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La Lèira, un fleuve discret

La Lèira est le nom gascon de La Loire. Mais c’est aussi le nom d’un fleuve gascon qui se jette dans le bassin d’Arcachon. Si peu de Gascons en connaissent l’existence, c’est le paradis des amateurs de canoë ou des amoureux de la nature.

La Lèira, un fleuve bien discret

La Lèira [Leyre ou L’Eyre en français] prend sa source dans les Landes. Ou plutôt, elle n’a pas de source puisque c’est la remontée de la nappe phréatique, affleurant en plusieurs endroits, qui l’alimente.

Son nom véritable est l’Eira, ancien toponyme qui, selon les spécialistes Bénédicte et Jean-Jacques Fenié, signifie tout simplement « eau ». L’usage l’a transformé en Lèira.

La Lèira parcourt 116 km avant de se jeter dans le bassin d’Arcachon. En fait, on peut même parler des Lèiras car le fleuve est formé de la grande Lèira et de la petite Lèira qui se rejoignent à Moustey au horc d’Eira [hourc d’Eyre].

La petite Lèira se forme entre Lucsèir [Luxey] et Retjons. Elle est calme et ses eaux sont claires. En revanche, la grande Lèira nait près de Sabres et ses eaux sont noires, son cours impétueux.

La Grande Leyre © Laurent Degrave-PNRLG
La Grande Leyre © Laurent Degrave-PNRLG

Tout au long de son parcours, la Lèira reçoit de nombreux affluents aux noms bien gascons dont : l’Escamat, le Monhòc, [Mougnocq] le Cantagrith, le Mordoat [Mourdouat], le Richet ou barrada deus claus, le Boron [Bouron] aussi appelé Hontassa, le Casterar, ou encore la Palhassa [Paillasse].

Plus globalement, son bassin versant est dans le parc naturel des Landes de Gascogne. Lorsqu’elle arrive dans le bassin d’Arcachon, la Lèira forme un delta de 3 000 hectares qui est le refuge de nombreuses espèces d’oiseaux.

Et la belle réserve ornithologique du Teich couvre 120 hectares de ce delta.

La Lèira, un grand intérêt écologique

Au cours de l’histoire, c’est avec la plantation de la forêt des Landes de Gascogne que la Lèira présente un intérêt économique. En effet, elle sert au flottage du bois et elle alimente des forges, des fonderies, des verreries et des moulins.

Or, les activités économiques ont disparu. Alors, la Lèira, bordée de prairies, s’est peu à peu cachée sous des feuillus, constituant une épaisse forêt galerie qui a poussé sur ses rives.

Composée de chênes, d’aulnes et de saules, la forêt amortit les crues, limite les matières en suspension et maintient les berges. Le microclimat ainsi créé abrite des espèces végétales devenues rares comme l’Osmonde royale ou le Drosera à feuilles rondes.

De même, la Lèira abrite des animaux disparus ailleurs, comme la loutre, le vison, la cistude, la genette ou le murin à oreilles échancrées (une espèce de chauve-souris). Elle abrite aussi les larves de lamproie qui y naissent avant de gagner la haute mer. De plus, dans ses herbiers aquatiques, on trouve de nombreux poissons, ainsi que le brochet aquitain. À noter, des naturalistes décrivent cette espèce de brochet pour la première fois en 2014. L’animal se distingue des autres brochets par un museau plus court, des écailles et des vertèbres moins nombreuses.

Cistude et Loutre d'Europe © PNRLG
Cistude et Loutre d’Europe © PNRLG

Cette richesse écologique vaut à la Lèira de nombreux classements de protection : classement d’une partie de son cours sur la commune de Mios en 1942, zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF) en 1973 et 1984, enfin zone Natura 2000. Son delta est classé zone humide d’importance internationale en 2011.

Le parc régional des vallées de la Leyre et du val de Leyre est créé en 1970. Il porte aujourd’hui le nom de parc naturel régional des Landes de Gascogne.

Drosera rotundifolia & Osmunda regalis © PNRLG
Drosera rotundifolia & Osmunda regalis © PNRLG

Concilier écologie et tourisme

Le parc naturel régional des Landes de Gascogne conduit le programme de protection du fleuve.

Outre les actions d’information du public, des usagers et des riverains, le parc étudie la faune et la flore présentes dans le bassin de la Lèira, entretient les rives et la forêt galerie, restaure les milieux, supprime les obstacles créés par l’homme (barrages ou digues inutiles), veille à supprimer la pollution (action micro plastiques), etc.

Fort heureusement, peu d’espèces invasives colonisent la Lèira. Des érables negundo et des catalpas originaires d’Amérique du nord sont progressivement éliminés. On y trouve aussi quelques ragondins et des écrevisses de Louisiane, plus difficiles à attraper.

Toutes ces actions visent à restaurer le fleuve pour obtenir le label « Rivière sauvage ». Ce label décerné par l’AFNOR est une marque de reconnaissance du travail de protection et de valorisation du territoire concerné.

Le parc naturel régional conduit aussi une action exemplaire qui concilie tourisme et protection du milieu en favorisant la pratique du canoë sur la Lèira.

En relation avec des professionnels partenaires, 8 lieux de mise à l’eau et de sortie d’eau des canoés offrent au public la possibilité de naviguer sur la grande Lèira et de profiter de la nature protégée de la forêt galerie.

Si les promenades sont permises, les activités restent réglementées : horaires de navigation, interdiction des bivouacs, interdiction des cueillettes, etc. Bien entendu, toute activité nautique à moteur est interdite.

Les Vallées de la Leyre, eaux fauves et forêt-galerie - © PNRLG Sébastien Carlier
Les Vallées de la Leyre, eaux fauves et forêt-galerie – © PNRLG Sébastien Carlier

La réserve ornithologique du Teich

Des ornithologues amateurs proposent à la commune du Teich de créer une réserve sur le bassin d’Arcachon, dans le delta de la Lèira. On le fait en 1972.

Ainsi, la commue acquiert des parcelles par échange avec des parcelles forestières communales. Le parc ornithologique voit le jour. Il devient réserve ornithologique et, si la commune en est toujours propriétaire, le parc naturel régional des Landes de Gascogne en prend la gestion.

323 espèces d’oiseaux y sont répertoriées, dont 88 y nichent. Cela en fait une zone exceptionnelle de reproduction et de nourrissage des oiseaux. En conséquence, la réserve du Teich propose des visites en bateau, des activités d’observation et de photographie des oiseaux.

Aigrette Garzette & Martin-Pêcheur © Réserve Ornithologique du Teich
Aigrette Garzette & Martin-Pêcheur © Réserve Ornithologique du Teich

La plupart des Gascons ne connaissent pas la Lèira. Pourtant, ce fleuve gascon offre des milieux remarquables et une faune protégée qu’il faut découvrir au gré d’une promenade au rythme de la nature.

De plus, le fleuve entretient des contes et des légendes que l’on peut retrouver dans le livre La Leyre, contes et chroniques d’un autre temps de Serge Martin et Marnie, Dossiers d’Aquitaine, 2016.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’Eyre et sa vallée
Affluents de la grande Leyre
Rivières sauvages : la grande Leyre
Parc Naturel Régional des Landes de Gascogne
Parc naturel, Site consacré au canoë sur la Leyre
Réserve ornithologique du Teich




La main d’Irulegi

La main d’Irulegi trouvée le 18 juin 2021 en Navarre est une découverte majeure pour tous les héritiers des Vascons. Elle est la preuve que notre langue ancienne a laissé des traces écrites.

La main d’Irulegi

Irulegi - plan de situation
Irulegi – plan de situation

Jusqu’à récemment, la langue euskarienne ne possédait pas de preuve de son existence avant le IVe siècle de notre ère. En plus de cela, les premières traces écrites connues du basque dataient, avant cette découverte, du XVIe siècle. Mais depuis peu, en novembre 2022, a été traduit le premier mot d’une série de cinq, sur un objet découvert le 18 juin 2021 sur la colline d’Irulegi.

Officiellement la découverte de cet objet apporte la preuve écrite la plus ancienne de la pratique du proto-basque. Cette langue était parlée dans un espace bien plus large que l’Euskadi actuelle. En effet, c’est dans tout l’espace aquitain que le proto-basque était utilisé, espace allant du Couserans jusqu’au début du massif des Cantabres et de l’estuaire de la Gironde jusqu’à l’Ebre. Les locuteurs de cet ensemble de langues étaient les Aquitains. Ces derniers deviendront les Vascons durant le Haut Moyen-Âge, et c’est à partir du XIe siècle que les textes différencieront les Gascons des Basques.

Irulegi - le champ de fouilles
Irulegi – le champ de fouilles

L’objet en lui-même est une main droite en bronze de 14,31 cm de hauteur, 12,79 cm de largeur et d’une épaisseur de 1,09 mm. Le texte gravé sur cette main est composé de 5 mots, 40 signes sur 4 lignes. Enfin, la main de la colline d’Irulegi date du 1er siècle avant JC, plus précisément du dernier tiers du 1er siècle, au moment de la guerre sertorienne (-80 av JC à -72 av JC).

Le système d’écriture révélé par la main

D’après Javier Velaza, professeur de philologie latine à l’université de Barcelone, les inscriptions suivent un système semi-syllabique emprunté au système d’écriture ibérique. Un semi-syllabaire est un système mixte employant dans le même temps des signes correspondants à des lettres et d’autres signes correspondants à des syllabes. Cependant, le professeur remarque que sur cette main est inscrite une variante. Le signe « T » est à l’heure actuelle inexistant dans l’écriture ibérique ; il est nécessaire d’ajouter que ce symbole figure déjà sur deux pièces frappées en territoire basque. « Les Basques ont emprunté le système d’écriture ibérique en l’adaptant à leurs caractéristiques » fait-il remarquer.

La main d'Irulegi
Irulegi – La main

Le premier mot inscrit sur la main est quasi transparent : sorioneku. Il est comparable au basque actuel, zorioneko signifiant « de bonne fortune ». Ainsi, cela prouve qu’il s’agit d’une inscription proto-basque et non ibérique ou celtibérique. D’après Jean-Baptiste Orpustan, professeur honoraire des universités Michel de Montaigne Bordeaux III, spécialiste en lexicographie, linguistique historique, littérature, onomastique, traduction en langue et littérature basques, les langues ibériques et proto-basque étaient des langues voisines et probablement proches d’un point de vue phonétique et structurel mais elles étaient sans doute deux langues bien distinctes.

Le basque actuel ne permettant pas de traduire les autres mots, en plus de deux millénaires, l’euskara a changé et son vocabulaire n’est plus forcément le même. Sabino Arano Goiri, fondateur du nationalisme basque avait créé de nombreux néologismes afin d’éviter une trop grande hispanisation du basque.

La fonction de la main d’Irulegi

Pour le linguiste basque Joaquín Gorrochategui, il reste beaucoup à faire pour en savoir plus. Notamment élucider les autres mots gravés sur la main d'Irulegi
Pour le linguiste basque Joaquín Gorrochategui, il reste beaucoup à faire pour en savoir plus. Notamment élucider les autres mots gravés sur la main d’Irulegi.

Au sujet de l’objet en lui-même, il avait surement une fonction apotropaïque.  C’était un objet conjurant le mauvais sort pour les habitants de la maison où on l’a trouvé. On a découvert une main similaire  à Huesca, mais sans inscription dessus ; cette main devait avoir la même fonction.

Aujourd’hui encore, on trouve des objets ayant la même fonction à l’entrée des maisons, sacré-cœur de Jésus, crucifix, fer à cheval, médaille de saint Christophe dans les voitures etc… Nos ancêtres n’étaient pas si différents de nous.

Seul témoignage de notre langue passée ?

Tumuli de Vielle-Aubagnan (plan de situation)
Tumuli de Vielle-Aubagnan – plan de situation

La découverte de cette main peut remettre en lumière une autre découverte datant de 1914 par Pierre-Eudoxe Dubalen : les tumuli de Vielle-Aubagnan.

Dans ces tumuli, parmi le matériel découvert (restes de cotte de mailles, casques, lance tordue…) Dubalen trouve également des restes de phiales (coupe sans pied ni anse). Sur ces coupes, des inscriptions sont présentes.

 

Première inscription de Vielle-Aubagnan

Sur ce premier phiale on pourrait  lire :

  • anbailku : lecture en 1956 de René Lafon, spécialiste de la langue basque
  • anbaikar : lecture en 1980 de Jürgen Untermann, linguiste
  • binbaikar : lecture de 1990, Jean-Claude Hébert, linguiste.

Seconde inscription de Vielle-Aubagnan

  • betiteen : 1956, Lafon,
  • titeeki : 1980, Untermann,
  • kutiteegi : 1990, Hébert.Si, dans ces coupes, le symbole « T » n’est pas présent, comme sur la main d’Irulegi, les deux phiales et la main démontrent une appropriation d’un des systèmes d’écriture ibérique dans l’espace aquitain. Et cela peut démontrer que les peuples de langue proto-basque étaient donc capables d’écriture, peut-être même de littérature (cf. utilisation apotropaïque de l’écriture sur la main d’Irulegi).

On constate également que les deux phiales dateraient de la fin du 2e siècle avant J.-C. La main d’Irulegi, elle, date du début du 1er siècle av. J.-C. On peut donc admettre que ces objets sont presque contemporains.
La main date de la guerre sertorienne (-80 à -72) et les phiales de la fin du 2e siècle av JC.

Utilisation partielle ou générale en Aquitaine ?

Cependant, si on ne peut conclure à une utilisation généralisée de l’écriture dans tout l’espace aquitain, nous pouvons acter de l’usage au moins partiel de l’écriture dans l’espace dit aquitain. Ces peuples-là étaient donc capables d’écrire et même de s’approprier un système d’écriture et le modifier à leur guise. La découverte de la main d’Irulegi est définitivement une découverte majeure.

Enfin, il est légitime de ne pas s’étonner que ces peuples soient capables d’écrire. Après tout, une partie des Celtes de la Gaule préromaine utilisaient les systèmes d’écriture ibérique et l’alphabet grec entre autres. La doxa déclarant que les Celtes avaient une culture essentiellement orale provient principalement du fait qu’ils avaient une transmission orale de leur culture/religion/histoire. Si les Celtes étaient capables d’écrire, tout comme les Ibères et les Celtibères, alors les Aquitains le pouvaient également.

Loís Martèth

écrit en orthographe nouvelle

Références

La mano de Irulegi
L’âge du Fer en Aquitaine et sur ses marges. Mobilité des hommes, diffusion des idées, circulation des biens dans l’espace européen à l’âge du Fer sous la direction de Anne Colin, Florence Verdin, 2011
L’ibère et le basque : recherches et comparaisons, Jean-Baptiste Orpustan, 2009
Les deux phiales à inscriptions ibériques du tumulus numéro III de la lande « Mesplède », à Vielle-Aubagnan (Landes).




Lo cinema en lenga nosta

Le cinéma en langue de chez nous concerne principalement le genre documentaire. Il a aussi produit quelques autres films. Un genre à développer pour les générations à venir ?

Le cinéma documentaire

Patrick Lavau, cinéaste
Patrick La Vau

Cherchant à conserver la mémoire de notre culture, les productions audiovisuelles sont surtout le cinéma documentaire. Dans ce genre, on peut citer les films du Girondin Patric La Vau. Depuis 2005, il est un réalisateur remarqué de films en lenga nosta. Il s’agit souvent des souvenirs d’une personne qui parle quotidiennement notre langue. Par exemple, parmi ses premières productions, Gemèir de Gasconha [Raymond Lagardère] raconte ses luttes et ses passions de représentant des gemmeurs.

En 2022, ce sont sept films que nous propose le réalisateur dont Eric Fraj, 50 ans de cançon ou Las causas deu passat. Dans ce dernier film, d’une grande beauté, Éliette Dupouy (1933-2020) évoque sa vie, son gout des histoires, les premiers textes qu’elle a commencé à écrire à l’âge 15 ans.

Les débuts du cinéma en parlers d’oc

Georges Rouquier (1909 - 1989), cinéaste
Georges Rouquier (1909 – 1989)

Si on remonte le temps, un film documentaire, de nos voisins, est remarqué. Il s’agit de Farrebique ou les quatre saisons de Georges Rouquier (1909-1989), qui sort en 1946. Il raconte la vie des Rouquier, une famille de paysans aveyronnais. À sa sortie, le film passe en tête des entrées en une semaine et vaudra à son auteur des distinctions prestigieuses : Prix FIPRESCI du Festival de Cannes, Grand Prix du Cinéma Français, Médaille d’or à la Mostra de Venise, Grand Épi d’or à Rome et le BAFTA du meilleur documentaire.

Georges Rouquier sort en 1983, Biquefarre qui continue la saga familiale des Rouquier, avec les mêmes acteurs que dans Farrebique, mais 38 ans plus tard.

Jean-Pierre Denis, cinéaste
Jean-Pierre Denis (1946 – )

De même, Jean-Pierre Denis, né en à Sent Lèon d’Eila [Saint-Léon-sur-l’Isle] en Dordogne, réalise Histoire d’Hadrien. Le film est projeté pour la première fois au Festival de Cannes de 1980. Il remporte le prix de la Caméra d’or. Il raconte l’histoire d’Hadrien, un jeune Périgourdin recueilli pas sa grand-mère, qui fait l’apprentissage de la vie dure de la campagne. Après la Grande guerre, il devient cheminot et participe aux grèves de 1920.

Deux ans plus tard, Jean-Pierre Denis récidive avec La Palombière qui met en scène un chasseur à l’affût dans sa palombière. Un jour, il rencontre Claire, jeune institutrice…

Le cinéma de Jean Flechet

Jean Fléchet, cinéaste
Jean Fléchet (1928 – )

En 1980, le Lyonnais Jean Flechet (1928- ), réalise pour le cinéma et la télévision, le premier long métrage entièrement en gascon L’Orsalhèr.

Mais il avait déjà mis en scène les parlers du sud. Ainsi, en 1964, une courte farce, La Sartan, tourne autour d’une poêle et d’une chipie qui sont les deux sens du mot sartan en provençal.

Ou encore La Fam de Machougas, tourné durant l’automne 1963, narre les aventures d’un personnage affamé, mangeant sans cesse et apaisé seulement par sa terre et l’amour.  Une allégorie du peuple occitan dépossédé de sa culture.

Le collectage

Dans la lignée du film documentaire, on peut ajouter les collectages, cette façon de collecter les traditions, les costumes, les musiques, les chansons, les danses, les contes, les légendes et aussi les savoir-faire, les techniques ou les recettes. Cela se pratique depuis quelques décennies.

Citons le site oralitat de gasconha qui rassemble des collectages effectués par l’Ostau comengés, Nosauts de Bigòrra, Numériculture Gascogne et Media d’Oc.

Le travail de doublage de films en oc

S’il y a relativement peu de films qui laissent une grande place à nos parlers d’oc, il convient de saluer le formidable travail de doublage de films réalisé par Conta’m, une association basée à Nay dans les Pyrénées-Atlantiques.

Conta’m assure l’intégralité du travail technique et artistique, depuis la négociation des droits sur les films jusqu’à la distribution des films doublés en langue régionale.

Les comédiens ne sont pas tous professionnels.  Mais Conta’m forme des comédiens de tous les âges pour doubler ses films. Si le cœur vous en dit…

On peut voir son travail de doublage dans quelques cinémas qui en font la projection, ou se procurer un DVD pour le voir, revoir et re-revoir et… chez soi. On peut aussi s’abonner sur www.ocvod.fr, la nouvelle plate-forme de films à la demande doublés en parlers d’oc.

Trotet ou les Contes a Rebors sont de bonnes façons de rappeler notre parler à nos enfants. Et comment résister à Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau où les mousquetaires parlent leur langue ? Ou à Terminator 2 qui parle en gascon ?

De toute façon, il y en a pour tous les âges ! Laissez-vous tenter.

Des initiatives

Clap de lenga à Salies

Depuis 2010, l’association Accents du Sud propose un festival du film en parlers d’oc à Salies-du-Béarn. En 2020, ils proposent une vingtaine de films de toute sorte : courts métrages, documentaires, films d’animation, collectages ethnographiques, longs métrages. Un concours de scénarios met même 12 projets de courts métrages en compétition.

Le kinoculteur

Steve et Flash

Deux frères, Steeve et Flash, en fait Périgourdins, proposent des petites séances de cinéma itinérant. De façon humoristique, ils ont lieu dans une vieille bétaillère à brebis tirée par un motoculteur ! Ainsi, ils mêlent western et culture locale. La musique, les doublages et les bruitages sont réalisés en direct avec le public.

 

Le cinéma et les dialectes d’oc

Au-delà de la Gascogne, des réalisateurs sortent aussi des films en différents parlers d’oc qui font parler d’eux.


Malaterra de Philippe Carrese (1956-2019), sorti en 2003, raconte la vie d’une famille pendant la Grande guerre de 14 et les rumeurs de malédiction autour d’un village abandonné que l’on croit hanté. La plus grande partie des dialogues sont en provençal sous-titrés en français. Un groupe de ragga occitan, Massilia Sound System, compose la musique du film.

Le vent fait son tour est un film italien de Giorgio Diritti (1959- ), sorti en 2005. Il raconte la vie de Philippe, un professeur devenu berger, qui s’installe avec sa famille dans un village des vallées occitanes d’Italie. Le village accueille les nouveaux venus et l’aident à s’installer. Mais Philippe ne respecte pas les usages locaux liés aux droits de propriété. La bienveillance des habitants fait vite place à l’hostilité. Le film est cinq fois primé dont au Festival du film de Londres et à celui de Rome. C’est l’occasion d’entendre l’occitan des vallées italiennes.

La Peur de Damien Odoul (1968- ) sort en 2015. Il raconte l’histoire de Gabriel, un jeune soldat qui combat lors de la Grande guerre de 1914. Tourné au Québec, les dialogues sont en français et dans la langue maternelle des soldats originaires du tiers sud de la France. Ils sont sous-titrés en anglais. Le film reçoit le prix Jean Vigo 2015 à Paris, au Centre Pompidou.

La peur, film de Damien Odoul (2013)
La peur, film de Damien Odoul (2013)

Le cinéma à inventer pour notre futur ?

Bernard Manciet (1923 - 2005)Se méter cap entà ua pensada de desirança, disait l’écrivain Bernard Manciet (1923-2005).

Faire vivre la Gascogne, n’est-ce pas investir tous les moyens — tous les médias — pour la rendre visible ?

D’ailleurs, Bernard Manciet disait lors d’un interview de France 3 en 1993 : Le gascon survivra. Puis s’il ne survit pas, personne n’en mourra. Vous savez mourir on n’en meurt pas.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

site de Patric La Vau
Expérimental Occitan
Conta’m
Premier clap pour le film occitan
La peur, Lo Jornalet, Laurenç Revest, 27/08/2020




Le Couserans et ses noëls du XVIIIe siècle

Nos aïeux racontaient les mystères de Noël à leur façon, a còps escarrabilhada, gailharda e crostillosa [parfois pleine d’humour, joyeuse et libre]. Louis Lafont de Sentenac a collecté pour nous quelques noëls du XVIIIe siècle.



Les noëls en Ariège

Louis Lafont de Sentenac est trésorier de la Société ariégeoise des sciences, lettres et arts. Il a recueilli des textes, des noëls du XVIIIe siècle en Ariège. Et il les présente dans son ouvrage, Recueil de  noëls de l’Ariège en patois languedocien et gascon, publié en 1887.

De plus, cet ouvrage a obtenu une médaille de vermeil au Congrès des Félibres d’Aquitaine, tenu à Foish (Foix) le 18 mai 1886.

Recueil des noëls de l'Ariège de Louis Lafont de Sentenac

Notons que le département de l’Arièja [Ariège] est la réunion de parçans différents : le comté de Foish [Foix], la seigneurie de Mirapeish [Mirepoix], le Coserans [Couserans] autour de Sent Guironç [Saint-Girons] et Sent Líser [Saint-Lizier]. Ainsi, l’auteur nous précise que trois idiomes y sont présents : celui de Foix (Foix et Pamiers), le languedocien de Mirepoix, le gascon du Couserans.

Une tradition plus large des chants de Noël

Père Godolin (1580-1649)

Selon la tradition catholique, les anges chantent les premiers noëls au-dessus de la crèche pour célébrer la naissance du Christ. Mais on ne sait pas de quand datent ces chants. Toutefois, le plus ancien noël français conservé, Entre le bœuf et l’âne gris, est du XVIe siècle. De même, plus près de chez nous, le Toulousain Pèire Godolin (1580-1649) en a écrit plusieurs dont Nouel.

Ces chants sur la Nativité ont bien sûr un sens religieux. Pourtant, ils sont destinés avant tout à une utilisation populaire, car Noël est une fête populaire. Ainsi, ils sont en langue vulgaire et de musique simple pour rester accessible à tous.

D’ailleurs, Louis Lafont de Sentenac écrit dans sa préface : la langue romane vulgaire, qui a joué aussi un rôle brillant, a donné naissance à un grand nombre de poésies, et principalement à des cantiques connus sous le nom de Noëls, « récits naïfs et touchants créés par le peuple et conservés par lui dans le sanctuaire du cœur ; plusieurs ont traversé les siècles et sont arrivés jusqu’à nous. »

Recueil de noëls de l’Ariège

L’ouvrage présente 69 noëls en languedocien (de Foix, Pamiers, Mirepoix…) et seulement 9 nadaus [noëls] en gascon coseranés, en gascon du Couserans.

  • Revelhatz-vous cheria
  • Ah! Quin mainatge!
  • Celebren la neishença,
  • L’angel Gabriel
  • Ara que Diu es descenut

  • Nadau! Per amor de Maria
  • Helas qu’una novèla
  • Hilhetas sortish de la tuta
  • Senheton qu’es nescut.

En fait, les phrases, les mots sont ceux du parler quotidien. Car, même si l’on parle d’événements religieux, ce sont des chants profanes. Par exemple, voici le début du quatrième chant :

L’angel Gabriel
Ba anouça à Mario,
Bierj’ aymablo :
Bous bengui anounça
Lou Hill de Diu bous cau pourta.

L’angel Gabriel
Va anonçar a Maria,
Vièrja aimabla:
Vos vengui anonçar
Lo Hilh de Diu vos cau portar.

L’ange Gabriel / va annoncer à Marie, / Vierge aimable : / je viens vous annoncer / Le Fils de Dieu il vous faudra porter.

Côté graphie, Sentenac précise qu’il a retenu celle de la grammaire béarnaise de Lespy. En effet, en 1887, aucune norme n’existait encore : Pour l’orthographe, nous avons adopté celle de nos philologues méridionaux. L’abbé Couture, Luchaire et Bladé n’écrivent pas Diou, Faouré, Fill, Païré, mais bien Diu, Faure, Filh, Payre, selon l’antique usage.

« Nadal Tindaire » par Gilbert Rouquette

Le chant IX, un dialogue entre bergers

Le chant de Noël IX, Senheton qu’es nescut présenté ici, est un exemple de la simplicité voire de la fraicheur et la candeur de ces textes.

Segnetou qu’es nescut ! / Senheton qu’es nescut!

Grafia de Sentenac

Segnetou qu’es nescut !
Ount ? ount ? ount !
A Bethleem.

Chœur des bergers

Aquech Diu tant adourable
Que n’ey nescuch dins un estable !
Ja y bau, ja y bau
Ana adoura Jesus coum’ cau.

Un seul

Bos y ana tu, Jouan-Guillem,
Adoura Jesus en Bethleem,
Aquech Diu tant adourable
Que n’ey nescuch dins un estable,
Ja y bau, ja y bau
Adoura Jesus coum’ cau.

Autre

Bos y ana tu, Bourthoumiu,
Ana adoura le Hil de Diu,
Aquech Diu tant adourable
Que n’ey nescuch dins un estable,
Ja y bau, ja y bau
Adoura Jesus coum’ cau.

Tous

Bourthoumiu et Juan-Guillem,
Anem toutis à Bethleem,
Aquech Diu qu’es tant aymable
Que n’ey nescuch dins un estable,
Sans plus tarda, sans plus tarda :
Anem toutis per l’adoura.

Grafia classica

Senheton qu’es nescut!
Ont? ont? ont!
A Bethleem.

Chœur des bergers

Aqueth Diu tant adorable
Que n’ei nescut dins un estable!
Ja i vau, ja i vau
Anar adorar Jesus com’ cau.

Un seul

Vòs i anar tu Joan-Guilhem,
Adorar Jesus en Bethleem,
Aqueth Diu tant adorable
Que n’ei nescut dins un estable,
Ja i vau, ja i vau
Adorar Jesus com’ cau.

Autre

Vòs i anar tu, Borthomiu,
Anar adorar lo Hilh de Diu,
Aqueth Diu tant adorable
Que n’ei nescut dins un estable,
Ja i vau, ja i vau
Adorar Jesus com’ cau.

Tous

Borthomiu e Joan-Guilhem,
Anem totis a Bethleem,
Aqueth Diu qu’es tant aimable
Que n’ei nescut dins un estable,
Sans plus tardar, sans plus tardar:
Anem totis per l’adorar.

Le petit Seigneur est né !

Le petit Seigneur est né !
Où ? où ? où !
À Bethleem.

Chœur des bergers

Ce Dieu si adorable
Qu’il en est né dans une étable !
Hop j’y vais, hop j’y vais
Adorer Jésus com’ il se doit.

Un seul

Tu veux y aller toi, Jean-Guilhem,
Adorer Jésus à Bethleem,
Ce Dieu si adorable
Qu’il en est né dans une étable,
Hop j’y vais, hop j’y vais
Adorer Jésus com’ il se doit.

Autre

Tu veux y aller toi, Berthoumieu,
Adorer le Fils de Dieu,
Ce Dieu si adorable
Qu’il en est né dans une étable,
Hop j’y vais, hop j’y vais
Adorer Jésus com’ il se doit.

Tous

Berthoumieu et Jean-Guilhem,
Allons tous à Bethleem,
Ce Dieu est si aimable
Qu’il en est né dans une étable,
Sans plus tarder, sans plus tarder :
Allons tous l’adorer.

(Noël du Couserans, du XVIIIe siècle)

Castillon en Couserans
Castillon en Couserans

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Recueil de Noëls de l’Ariège en patois languedocien et gascon, Louis Lafont de Sentenac, 1887.




Filadèlfa de Gèrda

Olympe-Claude Duclos nait à Banios en 1871, dont elle dira : « Oh ! ce petit village des Baronnies en Bigorre perdu au fond des montagnes vertes, tant au fond qu’il fallait se tenir bien droit et bien lever la tête pour apercevoir le ciel et toujours monter pour en sortir ! ».  On la connait sous le nom de Filadèlfa de Gèrda [Philadelphe de Gerde] qui est son nom de plume. Elle écrit des textes parmi les plus beaux de la littérature d’Oc.

Les débuts de Filadèlfa de Gèrda

Filadèlfa de Gèrda (1871-1952)

Filadèlfa de Gèrda est la dernière d’une fratrie de neuf enfants. Son père est instituteur à Banios (Hautes-Pyrénées) mais elle passe beaucoup de temps chez sa grand-mère de Gerde.

Son père est muté à Pouy dans le Magnoac, puis revient à Gerde pour une retraite bien méritée. À l’âge de 16 ans, Filadèlfa de Gèrda part en Amérique pour voir un oncle émigré, mais il meurt et elle rentre à Gerde six mois plus tard.

Filadèlfa de Gèrda aime parcourir la montagne à la rencontre des gens du pays qui parlent gascon. De plus, elle s’enrichit des lectures de livres de la bibliothèque paternelle. Elle écrit ses premiers poèmes qui sont publiés dans L’Avenir, le journal de Bagnères de Bigorre ; elle a tout juste 20 ans et elle est remarquée. D’ailleurs, elle est reçue chez Madame de Littré, nièce du philosophe Charles de Littré, qui fait sa cure à Bagnères. Et elle y rencontre Pierre Loti.

Célébrée par le Félibrige

Le Félibre agenais Charles Ratier (1853-1924) la découvre. Il en parle à Frédéric Mistral qui l’invite aux fêtes de la Sainte-Estelle des 10 au 12 mai 1893 à Carcassonne. Elle y fait un triomphe.

Achillle Rouquet (1851 - 1928)
Achillle Rouquet (1851-1928)

Achille Rouquet, poète de Carcassonne, raconte l’entrée de Filadèlfa de Gèrda : « Et une apparition radieuse surgit derrière eux : c’est celle d’une belle jeune fille de vingt à vingt-deux ans, vêtue de noir, la tête enveloppée d’un capulet, qui, nous le saurons bientôt, porte le deuil des héros de la résistance albigeoise. Elle s’appelle Philadelphe de Gerde.

Elle est la charmante et mystique reine des Pyrénées, venue à Carcassonne parce qu’elle a su que là devaient se réunir les félibres. Frédéric Mistral rayonne, heureux de voir en personne cette merveilleuse et séraphine fleur des montagnes méridionales, dont il avait déjà admiré les premiers vers. Pour nous, nous pouvons dire que la venue de cette mystique fleur de poésie a donné à toute la fête un caractère de grandeur étrange et charmante à la fois qui n’a pas peu contribué à la rendre populaire et à compléter son succès ».

Marius André, qui n’a d’yeux que pour elle, lui dédie son poème La glòri d’Esclarmondo. Mais Filadèlfa de Gèrda épouse en 1894, Gaston Réquier, avocat à Bordeaux. Ils auront deux enfants.

La consécration de Filadèlfa de Gèrda

Prosper Estieu (1860 - 1939)
Prosper Estieu (1860-1939)

En 1893, parait son premier recueil Brumos d’autouno / Brumas d’autona / Nuages d’automne. Puis, en 1899 Cantos d’azur / Cantas d’azur / chants d’azur, en 1902 Cantos eisil / Cantas d’eisilh / Chants d’exil, en 1909 Cantos de do / Cantas de dòu / Chants de deuil, et, enfin, en 1913 Bernadeta / Bernadèta / Bernadette.

Après ces publications, en 1910, Filadèlfa de Gèrda fonde avec Prosper Estieu le journal L’Estello que son mari cesse de financer en 1911. C’est un échec. Filadèlfa de Gèrda quitte le Félibrige et rejoint le mouvement royaliste.

En 1930 parait Eds Crids / Eths Crits / Les cris ; en 1934 Eux … ou la Bigorre en ce temps, entièrement en français et la seconde édition de Bernadeta ; En 1949, Se conti quand canti / Se cònti quan canti / Je conte quand je chante.

Eds Crids

Voici le début d’un poème édité dans Eds crids.

Hei! Eds gascos!

Portrait de Filadèlfa de Gèrda par Ulpiano Checa
Portrait de Filadèlfa de Gèrda (vers 1895?) par Ulpiano Checa (1860-1916) – Museo de Colmenar de Oreja 

Hei! eds gascos! qu’èm u vielh pòble
D’arrasa pura e de sanc noble.
A Ronsa-vau com a Muret,
Qu’ensenhèm so qu’entenem èstre.
Arrè qu’u Diu, arrè qu’u mèstre!
Tau èra ed crid ded noste endret…            

Hé! Eths gascons!

Hé! Eths gascons! qu’èm un vielh pòble
D’arraça pura e de sang nòble.
A Roncesvaus com a Muret,
Qu’ensenhèm çò qu’entenèm èstre.
Arren qu’un Diu, arren qu’un mèstre!
Tau èra eth crid deth noste endret…

Hé ! Les Gascons !

Hé ! Les Gascons ! Nous sommes un vieux peuple
De race pure et de sang noble.
À Roncevaux comme à Muret,
Nous enseignons ce que nous comprenons être.
Rien qu’un Dieu, rien qu’un maitre !
Ainsi est le cri de notre endroit…

En 1924, elle devient Maitre ès Jeux à l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse. Puis, en 1925, elle triomphe au Capitole en prononçant l’éloge de Clémence Isaure qui est dans son recueil Eds Crids.

Filadèlfa de Gèrda rejoint l’Action Française

Filadèlfa de Gèrda au Comité de l'Action Française des Hautes Pyrénées (1913)
Filadèlfa de Gèrda au Comité de l’Action Française des Hautes Pyrénées (1913)

Après l’échec de sa revue L’Estello, Filadèlfa de Gèrda se rapproche du mouvement « Action Française » de Charles Maurras. C’est un mouvement royaliste et nationaliste qui prône des valeurs traditionnelles auxquelles elle est attachée.

Charles Maurras (1868-1952) est né à Martigues. En 1888, il obtient le prix du Félibrige pour son éloge du poète Théodore Aubanel. Il devient secrétaire du Félibrige de Paris en 1889 et rédacteur en chef de sa revue Lo Viro-Solèu.

Filadèlfa de Gèrda se rapproche du mouvement « Action Française » de Charles Maurras
Charles Maurras

Hostile au centralisme culturel, et favorable au fédéralisme politique, Charles Maurras rédige en 1892 la Déclaration des Jeunes Félibres Fédéralistes, soutenue par Frédéric Mistral.

En 1899, il entre dans le mouvement « Action Française » né de l’affaire Dreyfus. Il écrit dans la revue du mouvement dont il devient le rédacteur en chef.

En 1940, il se rapproche du maréchal Pétain qui, lors du 110ème anniversaire de la naissance de Frédéric Mistral qu’il juge patriote, défenseur de sa langue et de son territoire, dit : « Il faudrait, dans nos écoles, au long des semaines, qu’on lise aux enfants une page de Mistral, soit en provençal, soit en français. En vers ou en prose, cette lecture fortifiera leur attachement au sol natal, au travail de la terre nourricière, leur fierté des aïeux, leur fidélité à la vocation de notre pays. »

L’activité débordante de Filadèlfa de Gèrda

Filadèlfa de Gèrda vit à Bordeaux, fonde la Ligue Guyenne et Gascogne et organise des fêtes somptueuses à Bordeaux et à Libourne.

Elle revient à Gerde et fonde La Frairia ded Desvelh / La Frairia deth desvelh / La Compagnie du Réveil qui met à l’honneur le costume bigourdan lors de fêtes au château de Lourdes en 1922 et 1924. Elle crée Nous-auti / Nosautis / Nous autres, un groupe de chanteurs et de danseurs qui jouent les comédies qu’elle écrit : Ed biroulet / Eth virolet / la volte-face ; Ed pepi / Eth pèpi / l’idiot.

Jusqu’en 1939, elle parcourt l’Occitanie  coiffée du capulet noir bigourdan en signe de deuil pour la langue d’Oc. Soi soulo à rabaria-d rebenye, Qui-ei nouste dret, Despuch Muret… / Soi sola a ravariar de revenja, Qui ei noste dret, despuish Muret… / Seule je rêve à la revanche, Qui est notre droit, Depuis Muret….

En 1924, elle participe aux fêtes en l’honneur du troubadour Arnaud Vidal à Castelnaudary, en 1928, coiffée du capulet rouge de la victoire, elle préside les cérémonies du bimillénaire de la cité de Carcassonne.

Le journal La Croix du 23 septembre 1928 écrit : « C’est grand dommage, à ce propos, que le mot tribun n’ait pas de féminin. Le féminin de ce vocable irait on ne peut mieux à Philadelphe de Gerde. Car elle n’est pas seulement un de nos plus éminents poètes lyriques actuels, elle est aussi l’orateur inspiré violent, presque terrible à certaines minutes, d’une grande cause ».

Dans son numéro du 16 février 1934, l’hebdomadaire palois, Les Nouvelles, écrit :  « Mme Philadelphe dé Gerde est le verbe même de la poésie. Toujours soulevée d’amour, de foi et d’enthousiasme, elle possède le don d’animer tout ce qu’elle touche et de couronner les sujets les plus humbles, voire les plus vulgaires, des plus radieuses flammes de l’esprit ».

Filadèlfa de Gèrda meurt à Gerde le 10 août 1952. Elle laisse une œuvre poétique en langue régionale. Les Pyrénées furent une source d’inspiration.

Première strophe d’un poème publié dans Eds Crids.

Portrait de Filadèlfa de Gèrda (Château de Mauvezin)
Portrait de Fildèlfa de Gèrda (Château de Mauvezin)

Ai! Ai ! Mon Diu !

Que descai drin mes cada dìa,
Mon Diu! Mon Diu!
Ed patrimòni ded Meidia.
Ai! Ai! Mon Diu!
E-n pòc de tems, se dura atau,
N’auram mes ne terra n’ostau…

Ai! Ai! Mon Diu!

Que descai drin mes cada dia,
Mon Diu! Mon Diu!
Eth patrimòni deth Mieidia.
Ai! Ai! Mon Diu!
En pòc de temps, se dura atau,
N’averam mes de tèrra ni d’ostau…

Aïe ! Aïe ! Mon Dieu !

Aïe ! Aïe ! Mon Dieu !
Il descend un peu plus chaque jour
Mon Dieu ! Mon Dieu !
Le patrimoine du Midi.
Aïe ! Aïe ! Mon Dieu !
Dans peu de temps, si cela dure ainsi,
Nous n’aurons plus ne de terre ni de maison…

Le souvenir de la poétesse

En 1962, Bagnères-de-Bigorre rend hommage à Filadèlfa par une stèle, un médaillon sculpté, sur la promenade des thermes. On peut y lire :  Ed païs qui canti eï u bet païs / Eth país qui canti ei un bèth país / Le pays que je chante est un beau pays.

Quant au village de Gerde, il a inauguré, le 15 octobre 2022, un buste en bronze pour les 70 ans de sa mort.

L’association Eths Amics de Filadèlfa de Yerda possède une belle collection d’ouvrages et de photographies.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Eds Crids, Filadèlfa de Gèrda, 1930
Wikipédia
Revue de Comminges, 2000.




L’orsalher ou le montreur d’ours

L’Orsalhèr, ou montreur d’ours, est un métier pratiqué depuis le moyen-âge. Il parcourt le pays pour se produire et assurer sa subsistance et celle de son ours. C’est aussi le nom d’un film de Jean Fléchet, entièrement en gascon.

Orsalhèr, une spécialité de la vallée du Garbet en Couserans

Orsalhèr dans les environs de Saint-Girons en Ariège.jpg
Orsalhèr dans les environs de Saint-Girons en Ariège

À partir de la fin du XVIIIe siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, on voit des centaines d’orsalhèrs [montreurs d’ours] d’Ercé, d’Oust et d’Ustou en Couserans parcourir le monde pour montrer des ours. En effet, l’ors [l’ours] est alors une bête inconnue dans beaucoup d’endroits. Et l’orsalhèr joue sur la croyance du tòca l’ors qui veut que toucher la bosse de l’ours guérisse de toutes les maladies, et même les enfants de l’épilepsie s’ils font neuf pas sur le dos de l’ours.

En fait, ces hommes fuient la misère. Ainsi, par centaines, ils cherchent des orsatèras (tanières d’ours), capturent des orsats ou orsets (oursons) qu’ils élèvent et dressent avant de partir courir le monde.  Toutefois, les orsalhèrs n’hésitent pas à tuer la mère pour s’en emparer.

Ils les élèvent au biberon et leur apprennent quelques tours pour divertir le public. De ce fait, l’ourson perd son caractère sauvage. De plus, il est ferré et on lui met un anneau autour du museau pour le tenir avec une chaine.

Très vite, on manque d’ours. Alors, on en fait venir des Balkans, via le port de Marseille.

Montreur d'ours à Luchon en septembre 1900
Montreur d’ours à Luchon en septembre 1900

Les Américains montreurs d’ours

Lowest East Side, quartier des migrants à Manhattan
Lower East Side, le quartier des migrants à Manhattan

À partir de 1880, des habitants d’Ercé sont nombreux à s’établir aux Etats-Unis ; ils sont surnommés les « Américains ».

La commune d’Aulus-les-Bains a gardé souvenir de Jean Galin, un orsalhèr surnommé Laréou d’Aulus, né vers 1857. Il s’expatrie, avec son ours, à New-York vers 1880. Il travaille au chemin de fer et dort le soir à côté de la voie contre son animal. Inutile de dire qu’aucune personne n’ose s’approcher malgré les sommes d’argent importantes qu’il garde sur lui ! Plus tard, il vend son ours et s’installe dans la restauration.

Après la première guerre mondiale, de nombreuses femmes émigrent dans la région de New-York pour rejoindre les orsalhèrs et occupent des emplois dans l’hôtellerie et la restauration.

Puis, une nouvelle vague d’émigration se produit après la seconde guerre mondiale pour rejoindre des parents déjà installés.

Le restaurant La Pergola des Artistes à Broadway
Le restaurant La Pergola des Artistes à Broadway

De plus, dans Central Park, nos immigrants se retrouvent autour d’un rocher pour partager les nouvelles du village ou s’entraider. Ils appellent ce rocher The Rock of Ercé [Le Rocher d’Ercé]. On peut citer l’exemple de Marie-Rose Ponsolle (1927-2018) qui ouvre avec son mari un restaurant, la Pergola des artistes, à New York au quartier des théâtres de Brodway. Elle y parle un mélange d’anglais, de français et de gascon. Surtout, elle reçoit les Couseranais venus tous les ans, rencontrer les leurs au roc d’Ercé.

Aujourd’hui, des descendants d’orsalhèrs d’Ercé tiennent encore cinq restaurants new-yorkais.

L’Orsalhèr ou le montreur d’ours de Jean Fléchet

Jean Flechet
Jean Flechet

Le film L’Orsalhèr réalisé par Jean Fléchet, raconte l’histoire de Gaston Sentein, un des sept fils d’une famille de bûcherons. Il quitte son pays de Couserans vers 1840 pour gagner sa vie sur les routes avec son ours. À Toulouse, il fait la rencontre d’un colporteur de livres qui, comme lui, parcourt le monde. Ils se lient d’amitié.

Le film d’1 h 47 min, sorti en 1983, est entièrement en gascon du Couserans, sous-titré en français. Jean Fléchet, Léon Cordes et Michel Pujol en écrivent le scénario. Parmi les acteurs, on reconnait Léon Cordes, Michel Pujol, Yves Rouquette, Marcel Amont et Rosina de Peira.

L'orsalher ou le montreur d'orus de Jean Fléchet
L’orsalher ou le montreur d’ours de Jean Fléchet

L’Orsalhèr a un joli succès (100 000 entrées dans toute la France) et reçoit le grand prix du public au Festival de Grenoble de 1983.

Quant au réalisateur Jean Fléchet, il nait en 1928 à Lyon. Il est écrivain, producteur et réalisateur. C’est en tant qu’animateur de Téciméoc (Télévision et cinéma méridional et occitan) qu’il réalise L’orsalhèr. De plus, il produit des films pour le Centre National de Documentation Pédagogique. Auparavant, côté provençal, il réalise La faim de Machougas en 1964, le Traité du rossignol en 1970 et Le Mont Ventoux en 1978.

La vallée des montreurs d’ours de Françis Fourcou

La Vallée des montreurs d'ours de Françis Fourcou
La Vallée des montreurs d’ours de Françis Fourcou

Après les aventures de Jean Sentein, le thème attire de nouveau l’attention. Voici La Vallée des montreurs d’ours, un film documentaire de Françis Fourcou, en français cette fois-ci. C’est l’histoire d’une vallée qui, pour survivre à la pauvreté, imagine une véritable industrie des orsalhèrs, jusqu’en 1914, provoquant le premier exode massif des valléens vers l’Amérique.

Plus précisément, ce film de 1 h 33 min, sorti en 1997, raconte la vie de trois familles de la vallée d’Aulus les Bains, de 1975 à 1995, et de leurs ancêtres partis comme orsalhèrs aux Amériques. Le réalisateur va à la rencontre des descendants des familles couseranaises émigrées à Manhattan, devenus souvent cuisiniers. D’ailleurs les entretiens d’embauche se faisaient souvent en gascon.

Il est co-produit par EcranSud, FR 3 et la région Midi-Pyrénées. Parmi les acteurs, on y retrouve la voix de Michel Pujol.

Francis Fourcou
Francis Fourcou

EcranSud présente le film : « Il n’y a pas de doute, ce Fourcou-là aime ses racines, et ce qui fait d’abord la richesse de son film, c’est cette longue connivence qui le lie à sa terre natale et fait que ces gens qu’il rencontre lui parlent de leur vie et de leur histoire comme on raconte à un cousin de cœur, donnant de la chaleur, allant à l’essentiel ».

En effet, Francis Fourcou nait à Toulouse en 1955. Il travaille comme assistant de Jean Fléchet et réalise des documentaires pour le cinéma et la télévision. Et il est gérant de la société EcranSud à Toulouse.

Ces deux films peuvent se trouver facilement sur Internet.

L’orsalhèra ou la montreuse d’ours

Si les orsalhèrs étaient majoritairement des hommes, quelques femmes ont fait de même. Ainsi Émilienne Pujol part en Amérique comme orsalhèra. Le journaliste toulousain Jean-Jacques Rouch (1950-2016) découvre son histoire alors qu’il discutait à Time Square, Manhattan, avec son ami René Pujol (un descendant) qui tenait le restaurant Pujol (actuellement remplacé par Le Rivage).

En 2003, l’ancien journaliste de La Dépêche du Midi, écrit un roman : La montreuse d’ours de Manhattan (Privat).

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’exode des montreurs d’ours de la vallée du Garbet
Ariège-Amérique, un lien toujours possible
Au pays des montreurs d’ours, Juan Miñana, 2012
Wikipédia




Noël 2022, Ukraine et Gascogne

Découvrir Noël en Ukraine et partager notre passion pour la culture régionale, voilà nos cadeaux de Noël pour les lecteurs du site.

Noël en Ukraine

Puisque, hélas, l’actualité tourne les yeux des Européens vers l’Ukraine, que savons-nous de leur noël ? Tout d’abord, cette fête n’est devenue officielle que depuis peu. Auparavant, parce que religieuse, elle était bannie.

Les Ukrainiens fêtent Noël le 7 janvier. En effet, le calendrier orthodoxe est décalé de 13 jours par rapport à celui que nous utilisons, c’est-à-dire le calendrier grégorien. De plus, tout commence par un jeûne, le 28 novembre, appelé le jeûne de Saint Philippe. Il se termine à l’apparition de la première étoile de la nuit du 6 au 7 janvier. L’arbre de Noël, quant à lui, restera jusqu’au 19 janvier.

C’est une fête moins importante que le jour de l’an et il n’y a pas de cadeaux. Toutefois, elle est précédée de celle de la Saint-Sylvestre (31 décembre), et suivie de la fête de l’Ancien Nouvel An ou fête de Malanka, le 13 janvier. Il s’agit alors du Nouvel An selon le calendrier julien, celui utilisé par les églises orthodoxes. Et c’est l’occasion de danser la polka !

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Le déroulement des festivités de Noël en Ukraine

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La veille de Noël, des marionnettes du Vertep jouent des scènes bibliques sur le parvis des églises. Puis, la famille se retrouve pour le Svyata Vetcheria [réveillon de Noël] autour d’une grande table présentant 12 plats végétariens car la viande ne sera autorisée qu’avec l’apparition de la première étoile.  Traditionnellement, on dispose des gousses d’ail sur la table pour affirmer les liens forts de la famille, et des noix pour augurer d’une bonne santé.

Dans la soirée, des groupes de garçons vont de maison en maison en chantant les koliadky [chants de Noël]. Ils reçoivent de l’argent et des friandises. C’est assez proche de notre aguilhonèr que nous faisons pendant l’avent (donc les quatre semaines avant Noël).

De plus, toute la soirée, on chante des Koliadky et Chtchedrivky [chants de Noël]. Et, au moment de se coucher, on pose sur la table des cuillères afin que les membres décédés de la famille puissent participer au festin.

Enfin, cette belle période de festivité s’achève le 19 janvier (épiphanie dans le calendrier orthodoxe) par… un bain dans l’eau ! Ainsi, les prêtres font un trou dans la glace en forme de croix et les audacieux se trempent rapidement dans l’eau.

Les Ukrainiens rêvent de paix à l’occasion des bains glacés de l’Épiphanie orthodoxe (janvier 2016)

Livres pour Noël

Comme tous les ans, nous vous proposons trois ouvrages qui pourraient faire de beaux cadeaux de Noël en Gascogne.

Livre exceptionnel pour Noël, L’Elucidari, l’encyclopédie de Gaston Febus

L'Elucidari - L'encyclopédie de Gaston Febus - un cadeau de Noël
L’Elucidari, l’encyclopédie de Gaston Febus, Maurice Romieu.

Gaston Febus (1331-1391) est un homme lettré. Ce n’est pas un hasard. Sa mère, Aliénor de Comminges lui fait écrire une véritable encyclopédie alors qu’il n’a pas encore 18 ans. Une encyclopédie de plus de 650 pages, qui rassemble toute la connaissance de l’époque. Il n’en existe qu’un exemplaire, manuscrit, heureusement conservé à la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris.

Que contient cette encyclopédie ? D’où viennent les informations ? En quoi est-elle innovante ? Comment se présente-t-elle ? C’est l’objet du livre, en français, de Maurice Romieu, spécialiste de l’occitan ancien et du Moyen-âge. Une vraie découverte de l’encyclopédie du comte et un régal des yeux ! En effet, de nombreuses enluminures et des facsimilés du manuscrit original y sont présentés. Saurez-vous reconnaitre le jeune Gaston et Dame Savieza sur l’enluminure de la couverture ?

Le cadeau pour les amateurs de livre d’art !

Pour parler d’espoir et d’amour 

La murena atendrà (Danièle Estèbe Hoursiangou)
La murena atendrà, Danièle Estèbe Hoursiangou.

La murèna atendrà / La murène attendra est un magnifique livre, bilingue (français, occitan), de Danièle Estèbe-Hoursiangou. C’est l’histoire d’un couple amoureux et uni qui va être confronté à une murène, la maladie d’Alzheimer du mari.

Appuyé sur l’histoire personnelle de l’autrice, le récit est plutôt une conversation secrète, personnelle. Sans jamais se laisser gagner par le pathos, et en nous épargnant l’aspect médical, l’autrice nous offre plutôt une expérience où se mêle la violence du vécu et la force de l’amour.

Et malgré l’inexorable éloignement de l’homme aimé, la complexité des émotions,  le lecteur découvre la beauté et la solidité des sentiments.

Pour la mémoire de la langue, le dictionnaire de référence

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon Moderne (Simin Palay) : - un cadeau de Noël
Dictionnaire du Béarnais et du Gascon Modernes, Simin Palay.

Tout bon Gascon ne doit-il pas avoir le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes de Simin Palay ? En version classique, indispensable, ou sous coffret, il reste un magnifique cadeau de Noël. Voir sa description dans un article précédent.

Vous y trouverez tout un tas d’expressions, par exemple liées à la hèste / hèsta / fête. Ainsi, on retrouve le côté imagé de notre langue dans :
ha s’en la hèste / har-se’n la hèsta / s’en régaler (littéralement s’en faire la fête) ou
noû pas esta de hèste / non pas estar de hèsta / être fort ennuyé (littéralement ne pas être à la fête) ou encore
jamey tau hèste / jamei tau hèsta / jamais semblable chance.
Et le côté spirituel, trufandèr du Gascon dans ha tout die hèste / har tot dia hèsta / chômer tous les jours.

Donc, après avoir hestejat / hestejat / fait la fête, gare à l’hestoû / heston / lendemain de fête, car hèste sens hestoû, noû n’y a, noû / hèsta sens heston, non n’i a, non / fête sans lendemain, il n’y en a pas, non, dit le proverbe.

Quant à l’expression française « je vais te faire ta fête », le Gascon préfère dire : que’t harèi cantar vrèspas [je te ferai chanter les vêpres].

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La célébration de Noël en Ukraine
L’Elucidari, l’encyclopédie de Gaston Febus, Maurice Romieu, Edicions Reclams, 2022.
La murèna atendrà / La murène attendra, Danièle Estebe-Hoursiangou, Edicions Reclams, 2022.
Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, 4e édition, Simin Palay, Edicions Reclams, 2020.




Les Le Bondidier, la passion des Pyrénées

Marguerite et Louis Le Bondidier sont indissociables du pyrénéisme. Pris de passion pour les Pyrénées, ils sont à l’origine de nombreuses initiatives qui perdurent encore de nos jours.

Les Le Bondidier découvrent les Pyrénées

Margalide et Louis Le Bondidier (F. Bellanger, 1919 - Photothèque Musée pyrénéen)
Louis et Margalida Le Bondidier (F. Bellanger, 1919 – © Photothèque Musée pyrénéen)

Marguerite Liouville (1879-1960) est ardennaise. Louis Le Bondidier (1878-1945) est meusien. Il est receveur de l’enregistrement à Verdun. À cette époque, les receveurs de l’enregistrement s’occupent des droits liés aux domaines. Louis épouse en 1898 Marguerite, qui a suivi des études aux Beaux-Arts de Nancy. Ils ont un fils, Yves, qui ne survit pas.

En 1901, Louis Le Bondidier est muté à Campan. C’est l’exil !

Louis Le Bondidier Inaugure le buste de Ramond le 3 août 1902 dans le jardin de la Villa Théas à l'occasion du congrès du Club Alpin Français-V2
Inauguration du buste de Ramond le 3 aout 1902 dans le jardin de la Villa Théas à l’occasion du congrès du Club Alpin Français (© Musée Pyrénéen)

Pourtant, il découvre les Pyrénées et se prend d’une véritable passion pour la montagne. Ainsi, le 3 aout 1902, il organise le congrès du Club Alpin Français (fondé en 1874). En l’honneur de Ramond de Carbonnières (1755-1827), ils inaugurent son buste dans le jardin de la villa Théas à Bagnères de Bigorre. Et, l’année suivante, il fonde la Fédération Franco- espagnole des Sociétés Pyrénéistes dont le Bulletin Pyrénéen devient l’organe officiel.

 

Le couple Le Bondidier attaque les 3000

Après quelques randonnées autour de Bagnères, le couple Le Bondidier se lance à l’assaut des sommets. Du 19 juillet au 17 août 1905, Marguerite et Louis parcourent la montagne. Et ils réalisent cinq premières avec l’ascension de deux pics à côté de l’Aneto (le pic de la Margalida, 3241 m, et le pic Maudit, 3354 m), du pic de Las Espadas (3328 m), du pic Beraldi (3025 m) et du pic de Las Tourets (3007 m).

Marguerite Le Bondidier fait l'ascension du Pic Margalide (vue du versant sud depuis l'embalse de Llauset)
Pic de la Margalida (3241 m), versant sud depuis l’embalse de Llauset (© Wikimedia)

Louis Le Bondidier est aussi écrivain. Il relate cette expédition dans un livre : Un mois sous la tente, réimprimé en 2013 aux éditions MonHélios. Il écrit aussi beaucoup dans des revues de l’époque consacrées à la montagne.

Puis, en 1908, il organise le premier concours de ski aux Pyrénées à Payolle. Pour l’occasion, Marguerite devient la première femme à skier dans les Pyrénées. Il est aussi l’initiateur du téléphérique au Pic du Midi et du premier téléski de la station de La Mongie.

Louis Le Bondidier lance la course de ski de Payolle le 1er février 1908 - Le départ
Course de ski de Payolle le 1er février 1908 – Le départ (© Collection Labouche)

Le choix des Pyrénées

Hélas, en 1909, le bureau de l’enregistrement de Campan ferme. Peu importe, Louis Le Bondidier ne veut plus partir et démissionne. Il reprend l’hospice de Payolle et ouvre l’hostellerie du Pic du Midi. Il consacre désormais toute sa vie aux Pyrénées et à la culture de ses habitants. Marguerite, tout aussi passionnée, adopte le prénom local Margalida.

Pourtant, en 1913, atteint de maladie, Louis Le Bondidier doit abandonner ses activités de montagnard. Et le couple s’installe à Pouzac, près de Bagnères de Bigorre. Le climat y et moins rude.

La deuxième vie de Marguerite et Louis Le Bondidier

La maladie n’empêche pas une intense activité. En effet, Margalida et Louis Le Bondidier se lancent dans une nouvelle aventure : la fondation du Musée Pyrénéen de Lourdes.

Le château de Lourdes est inutilisé. Louis Le Bondidier obtient de la ville un bail de 99 ans. Avec son épouse, il aménage un Musée Pyrénéen pour y regrouper leur importante collection d’objets achetés chez des paysans ou dans des ventes aux enchères. Ainsi, le château devient un Musée d’arts et traditions populaires qui ouvre en 1921.

Pour compléter le musée, il aménage aussi une bibliothèque avec le fonds qu’il possède et qu’il enrichit par de nouvelles acquisitions. D’ailleurs, c’est aujourd’hui un centre de documentation sur le pyrénéisme d’une incroyable richesse.

Louis Le Bondidier reprend le Bulletin pyrénéen publié avec le concours de la Section du Club Alpin de Pau (mai-juin 1923)
Bulletin pyrénéen publié avec le concours de la Section du Club Alpin de Pau (mai-juin 1923) – Collection complète sur Gallica

Louis Le Bondidier prend en charge la rédaction du Bulletin Pyrénéen. Cela ne lui suffit pas. Il devient éditeur et fonde les Éditions de l’Échauguette, basées au château de Lourdes. Il y publie Il neige aux Eaux-Bonnes en 1939. On lui doit déjà En Corse : carnets de route de 1904, ou encore Les vieux costumes pyrénéens de 1918. Margalida publie Le numéro 30 aux mêmes Éditions de l’Échauguette, Les cires de deuil aux Pyrénées en 1959 aux éditions Marrimpouey. Pus récemment, en octobre 2012, les Éditions Monhélios re-publient le livre savoureux de Louis Le Bondidier, Gastronomie pyrénéiste, La cuisine à 2000 m. L’occasion de passer en revue avec bonne humeur ce qui peut être dégusté lors de courses en montagne.

La défense de la montagne

Louis Bon Didier, conservateur du Musée Pyrénéen de LOurdes, fondateur de l'Association du Réveil pour la rénovation des cosntumes et des coutumes des Pyrénées
« Louis Le Bondidier, conservateur du Musée Pyrénéen de Lourdes, fondateur de l’Association du Réveil pour la rénovation des costumes et des coutumes des Pyrénées » (carte postale non datée)

En 1935, Louis Le Bondidier est membre du Conseil supérieur du Tourisme qui dépend du Ministère des travaux publics. Il y défend la montagne contre les appétits des promoteurs. Ainsi, il obtient la protection et le classement de plusieurs édifices pyrénéens. D’ailleurs, c’est une période pendant laquelle il écrit beaucoup sur la protection de la montagne.

Finalement, Louis Le Bondidier meurt le 9 janvier 1945. Margalida devient Conservatrice du Musée Pyrénéen jusqu’à sa mort en mai 1960. Selon leurs souhaits, ils reposent tous deux à Gavarnie, au turon de la Courade, à côté d’un autre grand pyrénéiste, Franz Schrader.

Le Musée Pyrénéen de Lourdes

Château de Lourdes
Château de Lourdes (carte postale non datée)

Le Musée Pyrénéen est installé au château de Lourdes, situé sur un promontoire au centre de la ville. La légende veut que Charlemagne ait assiégé le château en 778. Alors qu’il était sur le point de tomber, un aigle se saisit d’une truite dans le Gave et la fit tomber aux pieds de Charlemagne qui, croyant que les occupants du château avaient suffisamment de nourriture, leva le siège. L’aigle pêcheur et son poisson figurent aujourd’hui sur le blason de Lourdes.

Blason de Lourdes
Blason de Lourdes

Le château de Lourdes est la résidence des comtes de Bigorre. Il devient une prison au XVIIe siècle puis est abandonné au début du XXe siècle.

Devenu musée grâce au couple Le Bondidier, on y trouve des objets liés aux activités pastorales, à l’agriculture et à la vie quotidienne des Pyrénées. Le musée présente aussi du mobilier baroque pyrénéen et une collection de faïences de Samadet.

Le fonds d’archives du musée pyrénéen

 

Charles de Nansouty un des fondateurs de l'Observaztoire du Pic du Midi
Charles de Nansouty (© Wikimedia)

Le fonds d’archives regroupe les fonds de pyrénéistes connus comme Ramond de Carbonnières, le général de Nansouty ou Henry Russell. Il comprend plus de 6200 estampes sur les Pyrénées, 130 peintures, 127 dessins et aquarelles, des photographies dont celles réalisées par Louis et Marguerite Le Bondidier entre 1921 et 1960, des cartes depuis le XVIe siècle. Il comprend enfin les bibliothèques de Ramond de Carbonnières, le fonds en occitan qui rassemble presque tout ce qui a été rédigé en gascon de la Renaissance à 1854, ainsi que plusieurs ouvrages de Félibres de 1854 à 1938. Enfin, il présente une impressionnante collection de revues consacrées à la montagne.

Henry Russell
Henry Russell (© Wikimedia)

La richesse du musée et celle de la bibliothèque méritent une visite, d’autant que le château de Lourdes travaille sur la mise en place d’une signalisation en plusieurs langues régionales, dont, bien sûr, l’occitan.

L’Association des Amis du Musée Pyrénéen publie la revue Pyrénées qui est l’organe officiel du Mont Perdu patrimoine Mondial, des Amis du parc National des Pyrénées et de la Fédération des accompagnateurs en montagne pyrénéenne.

Revue Pyrénées été 2022
Revue Pyrénées été 2022

La revue Pyrénées est l’héritière de la Revue des excursionnistes du Béarn créée à Pau en 1896. En 1897, elle devient Le Bulletin Pyrénéen. Louis Le Bondidier prend en charge la revue et l’installe au château de Lourdes. En 1950, elle prend le nom de Pyrénées.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia,
Biographie Louis Le Bondidier, Revue des Pyrénées
Bulletin Pyrénées
Musée pyrénéen de Lourdes
Collection de photos Labouche du concours de ski de Payolle (2 février 1908)




Queste et questaus

On a gardé l’image d’Épinal des serfs du Moyen-âge, corvéables en toute occasion et à la merci de leur seigneur. Pourtant, la réalité est bien différente, tout du moins en Gascogne avec les questaus et les casaus. Suivons Benoit Cursente, d’Orthez, chercheur au CNRS et spécialiste des sociétés rurales gasconnes au Moyen-âge.

Une société hiérarchisée par des liens personnels

Benoit Cursente spécialiste des questaus - Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval
Benoit Cursente – Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval

Nous sortons de l’époque romaine où des colons libres côtoient des esclaves, servus, attachés à leurs maitres. Ainsi, le statut d’esclave disparait progressivement et est remplacé par des liens personnels. Ce sont les Wisigoths qui emmènent cette nouvelle pratique.

Tel homme se « donne » par serment à un autre et devient en quelque sorte un membre de sa famille ou de sa companhia [littéralement, ceux qui partagent son pain]. En échange de ce serment et des services qu’il s’engage à fournir, il reçoit une terre ou des revenus qui lui permettent de vivre.

On voit ainsi tout un réseau de liens personnels qui se tissent du sommet de la hiérarchie (le roi) jusqu’à la base de la société. C’est l’origine de la féodalité.

Notons que le rituel de l’hommage tel qu’on le connait à partir du XIIIe siècle n’est pas encore généralisé. En particulier, en Gascogne, on retrouve cette pratique dans le bordelais et en toulousain seulement.

Une organisation de la société en casaus

Le battage du grain
Le battage du grain

Les terres données à travailler constituent des unités fiscales. Leur chef, noble ou paysan, est « seigneur » de sa terre et de ceux qui y vivent. C’est le casal ou casau en gascon, c’est à dire une maison, un enclos, des champs et des droits sur des espaces pastoraux. Leur chef est le casalèr.

Bien sûr, le casau peut être soumis à une redevance, le casau ceissau [en français le cens] ou au  casau serviciau c’est-à-dire à un service particulier.

Lorsque le casau est éloigné, on préfère un prélèvement en espèce ou en nature (grains, volailles, fromages, etc.) ou des services comme l’aubergada [l’hébergement du prince et de sa suite]. Lorsque le casau est proche d’une forteresse, il est soumis à des services militaires ou d’entretien.

Par exemple, près du château de Lourdes, nous trouvons des casaus soumis à des obligations de service armé (ost) et de cavalcada [chevauchée], d’autres à des prestations de transport ou de guet, d’autres enfin à des services particuliers comme nourrir les chiens du comte, fournir de l’avoine à son cheval ou encore faire taire les grenouilles pour ne pas gêner le sommeil du comte…

Certains casaus doivent fournir une aide à d’autres casaus. On voit ainsi se mettre en place une société organisée autour des casaus qui sont des unités fiscales et de production, dont certains sont dits « francs » et qui doivent un service armé (le début des chevaliers), d’autres rendent des services dits « nobles », d’autres enfin des services dits « serviles ».

L’apparition des questaus

Nous sommes au XIIIe siècle. L’État moderne se met en place et les dépenses seigneuriales et d’administration se font de plus en plus lourdes. Il faut trouver de nouvelles ressources. Cela implique de mieux contrôler le territoire, ses ressources et sa population.

Les seigneurs revendiquent la possession des pâturages, des landes, des forêts et des eaux. Ils imposent alors des redevances pour leur utilisation. La vie sociale étant largement réglée par des pactes et des compromis écrits, on voit apparaitre progressivement dans les textes une nouvelle catégorie sociale : les questaus.

Pour garantir la pérennité des casaus, le droit d’ainesse apparait. Les cadets ou esterlos qui n’ont aucun droit, cherchent à se voir concéder des terres à exploiter pour lesquelles ils paient un cens. Ils se voient également attribuer la jouissance de pacages, des eaux ou des forêts seigneuriales en échange du nouveau statut de questau.

À noter, Benoit Cursente propose comme origine du mot esterlo (estèrle en gascon actuel) le mot latin sterilis, car le cadet n’a pas le droit d’avoir une descendance dans la maison natale. D’ailleurs, estèrle en gascon veut dire stérile.

Questaus et casaus

Le questau paie la queste

Questaus et casaus - travaux des champs
Travaux des champs

En plus du cens, le questau paie la queste, impôt sur l’utilisation des pacages ou des forêts. Il peut être astreint au paiement de redevances en nature. Il s’agit de mesures de grains ou de vin, fourniture de volailles, hébergement de soldats, corvées au château, etc.

La communauté des questaus peut payer collectivement la queste. En fait, c’est un moyen de surveillance car, s’ils venaient à déguerpir, la queste qui ne varie pas augmente la charge de chacun.

Le questau renonce également par écrit à certains de ses droits. Par exemple, il s’engage à ne pas quitter la seigneurie dans laquelle il réside sous peine d’amende. Et/ou il doit fournir une caution par avance,  renoncer à ses droits qui lui garantissent que ses bœufs et ses outils ne soient pas saisis. Ou encore il s’engage à payer une redevance lors de la naissance de chacun de ses enfants. Autre exemple : il s’oblige à faire moudre au moulin seigneurial, etc.

Même les possesseurs de casaus qui doivent des services dits « non nobles » peuvent devenir questaus. Cela ne se fait pas sans résistance. On voit des déguerpissements collectifs (abandon des terres pour s’établir ailleurs) et les seigneurs doivent transiger et trouver des compromis.

Les questaus apparaissent dans toute la Gascogne, sauf en Armagnac et dans les Landes. En montagne, on voit moins de questaus du fait du mode de gestion des terres. Ils représentent environ 30 % de la population.

Echapper à l’état de questau

Questaus et casaus - La tonte des moutons
La tonte des moutons

Echapper à l’état de questau est possible.

On peut bénéficier d’une franchise individuelle moyennant le payement annuel du francau ou droit de franchise. Parfois, la liberté peut s’accompagner de réserves comme celle de continuer à habiter sur le casau et de le transmettre à ses héritiers qui devront payer une redevance annuelle ou s’astreindre à des services pour le seigneur. Mais, lo franquatge [La franchise] coûte cher car il s’accompagne du paiement d’un droit pouvant représenter le prix d’une maison.

De même, la liberté peut être accordée à des communautés entières moyennant un droit d’entrée assez élevé, quelques concessions définies dans une charte et le paiement collectif d’un francau annuel. Dans certains endroits, on paie encore le francau au XVIIIe siècle.

La création de nouveaux lieux de peuplements est aussi un moyen d’échapper à la condition de questau par le biais des franchises accordées aux nouveaux habitants. Comme il n’est pas question de voir tous les questaus échapper à leur condition en venant s’y installer, on le leur interdit ou on n’en autorise qu’un petit nombre à y venir.

Enfin, les esterlos peuvent s’y établir sans limite. C’est un moyen de bénéficier d’une nouvelle population tout en vidant l’excédent d’esterlos dans les casaus. C’est aussi le moyen d’affaiblir les casaus au profit d’autres systèmes plus lucratifs.

En résumé, la société paysanne gasconne du Moyen-âge s’articule autour de paysans propriétaires qui travaillent un alleu (franc de tous droits), de casalèrs soumis au cens ou à des services, de questaus et d’affranchis.

Chaque catégorie peut être soumise à des restrictions ou à des engagements particuliers.  Il en est de même des particuliers, ce qui rend la société de cette époque extrêmement complexe.

Serge Clos-Versailles

écrit en orthographe nouvelle

Références

Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval, Benoit Cursente, Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau et du Béarn, 2011.
Puissance, liberté, servitude les Casalers gascons au Moyen Âge, Benoit Cursente, Histoire et Société rurales, 1996,  pp. 31-50




La Vath d’Aran

La vath d’Aran (val d’Aran) est une vallée des Pyrénées, ouverte sur la vallée de la Garonne. D’ailleurs le fleuve y prend sa source. On y parle le gascon qui y est langue officielle. Pourtant, la vath d’Aran est espagnole. Essayons de comprendre cette curiosité.

Lugdunum comprend la Vath d’Aran

La Vath d'Aran aujourd'hui
La Vath d’Aran aujourd’hui

La vath d’Aran est peuplée depuis longtemps lorsque Crassus conquiert la Gascogne en 56 avant J.-C. Les habitants de la vath d’Aran sont les Airenosi et leur capitale est Vetula [Vielha]. Les Romains fondent des bains à Les [Lés] et à Arties où ils exploitent du marbre. Et ils créent une voie partant de Lugdunum Convenarum [Saint-Bertrand-de-Comminges], passant dans la Passus lupi [Le Pas du Loup, vallée de Saint-Béat] et se dirigeant vers Urgell et Esterri d’Anèu. Cet itinéraire s’appelle aujourd’hui le camin reiau [chemin royal].

De plus, la vath d’Aran est intégrée au pagus [territoire] de Lugdunum qui deviendra le comté de Comminges.

Un destin qui balance entre Comminges, Aragon et Catalogne

En 1036, Ramire Ier d’Aragon épouse Gilberte de Foix, héritière de la maison de Comminges. Puis, le 26 juin 1070, les droits de la famille sont vendus à Raymond-Béranger Ier, roi d’Aragon et de Barcelone. La vath d’Aran se met sous sa protection contre le paiement du Galin reiau, tribut d’une mesure de blé par foyer.

De 1175 à 1192, par mariage, la vath d’Aran devient bigourdane, puis, de 1201 à 1213, commingeoise. Après la bataille de Muret (1213), elle ne sera plus séparée du royaume d’Aragon-Barcelone.

Le village de Vilamos dans la Vath d'Aran
Le village de Vilamos

Mais, Pierre III d’Aragon s’empare du royaume de Sicile. Alors, le Pape l’excommunie en 1282. Aussitôt, Eustache de Beaumarchés, Sénéchal de Toulouse, envahit la vath d’Aran et construit le château de Castèth-Léon. Il ne sera rendu qu’en 1313 car la menace anglaise en Aquitaine se fait toujours plus pressante.

En conséquence, le roi d’Aragon accorde des privilèges à la vath d’Aran le 30 septembre 1313. C’est la Querimonia.

Pourtant, la vallée ne connaitra pas la paix bien longtemps. Ainsi, le duc Louis d’Anjou et le comte de Comminges attaquent la vath d’Aran en 1390. Le comte de Foix en fait de même en 1396. Puis, les rois de France essaient de nouveau en 1410 et 1473. À chaque fois, les Français sont repoussés. Ce n’est qu’en 1515 que la France accepte définitivement le retour de la vath d’Aran au royaume d’Aragon.

La Quérimonia

Jacques II d'Arafon (Enluminure (détail) issue des Usatici et Constitutiones Cataloniae vers 1315-1325 (BnF)
Jacques II d’Aragon (Enluminure issue des Usatici et Constitutiones Cataloniae vers 1315-1325 (BnF)

Donc, Jacques II d’Aragon accorde à la vath d’Aran en 1313 un ensemble de privilèges appelé la Querimonia. En fait, c’est la confirmation des anciens usages et privilèges.

La vath d’Aran est organisé en six terçons, chacun regroupant un même nombre de communautés. Chaque terçon élit un conseiller et un prudhomme qui siègent au Conselh generau d’Aran que dirige le Sindic generau.

Le Conselh generau d’Aran nomme des officiers publics : le Procureur des pauvres en charge de porter assistance aux pauvres emprisonnés, un Maitre de grammaire en charge d’éduquer les enfants de la vallée, un Médecin, un Apothicaire et un Notaire.

Le roi est seul seigneur en Aran, à l’exception de la seigneurie de Les, érigée en baronnie en 1478, en récompense de la résistance du seigneur de Les contre la tentative d’invasion des Français en 1473. Et le roi nomme un gouverneur, un juge pour les causes civiles et criminelles, un notaire royal et trois bailes chargés de poursuivre les délinquants.

Une économie difficile

Conselh Generau d'Aran (Vath d'Aran)
Conselh Generau d’Aran

Cependant, la vath d’Aran est pauvre. Elle vit de l’élevage et surtout du commerce. Alors, les Aranais sont nombreux aux foires de Saint-Béat, de Luchon, de Castillon et de Seix. Dès 1387, le roi d’Aragon exempte les Aranais de tous droits et péages sur les marchandises. Et la France leur accorde des droits réduits. De plus, en 1552, les Aranais obtiennent la permission de commercer en temps de guerre et de signer des lies et paxeries [lies et passeries] avec leurs voisins.

En raison de leur pauvreté, les Aranais obtiennent du pape Clément VII que l’évêque de Comminges dont dépend la vath d’Aran, ne visite la vallée qu’une fois tous les sept ans. De même, les curés ne peuvent être qu’Aranais. Et les communautés ont le droit de patronage, c’est-à-dire qu’elles proposent à l’évêque une liste de deux ou trois personnes parmi lesquelles il choisit le curé. La dime perçue reste en Aran.

La Querimonia organise les institutions et reste en vigueur jusqu’en 1830, date du rattachement de la vath d’Aran a la province de Lérida. Plus tard, une loi de 1990 recrée le Conselh generau d’Aran. Il est composé de douze conseillers élus. Puis, en 1995, ses compétences sont étendues.

Vue de Vilamos

La Vath d’Aran dans les guerres Franco-Espagnoles

L’Espagne soutient les catholiques pendant les guerres de Religion. La vath d’Aran est attaquée en 1579 et en 1598. Mais les Français sont repoussés.

Plus tard, la Catalogne se révolte contre Philippe IV d’Espagne. C’est la guerre des Segadors (1640-1659). Louis XIII soutient les Catalans et envahit la vath d’Aran. Vielha est incendiée. Près de 15 % des Aranais partent en Catalogne. Et l’affaire se termine en 1659 par le Traité des Pyrénées.

La guerra dels segadors
La guerra dels segadors (1640-1659)

Peu après, survient la guerre de succession d’Espagne (1701-1713). En 1711, des troupes venues d’Aran par le col du Portillon incendient six villages de la vallée de Luchon et emmènent 1 200 têtes de bétail. Alors, les Français prennent le château de Casteth-Léon et soumettent les habitants aux frais d’entretien du château et de la garnison. Mais les Aranais refusent et se voient confisquer 22 mules, 100 vaches, 11 veaux et 350 brebis. De plus, le village de Garos doit loger 500 fusiliers pendant 9 jours. Quand ils repartent, le village est en ruines. Enfin, en 1712, la vallée de Lustou en Couserans est attaquée et le château brulé.

Heureusement, le traité d’Utrecht de 1713 met un terme au conflit. Toutefois, le roi d’Espagne met fin à l’indépendance de la Catalogne et de l’Aragon mais confirme les usages de la vath d’Aran. La paix ne dure pas et la vath d’Aran connait encore des invasions jusqu’en 1720.

Pendant la Révolution française, le général de Sahuquet envahit la vath d’Aran et la rattache à la France en 1793. Deux ans après, la France la rend à l’Espagne en échange d’avantages sur l’ile de Saint-Domingue.

Puis, pendant la guerre d’Espagne, les Français occupent la vath d’Aran de 1808 à 1815. Même, le décret du 26 janvier 1812 la rattache au département de la Haute-Garonne.

La Vath d’Aran aujourd’hui

Sortie Nord du Tunnel de Vielha
Sortie Nord du Tunnel de Vielha

Ensuite, vient l’époque de la révolution industrielle. Alors, un tramway achemine en France le minerai extrait des mines de Liat. De même, on ouvre une mine de zinc près de Bossòst, qui fermera en 1953.

Enfin, on creuse en 1948 le tunnel de Vielha qui sera ouvert à la circulation en 1965. À noter, on inaugure le nouveau tunnel en 2007.

Le gascon, langue officielle de la vath d’Aran

Mossen Jusèp Condò Sambeat (1867 - 1919)
Mossen Jusèp Condò Sambeat (1867 – 1919)

Après la suppression de la Querimonia en 1830, des écrivains aranais proches du Félibrige commingeois comme R. Nart, J. Sandaran et surtout Jusep Condó Sambeat, se font les chantres des valeurs traditionnelles de la vath d’Aran.

En 1977, Es terçons est une association d’Aranais qui veut préserver l’identité de la vallée face au développement touristique. Elle joue un rôle revendicatif en matière linguistique. Puis, elle se transforme en parti politique Unitat d’Aran – Partit Nacionaliste Aranés, qui remporte les élections municipales de 1979.

Le parti recrée le Conselh generau d’Aran qui n’est pas reconnu par la généralité de Catalogne. Cependant, le statut d’autonomie de la Catalogne stipule que « Dans le cadre de la Constitution espagnole et du présent Statut, les particularités historiques de l’organisation administrative interne du Val d’Aran seront reconnues et actualisées« . Enfin, en 1990, la vath d’Aran retrouve son Conselh generau et reconnait le gascon comme langue officielle dans la vallée.

Depuis, le nouveau statut d’autonomie de la Catalogne de 2005 reconnait un statut spécifique à la vath d’Aran et précise que « la langue occitane, qui porte le nom d’aranais en Aran, est la langue propre de ce territoire et c’est une langue officielle en Catalogne… ».

Enfin, en 2015, une loi statue sur le régime spécifique d’Aran reconnu comme une « réalité nationale occitane, dotée d’une identité culturelle, historique, géographique et linguistique » et prévoit un droit à l’autodétermination des Aranais.

Terminons en chanson

Terminons par la chanson de Nadau « Adius a la vath d’Aran » :

Vielha e Port de Vielha (Vath d'Aran)
Vielha e Port de Vielha

Enten, enten, l’accordeon,
Dus pas de dança, ua cançon,
Eth haro que s’a alugat,
Sant Joan, Sant Joan, se n’ei tornat.

Val d’Aran, cap de Gasconha,
Luenh de tu, que’m cau partir,
Val d’Aran, cap de Garona,
Luenh de tu, que’m vau morir.

Entend, entend l’accordéon,
Deux pas de danse, une chanson,
Le feu est allumé,
Saint Jean, Saint Jean est revenu.

Val d’Aran, bout de Gascogne,
Loin de toi, je dois partir,
Val d’Aran, bout de Garonne,
Loin de toi, je vais mourir.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia
« Les Pyrénées centrales du IXe au XIXe siècles, la formation progressive d’une frontière », Christian BOURRET, Editions PyréGraph, 1995.
« Une vallée frontière dans le Grand siècle. Le val d’Aran entre deux monarchies », Patrice POUJADE, Editions PyréGraph, 1988.