Les colères de la Garonne, ce long fleuve tranquille

La Garonne, Era Garona, fleuve mystérieux, à la source longtemps inconnue, et dont les crues sont aussi bouillonnantes que les Gascons qui vivent sur ses rives !

Moi mon Océan
C’est une Garonne
Qui s’écoule comme
Un tapis roulant

Les paroles de la chanson de Claude Nougaro (1929-2004) s’appliquent bien à l’amour des Gascons pour ce fleuve tranquille qui connait parfois des accès de colère.

La Garonne est un fleuve gascon

La Garonne à Bosost (Val d'Aran)
La Garonne à Bosost (Val d’Aran)

Longue de 647 km, la Garonne prend sa source au val d’Aran, s’étire à travers la Haute-Garonne, le Tarn-et-Garonne et le Lot-et-Garonne, avant de se mélanger avec la Dordogne au Bec d’Ambès pour devenir la Gironde et se jeter dans l’Océan.

Elle traverse des plaines et des coteaux fertiles riches en fruits et légumes qu’elle nourrit de ses alluvions déposées par ses crues régulières.

La Garonne et l’Hôpital de la Grave à Toulouse

La Garonne a un régime torrentiel jusqu’à Toulouse qui s’atténue après l’embouchure du Tarn. En hiver, les crues sont provoquées par des pluies intenses sur tout le bassin. Au printemps, ce sont les pluies et la fonte des neiges. En automne, ce sont les orages sur la Gascogne.

le Pont de Pierre à Bordeaux
La Garonne et le Pont de Pierre à Bordeaux

 

Les crues de la Garonne

Inondations et crues de la Garonne (doc. SMEAG)
Caractéristiques des crues de la Garonne (doc. SMEAG)

Les crues de la Garonne sont régulières et parfois dévastatrices. Après la crue de 1196, le duc d’Aquitaine Henri II Plantagenêt (1133-1189) fait construire des digues de protection et exempte de tous droits ceux qui s’y emploient.

En 1777, la Garonne est en crue dans le Bordelais. Le curé de Bourdelle raconte : « Soit pour mémoire que le dix sept May de cette présente année que la Rivière de Garonne étant débordée pendant trois diverses fois a noyé et perdu totalement la Récolte de la parroisse de Bourdelles qui obligea les habitants a faucher les Bleds foins, et qu’il ne ramasser que quatre boisseaux moins deux picotins froment, neuf de Bled d’Espagne, et du tout de vin. »

D’autres crues importantes ont lieu en juin 1875, en mars 1930, en février 1952 et en décembre 1981.

Agen, la ville aux 150 inondations

En 580, l’historien Grégoire de Tours (538 ?-594) enregistre une inondation. Depuis, c’est 150 inondations qui ont été répertoriées ! Un record en France.

Inondation / crue de 1930 à Agen – Prison et rue de Strasbourg
Agen – Inondation de 1930 – Prison et rue de Strasbourg

En 1599, la crue centennale renverse une partie des murs d’Agen du côté l’église Sainte Hilaire. En 1604, une nouvelle crue centennale détruit quatre ponts, les murailles et de nombreuses maisons dans les quartiers exposés de Saint Georges et Saint Antoine.

Lo gran aigat lors des Rameaux de 1770 trouve son apogée après neuf jours de pluies et de vents. Les eaux de la Garonne grossissent et deviennent boueuses. Pendant trois jours, le fleuve déborde et ravage Toulouse, Moissac, Agen, Marmande. À Agen, l’aigat renverse le mur d’enceinte entre les portes Saint Antoine et Saint Georges. Les religieux et divers habitants arrivent à évacuer. Les flots charrient des arbres, des barriques, des charrettes, des animaux et des hommes surpris dans leurs maisons par la montée des eaux. Des radeaux sont construits à la hâte pour leur apporter des vivres et leur porter secours. Les dégâts s’élèvent à 20 millions de livres.

La grande crue de la Garonne de 1875

Toulouse - inondation / crue de la Garonne de 1875
Toulouse – Inondations de la Garonne de 1875  : Rue des Arcs St Cyprien / Pont Suspendu Saint-Michel / Jardin Raymond VI

La grande crue de la Garonne des 22, 23 et 24 juin 1875 reste dans toutes les mémoires comme l’une des plus dramatiques. C’est à Toulouse que les dégâts sont les plus importants.

La hauteur d’eau atteint 8,32 mètres au Pont Neuf. Le débit relevé est supérieur de 36 fois à la normale. Vers 1 heure de l’après-midi du 23 juin, le pont Saint-Pierre s’écroule. Vers 6 heures du soir, c’est celui de Saint-Michel.

Dans la nuit du 23 au 24 juin, la Garonne franchit le cours Dillon et submerge le quartier Saint-Cyprien. L’eau arrive au 1er étage des maisons qui commencent à s’écrouler, emportant avec elles ceux qui s’étaient réfugiés sur les toits.

Le niveau de la Garonne baisse pendant la nuit et les secours s’organisent. Les dons affluent. Les curieux aussi. Le conseil municipal vote en urgence un secours de 400 000 Francs.

On dénombre 209 morts qui sont enterrés au carré des noyés au cimetière de Terre-Cabade. La moitié des maisons sont emportées. Les autres abîmées doivent être détruites à la dynamite.

Que d’eau, que d’eau !

Le Maréchal de Mac Mahon visite Toulouse pour voir les déga^ts causés par les inondations de la Garonne (1875)
Patrice de Mac Mahon: « Que d’eau, que d’eau ! »

Le 26 juin, le Maréchal de Mac Mahon se rend à Toulouse pour voir les dégâts. Ne sachant que dire, il s’écrie « Que d’eau, que d’eau ! ». Le préfet lui répond : « Et encore, Monsieur le Président, vous n’en voyez que le dessus ! ».

La solidarité s’organise. Le conseil municipal vote un secours de 100 000 Francs. L’Assemblée Nationale vote un crédit de 2 Millions de Francs. Des dons affluent de partout. Même le Pape Pie X fait un don. Le journal La Dépêche ouvre une souscription dans ses bureaux.

Le quartier Saint-Cyprien est reconstruit après d’importants travaux de protection. Oui, l’inondation de 1875 reste encore dans toutes les mémoires…

Bordeaux à son tour noyée par la Garonne en 1883

Les inondations / crues de Bordeaux de février 1879
Les inondations de Bordeaux de février 1879

Les crues qui touchent la moyenne et la haute Garonne sont mieux connues que celles qui touchent Bordeaux. Les archives sont plus rares et la marée joue un rôle de vidange des crues qui occasionnent moins de dégâts à Bordeaux.

Pourtant, le 5 juin 1883, l’orage gronde sur Bordeaux. Des averses s’abattent sur Langon et la Réole en fin de matinée. En début d’après-midi, c’est le tour de Bordeaux et de Talence. Il tombe 64 mm d’eau en 1 heure 30.

Inondation de la Garonne à Langon en 1952
Les inondations de la Garonne à Langon en 1952

La rue Sainte-Catherine et les rues avoisinantes deviennent des torrents. Des rigoles de 20 cm se creusent sur les places Dauphine (place Gambetta aujourd’hui), du palais de justice et de Rohan. Les caves sont inondées dans l’enceinte du marché des Grands hommes.

Les rues sont dépavées, des verrières brisées et des bâtiments endommagés. Sur la route de Bayonne, entre le passage Cellier et l’impasse Conti, les plafonds et les cloisons intérieures de plusieurs maisons s’effondrent. Des toitures s’écroulent et des murs menacent de tomber.

La Garonne, sujet d’inspiration artistique ?

André Chénier (1762-1794)
André Chénier (1762-1794)

La Garonne est, finalement, assez peu chantée. André Chénier (1762-1794) cite L’indomptable Garonne aux vagues insensées, dans son poème À la France. Le poète suisse Jacques Herman (1948- ) écrira un poème entier La Garonne qui finit par ces vers :

On est encore loin
D’entendre retentir le nom
Du fleuve comme un cri
La Garonne
La Garonne
Quand elle aura quitté son lit

 

Le chansonnier limougeaud Gustave NADAUD (1820-1893) écrit une chanson Si la Garonne avait voulu qui termine ainsi :

Gustave NADAUD (1820-1893)
Gustave Nadaud (1820-1893)

Si la Garonne avait voulu,
Lanturlu !
Humilier les autres fleuves.
Seulement, pour faire ses preuves,
Elle arrondit son petit lot :
Ayant pris le Tarn et le Lot,
Elle confisqua la Dordogne.
La Garonne n’a pas voulu,
Lanturlu !
Quitter le pays de Gascogne.

Finalement, la Garonne est peut-être plus présente dans sa première partie, en Val d’Aran et Comminges. Ainsi, la poétesse saint-gaudinoise, Paulette Sarradet (1922-2015) écrit le poème « La Garonne » dans son recueil Dans le jardin des rimes.

Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919)
Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919)

Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919) sera primé aux Jòcs Floraus dera Escòla des Pirenèus pour sa Cançon ara Garona. Longue chanson en aranais car dès 1912, Bernard Sarrieu l’amènera à écrire dans sa langue.

E tot en un còp me torni
fresca, fòrta e arroganta;

Un fleuve apaisé

Philippe Delerm
Philippe Delerm

Philippe Delerm (1950- ), originaire du Tarn-et-Garonne, consacre tout un livre, À Garonne. Il raconte ce fleuve dont la couleur des eaux a changé par les travaux qui ont forcé son apaisement, quand on a traîtreusement jugulé la vie de l’eau. Il se souvient d’aller à Garonne, c’est-à-dire Pas sur la rive, mais dans tout le royaume voué au fleuve.

Références

L’étymologie de la Garonne J-U Hubschmied, A. Dauzat, 1955
Agen la ville la plus inondée de France, 2015
La grande inondation de 1875,
E. Bresson. Fascicule vendu au profit des sinistrés.
Crue de la Garonne en 1875
La photo de tête est tirée d’une série de photos de Thierry Breton parue dans un article de Sud-Ouest du 12 décembre 2019 et intitulé « Lot-et-Garonne : la crue et les inondations vues du ciel »




Quand le gascon influençait la langue française

Per ma fé, le français, comme toute langue vivante, évolue au contact des autres. Au XVIe siècle, les Gascons sont nombreux à la cour, dans l’armée et dans la littérature. Ils vont influencer rapidement la langue de Paris.

Le temps où régnèrent les Gascons

Maxime Lanusse - De l'influence du gascon sur la langue française (1893)
Maxime Lanusse – De l’influence du gascon sur la langue française (1893)

Le professeur grenoblois, Maxime Lanusse (1853-1930), plante sa thèse, De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, dans l’avant-propos : Au XVIe siècle, notre langue, encore en voie de formation, sans contours arrêtés, sans règles bien fixes, se pliait aisément aux goûts et aux humeurs particulières de chaque écrivain ; de sévères grammairiens ne l’ayant pas encore enfermée dans les mailles innombrables d’une syntaxe des plus compliquées, elle subissait, docilement, toutes sortes d’influences. Parmi ces influences, les unes venaient du dehors, de l’Italie surtout et de l’Espagne ; les autres nées sur notre sol même, étaient dues à la vie si puissante alors des parlers provinciaux. (…) Or de tous les parlers provinciaux celui qui a le plus marqué son empreinte au XVIe siècle sur la langue française, c’est sans contredit le gascon.

Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme, admirateur de la bravoure des gascons
Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme

Pierre de Bourdeilles dit Brantôme (1537-1614) précise que les Gascons étaient honorés pour leur bravoure, aussi copiait-on leur accent, leur empruntait-on des mots et des tournures, jetant même des Cap de Diu. Un Malherbe ou un Pasquier luttèrent pour « dégasconner » la langue. Un jour, M. de Bellegarde demande au grand grammairien s’il faut dire despendu ou despensé. Malherbe répondit que despensé est plus françois, mais que pendu, dépendu, rependu, et tous les composés de ce vilain mot qui lui vinrent à la bouche, étaient plus propres pour les Gascons.

Le gascon ou les langues du midi ?

Girart de Roussillon le conte qui rime en gascon
Mariage de Girart de Roussillon dans un manuscrit du xve siècle attribué au Maître du Girart de Roussillon

À y regarder de plus près, on appelle gascon à cette époque bien plus que les parlers de la Gascogne. La chanson Girard de Roussillon est inventorié au Louvre comme Girard le conte rimé en gascoing. On trouvait à la belle et spirituelle Madame de Cavoye un accent et des mots du pays qui lui donnent plus de grâce. Elle était d’origine languedocienne.

Il n’empêche que l’influence des Gascons de Gascogne sera très importante. En effet, ils vont influencer directement le français, favoriser l’utilisation des mots italiens ou espagnols dans le français, ré-introduire des vieux mots français.

La plus grosse modification porte sur la prononciation

Le thésard nous apporte une information importante. La plus grande influence du gascon sur le français, c’est l’accent qui modifiera par ricochet l’orthographe. Il faut dire qu’à cette époque, on baigne dans le multilinguisme. Si le français joue le rôle de communication inter-communautés, comme l’anglais « globish » d’aujourd’hui, chacun le parle plus ou moins bien en conservant souvent son accent local. La capacité à absorber des idiotismes est grande et ne heurte que quelques puristes comme Malherbe.

Des exemples

Jean Racine (1639-1699)
Ah ! Madame, régnez et montez sur le Trône;
Ce haut rang n’appartient qu’à l’illustre Antigone

Les exemples sont nombreux. L’un d’entre eux, rapporte Lanusse, est l’utilisation de voyelles brèves là où les Français les disaient longues. Ainsi les Gascons disaient patte [pat] au lieu de paste [pa:t], battir au lieu de bastir… et les poètes gascons comme du Bartas en tiraient des rimes inacceptables et reprochées. Pourtant,  cette modification restera et le grand Racine, un siècle plus tard, fait rimer Antigone avec trône !

Une autre modification importante est liée à la confusion des Gascons des sons é fermé et è ouvert et à l’absence du son e. Montluc écrivait le procés et non le procès. Les Gascons disaient déhors ou désir à la place de dehors ou desir. Ou encore il décachette au lieu de il décachte. Corneille, Choisy, Dangeau, Perrault et Charpentier, dans un bureau de l’Académie, se demandaient s’il fallait dire et écrire Les pigeons se becquetent ou Les pigeons se becquètent. Et de répondre : pas se becquètent, c’est une manière de parler gasconne.

Un dernier exemple est le mot pié-à-terre où pié a ajouté un d au XVIe siècle (pied-à-terre) pour mieux exprimer la prononciation nouvelle apportée par nos Gascons : pié-tà-terre. Une horreur combattue par Malherbe !

Les membres de l'Académie Française (dont certains pourfendent le gascon) venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694 (1 sur 1)
Les membres de l’Académie Française venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694

Des mots gascons

Michel de Montaigne fera de nombreux emprunts au gascon
Michel de Montaigne (1533-1592)

Bien sûr les auteurs gascons vont mettre des gasconnismes dans leurs textes. Certains de ces mots gascons vont faire chemin, d’autres resteront la langue d’un auteur. Le célèbre Montaigne écrira appiler (tasser), arenvoyer, bandoulier, bavasser (augmentatif de bavarder), boutade, breveter, cadet, désengager, revirade ou une estrette (attaque).

Côté syntaxe, Montaigne conserve des formes gasconnes : Toute cette notre suffisance ; elles nous peuvent estimer bêtes, comme nous les en estimons ; La santé que j’ai joui ; Pardonne-le ; J’écoute à mes rêveries ; etc.

Enfin, ils réintroduiront – involontairement – des mots de vieux français. Par exemple Montaigne utilise le mot rencontre au masculin ; un encontre en gascon, un rencontre en languedocien mais aussi un rencontre en français à l’époque de Froissart !

Les Gascons favorisent l’adoption de mots étrangers

Clément Marot (1496-1544)
Clément Marot (1496-1544) et les règles d’accord du participe passé empruntées à l’italien

Durant les guerres d’Italie, toute la première moitié du XVIe siècle, les Gascons, très présents dans l’armée, sont à l’aise parce que leur parler est proche. Les lettrés gascons absorbent sans difficulté l’italien et colportent des mots nouveaux. À côté d’eschappée, mot français, on trouvera escapade venant de scappata en italien (escapada en gascon). Le linguiste Claude Hagège dénombre dans les 2000 mots qui entreront ainsi dans la langue française.

Le poète Clément Marot (1496-1544), né à Cahors d’une mère gasconne, fait un passage dans le Béarn puis file à Venise. Là, il emprunte la règle de l’accord du participe passé aux Italiens et la ramène en France. Dommage qu’il n’ait pas plutôt choisi celle du béarnais, plus simple!

Que reste-t-il de cette influence ?

Malheureusement l’auteur ne fait pas cet inventaire. Mais il est clair que si d’autres influences ont effacé certains de ces apports gascons, il en reste encore beaucoup. Si on ne dit plus une cargue, on a gardé cargaison. Le cèpe et le cep proviennent de cep, tronc en gascon. Etc. Etc.

Anne-Pierre Darrées

Écrit en orthographe nouvelle (1990)

Référence

De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, thèse de Maxime Lanusse, 1893




François Lay, la cigale gasconne

On sait que pour faire carrière, les gascons doivent « monter à Paris ». On les retrouve dans l’administration, dans les sciences et les arts, dans l’armée et dans les affaires ; François Lay (1758-1831), la cigale gasconne, lui, connait un destin exceptionnel de chanteur lyrique.

Dans la série Les Gascons de renom avec Le duc d’Epernon, Max LinderPierre Latécoère,  Jean BourdetteJean-Baptiste Sénac,  Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

L’enfance gasconne de François Lay

La chapelle de N-D de Garaison (65) où François Lai apprit la musique
La chapelle de N-D de Garaison (65) où François Lai apprit la musique

François Lay nait , le 14 février 1758, à La Barthe de Neste dans ce qui est aujourd’hui les Hautes-Pyrénées. Son père, Jacques, et sa mère, Jeannette Birabent, sont fermiers. Il est destiné à prendre la succession de son père mais il possède une voix qui le fait tout de suite remarquer par le curé du village.

En 1770, l’enfant a 12 ans. Deux chanoines de Notre-Dame-de-Garaison, en mission à l’église de La barthe de Neste, entendent sa voix particulièrement claire et pure. Ils décident de le prendre en pension. Les pères lui paient les études et le forment au chant.  À l’âge de 17 ans, il part étudier la philosophie et la rhétorique à Auch. La beauté de sa voix attire les curieux à la cathédrale. Il obtient une bourse pour étudier le droit à l’université de Toulouse.

Le dimanche de Pâques 1779, alors qu’il chante dans la cathédrale, l’intendant du Languedoc le remarque et l’envoie à Paris. Il n’a que 21 ans. C’est une aubaine pour la cigale gasconne qui n’est pas intéressée par une carrière religieuse.

François Lay connait la gloire à Paris

François Lay professeur de musique et chanteur lyrique
François Lay

S’il n’a pas un physique de jeune premier, on décrit François Lay comme un homme généreux, curieux, intelligent.  Il aime les plaisirs, l’égalité, est volontiers frondeur ou contestataire, refusant toute discipline.

En bon homme du sud, il accentue les paroles, ce qui lui vaut parfois des critiques ou d’être sifflé. Il compose, enseigne la musique, en particulier à la chanteuse Madame Chéron.

Le critique musical, Monsieur d’Aubers, souligne : Ce n’est donc pas une exagération que le titre de premier chanteur du monde que ses contemporains et, après eux, l’histoire, se sont plu à lui décerner. 

François Lay traverse les vicissitudes de son temps

Bertrand Barère (1755-1841)
Bertrand Barère (1755-1841)

Côté artistique, François Lay côtoie les grands de son époque. Il est par exemple ami du peintre Jean-Jacques David (1748-1825), le leader du mouvement néo-classique. Côté politique, il admire Jean-Jacques Rousseau, et embrasse les idées révolutionnaires. Son ami Bertrand Barère de Vieuzac, favorise son engagement. Il l’a rencontré lors de ses études à Toulouse, avant que celui-ci ne devienne, le 23 avril 1789, le premier député de Tarbes et joue un rôle éminent pendant la Révolution. François Lay chantera d’ailleurs admirablement La Marseillaise devant des sans-culottes. Dans les tourmentes de la Révolution, il est emprisonné pour avoir été chanteur au théâtre de la reine. Barère le fait libérer.

Un soir qu’il devait chanter une mélodie hollandaise, les députés bigourdans assis dans le public lui crient : Anem gojat, un pechic de patoès com s’èram a la lana de Capvèrn. [Allez jeune homme, une pincée de patois comme si on était dans la lande de Capvern]. La cigale gasconne chante immédiatement une mélodie du pays et est rappelé plusieurs fois par le public.

En 1793, François Lay fait un voyage en Gascogne. Bordeaux le reçoit mal car on le juge trop proche des Montagnards à l’Assemblée. Il doit s’enfuir sans même terminer son premier spectacle et en est blessé. L’accueil à La barthe et dans les Hautes-Pyrénées lui est plus favorable.

Sa proximité avec Barère lui vaut d’aller en prison brièvement. Il reconquiert la faveur du public et obtient celle de l’Empereur. Napoléon le juge incomparable et le nomme premier chanteur de la chapelle impériale. Le Gascon chante d’ailleurs lors de son sacre et à son second mariage.

Le sacre de Napoléon 1er
François Lay chante lors du sacre de Napoléon 1er le 18 mai 1804 (tableau de Jacques-Louis David)

La triste fin de François Lay

François Lay tombe dans l’oubli pendant la Restauration de 1814-1815 qui ne lui pardonne pas ses choix politiques antérieurs. Les royalistes lui interdisent l’Opéra de Paris. Alors, il devient professeur de musique au conservatoire de Paris, de 1822 à 1827, parfois sans solde.

Les conflits sur sa pension, des dettes, la mort de son fils, la maladie de sa femme et ses crises de goutte assombrissent la fin de sa vie. Il meurt à Ingrandes, sur les bords de la Loire, en 1831. La cigale gasconne s’est tue à jamais.

La Barthe de Neste lui a attribué une rue.

Serge Clos-Versailles

Le texte est en orthographe française de 1990 (nouvelle orthographe)

Références

François LAY dit Laÿs, La vie tourmentée d’un gascon à l’Opéra de Paris (1758-1831), Anne Quéruel, 2010
Biographie des hommes vivants, LA-OZ, Société de gens de lettres et de savants, tome 4e, 1818
François Lay, premier chanteur du monde, Paul Carrère, Société des études du Comminges, 1958
François Lay…, critique de Luc Daireaux, La cliothèque, 2010




Vers la mar grana, les maisons blanches

Avec des maisons de terre, de pierre ou de bois, chaque région a son style. Les maisons blanches des Landes et du Labourd sont particulières. Isidore Salles a mis à l’honneur celle des Landes dans un poème magnifique, La maisoun blanque.

Une maison, un contexte

Sainte-Christie d’Armagnac
Lo Castèth en terre crue de Sainte-Christie d’Armagnac (12è s.)

Dans le passé, les maisons étaient construites avec les matériaux disponibles localement et en prenant en compte les contraintes du lieu. Elles nous donnent donc des informations. Comme dit l’architecte londonien, né en 1927, John F. C. Turner : Un matériau n’est pas intéressant pour ce qu’il est mais pour ce qu’il peut faire pour la société.

Mur de maison béarnaise - Navailles-Angos - disposition en feuilles de fougère
Mur de maison béarnaise, Navailles-Angos, disposition en feuilles de fougère

En Gascogne, la terre, les pierres, les cailloux, les galets, le bois sont utilisés. Par exemple, la brique crue séchée au soleil est surtout présente à l’est de la région, proche du toulousain.  Les mélanges de terre et paille sont très fréquents en Armagnac où on appelle ce matériau lo tortís. Les galets, par exemple disposés en feuilles de fougère, vont faire de jolis murs en Béarn. La pierre calcaire constitue les murs des échoppes bordelaises. Etc.

Les maisons blanches

Maison de Félix Arnaudin à Labouheyre (Landes, France)
Maison de Félix Arnaudin à Labouheyre (Landes, France)

À l’ouest en allant vers la mar grana [l’océan], vont apparaitre dans les Landes et au Pays basque des maisons blanches, des maisons dont les murs, souvent en torchis, sont recouverts de chaux. Il est vrai qu’il faut se protéger de la pluie. Et la chaux est imperméable. Elle ne forme pas de salpêtre ni de moisissure. Sachant réguler l’humidité, ayant des propriétés isolantes, elle apporte un remarquable confort.

S’il faut se protéger du vent et de la pluie, sur le littoral landais, il faut aussi faire attention aux dunes et au sol. Certaines zones sont inondables, d’autres ne sont pas drainées. La chaux est souple, élastique. Elle s’adapte donc volontiers aux mouvements de la maison.

La maison landaise

La maison du meunier - Ecomusée de Marquèze
La maison du meunier – Ecomusée de Marquèze

Traditionnellement, la maison landaise de l’ouest a des murs blancs et des colombages. Certaines ont un toit en coa de paloma, queue de palombe, région oblige ! Dans d’autres endroits, il n’y a que deux pentes dont l’une, côté nord, est plus longue.

La maison landaise a une ossature en bois. Lors d’enquêtes auprès de charpentiers, on a estimé qu’il fallait 30 m³ de chêne et 55 m³ de pin pour construire une maison de 150 à 170 m². Soit dix chênes et cent-dix pins de 70 ans ! Les chênes sont utilisés pour les grosses pièces, les pins pour les chevrons, les chevilles ou les pans de bois. Par tradition, le chêne est coupé l’hiver quand souffle le vent du nord, puis mis dans l’eau pour durcir. Après avoir séché, il deviendra si solide qu’il ne pourrira pas.

Un autre des traits caractéristiques de la maison blanche des Landes est son davantiu, cette avancée, cet auvent qui protège de la pluie comme de la chaleur. Et sous lequel on peut har estandada, c’est-à-dire rester sous l’auvent pour discuter, prendre le frais…

ue en perspective d’ensemble d’une ossature en bois d’une maison à auvent située quartier de Marquèze à Sabres, Dominique Duplantier, aquarelle, crayon, encre et couleur, 2013, 25 x 38 cm. AD 40, 71 Fi 65
Ossature en bois d’une maison à auvent située quartier de Marquèze à Sabres, aquarelle de Dominique Duplantier (2013) – AD 40 (extrait de Maisons landaises, histoire et tradition)

La maison labourdine

Le village de Sare (64)
Le village de Sare (64)

Ce serait au XVIIe siècle que la maison basque, l’etxe, prendrait la forme qu’on lui connait. Dans le Labourd, comme dans les Landes, elle est ouverte sur l’est, pratiquement fermée des autres côtés, se protégeant elle aussi des pluies et vents de l’océan. Ses murs sont recouverts de chaux bien blanche.  Les volets, les colombages sont rouges. Le sang de bœuf aurait été utilisé au début comme peinture et insecticide. Au XIXe siècle, on verra apparaitre des verts foncés, voire des bleus.

La villa Arnaga à Cambo les Bains (64)
La villa Arnaga à Cambo les Bains (64)

Le grand architecte d’origine niçoise, Joseph Albert Tournaire (1862-1958) s’inspire de cette tradition pour construire en 1903 à Cambo-les-Bains la villa Arnaga pour l’auteur de Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand.

La maisoun blanque de Isidore Salles

Isodore Salles (1821 -1900)
Isidore Salles (1821 -1900)

Le landais Isidore Salles (1821-1900) va chanter dans un de ses plus beaux poèmes la maison blanche de sa famille. Située à Senta Maria de Gòssa sur la route de Bellevue. L’Académie gasconne de Bayonne y mettra d’ailleurs une plaque en 1930.

Isidore Salles, préfet, censeur de la Banque de Paris et des Pays-Bas et poète, s’était lié lors de sa vie parisienne avec Théophile Gautier, Lamartine, Victor Hugo

Les souvenirs d’enfant

Dans la maisoun blanque,  un long poème nostalgique et émouvant  (96 vers), Isidore Salles témoigne d’un grand amour pour ses racines.

Amic, que t’en bas au péis!
Bet tems passat que ne l’éi bis!
Douman, en route,
Dab tu qu’i bourri bien ana!
Mes ço qui m’retin d’i tourna,
Bos sabe, escoute!
Amic, que te’n vas au peís!
Bèth temps passat que ne l’èi vist!
Doman, en rota,
Dab tu qu’i vorrí bien anar!
Mes çò qui’m reten d’i tornar,
Vòs saber, escota!

Ami, tu t’en vas au pays ! Depuis longtemps je ne l’ai vu ! Demain, en route,  Avec toi j’y voudrais aller ! Mais ce qui m’retiens d’y rentrer,  Apprends, écoute !

Puis Isidore Salles va merveilleusement décrire la maison, les lieux, la vue sur les rivières et les villages alentour. Ensuite, il parlera de ceux qui résident dans la demeure : Aqui bibèn, urous coum réis, / Brabe familhe, Aquí vivèn, urós com reis, / Brava familha [Ici vivait, heureux comme des rois, Une brave famille].

Sainte-Marie-de-Gosse - Sur les bords de l'Adour
Sainte-Marie-de-Gosse – Sur les bords de l’Adour

Les bouleversements de la vie

Après les douces descriptions de la première partie du poème, la deuxième raconte le départ des uns, la mort des autres, la vente de la maison.  Elle débute par ces mots violents : Més la hautz dou tems rigourous  / Seguech betlèu de l’atye urous / La prounto houèite!, Mès la hauç deu temps rigorós / Segueish bethlèu de l’atge urós / La prompta hueita! [Mais la faux du temps rigoureux / Suit bien vite de l’âge heureux / La prompte fuite !]

L’interlocuteur du poète est averti, et les deux dernières parties sont nostalgie pure.

III

De tout aco que t’soubiras
Penden lou biatye, é, quan bèiras
La maisoun blanque,
Dou cassourat ou dous lambrots
Oun cantaben lous carnirots
Coupe m’ u’ branque!

Qu’abiseras, per lou pourtau,
Si las arroses dou casau
Soun tustem bères,
E las flous de l’acacia,
Plantat là-bas, –  bet tems i a! –
Tustem nabères!

E sustout salude en pregan,
A la ferneste dou mitan,
Dessus la porte,
La crampe aus cabirous touts nuds,
Oun lous mainatyes soun baduts
E la mai morte!

I V

Amic, que t’en bas au péis!
Praube péis! ne l’èi pas bis
Qu’a bère pause!
Dab tu qu’i bourri bien ana!
Ço qui m’ hè pène d’i tourna
Qu’en sabs la cause!

III

De tot aquò que’t soviràs
Pendent lo viatge, e, quan veiràs
La maison blanca,
Deu cassorat o deus lambròts
On cantavan los carniròts
Copa’m u’ branque!

Qu’aviseràs, per lo portau,
Si las arròsas deu casau
Son tostemps bèras,
E las flors de l’acacià,
Plantat là-bas, –  bèth temps i a! –
Tostemps navèras!

E sustout saluda en pregant,
A la fernesta deu mitan,
Dessus la pòrta,
La crampa aus cabirons tots nuts,
On los mainatges son vaduts
E la mair mòrta!

IV

Amic, que te’n vas au peís!
Praube peís! ne l’èi vist!
Qu’a bèra pausa!
Dab tu qu’i vorrí bien anar!
Mes çò qui’m hè pena d’i tornar,
Que’n saps la causa!

—-

De cela tu te souviendras
Lors du voyage, et, en voyant
La maison blanche,
Du chêne noir et des lambrusques
Où chantaient les chardonnerets
Prends m’en un’ branche !

Tu noteras, près du portail,
Si les roses dans le jardin
Sont toujours belles,
Les fleurs blanches de l’acacia,
Planté là-bas, – il y a longtemps ! –
Toujours nouvelles !

Et surtout salue en priant,
Par la fenêtre du milieu,
Coiffant la porte,
La chambre aux poutres toutes nues
Où les enfants vinrent au monde
Et mère est morte !

IV

Ami, tu t’en vas au pays !
Pauvre pays ! Je ne l’ai vu
Depuis longtemps !
Avec toi j’y voudrais aller !
Ce qui me peine d’y rentrer
Tu sais la cause !

Références

Maisons landaises, histoire et tradition, Archives départementales des Landes, 2017
L’architecture de terre en midi-Pyrénées, écocentre Pierre & terre, Anaïs Chesneau, 2014
Almanac de la Gascougno, 1898 « La maison blanque », bibliothèque Escòla Gaston Febus (texte complet p. 21 à 25)
La photo d’entête est tirée du catalogue de l’exposition Félix Arnaudin, le guetteur mélancolique organisée par l’écomusée de Marquèze




Les calhavaris ou charivaris

Les calhavaris ou charivaris sont des manifestations bruyantes que les jeunes organisent pour donner une sérénade nocturne aux couples remariés ou aux amics de coishinèra (amants). On porte ainsi à la connaissance de tous les écarts à la morale. Ils donnent lieu parfois à des débordements et à des troubles à l’ordre public.

Quand donne-t-on un calhavari ?

Les motifs d’un calhavari sont nombreux : un remariage sur le tard, une grande différence d’âge entre les époux, un remariage hâtif, un mari battu par sa femme, un mari cocu, un couple sans enfants, une jeune fille qui est enceinte ou qui a éconduit un prétendant, un couple avaricieux qui évite d’inviter ses voisins, etc.

Charivari - Lithographie de Granville
Charivari – Lithographie de Granville

Le calhavari sert à dénoncer ceux qui ont enfreint les valeurs morales ou les coutumes de la communauté.

La nuit, ou plusieurs nuits en suivant, les « contrevenants » ont droit à un effroyable concert de tambours, de sifflets, de bruits de casseroles, d’injures, de cris et de chansons. On lance des cailloux sur la maison et parfois, on tire des coups de feu.

Ainsi les personnes qui entretiennent des relations adultères ont droit à un calhavari et parfois à une flocada. Elle consiste à semer des cailloux ou des feuilles entre les deux maisons pour faire un chemin, de préférence le samedi soir, pour que tous ceux qui se rendent à la messe du dimanche en soient les témoins.

Comment éviter le calhavari ?

Pour éviter le calhavari, le meilleur moyen est d’ouvrir sa porte et de s’acquitter d’une somme d‘argent, de bonnes bouteilles ou de victuailles selon les exigences des tapageurs.

Charivari - Asouade dans les Landes - L'Illustration 1847
Asouade dans les Landes – L’Illustration 1847

La fixation du montant à verser provoque parfois des désaccords entre les organisateurs du calhavari. Le partage engendre des bagarres.

On peut aussi éviter le calhavari en acceptant l’asoada. Les conjoints montés sur un âne, la femme dans le bon sens et l’homme à l’envers tenant la queue de l’âne, se promènent dans le village sous les huées.

Lorsqu’ils refusent l’asoada, on les remplace par un voisin revêtu d’habits de femme, et installé à l’envers sur l’âne. Le cortège se promène dans tout le village et fait souvent halte devant la maison du mari.

Les autorités interdisent les calhavaris

Lo calhaouari par Ernest Gabard (1879 - 1957)
Lo calhavari par Ernest Gabard (1879 – 1957)

Les autorités n’approuvent pas les calhavaris. Elles les jugent contraires aux bonnes mœurs et entrainant des extorsions de fonds. Des conciles frappent d’anathème ceux qui y participent.

Le Parlement de Toulouse rend des arrêts interdisant les calhavaris en 1537, en 1542, en 1551, en 1645, et en 1649. En 1762, il prend un nouvel arrêt ordonnant que ses précédents arrêts concernant les charivaris seront exécutés. Rien n’y fait.

Lo seguissi
Lo seguissi par Ernest Gabard (1879 – 1957)

Les autorités locales chargées de la police sont plus complaisantes. On arrête les coupables et on les condamne à des amendes et au remboursement des sommes demandées lors du calhavari.

En 1762, un calhavari a lieu à Saint-Gaudens, suite à une dispute entre un mari et sa femme. Le Procureur général ordonne aux consuls de l’empêcher. Ceux-ci font publier un règlement interdisant les attroupements mais suspendent pendant deux jours les patrouilles de police dans la ville !

Il devient une arme politique

Le charivari, sous des rites plus ou moins différents, existe dans d’autres régions de France. Au début du XIXe siècle, il devient une arme politique redoutable.

Charivari - Caricature de Casimir Perrier
Caricature de Casimir-Pierre Perier

En 1830, une campagne de charivari est organisée contre les notables et les députés libéraux  ralliés à la politique d’ordre de Casimir-Pierre Perier (1777-1832).

Ils ont lieu pour des récompenses honorifiques jugées imméritées, en cas de faveur faite à un proche, en cas de corruption d’électeurs ou tout simplement parce qu’un vote à l’Assemblée Nationale déplait.

En 1833, d’Argout alors ministre de l’intérieur dit que c’est une atteinte à l’indépendance des Chambres et à la liberté des votes. On interdit le charivari, cet outil de l’expression populaire directe et on pourchasse les participants.

La pratique décline dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

Le Charivari, le journal satirique

Le Charivari, N° zéro (novembre 1832)
Le Charivari, journal satirique n° zéro (novembre 1832)

C’est à ce moment que nait Le Charivari, le premier quotidien illustré satirique du monde, qui parait de fin 1832 à 1937. Son fondateur, le Lyonnais Charles Philipon (1800-1862) en fait un journal d’opposition républicaine à la Monarchie de Juillet.

Serge Clos-Versaille

Article en orthographe nouvelle (1990)

Références

Articles des Bulletins de la société de Borda, de l’Agenais et de la société historique et archéologique du Gers
Charivaris en Gascogne. La morale de peuple du XVIe au XIXe siècles, Christian Desplat, Bibliothèque Berger Levrault.
Le charivari politique : un rite de surveillance civique dans les années 1830, Emmanuel Fureix




Ils aiment la ville de Pau et le disent

L’Escòla Gaston Febus, qui fut fondée à Pau en 1896, rend hommage à la capitale du Béarn dans sa dernière revue Reclams. Pau a attiré l’attention bien des fois. La cour de Navarre a protégé les lettrés au XVIe siècle. Le thermalisme l’a mis à la mode. Les Anglais lui ont trouvé du charme…

Pau, capitale intellectuelle

Marguerite de Navarre par Jean Clouet
Marguerite de Navarre (1492-1549) par Jean Clouet

Au Moyen-Âge, Pau est peu importante. Il faudra attendre 1464 pour qu’elle devienne capitale du Béarn. Henri II d’Albret (1503-1555), roi de Navarre, né à Sangüesa, du côté de Pampelune, épouse la Marguerite des Marguerites, sœur de François 1er, née à Angoulême. Une aubaine pour le royaume car la dame, outre son influence politique, est une protectrice des lettres. Pourtant, plus que Pau, elle aimait surtout Mont-de-Marsan où elle composera l’Heptaméron, un recueil de nouvelles réparties sur sept jours.

Guillaume Saluste du Bartas
Guillaume Saluste du Bartas

Leur fille, Jeanne d’Albret, va faire de la cour de Navarre un lieu prisé des lettrés.

Tout le XVIe siècle, les lettrés, les poètes de Gascogne, en particulier de l’Armagnac, les Pey ou Joan de Garros, le Saluste du Bartas… vont fréquenter la Cour de Navarre où ils pourront publier et être lus dans leur langue.

Les Anglais sont sous le charme de Pau

Le Marquis de Wellington, par Francisco Goya
Le Marquis de Wellington, par Francisco Goya

Le 27 février 1814, le maréchal Soult commande l’armée française qui affronte, près d’Orthez, les soldats anglais et portugais dirigés par le marquis de Wellington (1769-1852). Bataille de la guerre d’indépendance espagnole repoussant la France napoléonienne. L’une des brigades, avec ses 700 cavaliers et 4 000 hommes, entre dans Pau. Ils sont accueillis comme des libérateurs et les Palois installent à l’entrée de la ville, route de Bayonne, de beaux arcs de triomphe garnis de fleurs.

Grammar & Vocubulary of the Language of Bearn
Roger Gordon Molyneux – Grammar & Vocubulary of the Language of Bearn (Editions des régionalismes – 2003)

 

Les Anglais découvrent la capitale béarnaise et s’en entichent. Ils y laisseront une marque profonde. La ville leur construit un funiculaire pour aller de la gare au boulevard des Pyrénées. Pour que les Gentlemen et les Ladies discutent avec les autochtones, un Grammar & Vocabulary of the language of Bearn, traduction des travaux de Vastin Lespy, voit le jour. On apprend ainsi qu’une Lady (dame) est une dauna, a foolish fellow (idiot) est un guirolh et a camomile (camomille) ua matronièra. Des précisions encore plus intéressantes sont citées. Par exemple gahar : to seize, take, from Celtic root same as our word gaff for salmon (gahar : saisir, prendre, de racine celtique comme notre mot gaffe pour le saumon).

La gazette béarnaise, journal littéraire et mondain de Pau hivernal dirigé par Jules Le Teurtrois, publie la liste complète des étrangers entre 1889-1915.

La plus belle vue du monde

Anne Lister réalise la première ascension officielle du Vignemale (3 298 m)
Anne Lister réalise la première ascension officielle du Vignemale en 1838 (3 298 m)

Au XIXe siècle, ce sont les écrivains français, les fortunés qui viennent prendre les eaux, ou les aventuriers de la montagne qui viennent explorer les Pyrénées. Parmi eux, le géologue alsacien Ramond de Carbonnières, le botaniste suisse Augustin Pyramus de Candolle, le topographe du Lot-et-Garonne Vincent Chaussenque ou la téméraire anglaise Anne Lister.

En 1824, le capitaine Alfred de Vigny (1797-1863) est envoyé à Pau. Il est séduit et déclarera : Les Pyrénées sont les plus belles montagnes de la terre. Il y écrit Le Cor : J’aime le son du Cor, le soir, au fond des bois… ainsi que les plus belles pages de son roman Cinq-Mars. Et surtout, il y rencontre Miss Lydia de Bunbury. Son père ne voit pas d’un bon œil un si modeste parti. Mais lors d’un repas organisé par un ami du poète, Sir Bunbury, ayant abusé du Jurançon, accorde devant les invités la main de sa fille.

En 1840, Alphonse de Lamartine (1790-1869) vient, comme bien d’autres, soigner ses rhumatismes. On lui attribue cette phrase : Pau est la plus belle vue de terre comme Naples est la plus belle vue de mer.

Francis Jammes (1868-1938), né à Tournay, aime particulièrement contempler les montagnes depuis le Boulevard des Pyrénées. Lui aussi rencontre à Pau le 18 août 1907 celle qui deviendra son épouse, Ginette Goedorp.  Il la rencontre chez sa grand’tante Aménaïde Lajusan, 6 rue Marca.

La ville de Pau, Francis Jammes

Françis Jammes, poète des Pyrénées

Elle ouvre l’éventail d’azur des Pyrénées
Sur les coteaux du gave aux villas fortunées.
Son boulevard, balcon ou s’attarde l’été,
Où l’hiver ne connaît que la sérénité,
Ne cesse de fleurir d’Anglaises élégantes
Que suivent les grands chiens et de lords qui se gantent.
Sur la place, un naïf orchestre est endormi
Que la cigale en vain rappelle de son cri.

L’attachement à Pau

Le poète agenois Jacques Boé dit Jasmin écrit en 1840 alors qu’il quitte Pau :

Adiou… Parti douma, zou cal, mais podes creyre,
Qué quand te quitteray me coustaras de plous;
Adiou… Per may lou ten té beyre,
M’en anerey de recouous.
Adieu… je pars demain, je dois, mais tu peux croire,
Que te quitter me coutera des pleurs;
Adieu… Pour mieux te garder en mémoire,
Je m’en irai à reculons.

Beth Ceu de Pau

À la fin du siècle, Charles Darrichon, l’obscur employé de Pierre Louis Tourasse (1816-1882), se sentant mourant, écrit Lo bèth cèu de Pau, qui deviendra la chanson de Pau :

Moun Diü, moun Diü, déchat me béde encouère
Lou ceü de Paü, lou ceü de Paü.

Mon Diu, mon Diu, deishatz me véder enqüèra
Lo cèu de Pau, lo cèu de Pau.

Mon Dieu, mon Dieu, laissez-moi voir encore
Le ciel de Pau, le ciel de Pau.

Des « étrangers » renommés

Pierre Tucoo-Chala - Gaston Febus, Prince des Pyrénées
Pierre Tucoo-Chala – Gaston Febus, Prince des Pyrénées

Le Bordelais Pierre Tucoo-Chala (1924-2015) sera président de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau et de l’Académie du Béarn. Il est surtout un des plus grands spécialistes de l’histoire du Béarn. Il reste la référence absolue de Gaston de Foix, dit Febus.

Certes Geneviève Immè (1929-2012) est une Parisienne. Elle s’installe à Pau comme enseignante, s’y plait et y restera jusqu’à sa mort. Passionnée de latin, elle écrit une bonne vingtaine de livres dans cette langue sous le nom de Geneviève Métais (nom de son premier mari).  Elle reçoit la médaille d’argent du prix Théophile Gautier, pour son voyage d’amour, Amatoria periegesis.

Le loup en slip
Paul Cauuet et Wilfrid Lupano – Le loup en slip

Wilfrid Lupano, né en 1971 à Nantes, revient s’installer à Pau où il a passé son enfance. L’auteur de Le Loup en slip est primé au festival d’Angoulême. Il fonde avec deux amis The Ink Link, association de professionnels de la BD qui accompagne d’autres associations ou institutions humanitaires, sociales ou environnementales.

La revue Reclams Spécial Pau

Bilingue gascon-français, cette revue explore des aspects moins connus de Pau, comme la triste origine de la célèbre chanson Lo bèth cèu de Pau. Connaissez-vous le quartier T comme Triangle ? Joan Breç Brana vous en rappelle sa vie bouillonnante. Très différent, Maurice Romieu vous entraine sur les pas de Jean-Baptiste Bernadotte d’Örebro en Suède à Pau.

Et, pour la partie littéraire, vous lirez des extraits de textes sur Pau ou vous découvrirez des nouvelles inédites. Jean-Luc Landi, par exemple, propose le premier chapitre d’une nouvelle enlevée comme il en a le secret, 1987-Carnavaladas a Pau-2027 / 1987-Mascarades à Pau-2027 (texte en lecture libre sur le site de l’éditeur). Enfin Domenja Lekuona a dégoté une bonne quarantaine d’associations paloises autour de la langue régionale qu’elle livre dans son Planète web paloise.

Enfin, côté illustration, le photographe Manuel Baena vous propose son regard sur les rues de la ville.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Mémoires et poésies de Jeanne d’Albret
Francis Jammes,
Villas anglaise à Pau,
Roger Grenier, 1991
Grammar & Vocabulary of the language of Bearn,
Roger Gordon Molyneux, 2002
1987-Carnavaladas a Pau-2027 (Mascarades à Pau), Jean-Luc Landi, 2019
Reclams Spécial Pau, décembre 2019




Langues romanes de France

À part l’irréductible Pays Basque, de nombreuses régions vont être latinisées. Ce latin plus ou moins commun donne naissance à des langues romanes différentes. Regardons rapidement quelques exemples d’évolution des langues d’oïl et d’oc du premier millénaire à nos jours.

La langue du vainqueur, le latin, s’impose

Les Romains envahissent nos territoires et organisent leur administration en latin. Les élites vont adopter la langue puis, petit à petit, le peuple. Avec au moins deux bémols. Il n’y avait pas plus un latin qu’il n’y a un gascon. Le peuple et les légionnaires (pas tous romains) parlaient des latins populaires plus ou moins semblables ou différents. Lisez l’excellent article de Christian Andreu sur Sapiénça. Ces latins s’implantant sur des parlers déjà existants, des substrats différents, les gens vont jargonner des latins différents.

Achille Luchaire
Achille Luchaire

Selon le philologue Achille Luchaire (1848-1908), en Novempopulanie (sud-ouest de la France) le latin s’implante sur des dialectes qui s’apparenteraient au basque, idiome ibérique.

Au cours du temps, le parler va être influencé par les différentes invasions. Par exemple, le nord de la France connaitra les invasions barbares, celtes, germaines, des peuples d’Europe centrale… le sud de la France connaitra surtout l’influence des Ibères et des Ligures, et le sud-ouest sera influencé par les Wisigoths.

Bref, pour cela et d’autres raisons, petit à petit, les différences s’accentuent. En particulier, les peuples vont privilégier l’emploi de certains mots comme celui qui permet d’exprimer son accord :
hoc (cela – c’est cela) deviendra òc dans le sud
hoc ille (cela renforcé – c’est cela même) deviendra oïl (prononcer o-il) puis oui
sic (c’est ainsi) deviendra si en Espagne ou en Italie.

Les langues romanes émergent peu à peu

Charles le Chauve reçoit le serment de son frère en langue "française"
Enluminure représentant Charles le Chauve avant 869, Psautier de Charles le Chauve, BnF

Le 14 février 842, Louis le Germanique, petit-fils de Charlemagne, prononce en langue romane son serment d’assistance à son frère Charles le Chauve (contre leur frère ainé Lothaire Ier) : Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit.

(Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d’aujourd’hui, autant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l’équité, à condition qu’il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles.)

Dans ce texte, le plus ancien que l’on connait en français, on perçoit bien le latin et on voit qu’on est encore assez proche des parlers d’oc. Un exemple simple : Salut se dit toujours salvament en languedocien.

Les différences des langues romanes s’affirment

Centolh III, comte de Bigorre, écrit le 4 mai 1171, les fors de Bigorre : En nom de nostre senhor Dieu Iehu Crist. Coneguda causa sia a totz homes e femnes presentz e habieders, que nos, Centod, per la grace de Dieu, comter de Begorre… (Au nom de Notre Seigneur Dieu Jésus Christ. Soit chose connue à tous les hommes et femmes, présents et à venir, que nous, Centod, par la grâce de Dieu comte de Bigorre…)

À peine un peu plus tard (début XIIIe), les coutumes et péages de Sens (Bourgogne) annoncent : Ce sont les costumes et li paages de Saanz, le roi et au vilconte. Qui achate à Sanz file, et il an fait à Sanz le drap, an quel que leu que il lou vande…

Le français a bien évolué depuis Louis le Germanique ! Et les différences entre les deux familles de langue sont plus nettes. Bien sûr, on reste dans un continuum sur l’ensemble roman. On parle presque pareil que le village d’à-côté, qui parle presque pareil que le village suivant. De temps en temps, les différences sont plus fortes. Et, ainsi, en s’éloignant, la compréhension diminue. Si pour les échanges locaux, cela ne pose pas problème, cette tour de Babel complique les échanges des élites et du pouvoir.

Le continuum dialectal

Dans la vidéo ci-dessous, Romain Filstroff, un linguiste peu conventionnel vous explique ce qu’est le continuum dialectal à l’échelle européenne.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2020/05/continuum-dialectal-ma-langue-dans-ta-poche-3.mp4

 

Le français prend le dessus en pays d’oïl

Les trouvères utilisent et créent la langue française
Trouvères du XIIè siècle

Le grand linguiste roman Klaus Krübl apporte un éclairage essentiel. Selon son étude, la langue, au XIIe siècle, va se dé-régionaliser à l’écrit, donc chez des lettrés. Influence des scribes, des trouvères et de la Prévôté de Paris dans la rédaction des actes. Mais l’écrit n’est pas le reflet du parler. Rappelons-nous que chez nous, on écrira en français et on parlera gascon pendant longtemps.

Puis dans les grandes villes comme Paris, la présence de personnes aux dialectes différents entraine un nivèlement de la langue orale du peuple. Faut bien se faire comprendre !

Deux phénomènes qui vont contribuer à la standardisation du français. Très vite, le roi encourage cette langue plus normalisée.

Conon de Béthune (1150?-1220)

Par exemple, le trouvère de l’Artois, Conon de Béthune (1150?-1220) se fit reprendre par le couple royal pour parler picard et non français.

La roine n’a pas fait ke cortoise,
Ki me reprist, ele et ses fieux, lis rois,
Encor ne soit ma parole françoise;
Ne child ne sont bien apris ne cortois,
Si la puet on bien entendre en françois,
S’il m’ont repris se j’ai dit mot d’Artois,
Car je ne fui pas norris à Pontoise.
La reine n’a pas été courtoise,
Quand ils m’ont repris, elle et ses fils, le roi,
Certes, mon langage n’est pas le français ;
Ils ne sont pas bien appris ni courtois,
Ceux qui peuvent l’entendre en français.
Ceux qui ont blâmé mes mots d’Artois,
Car je ne fus pas élevé à Pontoise.

Le français de la cour s’étend. Il devient celui des gens socialement élevés, de l’administration et finalement de toute personne ayant une charge publique. À tel point que le chanoine Evrat, de la collégiale Saint-Étienne de Troyes, la justifie en 1192 :

Tuit li languages sunt et divers et estrange
Fors que li languages franchois:
C’est cil que deus entent anchois,
K’il le fist et bel et legier,
Sel puet l’en croistre et abregier
Mielz que toz les altres languages.
Tous les langages sont différents et étrangers
Sauf la langue française :
C’est celle que Dieu comprend le mieux,
Car il l’a faite belle et légère,
Si bien que l’on peut l’amplifier ou l’abréger
Mieux que tous les autres langages.

Le français langue des élites puis langue de tous 

Le français se propage comme langue administrative. Il va aussi dominer la littérature avec le déclin de celle d’oc. Ainsi les parlers d’oïl ne seront conservés que par le peuple pendant quelques siècles.

Pierre de Ronsard chantre de la langue française (portrait posthume ca. 1620)
Pierre de Ronsard (portrait posthume ca. 1620)

Petit à petit, le français se stabilise. On peut mesurer son évolution par exemple avec ce célèbre Sonnet à Hélène de Ronsard (1524-1585) :
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise aupres du feu, devidant & filant,
Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant,
Ronsard me celebroit du temps que j’estois belle.

Cependant, le français, comme toute langue vivante, évolue, s’enrichit de mots empruntés à d’autres langues, se simplifie. Quel sera le français de demain ? Entre les emprunts à l’anglais et la créativité des parlers populaires, il pourrait peut-être ressembler à cela : Bien ouéj, elle défonce grave ta creepypasta ! 

La langue écrite évolue en pays d’oc

Dans le sud de la France, l’évolution et la convergence commencent aussi par l’écrit. En effet, au moyen-âge, si le français s’impose dans l’élite des pays d’oïl sous la pression de la cour, aux mêmes moments, les régions du sud continuent à utiliser leurs langues pour l’administration. L’administration royale du Moyen-Âge parle d’ailleurs de lingua occitana par opposition à lingua gallica. Charles VI dira en 1381 qu’il règne sur les pays de linguae Occitanae quam Ouytanae (langue occitane autant que ouytane – ouytane, langue d’oïl). Bien sûr il ne s’agit pas d’une langue unique, dans le sud aussi les parlers sont divers. Et, dans cet écrit, il ne parle pas de tout le sud.

Guillaume IX d'Aquitaine
Guillaume IX d’Aquitaine

Pourtant, dans ce sud, va commencer très tôt une standardisation grâce aux troubadours qui convergeront sur une koïné, une scripta. Grâce à cette unité, la littérature du sud dépasse ses frontières.

Exemple d’un poème de Guilhem IX, comte de Poitou:
Companho, faray un vers… covinen
Et aura·i mais de foudatz no·y a de sen
Et er totz mesclatz d’alor e de joy e de joven.
Compagnons je vais composer un vers convenable / j’y mettrai plus de folie que de sagesse / et on y trouvera pêlemêle amour, joie et jeunesse (trad. Alfred Jeanroy).

Exemple d’un poème du troubadour gascon, Marcabrun :
Bel m’es quan son li fruich madur
E reverdejon li gaim,
E l’auzeill, per lo temps escur,
Baisson de lor votz lo refrim,
Tant redopton la tenebror!
J ’aime bien quand les fruits sont mûrs / Et que verdissent les regains / Quand l’oiseau, par les temps obscurs / De sa voix baisse les refrains / Il a peur de l’obscurité!

Cliquez ci-dessous pour en entendre une interprétation (chanteur non identifié)

      1. Marcabrun

Une évolution différente pour les pays d’oc

Puis vint la prise de pouvoir des Français et de l’Eglise sur les régions du sud, La littérature d’oc est étouffée avec sa scripta. Il n’y aura pas de pouvoir central jouant le rôle de Paris ou de la cour de France.

Les poésie dee Pey de Garros en langue gasconne(1567)
Poesias gasconas de Pey de Garros (1567)

En Gascogne, le béarnais de la plaine essaie une conquête. Puis, au XVIe siècle, le français administratif fait son entrée. En Gascogne, les lettrés, comme Montaigne (1533-1592) écrivent en français. Certains, comme Pey de Garros, défendent leur langue, faisant du XVIe le siècle d’or de la poésie gasconne, comme l’écrit Pierre Bec.

Jusqu’au XXe siècle, les Gascons conservent leur parler et la littérature reste vivante même si elle ne fixe pas son écriture. Qu’en sera-t-il du futur ?  Existera-t-il encore des lieux où on parle gascon ? La littérature vivra-t-elle encore ?

Anne-Pierre Darrées

NB : écrit en nouvelle orthographe

Références

Les Origines linguistiques de l’Aquitaine, Achille Luchaire, 1877
Linguisticae, Ma langue dans Ta poche #3, Romain Filstroff
Poésies de Guillaume IX, comte de Poitiers, Alfred Jeanroy, Annales du Midi 1905, p. 161-217
Coutumes et péages de Sens,
Annales de la ville de Toulouse, 1771
Histoire du français, l’ancien français IXe-XIIIe siècle,
La standardisation du français au moyen-âge, Klaus Krübl, 2013, p. 153-157




Le Duc d’Épernon, un Gascon redouté

Le duc d’Épernon connait une vie riche et longue aux côtés de trois rois de France, Henri III, Henri IV qui meurt dans ses bras, et enfin Louis XIII. Il est surtout un des représentants les plus remarquables et les plus typiques des Gascons. Allons à sa rencontre.

Dans la série des Gascons de renom avec Max Linder, Pierre Latécoère,  Jean BourdetteJean-Baptiste Sénac,  Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Le duc d’Épernon 

Jean Louis de Nogaret de la Vlette, futur duc d'Epernon
Jean Louis de Nogaret de la Valette, futur duc d’Épernon

Jean-Louis de Nogaret de la Valette nait au château de Caumont, dans le Savès (Gers), en 1554. Il est le deuxième de six enfants. Son père Jean est seigneur de La Vallette, seigneur de Casaux et seigneur de Caumont. Sa mère est Jeanne de Saint-Lary de Bellegarde (Saint-Lary-Boujean dans la Haute-Garonne, Bellegarde dans le Gers)

Capdèth de la famille, il devient… cadet de Gascogne. Jean-Louis participe aux batailles des guerres de religion.

C’est d’ailleurs au siège de la Rochelle en 1573 qu’il rencontre Henri, duc d’Anjou, le futur Henri III.

Henri, duc d'Anjou. Portrait au crayon par Jean Decourt, Paris, BnF, département des estampes, vers 1570.
Henri, duc d’Anjou. Portrait au crayon par Jean Decourt, BnF, vers 1570.

Cinq ans plus tard, il est son conseiller et favori, avec le duc de Joyeuse. Le magistrat Jacques Auguste de Thou rapporte qu’Henri III est éperdument amoureux de notre Gascon. Surtout, il devient son bras droit de par son énergie, sa bonne santé, sa capacité d’action.

L’ascension du duc d’Épernon  

Portrait de Jean-Louis de Nogaret de la Valette, duc d’Épernon, gouverneur des Trois-Évêchés (1554-1642) Début du XVIIe siècle Musée de la Cour d’Or - Metz
Portrait du duc d’Épernon, gouverneur des Trois-Évêchés (Metz, Toul et Verdun) Début du XVIIe siècle
Musée de la Cour d’Or – Metz

Son ascension va commencer, il accumule charges et honneurs. Pair de France, chevalier de l’Ordre du Saint-Esprit, amiral de France, gouverneur de Normandie… Henri III crée même un duché et le fait duc d’Épernon en 1581.

En 1587, il épouse une femme de rang social plus élevé, Marguerite de Foix-Candale, fille d’Henri de Foix, comte de Candale, de Benauges et d’Astarac, dont il aura trois fils.

Le duc d’Épernon a la passion forte, une intelligence hors du commun, la franchise du terroir, le verbe vif. Et il gardera son accent gascon. D’ailleurs le poète Philippe Desportes, chargé de le « dégasconner », ne réussit pas à lui transmettre la préciosité de langage attendue à la Cour.

Terriblement ambitieux, il en est morose. Alors il se paie les services d’un bouffon à gages – l’humour est nécessaire au Gascon ! C’est un homme de (sale) caractère et, comme dira le prédicateur Michel Ponceton a guère ri à ses dépens que du bout des lèvres, et surtout à distance.

On l’aime ou on le déteste

Leader charismatique, le futur duc d’Épernon devient tout de suite le champion de la noblesse gasconne. Alors qu’il est de plus basse extraction, les Montesquiou, les Castelbajac, les Pardaillan, les Cominges… le soutiendront toujours. Son secrétaire, Guillaume Girard, raconte que lorsqu’il se rendait au Louvre, une escorte de plusieurs centaines d’hommes l’accompagnait, les premiers arrivant au palais alors que les derniers quittaient le palais du duc, rue Plâtrière (environ 500 m).

Nicolas de Villeroy, objet des railleries de d'Épernon portrait par Pierre Dumonstier, musée national de Varsovie, vers 1590.
Nicolas de Villeroy, portrait par Pierre Dumonstier, musée national de Varsovie, vers 1590.

Très entier, il se fait aussi de solides ennemis ! Comme Sully,  d’Aubigné ou Richelieu qui n’hésiteront pas à transmettre à l’opinion et la postérité une image horrible et fausse de l’homme. Il faut dire que le Gascon a la dent dure. Il n’hésite pas à traiter de petit coquin Nicolas de Villeroy,  ministre sous Charles IX, Henri III, Henri IV et Louis XIII. Ou il fait fuir le duc d’Epinac, archevêque de Lyon en l’attaquant sur ses mœurs.

Pourtant, il obtient très largement déférence et respect car il est sincère, fidèle à sa parole, et possède un grand sens de l’honneur. Qualités pas si répandues à la cour !

Le duc d’Épernon et la Ligue

François de France meurt en 1584, ouvrant la possibilité pour Henri III de Navarre de monter sur le trône de France au décès du roi actuel. Le duc d’Épernon perçoit immédiatement le danger d’une guerre de succession. Il va essayer de convaincre le Béarnais de passer à la religion catholique. Mais celui-ci ne s’y résoudra que plus tard. Et les protestants s’indigneront de la démarche.

Accord de Henri III avec Henri de Navarre (1588) à l'instigation du duc d'Épernon
Accord de Henri III avec Henri de Navarre à Plessis-les-Tours (1588)

De 1584 à 1589, il essaie de fédérer les protestants et les catholiques modérés autour d’Henri III, contre la Ligue catholique. Dans un but d’apaisement, il sera écarté. Du tiers du royaume dans ses mains, il ne restera que gouverneur de l’Angoumois.

Henri IV le laissera à distance, ce qui n’empêchera pas notre Gascon de continuer à influer, obtenant par exemple le retour des Jésuites.

Il assiéra aussi son prestige en faisant construire, dès 1598, le château de Cadillac, dont les immenses cheminées recouvertes de marbres sont considérées comme des plus belles de France. Les domestiques surnomment le cabinet de travail du duc, irascible et au sang vif, la moutarde...

L’assassinat d’Henri IV

En fait, les deux hommes se connaissent de longtemps quand le futur roi était retenu en cour de France et le futur duc un simple cadet. Alors leurs relations étaient bonnes. Puis elles furent plus hostiles. Le duc d’Épernon, toujours d’avis tranché, n’a pas une haute opinion d’Henri IV. Un jour, feignant un lapsus, il traitera Louis XIII de petit-fils d’un grand roi, oubliant ainsi le père…

Henri IV reproche au duc son hostilité, et celui-ci répond avec sa franchise habituelle : Sire, votre majesté n’a pas de plus fidèle serviteur que moi ; mais, pour ce qui est de l’amitié, votre majesté sait bien qu’elle ne s’acquiert que par l’amitié. Pourtant Henri IV, dans ses lettres, utilise le mot ami, ce qu’il ne fait que pour d’Épernon et Sully. Il lui écrit même des lettres aimables, évoquant des souvenirs, sans même parler affaires… En même temps, il le fait surveiller !

Le duc d’Épernon est dans le carrosse le 14 mai 1610 lorsque Henri IV se fait assassiner par François Ravaillac.  Ravaillac est d’Angoulême. Il n’en faut pas plus aux huguenots Sully, du Plessy-Mornay ou Bourbon-Soissons pour l’accuser d’avoir commandité ce meurtre.  Le procès montrera l’inexactitude de la chose.

Le duc d'Epernon est présent lors de l'assassinat d' Henri IV
L’assassinat d’Henri IV par Ravaillac (14 mai 1610)

D’Épernon et la Régence

Le duc d'Épernon impose la Régence de Marie de Médicis à la mort d'Henri IV
La Régente Marie de Médicis en 1616

La mort d’Henri IV ne fait pas pleurer le duc. D’Épernon va même prendre de vitesse tout le monde. Et, moins de deux heures après, obtient du Parlement la transmission du pouvoir à Marie de Médicis, sans tenir compte des dispositions d’Henri IV (qui voulait un conseil de régence). Ce sera malgré tout un retour limité car de nouveaux hommes, comme Concino Concini, vont avoir prise sur la reine. L’opposition ouverte du Gascon l’éloignera du pouvoir.

Le Louis XIII renverse sa mère et remercie les meurtriers de Concini : Grand merci à vous, à cette heure, je suis roi ! 

Le duc d’Épernon et Richelieu

Voulant des hommes énergiques et d’envergure, en 1622, Louis XIII nomme D’Épernon gouverneur d’Aquitaine. Le duc a 67 ans. Le roi renforce aussi sa garde en la dotant de mousquets (ce sera les mousquetaires). Sa Majesté demanda à Mr d’Épernon six de ses Gardes, pour mettre dans ladite Compagnie.

Le duc d'Epernon adversaire politique du Cardinal de Richelieu
Richelieu par Philippe de Champaigne

Le ministre principal Richelieu veut faire table rase de toute force en France et, en particulier des protestants, pour centraliser le pouvoir sur le roi. D’Épernon, défenseur de la féodalité, est son plus redoutable adversaire, critiquant ses choix politiques pour leurs conséquences au niveau local.

Richelieu va chercher à amadouer le duc. S’offrant à lui comme quatrième fils, d’Épernon répond qu’il attend les preuves. Alors Richelieu va chercher à le faire tomber, compliquant son gouvernement en donnant systématiquement raison à ses ennemis, lui tendant des pièges, irritant son humeur déjà exécrable.

Il va surtout chercher à le discréditer dans les opérations difficiles, lors des guerres contre les protestants menées par le prince de Condé. Il va par exemple encourager Condé à charger le duc du désastre de Fontarabie.

Les dernières luttes

Écoutant Richelieu, Louis XIII rattache le Béarn à la France en 1620. Il lance diverses opérations dont les degasts pour anéantir les protestants. Le duc d’Épernon est chargé de les exécuter dans son territoire.

Le duc d'Épernon participe aux campagnes de Louis XIII pour écraser les guerres huguenotes (1620-1621)
Les campagnes de Louis XIII contre les « guerres huguenotes » de 1620-1621

On recrute des gastadors payés à la tâche pour détruire les murailles, faire le degast autour des villes rebelles. Il s’agit de mettre à sac les alentours de ces villes pour éviter tout ravitaillement. Louis XIII écrit de ne pas perdre loccasion de faire le degast des bleds vins et autres fruits es environs et proche des autres villes rebelles… (lettre à l’évêque de Rieux, 21 juin 1629).

D’Épernon cherche une position plus modérée mais n’aura ni la confiance du roi, ni celle des Huguenots. Il n’est plus l’homme de la situation.

À Bordeaux, il se querelle avec l’archevêque Henri de Sourdis et le frappe en public en 1634. Le roi oblige d’Épernon à lui demander publiquement pardon en se mettant aux genoux de l’offensé. Quatre ans plus tard, il est démis de sa charge et meurt en disgrâce en 1642. Il a 87 ans. En plus de ses trois fils légitimes, il laisse quatre enfants, Louise, Louis, Bernard et Jean-Louis. Ce dernier sera légitimé par son mariage avec la mère, Anne de Monier, en 1596, sur son lit de mort.

Le souvenir

Le Gentilhomme gascon de Guillaume Ader dédié au duc d'Épernon (sur la couverture le blason du duc)
« Lou Gentilome Gascoun de Guillem Ader, Gascoun », dédié au duc d’Épernon (sur la couverture le blason du duc) – 1610

Le grand poète gersois Guilhèm Ader lui dédie Lou gentilome gascoun en 1610 : Lou Gentilome gascoun, é lous heits de gouerre deu gran é pouderous Henric Gascoun, Rey de France é de Nauarre. Boudat a Mounseignou lou duc d’Espernoun. / Lo gentilòme gascon, e los hèits de guèrra deu gran e poderós Enric Gascon, rei de França e de Navarra. Bodat a Monsenhor lo duc d’Espernon. / Le gentilhomme gascon, et les faits de guerre du grand et puissant Henri Gascon, roi de France et de Navarre. Dédié à Monseigneur le duc d’Épernon.

Dans le jardin de la cathédrale d’Angoulême,  le duc fait dresser la colonne d’Épernon qui rend hommage à son épouse, morte à 26 ans.  Ayant légué son cœur à Angoulême, une messe était célébrée à la cathédrale jusqu’à la Révolution.

Ainsi tous les matins, les cloches sonnaient les pleurs d’Épernon pour son épouse, selon la légende.

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

La clientèle du duc d’Epernon dans le sud-ouest du royaume, Véronique Larcade, 1996
Un Gascon du XVIe siècle, le premier duc d’Epernon, George de Monbrison, Revue des deux mondes, p.142-185
Le foudre de guerre et les fanfarons aux parchemins : le duc d’Epernon bourreau des villes protestantes (1616-1629), Valérie Larcade, 2002
La destinée exceptionnelle d’un « demi-roi » : Epernon, le mignon favori d’Henri III, Yves-Marie Bercé




Le pinhadar ou la forêt des Landes

La forêt des Landes, lo pinhadar en gascon, que nous connaissons aujourd’hui a été plantée au XIXe siècle sous l’impulsion de Napoléon III. Mais le pinhadar existe depuis bien plus longtemps et fait vivre de nombreuses familles qui exercent tous les métiers de la forêt.

Le pinhadar, une ancienne forêt des Landes

Première exploitation du pinhadar : Gravure de Gustave de Galard, illustrant le gemmage au crot en 1818 à la Teste de Buch (Gironde, Aquitaine, France)
Gravure de Gustave de Galard, illustrant le gemmage au crot en 1818 à la Teste de Buch (Gironde,)

La forêt des Landes est millénaire et d’origine naturelle. Elle occupe surtout le Marensin et des espaces à proximité de Lacanau, Arcachon, La Teste et Biscarrosse. On estime qu’elle couvre 200 000 hectares de pins, de chênes pédonculés et de chênes liège.

Le pin maritime domine déjà dans cette forêt primitive. On exploite le pinhadar  pour son bois et sa résine. Avec le corsièr (chêne liège), on fait des bouchons. Les pegolièrs fabriquent la poix. Colbert fait venir des Suédois en 1670 pour apprendre à faire le goudron pour la marine. Les carboèrs fabriquent du charbon. Ils sont d’ailleurs à l’origine du grand incendie de 1755 qui ravage le pinhadar du Marensin.

Le reste des Landes est une zone humide où domine l’agriculture de subsistance et l’élevage ovin favorisé par le libre parcours sur les terres incultes.

Avant le pinhadar une agriculture de subsistance - Félix Arnaudin - Labours et Semailles 1893
Félix Arnaudin – Labours et Semailles 1893

Plantation du pinhadar pour fixer les dunes

Les dunes littorales sont très instables et menacent régulièrement les habitations. En 1662, Le Porge est abandonné au sable et on le reconstruit quelques kilomètres plus loin. En 1741, c’est le tour de Soulac. Les plantations de pins permettent de fixer les dunes du littoral.

Le Captal de Buch réalise les premiers travaux importants de plantation, en 1713 et 1727 à La Teste. [Les Captaux de Buch sont les seigneurs qui règnent depuis le Moyen Âge sur ce que sont aujourd’hui les communes d’Arcachon, La Teste de Buch et Gujan-Mestas]. Mais en 1733, le pinhadar est brulé* par un berger ne pouvait plus faire paitre* librement ses bêtes.

Guillaume Desbiey et ses successeurs

Guillaume Desbiey (1725-1785), un bourgeois landais, receveur des fermes du roi à la Teste, écrit en 1776 un Mémoire sur la meilleure manière de tirer parti des Landes de Bordeaux, quant à la culture et à la population. Il pense nécessaire de construire de bonnes routes et des canaux dans les Landes pour permettre aux productions locales, et surtout au bois, d’être vendues. Il propose aussi la création de fermes modèles. Le projet sera repris 80 ans plus tard par un de ses parents, Henri Crouzet, pour la création du domaine impérial de Solférino.

Les essais de semis de Brémontier à la Teste (1787-1791)
Les essais de semis de Brémontier à la Teste (1787-1791)

Nicolas Brémontier (1738-1809) Ingénieur des Ponts et Chaussées nommé par le Roi en Guyenne en 1784, s’intéresse à la construction d’un canal entre l’Adour et la Garonne. Il reprend les travaux menés par Desbieys pour fixer les dunes. Il  obtient l’accord du Captal de Buch pour une première expérience en 1787 entre le Pilat et Arcachon. Grâce à son impulsion, la Révolution poursuivra le projet. Il réussira à convaincre les gouvernements successifs de la Révolution, du Consulat et de l’Empire jusqu’à sa mort en 1809.

Jules Chambrelent un des promoteurs du pinhalar
Jules Chambrelent

Jules François Hilaire Chambrelent (1817-1893) acquiert une propriété à Cestas et expérimente des techniques d’assainissement et de mise en valeur agricole en s’inspirant des travaux de Guillaume Desbiey. La réussite est telle qu’il est fait chevalier de la Légion d’Honneur par Napoléon III. Il est l’instigateur de la loi relative à l’assainissement et de mise en culture des Landes de Gascogne de 1857.

La loi du 19 juin 1857 crée le grand pinhadar

Pinhadar - loi de 1857Napoléon III décide de mettre en valeur les Landes. En 1857, il installe un domaine expérimental de 7 000 hectares qui deviendra la commune de Solferino en 1863.

La loi relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne est votée le 19 juin 1857. Les communes doivent assainir leurs communaux en creusant des fossés de drainage, les vendre aux enchères à des propriétaires privés qui doivent mettre en valeur les sols par le boisement. Ils choisissent bien évidemment le pin maritime.

Les surfaces plantées sont supérieures aux prévisions car il y a une demande nouvelle de bois dans les mines et les chemins de fer.

Félix Arnaudin - Sarcleuses Sabres-Le-Nan (1913) - Bordeaux Musée dAquitaine
Félix Arnaudin – Sarcleuses à Sabres-Le-Nan (1913) – Bordeaux Musée d’Aquitaine

Si la loi favorise l’extension du pinhadar, elle entraine* une profonde crise du modèle agricole qui dure 30 ans. La disparition des terrains libres d’usage entraine* le recul de l’élevage qui passe de 1 million de têtes en 1850 à 250 000 en 1914.

Le désarroi des paysans provoque des émeutes et des parcelles sont incendiées. Il faudra attendre près de 30 ans pour voir l’industrie du gemmage se développer et fournir des emplois de remplacement.

Un siècle de développement du pinhadar
Un siècle de développement du pinhadar landais

Le pinhadar et le gemmage

Le gemmage est une technique ancienne de recueil de la résine des pins pour en faire de la poix pour le calfatage des bateaux. On s’en sert pour fabriquer des torches et éclairer les maisons.

Eploitation de la résine dans le pinhadar - Care sur un pin gemmé
Cara sur un pin gemmé

Le gemèr (gemmier) utilise un pitèr (échelle à un seul montant) pour peler le tronc avec l’esporguit et faire une cara (incision) avec un hapchòt (hache à l’extrémité recourbée). Pour faire l’amasse (récolte), il récupère le barrasc (gemme durci) qui coule. A partir de 1840, on utilise un pot en terre cuite pour le recueillir.

Quand les pots sont pleins, la palinete (spatule) permet de les vider dans les escouartes (récipients en bois de 16 litres) puis dans des barriques qui sont acheminées vers le distillateur.

On en extraie de l’essence de térébenthine pour l’industrie pharmaceutique, les parfums, les peintures  et vernis ou les produits d’entretien. On en extrait aussi de la colophane pour l’encre d’imprimerie, les savons, les colles ou les graisses industrielles.

L’exploitation de la résine du pinhadar fournit du travail à de nombreux métiers : potiers, forgerons, gemmiers, charretiers, distillateurs. À noter, l’écrivain landais et membre de l’Escòla Gaston Febus, Césaire Daugé (1858-1945) intervint en 1915 pour expliquer que le mot gascon gemèr doit se traduire par gemmier et non gemmeur. Il en profite pour offrir un lexique de 54 mots sur les métiers liés au pin (voir On dit gemmier).

Il y a 18 000 gemmiers en 1946 et seulement 150 en 1985. L’ouverture des marchés fait baisser les prix et le gemmage à l’acide sulfurique nécessite moins de main d’œuvre.

L’atout économique du pinhadar

Le pinhadar couvre 67 % du département des Landes, soit 632 300 ha essentiellement en pin maritime. La propriété est privée à 90 %.

Il fait travailler plus de 10 000 personnes avec l’industrie de transformation.

Maison de la réserve du Courant d'Huchet par les scieries Lesbats (40550 - Léon)
Réalisation en pin maritime par les Scieries Lesbats pour la Maison de la Réserve du Courant d’Huchet (40550 – Léon)

Dans les années 1950, le pinhadar se tourne entièrement vers la production de bois avec l’introduction de la ligniculture. On laboure les sols avant plantation. On draine et on fertilise les parcelles. La génétique améliore les plants. La densité des peuplements augmente et l’âge de coupe diminue.

On utilise le pin dans la charpente classique ou en lamellé-collé, dans la menuiserie du bâtiment, les parquets, les bois de mine, les poteaux télégraphiques, les bois d’emballage et la papeterie. Il se prête au déroulage en panneaux de contreplaqué.

Il fournit de la résine pour l’industrie chimique. Si le gemmage a décliné dans les années 1960 et pratiquement disparu en 1990, il connaît un certain renouveau.

Poème pour le gemmier 

En 1911, Césaire Daugé publie un long poème, Le gemmier, dont voici la première strophe :

Saigne le PIN rugueux, le PIN landais, ô roi
De la forêt gasconne écumante de gemme !
Je te suis d’un regard jaloux, bourreau que j’aime,
Dont l’arbre patient subit la dure loi.

Césaire Daugé

Gemmier, que ta vie est belle I
Sur le flanc, qui saigne encor,
Taille la mince gemmelle I
Arrache au pin son trésor :
Fais couler ses larmes d’or
Dans ton escarcelle.

Où il utilise des mots de son lexique, comme gemmelle : copeau très mince et fortement imprégné de gemme, qui est détaché de l’arbre par le hapchot, lorsque le gemmier pique le pin. À Paris, par corruption, le commerce l’appelle semelle.

Serge Clos-Versaille

* Selon la nouvelle orthographe française. Comme nous l’expliquons ici, nous avons choisi de suivre dorénavant les 10 règles de la nouvelle orthographe.

Références

Articles du Bulletin de la société de Borda.
La querelle des vacants en Aquitaine, Jean-Gilbert Bourras, éditions J&D, 1996
La forêt des Landes de Gascogne comme patrimoine naturel ?, thèse de doctorat, Aude Pottier, 2012
Tempêtes sur la forêt landaise – histoires, mémoires, Société de Borda, 2011
On dit gemmier, Césaire Daugé, 1915




Passe-temps ou passatemps pour confinement

Jours de confinement ou jours de pluie, l’Escòla Gaston Febus vous propose quelques passe-temps. L’occasion de se divertir et mettre à jour (ou tester) certaines connaissances ?

 

Passe-temps léger, la nouvelle orthographe

Le Gascon est progressiste, embrasse volontiers les idées révolutionnaires et est de toutes les batailles. Il lui faudra un rien de temps pour se mettre à la nouvelle orthographe française, qui date quand même de 1990. Voici donc un passe-temps facile et peut-être auquel vous n’aviez pas songé.

Si nous nous souvenons, nos ancêtres écrivaient li cuens fiert la beste [le comte frappe la bête]. Cet ancien français est devenu difficile à lire tant ils ont modifié la langue et l’orthographe. Sans aller si loin, aujourd’hui, nous n’écrivons plus fantôme comme Ronsard :
Je serai sous la terre, et fantosme sans os,
Parles ombres myrteux je prendrai mon repos.
Alors pourquoi ne pas continuer ?

Passe-temps et orthographe
Épreuve d’orthographe au temps du certificat d’études

Avant d’apprendre la nouvelle, que diriez-vous de vérifier avec quelques questions que vous possédez bien l’ancienne orthographe ?
– faut-il un trait d’union aux mots suivants trente deux ou trente-deux ? Cent sept ou cent-sept ?
– devons-nous écrire un cure-dent, un cure-dents, des cure-dent ou des cure-dents ?
– écrivez-vous événement ou évènement ?
– pourquoi faut-il écrire j’harcèle et j’appelle ? Euh, ou bien c’est j’harcelle et j’appèle ?

La nouvelle orthographe nous simplifie la vie puisqu’elle enlève quelques irrégularités dont on ne connait pas toujours l’origine ou quelques accents superflus. Il n’y a que dix règles, c’est donc facile à apprendre et le site recto-verso nous transcrit même nos textes pour apprendre par la pratique.  Aucune raison de ne pas nous y mettre. D’ailleurs, c’est décidé, nous adoptons désormais la nouvelle orthographe dans le site escolagastonfebus.com

Passe-temps pour ceux qui ont le dictionnaire de Palay

Un passe-temps pour le confinement ? Faites des mots-croisés en gascon !Dans certaines revues Reclams, l’Escòla Gaston Febus s’était amusé à proposer des petits mots croisés ou croutzets / mots crotzats.

Voici ceux que Reclams proposa en janvier 1968. Pour les faire, vous pouvez télécharger le fichier ici. Attention, les mots à trouver sont en graphie du Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes et le numéro entre parenthèses vous indique la page du dictionnaire de Palay (version 2020) où se trouve la réponse…

Curieux de la réponse ? Téléchargez-la !

Passe-temps découverte du Gascon

Et si, tout simplement, vous profitiez de ce temps de confinement pour apprendre le gascon. On engage souvent la conversation avec des formules de politesse. Donc cliquez ici pour apprendre les formules de politesse gasconnes avec Ric dou Piau. En parlar negue.

Vous pouvez aussi vous familiariser avec l’accent, ou vous divertir, en écoutant le gascon oriental de Michel Saint-Raymond, La caisha de la bèra-mair.

 

Décidés ? On ne peut que vous conseiller A hum de calhau, les deux tomes de P. Guilhemjoan qui permettent de se lancer et d’acquérir des bases sérieuses.

Passe-temps du Gascon aguerri

Apprenez la grammaire gasconne, un passe-temps en ces temps de confinement

Si vous avez des doutes sur certains mots, aguerrissez-vous. Faut-il dire / écrire
ua amassada generau ou ua assemblada generau ?
– un anjo
ou un ànjol ?
– chucar
ou shucar ?
La réponse est dans wikigram, le wiki de grammaire du Congrès Permanent de la Lenga Occitana.

Faut-il dire / écrire
Qu’èra, en vertat, chic gloriós per un ainat ou Qu’èra, en vertat, chic gloriós tà un ainat ?
Qu’ac èi hèit per arren ou Qu’ac èi hèit entad arren ?
E i a hèra qui m’avetz vista? ou E i a hèra que m’avetz vista?
Voir les réponses, toujours dans wikigram.

Quel gascon connaissez-vous ? Savez-vous dans quel coin on utilise les verbes suivants ?

1.Que legishem / 2.Que bastit / 3.Qu’aimèc / 4.Que batot / 5.Que seguís / 6.Que dromiam
A. Bazadais / B. Armagnac / C. Landes / D. Astarac / E. Bas Couserans / F. Béarn

Réponse : 1B (petite grammaire de F. Sarran, présent indicatif ou subjonctif) 2A (Claudi Bellòc, prétérit) 3E (J. Deledar, prétérit) 4C (Felix Arnaudin, prétérit) 5D (J. Tujague, présent indicatif) 6F (Simin Palay, présent du subjonctif)

Passe-temps pratique pour Gascon gourmand

Au moment de Pâques, un tourteau à tremper dans de la crème anglaise régale le Gersois. L’association Parlem nous a dégoté une recette que l’on reconnaitra. Attention ces ingrédients sont pour un énorme tourteau.

Lhevader :
20 g de lhevami fresca o 7 g de lhevami instantanèa,
140 g de leit,
100 g de haria

Pasta :
140 g de lèit,
4 bèths ueus sancèrs,
1 culhèra de perhum tà las còcas,
220 g de sucre,
7 g de sau,
1 kg de haria,
125 g de burre moth, copat en petits tròç.

Le tourteau gersois, passe-temps pour jours de confinement
Le tourteau gersois

Ici suite de la recette en français

Seulement voilà, si la texture du tourteau est assez facile à réussir, le parfum joue un rôle important. A noste, le parfum était acheté en pharmacie. Et chaque pharmacien avait son mélange savant dont il ne divulguait pas la recette. Si tout le monde s’accorde sur la présence de vanille et de fleur d’oranger, les avis divergent rapidement. Un peu d’armagnac ? Sûrement, c’est la base en Gascogne. Et même si vous allez à la fête du tourteau à Mirande, le secret du parfum ne vous sera pas révélé… Alors, il vous reste à essayer !

Pour les Gascons téméraires, les potingas de bona fama

Que diriez-vous de vous replonger dans un savoir ancestral ? Miquèu Baris, conteur et poète landais, cherche pour nous dans tous les vieux grimoires et les têtes des anciens pour nous proposer Las potingas deu posoèr de Gasconha. Tome 1 à télécharger ici gratuitement, tome 2 à télécharger  ici gratuitement. Ou Tome 2 à lire en ligne.

Lo posoèr emposoera mes n’emposoa pas

En deux livres, vous découvrirez plus de cinquante remèdes qu’on utilisait et qu’il ne faut pas rejeter à la légère. Car l’expérimentation et l’observation les ont affinés. Les naturalistes les redécouvrent aujourd’hui comme lo citron ou los clavets (clous de girofle) pour soigner la tehequèra (le rhume).

On apprend aussi que lo posoèr emposoera mes n’emposoa pas. / le sorcier ensorcelle mais n’empoisonne pas. Que Lo mendràs qu’èra l’èrba de las posoèras, ce disèn / La menthe sauvage était l’herbe des sorcières, disait-on. Ou que rien ne vaut Per la nueit, un onhon au vòste capcèr. / Pour la nuit, gardez un oignon à votre chevet. Pourquoi ? Pour déboucher le nez bien sûr !

Et, en même temps, vous enrichirez votre vocabulaire avec, par exemple La planta deus cent noms e de las mila vertuts : l’abranon, lo pimbo, la gerbeta, la friseta, la peberina, o la faribola / La plante aux cent noms et aux mille vertus : le thym.

La grande énigme 

Si vous avez tout fait ou que vous n’êtes pas tentés par les petits passe-temps, en voici un de plus grande envergure. Si on ne veut pas passer pour des dinosaures, ne faut-il pas avoir quelques notions de physique-chimie quantique ? La Gravité, on voit ce que c’est, la Relativité, Einstein nous a bien expliqué. Reste le monde quantique, un monde étrange et aussi peu intuitif que, pour nos ancêtres, la terre qui tourne autour du soleil. Pourtant, à l’aube de l’ordinateur quantique, on ne peut plus l’ignorer.

Le chat de Schroedinger
Le chat de Schroedinger : mort ou vivant ?

Internet est plein de cours ou vidéos pour nous initier, on vous laisse faire. Voici un bon copa-cap pour terminer.

Le Covid 19 est bien petit et constitué (comme tout) d’éléments encore plus petits qui suivent les lois quantiques. Si je ne l’observe pas, le virus peut-il être simultanément, dans mon espace de confinement et à l’extérieur ? Est-il à la fois matière et non matière ? Ou encore peut-il être à la fois mort et vivant ?

Farfelu ? Ben revoyez l’expérience du chat de Schrödinger par exemple !

Et, au fait ?

Avez-vous repéré ? Tout cet article a été écrit en nouvelle orthographe. Combien de mots sont changés par rapport à l’ancienne ?

Réponse : deux (connait et reconnaitra)

Anne-Pierre Darrées