962. C’est surtout lui qui donnera à la revue de l’association, aujourd’hui Reclams, sa couleur littéraire.

Il met en valeur les œuvres de ses compatriotes comme l’òme blanc, la pièce de théâtre de Fernand Sarran. Camélat sera aussi un découvreur de talent. Il découvre le poète Jean-Baptiste Bégarie, qui mourra très jeune à la guerre en 1915. Il repère André Pic, dont il fait son fils spirituel, mais qui décèdera avant Michel Camélat. Enfin, il détecte Bernard Manciet, le grand écrivain landais.

Michel Camélat, découvreur de talents : J-B Bégarie, André Pic, Bernard Manciet
Michel Camélat, découvreur de talents : J-Baptiste Bégarie, André Pic, Bernard Manciet

Les œuvres de Miquèu de Camelat

Michel Camélat - BelineAvant Vita vitanta, sa première grande œuvre, en 1899, est un long poème en trois chants appelé Beline / Belina. C’est l’histoire d’une jeune bergère pyrénéenne, Béline, qui, peu de temps après son mariage avec Jacoulet, prend froid en donnant le sein à son bébé, et meurt pour la plus grande désolation des siens.

Michel Camélat - Morta e VivaMais peut-être son œuvre majeure est Morte e bibe / Morta e Viva qu’il écrira de 1898 à 1913. Il s’agit de l’histoire de la Gascogne racontée sous forme épique. Peut-être l’espoir ou le rêve de l’auteur que la Gascogne reprenne son destin en main…

Vita vitanta

Dès 1929, Michel Camélat publie régulièrement dans la revue Reclams de Biarn e Gascougne une nouvelle. Cela durera jusqu’en 1954. 39 d’entre elles seront rassemblées dans un recueil, intitulé Bite Bitante / Vita vitanta, dès 1937. Elles seront rééditées en 1971.

Jean Salles-Loustau
Jean Salles-Loustau

Jean Salles-Loustau (1950- ), né à Bordes (Béarn), directeur de la revue culturelle Lo Gai saber et président du Collègi d’Occitania, est un expert de l’œuvre de Michel Camélat. Sa thèse, Michel Camélat poète fondateur, reste une référence.  C’est lui qui rassemblera les 49 nouvelles publiées dans la revue Reclams et ajoutera une cinquantième L’uelh de vaca [L’œil de vache] de la même veine mais publiée en 1929 dans l’Armanac de la Gascougno / l’Armanac de la Gasconha. Il les transcrit en graphie classique et les traduit en français.

Les tranches de vie de Vita vitanta

Chaque nouvelle est inspirée d’une personne que Michel Camélat a rencontrée, d’une histoire qu’on lui a confiée.  Jean Salles-Loustau reprend les propos de Michel Camélat : Totas aqueras istòrias son vertadèras e tots los personatges an viscut. [Toutes ces histoires sont vraies et tous les personnages ont vécu.] La narration frappe par son austérité, sa retenue. Ni jugement, ni morale ne viennent influencer le récit. On y voit la dureté de la vie en montagne, de la vie en famille, des mœurs d’une époque, et aussi un monde qui change, l’attraction de la plaine ou de la nouveauté.

Et Camélat exprime dans ses textes toute sa qualité de narrateur, toute la maitrise et la beauté de sa langue. Pour en avoir une première saveur, trois nouvelles, trois atmosphères :

La cohession deu Jantin

La cohession deu Jantin [La confession de jantin], publiée en 1929, est tout en nuances et en non-dit. L’homme confie à Michel Camélat une douleur jamais oubliée, celle d’un amour contrarié.

« E jo, esvariat, non sabent mei on dar, que corroi bèras pausas dens la nueit escura, que viengoi escotar enqüèra e har deu pèc au ras de la frinèsta. E, quin la trobatz aquera, mès qu’èri hòu, com s’èra tot aquò un saunei, qu’anèi assède’m au pè de l’espin-blanc a espiar los lugrans qui acerà hòra e lusivan e perperejavan…

Et moi, égaré, ne sachant plus quoi faire, j’errai longtemps dans la nuit obscure, je vins encore écouter et faire mes idioties près de la fenêtre. Et, à vous de juger, je devais être fou, comme si tout cela n’avait été qu’un rêve, j’allai m’asseoir au pied de l’aubépine à regarder les étoiles qui brillaient et clignotaient là-haut… »

Piguet

Un chien, Piguet, va protéger un troupeau contre la venue d’un ours, alors même que le chevrier ne comprend pas les agissements de la bête.  L’histoire soulève bien des réflexions sur le comportement de l’homme et peut être vue comme philosophique ou initiatique.

« Lavetz que’u dei duas ancoladas dab lo berret, e que crei brombà’m tanben, dus còps de barròt. Mei lo batanavi, mei que’m lecava los pès.
Alors je lui donnai du béret, deux saluts à ma façon, et s’il me souvient bien deux coups de bâton aussi. Plus je le frappais, plus il me léchait les pieds. »

Los cicles Aviatòr

Poussé par sa femme progressiste, un sabotier se fait vendeur de bicyclettes avec un nom qui évoque l’étranger…

« Tot qu’anava a las meravilhas. Au cap de sheis mes que las pujavi de vint liuras. Quan lo malur ne vòu, ce disen, un pedolh qu’estranglaré un aso, mès tanben quan va, tot que va de mei en mei plan. E las bicicletas, per èster encaridas, partir que hasèn, e, lo ser, en suspesant lo sacotòt deus escuts que me’n hasí bèras arrisas tot solet en me brombant los dísers de mantun crompador.

Tout allait pour le mieux. Au bout de six mois, je les augmentais de vingt francs. Quand le malheur s’acharne, une puce écraserait un éléphant mais quand tout va bien, tout va de mieux en mieux. Les bicyclettes partaient même vendues plus cher. Le soir, en soupesant la sacoche des écus, je souriais tous seul en me rappelant les propos des acheteurs. »

L’édition 2020 de Vita vitanta

C’est avec cette belle citation de Camélat que débute le tome 1 du livre Vita vitanta, version 2020 :

Lo libe que mei me platz, e que volerí aver signat, que seré lo qui ei tescut dab chic de hius, e qui tira, d’un subjèct ordinari, la sancèra beror de la vita vitanta. [Le livre que je préfère, et que je voudrais avoir signé, serait celui qui est tissé avec peu de fils et qui extrait, à partir d’un sujet ordinaire, l’authentique beauté de la vie telle qu’en elle-même.]

Anne-Pierre Darrées

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Références

L’espace gascon et roman d’après Camélat, Xavier Ravier, p.111-130
Michel Camélat, poète fondateur, thèse de Jean Salles-Loustau, 1991
Vita vitanta , Miquèu de Camelat, 2020