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Les vacants au pays des Lugues

Le canton de Houeillès, situé en Lot et Garonne, fait partie de la grande Lande. C’est l’ancien pays des Lugues. Au XIXe siècle, il est l’objet de procès au sujet de la propriété et de l’utilisation des vacants.

Qu’est-ce qu’un vacant ?

Au Moyen-âge, la propriété féodale repose sur le principe de « nulle terre sans seigneur ». Bien sûr, il y a des terres franches qui ne dépendent d’aucun seigneur : les alleux mais ils sont minoritaires.

Félix Arnaudin - Coupeuses de bruyère
Félix Arnaudin – Coupeuses de brana [bruyère]

En outre, le seigneur propriétaire dispose d’une réserve, c’est à dire une partie de son domaine qu’il exploite ou fait exploiter pour les besoins de sa famille. Et des tenanciers prennent le reste de son domaine en payant un cens annuel pour la maison et les terres cédées.

Cette cession se fait sous la forme d’un bail à fief qui est une sorte d’emphytéose puisque le bénéficiaire, moyennant le paiement annuel du cens, peut transmettre le bien cédé à ses héritiers ou le vendre. Ainsi, le seigneur ne peut récupérer son bien que dans le cas où le bénéficiaire n’a pas d’hérédité, en cas de délaissement (le bénéficiaire abandonne la terre pour s’installer ailleurs) ou en cas de vente. Dans ce cas, le seigneur peut exercer son droit de prélation qui consiste à annuler la vente à son profit, moyennant l’indemnisation des parties (prix de la vente, frais de notaire, frais d’enregistrement).

En fait, seules les terres exploitables sont cédées. Dans le secteur de Houeillès, beaucoup de terres sont inadaptées à la culture : marais et landes. Personne n’en veut. Finalement, elles bénéficient à tout le monde pour faire paitre les troupeaux, couper la toja [ajoncs] ou la brana [bruyère], recueillir l’arrosia [résine]. Ces terres sont les vacants.

Qui est propriétaire des vacants ?

Les possessions des Albret en 1380
Les possessions des Albret en 1380

Même si aucun particulier ne les exploite, les vacants appartiennent au seigneur qui n’en tire qu’un petit bénéfice par le droit de coupe, par exemple.

Et dans le secteur de Houeillès, le seigneur est le sire d’Albret. Profitant de la guerre franco-anglaise en Aquitaine, les sires d’Albret constituent un important domaine, certes éclaté en plusieurs entités, qui devient un duché en 1550.

Par mariage, le domaine des Albret rejoint celui des rois de Navarre. Puis, Henri III de Navarre devient roi sous le nom de Henri IV et, comme le veut la tradition, il réunit ses domaines à la couronne en 1607.

Voilà le roi de France propriétaire du duché d’Albret. Puis, pour des raisons politiques, Louis XIV échange les principautés de Sedan et de Raucourt contre le duché d’Albret en 1651. Ainsi, le nouveau propriétaire est le duc de Bouillon. Mais cet acte concernant les domaines du roi n’est pas enregistré selon les formes.

Plus tard, la Révolution de 1789 met fin aux droits féodaux. Il faut plusieurs décrets entre 1790 et 1793 pour les liquider. Concernant le duché d’Albret, l’échange de 1651 n’ayant pas été enregistré dans les formes, il est tout simplement annulé.

De plus, une contribution foncière (c’est la taxe foncière que nous connaissons encore aujourd’hui) remplace les droits seigneuriaux. Et chaque commune rédige un état des propriétaires et des contributions à payer.

Mais, qu’en est-il des vacants, soumis à la contribution foncière, et que personne ne veut payer parce qu’il n’y a pas de propriétaire avéré comme pour les terres cultivables ? En effet, pourquoi payer pour des terres qui ne rapportent rien ?

Un premier procès concernant les vacants

Félix Arnaudin - Labours et Semailles 1893 - les vacants
Félix Arnaudin – Labours et Semailles 1893

Si les vacants ne sont à personne, tout le monde en profite à bon compte.

Or, l’administration des Domaines récupère les biens confisqués à la Révolution. Et les vacants ne trouvent pas preneurs à la vente. Même si quelques personnes essaient d’en acheter à bon compte, ils doivent faire face aux autres qui s’y opposent car ils perdent le bénéfice de leur utilisation.

Dans ce contexte tendu, la princesse de Rohan, héritière du duc de Bouillon, veut reprendre les domaines non vendus. En 1822, elle intente un procès contre le maire de Pindères au sujet de trois parcelles de vacants en pinhadar [plantés de pins].

La riposte s’organise et les propriétaires du pays des Lugues se réunissent à Houeillès. Alors, ils décident que si un vacant est revendiqué par les héritiers du duc de Bouillon, tous les propriétaires mettraient leur troupeau à pacager sur la parcelle et à y couper la toja pour empêcher la jouissance du vacant. De plus, ils diffusent un mémoire imprimé à toutes les communes, portant les arguments de défense.

Et, en 1824, le tribunal de Nérac donne raison à la commune de Pindères.

Houeillès (Carte Cassini 18e siècle) l- es vacants objets de procès
Houeillès (Carte Cassini 18e siècle)

Les procès se multiplient

Houeillès-église fortifiée
Houeillès-l’église fortifiée

Cependant, la princesse de Rohan revendique deux métairies au sud de Houeillès. Mais elle est déboutée et fait appel. Enfin, le tribunal d’Agen lui donne raison.

La princesse assigne alors les maires des communes de Saint Martin de Curton, Durance, Boussès, Lubans, allons, Sauméjan et Houeillès afin qu’ils délaissent les vacants de leur commune. Et, en 1826, la cour de Nérac donne raison à la princesse de Rohan. L’appel des maires est rejeté.

Alors, la princesse de Rohan continue : en 1827,  elle assigne le maire de Durance pour la possession de deux tours. Mais, cette fois, elle est déboutée. En même temps, elle engage des actions contre Tartas et plusieurs communes voisines, ainsi que contre Labrit et deux autres communes qui faisaient aussi partie du duché d’Albret.

Le dénouement des affaires

Félix Arnaudin
Félix Arnaudin

Si la cour d’appel d’Agen donne raison à la princesse de Rohan contre les communes de Saint Martin de Curton et de Pindères, c’est sous réserve de l’usage des vacants par les habitants.

En effet, l’usage doit être immémorial ou de plus de quarante ans selon le nouveau code civil. Encore faut-il le prouver ! Ainsi, le tribunal de Nérac et la cour d’appel d’Agen demandent aux communes de fournir les preuves. C’est une première victoire pour les communes.

Des procès à rebondissement

Georges-Eugène Haussmann vers 1860 (1809 - 1891) prend parti dans le procès des vacants
Georges-Eugène Haussmann vers 1860 (1809-1891)

Enquêtes et contre-enquêtes se succèdent. Les communes trouvent des témoins parmi leurs habitants. La princesse de Rohan prend soin d’en prendre parmi les « étrangers ». Patatras ! les témoins des deux parties vont dans le même sens. Et les communes gardent leurs droits de jouissance des vacants.

Si les cours d’appel de Pau (affaire de Tartas) et de Mont de Marsan (affaire de Labrit) donnent raison aux communes, celle d’Agen donne raison à la princesse de Rohan. Aucune commune perdante ne se pourvoit en Cassation. On y voit l’influence du sous-préfet de Nérac qui n’est autre que le baron Haussman. Et puis, les communes demandent des secours pour payer les procès mais ne reçoivent rien.

Ainsi, les procès durent depuis 10 ans et la princesse de Rohan vend ses domaines en 1836, soit 10 000 hectares de vacants dont elle a retrouvé la propriété et 8 550 hectares en cours de procédure.

Félix Arnaudin - Attelage de boeufs
Félix Arnaudin – Attelage de boeufs

Toutefois, les nouveaux propriétaires poursuivent les actions mais changent de tactique. Ils n’attaquent plus les communes mais citent à comparaitre des particuliers utilisateurs de vacants et les forcent à les leur restituer par voie de composition. Ainsi, ils obtiennent ainsi plus de 80 hectares. Mais, un comité consultatif de défense contre les envahissements des concessionnaires des héritiers du duc de Bouillon se constitue à Nérac. Comme en 1822, les vacants en litige sont aussitôt envahis par les troupeaux, on y coupe la toja et on met le feu au pinhadar.

Enfin, la cour d’appel d’Agen donne tort aux utilisateurs des vacants. Pour apaiser la situation, les parties cherchent des compromis. Pourtant, c’est bien la fin des vacants.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

La querelle des vacants en Aquitaine, Gilbert Bourras, J&D éditions, 1995.
La querelle des vacants en Aquitaine, Annales de démographie historique, Françoise de Noirfontaine, 1996, pp 449-450
La querelle des vacants en Aquitaine, Histoire et Sociétés Rurales, Jean-Baptiste Capit, 1996, pp 291-292




Le Missel de Jean de Foix

La Gascogne a produit de magnifiques manuscrits enluminés, comme le Beatus de Saint-Sever rédigé au XIe siècle. Plus près de nous, le Missel de Jean de Foix a été réalisé au XVe siècle.

Mathieu de Foix-Comminges 

Mathieu de Foix-Comminges
Mathieu de Foix-Comminges

Mathieu de Foix-Comminges est le frère de Jean de Grailly. Leur père, Archambaud de Grailly, récupère la succession de Gaston Febus. En 1419, Mathieu de Foix épouse Marguerite de Comminges et devient ainsi comte de Comminges jusqu’en 1449. Néanmoins, quelques mois après son mariage, il fait enfermer Marguerite qui mourra prisonnière. À sa mort, Marguerite lègue le comté de Comminges au roi de France.

Mathieu de Foix et Marguerite n’ont pas d’enfants. Cependant, Mathieu de Foix a un fils illégitime, Jean-Baptiste, surnommé « le bâtard de Grailly » qui sera légitimé peu avant sa mort, en 1498.

Jean de Foix, évêque de Comminges

 Armoiries de Jean de Foix - Liénard de Lachieze - Missel romain
Armoiries de Jean de Foix – Liénard de Lachieze – Missel romain

Ce Jean-Baptiste de Foix devient évêque de Dax de 1459 à 1466, puis évêque de Comminges jusqu’à sa mort en 1501. Bâtisseur, il agrandit le palais épiscopal d’Alan pour en faire une résidence au gout de l’époque.

De plus, Jean-Baptiste de Foix est amateur de livres. Aussi, il fait rédiger un Missel, aujourd’hui à la Bibliothèque nationale. Le Missel est terminé en 1492 ; il est l’œuvre du maitre enlumineur Liénard de Lachieze.

Qu’est-ce qu’un Missel ?

Missel de Jean de Foix - Lachieze
Missel de Jean de Foix – Lachieze

Depuis le VIIIe siècle, un Missel est un livre qui regroupe les textes des lectures, des chants et des prières qui constituent la liturgie de la messe pour tous les jours de l’année. Ainsi, il y a le Missel d’autel destiné au prêtre et le Missel paroissien, plus petit, destiné aux fidèles.

Il est organisé en plusieurs parties en fonction de l’année liturgique et des fêtes chrétiennes (Avent, Noël, Carême, etc.).

En outre, chaque diocèse a son propre Missel. Il relève d’une pratique identitaire par la réunion des rites particuliers à chaque diocèse. Et son usage se généralise entre le XIIIe et le XVe siècle.

Pie V - Bartolomeo Passarotti
Pie V – Bartolomeo Passarotti

Bien sûr, les ordres religieux les plus anciens, comme les Chartreux, les Dominicains, les Cisterciens, les prémontrés ou les Carmélites ont leur propre Missel.

Pourtant, l’édition imprimée du Missel de 1474, très largement diffusée, rend populaire la liturgie du diocèse de Rome. De plus, après le Concile de Trente, le pape Pie V rend obligatoire, en 1570, l’utilisation du Missel romain dans toute l’Église latine.

Depuis, plusieurs éditions ont amené des évolutions dans la liturgie.

Liénard de Lachieze, maitre enlumineur

_Amedeo_IX de Savoie par Antoine_de_Lohny
_Amedeo IX de Savoie par Antoine_de_Lohny

On pense que Liénard de Lachieze est d’origine limousine. On lui attribue des manuscrits réalisés à Poitiers entre 1475 et 1485. Il exerce ensuite son art à Toulouse entre 1490 et 1501.

Il s’inspire du travail d’Antoine de Lonhy qui a réalisé les fresques de l’église de la Dalbade que l’on peut encore admirer au Musée des Augustins à Toulouse. Durant son bref passage à Toulouse (à partir de 1453), il réalise aussi les vitraux de Saint-Sernin, aujourd’hui perdus.

Liénard de Lachieze réalise des enluminures dans Les Annales de Toulouse pour les Capitouls des années 1498 à 1501. C’est à partir de l’analyse de ces enluminures et de celles du Missel de Jean-Baptiste de Foix que l’on a pu lui attribuer la réalisation du Missel.

Liénard de Lachieze - Missel romain - Annonciation-2
Liénard de Lachieze – Missel romain – Annonciation

Le grand maitre enlumineur a travaillé pour Jean de Foix et pour Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix, de 1493 à 1537. En particulier, il a introduit dans l’enluminure toulousaine les éléments ornementaux de la Renaissance : peintures de temples à l’antique et d’arcs de triomphe, bordures parsemées d’oiseaux fantastiques et de sentences morales inscrites dans des bandes de parchemins.

On lui attribue plusieurs œuvres aujourd’hui conservées à la Bibliothèque nationale, à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, à celles de Poitiers, de Cambridge, de Saint-Pétersbourg, de Melbourne et dans des collections privées.

La Bibliothèque municipale de Toulouse a acquis des fragments isolés d’un Livre d’heures.

Le Missel de Jean-Baptiste de Foix

Page enluminée
Page enluminée

Le Missel de Jean de Foix est un bel ouvrage richement décoré. Outre les éléments de la liturgie et du chant, il comporte un calendrier des douze mois de l’année avec des scènes religieuses et pastorales. Et chaque mois est associé à un signe du zodiaque.

Jean-Baptiste de Foix s’est-il fait représenter dans son Missel ? Tout porte à le croire tant sont nombreux les portraits d’un évêque.

Parcourons quelques pages.

 

 

Les armes de Jean de Foix portées par deux vaches / S'est-il représenté dans cette scène ?
A gauche, les armes de Jean-Baptiste de Foix portées par deux vaches / Dans cette scène de droite, Jean de Foix s’est-il représenté ?

Le mois de juillet. Des scènes bibliques sur la droite. En bas la représentation des moissions et du Lion, signe du Zodiaque
Le mois de juillet. Des scènes bibliques sur la droite. En bas la représentation des moissions et du Lion, signe du Zodiaque

Et, afin que nul n’ignore qu’il est le commanditaire du Missel, Jean-Baptiste de Foix a parsemé le Missel de représentations, toutes différentes, de ses armes et de celles de son diocèse.

Le palais épiscopal d’Alan

Palais des évêques de Comminges, résidence de Jean de Foix, à Alan (31)
Palais des évêques de Comminges à Alan (31)

Jean-Baptiste de Foix aménage, à Alan, en Comminges, une résidence fastueuse au gout de l’époque.

En fait, les Hospitaliers de Saint-Jean  habitent le lieu au XIIe siècle. Plusieurs évêques y font des travaux d’agrandissement mais c’est bien Jean-Baptiste de Foix qui le transforme en véritable palais épiscopal.

Peu à peu, un village se constitue avec de belles maisons des notables de l’entourage des évêques de Comminges.

Au dessus de la porte d’entrée, une vache représente les armes de la Maison de Foix.

La vache du Palais des Evêques de Comminges
La vache du Palais des Evêques de Comminges

Abandonné à la Révolution et vendu comme bien national, le palais de Jean-Baptiste de Foix est voué à la ruine. Heureusement, des travaux de restauration débutent en 1969. Enfin, ses actuels propriétaires, les photographes Mayotte Magnus et son mari Yuri Lewinski, le rachètent en 1998, le restaurent et l’ouvrent à la visite.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le Missel de Jean de Foix à la fin du XVe siècle, Revue de l’Art, juin 2017, Aurélia Cohendy, p 7-18
Alan, le village et le château
Le palais des évêques du Comminges
Où doit paître la vache d’Alan, L’Illustration, 28 octobre 1920




La pomme de terre

Si la pomme de terre est devenue un légume de consommation courante, sa culture ne s‘est développée que tardivement en Gascogne. Bien souvent, elle servait de nourriture aux animaux.

Le long voyage de la pomme de terre

Pomme de terre (Solanum tuberosum L)
Pomme de terre (Solanum tuberosum L)

La pomme de terre vient du Pérou où elle est cultivée par les Incas. Avec le maïs, elle constitue là-bas la base de l’alimentation.

Les conquistadors ramènent la pomme de terre en Espagne et l’appellent turma [truffe] ou plus tard papa et enfin patata. Petit à petit, elle voyage d’un pays à l’autre. Puis, la trufa (nom dans certaines contrées gasconnes) ou « truffe de terre » arrive en France, par le pays basque, vers 1620 et sert à la nourriture des animaux. Par ailleurs, un moine franciscain la ramène d’Espagne et introduit sa culture dans le Vivarais.

Olivier de Serres (1539 - 1619)
Olivier de Serres (1539-1619)

Dans son Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, l’agronome Olivier de Serres (1539-1619) la nomme « Cartoufle ».

Au début, la pomme de terre suscite la méfiance. D’ailleurs, en 1630, le Parlement de Dole l’interdit car elle serait vectrice de la lèpre. Et, en 1748, le Parlement de Paris interdit sa culture car on la soupçonne d’apporter la peste.

 

 

Dumont - Portrait de Antoine Parmentier (1737 - 1813)
Dumont – Portrait de Antoine Parmentier (1737-1813)

Heureusement, Antoine Parmentier (1737-1813) rend la pomme de terre populaire auprès d’une population régulièrement touchée par la famine. Pharmacien militaire, il participe à la guerre de Sept ans. Puis, prisonnier des Prussiens, il découvre les vertus de la pomme qui sert à la nourriture des prisonniers : « Nos soldats ont considérablement mangé de pommes de terre dans la dernière guerre ; ils en ont même fait excès, sans avoir été incommodés ; elles ont été ma seule ressource pendant plus de quinze jours et je n’en fus ni fatigué, ni indisposé ».

La ruse de Parmentier

La France est touchée par la famine en 1769 et 1770. L’Académie des sciences de Besançon lance un concours : « Indiquez les végétaux qui pourraient suppléer en cas de disette à ceux que l’on emploie communément à la nourriture des hommes et quelle en devrait être la préparation ». Et Parmentier reçoit le premier prix pour son mémoire consacré à la pomme de terre !

Duplessis - Portrait de couronnement de Louis XVI
Duplessis – Portrait de couronnement de Louis XVI

Enfin, en 1772, la faculté de médecine de Paris déclare la pomme de terre sans danger et lève l’interdiction de sa culture de 1748.

Selon la légende, le roi Louis XVI aurait mis des terres à la disposition de l’Académie d’Agriculture de Paris pour cultiver la pomme de terre. Les cultures sont gardées le jour, mais pas la nuit. Ainsi, cela suscite la curiosité de la population et les tubercules sont volés pendant la nuit, ce qui contribue à la diffusion de la culture de la pomme de terre.

En tous cas, le roi porte des fleurs de pommes de terre à la boutonnière et félicite Parmentier. « La France vous remerciera un jour d’avoir inventé le pain des pauvres » lui dit-il.

Toutefois, la pomme de terre ne reste qu’une culture d’appoint dans les jardins. Mais les famines de 1816 et 1817 vont généraliser sa culture.

Parmentier présentant une pomme de terre au roi Louis XVI lors de sa visite dans la plaine des Sablons (gravure américaine du XIX e siècle)
Parmentier présentant une fleur de pomme de terre au roi Louis XVI lors de sa visite dans la plaine des Sablons (gravure américaine du XIX e siècle)

Un lent développement de la pomme de terre en Gascogne

Graincourt - Turgot (1727 - 1781)
Graincourt – Turgot (1727-1781)

Turgot (1727-1781) est Intendant du Limousin et y implante la culture de la pomme de terre qui contribue à atténuer la disette de 1770. Alexis-François-Joseph de Gourgues, Intendant de Montauban en fait autant dans sa généralité. De même, elle est signalée en pays de Foix en 1773 et à Pamiers en 1778.

Pourtant, la pomme de terre arrive tardivement en Gascogne. Elle apparait en Comminges en 1780 où elle devient vite la principale ressource alimentaire des habitants. En Couserans, elle couvre 33 % des surfaces agricoles sous le 1er Empire, ce qui fait dire au préfet de l’Ariège qu’elle est devenue « l’unique aliment des gens de la montagne ».

Mais on dédaigne la pomme de terre dans les zones de culture du maïs. Dans certains districts de montagne, comme celui de Bagnères de Bigorre, elle est encore inconnue en 1793. En Béarn, elle sert surtout à l’alimentation des animaux jusqu’en 1817.

D’ailleurs, au début du XIXe, elle couvre 2 685 ha dans les Basses Pyrénées, 5 569 ha dans les Hautes-Pyrénées, 20 000 ha en Ariège.

En gascon, la pomme de terre a plusieurs noms : Trufa, Turra, Mandòrra, Tomata, Patana, Patata, Pataca ou encore Poma de tèrra.

 

J-F Millet - La récolte de pommes de terre (1855)
J-F Millet – La récolte de pommes de terre (1855)

La crise de la pomme de terre en 1845 en Couserans

Hélas, en 1845, une maladie ravage les cultures de pommes de terre en Couserans. La semence pourrit dans le sol et au moment de la récolte, les pommes de terre entassées se gâtent. Les 4/5e de la récolte sont perdus. L’année suivante, la récolte se trouve encore amputée des 3/5e. Or, elle est devenue le principal aliment des populations en zone de montagne.

Dans le canton de Saint-Lizier, « la récolte est nulle ». On estime le déficit à 1 300 000 hl sur le département.

Des risques de révolte

Le déficit de récolte provoque une vague de misère sans précédent. Dès le mois de janvier, il n’y a plus de réserves. Le prix de l’hectolitre de pomme de terre qui est de 2 F passe à 8 F. Le préfet écrit : « Je ne sais pas comment nous arriverons au mois de juin, époque à laquelle on commence à faire quelques récoltes ».

Il écrit encore, le 22 décembre 1845 : « je ne veux pas tromper le Gouvernement par des exagérations, ce que j’ai déjà vérifié m’effraie. Je ne crains point d’assurer que plus de 25 000 personnes touchent au moment de n’avoir plus d‘aliments. […]; mais qu’importe à cette population le prix du blé ? Elle ne mange jamais de pain ; la pomme de terre, le maïs, le sarrasin sont son unique nourriture ; elle est sans ressources, sans argent pour acheter ».

Les autorités redoutent une insurrection comme celle des Demoiselles de 1830. À Camade, près du Mas d’Azil, une troupe armée attaque le château de Salins et emporte l’argent et le pain qu’ils y trouvent. À Labastide de Sérou, on affiche un placard sur la vitrine de la pharmacie : « Chargé par un comité qui est déjà organisé dans d’autres départements de vous prévenir que le gouvernement cherche à vous faire mourir de fin, pour obvier à tout cela, il faut vous entendre et marcher, d’accord, car l’union fait la force …. ». Finalement, la situation reste calme.

Les conséquences de la crise de 1845

La famine a des conséquences terribles. Dans le Couserans, on signale une augmentation des enfants trouvés, une recrudescence des vols et des épidémies de petite vérole, une hausse de la mortalité. Partout, des mendiants frappent aux portes.

Pourtant, le gouvernement n’accorde aucune aide et compte sur de futures bonnes récoltes.

Ouvriers cheminots sur la ligne du Couserans (jamais achevée)
Ouvriers cheminots sur la ligne du Couserans (jamais achevée)

Le manque de pommes de terre, allié aux mauvaises récoltes de céréales de 1847, provoque une émigration massive. Le préfet écrit que « dans l’arrondissement de Saint-Girons, la disette est si absolue que le tiers de la population s’est temporairement résignée à un exil volontaire, à une émigration de plusieurs mois, pour aller chercher dans des contrées plus heureuses du travail et du pain ». La population de l’Ariège baisse à partir de 1847.

À Massat, 404 habitants sont partis sur les 630 que compte le quartier de Liers, 216 sur 425 du quartier de Biert, 286 sur 376 du quartier de Port, 259 sur 400 du quartier de Saraillhé, etc.

Le chômage est à son comble. L’intensification des constructions de chemin de fer occupe plusieurs milliers de chômeurs dans les autres régions de la Gascogne. Elles sont également touchées par les mauvaises récoltes de céréales. En  Ariège, il existe peu de projets de lignes de chemin de fer. Toutefois, le préfet lance un important programme routier qui va atténuer les conséquences de cette crise.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les Pyrénées au XIX° siècle, de Jean-François Soulet – Editions Sud-Ouest, 2004.
La pomme de terre a traversé l’Atlantique au 16e siècle.
Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, Olivier de Serres, 1600.
Wikipédia




Alexandre de Salies, Gascon aux trois vies

Alexandre de Salies ou Alexandre Danouilh n’est pas un chat puisqu’il n’a eu que trois vies. Mais trois vies bien remplies. Suivons le parcours de ce Gascon à qui l’histoire et l’archéologie doivent tant.

Alexandre Danouilh est commingeois

Acte de naissance de Alexandre de Salies à Salies du Salat le 9 décembre 1815
Acte de naissance de Alexandre Danouilh à Salies du Salat le 9 décembre 1815

Comme le dit son acte de naissance, Jean Grégorien Alexandre Danouilh nait à Salies du Salat le 9 décembre 1815 à 4h du matin. Son père, Jean-Paul Alexandre Danouilh (il signe Annouih) est avocat au Parlement de Toulouse. Et son grand-père, Jean-Baptiste, également avocat au Parlement, achète la seigneurie de Salies en 1738.

Ainsi, Alexandre Danouilh fait naturellement des études d’avocat à Toulouse. Cependant, il se passionne d’histoire, plus particulièrement, semble-t-il, pour l’Antiquité romaine. Mais le voilà de retour à Salies du Salat où il est élu Maire en 1848.

Alexandre de Salies (1815 - 1883)
Alexandre Danouilh de Salies (1815 – 1883)

L’année suivante, en 1849, la Cour d’Assises de Toulouse le condamne pour plusieurs délits et « crimes de papier ». On lui reproche « d’avoir commis quinze faux en écriture de commerce par contrefaçons d’écriture et de signature et par fabrication d’obligations … ». Sa peine est de 6 ans de réclusion, 10 000 Francs d’amende et paiement des frais de procédure.

Ainsi, il doit vendre sa propriété de Salies pour payer ses créanciers. Toutefois, Napoléon III lui accorde une remise de peine de 1 an de prison puis le décharge de l’amende de 10 000 Francs. Alexandre Danouilh sort de prison en 1854. Ruiné, divorcé, il quitte Salies pour s’installer à Tours.

La deuxième vie d’Alexandre Danouilh

À tout le moins, elle commence mal. Le voilà seul et sans le sou. Pour survivre, il prend un emploi de commis de bureau et donne des leçons de piano et de chant. Personne ne connait sa première vie et il restera toujours discret sur son passé. On le connait maintenant sous le nom d’Alexandre de Salies.

Bien que résident à Tours, Alexandre de Salies se passionne pour l’Histoire et les monuments du Vendômois. Aussi, il y fait de fréquents séjours, habite ponctuellement à Angers qui est plus près. Il s’intéresse surtout aux châteaux de Vendôme et de Lavardin.

Très vite, il devient membre de la Société archéologique du Vendômois et publie des notices et des ouvrages remarqués. Il publie divers ouvrages comme Notice sur le château de Lavardin (1865), Histoire de Foulque Nerra (1874), Le château de Vendôme, sa position stratégique, ses anciennes fortifications, ses souterrains, et le siège qu’il a subi en 1589, Monographie de Troô (1878), etc.

Le Château de Vendôme
Le Château de Vendôme (Loir et Cher)

La reconnaissance d’Alexandre de Salies

Alexandre de Salies
Alexandre de Salies

Dans un article du Bulletin de la Société archéologique du Vendômois, de 1986, l’ethnohistorien Daniel Schweitz écrit : « La personnalité d’Alexandre de Salies (1815-1883) est à tout jamais associée à l’étude archéologique du château de Lavardin, depuis la remarquable Notice qu’il lui a consacrée en 1865. Il peut même être regardé comme le véritable « inventeur » du château, et sa publication de 1865 comme l’acte de naissance de ce monument, tout au moins dans le champ du patrimoine et de la connaissance archéologique ».

Avec ses travaux, Alexandre de Salies fait partie de ces érudits locaux du XIXe siècle qui ont contribué à fonder l’identité culturelle de la France par l’invention de l’identité historique et patrimoniale des provinces.

D’ailleurs, on le reconnait aujourd’hui comme l’un des fondateurs de l’Archéologie du bâti et de la Castellologie (étude des châteaux), deux disciplines qui prendront leur essor dans les années 1970.

La troisième vie d’Alexandre de Salies

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Vue de l’abbaye de Marmoutier lez Tours de l’ordre de St Benoit, Congrégation de Saint-Maur – 17e –  (Gallica)

En 1876, Alexandre de Salies s’installe à Paris. Il vit misérablement mais suit – à 61 ans – les cours de l’Ecole des chartes.

Sa passion est toujours aussi vive. Ainsi, il laisse ses recherches dans le Vendômois et travaille sur le cartulaire de Marmoutier qui sera publié en 1893, près de 10 ans après sa mort.

En 1877, Alexandre de Salies rencontre l’abbé Louis Roussel qui est Directeur de l’œuvre des Orphelins-Apprentis d’Auteuil. Celui-ci lui propose le poste de rédacteur en chef du journal de l’institution, La France Illustrée, journal scientifique, littéraire et religieux. Il collabore en même temps au journal L’Univers.

Bien qu’ayant abandonné ses recherches sur le terrain, il publie des articles historiques qui font sa renommée et étonnent le Gotha parisien, surpris de voir un provincial impécunieux, venu d’on sait où, leur tenir la « dragée haute ».

Alexandre de Salies dit de la science archéologique qu’elle « n’asservit notre intelligence aux plus vulgaires recherches de la matière, que pour nous relever après, s’emparer de notre âme, l’enivrer des plus pures émotions, et se faire le trait d’union entre la poussière des tombeaux et le rayonnement de l’avenir ».

En 1879, il publie un roman historique sur le séjour de Charles VII à Lavardin en 1448.

La générosité discrète d’Alexandre de Salies

La France Illustrée, revue publie par les Orphelins et Apprentis d'Auteuil, dont Alexandre Salies est un des rédacteurs
La France Illustrée, revue publiée par les Orphelins et Apprentis d’Auteuil.  A. Salies est un des rédacteurs

Profondément religieux, Alexandre de Salies se dépouille de tout au profit des Orphelins-Apprentis d’Auteuil, refusant même de faire du feu en hiver dans sa chambre pour leur laisser le plus possible.

Alexandre de Salies meurt de maladie, dans la plus grande misère, le 16 mars 1883, à l’âge de 67 ans. Il repose au cimetière d’Auteuil.

Charles Bouchet, président de la Société archéologique du Vendômois, est présent à ses obsèques. Il publie une rubrique nécrologique dans la revue de la Société archéologique. Il dit :

Mais pour ne parler que des facultés intellectuelles, il est difficile de dire combien s’en rencontraient chez M. de Salies. Il était à la fois littérateur, critique, archéologue, poète, dessinateur, musicien, on pourrait ajouter architecte et ingénieur, s’il suffisait, pour mériter. ces noms, de connaître la théorie de ces nobles arts et d’en raisonner pertinemment avec les maîtres. Il n’était pas jusqu’au talent de causeur qu’il ne possédât à un degré ravissant. Fénelon disait de Cicéron : « Il avait je ne sais combien de sortes d’esprits. » Il s’en pourrait dire autant, dans un autre sens, de M. de Salies. — Il était bien de cette race du Midi si souple, si propre à tout, de cette famille gasconne dont il ne lui manquait que le côté…. gascon, car l’on peut dire qu’il en était absolument dépourvu.
[…]
Sa Foi était sans bornes, sans réserve, sa piété ardente, sa charité inépuisable. On se demande, nous écrit un de ses amis, comment il se trouvait si souvent dans un pareil état de gêne, mais une foule de malheureux accourus pour pleurer sur sa tombe se chargèrent de répondre.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Généalogie de la famille d’Anouilh de Salies – Généanet
Revue du Comminges n° 3, 2007.
Le château de Lavardin–épisode de la vie féodale au XVe siècle (texte complet) – Alexandre de Salies (1879)
Histoire de Foulques Nerra Comte d’Anjou d’après les chartes contemporaine et les anciennes chroniques (pdf) – Alexandre de Salies (1874)
Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire du Vendômois (1883) – Hommage à Alexandre de Salies p. 72 et 73




La vie sexuelle des femmes des Pyrénées

Si la sexualité est assez débridée au Moyen-âge, l’inégalité est flagrante. Les hommes ont tous les droits et les femmes ont obligation de virginité et de fidélité…  même si l’Église essaie de contenir aussi les hommes. Cependant, une exception : les Pyrénées.

Le statut de la femme au Moyen-âge

Rupert von Deutz parle de la vie sexuelle des femmes
Rupert von Deutz (1075-1129)

Ève est créée d’une côte d’Adam. Et elle est responsable du péché originel pour avoir donné une pomme (fruit défendu) à manger à Adam. D’ailleurs, début XIIe, le moine et théologien liégeois Rupert de Deutz rappelle qu’elle le lui a fait manger à force de l’importuner par son entêtement féminin […].

Ainsi la femme, fille d’Ève, démarre mal dans notre monde. Elle est considérée faible, portée sur la luxure et elle reste sous la domination de l’homme. En particulier, elle ne peut exercer le pouvoir – sauf s’il n’y a pas d’héritier mâle –, elle ne peut entrer dans les lieux où il y a des actions de justice, etc.

Rappelons que la femme est femme de 14 à 28 ans. Avant, c’est une fillette, après, une vieille dame. L’éducation est différente selon le genre. Chez les nobles, on entraine les garçons à faire la guerre et on instruit les filles. Ainsi, elles apprennent au moins la lecture, l’écriture et les travaux d’aiguille. Parfois, elles apprennent le latin, la médecine ou les sciences.

La virginité est une valeur. Toutefois, tout dépend de son statut social : la jeune fille noble est, par essence, plus pure que celle du peuple. Il faut dire que le droit du sang dans la noblesse et la bourgeoisie patriarcale est essentiel dans la transmission du patrimoine. En revanche, le viol des filles non nobles est très pratiqué. Aussi, en milieu rural, on s’intéresse plus à la fertilité qu’à la virginité. Dans tous les cas, la femme sera étroitement surveillée.

La vie sexuelle à l’époque médiévale

Albrecht Classen (1956- ) a écrit sur la sexualité féminine au Moyen-Age et sur la ceinture de chasteté
Albrecht Classen (1956- ), auteur de The Medieval Chastity Belt: A Myth-making Process (2008)

La vie sexuelle n’est pas un sujet tabou au Moyen-âge. D’ailleurs, il nous faut peut-être oublier quelques clichés. Par exemple, le médiéviste Albrecht Classen (1956- ) montre, après une étude détaillée, que la ceinture de chasteté n’a jamais existé. Ce serait une métaphore de la fidélité et de la pureté.

Plus tard, à partir du XVIe siècle, on trouve des illustrations montrant un mari qui installe une ceinture de chasteté à sa femme, l’amant, avec la clé, étant caché derrière le lit… Illustrations aujourd’hui considérées comme humoristiques. D’ailleurs, le British Museum qui présente de tels objets, explique : il est fort probable que la plupart des modèles conservés aient été fabriqués au XVIIIe ou au XIXe siècle comme objets de curiosité pour les personnes les plus graveleuses ou de plaisanterie pour celles de mauvais gout.

Des écrits sur la sexualité

Le Roman de la Rose parle de sexualité
Étrange cueillette dans Le Roman de la Rose via BNF ms. Français 25526 fol. 106v

Le Roman de la Rose (XIIIe siècle) illustre bien cette liberté au moyen-âge vis-à-vis de la vie sexuelle : une enluminure représente une femme faisant une cueillette étonnante !

Ou encore, El Mirall del fotre [Le Miroir du foutre], édité au XIVe siècle en Catalogne, est un manuel pour faire l’amour. Ainsi, il présente des remèdes pour améliorer les performances, des façons d’augmenter la production de sperme (masculin ou féminin), d’obtenir la jouissance des femmes et des hommes et aussi les dangers de l’excès de sexualité. L’auteur précise qu’il s’est inspiré des traités érotiques arabes et du kamasutra. Un extrait :

 

Si per ventura la minva és deguda a la congelació i a la fredor de l’esperma, curar amb coses que l’escalfen i l’esclareixen. Si la minva és deguda a la flacciditat, a la impossibilitat que té el penis d’aixecar-se, observar si ha perdut la sensibilitat. Si empetiteix, l’home pateix de flaquesa del membre i és gairebé impossible que es curi. Si la flacciditat és deguda a un defalliment de cor, l’home que pateix d’això està impossibilitat, no pot tenir erecció, i aviat mor. És aquesta mena de persones que la gent titlla d’«efeminats» perquè tenen una veu petita i femenina i pocs pèls.

[Si par hasard la diminution est due au gel et au froid du sperme, guérissez-le avec des choses qui le réchauffent et le nettoient. Si la diminution est due à la flaccidité, à l’impossibilité pour le pénis de se relever, observez s’il a perdu sa sensibilité. S’il devient émacié, l’homme souffre d’une faiblesse du membre et est presque impossible à guérir. Si la flaccidité est due à une insuffisance cardiaque, l’homme qui en souffre est incapable, ne peut pas avoir d’érection et meurt rapidement. C’est ce genre de personnes que les gens appellent « efféminées » parce qu’elles ont une petite voix féminine et peu de cheveux.]

L’exception pyrénéenne

La mécréance du sortilège de Pierre de Lancre
L’incrédulité et mescréance du sortilège plainement convaincue…  de Pierre de Lancre (1622)

En fait, là où l’Église s’implante, elle encadre les comportements, précisant les positions acceptables, les jours interdits, condamnant les viols, etc.

Pourtant, ces exigences ne semblent pas atteindre les Pyrénées ! Ainsi, le magistrat bordelais, Pierre de Rostegui de Lancre (1553-1631) est outré des comportements dans nos montagnes. En particulier, il note que les Basques essayent les femmes plusieurs années avant de les épouser. Et, la cause lui parait évidente : le pays basque est un pays de pommes et les femmes sont portées à croquer la pomme. D’ailleurs, il précise qu’elles sont des Ève qui séduisent continuellement les fils d’Adam, vivant toutes nues en toute liberté et naïveté dans les montagnes du Pays basque… Voir aussi l’article Les siècles noirs de la sorcellerie en Gascogne.

Plus tard, le Bordelais Louis de Froidour (1625-1685), grand maitre des Eaux et Forêts, déclarera sans détour :  les Bigourdanes sont des grandes putains. De même, il notera que les Béarnais laissent un excès de liberté sexuelle […] à la jeunesse.

Ces jugements moraux restent des jugements d’hommes de culture patriarcale et inégalitaire.

Les femmes en Vasconia et la sexualité

Isaure Gratacos
Isaure Gratacos

Isaure Gratacos défend l’idée que la femme vasconne (en gros des deux côtés des Pyrénées) occupait une place égale à celle de l’homme dans la société traditionnelle.

En fait, l’historienne précise que la latinisation des vallées est très tardive et que les Vascons gardent leur coutumes. Or, les Vascons forment une société sans État et non patriarcal. Une des traductions directes est le droit d’ainesse absolue, c’est-à-dire que l’ainé·e, homme ou femme, héritait. Voir l’article Héritières et cadettes des Pyrénées.

Ainsi, la culture locale s’oppose clairement à la vision chrétienne. Par conséquent, la faute originelle n’existe pas, et la virginité n’a aucune valeur dans les Pyrénées. On est dans un traitement équitable et libre des hommes et des femmes. Et, malgré la christianisation, cela va persister jusqu’au début du XXe siècle.

Divers travaux le confirment : à Saint-Savin, les naissances prénuptiales sont très supérieures à celles des autres villages de France (enquête entre 1739 et 1789).  Environ 30 % des conceptions ont lieu avant mariage au XIXe siècle. Notons que la paternité d’un homme d’église n’est pas rare.

Les traditions de liberté sexuelle subsistent

Isaure Gratacos note que des traditions anciennes subsistent encore début XXe siècle. Par exemple, la fête de la Saint-Jean reste dans les montagnes une fête préchrétienne, celle de la fécondité et de la vie. Ainsi, elle rapporte des propos d’une Pyrénéenne : Après le feu, il y avait plus de baisers que de prières.

Elle rapporte aussi un jeu usuel nommé Quate cantons [quatre coins]. Des garçons et des filles célibataires se rencontraient et des couples disparaissaient derrière les buis.

Enfin, une autre pratique était en vigueur : la “capture” par un groupe de femmes dont des célibataires, d’un homme se déplaçant seul et ceci à des fins d’utilisation sexuelles par l’une d’entre elles. Une étrange coutume au bénéfice d’une cadette restée célibataire.

Feu de Saint-Jean
Feu de Saint-Jean

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

The Medieval Chastity Belt: A Myth-making Process, Albrecht Classen, 2008
Les siècles noirs de la sorcellerie en Gascogne, Anne-Pierre Darrées, 2018
Dans les Pyrénées, la liberté sexuelle existait plus qu’ailleurs, CQFD, Jean-Sébastien Mora,2020
À quoi ressemblait le sexe au moyen-âge ?
Les femmes au moyen-âge, Histoire pour tous, Viviane, 23 mars 2021
El mirall del fotre




Les chansons historiques de Gascogne

Les troubadours écrivaient des chansons historiques, racontant des faits d’histoire. Au cours des siècles, les Gascons garderont ce gout et en feront des chansons populaires.

Les chansons historiques des troubadours

Evidemment, les troubadours ont écrit beaucoup de chansons racontant des faits historiques. Parmi les plus connues et les plus anciennes, citons la complainte sur la mort du roi Richard Cœur de Lion (1157-1199) de Gaucelm Faidit (1150?-1205?).

Extrait de 2’40 de la complainte sur la mort du roi Richard Cœur de Lion (complainte entière 11′ Troubadour Gaucelm FAIDIT, Lament for Richard I, king of England, La douleur – G.Le Vot – YouTube)

Fortz chausa es que tot lo major dan
e-l major dol, las ! q’ieu anc mais agues,
e so don dei totztemps plaigner ploran,
m’aven a dir en chantan, e retraire —
Car cel q’era de valor caps e paire, 
lo rics valens Richartz, reis dels Engles,
es mortz — Ai Dieus ! cals perd’ e cals dans es !
cant estrains motz, e cant greus ad auzir !
Ben a dur cor totz hom q’o pot sofrir…

C’est une chose fort cruelle, la plus grande douleur
et le plus grand deuil, hélas ! que j’ai jamais éprouvés
et que je dois désormais toujours déplorer en pleurant,
ce que j’ai à dire et retracer en un chant.
Car celui qui de Valeur était le chef et le père,
le puissant et vaillant Richard, roi des Anglais,
est mort. Hélas ! Dieu ! quelle perte et dommage !
quel mot étrange et qu’il est cruel à entendre !
Bien dur est le cœur de celui qui peut le supporter…

Les chansons historiques souvenirs

Chansons et danses de Gascogne de Gaston Guillaumie
Chansons et danses de Gascogne de Gaston Guillaumie

Gaston Guillaumie (1883-1961) a rassemblé certaines de ces chansons historiques de la Gascogne, ou très célèbres en Gascogne, dans son Anthologie de la littérature et du folk-lore gascons. Il n’a malheureusement consigné que leur version française. Parmi les thèmes les plus fréquents, il y a les guerres. Par exemple, la chanson de Renaud de Montauban, un des Quatre fils Aymon, était très chantée dans le nord de la Gascogne. Renaud rentre chez lui pour mourir et la chanson commence ainsi :

Quand Renaud de la guerre vint
Il tenait son ventre dans ses mains,
— Mon fils Renaud, réjouis-toi,
Ta femme est accouchée d’un roi.

Ou encore celle, conservée en vallée d’Ossau, qui parle d’un connétable envoyé en 1550 en Guyenne pour combattre les Anglais. Elle débute par :

Près des tours de Marmande,
Il y a un gentil guerrier,
Landéridette,
Il y a un gentil guerrier,
Landéridé.

Les satires et autres trufandisas

Tout aussi descriptives mais plus moqueuses sont les chansons historiques sur les guerres de religion. Par exemple, Justin Cénac-Moncaut (1814-1871) recueille Mon ami Pierre, où la belle Jeanneton attend vainement son ami Pierre, mort et enterré sous un romarin.  Toutefois, en l’examinant de plus près, les paroles sont chargées de sens. Voici le début : En revenant de Nantes, / Passant par Avignon. Nantes fait référence à l’édit de Nantes et Avignon au schisme d’Avignon. En fait, la chanson est une satire contre le catholicisme !

Plus tard, la chanson qui raconte la captivité de François 1er en Espagne après sa défaite à Pavie en 1526 connait un énorme succès. Elle peut être lue comme une simple description ou comme une moquerie.

Quand le roi partit de France / Conquérir d’autres pays / Vive la rose /
Conquérir d’autres pays, / Vive la fleur de lys. / Arrivé devant Pavie, / Les Espagnols l’ont pris.

La bataille de Pavie (1523)
La bataille de Pavie (1523)

Henri III de Navarre, futur Henri IV de France
Henri III de Navarre, futur Henri IV de France

Bien sûr, de nombreuses chansons parlent d’Henri IV, dont la savoureuse Le meunier des tours de Barbastre. Henri IV le séducteur se déguise en meunier, ramasse une rose tombée du corsage d’une paysanne et demande un baiser en salaire. La belle, ne reconnaissant pas le roi, l’éconduit.

La protestation politique

Charles de Gontaud, duc de Biron (1562-1602) - chanson historique pour son exécution
Charles de Gontaud, duc de Biron (1562-1602)

Le maréchal Charles de Gontaut, duc de Biron (1562-1602) est originaire de Saint-Blancard dans l’Astarac. Il porte une grande amitié et un fort dévouement à Henri IV. Il se montre un soldat remarquable, se couvre de gloire et, même, sauve la vie du roi. Lo noste Enric le remerciera en le nommant amiral, maréchal, gouverneur de la Bourgogne puis duc. Pourtant, en 1599, Biron complote avec le duc de Savoie contre le roi.

Il est arrêté, jugé, condamné à mort. Ces évènements déclenchent les passions et une chanson historique La mort de Biron restera populaire. Aussitôt, il est défendu de la chanter, sous les peines les plus sévères… ce qui n’impressionnera pas les Gascons.

La chanson parle de Biron sur l’échafaud qui demande à un page de dire au roi de venir voir l’exécution. Le roi vient et Biron lui rappelle qu’il lui a sauvé la vie par trois fois.

Premièrement, devant Lyon,
Secondement, dans la Lorraine,
Troisièmement, devant Paris,
Trois fois je t’ai sauvé la vie.

– Biron, tu as trop tard parlé,
J’en ai perdu la souvenance,
Si tu avais parlé plus tôt,
Moi, la vie, je t’aurais sauvée.

Nos ancêtres ne semblaient pas avoir d’illusion sur les promesses des grands de ce monde…

La dernières chansons historiques

A faut espérer q'eu jeu la finira ben tot (1789)
A faut espérer q’eu jeu la finira ben tot (1789)

Après Henri IV, les Gascons abandonnent la chanson historique. Elle renaitra à la Révolution. Elles sont souvent écrites dans un patois qui mélange le gascon et le français. Celles de la Révolution exaltent le paysan et le berger. La chanson des paysans par exemple liste dans les six premières strophes les souffrances de leur condition, puis se termine par :

De ton faix de misère,
Tu te déchargeras pourtant,
Et bientôt tous crieront :
Vive le paysan !

L’Empire

Puis, le ton change avec l’Empire. La chanson populaire n’exalte pas les guerres napoléoniennes mais exprime plutôt la lassitude des levées d’hommes, les départs, les absences, les souffrances, les deuils,  les déceptions des retours.  On retrouve ces thèmes dans Où sont-ils ?

Où sont-ils ces gentils garçons, / Qui, l’an dernier, veillaient avec nous, / Faisant cuire des marrons / Et mangeant avec nous des galettes ?
Hélas ceux qui vont en Russie / Souffleront sur leurs pauvres doigts, / Mais ceux qui vont en Italie / Cuiront leur peau au soleil.
C’est bien beau que la jeunesse / Aille ramasser son faix de lauriers ! / Ils viendront un jour à la messe, / Avec leur pompon de grenadiers.
[…]
Pierre me voulait en mariage, / L’empereur rompit le marché. / Par mon âme ce serait dommage / Qu’on me le rendit endommagé.
[…]
voyez-le ce grand Bonaparte, / Celui-ci n’a pas peur pour sa peau. / Sur le cheval du roi de Prusse, / Son bel habit de drap anglais, / Garni d’une pelisse russe, / Et doublé d’un cœur de Français, / C’est le plus grand homme de guerre / Que ‘on ait jamais couronné, / Mais il sera plus beau encore, / Quand mon Pierre sera revenu.

Les campagnes de Napoléon susciteront des chanson politiques à la gloire des soldat - Napoléon à la bataille de la Moscova
Napoléon à la bataille de la Moscova

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Corpus des troubadours, Union Académique Internationale, Institut d’Estudis Catalans
Chansons et danses de la Gascogne, Anthologie de la littérature, n°7, Gaston Guillaumie, Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus




Les feux pastoraux dans les montagnes

Au printemps et à l’automne, la montagne semble bruler. C’est la saison des feux pastoraux, cremadas ou uscladas en gascon, pour l’entretien des pâturages. Cette pratique ancestrale oppose le monde rural et les défenseurs de la nature. Peut-être abus et ignorance ne favorisent pas le dialogue…

Une pratique ancestrale d’entretien de la montagne

L’écobuage se définit comme le défrichement avec brulis de la végétation en vue d’une mise en culture temporaire.

Cette pratique est aujourd’hui abandonnée en plaine. En fait, jusque dans les années 1960, on a l’habitude de bruler les chaumes pour fertiliser le sol. Puis, la généralisation de la mécanisation de l’agriculture et l’apport des engrais contribuent à sa disparition.

Cependant, elle est toujours employée en montagne : l’écobuage reste la méthode d’entretien des pâturages en terrain difficilement accessible aux engins agricoles. Tout en fertilisant le sol, il permet d’éliminer les résidus végétaux et les broussailles qui gênent la pousse des plantes herbacées au printemps. Et il permet de fournir des pâturages aux troupeaux.

Ainsi, en haute montagne, la croissance de la végétation étant lente, le brulage se fait tous les 7 à 10 ans sur une même parcelle. En basse montagne, la croissance des ajoncs, genévriers et genêts est plus rapide, il se fait tous les 2 ou 3 ans.

L’évolution de la pratique des feux pastoraux

Un robot-broyeur pour lutter contre les friches
Un robot-broyeur pour lutter contre les friches

L’exode rural, l’abandon des terres et la diminution des troupeaux ont favorisé la pousse des friches. Alors, les feux pastoraux se sont espacés et couvrent de plus grandes surfaces concentrées dans les endroits les plus facilement accessibles. Mais le manque de main d’œuvre provoque la baisse du savoir-faire ancestral.

De plus, les pâturages sont descendus sur des zones anciennement cultivées, plus proches des zones habitées où la végétation est plus dense. Ainsi, les feux sont plus importants et concernent parfois des versants entiers de montagne. Par conséquent, les dégâts peuvent être importants sur la faune, les lignes électriques ou les habitations.

De plus, ces mêmes espaces concentrent les projets de développement économiques et touristiques, ce qui provoque inévitablement des conflits d’usage et la remise en cause des faux pastoraux.

Que reproche-t-on aux feux pastoraux ?

Ecobuage sous surveillance
Ecobuage sous surveillance

Ses détracteurs reprochent aux feux pastoraux de gêner la protection du gibier en gardant des espaces ouverts, de détruire la faune incapable de fuir, comme les mollusques ou les larves, d’entrainer une diminution de la diversité florale, d’être une source de pollution de l’air dans certaines conditions par l’émission de fines particules.

Toutefois, les recherches semblent montrer que les feux pastoraux n’ont pratiquement aucun effet de dégradation sur la composition végétale. Les mêmes espèces se retrouvent avant et après, seules les proportions changent au bénéfice des plantes herbacées.

De plus, le brulage ne concerne que la partie aérienne des plantes. Il a peu d’impact sur les racines et sur les graines enfouies. En revanche, il permet la réouverture de milieux qui contribuent à la biodiversité de nos montagnes.

Détracteurs et défenseurs s’acharnent. Tout comme l’ours, le feu est un révélateur des problèmes d’aménagement de l’espace en montagne : enfrichement des milieux, entretien des espaces pastoraux ou paysagers, choix touristiques, écologiques ou forestiers, etc.

Des catastrophes qui provoquent une prise de conscience

La sécheresse de l’hiver 1988-1989 provoque d’innombrables incendies et des dégâts importants. C’est le point de départ d’une prise de conscience qui conduit à la création des commissions locales d’écobuage dont le canton d’Argelès-Gazost sera le précurseur.

Samedi 20 février 2021 – violent incendie entre la Rhune et Ibardin

De plus, le 10 février 2000, huit randonneurs sont piégés par un incendie sur le GR 10 dans les montagnes d’Estérançuby : cinq sont morts, deux gravement brulés, un seul rescapé. Ce drame accélère le processus de concertation entre les parties prenantes à la montagne.

Pourtant, des agriculteurs continuent leur pratique plus ou moins maitrisée. En février 2002, dans un contexte de déficit pluviométrique, de sécheresse hivernale, de températures élevées et d’un fort vent du sud, une vague d’incendie touche les montagnes. Excepté dans les Hautes-Pyrénées où les commissions locales d’écobuage fonctionnent, les feux dégénèrent presque partout : des forêts brulent, plus de 5 000 hectares dans le seul pays basque, les canadairs interviennent.

Cet épisode douloureux accentue la gestion des feux pastoraux au niveau départemental. Cela n’empêche pas de nouveaux feux incontrôlés comme celui qui a ravagé la montagne de la Rhune en février 2021.

La réhabilitation des feux pastoraux

Contrôle de feux pastorauxLongtemps accusés de dégrader les pâturages, les feux pastoraux sont désormais au cœur des enjeux de l’aménagement de l’espace pastoral et forestier. Après avoir cherché à les interdire, on les reconnait comme outil d’aménagement de l’espace et la loi d’orientation sur la forêt du 9 juillet 2001 le réhabilite en tant que technique de prévention des incendies de forêt.

La loi sur la mise en valeur pastorale de la montagne de 1972 crée les Associations Foncières Pastorales et les Groupements pastoraux, qui réorganisent l’élevage. La loi pour le développement de la montagne de 1985 conduit à l’engagement des collectivités locales avec la création des Commissariats de Massif. L’Union Européenne met en place des aides pour la gestion de l’espace et de l’environnement. Chaque département met en place des organismes de développement pastoral.

S’appuyant sur les dispositions du Code forestier, des arrêtés préfectoraux réglementent la pratique des feux pastoraux.

Les commissions locales d’écobuage, instances de concertation et de régulation

Chantier pédagogique, démonstration d_usage des outils (65)
Chantier pédagogique, démonstration d_usage des outils (65)

Le code de l’environnement interdit le brulage des végétaux en plein air. Ils doivent être apportés en déchetterie. Les feux pastoraux constituent une exception notable à la réglementation.

Pour faciliter les feux pastoraux dans des conditions de sécurité améliorées, chaque département crée des commissions locales d’écobuage. Elles réunissent les collectivités, les services d’incendie et de secours, les éleveurs, les chasseurs, les forestiers, les gestionnaires d’espaces naturels, les naturalistes, les forces de l’ordre, etc. Ce sont des instances de concertation qui donnent un avis sur les chantiers déclarés et permettent leur organisation.

Les feux pastoraux sont autorisés seulement du 1er novembre au 30 avril de l’année suivante. Des arrêtés préfectoraux peuvent réduire cette période en cas d’épisodes de pollution de l’air.

Préalablement à tout chantier, le propriétaire doit en faire la déclaration à la mairie qui prévient les pompiers, les gendarmes, les communes environnantes et les riverains situés à moins de 200 mètres du brûlage. Une signalisation particulière doit être installée sur les sentiers de randonnée passant à proximité pour avertir les promeneurs éventuels.

Le propriétaire doit rester sur place et surveiller le feu jusqu’à sa complète extinction. En cas de manquement, les sanctions peuvent aller jusqu’à 1 an d’emprisonnement et une lourde amende.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Brûlage pastoral dans la vallée de Beaudéan (Wikipedia)
Brûlage pastoral dans la vallée de Beaudéan (Wikipedia)

Références

« Quinze années de gestion des feux pastoraux dans les Pyrénées : du blocage à la concertation », Jean-Paul Métalié et Johana Faerber, Sud-Ouest Européen, n° 16, p 37-51, Toulouse, 2003.
« Le feu pastoral en pays basque », Les cahiers techniques de Euskal Herriko Laborantza Ganbara, 5 mai 2019




Théophile de Bordeu le précurseur

Théophile de Bordeu (XVIIIe siècle), originaire de la vallée d’Ossau, est un médecin novateur et un précurseur. Persévérant, grand travailleur, il impose ses idées dans un milieu hostile.

Théophile de Bordeu choisit médecine

Théophile Bordeu
Théophile Bordeu (1722-1776)

Bordeu nait le  à Izeste (vallée d’Ossau). Son père, est Antoine de Bordeu, médecin, sa mère Anne de Touya de Jurques. Pour fêter sa naissance, Antoine plante un hêtre.

Théophile fait ses études à Lescar, chez les Barnabites, puis part à Montpellier apprendre la médecine. Montpellier est alors le centre le plus réputé sur cette discipline.  On y avait effectué la première transfusion de sang, créé la chimiothérapie, etc.

Théophile est un jeune homme sérieux et travailleur. Il écrit : « Je ne sors que pour dîner, aller à l’anatomie, à l’université, point de mail, point de vin, point de filles. » Une image à modérer car il fait de nombreuses dettes et se moque des remontrances de son père.

Montpellier - La Faculté de Médecine
Montpellier – La Faculté de Médecine

En tous cas, il est extrêmement doué. Il écrit avec son cousin un ouvrage d’anatomie descriptive novateur, Chylificationis historia. En 1743, il présente une thèse de baccalauréat tellement brillante qu’il est dispensé des épreuves préliminaires de la licence et est nommé docteur quatre mois plus tard. Il a 21 ans.

Théophile peine à trouver un premier emploi

Théophile de Bordeu aimerait s’installer à Pau, mais il faut soit être docteur de la faculté de Paris, soit se faire agréger au corps de médecins. Tentant la deuxième solution, il déchante vite et écrit : Pau est une ville exigeante; elle exige autant de soins, autant de courbettes que toute autre grande place et le tout sans profit; on n’y peut ni penser, ni faire, ni dire ce qu’on veut.

Alors, il repart à Montpellier faire un stage (aujourd’hui on parlerait d’internat), ouvre un cours d’anatomie avec travaux pratiques. Mais il veut plus. Il publie alors Lettres sur les Eaux minérales du Béarn, adressées à Madame de Sorbério. C’est un ouvrage sur la médecine thermale qui lui vaudra un grand succès. Peut-être pas tout à fait mérité car les spécialistes détecteront que l’œuvre a été écrite majoritairement par son père, Antoine !

Guillaume-François Rouelle
Guillaume-François Rouelle (1703-1770)

En tous cas, cela lui permet de viser Paris. Là, il suit les cours du chimiste réputé, Guillaume-François Rouelle et de l’anatomiste Jean-Louis Petit. Son parent, Daniel Médalon, médecin de l’infirmerie royale, lui fait faire un stage d’observation à l’Infirmerie royale de Versailles, entre mai 1748 et juillet 1749. Notre jeune homme se fait remarquer en soignant le duc et la duchesse de Biron et en les envoyant à son père pour une cure.

 

Bordeu, protégé du Roi

Louis XV, par Louis-Michel van Loo
Louis XV, par Louis-Michel van Loo

Aussi, jouant de sa récente influence, Bordeu fait nommer son père, dès 1748, inspecteur des eaux de Barèges. Puis, le 5 avril 1749, Louis XV le nomme régent d’anatomie pour la ville de Pau « pour y faire des leçons et expériences publiques, et lui permet de prendre à l’Hôtel-Dieu de ladite ville tous les cadavres dont il aura besoin pour ses démonstrations et préparations, aussi bien que ceux des criminels exécutés. »

Enfin, deux mois plus tard, le roi le nomme intendant des eaux minérales d’Aquitaine.

Théophile de Bordeu perturbe ses collègues

À Pau, les démonstrations du nouveau régent d’anatomie font salle pleine. Mais ce succès ne convient pas aux collègues locaux qui obtiennent qu’on limite ses cours. Alors, Bordeu se détourne de la ville et part en 1751, visiter les stations pyrénéennes. C’est à cette occasion, à Bagnères-de-Bigorre, qu’il rencontre celle qui sera sa maitresse toute sa vie, Louise d’Estrées, demoiselle d’honneur de la comtesse de Mailly, l’ancienne favorite du roi.

Recherches anatomiques
Recherches anatomiques sur la position des glandes et sur leur action (1751)

Bordeu décide une bonne fois de s’installer à Paris. En 1752, il publie le livre qu’il a préparé à Pau : Recherches anatomiques sur la position des glandes et sur leur action. C’est un énorme succès. Dans la foulée, Il publie deux thèses pour obtenir le grade de Docteur-Régent de la Faculté de Paris. Encore une fois, son succès lui attire des difficultés avec ses confrères de la Faculté. Il déclare que c’est une pétaudière où je ne mettrai jamais les pieds si je puis.

Cependant, afin de remercier son père, il lui offre le nouveau titre qu’il vient d’obtenir : médecin de l’hôpital militaire de Barèges. La clientèle du jeune Bordeu s’élargit et il envoie à son père ceux qui ont besoin de prendre les eaux – très à la mode en ce temps-là. Il ne manque pas d’ajouter quelques phrases personnelles ou humoristiques à la recommandation. Par exemple en qualifiant Madame de Pompignan de caillette que cette femme. Ou, dans un esprit trufandèr bien gascon, en écrivant à son père : J’ai vu la princesse de Turenne […] son fils aussi gras que lorsqu’il partit de chez vous, aussi bête que lorsqu’il partit de chez nous.
En 1755, Bordeu est nommé médecin de l’hôpital de la Charité à Paris avec le titre, créé exprès pour lui, d’inspecteur.

La disgrâce

Bordeu pense que la santé n’est pas une simple question de mécanique et de chimie. Il parle de sensibilité des organes. Il définit la fibre nerveuse qui établit la connexion entres les organes : Le filament nerveux pris à part n’est qu’un filament solide, sujet à des allongements et à des raccourcissements alternatifs; les oscillations vont et viennent pour ainsi dire comme un flux et un reflux.

L'usage des eaux de Barèges et du mercure pour les écrouelles ou dissertation sur les tumeurs scrophuleuses
L’usage des eaux de Barèges et du mercure pour les écrouelles ou dissertation sur les tumeurs scrophuleuses (1767)

Si les idées de Bordeu seront confirmées dans le futur, elles sont trop novatrices pour l’époque et heurtent ses collègues. En particulier, en 1756, Bordeu publie un ouvrage qui provoquera de violents débats : Recherches sur le pouls. De plus, il est le médecin le plus couru de Paris, ce qui éveille des jalousies.

Finalement, le 4 avril 1761, à l’assemblée de la Faculté, un collègue parisien, Bouvart, l’accuse d’avoir volé une montre et une boite à un malade, le Marquis de Poudenas. Bordeu demande à se défendre et le 28 avril, explique les faits réels. La Faculté nomme une commission de six membres pour examiner la conduite de Bordeu. Le 23 juillet, la Faculté raye Bordeu de la liste des médecins de Paris, et défend tout confrère de le consulter.
Mais Bordeu ne plie pas, il continue ses recherches et ses publications. Son frère, resté au pays est lui-même attaqué. Théophile lui répond : Et vous allez ainsi fléchissant devant nos grandelets de province ; un homme comme vous qui devriez, mordieu, traiter ces gens-là avec sa lame ; parce que vous êtes pauvre vous les craignez ; vivez de miche et parlez ferme… Je poursuis mes coquins; ils se sauvent dans les broussailles de la chicane, j’irai les poursuivre partout. 

Effectivement, trois ans plus tard, il est enfin lavé de cette accusation mensongère.

Le devant de la scène

Denis Diderot fait de Bordeu un des deux personnages du "Rêve de d'Alembert"
Denis Diderot fait de Théophile de Bordeu, le médecin de d’Alembert dialoguant avec Mme de Lespinasse dans le  « Rêve de d’Alembert » (1769)

La notoriété de Bordeu est, finalement, grandie. Diderot le consulte, comme tous les Encyclopédistes. et il en fait un personnage littéraire. Bourdeu accouche la duchesse de Bourbon du futur duc d’Enghien. Il est appelé au chevet du roi Louis XV à cause de sa grande expérience sur la variole. Mais il ne pourra qu’écrire les bulletins de santé de ses derniers jours.

II se rend chez ses malades en carrosse gris à quatre chevaux. Rejetant les vêtements noirs traditionnels des médecins, il porte un habit de cannelé gris le matin ou noisette galonné d’or le soir, musqué et testonné comme M. de Buffon qu’il imitait par l’élégance de ses manchettes et de son jabot.
Parlant couramment le béarnais, il s’amuse aussi à écrire quelques poèmes dont une sera reprise  par Etienne Vignancour dans son recueil Poésies béarnaises.  Elle s’intitule Houmatye aüs d’Aüssaü, sus lous Truquetaülés de la Ballée.
En 1774, il a une première hémiplégie.

orate ne intetris intentationem
« Orate ne intretis intentationem », planche tirée du « Nouveau recueil d’ostéologie et de myologie dessiné d’après nature par Jacques Gamelin de Carcassonne » (1779)

Paris lui pue au nez, écrit-il. L’été suivant, il prend les eaux à Bagnères sans résultat notable. Il meurt dans la nuit du 23 au 24 décembre 1776. Il a 54 ans. Son domestique le trouve couché sur le côté gauche, appuyant la tête avec la main gauche ; il avait la main droite placée sur son cœur.

Sur sa tombe, Madame de Bussy, prononce ces quelques mots rapportés par le Journal de Paris : La mort craignait si fort M. de Bordeu, qu’elle l’avait pris en dormant.
Anne-Pierre Darrées
écrit en orthographe nouvelle

Références

Théophile de Bordeu, Docteur Lucien Cornet, 1922, Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus
Theophile de Bordeu, un homme d’esprit, de connaissances éclectiques et sachant séduire, Histoire des sciences médicales, tome LXI n°3, Jean-Jacques Ferrandis et Jean-Louis Plessis, 2007.
Nouveau recueil d’ostéologie et de myologie dessiné d’après nature par Jacques Gamelin de Carcassonne… divisé en deux parties (1779)
Recherches sur les eaux minérales des Pyrénées, par M. Théophile de Bordeu
Recherches sur le pouls par rapport aux crises. Tome 2 / , par M. Théophile de Bordeu
Poésies Béarnaises, Etienne Vignancour, 1860, Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus




Les grandes sècheresses en Gascogne

Une sècheresse sévit en 2022. La sècheresse la plus grave jamais enregistrée dans notre pays selon la Première Ministre, Élisabeth Borne. Que savons-nous de ce fléau au cours des siècles en Gascogne ? Et a-t-il toujours les mêmes conséquences?

Des sècheresses nombreuses et des sècheresses sévères

Emmanuel Garnier, chercheur au CNRS
Emmanuel Garnier, chercheur au CNRS

On dispose de relevés de température depuis les années 1750. Pour compléter, les spécialistes du climat reconstruisent les situations en s’appuyant sur des données indirectes comme les dates des vendanges ou des récoltes des fruits. Ils s’appuient aussi sur des évènements sociaux comme les exvoto, les tableaux datés au dos de l’œuvre, les processions religieuses ou rogations pro pluvia. Toutefois, à l’échelle de notre histoire, notre connaissance reste sur une période courte  (cinq siècles environ).

Emmanuel GARNIER, chercheur au CNRS de Caen, montre dans son document Sécheresses et canicules avant le Global Warming 1500-1950 que, si les sècheresses sont plus nombreuses sur les deux derniers siècles, les plus sévères ont lieu pendant les XVIIe et XVIIIe siècles.

Et les conséquences en étaient plus graves car les populations étaient plus dépendantes du climat. Des inondations, des gelées, des grêles, des orages ou une sècheresse avaient des conséquences dramatiques sur les récoltes et sur la santé. Par exemple, l’eau des rivières tiédie par une canicule se charge de virus et de bactéries pouvant provoquer toutes sortes d’épidémies.

Les sècheresses généralisées

L’année 1540 reste dans les mémoires car la sècheresse en Europe dure 11 mois. Après un hiver de fortes gelées dans le sud, le printemps, l’été et l’automne sont très chauds et très secs. Des puits sont taris, les rivières basses. Le Rhin se traverse par endroits à cheval. Le vin est très sucré et des moulins à eau ne sont plus alimentés, ce qui rend le pain rare. Ainsi, des animaux et des personnes meurent de soif.

Source : Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.
Source : Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.

Hélas, le XVIIIe siècle comptabilise en France une mortalité effroyable due aux sècheresses (Lachiver, 1991). Celles de 1705, 1706, 1707 entrainent des épidémies et la mort de 200 000 personnes. En 1718 et 1719, la canicule frappe durement Paris. Le prix du blé s’envole engendrant de grandes émeutes de population. Afin de limiter la disette, Paris importe des grains depuis la Gascogne et l’Angleterre. Mais le bilan est lourd : 400 000 morts. On pourrait encore citer l’été 1747 (200 000 morts) ou 1779 (200 000 morts).

Heureusement, les canicules sont moins meurtrières de nos jours, même si on a compté 17 500 morts en 2003.

D’autres fléaux frappent les populations

Bien sûr, il existe d’autres fléaux climatiques. D’ailleurs, le plus meurtrier de l’histoire française est lié à la pluie. A l’été et à l’automne 1692, les très fortes pluies gâchent les récoltes des grains et surtout les semailles. Les charrues ne peuvent pas entrer dans les champs. Le printemps 1693 reste pluvieux et tout cela se termine par un échaudage (problème de circulation des substances nutritives dans les plantes, engendrant une malformation des grains, qui restent de petite taille). Alors, la récolte de grains de 1693 est si faible que certains meurent de faim, d’autres, sous-alimentés, de maladies comme le typhus, la dysenterie ou les fièvres. Enfin, les mendiants propagent les épidémies.

Cette calamité occasionnera 1 300 000 morts (sur 22 250 000 habitants), ce qui est bien plus que n’importe quelle guerre, et du même ordre de celle de 1914-1918. Mais les baisses de population varient selon la pauvreté des régions. Elles atteignent 26 % dans le Massif Central et 5 % dans le Sud-Ouest.

Source : Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.
Source : Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.

Les sècheresses signalées dans le Midi pyrénéen

Météorologie ancienne du Midi Pyrénées –Francois Marsan (1906–1907)
Météorologie ancienne du Midi Pyrénées Francois – Abbé F. Marsan (1906–1907)

François Marsan (1861-1944), curé de Saint-Lary-Soulan, épluche les Livres de Raison, les Registres paroissiaux ou notariés, les Journaux du Temps de la région. Il publie toutes les informations recueillies dans un grand article de 18 pages de la Société Ramond, Météorologie ancienne du Midi Pyrénéen.

Notons par exemple :

1630. — En réponse à une supplique adressée à Mgr Barthélemy de Donadieu de Griet, évêque de Comminges, par les consuls et marguilliers de Guchan et Bazus (vallée d’Aure), ceux-ci sont autorisés à distribuer aux habitans les plus nécessiteux desdits lieux veu l’estérilité de ceste année, misère et pauvreté, quatre muids d’orge, seigle et millet payables à la récolte prochaine. (Verbal et Ordonnance de Me Etienne de Layo, commissaire député par Mgr de Consenge, du 25 février 1631).

1645. — Grandes chaleurs aux mois de mai et de juin ; on a coupé les blés et autres grains avant la St-Jean-Baptiste ; il y a eu quantité d’orbère [maladie du blé appelée aussi ergot] aux blés dans toute la région. Il n’a plu que le 8 septembre.

1646. – Grande orbère aux blés partout et grandes chaleurs en juillet.

1653. – En beaucoup d’endroits les blés se sont séchés ainsi que les orges, grande famine et peste.

L’intendant d’Étigny combat le climat

Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)
Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)

La liste de ces catastrophes est longue. Pourtant, on ne remet pas en question les méthodes agricoles. Il faut attendre l’intendant d’Auch, Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767) pour les revoir et les rendre moins vulnérables au climat.

En effet, il note qu’en 1745, l’été est marqué par des grandes chaleurs. La sécheresse était si forte que les habitants d’Auch furent obligés d’aller moudre leur grain à Toulouse et de congédier les écoliers, même les séminaristes, faute de pain dans la ville. (Chroniques ecclésiastiques du diocèse d’Auch, p. 175).

En 1751 et 1752, ce n’est pas la sècheresse mais les grêles qui ravagent les cultures. D’Étigny, dans sa correspondance, écrit : Lors de la seule grêle du 20 juin 1751, 79 communautés furent ravagées dans la seule élection d’Astarac. La misère qui suit est telle qu’on trouve des gens morts sur les chemins.

L’année suivante, d’Étigny note une sècheresse inouïe qui atteint particulièrement les fèves et le millet, aliments majeurs des paysans. Suivront deux années de pluies et d’orages tout aussi dévastatrices.

Les améliorations apportées par l’intendant apporteront une prospérité pendant 12 ans. Mais, en 1774, une terrible épizootie décimera les troupeaux.

Les grandes sècheresses suivantes

Elles sont si nombreuses qu’on ne peut toutes les citer. Celle de 1785 est particulière. En effet, une grande sècheresse, liée à l’éruption du volcan Laki (Islande), s’abat sur l’Espagne, la Sicile, la France. Dès le mois de janvier, les sources et torrents des Pyrénées faiblissent dramatiquement. La sècheresse s’installe vraiment en avril et des bêtes meurent dans les prés par manque d’herbe. Aussi, le 15 juin, les élus toulousains demandent une rogation pro pluvia. Cela ne suffira pas. En octobre et novembre, la Garonne est très au-dessous de son étiage normal (d’environ 50 cm).

En fait, cette éruption est extraordinaire, car ses impacts atteignent des régions bien au-delà des frontières de l’Islande. Le gaz se répand sur l’Europe du sud sous la forme d’un brouillard sec à l’odeur sulfureuse. Mais les contemporains, constatant la sècheresse, ignorent qu’une éruption volcanique s’est produite en Islande. De plus, le soleil prend une coloration « rouge sang » à son coucher et à son lever, renforçant le côté inquiétant de l’évènement.

Quarante sècheresses sont répertoriées au XIXe siècle. En particulier, les Pyrénées sont marquées par une grande sécheresse qui débute en mai 1847 : perte des deux tiers du foin, de l’herbe, du blé. Une demande de secours est adressée le 4 juillet. Même chose en 1860.

Le XXe siècle connait aussi son lot de sècheresses dont 1921 la plus importante connue à ce jour. Le nombre de victimes est de 11 300 personnes. Pourtant, la mortalité infantile par temps de canicule est alors pratiquement vaincue.

La gestion de l’eau en Gascogne

Les rivières réalimentées par le canal de la Neste pour lutter contre la sécheresse en Gascogne
Les rivières réalimentées par le canal de la Neste

Le XXe siècle voit la mise en place des plans de gestion de l’eau et d’irrigation qui vont améliorer la situation. Par exemple, la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne nait en 1927.  On modifie et on diversifie les cultures. On aménage les calendriers. En 1990, l’État lui confie par concession, la gestion du canal de la Neste mais aussi de la distribution des eaux en aval.

Le canal de la Neste a été créé entre 1848 et 1862 et mis en service en 1863. Il permet d’alimenter artificiellement les cours d’eau gascons prenant naissance sur le plateau de Lannemezan (Gers, Baïse, Save, Gimone, Arrats, Bouès, Louge, Gesse…). Il est tout particulièrement important pour le département du Gers.

Les Agences de l’Eau

En 1964, l’État crée six agences de l’eau pour une gestion coordonnée des bassins fluviaux : gestion de la ressource, protection des pollutions, préservation des milieux aquatiques. Une redevance sur la consommation d’eau les finance. Pour la Gascogne, il s’agit de l’Agence de l’Eau Adour-Garonne.

Lors de la grande sécheresse de l'été 1976, les habitants de Lesparre Médoc (Gironde) prient pour que la pluie arrive
Lors de la grande sècheresse de l’été 1976, les habitants de Lesparre Médoc (Gironde) prient pour que la pluie arrive

Si cette gestion amoindrit les impacts des sècheresses, les conséquences restent encore fortes. En 1976 par exemple, une grande sècheresse touche le Sud-Ouest. L’automne et l’hiver n’ont pas rechargé les nappes et la température atteint 30°C dès début mai. La moitié des céréales sont perdues. Des dizaines de tonnes de truites arc-en-ciel meurent dans les élevages piscicoles de la Dordogne. Il faut apporter de l’eau potable par camions-citernes dans les villages du canton de Miradoux (Gers). De plus, le 4 juillet, des orages provoquent des inondations à Bordeaux et dans le Pays Basque. Les chutes de grêle finissent d’abimer les cultures. Le président Valery Giscard d’Estaing annonce un impôt sècheresse qui permettra pour la première fois d’indemniser les agriculteurs.

Enfin, la Loi n° 92-3 du 3 janvier 1992 sur la régulation des prélèvements d’eau sera adoptée. La diminution des prélèvements, et le recyclage des eaux usées ou non restent toujours des enjeux forts.

Le Canal de la Neste (Hautes-Pyrénées) pour lutter contre la sécheresse en Gascogne
Le Canal de la Neste (Hautes-Pyrénées)

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Sécheresses et canicules avant le Global Warming 1500-1950, Emmanuel Garnier, p 297-325.
Sur l’histoire du climat en France depuis le XIVe siècle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, Jean-Pierre Javelle, 2017.
Aquitaine, du climat passé au climat futur, Francis Grousset, 2013, p. 41-60.
Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.
La révolution agricole du XVIIIe siècle en Gascogne gersoise, O. Pérez, 1944, p. 56-105.
Météorologie ancienne du Midi Pyrénéen, Bulletin de la Société Ramond, François Marsan, 1907, Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.
L’éruption de la fissure Laki, 1783-1784




Le Musée des Amériques d’Auch

La Gascogne fourmille de musées, tous aussi surprenants les uns que les autres. Le Musée des Amériques d’Auch mérite une mention particulière par la richesse de sa collection d’art précolombien.

L’origine de la collection précolombienne du Musée des Amériques d’Auch

Guillaume Pujos (1852-1921), premier donateur du Musée des Amériques d'Auch
Guillaume Pujos (1852-1921)

Guillaume Pujos (1852-1921) nait à Auch. En 1871, il part pour Santiago du Chili. C’est un amateur d’art. Il se passionne pour les civilisations précolombiennes et rassemble en trente ans une importante collection d’objets.

Puis, il revient à Auch en 1906. Il devient conservateur du musée d’Auch en 1911 (c’est un des plus anciens musées de France, créé en 1793). Alors, naturellement, Guillaume Pujos y expose les objets de sa collection, qu’il lègue à la ville d’Auch à sa mort, en 1921.

Henri Polge enrichit la collection d’art précolombien

Le Cévénol Henri Polge (1921-1978) est nommé Archiviste Départemental du Gers et Conservateur du musée en 1948. Il persuade l’État d’effectuer des dépôts complémentaires. Ainsi, en 1954, on transfère à Auch les collections précolombiennes du Musée des Eyzies-de-Tayac (Dordogne) et celles du Musée d’Annecy. Au total, il rassemble 1 200 pièces d’art précolombien.

Micheline Lions, donatrice du Musée des Amériques d'Auch
Micheline Lions, donatrice du Musée des Amériques

Dans un article du 4 octobre 1954, Henri Polge explique : […] Le regroupement à Auch de l’art précolombien en France ne répond pas à une vaine manie de collectionneur. Il correspond à une politique voulue de mise en valeur des musées de province, sous la direction et l’impulsion active de l’Inspection Générale. […] À cet égard le Gers est de mieux en mieux placé : le Musée d’Auch est sans doute le premier de France après le Musée de l’Homme à Paris pour l’art précolombien […].

Ensuite, plusieurs dons, legs ou achats enrichissent les collections. Par exemple, en 2006, Madame Micheline Lions de Saint-Tropez fait une importante donation de pièces issues d’une collection qu’elle a réunie avec son mari lors de leurs voyages au Pérou et au Brésil.

La Messe de Saint-Grégoire, chef d’œuvre du Musée des Amériques d’Auch

La Messe de saint Grégoire, mosaïque de plumes sur bois 68 x 56 cm, Mexique 1539. Un chef d'aouvre du Musée des Amériques d'Auch
La Messe de Saint Grégoire, mosaïque de plumes sur bois 68 x 56 cm, Mexique 1539

Le Messe de Saint-Grégoire est un tableau en plumes réalisé en 1539 à Mexico. C’est une œuvre d’autant plus importante que c’est l’un des tout premiers tableaux chrétiens créé avec l’art traditionnel aztèque. Le musée d’Auch l’acquiert en 1986. C’est le plus ancien tableau de plumes connu.

Le Musée des Amériques possède 4 des 6 tableaux de plumes conservés en France. À noter, on en connait 180 dans le monde.

 

 

La plume et les dieux dans l’Art précolombien

Devant d’une tunique (unku) décoré de plumes - Culture chimú (900-1450 apr. J.-C.), Pérou, côte nord
Devant d’une tunique, unku, décoré de plumes – Culture chimú (900-1450 apr. J.-C.), Pérou, côte nord

Dans les sociétés précolombiennes, la plume est associée aux dieux. D’ailleurs, la déesse Coatlicue est fécondée par des plumes tombées du ciel. Et elle donne naissance à Huitzilopochtli, le Dieu tutélaire des Aztèques qui signifie le « colibri de gauche » ou le « guerrier ressuscité ». Quetzalcoatl, le Dieu serpent à plumes, se cache sous un masque de plumes.

Les peuples précolombiens vénèrent la plume. Ils en parent les dieux et les victimes des sacrifices. La plume est aussi un présent diplomatique, et elle constitue une grande part des tributs versés aux vainqueurs. De même, les guerriers au combat se parent de plumes car, après leur mort, ils accompagnent le soleil pendant quatre ans avant de revenir sous forme de colibris.

Après la conquête espagnole, les religieux se sont servis de la valeur symbolique de la plume pour faciliter l’adhésion des Indiens au christianisme.

Pour la réalisation d’objets, on lie les plumes entre elles, en les tissant ou en les collant. Ainsi, les amantecas, plumassiers aztèques, collent des plumes pour réaliser la Messe de Saint-Grégoire.

Le Musée des Amériques d’Auch possède trois autres pièces en plumes, dont un tissu ordinaire en plumes.

Voir le film du Musée des Amériques d’Auch sur l’art des tableaux de plumes au temps de Cortés au Mexique

Les civilisations précolombiennes

Les civilisations précolombiennes
Les civilisations précolombiennes

Le public connait les plus grands peuples précolombiens : les Aztèques, les Mayas, les Incas. Pourtant, il existe de nombreux autres peuples précolombiens qui furent de grandes civilisations et dont on peut voir des objets au Musée des Amériques d’Auch.

Avant les Incas qui ont conquis la plus grande partie des Andes au XVe siècle, plusieurs peuples ont vécu dans une zone englobant le Pérou, la Bolivie, le nord du Chili et l’ouest de l’Argentine.

Le plus ancien peuple connu est le peuple Caral qui a vécu au nord du Pérou, il y a 4 000 ans. Il construisit des pyramides et maitrisa l’irrigation des cultures.

Les Nascas vivent au sud du Pérou (- 200 à 600 après J.C.). Ils sont connus pour leurs immenses figures tracées dans le désert. Ils ont construit des aqueducs et produit une céramique polychrome à motifs d’animaux.

Les Chimus vivaient au nord du Pérou entre 1000 et 1470. Ils adoraient la lune et considéraient le soleil comme destructeur. Les Incas, qui ont conquis le territoire des Chimus, eux, adoraient le soleil. Les Chimus sont connus pour leur céramique.

Bien sûr, les Incas sont les plus connus. Originaires de la région de Cuzco en Bolivie, ils agrandirent leur territoire à partir de 1430. Les Espagnols arrivèrent en 1532 et conquirent rapidement le vaste empire inca. Pourtant, il y aura plusieurs rebellions des Incas depuis celle de 1536 jusqu’à celle de 1780.

Le Musée des Amériques d’Auch, Pôle national de référence d’art précolombien

Statuette féminine assise Culture remojadas, el-tajín, totonaque (600-1500 apr. J.-C.), Mexique, côte du golfe. Statuette représentant un personnage assis ceint d’une haute coiffure zoomorphe (cerf ?) Culture maya (1000 av. J.-C – 900 apr. J.-C.), Mexique, Campeche ou Jaïna
G : Statuette féminine assise Culture remojadas, el-tajín, totonaque (600-1500), Mexique, côte du golfe. / D : Statuette représentant un personnage assis ceint d’une haute coiffure zoomorphe (cerf ?) Culture maya (1000 av. J.-C-900 apr. J.-C.), Mexique, Campeche ou Jaïna.

Vase à anse en étrier représentant un animal hybride crapaud-félin - Culture mochica (150-850 apr. J.-C.), Pérou, côte nord Vase à libation - Culture mochica (150-850 apr. J.-C.), Pérou, côte nord
G : Vase à anse en étrier représentant un animal hybride crapaud-félin – Culture mochica (150-850), Pérou, côte nord. / D : Vase à libation – Culture mochica (150-850), Pérou, côte nord

On compte 172 musées français qui possèdent 32 000 objets précolombiens. À lui seul le Musée du Quai Branly à Paris en possède 61,5 %. Suit le Musée des Amériques d’Auch avec 25 %, le restant des objets étant dispersé dans les 170 autres musées. Souvent, on les expose dans quelques vitrines ou ils sont isolés. L’idée de les regrouper dans une structure unique permettrait de mieux les présenter aux publics.

Aussi, Franck Montaugé, maire d’Auch de 2008 à 2017, député et sénateur, veut créer des Pôles nationaux de référence au sein des Musées de France pour regrouper et mettre en valeur les collections. Alors, il dépose un amendement qui est voté dans la loi n° 2016-925 du 7 juillet 2016 relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine. Son article 69 prévoit la création de Pôles nationaux de référence […] pour rassembler, conserver et valoriser des collections publiques non présentées […] selon des thématiques précises définies préalablement dans un projet scientifique et culturel […].

Le Musée des Jacobins d’Auch (son ancien nom) est le premier musée de France à obtenir le label Pôle national de référence spécialisé en art précolombien et art sacré latino-américain. D’importants travaux ont lieu en 2018 et 2019 pour transformer le Musée des Jacobins en Musée des Amériques.

Le Musée des Amériques
Le Musée des Amériques

Les autres collections du Musée d’Auch

Au Musée des Amériques d'Auch, la Statue monumentale de l'Empereur Trajan
Statue monumentale de l’Empereur Trajan

Le musée des Amériques contient plusieurs autres collections.

La collection des Antiquités regroupe des objets depuis l’Egypte jusqu’à la période romaine. On peut y voir des objets gallo-romains issus des fouilles d’Augusta Auscorum [Auch] et des fresques découvertes dans une villa à Roquelaure.

Celle du Moyen-âge présente des sculptures polychromes provenant de la Cathédrale Sainte-Marie d’Auch, ainsi que l’olifant et le peigne de Saint-Orens. La collection de mobiliers et d’art décoratif présente des céramiques de la faïencerie d’Auch qui a produit seulement de 1757 à 1772. Les objets d’art et le mobilier proviennent de saisies révolutionnaires, dont certaines le furent dans l’ancien hôtel de l’Intendance d’Auch.

Au Musée des Amériques d'Auch, l'Olifan de Saint-Orens
Olifant de Saint-Orens

La collection contient des œuvres de peintres ou de sculpteurs gersois du XVIIIe au XIXe siècles.

Enfin, la collection d’art et traditions populaires de la Gasconne regroupe des costumes et des objets de la vie quotidienne au XIXe siècle.

Au-delà des livres d’école qui survolent les civilisations précolombiennes, et ignorent la culture populaire gasconne, une visite en famille permet de faire découvrir aux enfants la réalité de ces peuples au travers des objets de leur vie quotidienne.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Musée d’Auch
Musée du Quay Branly