La tor de Poyalèr, une légende de Gascogne

Parmi les légendes gasconnes, La tor de Poyalèr [La tour de Poyaler] est bien caractéristique. Légende ancienne où l’amour et la ruse triomphent du diable…

La tor de Poyalèr existe bel et bien

La tor de Poyalèr
La tor de Poyalèr – plan de situation

À Sent-Aubin dans les Landes, existe le quartier de Poyaler. En 1936, il comprend 164 habitants. On peut y voir une tour bâtie sur un tuc de 96 m, déjà occupé par nos ancêtres les Aquitains, et qui domine les plaines de la Güauga [Gouaougue]  et du Lots [Louts]. Le château, construit au XIIIe siècle, appartenait à la famille de Cauna. Au XVIe siècle, il passe à la famille de Bénac, et c’est ce nom qu’emprunte la légende…

La tor de Poyaler
La tour de Poyaler

Pour en savoir plus, l’abbé Meyranx nous en livre une description dans sa Monographie de Mugron. « C’était un grand donjon carré, percé dans le haut de longues et étroites meurtrières, couronné de créneaux aussi lourds que trapus, entrecoupés aux quatre angles d’échauguettes découvertes. La partie ouest de ce donjon, montre encore un mâchicoulis posé en encorbellement, à la hauteur de second étage. Des corbeaux de soutènement fixés sur les autres côtés, indiquent que tout le carré était muni du même système de défense. Des constructions, en contrebas, flanquaient cette tour. Enfin des murs épais, en fermaient la circonvallation. Un pont-levis, dont les terrassements n’ont pas encore disparu, en fermait l’entrée. Trois poternes, dissimulées dans l’épaisseur des remparts, ouvraient trois issues sur l’escarpement nord, ouest, et midi du mamelon.« 

Les légendes gasconnes sataniques

Saint Augustin et le diable, Michael Pacher (env. 1471).
Saint Augustin et le diable, Michael Pacher (env. 1471).

Tout le monde le sait, le Diable est un être maléfique d’un pouvoir égal à Dieu. Pourtant, dans nos contes populaires, il est souvent un peu pegòt [sot].  Et quelques rusés savent s’en jouer.

Ce peut être un bordèr [métayer] qui devient propriétaire de la terre qu’il cultive, en étant plus malin que le Diable. Cette légende sympathique, Le métayer du diable, est pleine d’humour gascon. Notons toutefois que si le métayer roule le Diable, il n’échappe à sa malédiction qu’avec l’aide du curé du village.

Dans Lo diable colhonat [Le diable trompé] c’est la femme qui sauve son homme en étant plus futée que lui. Enfin, dans La tor de Poyalèr, c’est un seigneur qui est le vainqueur.

La légende de la tor de Poyalèr

Mous de Benac que yogue
Mous de Benac que yogue

Or donc, la tor de Poyalèr avait été construite par des fées en une nuit. Son propriétaire, Monsieur de Bénac ne vivait que pour guerroyer et est donc bien désœuvré quand la paix revient. Il s’occupe au jeu et perd tout ce qu’il veut. Pour se refaire, il épouse une jeune dame dont il dépense la dot.

Honteux, il va voir un sorcier qui lui indique comment rencontrer le diable. Il offre son âme à ce dernier contre une richesse infinie. Tout se passe bien. Mais le temps passant, ni le jeu ni son épouse ne lui apportent plus de réconfort. Heureusement, Pierre l’Ermite vient prêcher la croisade et Monsieur de Bénac s’en va combattre l’infidèle.

Prisonnier des infidèles

Le retour de M. de Bénac à la tor de Poyalèr
Le retour de M. de Bénac

S’il s’honore dans cette guerre, il est fait prisonnier et n’en revient pas. Sept ans passent.  Au pays, on pousse la jeune veuve à se remarier, ce qu’elle finit par accepter. Le diable s’en va annoncer la nouvelle au prisonnier et lui propose de le ramener au château avant les noces contre une seule demande : Que-m deras de tout so qui-t hiquin sus la taule enta disna.Que’m daràs de tot çò qui’t hiquin sus la taula entà disnar. [Tu me donneras de tout ce que l’on mettra sur la table pour ton diner.]

Déguenillé, maigre, barbu, Monsieur de Bénac revient chez lui où il n’est d’abord reconnu que par son chien et son cheval. Les noces sont annulées et on offre un repas au seigneur revenu.  Celui-ci n’accepte que des noix dont il jette les coquilles sous la table. Furieux, le diable déguisé en chien sous la table, s’en va en laissant un grand trou dans le mur que nul maçon ne pourra jamais boucher. Et, afin de ne plus avoir de problème, notre seigneur fait bâtir une chapelle. E que biscou urous dab la youène dame qui badou bielhe bielhe à nou pas abé mey nat cachau. / E que viscó urós dab la joena dama qui vadó vielha vielha a non pas aver mei nat caishau. [Et il vécut heureux avec la jeune dame qui devint si vieille qu’elle n’avait plus aucune dent.]

La tor de Poyalèr et Bernard de Bénac

Chapelle Saint-Roch de Poyalèr - Chapelle Saint-Roch
Chapelle Saint-Roch de Poyalèr

Bernard de Bénac, le seigneur qui apparait dans cette histoire, hérite du domaine en 1578. La légende est pourtant plus ancienne, puisque Césaire Daugé la situe aux alentours de l’an 1000. On ne sait pourquoi on retint son nom. Toujours est-il que – le Gascon est-il superstitieux ? – cette légende se renforça au cours du temps, confortée par l’apparente malédiction qui poursuivit la lignée. En effet, divers malheurs frappèrent des hommes d’Eglise du lieu au XVIIe siècle. Le peuple en conclut que les esprits malfaisants, les sorcières hantaient toujours le village.

Ajoutez à cela que les édifices religieux furent détruit par la foudre par deux fois au XIXe siècle, et encore par deux fois au début du XXe siècle. Et que l’on exécuta dans ce lieu maudit des résistants français pendant la Seconde Guerre Mondiale. Tous ces évènements malheureux ont donné de la force à la légende diabolique qui est restée très vive.

Les autres légendes du diable

Le paysan et le diable
Le paysan et le diable

La Gascogne n’a pas l’exclusivité du thème. Par exemple, Der Bauer und der Teufel [Le paysan et le diable] des frères Grimm est très proche de notre métayer du diable. En Irlande, Stingy Jack ou Jack O’Lantern, un vieil ivrogne, réussit à tout obtenir du Diable sans rien donner en retour. Mais il sera puni et par le Diable et par Dieu et finira par errer entre le monde des vivants et celui des morts, porteur d’une torche faite de braises de l’enfer enfouies dans un navet.

Globalement, si nos légendes sont proches, elles sont souvent plus légères. On y trouve l’influence de l’Église qui se pose comme rempart ultime contre le Maléfique, mais le curé gascon reste blagueur ou, au moins, tolérant. Est-ce l’esprit trufandèr de nos ancêtres qui s’exprime ?

La légende gasconne court les chemins

De toute façon, comme nous prévient l’abbé Cesari Daugèr en début de son livre, La tor de Poyalèr, les contes courent le pays, s’ornant de variantes.

Césaire Daugé
Césaire Daugé

Bey-ne, counde, bey-ne courre per la Gascougne
Qui, lou cap hens lou cèu, a lous pès hens la ma.
Debise à tout oustau coum la bielhe mama :
Ne-t copis pas lou cot en nade baricougne.

Vèi-ne, conde, vèi-ne córrer per la Gasconha
Qui, lo cap hens lo cèu, a los pès hens la mar.
Devisa a tot ostau com la vielha mamà :
Ne’t còpis pas lo còth en nada bariconha.

Va, petit conte, va courir la Gascogne
Qui a le front dans le ciel et les pieds dans la mer.
Parle à chaque foyer le langage de la vieille mère :
Garde de te briser dans quelque fondrière.

Références

La tour de Pouyalè, Cesari Daugèr, Escòla Gaston Febus, 1907
Le métayer du Diable ou la légende de l’Armagnac, les Pins parleurs
Jack o’Lantern, Guide Irlande




Louis Ducos du Hauron, inventeur

Qui a inventé la photographie en couleur ou l’image en 3D ? Un Gascon nommé Louis Ducos du Hauron. Un inventeur génial et discret. Rendons-lui la place qu’il mérite !

Louis Ducos du Hauron

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Louis Arthur Montalembert Ducos nait à Langon le 8 décembre 1837. Son père, Amédée, est fonctionnaire des contributions. Sa mère est Marguerite Boivin. La famille se déplace dans le sud-ouest selon les affectations du père. Ainsi, il va à Libourne, Pau, Tonneins, Agen.

Doué dans de nombreuses disciplines, il sera un excellent pianiste, remarqué par Camille Saint-Saëns. Pourtant, son attrait pour la physique et la chimie lui inspire en 1859 son étude des sensations lumineuses (sur la persistance rétinienne) et sur la distribution de la lumière et des ombres dans l’univers.

Hélas, si Louis est un autodidacte de talent, il n’a pas de sens commercial et ne saura pas se mettre en avant.  Amédée le comprend. Il demande à son fils ainé, Alcide, de s’occuper de lui, ce qu’il fera volontiers, conscient du génie de son frère et aussi de sa fragilité. Alcide est un magistrat et un poète apprécié de Jean-François Bladé.  Alcide appuie son frère, rédige des publications pour lui… Quant à Louis, il participera financièrement en donnant des cours de piano.

Les premières inventions de Ducos du Hauron

Une nature morte de Ducos du Hauron - Feuilles et pétales de fleurs (1869)
Feuilles et pétales de fleurs (1869)

En 1864, Louis dépose son premier brevet (n° 61976) pour un « Appareil destiné à reproduire photographiquement une scène quelconque avec toutes les transformations qu’elle a subies pendant un temps déterminé ». On peut parler d’image animée – nous sommes trente ans avant l’invention des frères Lumière ! Il photographiera même des dessins pour faire des dessins animés, concevra les accélérés, les ralentis, les travellings et même les trucages.

La photographier indirecte
La photographie indirecte des couleurs par L. Ducos du Hauron

Il est suivi en 1868 d’un autre brevet majeur (n° 83061) :  Les couleurs en Photographie, solution du problème. C’est ce premier procédé par trichromie de photographie en couleurs qu’il montre à la Société Française de Photographie (SFP) le 7 mai 1869. Et il arrive avec une première photo en couleur,  Feuilles et pétales de fleurs, actuellement au musée Niépce (musée de la photographie de Chalon sur Saône). Ce même jour, Charles Cros (1842-1888) présentait un procédé similaire mais uniquement théorique (sans apporter de photo).  L’avantage du travail de Ducos du Hauron, c’est que tout est prêt pour un passage à une production industrielle.

La première imprimerie

En 1876, ses premières photographies couleurs sont présentées lors de l’Exposition de la Société Française de Photographie. Là, Eugène Albert (1856-1929), entrepreneur et chimiste de Munich, lui propose d’exploiter son procédé en Allemagne. Trop  patriote ou pas assez industriel, Louis décline l’offre. Il publie en 1878 son Traité pratique de photographie des couleurs.

Ducos du Hauron - Agen (1877)- la première photo en couleurs de paysage
Ducos du Hauron – Agen (1877)- la première photo de paysage en couleurs

La triplice photographique et l'imprimerie
La triplice photographique et l’imprimerie

Louis Ducos ne veut pas seulement inventer, il veut voir ses inventions mises en pratique. Alors, en 1882, il monte un projet avec l’aide de l’ingénieur agenais Alexandre Jaille (1819-1889) : fonder une imprimerie trichrome à Toulouse. Après 11 mois de travail, l’imprimerie est créée. Il s’y donne avec passion. On lira sa technicité dans son traité scientifique de 1897, La triplice photographique et l’imprimerie.

Pourtant, en 1884, Louis Ducos rejoint son frère qui vient d’être nommé président de la Cour d’assises d’Alger. Il y restera 12 ans.

Ducos du Hauron - Baie d'Alger
Louis Ducos du Hauron –  Alger – Quartier Saint-Eugène

La scoumoune industrielle 

L. Ducos du Hauron - Lourdes (phototypies - Quinsac - Toulouse
Lourdes – Phototypies de  Quinsac – Toulouse

En 1888, un incendie détruit ses ateliers de Toulouse.  Peut-être une bonne chose finalement, car Louis abandonne alors la production industrielle et se consacre aux inventions. Son imagination et sa science paraissent sans limite. Il laissera une vingtaine de brevets sur des sujets divers. Parmi les plus remarquables, citons l’imagerie 3D (déjà !), la reproduction des dessins et gravures, les corrections et déformations des panoramas (grâce à l’utilisation de deux fentes, brevet n° 191031), et tout un tas d’accessoires comme une canne œil de géant qui permet de photographier au-dessus d’une foule. Il invente aussi un appareil à miroir courbe qui permet de faire des panoramas 360° (brevet n° 247775, 1895).

L’image 3D par les anaglyphes

Anaglyphe

En 1891, Ducos du Hauron imagine de superposer deux photos, l’une en rouge pour l’œil gauche, l’autre en cyan pour l’œil droit. Avec des lunettes aux verres colorés, l’image apparait alors en relief. Il écrit d’ailleurs en 1893 un traité intitulé L’Art des anaglyphes. Il déclare à la Société des sciences, des lettres et des arts d’Agen, qu’il est prêt à renoncer aux droits de son brevet si quelqu’un pouvait imprimer et publier une image anaglyphe de la lune. Trente ans plus tard le reporter et photographe Léon Gimpel (1873-1948) applique la technique Ducos du Hauron à partir de deux photos de la lune réalisées par l’astronome Charles Le Morvan (1865-1933).

Le polyfolium

Kodachrome ca 1940
En 1935, Kodachrome reprend l’idée du polyfolium chromodialytique (photo de 1940)

En 1895, Louis Ducos dépose un brevet pour son polyfolium chromodialytique (brevet n° 250802), un système de superposition de couches sensibles transparentes et de filtres couleur. Il le propose aux frères Lumière qui n’en feront pas cas. C’est l’Allemand Rudolf Fischer qui reprendra le procédé en 1911 pour son Agfacolor, puis l’Américain Eastman Kodak en 1935 avec le Kodachrome.

Une gloire qui se fait attendre

Une des multiples inventions de Ducos du Hauron : le melanochromoscope
Une des multiples inventions de Ducos du Hauron : le melanochromoscope

En 1896, Louis s’installe à Paris. Il met au point un chromographoscope (brevet n° 271704, 1897), qui deviendra deux ans plus tard le mélanochromoscope. (brevet n° 288870). Cet appareil permet de prendre trois négatifs en même temps sur une même plaque. Il permet aussi une vision synthétique des couleurs.

Sous l’impulsion de son neveu, Raymond de Bercegol, il s’associe à la société Jougla. Trop chercheur et toujours pas industriel, Jougla sera racheté par les frères Lumière.

En 1909, son frère décède. Louis Ducos rentre dans la famille de sa belle-sœur en Lot-et-Garonne à la déclaration de la guerre.

 

Portrait de Ducos du Hauron sur Autochrome des Frères Lumière
Portrait de Ducos du Hauron sur Autochrome des Frères Lumière

Comment se fait-il que son génie n’ait pas été encensé ? C’est inexplicable. Il recevra quelques faibles reconnaissances comme celle du Palais des Champs-Élysées en 1870, celle de la 11e exposition de la Société Française de Photographie, celle de l’Union des Beaux-arts en 1876 et celle de l’Exposition Industrielle d’Agen, celle de la médaille d’honneur d’Agen en 1879. Des babioles !

Il lui faudra attendre 1912 pour qu’il reçoive la Légion d’honneur, 1914 pour un grand hommage de la Société Française de Photographie. Ses découvertes sont présentées, montrées. Peu de choses au total.

En 1920, il revient à Agen où il décède quelques mois après, le 31 aout. Il y aura cinq personnes à son enterrement.

Faut-il retenir ce qu’affirme le scénariste Joël Petitjean qui a fait des recherches approfondies sur le génial Gascon : ses inventions « étaient bien trop en avance sur leur temps » (Support/Tracé, avril 2017) ?

L’hommage de la ville d’Agen à Ducos du Hauron

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BD à l’occasion du centenaire de sa mort, de Pauline Roland et Marine Gasc

En janvier 2018, l’association Photo Vidéo Création 47 réalise un long-métrage consacré à notre photographe.

Pour le centenaire de sa disparition, la ville d’Agen prévoit un colloque international. Il est reporté pour cause COVID aux 10 et 11 septembre 2021.

 

 

 

 

Références

site des amis de l’inventeur
LDH, inventeur de la photographie en couleur
La gazette drouot, Ducos du Haron, la couleur révélée




Les Traités des Pyrénées fixent la frontière

Les Pyrénées n’ont jamais constitué une frontière pour les habitants des deux versants. Les échanges commerciaux sont vitaux et les mouvements de population fréquents. Pourtant, les royaumes de France et d’Espagne s’affrontent pour fixer leurs limites dans les Pyrénées et établir une frontière officielle. Plusieurs traités des Pyrénées sont nécessaires.

Le Traité de Corbeil (1258)

La croisade des Albigeois vient de se terminer. Le roi d’Aragon est intervenu dans le conflit. En effet il possède des domaines en Languedoc et a des vassaux en Gascogne : le comte de Foix et le comte de Comminges.  Mais Pierre II d’Aragon meurt à la bataille de Muret en 1213.

L’intervention royale de 1226 à 1229 marque le retour de l’autorité française dans le Languedoc. Raymond VII de Toulouse meurt en 1249. Sa fille Jeanne se marie  1241 avec Alfonse de Poitiers, frère du roi Louis IX. Ils n’ont pas d’héritiers et le comté de Toulouse revient à la couronne en 1271.

Traité de Corbeil de 1258
Traité de Corbeil de 1258

La victoire du roi de France signe la fin de l’intervention aragonaise au nord des Pyrénées. Les deux rois signent alors le Traité de Corbeil le 11 mai 1258. Le roi de France renonce à ses prétentions sur le Roussillon et le roi d’Aragon renonce à ses droits de suzeraineté sur le Languedoc. Les comtés de Comminges et de Foix passent sous la suzeraineté du roi de France. Le comté de Lomagne et les seigneuries de Samatan et de Muret qui étaient vassales du comte de Toulouse passent aussi sous la suzeraineté du roi de France. Le Traité de Corbeil est le premier Traité des Pyrénées.

Les lies et passeries

Les vallées concluent des Lies et passeries. Ce sont de véritables petits traités pour la gestion commune des pacages et des bois dans les Pyrénées. Cependant, les guerres entre la France et l’Espagne gênent les accords passés entre les vallées. Des accords de surséances voient le jour pour se prévenir mutuellement de la mise en œuvre des pignores en cas d’infraction aux Lies et passeries ou de l’arrivée des troupes de soldats.

M. de Labastide-Paumès est chargé de s’attaquer à la contrebande. Il fait saisir des marchandises appartenant aux Aranais sur le marché de Saint-Béat car elles sont entrées sans payer aucun droit. Il n’a pas respecté les accords de surséance avant de faire la saisie. Bien que désavoué par le roi Louis XII, il n’en faut pas plus pour alerter les populations des vallées.

Le Serment du Plan d’Arrem (1513)

Cet incident conduit à la signature du Serment du Plan d’Arrem, le 22 avril 1513, le long de la Garonne sur la frontière du val d’Aran. Il regroupe douze vallées du côté français (de la vallée d’Aure au Couserans) et dix autres du côté espagnol (de la vallée de Bielsa à celle du Pallars). Rédigé en gascon, le Traité introduit la liberté du commerce entre les vallées et la neutralité dans les conflits entre la France et l’Espagne.

Item. es Estat articulat entre la ditas partides/ quen temps de guerre lous habitants de tous/ lous pais dessus dicts tant d’un estrem/ que dautre pouiran conversar y communicar ensemble/ et fer les feits de marchandises comme dit/ es dessus, lous uns dap lous autres ainsin/ Comme sy ero bonne pats, Et pouiran anar/ sous de la part de France et deus pais dessus/ dits en las terres deu Rey dAragon. Extrait du traité.

En 1514, les vallées béarnaises et aragonaises signent entre elles un traité identique.

Les deux Traités des Pyrénées sont confirmés par les rois des deux pays. Louis XIV réussit à restreindre la liberté du commerce en instituant des droits sur plusieurs marchandises.

Serment de Plan d'Arem - Stèle et parties prenantes
Serment de Plan d’Arem – Stèle et parties prenantes

Le Traité de Bayonne ou Traité des Pyrénées (1659)

Le Traité de Bayonne du 7 novembre 1659, plus connu sous le nom de Traité des Pyrénées, conclut la Guerre de Trente Ans qui oppose les deux royaumes de France et d’Espagne de 1618 à 1648.

L’article 42 du Traité stipule que « les monts Pirenées, qui avoient anciennement divisé les Gaules des Espagnes, seront aussy doresnavant la division des deux mesmes Royaumes ». Les limites des deux royaumes ne sont pas précisées et confiées à une commission bipartite.

Pierre de Marca, archevêque de Toulouse né à Gan en 1594, représente le roi de France à la Conférence de Céret de 1660 pour préciser les limites en Roussillon et en Cerdagne. Il défend l’idée d’une division fondée sur « la séparation et diverse chute des eaux », autrement dit sur la ligne des crêtes.

En fait, le Traité de Pyrénées est surtout connu par le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche en juin 1660. Le 3 juin, on le célèbre à Fontarabie en présence d’un représentant du roi de France. Le 6 juin, les deux rois se rencontrent sur l’île des faisans, au milieu de la Bidassoa, pour la signature du Traité. Et le 9 juin, on célèbre le mariage à Saint-Jean de Luz.

Si la frontière des deux royaumes est fixée dans les Pyrénées, il n’est pas fait mention des traités de Lies et passeries qui lient les vallées des deux versants.

Le traité des Pyrénées et le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche en l’Eglise de St-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660 (J. Laumosnier)
Mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche en l’Eglise de St-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660 (J. Laumosnier)

Les trois Traités de Bayonne (1856 à 1866)

La borne 122
La borne 122

Le second Traité de Bayonne du 2 décembre 1856 fixe les limites précises entre la France et l’Espagne pour éviter les conflits qui n’ont pas manqué depuis la signature du Traité des Pyrénées en 1660. Il détermine, d’une manière précise, « les droits des populations frontalières, et en même temps les limites des deux Souverainetés ».

Ce sont en fait trois Traités de Bayonne qui se succèdent. Celui de 1856 fixe la frontière du Labourd et de la basse Navarre.  Le traité du 14 avril 1862 traite de la frontière entre la Soule et l’Andorre. Et enfin celui du 26 mai 1866 s’occupe de la frontière de l’Andorre à la Méditerranée. On place des bornes frontières  en présence des représentants des communes des deux côtés.

L’article 13 du Traité de 1856 prévoit l’abolition des Lies et passeries existantes. A l’exception de celle entre la vallée de Cise à Saint-Jean-pied-de-port et celle d’Aescoa en Espagne, et de celle liant les habitants des vallées de Barétous et de Roncal. L’article 14 permet aux frontaliers « de faire des contrats de pâturages ou autres ». Enfin, l’article 15 règle la jouissance des pâturages des Aldudes situés en Espagne au profit de la vallée de Baïgorry « moyennant une rente annuelle et perpétuelle de 8 000 Francs ».

Le Traité de 1862 est plus précis. Par exemple, l’article 16 prévoit que « le village aranais d’Aubert est maintenu, aux conditions actuelles, dans la possession exclusive et perpétuelle du Clot de Royeet de la Monjoie, sur le versant français du contre-fort qui sépare la vallée d’Aran de celle de Luchon ».

Le Traité de Toulouse (2015)

Le Traité de Bayonne n’a pas mis fin à toutes les contestations. Celui de Toulouse de 2015 règle un dernier conflit né de l’interprétation du Traité de Bayonne de 1862. Il fixe une partie de la frontière avec le val d’Aran à la borne 408.  Elle est « sur un rocher, au-dessus de la naissance de la rivière du Terme, à 312 mètres de la précédente. La frontière descend par le cours de ce ruisseau jusqu’à son embouchure dans la Garonne où se trouve la 409 ».

La borne 408
La borne 408

L’article 21 du Traité maintient en indivision le terrain de Biadaoubous entre les communes de Fos en France et Bausen en val d’Aran. Il est délimité « par une ligne qui descend avec le ruisseau du Terme, remonte par la Garonne jusqu’au Mail des trois Croix et retrouve son origine par les mails de Muscadé, d’Ecéra et d’Aegla ».

Seulement, les eaux ne sont pas permanentes sur toute la longueur de la rivière du Terme. Pour la France, il s’agit du ruisseau situé au sud. Pour l’Espagne, il s’agit de celui situé au nord encore appelé ruisseau des Réchets.

Une commission bipartite fait installer des bornes supplémentaires en 1961. Finalement, on trouve un compromis. La limite retenue prend en compte un début des eaux permanentes. Il est situé à la jonction des ruisseaux du Terme et de Réchets. L’Espagne a gagné 8 hectares.

C’est le dernier traité des Pyrénées.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Le Traité des Pyrénées, Wikipédia
Exposition virtuelle de la Médiathèque de Bayonne
Texte du document signé sur l’ile des Faisans : Traité des Pyrénées de 1660
Texte fixant la frontière franco-espagnole : Traité de 1856
Lies et passeries

 




Salies de Béarn, la reine des eaux salées

Faut-il aller à la mer pour soigner les enfants ? Non, répond le médecin Charles Raynaud, au début du XXe siècle. Et de défendre les vertus des eaux salées de Salies du Béarn.

Quelles sont les particularités des eaux de Salies ?

Ses eaux profondes traversent des couches de sel déposées par la mer présente il y a 200 millions d’années. Du coup, elles sont incroyablement minéralisées. Avec plus de 290 g de sel par litre d’eau,  elles battent les 275 g par litre de la mer morte. Si on ajoute ses 26 oligoéléments, ses 837 mg d’ion magnésium, son calcium, son brome et son lithium, on comprend leur spécificité.

Grâce à des fouilles archéologiques, on sait que le sel était déjà extrait à Salies il y a trois-mille ans.  Mais une légende raconte une plus belle histoire. Un jour, des chasseurs poursuivaient un sanglier.  Ils réussirent à en blesser un qui s’enfuit pour mourir un peu plus loin dans un marécage. Les chasseurs le retrouvèrent peu après, le corps couvert de cristaux de sel. Ainsi fut découverte l’eau salée et des cabanòtas furent construites autour, aujourd’hui la ville de Salies.

plaque présentant la légende du sanglier de Salies de BéarnMais la légende ne s’arrête pas là. La bête moribonde aurait murmuré un dernier mot à nos chasseurs : Si you nou y eri mourt, arres n’y bibéré / Si jo non i èri mort, arrés n’i viveré [Si je n’y étais pas mort, personne n’y vivrait]. Des mots gravés en 1927 sur la fontaine du Sanglier, place du Bayaà !

Le premier bain médical

Livre du docteur de Larroque sur les qualités médicinales des eaux salisiennesC’est mi XIXe que le docteur Nogaret (1817-1878) plonge un premier patient dans les eaux de Salies, même si les habitants ont l’habitude de se baigner dans le bassin de la fontaine. Le succès ne tarde pas, d’autant plus que son confrère, le docteur Jean-Brice de Coustalé de Larroque, médecin de Napoléon III, vante les eaux salisiennes à la cour impériale. Il écrit même un livre en 1864 : Hydrologie médicale. Salies de Béarn et ses eaux chlorurées sodiques (bromo-iodurées).

En 1891, l’Académie nationale de médecine les signale pour leurs bienfaits sur les pathologies liées aux rhumatismes, les affections gynécologiques et les troubles du développement de l’enfant. Dans les années 1900, des affiches ornent les murs du métro parisien avec le slogan : Salies-de-Béarn, la santé par le sel.

Pourtant, le bord de mer est souvent préféré pour nos chers petits. Un médecin parisien, installé à Salies, va attirer l’attention des parents sur la station béarnaise.

Charles, Auguste, Joseph, Noël Raynaud

Charles Raynaud
Charles Raynaud

Charles Raynaud nait le 25 décembre 1875 à Paris. Il fait ses études et passe son diplôme à Paris. Sa thèse concerne le Sanatorium d’Argelès. Puis, il exerce comme médecin à Salies-de-Béarn où il sera connu pour traiter les maladies des femmes et des enfants.

Son père, Maurice (1834-1881), était déjà médecin et pas n’importe quel médecin puisqu’il donna son nom à cette maladie rare qui contracte les vaisseaux sanguins des extrémités.

Sa mère, Emilie Paravey (1849-1931), aime particulièrement le dessin. Elle survit 49 ans à son mari. Mais elle quitte la région parisienne pour se réfugier dans la maison de la Goardère de Salies-de-Béarn, maison habitée par son fils Charles.

Jeanne de Prigny de Quérieux
Jeanne de Prigny de Quérieux

Entre temps, le 16 avril 1901, Charles épouse à Urt Jeanne de Prigny de Quérieux, avec qui il aura onze enfants. Celle ci est née comme Charles le 25 décembre 1875 mais à Saint-Laurent-de-Gosse dans les Landes. Elle meurt le 25 décembre 1956 à Urt, au pays basque. Charles, lui, est décédé le 20 décembre 1929 à Paris.

Salies du Béarn ou la mer ?

Affiche publicitaire "La santé par le sel" sur Salies de BéarnAu début du XXe siècle, Salies de Béarn est déjà bien connu pour les bienfaits de ses eaux salées pour les affections des femmes, les ostéites et arthrites. Le bon docteur Raynaud veut aussi faire connaitre les qualités de la station pour les enfants. On sait que les eaux salées sont efficaces pour revigorer les petits souffreteux. Charles Raynaud précise que, pour des maladies importantes, il faudra passer 8 à 10 mois à Berck-sur-mer pour obtenir le même résultat qu’en un mois à Salies.

Il constate aussi que le choix entre la mer et Salies est souvent lié aux moyens financiers des parents. Un séjour de plusieurs mois en établissement de bord de mer permet aux moins favorisés de remettre l’enfant sur pied à moindre cout, et de le récupérer quelques mois après apte au travail. Alors que les plus fortunés préfèrent une série de cures courtes et énergiques.

Les indications des cures à Salies du Béarn

Vue de Salies début XXe siècleLe docteur Raynaud signale l’anémie comme première indication. Une maladie que Salies combat avec succès. Le médecin accuse la pollution des grandes villes (les intoxications comme il dit) où les enfants passent d’un appartement trop chauffé au brouillard et fumées des usines et des cheminées à l’extérieur. Une autre cause est la santé familiale : ces enfants sont parfois fils ou filles de syphilitiques, de tuberculeux, de paludiques, etc.

La deuxième indication est le rachitisme quel qu’en soit l’avancement. Les eaux salées permettent de mieux fixer les phosphates, analyses d’urine en preuve. Et les enfants déformés par la maladie (gros ventre, jambes en cerceaux…) reprennent un cours normal de croissance. Les résultats sont visibles à l’œil nu !

La troisième indication est le lymphatisme, ce trouble se traduisant par de la mollesse, de la nonchalance. À Salies, les enfants se revivifient et arrêtent rapidement d’attraper des rhumes ou autres maladies respiratoires.

Enfin les nerveux (souvent enfants d’alcooliques ou d’intellectuels surmenés selon les dires du docteur) vont retrouver le calme grâce aux effets sédatifs de Salies.

Du doigté dans les cures

Enfant de 2 ans atteint de rachitisme
Enfant de 2 ans atteint de rachitisme

Les enfants peuvent suivre les cures à partir de deux ans, exceptionnellement avant. Mais on ne se trempe pas comme ça dans des eaux aussi salées. Aussi, le médecin prend-il des précautions en diluant les eaux pour les premiers bains. On demande aux petits patients de rester allongés pendant une heure ou une heure et demie après le bain pour lutter contre la révolte des enfants et la faiblesse des parents. Une réaction qui s’estompe après trois ou quatre bains. Les enfants s’endorment souvent après le bain.

La cure continue tant que l’enfant ne présente pas de signe de fatigue, de baisse d’humeur ou d’appétit. Charles Raynaud n’hésite pas à faire des pauses pour laisser l’enfant récupérer. Puis, après la cure, il conseille deux à trois semaines de repos à la campagne, en moyenne altitude afin que l’enfant « digère » sa cure.

Et ça marche docteur ?

Qu’il nous suffise de citer quelques chiffres : Pour des cas très mauvais, presque désespérés (enfants de l’assistance publique « rescapés » des grands services de chirurgie des Hôpitaux de Paris) il y a eu après un mois de séjour en moyenne de 80 à 90 pour cent de guérisons. Pour des cas moyens de clientèle de ville, il y a toujours amélioration en une ou deux saisons, parfois transformation radicale, au point qu’il nous arrive de ne plus reconnaître les enfants d’une saison à la suivante. 

Vue du vieux Salies de Béarn

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Salies-de-Béarn station d’enfants, docteur Ch. Maurice-Raynaud, 1909
Une chute historique, L’écho de Stan, Charles Marie Raynaud, 1893
Le site des Thermes de Salies
Charles Nogaret
Un sel de légende et de tradition

 




D’Astros, le plus gascon des poètes gascons

Léonce Couture surnommait Jean-Géraud d’Astros l’Hésiode gascon. Jean-François Bladé l’annonçait comme le plus gascon des poètes gascons. Surtout, Jean-Géraud d’Astros est un humaniste et un des derniers à avoir écrit dans l’esprit des poètes antiques.

Joan-Giraud d’Astròs

J-G d'Astros (1594 - 1648)
J-G d’Astros (1594 – 1648)

Jean-Guillaume est né le 1er aout 1594 à Sent-Clar de Lomanha, dans le hameau de Joan Dòrdis. Son père est tailleur de campagne. Il court la vallée de l’Arrats et prend ses premières leçons auprès du curé de Sent-Clar. Peut-être a-t-il continué ses études à Leitora [Lectoure] puis à Aush. En tous cas, les cònsols de Sent Clar le nomment regent [instituteur]. Puis il termine ses études au séminaire de Tolosa, où, à 22 ans, il embrasse la prêtrise. Tout de suite, il est nommé vicaire dans son village qu’il ne quittera plus. Vivant de peu – il plaisante volontiers sur sa bourse vide – il frappe à la porte des châteaux pour demander sense bergougno / sense vergonha [sans honte] de quoi boire ou manger. Il sollicitera plusieurs fois le duc d’Epernon, alors gouverneur de Guiana [Guyenne].

Jean-Guillaume est décrit comme un homme de taille moyenne, chétif et d’un physique ordinaire, si ce n’est une légère bosse. Il est chaleureux, curieux, en particulier des découvertes de son temps, bon vivant et plutôt impressionnable. Ses écrits sont puissants, élégants, variés, frais et imagés comme souvent chez les Gascons. Sa langue est riche et Pierre Bec (1921-2014) le déclare comme un des poètes gascons les plus intéressants.

Les poètes sont au gost deu jorn 

Les poètes gascons ont alors le vent en poupe comme Guillaume Ader (1567?-1638) né à Lombèrs (Savés), puis, un peu plus tard, l’Astaracais Louis Baron  (1612-1662) ou encore l’Auscitain Gérard Bédout (1617-1697).

Pourtant, notre vicaire talentueux va s’essayer doucement à la poésie. Ses premières productions sont des Nadaus [Noëls]. Simples, naïfs, aux airs entrainants, ils connaissent un grand succès dans la population et seront longtemps chantés en Lomanha et ailleurs. Certains exhortent à ne pas se laisser aller à la morosité de la dureté des temps, d’autres à faire la fête.
Sur l’Ayre deou Branle de quate / Sur l’aire deu branle de quate [Sur l’air du branle de quatre – branle : danse qui « balance »]

Dastros chante le branle
Branle pyrénéen

Hestejo, hestejo plan Nadau,
E per hesteja carrejo,
Carrejo, carrejo lèu, Bidau
Bin per hesteja Nadau.

Hesteja, hesteja plan Nadau,
E per hestejar carreja,
Carreja, carreja lèu, Bidau
Vin per hestejar Nadau.

Fête, fête bien Noël,
Et pour fêter apporte,
Apporte, apporte vite, Bidau
Du vin pour fêter Noël.

Petit cathachisme gascon de d’Astros

d'Astros - L'ascolo deou Chestian idiotTôt, il écrit un catéchisme gascon en 23 leçons pour les enfants ignorants intitulé L’ascolo deou chrestian idiot. [Attention idiot veut dire à cette époque en gascon « qui n’a pas de connaissances », il ne s’agit nullement du sens de « stupide »]. Il est approuvé par les théologiens de Tolosa le 19 juillet 1644. Il avertit l’écolier :

Idiot tu qu’aprenes un coundé,
Qu’aprenes un tros de cansoun,
E mile peguessos deou moundé
Qué s’an rime n’an pas rasoun,
Digues, quit goüardara d’aprené
Aquestes mots que’t hén entené
So qu‘és de Diou é de ton ben.

Idiòt tu qu’aprenes un conde,
Qu’aprenes un tròç de cançon,
E mile peguessas deu monde
Que s’an rime n’an pas rason
Digas, qui’t guardarà d’apréner
Aquestes mòts que’t hèn enténer
Çò qu’es de Diu e de tòn ben.

Ignorant toi qui apprends un conte,
Ou un brin de chanson,
Et mille sottises du monde
Qui, si elles ont rime, n’ont pas de raison
Dis, qui t’empêchera d’apprendre
Ces mots qui te font comprendre
Ce qui est de Dieu et de ton bien.

Lou trimfe de la lengouo gascouo de d’Astros

d'Astros - Lou Trimfe de Lengouo Gascono
Lou Trimfe de Lengouo Gascono

Chef d’œuvre de d’Astros, Lou trimfe de la lengouo gascouo [Le triomphe de la langue gasconne].

Dans la première partie qu’on appelle communément Las sasous / Las sasons [les saisons], un pastou de l’Arrats / un pastor de l’Arrats [un berger de l’Arrats] esperan l’ouro d’alarga / esperant l’ora d’alargar [attendant l’heure de partir], voit les quatre saisons venir à lui et lui demander arbitrage sur laquelle est supérieure. Et chacune d’étaler ses qualités.

Dans le même esprit, suit un Playdeiat deous elomens daouant lou pastou de l’arrasts / Plaidejat deus elements davant lo pastor de l’Arrats [plaidoyer des éléments devant le berger de l’Arrats]. Ainsi Lou Houec, l’Ayre, l’Ayguo e la Térro / Lo huec, l’aire, l’aiga e la tèrra [Le feu, l’air, l’eau et la terre] exposent leurs forces.

En fait, tous ces textes exaltent la nature et l’amour – amour de Dieu, amour pour Dieu et amour humain.

La première pièce de théâtre en gascon

Le protecteur de d'Astros, Jean Louis de Nogaret de la Vlette, futur duc d'Epernon
Jean Louis de Nogaret de la Vilette, futur duc d’Epernon

De ce que nous en connaissons aujourd’hui, Jean-Géraud d’Astros serait l’auteur de la première pièce de théâtre sociale en gascon : La Mondina. En effet, il écrit une comédie dans laquelle il révèle son amour des gens et son sens social. Les pauvres y ont des excuses de se réconforter dans le vin, c’est le fruit de leurs conditions de vie difficiles. De même, l’auteur trouve plutôt moral que les riches payent pour les pauvres, en particulier les impôts. Pas si fréquent à son époque !

Il faut dire que d’Astros connait ce réconfort dans le vin : son chai est son cabinet de travail et il conseille le vin comme remède. Mais il n’est pas épicurien, plutôt, comme l’a dit Léonce Couture, un poète de la bonne humeur.

Modeste, il refuse les invitations du duc d’Epernon sous prétexte d’être mal habillé avec ses sabots et sa soutane usée. En revanche, il partage avec la population les malheurs des guerres et obtient du duc que Sent Clar soit exempté du passage des troupes, des réquisitions et des corvées.

La mort de Jean-Géraud d’Astros

Jean-Géraud d’Astros est dans la misère, il a été écarté de sa charge, on ne sait pourquoi. Il se sent vieux (53 ans), a la man empeguido de fret / la man empeguida de fred [la main engourdie de froid] en réalité quasi paralysée. Mais il déclare :

Mous membres an tan malananso
Qu’aquo n’es pas en ma pouchanso
De beü un cop dab lou bras dret.

Mos membres an tan malanança
Qu’aquò n’es pas en ma pochança
De bever un còp dab lo bras dret.

[Mes membres sont si mal en point
Qu’il n’est même plus en mon pouvoir
De boire un coup avec le bras droit]

et précise qu’il lèvera son verre du bras gauche s’il ne peut le faire du bras droit !

CygneLe 1er janvier 1647, il écrit des étrennes du nouvel an en vers. Et en avril, il écrit Lou cant deou cinné / Lo cant deu cigne [le Chant du cygne] au jeune fils du duc d’Epernon, c’est-à-dire sa dernière pièce. Pierre Bec nous offre ce très beau texte dont voici un extrait (graphie originale non présentée).

Atau canti jo, vielh e blanc coma lo cicne
E de la gaia Arrats hèu retronir lo bòrd ;
Mes d’ara ‘nlà mon cant es l’assegurat signe
Que jo m’apròchi de la mòrt.

Ainsi je chante, vieux et blanc comme le cygne,
Et de l’Arrats joyeux fais retentir le bord ;
Mais désormais mon chant est le plus sûr signe
Que je m’approche de la mort.

Le souvenir du poète d’Astros

Vieille église Dastros
Vieille église de Dastros à Saint-Clar

Le poète meurt le 9 avril 1648. Il a écrit son épitaphe (extrait du chant du cygne) :

Si ma vita, passant, t’a jamès hèit arríser,
Non plores pas ma mòrt, que nat subject non i a,
Jo’t pregui solament per mon repaus de díser
Lo Pater e l’Ave Maria.

Si ma vie, passant, t’a jamais fait rire,
Ne pleure pas ma mort, nul motif il n’y a,
Je te prie seulement pour mon repos de dire
Le Pater et l’Ave Maria.

L’église de la commune de Sent Clar s’appelle l’église de Dastros, et le square de Dastros attenant abrite son buste en bronze. À Aush, un autre buste, en pierre cette fois, trône au Jardin Ortholan.

Pour le tricentenaire de sa mort, en 1948, la mairie pose une plaque de marbre sur le vieux presbytère, lou gabinet escurit / Lo gabinet escurit [le cabinet obscur] du poète. Le 19 juin 1994, le linguiste astaracais Xavier Ravier (1930-2020) prononce un discours pour les quatre-cents ans de sa naissance.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’ascolo deou chrestian idiot, JG d’Astros, 1645
Dictionnaire de la conversation et de la lecture, tome LVIII, W. Duckett, 1845
Fêtes du tricentenaire du poète gascon JG Dastros, Bulletin de la Société archéologique historique littéraire & scientifique du Gers, M. le chanoine Charles Bourgeat, 1949




De Pau à Stockholm, l’aventure de Bernadotte

Jean-Baptiste Bernadotte est un de ces Gascons partis au loin chercher une destinée extraordinaire, sans jamais oublier ni son pays ni ses compatriotes. De Pau à Stockholm, mettons nos pas dans ceux de Jean-Baptiste.

Bernadotte, soldat du roi et de la République

Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, lieutenant au 36e régiment de ligne en 1792
Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, lieutenant au 36e régiment de ligne en 1792

Jean-Baptiste Bernadotte nait à Pau le 26 janvier 1763. Son père est avocat et lui fait faire des études au collège des Bernardins de Pau.

À la mort de son père, il s’enrôle au Régiment Royal – La Marine, le 3 septembre 1780. La République lui permet d’accéder aux grades d’officiers. Le voilà adjudant en février 1790, lieutenant en avril 1792, capitaine en juillet 1793, chef de bataillon en février 1794, chef de brigade en avril et commandant de l’armée de « Sambre et Meuse ».

Bernadotte fait merveille dans les armées de la République où il se distingue comme meneur d’hommes. Lors de la campagne de Belgique en 1794, il devient général le 29 juin à la bataille de Fleurus, général de division le 22 octobre à la bataille de Maastricht et gouverneur de la ville.

Soldat valeureux, il bat les Autrichiens à Tiening, près de Ratisbonne, le 22 août 1796 avec seulement 9 000 hommes contre 28 000. Et Bernadotte commence à se faire la réputation de prendre soin des prisonniers ennemis.

Bernadotte rencontre Bonaparte

En Janvier 1797, Bernadotte part en Italie sous les ordres de Bonaparte avec l’armée de « Sambre et Meuse ». Il se distingue dans tous les combats et devient gouverneur du Frioul. Son esprit indépendant lui vaut une certaine inimitié de Bonaparte.

Désirée Clary (1807)
Désirée Clary (1807)

Peu importe, après la paix de Campo Formio, Bernadotte devient ambassadeur à Vienne et y reste six mois. Son passage est marqué par l’affaire du drapeau tricolore qu’il arbore sur l’ambassade, dans le pays de Marie-Antoinette qui a été guillotinée à la Révolution. Inutile de dire que cela n’a pas plu.

Le 17 août 1798, Bernadotte épouse Désirée Clary qu’il a rencontrée lors de son passage en garnison à Marseille. Le 4 juillet 1799 nait Oscar leur fils unique. Bonaparte est son parrain. La sœur de Désirée Clary a épousé Joseph Bonaparte. Le voilà donc cousin de Napoléon Bonaparte.

Lors du coup d’état du 18 brumaire, il est le seul à ne pas soutenir Bonaparte par fidélité à la République. Ce dernier lui en gardera une rancune tenace.

Bernadotte Maréchal d’Empire

Lors du couronnement de Napoléon, le 18 mai 1804, Bernadotte est présent. Il figure sur le tableau du sacre portant le collier de l’empereur à côté du trône, près d’Eugène de Beauharnais. Il figure aussi à la place d’honneur dans le tableau figurant la distribution des Aigles aux régiments.

Serment de l'armée fait à l'Empereur après la distribution des aigles, 5 décembre 1804
Serment de l’armée fait à l’Empereur après la distribution des aigles, 5 décembre 1804

Napoléon passe les troupes en revue à Iéna
Napoléon passe les troupes en revue à Iéna (octobre 1806)

Bernadotte devient Maréchal d’Empire. De juin 1804 à septembre 1805, il est gouverneur du Hanovre et s’y montre un brillant administrateur.

Il participe à toutes les batailles de l’Empire. Sa valeur le fera distinguer et nommer prince de Ponte Corvo.

Après la bataille de Iéna du 14 octobre 1806, il poursuit l’armée prussienne, prend Halle et Lübeck. Dans cette ville, il fait 1 600 soldats suédois prisonniers qu’il traite convenablement et renvoie chez eux. Après le traité de Tilsitt de juin 1807, il est nommé gouverneur des villes hanséatiques et occupe le Danemark. Ses talents d’administrateur sont une nouvelle fois remarqués.

Bernadotte est nommé Prince héritier de Suède

Charles XIV Jean Prince Royal de Suède
Charles XIV Jean Prince Royal de Suède (1811)

En 1809, une révolution éclate en Suède et le roi Gustav IV est obligé de s’enfuir. Son oncle monte sur le trône sous le nom de Charles XIII mais il est sans descendance. Un prince danois est nommé par la Diète suédoise mais meurt peu après. Un nouveau prince héritier doit être nommé.

Bernadotte est à Paris. Il reçoit la visite d’un officier suédois qui avait été son prisonnier à Lübeck et lui fait part de l’état d’esprit des Suédois suite à son administration des villes hanséatiques et de son attitude envers les 1 600 prisonniers suédois. Il lui propose de se porter candidat au trône de Suède. Napoléon ne voit pas cette proposition d’un très bon œil mais se résout à le laisser partir.

Le 20 août 1810, Bernadotte est élu prince héritier au trône de Suède. Il se convertit au luthéranisme avant d’entrer en Suède. Notons que Henri III de Navarre avait fait le chemin inverse pour accéder au trône de France.

Dans le camp des coalisés

En janvier 1812, Napoléon commet l’erreur d’envahir la Poméranie suédoise. Bernadotte qui gardait toutes ses sympathies à sa patrie d’origine se voit obligé de lui déclarer la guerre.

Napoléon déclenche une violente attaque contre Bernadotte en le qualifiant de traitre. Du 17 octobre au 28 novembre, les villes sont sollicitées pour lancer des imprécations contre « le soldat déserteur ». Pau est sommée d’enlever les tableaux de Bernadotte et de le faire disparaitre des registres municipaux.

Bernadotte reprend la Poméranie, gagne plusieurs combats et participe activement à la bataille de Leipzig qui consacre la défaire de Napoléon. La seule présence de Bernadotte entraine la défection de nombreux régiments allemands qui rejoignent son armée et il est à l’origine de l’action décisive qui emporte la victoire. Il envahit le Danemark et le contraint à céder la Norvège à la Suède au traité de Kiel du 14 janvier 1814.

Il prend Liège en Belgique et y laisse son armée tandis qu’il entre seul dans Paris, en même temps que les troupes alliées le 31 mars 1814.

La bataille de Leipzig
La bataille de Leipzig (16 octobre 1813)

Il devient roi de Suède et de Norvège

Charles XIV Jean roi de Suède et Norvège (1840)
Charles XIV Jean roi de Suède et Norvège (1840)

Bernadotte n’oublie pas sa patrie et ses anciens amis. Après l’exécution du Maréchal Ney, il fait venir son fils, lui donne un emploi dans l’armée et le nomme aide de camp de son fils Oscar. Il en fait de même avec les fils de Davout et de Fouché.

Le 5 février 1818, Charles XIII meurt et Bernadotte devient roi de Suède sous le nom de Charles XIV-Jean et roi de Norvège sous le nom de Charles III. L’union des deux couronnes voulue par Bernadotte durera jusqu’en 1905. Il fait de nombreuses réformes et se serait inspiré des institutions  de son Béarn natal.

Sa femme Désirée est restée à Paris après un court séjour en Suède en janvier 1811. Elle rejoint Bernadotte en 1823 pour les fiançailles d’Oscar et de Joséphine de Leuchtenberg, fille d’Eugène de Beauharnais et de la fille du roi de Bavière. Elle ne quitte plus la Suède.

Bernadotte meurt le 18 mars 1844. Ses descendants sont toujours roi de Suède.

La Maison Bernadotte à Pau

La maison natale de Bernadotte à Pau
La maison natale de Bernadotte à Pau

Bernadotte entretient une correspondance fournie avec son frère resté à Pau. Il envoie son portrait et une collection de médailles suédoises au musée municipal de Pau et offre des vases de porphyre pour décorer le château.

Il achète la maison dans laquelle il a vu le jour, pour en faire un refuge pour les vétérans retraités. En 1935, une société se crée pour sauvegarder la maison et on y rassemble des objets ayant appartenu à Bernadotte. Après la guerre, la ville de Pau et par le gouvernement suédois rachètent la maison et les collections par moitié. On la classe Monument historique en 1953.

Les donations faites par la Suède enrichissent les collections. On peut y voir des pièces exceptionnelles comme la lettre par laquelle Napoléon autorise Bernadotte à répondre favorablement à sa nomination comme prince héritier de Suède.

Le 8 octobre 2018, à l’occasion du bicentenaire de l’accession de Bernadotte au trône de Suède, la famille royale vient à Pau inaugurer le musée Bernadotte qu’on vient de rénover. On plante un chêne au parc Beaumont, à l’emplacement du magnolia planté en 1899 par le roi Oscar II, petit-fils de Bernadotte.

Serge Clos-Versailles

écrit en orthographe nouvelle 

Références

Bernadotte, Sir Dumbar Planket Barton, éditions Payot, 1983, réédition de l’ouvrage de 1931.
Charles XIV Jean, Wikipédia
De Sceaux au Royaume de Suède, l’incroyable destinée de Jean-Baptiste Bernadotte

 




Saint Georges et Sent Jòrge

Fêté le 23 avril ou le 3 novembre, Saint-Georges est le patron de la chevalerie chrétienne et du royaume d’Angleterre. Il terrasse en général un dragon, montrant la victoire de la foi sur le démon. On l’honore aussi en Gascogne et Sent Jòrge sera un cri de guerre des Gascons.

Georges de Lydda

Icône de Saint Georges, 13e siècle
Icône de Saint Georges, 13e siècle

Né entre 275 et 280 dans une famille de noblesse grecque à Mazaca en Capadocce, il va très vite occuper de hautes fonctions : tribun commandant de régions difficiles comme la Palestine, la Syrie, l’Égypte, la Libye, puis préfet.

Parallèlement, en 303, l’empereur romain Dioclétien décide d’anéantir la chrétienté. Il ordonne de détruire les églises et de s’attaquer à leurs évêques. Georges, chrétien, ne réussissant pas à faire changer d’avis l’empereur, rend son glaive et quitte son poste de Nicomédie. Il rentre chez lui à temps pour accompagner sa mère mourante et distribue son argent aux pauvres.

Puis il retourne en Nicomédie en passant par Lydda terrorisée par des pillards perses. Il tue leur chef Nahfr d’un coup d’épée ou d’un coup de lance, capture les brigands. En échange, il a obtenu la conversion de la population locale à la foi chrétienne. Or Nahfr signifie dragon, serpent. Georges a abattu le dragon.

Arrivé en Nicomédie, l’empereur lui intime l’ordre d’arrêter ses actions pro-chrétiennes. Il refuse et détruit une tablette exigeant le culte d’Apollon. Il est arrêté, supplicié et… survit ! Alors il est décapité le , à l’âge de 22 ans. Des fidèles apporteront sa dépouille à Lydda le 3 novembre.

La légende dorée de Saint Georges

Jacques de Voragine racontera l'histoire de Saint Georges dans la Légende dorée, vers 1480.
Jacques de Voragine prêchant, détail d’une miniature du Maître de Jacques de Besançon tirée d’un manuscrit de la Légende dorée, vers 1480.

C’est au XIIIe siècle que Jacques de Voragine, archevêque de Gênes, écrit un livre intitulé La légende dorée. Là, Georges de Lydda délivre la ville de Silène (Lybie) d’un dragon qui dévore animaux et deux jeunes gens par jour, tirés au sort.  Le jour où Georges arrive, c’est la fille du roi qui a été désignée. Les habitants ayant accepté le baptême, Georges tue le dragon et sauve la belle. Il s’agit maintenant de la victoire de la foi sur le démon.

Que ce soit par les croisés ou par Jacques de Voragine, la légende de Saint Georges est populaire au moyen-âge. Les rois aragonais par exemple vont adopter Saint Georges pour la Reconquista. Il faut dire que l’église catalane ne voulait pas reconnaitre les prédications de Saint Jacques mises en avant par le royaume de León.

Cris de guerre

Saint Georges sera le cri e guerre à la bataille de Nájera
Bataille de Nájera, enluminure tirée des chroniques de Jean Froissart, BNF

Guilhem Pépin propose une étude approfondie du sujet. Il note que le cri de guerre des ducs d’Aquitaine, au XIIe siècle était probablement Aguiana ! Ce mot est confirmé par le poète normand Wace (né vers 1100) qui écrit : Peitou e Gascuinne [ount nunAquitaine (Le Poitou et la Gascogne [avaient pour nom] Aquitaine). Cri qui évoluera en Guiana !

En se rapprochant des Anglais, le cri deviendra Guiana! Sent Jòrge! ou, parfois, Sent Jòrge! Guiana! Cri confirmé dans plusieurs récits de guerre dont, par exemple, celui où le Prince Noir et ses troupes anglo-aquitaines vont battre les Franco-Castillans à la bataille de Najéra le 3 avril 1367.

Le culte de Sent Jòrge 

Retablo del Centenar de la Ploma en la Capilla de Valencia dónde tradicionalmente se realizó la primera Misa cristina
Retablo del Centenar de la Ploma

Saint Georges, tueur des pillards de Lydda, deviendra le champion de la Reconquista, à laquelle les Gascons participent. Il est le mata-moros en Espagne, ou mata-mòros en gascon, le tue-maures (matamore) en français.

Le premier tableau qui met en scène saint Georges matamore est issu d’un retable appelé Centenar de la Ploma, du nom d’une confrérie d’arbalétriers qui en passe commande (début XIVe siècle).

 

le roi Édouard III (1312-1377) développe le culte de Saint Georges
Edouard III d’Angleterre (1312-1377)

Le leader irlandais Michael Collins affirme que “Georges a été adopté comme saint patron des soldats après qu’il a été rapporté qu’il avait été vu par l’armée des Croisés à la bataille d’Antioche en 1098”. En tous cas, le roi Édouard III (1312-1377) développe le culte de Saint Georges auprès de ses sujets anglais et gascons. Ainsi, Guilhem Pépin rappelle qu’un grand nombre de Gascons vinrent pour participer au grand tournoi ouvert à tous organisé à Windsor en 1358 le jour de la fête de saint Georges (23 avril).

L’anglo-Gascogne choisit Sent Jòrge

Les Gascons du parti anglais crieront Guiana! Sent Jòrge! pendant tout la guerre de Cent Ans (1337-1453). Une guerre pendant laquelle l’enjeu entre Anglais et Français est principalement la Gascogne.

Charles VII
Charles VII

En 1442 le roi de France, Charles VII (1403-1461) mène campagne en Guyenne. Mi-octobre,  4000 Français et Gascons de Gascogne orientale, s’installent aux alentours de Saint-Loubès. Le vendredi 26 octobre 1442, Edward Hull, connétable de Bordeaux, passe en revue 400 Anglais venus en bateau avec lui et 1000 Gascons. Ils chargent par surprise le camp des Français en poussant leur cri de guerre, Guiana! Sent Jòrge! En deux heures, 800 hommes et 1000 chevaux sont tués, les autres s’enfuient, rapporte un témoin anglais alors à Bordeaux. Les chiffres sont toujours à considérer avec prudence, les vainqueurs et les vaincus comptant différemment…

L’étendard de Sent Jòrge flotte sur les châteaux qui tournaient anglais. Bordeaux remplace sa bannière par celle de Sent Jòrge au début du XVe siècle.

Les exemples dépassent les situations de combat militaire. Les Gascons anti-Français et pro union anglo-gasconne utilisent Sent Jorge! pour exprimer leurs opinions. Ainsi, les Archives départementales des Pyrénées Atlantiques gardent un document qui déclare que Pèire Gaillard, Limousin,  fut accusé en 1408 d’avoir insulté les troupes du vicomte de Limoges en criant à leur passage Guiana! Sent Jòrge!

L’alliance Duché de Gascogne – Angleterre 

Saint Georges est le cri des Bordelais pendant la guerre de la gabelle
Bordeaux au 16ème siècle

En 1548, les habitants de Bordeaux se révoltent contre la gabelle (taxe royale sur le sel) en criant Guienne! Ils prennent alors le drapeau à croix rouge sur fond blanc de Saint Georges.
En fait, on peut penser que l’Aquitaine n’a guère envie de s’allier aux Français. Peut-être trouve-t-elle à la fois plus d’autonomie et plus de richesse dans son alliance avec une Angleterre moins prédatrice ?

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Les cris de guerre Guyenne! et Saint Georges!, Guilhem Pépin, 2006, tome CXII, pages 263 – 281
Saint-Georges contre les Maures, Lidwine Linares, 2011, p17-32
Le combat de Saint-Loubès (26 octobre 1442),  Vincent Haure,  2016

 




Les fées gentilles de Gascogne

Les fées sont tellement nombreuses en Gascogne qu’on se demande comment on a pu les oublier ainsi ! Et comme lire des contes de fées est une activité agréable et créatrice, répétons après Césaire Daugé : va petit conte, va courir la Gascogne

Lisons des contes de fées, Einstein le conseille !

Le conseil d'Einstein : raconter des histoires de fées aux enfants
Le conseil d’Einstein

En janvier 1958, Elizabeth Marulis raconte dans le New Mexico Library Bulletin (p.3):

« In Denver I heard a story about a woman who was friendly with the late Dr. Einstein, surely acknowledged as an outstanding ‘pure’ scientist. She wanted her child to become a scientist, too, and asked Dr. Einstein for his suggestions for the kind of reading the child might do in his school years to prepare him for this career. To her surprise Dr. Einstein recommended ‘fairy tales and more fairy tales.’ The mother protested this frivolity and asked for a serious answer, but Dr. Einstein persisted, adding that creative imagination is the essential element in the intellectual equipment of the true scientist, and that fairy tales are the childhood stimulus of this quality!« 

Dans cette histoire (annoncée véridique) une mère s’inquiète de la façon de préparer son enfant par la lecture à devenir un scientifique. Einstein lui conseille de lui faire lire des contes de fée pour développer son esprit scientifique, argüant que l’imagination créative en est l’élément essentiel.

Les fées de Gascogne

Une fée ou dame blanche
Une dame blanche

Quelle chance ! La Gascogne possède un grand nombre d’histoires de fées ! « Les fées, Hados, nommées aussi quelquefois las Blanquettes, occupent une place distinguée dans les Mythes populaires. Des fleurs naissent sous leurs pas. » rapporte Alexandre du Mège dans sa Statistique générale des départements pyrénéens, en 1830. Plus souvent, on entendra le nom de dames blanches pour les fées qui vivent près des grottes. 

C’est vrai qu’elles sont bien gentilles les fées gasconnes (du moins certaines). Dans les Hautes-Pyrénées ou le Haut Comminges, on laisse un repas pour elles, le 31 décembre, dans une chambre à l’écart, en laissant portes et fenêtres ouvertes. Le lendemain, 1er janvier, on récupère le pain de ce repas, on le trempe dans le vin qui leur était destiné et on le partage dans la famille. On peut alors se souhaiter une bonne année en toute quiétude ! Simin Palay précise même dans le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, que la fée tient le bonheur dans la main droite et le malheur dans la main gauche.

Les demeures des fées

Félix Arnaudin - Les fées de la dune
Félix Arnaudin – Les fées de la dune

On connait d’ailleurs très bien leurs demeures que l’on ne peut toutes citées tellement elles sont nombreuses. En voici quelques unes. Dans les Landes, outre la dune qui reçoit les fées selon Félix Arnaudin, Césaire Daugé nous enseigne la grotte des Maynes à Lucbardez, ou celle de Miramont à Sensacq.

Du côté de Lourdes et Saint-Pé, les grottes sont très nombreuses. Celle du Roy, au bas du vallon de l’Arboucau, avec son lac intérieur et ses ruissèlements d’eau était appelée lou hourat de las hadesLo horat de las hadas [le trou des fées].

 

 

La grotte des fées de Louey sur les bords de l'Echez
La grotte des fées de Louey (65) sur les bords de l’Echez

Non loin de là, à Agos Vidalos, la grotte de Bours abrite trois belles fées. Lou horat deras encantades / Lo horat deras encantadas [le trou des fées] rivalise avec lou caillaou d’era encantado / Lo calhau d’era encantada [le caillou de la fée], ou avec les pierres de Balandrau vers Argelès-Gazost. La fée qui habitait lo calhau d’era encantada s’appelait simplement Dauna [Dame]. Margalide / Margalida [Marguerite], elle, était une très belle fée que l’on pouvait rencontrer dans les anciennes chaumières d’Arcizans-Avant.

On pourrait encore citer la grotte de Montmour, près d’Anla en Barousse, etc.

Les fontaines aux fées

Les fées sont souvent liées à l’eau. En fréquentant les hounts / honts [fontaines], elles leur procurent des vertus curatives. À Lau-Balagnas, la fée Margalide résidait à la hount dera Encantado, mais elle se déplaçait à la source Catibère ou à la hount det Barderou, cette dernière redonnait la virilité aux hommes. La hount dets Couloums, quant à elle, permettait aux femmes stériles d’avoir des enfants. Enfin, la hount dets Espugnauous était un lieu fréquenté des fées de la région.

De même, en vallée d’Ossau la source des fées,  résurgence des sources de Jaüt, dispense se bienfaits au pied de la Pene de Castet.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2020/10/nadau-la-hont-hadeta-nadau-cadena-oficiau.mp4

Au bòsc que i a ua hont, / Qu’ aperan hont hadeta… chante Nadau

Et d’où vient la tradition des fées ?

Las hadas ou encantadas constituent un peuple à part. Ce sont des femmes libres qui ont parfois des enfants, los hadets ou hadalhons, las hadetas ou hadòtas ou hadalhòtas. On les dit déchues de leur statut de divinités ou de femmes des dieux. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles sont souvent associées à l’eau des fontaines, des sources, des grottes. Alors que les eaux des torrents et des rivières sont les refuges des daunas d’aiga (femmes d’eau, sirènes).

Ecoutons Sèrgi Mauhourat nous parler de Las hadas (en gascon sous-titré en français)

Le conte s’est transmis jusqu’à il y a peu

Jamshid Tehrani, de l’université de Durham (UK) et Sara Graça da Silva, de l’université de Lisbonne, ont réalisé en 2016 une étude sur l’origine des contes parmi 50 peuples de langue indo-européenne. Ils montrent que ceux-ci sont probablement très anciens, du temps de la préhistoire. Ils pensent même que le conte où un homme conclut un pacte avec un être malfaisant en échange de son âme pourrait avoir 6 000 ans !

Césaire Daugé (1858-1945) a relaté justement un magnifique conte de vente d’âme au diable intitulé la tour de Pouyalé / La tor de Polayèr, un conte que l’auteur nous dit encore très vivace. En introduction de cette légende, l’auteur nous offre ces quelques vers :

Bey-ne, counde, bey-ne courre per la Gascougne
Qui, lou cap hens lou cèu, a lous pès hens la ma.
Debise à tout oustau coum la bielhe mama
Ne-t copis pas lou cot en nade baricougne.
Vèi-ne conde, vèi-ne córrer per la Gasconha
Qui, lo cap hens lo cèu, a los pès hens la mar.
Devisa a tot ostau com la vielha mamà
Ne’t còpis pas lo còth en nada bariconha.

Césaire Daugé

Va, petit conte, va courir la Gascogne
Qui a le front dans le ciel et les pieds dons la mer.
Parle à chaque foyer le langage de la vieille mère
Garde de te briser dans quelque foudrière. [traduction de l’auteur]

Las hadas de la Tor de Polayèr

Césaire Daugé nous raconte la légende du seigneur de Bénac qui habitait la tour de Pouyalèr. Un seigneur qui vend son âme au Diable. Vous pouvez le lire ici en graphie originale et en français ou en graphie classique. Le seigneur de Bénac habite une tour construite par les fées en une nuit, la même nuit que le moulin de la Gouaugue, comme le rapporte l’auteur.

Au cla de lue, las hades que-s passèben, d’un biret de man cabbat lous érs, de la tour au moulin e dou moulin à la tour, pales, truèles, tos e martets.
A l’esguit de l’aube, lous arrays dou sou que trebucaben à la tour, e lou moulin que hasè : clic-clac, clic-clac, clic-clac, coum nat moulin bastit de man d’omi.
Au clar de la lua, las hadas que’s passavan, d’un viret de man capvath los èrs, de la tor au molin e deu molin a la tor, palas, truèlas, tòs e martèths.
A l’esguit de l’auba, los arrais deu só que trebucavan a la tor, e lo molin que hasè : clic-clac, clic-clac, clic-clac, com nat molin bastit de man d’òmi.

Au clair de lune, les fées se passaient en l’air et d’un tour de main, du moulin au château et du château au moulin, pelles, truelles, auges et marteaux.
Dès le point du jour, les rayons du soleil rencontraient la tour, et le moulin faisait : clic-clac, clic-clac, clic-clac, aussi bien que n’importe quel moulin bâti de main d’homme.

C. Daugé - La Tour de Pouyalè - Escole Gastou-Fébus
C. Daugé – La Tour de Pouyalè – Escole Gastou-Fébus éditeur

Un destin méconnu

Bernard Duhourcau (1911-1993) nous conte une bien belle histoire de fée. Dans le lac d’Estaing dormait une fée. Un jeune berger lavedanais, de la famille Abadie-de-Siriex, séduit par la belle, la tire de son enchantement et l’épouse. Cette famille est liée à la mère de Jean-Baptiste Bernadotte (véridique).  De là à imaginer que la destinée fabuleuse du jeune homme est un bienfait de la fée…

Les fées du lac d'Estaing
Le lac d’Estaing

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, Simin Palay, 2020
Statistique générale des départements pyrénéens, Alexandre du Mège, 1830, tome 2, page 372
Une étude fait remonter l’origine des contes de fées à la préhistoire, Camille Cornu, 2016
Pays des Vallées des Gaves, Patrimoine oral, les légendes
Petit dictionnaire des mythologies basque et pyrénéenne, Olivier de Marliave, 1997
Guide des Pyrénées mystérieuses, Bernard Duhourcau, 1985 




Marie Robine ou Marie la Gasque, la sibylle gasconne

Si tout le monde connait Jeanne d’Arc, la prophétesse Marie Robine, appelée aussi Marie la Gasque [la Gasconne] et même Marie d’Avignon, a eu un grand renom quelques années auparavant. Elle se distingue par sa franchise envers les grands et un espoir infini dans le pardon.

Marie la Gasque, Maria la Gasca

Marie la Gasque vit un miracle sur la tombe de Pierre de Luxembourg
Pierre de Luxembourg

Elle nait dans une famille très modeste au XIVe siècle, à Essach [Héchac], petit village qui sera réuni à sa voisine Soblacausa [Soublecause], à 3 km de Madiran, et qui dépend du diocèse d’Aush. Paralysée d’un bras et d’une jambe, elle se rend à Avinhon en 1387 pour chercher sa guérison sur le tombeau du cardinal Pierre de Luxembourg qui vient de mourir (à 18 ans). Celui-ci est connu et admiré du peuple – même de Gascons pourtant loin d‘Avinhon – pour son ascétisme et surtout pour les aumônes qu’il distribue largement. Il est enterré dans le cimetière des pauvres, le cimetière Saint-Michel, et, en trois mois, 1964 miracles dont 13 résurrections sont enregistrés par l’Église !

Clément VII reconnait la guérion de Marie Robine
Clément VII

Le pape d’Avignon Clément VII reconnait la guérison miraculeuse de Marie la Gasque et lui offre une rente. Elle s’installe dans le cimetière pour rester à côté de celui à qui elle doit son bonheur.

Le successeur de Clément, Benoit XIII, réitère l’énorme rente de 60 florins d’or en 1395. Et il lui procure l’assistance d’un confesseur, Jean, et d’une servante.

Les prophéties de Marie la Gasque

Elle se met alors à prophétiser lors de douze visions qui vont du 22 février 1398 au premier novembre 1399, deux semaines avant sa mort. On les trouve rassemblées en latin dans le manuscrit de Tours (XVe siècle) même s’il est probable qu’elle parlait dans une langue d’oc. On les a publiées en 1986. Elle qui est sans instruction et ne comprend rien au latin – il est noté par exemple qu’elle ne comprend pas les paroles d’un cantique – va donner des conseils aux plus grands.

La médiéviste Madeleine Jeay rapporte dans Le petit peuple dans l’occident médiéval : Lors de sa première vision, elle expose au roi un projet de réforme politique basé sur l’assistance sociale, l’enseignement et la défense de l’Église ! (…) Que le roi fonde dans chaque diocèse trois maisons ou collèges,  l’un pour les indigents et les vieillards qui ne sont plus en mesure de travailler, un autre pour les étudiants nécessiteux afin qu’ils étudient et contribuent à l’élévation de la foi en instruisant les ignorants. Le troisième sera pour la défense de l’Église contre les ennemis de la foi.

Le ton des visions de La Gasque

Les textes de prophétie de Marie Robine sont d’une grande clarté, d’un style direct et pleins de bon sens. Ils témoignent aussi d’un grand sens du pardon et d’une préoccupation pour le salut.

Les douze visions sont exposés comme des pièces de théâtre avec des décors précis, des personnages qui dialoguent. Par exemple, Jésus répond ici à sa mère qui intervient pour les hommes : « Mère, il y a cinq-cents ans que je te vois et t’écoute faire tes pétitions. Je vais leur donner une durée déterminée pour leur sentence. »

Marie dialogue aussi en direct avec les êtres divins.  Ici avec Jésus :
As-tu bu et mangé aujourd’hui, Marie ?
— Tu sais bien que non.
— Crois-tu que je peux te montrer mes secrets avant de manger et après ?
— Tu sais bien que je n’ai jamais douté.

Dans ces dialogues, Marie montre de la familiarité avec ses interlocuteurs, et parle sans crainte comme quand elle dit à Jésus : Tu agis comme les enfants qui construisent de belles maisons de terre pour ensuite les détruire.

Marie la Gasque annonce Jeanne d’Arc

Représentation de Jeanne d'Arc, en marge d'un registre par Clément de Fauquembergue le 10 mai 1429
Représentation de Jeanne d’Arc, en marge d’un registre par Clément de Fauquembergue le 10 mai 1429

Un certain Jean Érault, docteur en théologie, parle, lors des interrogatoires de Poitiers de 1429, de la prophétie de Marie qu’il appelle Marie d’Avignon. Celle-ci serait venue trouver le roi de France pour lui annoncer qu’elle avait vu quantité d’armes dans sa vision, des armes qu’une vierge porterait après elle. Ce témoignage aurait convaincu Érault de la mission de Jeanne d’Arc. Plus tard,  l’avocat Jean Barbin, au procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc, rappelle cette déposition. Légende ? En tous cas, cette vision n’est pas dans le manuscrit de Tours.

Instrument politique ?

Marie d'Avignon va à la cour de Charles VI pour le convaincre de reconnaître l'anti-pape d'Avignon
Charles VI

Dès avril 1398, le pape d’Avinhon et la reine de Sicile poussent Marie Robine à aller voir le roi Charles VI à Paris. Nous sommes en plein schisme, cette rupture dès 1378 qui a entrainé l’élection de deux papes, l’un à Rome, l’autre à Avinhon. Leur objectif est de convaincre le roi de garder son obédience au pape d’Avinhon. Prudemment, le roi organise un débat contradictoire en réunissant six partisans et six adversaires de Benoit XIII. Cette assemblée refuse de faire entrer la prophétesse, et prend la décision de ne pas reconnaitre le pape d’Avinhon.

Benoit XIII
Benoit XIII

À son retour en Provence en mars 1399, Benoit XIII refuse de recevoir Marie qui comprend qu’on l’a instrumentalisée. Il faut dire que les troubles liés au grand schisme éloignaient le peuple qui cherchait des images et des emblèmes simples et forts. La guérison et les visions de Marie la Gasque étaient arrivées à point nommé pour conforter ceux qu’on appellera les antipapes.

Le pardon et l’Église des justes

Marie, femme simple, est pleine de sincérité, elle a confiance en l’Église. Mais elle prend peu à peu conscience des jeux de pouvoir des institutions politiques et ecclésiastiques. Et elle va s’en prendre à ceux qui l’ont corrompue. Dans ses dernières visions, Marie dénonce le roi et l’Église.

Le 12 mai 1399, dans sa huitième vision, elle dit à Clément VII qui lui apparait. Tu m’as déçue pendant ta vie, tu peux donc me décevoir encore.

La dernière montre l’espoir qu’à cette période de calamités fasse suite un renouveau de l’Église. Et, par ses convictions, elle ne peut imaginer la damnation éternelle. Les saints en procession autour du trone de la Trinité reçoivent des glaives pour le Jugement dernier. Mais Saint Martin arrête les peines pendant un jour. Il permet aux âmes de prier pour les viatores, ceux qui sont sur terre. Ils seront condamnés à poursuivre leur purgatoire. Alors que le roi sera déposé pour n’avoir rien voulu faire en faveur de l’unité de l’Église.

Le jugement dernier par Michel-Ange (extrait)
Le jugement dernier par Michel-Ange (extrait)

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Livre des Révélations de Marie Robine, folios 115-128 du manuscrit 520 de la bibliothèque municipale de Tours.
Marie Robine et Constance de Rabastens : humbles femmes du peuple, guides de princes et de papes,  Madeleine Jeay, 2002
Le Livre des Révélations de Marie Robine, Mathiew Tobin, 1986
Procès de réhabilitation, déposition de Jean Barbin




Saint-Domingue, eldorado des Gascons

Saint-Domingue, partie ouest de l’ile d’Hispaniola est française depuis 1697. Elle donnera naissance à la République d’Haïti en 1804. Les Gascons émigrent si nombreux dans le centre de la colonie qu’on appelle cette région la Petite Gascogne.

Les boucaniers de Saint-Domingue

Deux cartes non datées de l'Île de Santo Domingo donnant la répartition de l'île entre la colonie française et la colonie espagnole
Deux cartes non datées de l’Île de Santo Domingo donnant deux répartitions assez différentes de l’île entre la colonie française de Saint-Domingue et la colonie espagnole. La carte de droite montre une frontière assez proche de la frontière actuelle entre Haïti et la République Dominicaine (voir carte ci-dessous).

Saint-Domingue, eldorado des Gascons - Michel le Basque - image d'une collection de Allen & Ginter Cigarettes (1888)
Michel le Basque – collection d’images pour Allen & Ginter Cigarettes (vers 1888)

En 1630, les Français s’établissent sur la partie ouest de l’ile Hispaniola, appelée aussi Santo Domingo, alors sous domination espagnole. Ce sont surtout des boucaniers. Ils tiennent leur nom du fait qu’ils boucanent leur viande à la manière indigène (séchée et fumée). Le terme est resté dans la langue française dans le sens de tapage, vacarme. De même, il donne en languedocien et en provençal bocan.

L’ile de la Tortue et l’ile de la Vache situées près des côtes de Saint-Domingue sont des repaires de boucaniers. Un des plus célèbres est Michel Etchegorria, dit Le Basque, de Saint Jean de Luz. Ils s’approvisionnent sur l’ile de Saint-Domingue et fondent des établissements côtiers, dont Cap Français en 1670 qui devient Port au Prince.

Haïti et la République Dominicaine aujourd'hui
Haïti et la République Dominicaine aujourd’hui

En 1664, le territoire occupé par les boucaniers devient une colonie française. Le traité de Ryswick de 1697 reconnait à la France la possession du tiers occidental de l’ile (le futur Haïti).

 

Premier gouverneur de Saint-Domingue, Jean-Baptiste du Casse,

Saint-Domingue, eldorado des Gascons - Jean-Baptiste du Casse, (vers 1700), d'après Hyacinthe Rigaud
Jean-Baptiste du Casse (vers 1700), d’après Hyacinthe Rigaud

Jean-Baptiste Ducasse (1650-1715) est un Gascon né à Pau vers 1650. Après de brillants états de service dans la marine royale, il finit sa carrière comme Lieutenant-général des armées navales, c’est-à-dire au plus haut grade de la marine.

Il est gouverneur de Saint-Domingue de 1691 à 1703 et développe la colonie. Il établit les boucaniers de l’ile de la Tortue sur des terres agricoles, ramène l’ordre et renforce ses défenses face aux appétits des Espagnols, des Anglais et des Hollandais qu’il combat dans les Caraïbes.

En 1694, il organise une expédition sur la Jamaïque et en ramène les installations de 50 sucreries qui seront le départ de l’industrie sucrière de Saint-Domingue.

Jean-Baptiste Ducasse encourage l’émigration des Gascons à Saint-Domingue à partir du port de Bordeaux.

Les Gascons à Saint-Domingue

Les Gascons arrivent nombreux à Saint-Domingue à partir de 1763. Ils se regroupent par origine. A La Marmelade, on retrouve des Barbé, Baradat, Cappé, Carrère, Peyrigué-Lalanne, tous originaires de Labatut Rivière Basse en Bigorre. Dans la partie centrale de Saint-Domingue, un canton s’appelle la Petite Gascogne.

Moulin à sucre
Moulin à sucre

Pierre Davezac de Castéra (1721-1781) est Tarbais. Il acquiert l’indigoterie de Macaya à Aquin, au sud de Saint-Domingue. Il y amène l’eau, fertilise toute la plaine et crée des moulins. Son petit-fils Armand Davezac de Castéra-Macaya de Bagnères de Bigorre entre en 1886 à l’Académie des Inscriptions et Belles lettres. Les Bigourdans Laurent Soulé et Bernard Lassus fondent le collège royal de Saint-Domingue.

Saint-Domingue - Coupe d'une sucrerie à Bas-Limbé
Saint-Domingue – Coupe d’une sucrerie

Les Gascons possèdent 70 % des habitations (plantations) et développent l’économie de Saint-Domingue. En 1789, Saint-Domingue assure 40% de la production mondiale de sucre et 60% de celle du café. Près de 1 500 navires y accostent chaque année. Elle compte 8 000 habitations, dont 793 sucreries, 3 150 indigoteries, 789 cotonneries, 3 117 caféières et 50 cacaoyères.

La révolte de 1791 à Saint-Domingue

La Révolution française de 1789 amène de nouvelles idées d’égalité et de liberté. Une révolte éclate en aout 1791 à Saint-Domingue. Près de 1 000 colons sont massacrés et leurs habitations incendiées. En 1793, la liberté des esclaves est proclamée et la Convention l’étend à toutes les colonies le 4 février 1794.

Toussaint Louverture
Toussaint Louverture (wikimedia commons)

Toussaint de Bréda ou Toussaint Louverture réunit 20 000 hommes et s’oppose aux Anglais et aux Espagnols qui tentent de prendre Saint-Domingue. Il était né dans l’habitation de Bréda qui appartenait au comte Louis Pantaléon de Noé.

Nommé général en 1796, il étend son autorité à toute l’ile et remet l’économie en marche en rappelant les anciens colons.

Il fait adopter la 1ère constitution de Saint-Domingue en 1801. Bonaparte envoie le général Leclerc avec 30 000 hommes. Toussaint Louverture est fait prisonnier et envoyé dans le Jura où il meurt en 1803.

En 1802, une nouvelle révolte conduit à un nouveau massacre de colons, à la défaite des Français à la bataille de Vertières et à leur évacuation de l’ile. Saint-Domingue devient Haïti et la république est proclamée le 1er janvier 1804.

Saint-Domingue est marquée par les Gascons

Les Gascons rescapés de Saint-Domingue émigrent dans les Antilles ou aux États-Unis. Ceux qui n’ont pas de biens rentrent en France et espèrent une indemnisation qui est dérisoire. Elle correspond à 1/10e de la valeur des habitations.

Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, conserve de nombreux toponymes gascons : Courjoles, Labarrère, Labadie, Carrère, Dupoey, Darrac, Gaye, Duplaa, Garat, Laborde, Marsan, Navarre, etc. Une rivière haïtienne porte encore le nom de Gascogne.

Deux présidents haïtiens d'origine gasconne
Deux présidents haïtiens d’origine gasconne : Sylvain Salnave (1826-1870) et Philippe Sudré-Dartiguenave 1862-1926)

Des présidents haïtiens sont d’origine gasconne : Sylvain Salnave (de 1867 à 1870), Philippe Sudré-Dartiguenave (de 1915 à 1922), etc.

Les deux premiers maires de Port-au-Prince sont Michel-Joseph Leremboure né à Saint Jean de Luz et Bernard Borgella de Pensié d’origine béarnaise qui est l’auteur de la constitution de Toussaint Louverture.

Projet financé par les Nations Unies pour l'Organisation des Paysans de Gascogne (Haïti)
Projet de pisciculture financé par les Nations Unies pour l’Organisation des Paysans de Gascogne (Haïti)

Il existe même une Organisation des Paysans de Gascogne (section de la commune de Mirebalais) financée par les Nations Unies pour la réhabilitation de canaux d’irrigation et la création de piscicultures pour augmenter le revenu des paysans.

 

Serge Clos-Versaille

Références

Un grand seigneur et ses esclaves – Le comte de Noé entre Antilles et Gascogne, Jean-Louis Donnadieu, Presses universitaires du Mirail, 2009
L’Eldorado des Aquitains. Gascons, basques et Béarnais aux Iles d’Amérique (XVIIe-XVIIIe siècles), Jacques de Cauna. Atlantica, Biarritz, 1998
Les Bigourdans à Saint-Domingue au XVIII° siècle, R. Massio, Les Annales du Midi, Tome 64, N°18, 1952. pp. 151-158
 » Bigourdans et gens de Rivière-Basse et de Magnoac à Saint-Domingue au XVIIIème siècle « , Bulletin de la société académique des Hautes-Pyrénées
Notes supplémentaires sur le comte de Noé dans Bulletin de la société archéologique du Gers
, 4e trimestre 1978.