Ignace-Gaston Pardies le physicien inspiré

Le Palois Ignace-Gaston Pardies est un pionnier de la théorie ondulatoire de la lumière. Un physicien acharné et intuitif, travaillant avec tous les grands scientifiques de l’époque, et fauché à 38 ans par une fièvre. Dans la série des Gascons de renom. Fait suite à Joseph du Chesne, Jean Laborde, André Daguin.

Ignace-Gaston Pardies élève brillant des Jésuites

Ignace-Gaston nait le 5 septembre 1636 à Pau, d’un père, Guillaume, conseiller au Parlement de Navarre et d’une mère calviniste qui se convertit au catholicisme en 1635. Proche des Jésuites, ils appellent leur fils Ignace en mémoire du fondateur, Ignace de Loyola.

Ignace de Loyola (1491-1556) fondateur de la Compagnie de Jésus

L’enfant fait ses études dans leur école ; il est un élève brillant. En 1652, il entame son noviciat dans la Compagnie de Jésus. De 1654 à 1656, il parfait ses études philosophiques à Toulouse, puis suit pendant quatre ans ses humanités à Bordeaux.  Pardies est ordonné prêtre en 1663.

Il enseigne ensuite les Belles-Lettres à La Rochelle (deux ans) puis à Bordeaux (trois ans). Il compose des petits Ouvrages Latins en prose & en vers, où il règne une grande délicatesse de pensée & de style (…) à la réserve de très-peu de mots un peu provinciaux, son style est élégant, pur & clair, comme la lumière du jour, écrit Jaques George de Chaufepié (1702 – 1786) dans le Nouveau dictionnaire historique et critique.

Les horloges merveilleuses du père Pardies

I-G Pardies -Deux Machines propres à faire des quadrants (1687)
I-G Pardies -Deux Machines propres à faire les quadrans (1687)

Le Horologium thaumanticum duplex est sa première publication.  Il est encore étudiant. Il permet de construire des horloges merveilleuses et ingénieuses où l’on pouvait lire immédiatement la séparation du jour et de la nuit ou les différentes heures du globe terrestre. L’ouvrage est publié en français en 1687.

Ce livre montre toute son intelligence et son habilité dans la partie expérimentation. D’ailleurs, le physicien danois, August Ziggelaar, dans la biographie qu’il écrit de Pardies, met en avant sa vivacité d’esprit, sa capacité de compréhension, son pouvoir de synthèse, sa curiosité intellectuelle et pratique, son aisance d’expression, sa puissance de travail.

Christiaan Huygens et Pardies
Christiaan Huygens (1629 – 1695)

Curieux de connaissances, le jeune homme lit les philosophes, les anciens (l’école péripatéticienne d’Aristote) et les modernes (l’école cartésienne de Descartes). Il étudie les mathématiques, là aussi les anciens, Euclide, Appollonius, Archimède… et les modernes comme le grand mathématicien et physicien néerlandais Christiaan Huygens qui l’influencera fortement.

Le contexte de Descartes et les Jésuites

René Descartes d'après Frans Hals et Pardies
René Descartes (1596 – 1650) d’après Frans Hals

Or, tout cela se passe à un moment où Descartes balaie l’ancien monde…

Élève des jésuites, lui aussi, Descartes proteste contre leur enseignement qu’il juge superficiel, destiné à un verbiage élégant, et défend, en opposition, la pensée réfléchie. Il est persuadé que l’on peut par une méthode rigoureuse développer des connaissances avec certitude. Rappelons les grandes règles de sa méthode exposées dans le Discours de la méthode :
– pour commencer, la règle de l’évidence : rejeter tous les préjugés et ne reconnaître pour vrai que ce qui se laisse connaître comme clair et distinct.
– ensuite la règle de l’analyse : découper les problèmes en autant de parties que possible.
– enfin la règle de la synthèse : avancer par étapes de l’objet le plus simple vers le plus compliqué puis reconstituer l’ensemble à partir des éléments.
– avant de revoir l’ensemble du système au moyen de l’énumération. S’assurer que la question a été traitée de manière exhaustive.

Si certains Jésuites embrassent les théories de Descartes, la Compagnie de Jésus lui est plutôt hostile. Les Jésuites obtiendront que son enseignement soit prohibé de leurs écoles en 1706.

Pardies un cartésien ?

Discours de la connaisance des bêtes

Le père Pardies est à l’aise avec la pensée de Descartes, mais il est aussi prudent ! Il se défend d’être cartésien, montre – mollement – l’inexactitude de ses principes, tout en professant une philosophie qu’il dit personnelle à laquelle il donnoit un tour si plausible & si judicieux qu’il eût été difficile de le condamner.

Il publie le Discours du mouvement local en 1670. Ses supérieurs à La Rochelle trouve qu’il poursuit d’étranges opinions. Entendre, il est trop cartésien. Alors, le père Pardies y ajoute rapidement des Remarques pour réfuter tout lien avec le cartésianisme. Pas assez convainquant ! On l’envoie enseigner les mathématiques à Paris au collège Clermont (aujourd’hui lycée Louis-le-Grand). Chance pour lui, car cela le rapprochera de l’Académie Royale des Sciences dont de Huygens.

Henry Oldenburg par Van Cleve et Pardies
Henry Oldenburg par Van Cleve

En bon Gascon, le père Pardies est capborrut [têtu]. Il publie Le Discours de la connaissance des bestes, en 1672, dans lequel il expose longuement la thèse de Descartes, avec vigueur et brio, pour la réfuter faiblement dans les dernières pages. Ce qui fait écrire à Esaie Bourgeois : c’est le pere Pardies qui parle dans le Commencement et dans la fin le Jesuite. (lettre à Oldenburg, 6 juin 1672)

Pardies est membre du vaste réseau de coopération et d’échanges entre savants européens qu’a mis en place le diplomate allemand Henry Oldenburg. Et il lui écrit sagement : Comme je suis ici d’une communauté religieuse, je ne puis faire tout ce que je voudrois, et il est raisonnable de s’accommoder aux sentimens de ceux qui nous gouvernent.

Le père Pardies se révèle en physique

Isaac Newton (1642 – 1727)

Au-delà de ses ouvrages nombreux, c’est plutôt dans sa correspondance que Pardies contribue le plus à l’évolution de la science. En particulier, il correspond largement avec Isaac Newton. Il lui exprime des objections au sujet de sa théorie des couleurs et son experimentum cruets. Il propose d’assimiler la lumière à une onde qui affecterait un éther immobile (substance subtile qui pourrait transmettre la lumière). Tous ces commentaires permettront à Newton de clarifier et solutionner certains points difficiles. Pourtant, de façon plus étonnante, il ne commente pas les réponses que publie Newton dans les actes de la Royal Society.

Huygens et Liebniz (1646 – 1716) étaient très admiratifs de Pardies. Pour l’intelligence de ses écrits comme les Elemens de Geometrie, et aussi pour l’originalité de ses vues. Par exemple, Pardies considère que Statique et Dynamique ne sont pas deux sciences séparées. Une révolution ! Dans sa Statique, il démontre l’inexactitude de la théorie de Galilée, selon laquelle une chaine pendante tenue aux deux extrémités affecte à l’équilibre un profil parabolique. Etc.

Pourtant Pardies est un intuitif. Il prépare les voies aux sciences et ne les fait pas toujours aboutir. De ce fait, il reste ainsi un peu dans l’ombre et n’aura pas, malgré des travaux décisifs, le renom de certains de ses collègues.

Pardies toujours à Pau!

Rue du Père Pardies - Pau (64000)
Rue du Père Pardies – Pau (64000) (Google Maps)

Pour les fêtes de Pâques 1673, le 2 avril, le père Pardies visite les prisonniers malades de Bicêtre. Le P. Pardies joignait à des connaissances variées le caractère le plus heureux et une piété solide, précise le Dictionnaire de biographie universelle. Hélas, il contractera une fièvre dont il mourra quelques jours après, le vendredi 21 avril. Un grand savant disparait.

Pau a offert à ce physicien, la petite rue du Père Pardies, donnant sur le boulevard Alsace Lorraine, du côté du rond-point du souvenir français.

Références

Le physicien Ignace Gaston Pardies S.J. (1636 – 1673), August Ziggelaar, 1971
Nouveau dictionnaire historique et critique, volume 3, Jaques George de Chaufepié, 1758
Encyclopedia.com, Pardies, Ignace Gaston, 2008
Œuvres du R-P Ignace-Gaston Pardies de la Compagnie de Jésus, nouvelle édition, 1725
Globi coelestis in tabulas planas redacti descriptio auctore R.P. Ignatio Gastone Pardies . Cliquer sur le lien pour accéder à la collection des 6 planches. L’image de l’entête est une reproduction de la planche n°1/6




La nouvelle un genre qui sied aux Gascons

La nouvelle est un genre peu goûté en France. Ce n’est pas le cas en Gascogne grâce à un terreau où contes et récits ont longtemps fait les délices des discussions. En fait, la nouvelle est un genre littéraire difficile. Après un bref rappel de ce qu’est la nouvelle, parcourons Isabèu de la valea et Entà créser au món, recueils de deux auteurs gascons de nouvelles, Éric Gonzales et Pierre Bec.

Giovanni Boccaccio invente la nouvelle

Giovanni Boccaccio circa 1450, l'inventeur de la nouvelle
Giovanni Boccaccio (circa 1450)

L’écrivain Giovanni Boccaccio / Boccace (1313 – 1375) écrit en toscan ses cent récits du Decameron (1348 – 1353). Il les appelle des novellas, des récits qui présentent chacun un événement récent et réel. Ce sont surtout des récits galants, courtois. Le père de la littérature anglaise, Geoffray Chaucer (1343 – 1400) reprend l’idée avec ses 24 récits de The Canterbury tales (Les contes de Canterbury) écrits en Middle English (langue minoritaire en Angleterre à cette époque). Il faudra attendre Marguerite de Navarre (1492 – 1549) et les 72 nouvelles de son Heptameron, écrit en français, pour que le genre démarre vraiment.

Marguerite de Navarre reine de la nouvelle

Portrait de Marguerite de Navarre attribué à Jean Clouet et l'histoire de la nouvelle
Portrait de Marguerite de Navarre attribué à Jean Clouet

À la cour de France, au XVIe siècle, on s’enthousiasme pour le Decameron que vient de traduire Antoine Le Maçon. Un jeu se met en place : raconter une nouvelle. La règle est simple, il faut raconter un événement récent, nouveau, et qui a réellement eu lieu. Marguerite de Navarre y excelle. Elle “enregistre” ensuite sa nouvelle sous forme littéraire. Voici la première telle qu’elle l’annonce dans son recueil l’Heptameron (ouvrage réparti en sept journées) :

Une femme d’Alençon avoit deux amis, l’un pour le plaisir, l’autre pour le profit : elle feyt tuer celuy des deux, qui premier s’en apperceut: dont elle impetra remission pour elle & son mary fugitif, lequel, depuis pour sauver quelque argent, s’adressa à un Necromancien, et fut leur entreprinse descouverte & punie. Nouvelle premiere.

Ne vous y trompez pas, les nouvelles de la grande dame sont plutôt morales malgré des mœurs souvent sauvages à cette époque.

La nouvelle trouve son genre

Edgar Poe

Dans les siècles qui suivent, des récits, courts romans, contes, nouvelles vont être écrits sans vraiment les différencier. Puis, au XIXe, sous l’influence d’Edgar Poe, le genre se précise. Il s’agit toujours de raconter un événement réel ou vraisemblable, un élément central, un instant privilégié (unité d’intrigue) avec un petit nombre de personnages, et tout le texte va tendre de façon intense, concentrée (pas de repos pour le lecteur) vers la chute prévisible ou surprenante. Le récit peut être réaliste ou fantastique.

Bernard Manciet et la nouvelle
Bernard Manciet

 

 

 

 

Certains auteurs contemporains y excellent comme le Barcelonais Enrique Vila-Matas, le Toulousain Bernard Werber, la Bordelaise Christiane Lesparre, ou le Landais Bernard Manciet.

La littérature gasconne a ses nouvellistes

Pierre Bec le réaliste

Pierre Bec et la nouvelle
Pierre Bec

Entà créser au món est un recueil de 19 nouvelles ou, plutôt de neuf nouvelles et d’un mini-roman en dix chapitres. Les trois premières rassemblées sous le titre Bestiari sont courtes et un peu fantastiques. Les suivantes, sous le titre Entà créser au món, sont des récits, des drames réalistes. L’un d’eux, Los dus soldats, est à la fois lyrique et philosophique. On entre rapidement dans le vif du sujet et on restera en tension jusqu’à la fin.

Pas un crit, pas un chibitei, pas ua votz. Tot que s’èra carat. Los quites ausèths, coma gahats d’espavent davant l’estenuda deu massacre, que s’èran esconuts e que’s caravan, acoatats, espaurits devath las brancas. L’apocalipsi estupida de la guèrra qu’èra plan aquiu, e qu’escanava tota veleïtat de vita. Pas un cri, pas un murmure, pas une voix. Tout s’était tu. Les oiseaux mêmes, comme pris d’épouvante devant l’étendue du massacre, s’étaient cachés et se taisaient, terrés, effrayés sous les branches. L’apocalypse stupide de la guerre était bien là, et étouffait toute velléité de vie.

On va suivre les deux soldats, l’un Allemand, l’autre Français, rescapés de cette tuerie. L’espoir d’échapper à la guerre retient le souffle du lecteur tout au long de cette nouvelle, jusqu’à la chute. Trois pages avant la fin (la nouvelle fait 15 pages) on comprend ce qui va se passer. Et on a envie d’avertir les deux protagonistes, de leur souffler d’être vigilants.

La dernière partie du livre, L’arriu o l’iniciacion, est un court roman (75 pages) qui raconte la vie de Bernadon, depuis ses croyances d’enfant jusqu’à son entrée à l’âge d’homme.

Eric Gonzales l’imaginatif

Eric Gonzales et la nouvelle
Eric Gonzales

Si le genre de la nouvelle est difficile, Eric Gonzales s’y promène avec une facilité déconcertante. Le recueil Isabèu de la Valea comprend 23 nouvelles d’une grande diversité. Diversité des thèmes, diversité de l’écriture, diversité du genre. Le tout avec une langue splendide. Il nous offre même des nouvelles en plusieurs dialectes de Gascogne. Il commence par des récits brefs, centrés sur un élément : la conversion professionnelle d’Isabèu, l’amour secret de Guilhem pour la parfaite Arnauda…

Per un escargòlh

En avançant dans le livre, le ton change, devient plus libre, plus fantaisiste, les chutes plus surprenantes ou déroutantes. Per un escargòlh par exemple est une courte nouvelle de 3 pages.

Le protagoniste marche sous un soleil de plomb du côté de Sauvatèrra.

La set qui’m torturava la boca que’m hasè tirar la lenga tau un can. Que crei que s’aví trobat un clòt d’aiga, quan ne seré pas estada aiga de la clara, que n’averí bevut parièr. Qu’averí balhat çò qui n’aví pas entà véder ua maison, un camp de milhòc, ua barralha, quau signe de preséncia umana qu’estosse. La soif qui me torturait la bouche me faisait tirer la langue comme un chien. Je crois que si j’avais trouvé une flaque d’eau, même ça n’avait pas été de l’eau bien claire, je l’aurais bue pareil. J’aurais donné ce que je n’avais pas pour voir une maison, un champ de maïs, une clôture, n’importe quel signe de présence humaine.

Et là, notre bonhomme voit un escargot. “Sus açò, que soi com Diu tot-poderós”, ce’m pensèi, mes après:  “dab ua diferéncia, que poish jo tuar l’escargòlh ; mes ne’u poish pas crear.” [“Sur ça, je suis comme Dieu tout-puissant”, pensai-je, mais après “avec une différence, je peux moi tuer l’escargot ; mais je ne peux pas le créer”.]

Alors, les réflexions, les questions envahissent le promeneur.
Que’u podí tuar. E perqué i ei, vam ? Qu’i deu estar per quauqaurren. Autament Diu ne l’averé pas creat.
[Je peux le tuer. Et pourquoi il y est donc ? Ce doit être pour quelque chose. Autrement Dieu ne l’aurait pas créé.]

Il lui semble qu’il n’y a pas de hasard, que le sens de la vie lui échappe. Et ainsi sa pensée dérive vers les questions essentielles Qui èm ? D’on vienem ? T’on vam ? [Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ?]

L’endedia, per aver pres dus aspirinas…. [Le lendemain, ayant pris deux aspirines…]
Vous vous en doutez, la chute est de la même veine !

Le fantastique

Puis les nouvelles deviennent plus fantastiques comme La hilha deu hustèr où la fille prévient pour aller à la fontaine : qu’i avem a anar en nse tiéner per la man pendent tot lo camin, shens nse deishar anar quan non seré qu’ua segonda [nous devons y aller en nous tenant par la main pendant tout le chemin, sans nous laisser ne serait-ce qu’une seconde]. Ou futuristes comme l’amour interdit du voyageur de l’espace et de la jeune fille de 1309, La con.hession d’un ex-viatjador espaciotemporau.

Enfin la dernière, Gausa-l’i-tot-doç, peut être vue comme un clin d’oeil à Записки сумасшедшего [Le journal d’un fou] de Gogol où la démence s’installant, le texte devient incompréhensible. Ici les langues se mélangent :
Un boçut ven a passar, e gaitava la J@na. Que segoteishi la prova deus caquins. Non vedó pas solament las moscas. Wolf que haëishi lo Bearn sancèr de Saut a Branlo, senon que saut batèra — Adiiiiiiu : Exquisite kimba kinasema uwongo juu ya Karatasi ! Kakita Inziland ya ujamaa, basi… Quel dit a dit !  Kakita Ng’ombeland ya ujammai ètz ira de sacrificis ITSICO : promotions tout le moi doute surtout les mufles. Mes com ne razumen francoski jedik, deishem-ac atau, your red hair will soon be inside me, senon que n’i averé entant part la Sent Ann, n’i haré pas ni shò ni hai, per’mor que t’ac disi.

Et la nouvelle est introduite par cette phrase de Manèu de Lovia : Lo mistèri deus mots qu’ei lo mistèri de l’amor [Le mystère des mots est le mystère de l’amour]

Lisons, relisons ces superbes nouvelles !

Références

L’Heptameron des nouvelles de très illustre et très excellente princesse Marguerite de Valois, royne de Navarre, Marguerite de Navarre, 1559 (exemplaire de la BNF, avec préface dédiée à Jeanne d’Albret, sa fille)
Genres littéraires La nouvelle
Entà créser au món, Pierre Bec, 2004
Isabèu de la Valea, Eric Gonzales, 2001
L’image mise en avant est tirée de la Première journée d’un manuscrit illustré du Decameron conservé par la BNF https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84268111/f62.image (p. 64 du doc.pdf)

 




Les jurons, spécialité gasconne?

Les Gascons ont aussi lors arneguets, leurs jurons. Depuis le Mordiu des mousquetaires jusqu’au Bondiu actuel, en passant par l’original Vivant, ils sont si nombreux qu’on ne peut tous les présenter.

Les jurons d’Henri IV

Henri IV, roi de Navarre par Gotlib, jurons
Henri IV, roi de Navarre par Gotlib

Henri IV (1553 – 1610) adorait jurer, ce qui désolait son confesseur jésuite, Pierre Coton. Ses deux jurons préférés étaient Ventre Saint Gris et Jarnidiu [Je renie Dieu]. Le premier pourrait être une déformation amusante de Ventre Dieu, horrible sacrilège, où Dieu est remplacé par Saint-Gris c’est-à-dire Saint François d’Assise. Pour le deuxième juron, le père Coton, qui avait fort à faire avec notre roi gascon turbulent, voulut le protéger contre des soupçons sur la sincérité de sa conversion au catholicisme. il lui proposa donc de renier plutôt… son confesseur. Henri IV amusé se mit à dire Jarnicoton, juron qui devint très à la mode à la Cour et qui remplaça prudemment le précédent.

Les vieux jurons rapportés

Rabelais relève un juron gascon

François Rabelais et les jurons
François Rabelais

Le Tourangeau Rabelais (1483 ? – 1553) fait dire à des Gascons : Sang de las cabres / Sang des chèvres. Est-ce une tournure arrangée ? Il semblerait pourtant que Sandis, Sandédis, Sandiu [Sang Dieu, Sang de Dieu] aient été plus courants en ce temps-là, mais c’était parole de mécréant.

De façon similaire, Cadedís ou Cadediu fait partie des vieux jurons dont on a trace au XVIIe siècle. On peut y reconnaitre Cap de Diu [Tête de Dieu].

Antoine Furetière confirme cadedís

Antoine Furetière et les jurons
Antoine Furetière

L’académicien Antoine Furetière (1619 – 1688) le rapporte dans son Furetiriana, ou Les bons mots et les remarques, histoires de morale, de critique, de plaisanterie et d’érudition, p.100 : Au siège de Roses les Espagnols ne s’accommodoient point des bombes ; quand la place fut prise un Gascon se moqua d’eux, en leur disant : Quoy cette petite machine vous fait peur, cadedis vous estes de pauvres gens, les femmes de Flandre les ramassent par douzaine dans leurs tabliers.

Philippe Poisson amuse avec la verve gasconne

Philippe Poisson (A. Watteau – La mascarade – vers 1710)

Plus tard, l’acteur Philippe Poisson (1682 – 1743) le fait dire à son personnage gascon, dans sa comédie L’après-soupé des auberges, p 172 (remarquons au passage que les Gascons prononçaient le français avec un fort accent gascon) :
Cadedis, ye bois vien que bous ne l’êtes pas
Yentilhomme, & de bous ye fais fort peu de cas.

Un peu plus loin, dans cette même comédie s’ajoute une deuxième juron de la même veine, mordi  (p. 190):

Cadedis,
Ils beulent me tuer, & ne biennent que dix ?
Qu’ils s’en aillent, mordis ! Ye les plains ; que leur faire ?
Dix ne sont pas vastans de me mettre en colere
Abec tranquillité ye turois tous ces gueux ;
Car des graces, mordi, j’en ai tant que je beux ;

Notons aussi que le côté hâbleur du Gascon fait recette dans les comédies. Une réputation qui nous restera collée à la peau.

Ce mot de mordis, mordi, mordiu, mourdious, morblous, le professeur Christian Desplat le reprendra dans Le crime des seize, livre qui raconte le meurtre de l’abbé de Sauvelade le 25 octobre 1663 : Mourdiu, Barboutan nou es pas encoere mourt / Mordiu, Barbotan non es pas enqüèra mort / Mort-Dieu, Barbotan tu n’es pas encore mort.

Dieu me damne et Dieu me sauve

Jurer c’est se moquer de Dieu

Madame de Maintenon et les jurons
Madame de Maintenon

Comme dans beaucoup de pays, religion aidant, plusieurs jurons faisaient référence à Dieu. Les autorités n’aimaient guère ces jurons qui défiaient Dieu. Et des papes ou des rois avaient condamné ces crimes. En France, Saint-Louis et plusieurs de ses successeurs interdirent de jurer. En 1681 par exemple, Louis XIV, sous l’influence de la dévote madame de Maintenon, interdit par une ordonnance à tous soldats de jurer et de blasphémer le saint nom de Dieu, de la sainte Vierge et des saints, sous peine d’avoir la langue percée d’un fer chaud. Châtiment délicat qu’avait déjà choisi Saint-Louis. Et la menace n’était pas théorique : Un misérable qui avait proféré plusieurs blasphèmes à Versailles eut la langue percée devant la cour du château (Œuvres de M. Claude Henrys, De la peine des blasphémateurs, 1708).

Et ces diables de Gascons ne sont pas bien disciplinés ! Ils jouent allègrement avec Dieu. Dieu me damne, & Dieu me sauve, c’est le juron des Gascons, précise le Dictionnaire de Trévoux, 1771, p.316. Et ils en rajoutent avec des Noum d’un Diu / Nom d’un Diu / Nom d’un Dieu, Miladiu / Mille Dieu (juron exprimant l’énervement). Les Armagnacais, eux, ont un faible pour Bou diou / Bon diu / Bon Dieu.

Jurer Au Diü bibent impose Jeanne d’Albret

Jeanne d'Albret et les jurons
Jeanne d’Albret

Le juron le plus connu et le plus étonnant est probablement : Biban / Vivant / Vivant, et ses nombreux dérivés : Diou biban / Diu vivant, Diu bibos, Diou-bibotes, biboste / vivòste, bibailles, gran diu bibant, double diu bibant double bant. Et même Oh biban, ôbiban qui soulignent la colère. Selon Jan Bonnemason, le plus drôle est que ce jurement fut imposé par Jeanne d’Albret dans un édit de 1561 qui prescrit de prêter serment sur la bible avec ces mots : Au Diü bibent.

Mais attention, seuls les hommes osent une telle provocation. Les femmes, elles, plus mesurées, préfèrent Per ma fé / Per ma he / Par ma foi, ou mieux Diou mé daou / Diu me dau / [À] Dieu je me donne. Pourtant, ne nous y trompons pas. Diu me dau est une transformation trufandèra du juron du Moyen-Âge, Diu me damn / Dieu me damne !

Les jurons autour de hilh de, fils de

Beaucoup moins criminels, les jurons avec hilh de offrent une belle variété de possibilité. Le dictionnaire de Vincent Foix en rapporte plusieurs, des jurons burlesques :
Hilh de le maï / Hilh de la mair / Fils de ta mère (sous-entendu illégitime) et ses variantes
Hilh de le maï coudétte / Hilh de la mair codeta / Fils de la mère bigote,
Hilh de l’aoüt / Hilh de l’aute / Fils de l’autre,
ou encore Hilh dou trénte / Hilh de trente, Hilh de clouque / Hilh de cloca / Fils de glousse, Hilh de piques / Hilh de pica

ou des jurons plus grossiers :
Hilh dé garce / Hilh de garça / Fils de garce
Hilh de pute / Hilh de puta / Fils de pute
Hilh de la pute biélhe / Hilh de puta vielha / Fils de vieille pute

Et, bien sûr, l’intonation permettra de donner bien des reliefs différents à un même juron, comme le souligne Jean-Claude Coudouy dans son sketch :

Dans le même esprit, on pourrait ajouter Macarèou / Macarèu, bien que ce juron soit venu du français Maquereau.

Les jurons secondaires

À côté de ces grands jurons, l’imagination en a trouvé beaucoup d’autres. Par exemple, Noum d’un sort / Nom d’un sòrt / Nom d’un sort, c’est une expression qui fait référence au sort jeté par un sorcier. Ou encore Crouts dé pailhe / Crotz de palha / Croix de paille, Diagne / diable ou A le diagnou / diantre, diable hòuRappelons que le diantre est un forme vieillie qui signifie le diable.

Lanche ou Laïtre / L’âme, ou encore Lanche dou tros ou Laïtre dou tros / L’âme des morceaux, L’amne dou cos / L’âme du corps : il s’agit là de jurer par son âme.

D’autres jurons sont plus moqueurs comme Couyon de la lue / Colhon de la lua / Couillon de la lune, machante peyt / maishanta pèth, porc / pòrc..

Aoü gran bireban / Au gran viravan, ou plus doux aoü gran bire pachèt / au gran vira-paishèth / au grand tourne pieu est plutôt un juron comique :  aoü gran bire-ban qu’an tout perdut, Saint-Jean-Tauziet, Lou marchand de cantes, Le Républicain landais, 1872.

Et ceux qui terminent en chanson commingeoise

L’autre dio sus la faugèiro,
Que goardàbi lou bestia,
Rencountrèri io pastourèlo
A l’oumbreto d’un alba.
Elo me dit : Petit garçou,
Saut demi-tour, demi-tour, demi-gauche,
Elo me dit : « Petit garçou,
Cantariots io cansou ? »Jou per plaire à la bergèro
Me metèri à canta, (bis)
E per milhou la coutenta,
Me metèri à dansa.Jou la prengui e l’embrassi,
Sus l’erbèto la pausèi ; (bis)
Elo jamais noun digo ré,
De tant que preniò plasé.Las poupétos de la bergèro
Sentission à soun parel,
E lai de lai doumaisèlos
A la roso dou mousquè.
O Diu bibant ! Qu’auét hèit pla,
Saut demi-tour, demi-tour, demi-gauche,
O Diu bibant ! Qu’auét hèit pla,
Se bous y bouliots tourna.
L’autre dia sus la faugèira,
Que guardavi lo bestiar,
Rencontrèri ia pastorèla
A l’ombreta d’un alba.
Ela me ditz : Petit garçon,
Saut demi-tour, demi-tour, demi-gauche,
Ela me ditz : Petit garçon,
Cantariatz ia cançon ?Jo per plaire a la bergèra
Me metèri a cantar (bis)
E per milhor la contentar
Me metèri a dansar.Jo la prengui e l’embrassi,
Sus l’erbèta la pausèi ; (bis)
Ela jamais non diga ren,
De tant que preniò plaser.Las popetas de la bergèra
Sentissian a son parel,
E lai de lai domaisèlas
A la ròsa deu mosquèr.
O Diu vivant ! Qu’avetz hèit plan,
Saut demi-tour, demi-tour, demi-gauche,
O Diu vivant ! Qu’avetz hèit plan,
Se vos i voliatz tornar.
La version en français

L’autre jour sur la fougère,
[Tandis] que je gardais le bétail
Je rencontre une pastoure
[Assise] à l’ombre d’un saule.
Elle me dit : Petit garçon,
Saut demi-tour, demi-tour, demi-gauche,
Elle me dit : Petit garçon,
Chanterais-tu une chanson ?

La bergère et le pastoureau et les jurons
La bergère et le pastoureau

Moi pour plaire à la bergère
Je me mis à chanter, (bis)
Et pour mieux la contenter,
Je me mis à danser.

Je la prends et l’embrasse,
Sur l’herbette la pose ; (bis)
Elle, jamais, ne dit rien,
Tant elle prenait plaisir.

Les petits seins de la bergère
Sentaient à leurs pareils,
Et ceux des demoiselles
À la rose du musqué.
Ô Dieu vivant ! Vous feriez bien,
Saut demi-tour, demi-tour, demi-gauche,
Ô Dieu vivant ! Vous feriez bien,
Si vous vouliez recommencer.

Références

Furetiriana, ou Les bons mots et les remarques, histoires de morale, de critique, de plaisanterie et d’érudition, Antoine Furetière, 1696
Les œuvres de Monsieur Poisson, tome premier, 1743
A travers le folklore du sud-ouest, René Cuzacq, 1951, les jurons landais, béarnais et gascons
Le crime des seize, Christian Desplat, 2000
La canta et lo cantar deu noste parlar, florilège amoureux du gascon béarnais, Jan Bonnemason, 2018
dictionnaire gascon français (Landes) de l’abbé Vincent Foix, rédigé entre 1885 et 1932
Chansons populaires des Pyrénées françaises, L’autre dio sus la faugèiro, Jean Poueigh, 1989, p. 207




La cama crusa, un vieux mythe gascon

Si vous voulez rencontrer la cama crusa, venez en Gascogne, elle ne hante aucune autre région ! Toujours maléfique, elle est aussi la plus effrayante des créatures. Si tout Gascon la connait ou se doit de la connaître, que sait-on vraiment d’elle ?

A quoi ressemble la cama crusa ?

La cama crusa
La cama crusa

La cama crusa veut dire la jambe crue. Dans les quelques contes qui en parlent, elle est décrite comme une jambe seule, parfois munie d’un œil au genou, la cama crusa dab l’uèlh dubèrt, la jambe crue avec l’œil ouvert.

Devant le caractère inquiétant de cette jambe, l’imaginaire aidant, les illustrateurs voire les rapporteurs rajoutent des éléments : elle aurait une bouche, sinon comment pourrait-elle manger les enfants ! Elle aurait des griffes comme les harpies, etc. Mais ces descriptions ne sont pas convergentes et révèlent plus les peurs ou l’imaginaire de nos ancêtres.

La cama crusa d’Honoré Dambielle

Honoré Dambielle et la cama crusa
Honoré Dambielle

Honoré Dambielle (1873 – 1930) a fait une recherche approfondie auprès de ses concitoyens sur les superstitions et les êtres qui les incarnent en Gascogne. Cette étude a été publiée en deux parties dans le Bulletin de la Société Archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers en octobre 1906 et au premier trimestre 1907.

Il en ressort que la cama crusa pourrait être rapprochée des vampires, car elle rode autour des maisons pour s’emparer des petits enfants avec une férocité terrifiante.

Contrairement à un becut par exemple qui est un être à part entière, la cama crusa apparait certaines fois puis disparait. En fait Dambielle rapporte qu’un sorcier peut se transformer en lop garon ou en cama crusa grâce à la pèth [peau]…

Le pouvoir de la pèth

Un sorcier peut avoir la chance d’avoir une pèth car la peau a un pouvoir diabolique qui lui permet d’opérer des prodiges. Seulement, ce n’est pas une sinécure d’avoir ua pèth, car elle est tellement maléfique que les sorciers mêmes cherchent à s’en débarrasser !

La seule chose facile, c’est d’obtenir une peau. Vous pouvez essayer, Dambielle vous donne la recette : il faut aller déposer à minuit un drap de lit à la jonction de quatre routes pratiquées, à cet endroit qu’on appelle en patois croutzo-camin ; On revient avant la pointe du jour, et, pas plus difficile que cela, le drap de lit s’est métamorphosé en peau, en attendant que celle-ci métamorphose celui qui l’endossera.

Grâce à la pèth, le sorcier peut voyager la nuit et dévorer les imprudents ou les enfants.

La goulue de Jean-François Bladé

Jean-François Bladé, auteur du conte “La Goulue”

L’origine de la cama crusa est l’objet de légendes et fantasmes divers. Une bien construite est celle de La goulue. Une jeune fille ne pensait qu’à manger de la viande crue. On l’appelait la goulue. Un jour, ses parents allèrent à la foire d’Agen, puis, au moment de repartir, passèrent par tous les bouchers mais il était bien tard et il ne restait plus de viande. Seulement, ils avaient promis de la viande crue à leur fille ! Que faire ? Ils passèrent par le cimetière, déterrèrent un mort du matin, lui coupèrent la jambe gauche et la rapportèrent à leur fille qui la mangea jusqu’à la dernière moelle. Toute la nuit, une voix cria “rends-moi ma jambe !”

Le lendemain, toute la famille travaillait au champs. Le père ayant oublié son couteau renvoya sa fille le chercher. Pendu à la crémaillère, un mort à qui il manquait la jambe gauche s’adressa à la jeune fille. Le mort prit la jeune fille, l’emporta au cimetière et la mangea.

Cette jeune fille est-elle la cama crusa qui rôde la nuit ? En tous les cas, la cama crusa est la vengeance de la jambe arrachée !

Era Cama crusa damb eth goelh duvert

Era Cama crusa damb eth goelh duvert (https://bit.ly/2HQ3ClC )

En Couserans, cet horrible monstre est appelée , la Jambe Crue à l’œil ouvert. Elle s’amuse dès que tombe la nuit à dévaler les pentes de la montagne, afin d’effrayer les passants isolés, sinon les emporter. Dans des temps plus récents, elle est une espèce de croquemitaine qui s’attaque aux enfants pas sages.

Ce qu’on en disait en Couserans : c’est une jambe avec un œil ouvert et une corne, qui court plus vite que tout le monde ; c’est une jambe creuse, qui n’a que l’os ; c’est une jambe rouge, mal fichue, laide, et sanguinolente…

La cama crusa en chanson

Le groupe gersois actuel Boisson divine a publié un CD, Enradigats, qui contient la chanson Cama crusa. La musique allie, selon leur site, identité gasconne et Heavy Metal. Et voici la chanson et les paroles :

Cama crusa

Escota petit, jo que’t voi condar ua istuèra
Istuèra d’aquèsta tèrra
Las aurelhas e los uelhs ubèrts
Mainat, audir que cau
Còp èra a lua plea
Lo conde de Cama Crusa

Au som de las montanhas, montanhas pirenèus
Tot au près deu cèu, a la prumèra nèu
Un monstre deus hastiaus, que s’a perdut la cama
La cama de córrer, de per tota la plana

L’espiar maishant, suu jolh l’uelh ubèrt
Avistaz-ve se la jamèi vedetz

Cama crusa !
La paur deus aulhèrs e deus mainats tanben
Atencion petit que’t gaharà lo ser
E tu esbarrit que t’empòrta a la nuèit
Siatz charmants, demoratz au lheit
Cama crusa !!!

La hilha deu rèi que’s volè maridar
A un praube hèr qui èra musician
Lo pair que l’avè causit un prince ric
De malur qu’avè plorava mei que chic

A nuèit la hilha que s’ei escapada
Mala sòrta que se l’a crotzada

Un vielh bohèmis un dia de mercat
Ua bèra pora que s’avè panat
Tota la jornada que s’estujè plan
Esperar lo ser entà’s har desbrembar

A nuèit que s’en torna tà la rotlòta
Mala sòrta que se l’a crotzada

Jambe crue

Écoute petit, moi je veux te raconter une histoire
L’histoire de cette terre
Les oreilles et les yeux ouverts
Il te faut écouter
C’était à la pleine lune
L’histoire de la jambe crue

A sommet des montagnes, montagnes Pyrénées
A l’aube du ciel, à la première neige
Un monstre abominable avait perdu sa jambe
Qui se mit à courir, de par toute la plaine

Le regard noir, au genou l’œil ouvert
Méfiez-vous si vous la rencontrez

Jambe crue !
La peur des enfants mais aussi des bergers
Attention petit le soir va t’attraper
Et toi l’égaré t’prendra la nuit tombée
Soyez sages et au lit restez
Jambe crue !!!

La fille du roi voulait se marier
A un pauvre hère qui était musicien
Son père lui avait choisi un prince fortuné
De malheur quelle avait ne faisait que pleurer

La nuit la princesse s’est échappée
Triste sort la pauvre l’a croisée

Un vieux bohémien une journée de marché
Une belle poule avait dérobée
Toute la journée prend soin de se cacher
Attendant le soir pour se faire oublier

La nuit à sa roulotte veut rentrer
Triste sort le pauvre l’a croisée

Reférences

La sorcellerie en Gascogne, Honoré Dambielle, 1906 – 1907, ouvrage de la bibliothèque Escòla GAston Febus
Cama crusa, Boisson divine, CD 27 mai 2013
Contes populaires de la Gascogne, La goulue, Jean-François Bladé, 1885




André Daguin renouvelle la gastronomie gasconne

La gastronomie est un sacré pan de la culture et du patrimoine gascons. André Daguin (1935 – ), l’inventeur du magret, ce “mousquetaire de gueule” comme le nommait le journaliste gastronomique Robert Courtine, en est un bel exemple. Le Gascon meurt comme tout le monde de cholestérol, mais comme l’a dit le poète Bernard Manciet, vit jusqu’à cent ans, de graisse d’oie et d’armagnac (extrait de Dieu est-il Gascon ?, Christian Millau). Dans la série Gascons de renom. Fait suite à Joseph du Chesne et Jean Laborde.

André Daguin, le seigneur cuistot

André Daguin - L'Hôtel de France à Auch
L’Hôtel de France à Auch

Héritant de ses parents et de sept générations d’hôteliers, l’Hôtel de France à Auch, il en prend la direction en 1957 et y restera quarante ans. Curieux de la cuisine traditionnelle, il n’aura de cesse d’interroger les femmes âgées. En effet, il est convaincu que les femmes cuisinent d’instinct. Et il les presse de questions sur l’élevage, la préparation des oies et des canards, les ajouts de ceci et de cela. Il détecte ainsi les détails qui changent le goût d’un plat, les erreurs qui gâchent un met. Avec un grand talent, il réajustera les informations collectées pour créer des plats délicieux.

Ses qualités de chef lui rapporteront à 25 ans sa première étoile Michelin et à 35 ans sa deuxième. La cuisine française says André Daguin (Auch, two stars) is not this school at all. It is the sum total of all the various regional French cuisines. (New York Times, 6 février 1977). Ainsi, il fera connaître Auch et la Gascogne en France et au-delà. Sa verve de Gascon, las suas cridadas (ses coups de gueule), lui attacheront bien des fidèles. Il se montre vif, malicieux, imaginatif, rebelle, trufandèr, il parle haut, aime le rugby et la joute à la fourchette.

Las sopas d’André Daguin

La soupe est incontournable en Gascogne. Alors le chef gersois va lui donner de la force comme son bouillon de queue de taureau ou de la noblesse comme cette mousse qui affinera le torrin blanc / tourin blanc. “Pour faire une bonne soupe, il faut le temps de trois mi-temps de rugby : les deux premières sur le terrain, équipes séparées, la troisième, équipes réunies pour raconter les deux premières” écrit Daguin dans son livre Le nouveau cuisinier gascon.

Les locaux aisés se pressaient dans son restaurant. Pourtant, ils n’appréciaient pas toujours ce que le chef leur avait préparé. Les soupes, les écrevisses ou les oscilles (carcasses d’oie salées et grillées) servies en leur mettant une grande serviette autour du cou les choquaient ou les rebutaient. Alors ils demandaient un autre plat, mais de sa cuisine Daguin répondait il n’y en a pas. Un jour, excédés, les clients se rebellèrent et exigèrent que le chef accédât à leur demande. La serveuse, timidement, demanda ce qu’on allait leur servir. Qu’on leur serve de la merde, hurla le chef irascible !

Inutile de dire que Daguin participera dès sa création en 2004, à l’émission de RMC, les grandes gueules.

André Daguin invente le magret

Si André Daguin est connu dans toute la France, l’Europe et le monde, c’est grâce à une création : le magret. Que faisait-on du filet d’oie ou de canard gras avant ? Du confit ! Les filets, les cuisses étaient salées, cuites doucement dans la graisse, conservées dans des topins. On les mangeait au fur et à mesure des besoins soit en les faisant cuire à la poêle soit en les mettant à la sopa. Le chef auscitain trouva que cela desséchait trop ce filet déjà maigre (magre en gascon) et, en 1959, il va proposer de nouveaux modes de consommation : grillé, séché, fumé. Il propose de franciser le mot et de l’appeler maigrait ou maigret. Ce sera le mot gascon magret qui s’imposera.

En 1965, il inventera le magret au poivre vert, devenu un classique de la cuisine. Et c’est sous cette forme que le magret partira à la conquête des autres régions du monde. Il doit d’ailleurs son succès international au journaliste américain Bob Daley qui écrivit en 1977 un grand article élogieux sur le New York Times après l’avoir goûté à Auch. Car, comme dit le gastronome Jean-Anthelme Brillat-Savarin (1755 – 1826) : La découverte d’un plat nouveau fait plus pour le bonheur de l’humanité que la découverte d’une étoile.

André Daguin cuisine le foie gras

André Daguin préparant ses foies gras (La Dépêche - déc. 2014)
André Daguin préparant ses foies gras (La Dépêche – déc. 2014)

The master of foie gras comme disent les Américains, nous apprend qu’un bon foie gras chaud est du canard et un bon foie gras froid est de l’oie. Daguin les a cuisinés de toutes les façons possibles, même les plus étranges ou les plus audacieuses comme son foie de canard à la choucroute qui mêle saveurs salée et acide.

Et d’affirmer lors d’une interview par Jean-Claude Narcy : Qu’on cesse de menacer le foie gras avec un couteau. Il faut manger la terrine comme une glace à la vanille avec une cuillère à entremets trempée dans de l’eau chaude.

Le président de l’UMIH

Les élèves de l'Ecole Hôtelière de Sala Bai (Cambodge) soutenue par André Daguin
Les élèves de l’Ecole Hôtelière de Sala Bai (Cambodge)

Jusqu’en 2008, Daguin est président de L’Union des Métiers et des Industries de l’Hôtellerie (UMIH). C’est l’organisation patronale française rassemblant 90 000 entreprises du secteur de l’hôtellerie-restauration. Il travaillera à la baisse de la TVA pour la restauration. Son franc-parler fut parfois jugé trop brutal dans le monde ouaté de la politique et du lobbying.

Il s’associe aussi à des associations pour promouvoir des écoles hôtelières comme celle de Sala Bai, ouverte en octobre 2002, et qui forme gratuitement de jeunes cambodgiens défavorisés.

La cuisine gasconne vue par les Daguin, père et fils

"1 canard, 2 Daguin" - André et Arnaud Daguin
“1 canard, 2 Daguin” – André et Arnaud Daguin

En 2010, André Daguin et son fils Arnaud qui a monté une maison d’hôte Hegia, à Hasparren, Arnaud Daguin (première étoile Michelin de l’histoire décernée à une table d’hôte), écrivent un livre sur les deux visions de la cuisine gasconne, 1 canard 2 Daguin.

En Gascogne, nous nous sommes longtemps bien portés de 80 % de viande et de 20 % de légumes. Ici on boit sec, on mange copieux et on vit plus vieux qu’ailleurs. Malgré tout, vous verrez que ces jeunes auront le culot de créer des recettes avec 20 % de chair et 80 % de légumes, écrit le père Daguin avec malice. Le fils, lui, cuisine surtout des légumes et défend une agriculture durable et responsable.

Références

Jet-set chefs, Robert Daley, New York Times, 6 février 1977
Le nouveau cuisiner gascon
, André Daguin, Stock, 1981
Dieu est-il gascon, Christian Millau, 2006
1 canard, 2 Daguin, André et Arnaud Daguin, 2010
Je pense donc je cuis, Portraits & anecdotes, André Daguin, 2013




Le gascon a toujours été écrit !

L’école nous enseigne l’histoire et la littérature françaises. La littérature dans des langues autres sur le territoire de France est ainsi souvent mal connue. Que font les Gascons de leur langue ? Un tour rapide dans la littérature ou plutôt le gascon écrit, devrait nous donner quelques éléments d’appréciation et nous montrer que le gascon n’a jamais cessé d’être écrit.

Le gascon écrit administratif

La langue vulgaire, le gascon en l’occurrence, a été utilisée pour tous les usages écrits, supplantant le latin au début du deuxième millénaire. Un exemple : le droit d’ost sur la population de Saint-Gaudens, extrait de La grande Charte de Saint-Gaudens (Haute-Garonne) Texte gascon du XIIe siècle.

II. Los prosomes el poble de sent gaudens deuen seguir lo senhor en ost per Comenge ab si meseys e si ed noy pod bier per lor deu los trameter lo senhor daspeg ol senhor de punctis ol senhor de pegulhang . i . dia anar . e autre tornar E totz deuen les menar tro al senhor e tornar tro sent gaudens a lor poder. II. Les prud’hommes et le peuple de Saint-Gaudens doivent suivre le seigneur en expédition dans le Comminges et avec lui-même ; et s’il n’y peut venir [en personne], pour lors doit les conduire le seigneur d’Aspet, ou le seigneur de Pointis, ou le seigneur de Péguilhan, un jour aller et un autre revenir.  Et tous doivent les mener sous leurs ordres jusqu’au seigneur et les ramener de même jusqu’à Saint-Gaudens.

Jean-François Courouau, professeur agrégé d’occitan à Toulouse rappelle l’apparition du français dans les différentes régions des pays d’Oc. En Guyenne, dès mi XVe siècle, les ordonnances, les procès verbaux du Parlement commencent à s’écrire en français. 50 ans plus tard, le français a évincé le gascon dans les écrits ecclésiastiques, dans les actes des notaires… Les élites, les parlementaires, les fonctionnaires, les militaires, les commerçants des grandes villes abandonnent la langue locale pour l’écrit. En Gascogne, en Bigorre, en Comminges ou en Couserans, cela vient pratiquement 100 ans plus tard.

Le premier gascon écrit littéraire

Guillaume IX d'Aquitaine troubadour et écrit gascon
Guillaume IX d’Aquitaine (1071 – 1127)

Dès le XIIe siècle, les premiers écrits en langue vulgaire (langue d’òc) sont ceux des troubadours comme Guillaume IX d’Aquitaine ou le Gascon Cercamons [Cherche monde]. Il n’y a pas de concurrence avec le français, surtout au début, car la poésie est alors plus développée dans les régions du sud.

À la Renaissance, la concurrence des langues se fait sentir. Et l’on voit clairement deux camps. Ceux qui restent fidèles à l’idiome local dans une littérature régionale et les Renaissants qui s’inspirent de la Pléiade, choisissant une écriture plus élitiste et la langue française, comme s’en explique le chanoine gersois Imbert dans un de ses sonnets :
Prouver à nos voisins, ançois à l’univers,
Que nous avons banni l’aïeule barbarie.

Quelques uns pourtant vont avoir une position intermédiaire gardant une forme traditionnelle, maniant les deux langues, et modernisant le fond, comme le Gersois Guilhèm de Sallusti deu Bartàs ou Guillaume de Saluste du Bartas (1544 – 1591). Les Allemands l’ont d’ailleurs considéré comme le plus grand poète français, précise Gaston Bartit dans son livre La Gascogne littéraire. Et — c’est intéressant — du Bartas déplore la perte du gascon.

S’en man mous hils auen loutems passa tengude
La plume com’ lou her,iou pouiri rampela.
Mas entre ets denquio-ci Pallas s’es viste mude:
Car ets an més amat plan hé,que plan parla.
S’en man mos hilhs avèn, lo temps passat, tenguda
La pluma com lo hèr, jo poirí rampelar.
Mès entre eths denqui-ací Pallas s’es vista muda :
Car eths an mes amat plan hèr, que plan parlar.

Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas et écrit gascon
Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas (1544 – 1591)

Si en main mes fils avaient, autrefois, tenu
La plume com’ le fer, je pourrais t’ rappeler.
Mais ici entre eux Pallas est restée muette
Car ils ont plus aimé bien fair’ que bien parler.

Cet extrait du Poème dressé pour l’accueil de la Reine de Navarre, de G. du Saluste, montre l’avancée inarrêtable du français.

Le gascon écrit reste pourtant présent

JG Dastros, poète et écrit gascon
JG Dastros, poète gascon (1594 – 1648)

Le français est désormais la langue administrative. Et les lettrés sont bilingues. Une littérature en gascon, fournie et vivante, continuera pourtant à s’exprimer au long des XVIIe et XVIIIe siècle. Citons Guilhem Ader (1570 – 1638), Jean-Géraud d’Astros (1594 – 1648) et son Lou Trimfe de la lenguo gascouo / Le triomphe de la langue gasconne, Cyprien Despourrins (1698 – 1759) à qui on doit La haout sus la mountagnes / Là-haut sur les montagnes, Pierre d’Esbarrebaque (XVIIIe) et Lo rèbe de l’abbé Puyoo / Le rêve de l’abbé Puyoo, François Batbedat (1745 – 1806) et Les fables causides de La Fontaine en bers gascouns, Meste Verdié (1779 – 1820) et son œuvre nombreuse, Jean-Auguste Hatoutet (1799 – 1868) et ses poèmes enlevés, etc, etc.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2019/03/La-haut-suu-las-montanhas.mp4

La haut sus las montanhas (polifonia a dus votz) de Cyprien Despourrins, cantat per Eths amassats de Bigòrra (2mn 48).

Le gascon écrit, le grand retour

Jean-François_Bladé, conteur e écrit gascon
Jean-François_Bladé (1827 – 1900)

Le XIXe siècle, c’est une attaque sans précédent des langues régionales, surtout par la troisième république, renforcée plus tard par le sentiment nationaliste né de la première guerre mondiale. Et c’est aussi une prise de conscience d’une culture en voie d’extinction.  Jean-François Bladé (1827 – 1900) et Léonce Couture (1832 – 1902) vont travailler à la promotion du gascon écrit et favoriser la collecte des connaissances orales. L’objectif n’est plus uniquement de proposer de la littérature mais aussi de conserver et transmettre une culture.

 

Le mouvement du Félibrige et ses héritiers

André Pic et écrit gascon
André Pic

Le grand mouvement dit du Félibrige, initié par Frédéric Mistral en Provence va permettre un développement extraordinaire et la révélation d’écrivains comme Isidore Salles (1821 – 1900) Miquèu de Camelat (1871 –1962), Bernard Sarrieu (1875 – 1935), André Pic (1910 – 1958) …

Les journaux continuent à publier des articles en langue régionale, comme les Letres poulitics de Catdet de Hourcadut.

La deuxième moitié du XXe siècle sort du folklorisme et voit un renouveau de la littérature avec des thèmes plus européens, plus universels et des auteurs nouveaux comme Bernard Manciet (1923 – 2005), Sèrgi Javaloyès (1951 – ), Eric Gonzalès (1964 – ) et bien d’autres.

Un retour inattendu

La plus vieille académie de lettres du monde occidental, c’est le Consistori del Gay Saber, fondé en 1323 à Toulouse. Cette institution s’était fixé pour but de promouvoir la langue d’òc et son expression poétique au concours des Jeux Floraux. En 1513, il devient le Collège de Rhétorique et n’accepte plus que la langue d’oïl. Pourtant, en 1895 l’occitan est de nouveau admis aux concours, timidement, à côté du français.

Enfin le conseil municipal crée le prix appelé le Narcisse (toujours des noms de fleurs) en 1959 pour des œuvres présentées en langue d’òc. À suivre ?

Références

La Grande Charte de Saint-Gaudens, Stanislas Mondon, 1910 – Texte gascon du XIIIe siècle, avec traduction en français et notes sur le droit, la société et l’économie.
Quin occitan per deman / Quel occitan pour demain, Eric Fraj, 2014
Au nom de la langue / Au nom de la lenga, Sèrgi Javaloyès, 2015
L’introduction du français en domaine occitan (XVe – XVIIe siècle), Jean-François Courouau, 2009
La Gascogne littéraire, Gaston Bastit, 1894
Les œuvres littéraires de G du Saluste seigneur du Bartas, 1582




Mardi gras : Sent Pançard que torna au país

Mardi gras, c’est la fin de la période de Carnaval et l’occasion de festivités. En Gascogne, on mange des crespèths, de la viande grasse, on défile avec Carnaval et, dans le Béarn, Sent Pançard rentre au pays!

Carnaval, une période faste

On appelle Carnaval la période qui va de l’Épiphanie (6 janvier) au début du carême (mercredi des Cendres). Les 7 derniers jours de Carnaval sont dits jours gras ; ainsi, le dernier jour de la période de Carnaval, c’est le mardi gras. La date dépendant de celle de Pâques, elle change tous les ans. Grosso modo, le mardi gras a lieu entre mi-février et mi-mars.

Avant d’entrer dans les 40 jours du carême, il fallait fêter Carnaval. Alors, ce mardi gras était traditionnellement un jour de liesse et de fête, sous le signe de la liberté et de l’insouciance… avant l’abstinence. On se déguisait, on jouait de la musique, on chantait, on mangeait bien et surtout on faisait ce qui serait interdit pendant le carême ! Les ébats charnels n’étant pas de mise dans la période du carême, un proverbe gersois nous rappelle malicieusement :

Carnabal dambe la moulhè / Pascos dambe le curè
Carnaval dambe la molhèr/ Pascas dambe lo curè
Carnaval avec sa femme / Pâques avec le curé

Quelques traditions culinaires de Mardi gras

La promenade des bœufs – 18 février 1925 (Archives de la Petite Gironde)

Le jour du Mardi Gras on finissait la viande grasse. Parfois on tuait le bœuf gras après l’avoir fait marcher dans la ville en procession.

On en profitait aussi pour faire des crespèras (crêpes) ou des crespèths (beignets, merveilles) de préférence bien gros. C’était un dessert apprécié mais épuisant à préparer.

Mardi Gras - Les crespèths (beignets, merveilles)
Los crespèths (beignets, merveilles)

Simin Palay nous rappelle : Maintenant (c’est ici le secret des gros beignets) travailler longuement la pâte, la tournant dessous, dessus, la tailladant avec le bâton, sans arrêt, jusqu’à ce que la fatigue vous fasse tomber les bras : Tout gourmandè que coste. [Tot gormandèr que còsta / Toute gourmandise coûte].
Ainsi la pâte, mise dans la friture allait tourner, danser, ha lou culhebet / har lo culhevet / faire la cabriole.

Pour résumer, Honoré Dambielle nous rappelle le proverbe :

Carnabal aprocho
Cau tourna la brocho
Carnabal esquisso
Cau minja saucisso
Carnabal s’en ba
Le cau arresta
Carnaval aprocha
Cau tornar la bròcha
Carnaval esquissa
Cau minjar saucissa
Carnaval se’n va
Le cau arrestar

Carnaval approche / Il faut tourner la broche
Carnaval épuise / Il faut manger saucisse
Carnaval s’en va / Il faut l’arrêter (traduction d’Honoré Dambielle)

Le rituel de Carnaval

La journée, le défilé racontent une histoire. La trame générale est celle-ci. Le roi Carnaval arrive à la porte de la ville et en prend les clefs, c’est la dada de las claus [la remise des clefs]. Le pouvoir institutionnel remet le pouvoir à la rue. Carnaval que ha las viradas de tòcamaneta deu rei, il parcourt la ville en musique et en chanson, salue tout le monde. Puis, avec le soir, viendra le jugement de Carnaval, la proclamation de sa condamnation et la cérémonie de pénitence publique c’est-à-dire le bûcher.

Le carnaval béarnais est un des cinq plus réputés de France. Il est beaucoup plus riche, rassemblant de nombreux personnages qui vont jouer des rôles bien définis dans le défilé.

Les personnages du carnaval béarnais

Mardi Gras - Sent Pançard
Sent Pançard

Sent Pançard [Saint Ventru], c’est le fêtard. Il représente la société et sa décadence. Son épouse, Carronha [Charogne], est vertueuse, trompée et plutôt acariâtre. Quarèsma [Carême] est carrément puritain, et, bien sûr, c’est aussi le rabat-joie. Et enfin Sent Porquin [Saint Porcelet] et ses saucisses, c’est l’orgie, le laissez aller, le dieu de Sent Pançard quoi !

Mardi Gras - Caronha
Carronha

Il y a bien d’autres personnages, et vous pouvez en savoir plus sur le site carnaval-biarnes.com. Par exemple, les ours, ces animaux sauvages représentent la sexualité, la tentation de la chair. Ils vont donc chasser les jeunes filles. Soudain les cors résonnent et des jeunes gens chasseront les ours, les rasant, les tuant, les castrant. Les chasseurs d’ours exhibent ainsi des trophées. Alors los orsatèrs [les montreurs d´ours] vont ranimer la bête en lui soufflant “la vie” dans le derrière à l´aide de leur bâton. On est dans l’animalité que symbolise l’ours !

Mardi Gras - Quarèsma
Quarèsma

On a aussi le sage aulhèr [berger], Bacús [Bacchus] symbole de l’ivresse, ou l’Òs en cama [Os en jambe] le symbole de l’étourderie et du désordre, etc.  Ce carnaval est l’occasion de se refamiliariser avec tout le panthéon gascon.

Sent Pançard à mardi gras

Mardi Gras - Le procès de Sent Pançard
Le procès de Sent Pançard

Sent Pançard était parti en Aragon pour échapper au bûcher, laissant sa femme Carronha en Béarn. À son retour, tout le monde l’accueille, sa femme, ses amis, même ses maîtresses. D’ailleurs Carronha en a assez de ce mari volage et le tance. Ayant obtenu les clés de la ville, il se promène dans les rues, avec tous les personnages possibles de débauche et de vice. Quaresma essaie de lui faire entendre raison, en vain.

Contents de se voir, Sent Pançard que se’n va hartà’s [va ripailler] avec les habitants. Inutile de dire que tout est en excès, porcs gras, vin…

Mardi Gras - Sent Pançard finit brûlé
Sent Pançard finit brûlé

Pourtant, le pauvre Sent Pançard finira devant la cour où on l’accuse de tous les maux du peuple :  des disputes de couple, des chamailleries entre voisins, de la faim, des maladies… Et bref, on le condamne au bûcher. Les gendarmes l’emmènent à l’exécution. Sent Pançard s’enfuit… en Aragon ! Et la foule ne peut plus que brûler une effigie.

Ende los pècs de heavy metal

Lo grop Boisson Divine que perpausa Sent Pançard, musica e tèxte gascon dambe arrevirada en anglés e en francés suu lor site.

 

 

– Alavetz, qu’ès tornat !
Ditz-me, grana fripolha
On èras tu passat ?
Qu’an de saber lo monde !– Qu’arribi d’Aragon
De darrèr la montanha
Que torni en gran’ gaujor
Tà fóter la pagalha.Sent Pançard que se’n ei tornat
La hèsta que va aviar
Sent Pançard non n’ei pas plegat
Glòria, glòria tà
Sent Pançard que se’n ei tornat
Lo rei que va hestejar
Sent Pançard non n’ei pas plegat
Sexe e libertat, Sent Pançard !!

– Mes qu’ès enqüèra viu
Dab dessús la holia
Quiò Dimars Gras perdiu
Jo non serèi tranquila.

– Aquò mei que segur
Que te’n vas véder hèra ;
Que pòts sarrar lo cuu
Jo qu’èi la desconèra.Sent Pançard que se’n ei tornat…– Si’t balhi uei la clau
D’aquesta bona vila
Ne siis pas hastiau !
Aquò dit shens arríder.

– Amics ! Jo qu’èi la clau,
La clau de la timpona,
Fotem lo huec a Pau
La hèsta sia bona !
Alavetz quin ve va ?
Que va plan la canalha !
Etz prèst a har petar
« Aqueras Montanhas » ?

Sent Pançard que se’n ei tornat…

Références

Nos proverbes gascons, Honoré Dambielle, 1928, Imprimerie Léonce Cocharaux
La cuisine du pays, Simin Palay, 1978, Editions Marrimpouey
Carnaval-biarnes.com
“Les gendarmes capturant Sent Pançard, pour le mener au bûcher…”, – “photo mise en avant “publiée par la République des Pyrénées le 22 février 2014

 




Les vieux métiers racontés

Les métiers s’adaptent à l’évolution de la vie et de la technique. Lo Ramonet deu Pè de la Vit nous offre dans son Mestièrs fotuts e fotuts mestièrs, un aperçu de quelques vieux métiers et un aperçu de la vie du XXe siècle à travers quelques histoires bien campées.

Des métiers perdus

Ramonet deu Pe de la Vit et les vieux métiers
Lo Ramonet deu Pè de la Vit

Raymond Lajus, dit Lo Ramonet deu Pè de la Vit, fut maître d’école au Houga et vigneron. Il avait commencé sa carrière durant la Seconde Guerre mondiale. Pour sa retraite, il s’installa à Lias d’Armagnac et assouvit sa soif d’écrire. Écrire en gascon bien sûr ! Pour lui, aimer la langue et aimer le pays, ça va de pair.

Dans son livre, écrit en bilingue gascon / français, Lo Ramonet nous présente l’esclopèr, lo cercler, lo barricaire, lo paèraire, lo peirèr, lo putzatèr e las costurèras / le sabotier, le cerclier, le tonnelier, le vannier, le carrier, le puisatier et les couturières.

Pour chacun il va expliquer à quoi ressemble l’atelier, quels sont les outils – une bonne occasion d’apprendre des mots en gascon – et la façon dont cela se passe. Le tout est raconté avec allant.

Un exemple, le métier de sabotier

Après avoir coupé de jolis vergnes, les avoir débités en billons de 35 cm, sciés, fendus, le sabotier obtient deux morceaux de bois, ébauches d’une paire de sabots qu’il dégrossira et ajustera à ses clients.

E adara lo paroèr qu’entra en dança : un famús cotèth de quate pams de talh dab un anèth aubèrt per cap qui jòga dab un aute barrat, gahat dens ua pua sus lo picardèr e manshat de l’aute. Et maintenant le paroir entre en action : un fameux couteau de quatre empans de tranchant avec un anneau ouvert par bout qui joue avec un autre fixé d’un crampon sur un gros billon, et emmanché de l’autre.

Les vieux métiers - Fabrication de sabots dans les Landes
Fabrication de sabots dans les Landes

On entend à travers la description deu Ramonet, les coups de tarière ou d’herminette ; le sabotier tourne le sabot, l’un vers la droite, l’autre vers la gauche, vérifie les symétries. Enfin, il le mettra au pied de son client, qu’il l’ait plat, torçut, estret o esplatuishat / plat, tordu, étroit ou étalé. La roana, ce racloir de sabotier, lisse le sabot pour l’affiner, le rendre beau, pour qu’il plaise aux dames les plus exigeantes. Et, enfin, la touche finale :

dab quina patiencia e qui amor lo Marius polirà lo deguens com lo dehòra…Dab quin plaser, l’obratge acabat, qu’esbaucharà sus los devant dus rams dab lo brost, junts per lo gran cap, la soa merca. avec quelle patience et quel amour Marius polira l’intérieur comme l’extérieur… Avec plaisir, l’œuvre accomplie, il gravera deux rameaux feuillus joints par la base, sa marque de fabrique.

Entre deux métiers, une histoire

L’autre point très sympathique de ce livre est de présenter, entre deux métiers, des contes, des récits :  Las esclopetas de la “Maria-Chòn-Chòn” est une bien jolie histoire qui illustre la présentation du métier de sabotier.

Marché des bestiaux dans le Landes et les vieux méties
Marché des bestiaux dans le Landes

La hera de la Matamena : “Ací  que’s panavan las hemnas e las agulhadas” / La foire de la Madeleine : “là où on volait les femmes et les aiguillons” ou Lo mercat deu vetèths a Vilanava (de Marsan) / Le marché aux veaux de Villeneuve (de Marsan) sont une occasion de (re)vivre l’ambiance des marchés.

E de tastar, tastar… tastar enqüèra l’animaut, cercant un travèrs o un defaut ; ací que pleitejan, aquiu que s’engulan,  mei loenh que’s goteishen la vesta… Quin demenat d’òmis en blosa negra e de perpaus non agradius. E l’un de virar lo cuu, har hisa de partir… de tornar, virolejar a l’entorn… A ! la shaliva ne’us hè pas dòl. Et de tâter, tâter… tâter encore l’animal, cherchant à découvrir un défaut ou quelques travers ; ici, ils discutent, là, ils s’insultent, plus loin ils se secouent le col de la veste… Quel mélange de blouses noires et de propos grossiers ! Et l’un de tourner le dos, en faisant mine de partir… de revenir, de tourner à nouveau autour de la bête… Ah ! La salive ne leur fait point défaut.

Et de terminer le récit par cette phrase : Anatz véner un vetèth au mercat de Vilanava : veiratz quin cinemà ! / Allez donc vendre un veau au marché de Villeneuve et vous verrez quel cinéma !

Les métiers perdus dans le futur

Au cours du temps, il est bien naturel que des métiers se perdent. Les placeurs de quilles, les rémouleurs ou les poinçonneurs ne sont plus utiles. Aujourd’hui la Think Tech Institut Sapiens a identifié des métiers menacés d’extinction, comme manutentionnaires, secrétaires de direction, employés de comptabilité ou caissiers. Et plus globalement, les observateurs internationaux attendent une perte d’au moins 50% des métiers d’aujourd’hui ! Une vraie accélération.

Pilote de drone
Pilote de drone

Pas de quoi saper le moral toutefois, car de nouveaux métiers apparaissent aussi, comme pilote de drône ou détective de données. D’ailleurs, depuis 30 ans, d’après DARES, Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques,  si les effectifs des métiers agricoles ont été divisé par deux et ceux des métiers industriels ont diminué de 25%, les effectifs ont fortement augmentés dans la santé et l’action sociale, ou dans les services aux particuliers. Le tout fait apparaître un solde positif.

Alors, dans ce tourbillon annoncé, comme Lo Ramonet de la Vit, gardons trace de nos métiers…

Références

Mestièrs fotuts e fotuts mestièrs, tome 1, Lo Ramonet deu Pè de la Vit, Editions Per Noste, 1994
Comment ont évolué les métiers en France depuis 30 ans, Dares analyses, janvier 2017
Le top 5 des métiers en voie de disparition, Institut Sapiens, août 2018
21 métiers du futur, Cognizant, novembre 2017




Gascons de renom : Jean Laborde l’aventurier

Le Gersois Jean Laborde a un destin à faire rêver nos jeunes têtes ! Aventurier sans peur et sans reproche, presque mousquetaire du roi, il sera le conseiller de la reine de Madagascar ! Fait suite à l’article 1 sur Joseph du Chesne chimiste et médecin.

Une enfance tranquillòta pour Jean Laborde

Jean Laborde

Jean Laborde est né à Auch le 16 octobre 1805. Son père est d’abord forgeron, puis bourrelier et charron. Jean va à l’école des Pénitents Blancs, puis, à 14 ans, travaille comme apprenti avec son père. Ce travail ne l’intéresse pas particulièrement mais va lui permettre de développer une belle musculature. Le soir, Jean écoute les histoires de son oncle né aux Antilles et rêve de grands espaces.

En 1823, Jean est affecté au deuxième régiment de dragons. L’occasion de voir du pays ? Que nani ! Il se retrouve en garnison à Toulouse. Mais il s’y donne, apprend et termine maréchal des logis. De retour à la maison, Jean explique à ses parents qu’il veut partir. Son père lui donne une petite somme d’argent et sa bénédiction.

Jean Laborde chasse le rêve et les trésors

La Compagnie de Indes à Pondichéry

Quels beaux voiliers à Bordeaux ! L’un part pour l’Inde. Très bien, c’est exotique. Arrivé à Bombay, le jeune aventurier se fait camelot car, prévoyant, il avait apporté quelques foulards et autres pacotilles. Ses talents de prestidigitateur, développés en garnison, vont l’aider à vendre et ses affaires prospèrent. Il monte une forge et un atelier de mécanique à Pondichéry. Pourtant Jean est déçu. Forgeron ici ou à Auch, est-ce si différent ? Ce n’est pas l’aventure dont il a rêvé.

Heureusement, il fréquente des marins qui savent raconter des histoires féériques. L’un, M. Savoie, capitaine au long cours – sans ressource – lui confie : Je suis le seul à connaître cet endroit. Dans le canal du Mozambique, près d’une île perdue on peut voir par mer calme une épave qui contient des trésors… Jean Laborde a les yeux qui pétillent ; il vend tout, affrète le brick Saint-Roch et part.

Jean Laborde et ses amis arrivent à Madagascar

Sept mois de recherches. C’est le fiasco. Ils rentrent en Inde, croisent au sud-est de Madagascar. La tempête les surprend. Le bateau s’échoue sur un rocher du côté de l’embouchure du fleuve Matitanana. Les hommes réussissent à s’en sortir. Ils marchent une centaine de kilomètres dans la forêt moite et sauvage, avant d’arriver chez un riche propriétaire d’une usine de sucre, Napoléon de Lastelle (1802 – 1856). Son bagout de Gascon, son adresse de prestidigitateur, ses capacités physiques vont convaincre l’industriel de prendre le bonhomme à son service.

La Reine Ranavalona I et Jean Laborde
La Reine Ranavalona I

Madagascar est alors dirigée par une reine forte, Ranavalona I (1788 – 1861). Celle-ci a des relations difficiles avec les Anglais et elle se prépare à un échange musclé. Elle charge un Français de construire des armes dont des canons. Il n’y réussit pas, alors elle en charge Lastelle.

Le château construit par Jean Laborde pour la Reine

Cette mission, Lastelle va la confier à Jean Laborde car il a déjà testé l’ingéniosité et la technicité de l’homme. Pour amadouer la reine, il marie, en 1832, Jean Laborde à une métisse Émilie Roux.

Jean Laborde devient un industriel

Un haut-fourneau de Jean Laborde à Mantasoa
Un haut-fourneau de Mantasoa

Notre gascon construit l’usine, sort les premiers fusils en s’inspirant de manuels des plus modernes. La reine, satisfaite, charge Jean Laborde de s’occuper de l’éducation de son fils Rakotondradama. Notre homme a des ailes. Il développe un nouveau site doté d’une mine de fer, à côté d’une forêt, Mantasoa, avec 2000 hommes fournis par la reine.

Avec des hauts fourneaux, des machines hydrauliques, il produit des canons, de la pâte à papier, des peintures, du ciment, de la chaux. Il apprend aux Malgaches à faire de la faïence, du verre. Il importe des bœufs pour labourer, des vignes, des arbres fruitiers. Bref, il révolutionne la production et l’économie.

Proche de la reine, son amant diront certains, il est l’étranger le plus adulé de l’île.

Rien ne va plus

En 1845, la reine, lasse des trafics des négriers, condamne un Britannique et chasse tous les Blancs de son royaume. Français et Britanniques s’unissent alors contre la reine mais sont défaits dans le sang. Jean Laborde, un des rares Blancs encore acceptés sur l’île, n’arrive plus à commercer avec l’extérieur. L’escalade est en route et la reine impose un régime de terreur. Le 17 juin 1856, Napoléon de Lastelle est empoisonné.

Conseillé par Laborde, Rakotondradama demande l’aide militaire de la France. Mais la France est déjà empêtrée dans la guerre de Crimée. En 1857, Jean Laborde et quelques autres conspirés sont contraints à l’exil. Il est ruiné.

Monsieur le Consul de France

Le Roi Ramadama II et Jean Laborde
Le Roi Radama II

Quatre ans plus tard, le 18 août 1861, la reine meurt et son fils prend le pouvoir sous le nom de Radama II. Les ateliers ont été dévastés et Jean Laborde, pourtant rappelé par le nouveau roi, ne reprend pas ses activités. Mais, on n’arrête pas un aventurier !

Jean Laborde, Consul de France et son épouse
Jean Laborde, Consul de France et son épouse

À 57 ans, Jean Laborde est nommé Consul de France à Madagascar par Napoléon III. Il fait établir la première carte topographique du nord de l’île au 1:200 000, aide son ami Joseph Lambert (1824 – 1873) à installer la Compagnie française de Madagascar. Le faste ne durera qu’un an car le roi, alcoolique et trop sous la coupe des Français, est étranglé le 12 mai 1863 avec une écharpe.

Jean Laborde, qui restera consul de France, cherche l’amitié de la nouvelle reine, Ranavalona II, mais celle-ci penche pour l’Angleterre.

La mort d’un Gascon ?

Le mausolée de Jean Laborde à Mantasoa

Le 27 décembre 1878, Jean Laborde, malade, décède à Tananarive. Il a 73 ans. La reine ordonne des funérailles nationales. Une foule immense l’accompagne à Mantasoa dans un mausolée qu’il s’était lui-même fait bâtir.

Ses biens passent au gouvernement malgache, comme c’est la coutume. La France demande l’héritage pour les neveux de Laborde. Prétexte qui lui permet d’envahir Madagascar. Remarquons que les descendants malgaches de Jean Laborde sont exclus de toute discussion, sans même une attention !

Le paquebot Jean Laborde
Le paquebot Jean Laborde

En 1930, la Compagnie des messageries maritimes, souhaitant donner le nom de Jean Laborde à un de ses paquebots, envoie un homme à Auch récupérer des informations sur l’illustre consul. Et, dans cette Gascogne oublieuse, personne ne connait un Jean Laborde…

Aujourd’hui, la maison de Jean Laborde à Andohalo, qui fut le premier consulat de France à Madagascar, appartient toujours à l’État français.

Références

Les mystères du Gers, Patrick Caujolle, 2013




2019 Année internationale des langues autochtones

Parce que les langues ont un rôle majeur en termes d’identité, de diversité culturelle, d’intégration sociale, de communication, d’éducation et de développement, l’Assemblée Générale des Nations Unies (AGNU) a adopté une résolution (Réf A / RES / 71/178) sur les droits des peuples autochtones. Elle a proclamé l’année 2019 comme l’Année internationale des langues autochtones.

L’Escòla Gaston Febus, engagée dans la promotion de la langue et de la culture gasconne, ne peut qu’être ravie de cet intérêt mondial. Et, une fois n’est pas coutume, les textes de référence présentés dans cet article proviennent d’instances internationales. Quelle est la valeur à leurs yeux d’une langue autochtone ou régionale ?

Une année majeure pour les langues

L’AGNU travaille depuis plus de deux ans sur les conséquences de la disparition des langues autochtones et les pertes qui vont avec. Dans la résolution du 17 décembre 2018, l’AGNU exprime le besoin de reaffirming the importance of the International Year of Indigenous Languages to draw attention to the critical loss of indigenous languages and the urgent need to preserve, revitalize and promote indigenous languages, including as an educational medium, and to take further urgent steps to that end at the national and international levels. [réaffirmer l’importance de l’Année Internationale des Langues Autochtones pour attirer l’attention sur la perte critique des langues autochtones et l’urgente nécessité de les préserver, les revitaliser et les promouvoir par divers moyens dont l’éducation, et de prendre des mesures urgentes à cette fin au niveau national et international.]

L’AGNU invite d’ailleurs l’Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture , autrement dit l’UNESCO, à jouer le rôle de leader pour cette année et à mettre en place un comité de pilotage.

Pourquoi les langues sont importantes ?

Extrait du site de l’UNESCO :
À travers les langues, les gens participent non seulement à leur histoire, leurs traditions, leur mémoire, leurs modes de pensée, leurs significations et leurs expressions uniques, mais plus important encore, ils construisent leur avenir.

Les langues sont essentielles dans les domaines de la protection des droits humains, la consolidation de la paix et du développement durable, en assurant la diversité culturelle et le dialogue interculturel. Cependant, malgré leur immense valeur, les langues du monde entier continuent de disparaître à un rythme alarmant en raison de divers facteurs. Beaucoup d’entre elles sont des langues autochtones.

Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (en vert foncé, les pays qui ont ratifié la Charte)

Dans la communauté européenne, nous connaissons la question, il y a 108 langues différentes, langues nationales et régionales. Par exemple, 557 personnes en Cornouailles (Royaume uni) parlent le cornique. 95 millions de personnes parlent l’allemand.

Heureusement pour les petits, le Conseil de l’Europe a pris en charge la protection et la promotion des langues européennes, en particulier les régionales peu utilisées. En 1992, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires a été signée par vingt-cinq États dont la France. Toutefois, notre pays ne l’a jamais ratifiée.

Les civilisations devant la diversité des langues

Il y a environ 7 000 langues dans le monde. 750 sont parlées par les 6 millions d’habitants de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Sinon le continent qui a le plus de langues est l’Afrique avec plus de 2 000 langues pour moins d’1 milliard d’habitants. A contrario, le continent le plus pauvre est l’Europe avec 225 langues pour 740 millions d’habitants.

Au-delà des chiffres, on peut surtout noter que la position des civilisations et des gouvernements est très diverse. Tout existe : vouloir unifier comme en France, faire cohabiter comme en Suisse…

La diversité des langues chinoises (source Wikipédia)

Un cas curieux est la Chine. Il y a dans ce pays dix groupes linguistiques majeurs mais, en fait, 200 langues distinctes avec souvent des prononciations tellement différentes qu’il est difficile aux Chinois d’une province donnée de comprendre ceux d’une autre province. Et les Chinois vivent depuis des millénaires avec cette variété. Mais les Chinois ont en commun leur écriture qui leur permet de lire la langue des autres provinces. Une écriture qui est basée sur des idéogrammes (représentation des concepts comme l’amour), des pictogrammes (représentation des objets comme un arbre) et des idéophonogrammes (donnant une indication phonétique). À noter le chinois mandarin est la première langue du monde avec ses 1,2 milliard d’utilisateurs, avant l’anglais.

La France, plus centralisatrice, a cherché à éradiquer ses 30 dialectes comme Henri Grégoire le promeut en 1794 dans son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française.

La mort des langues

Claude Hagège

Des langues meurent régulièrement. C’est la conséquence de la suprématie des peuples dominants, que ce soit une domination militaire, politique ou socio-économique. Et, comme pour beaucoup d’autres sujets, nous vivons une accélération. Récemment, le linguiste français Claude Hagège nous dit qu’une langue meurt tous les 15 jours.

En même temps, le linguiste québecois Jacques Leclerc nous prévient. Si une fois le processus enclenché, la mort est quasi assurée, personne ne connaît le temps de l’agonie, ni la capacité de renaissance.

Jaques Leclerc

L’hébreu, cite-t-il, a cessé d’être parlé au IIe siècle, pour renaître au XXe siècle ! L’anglais est devenu une langue très minoritaire avec la domination des vikings au VIIIe siècle. Toujours faible au XVIIe siècle, sa mort avait été annoncée par quelques experts…

Les langues et les discours

Dans un article précédent, nous avions abordé le lien étroit reconnu par les sociolinguistes entre langue et culture.

Patrick Charaudeau, ancien directeur du Centre d’Analyse du Discours (1980 – 2009), affirme que la quête d’identité serait en fait une quête de différenciation. On se découvre en cherchant les différences. Il précise : Nous avons besoin de l’autre, de l’autre dans sa différence, pour prendre conscience de notre existence. Ainsi son identité, au-delà de la maîtrise de sa langue, de son orthographe, sa grammaire, serait directement liée à la maîtrise du discours, des manières de dire qui véhiculent l’univers social de la communauté.

manifestation en Languedoc

Ainsi cette année, pour les langues autochtones, régionales, minoritaires, n’est-elle pas une année de mise en valeur de la richesse des communautés à travers la langue ? Que ferons-nous pour notre culture ?

Références

Résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies, 17 décembre 2018
Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, versions en plusieurs langues
Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Henri Grégoire, 1794
La mort des langues, L’aménagement linguistique dans le monde, Jacques Leclerc, 2018
Réflexions sur l’identité culturelle. Un préalable nécessaire à l’enseignement d’une langue, Patrick Charaudeau, 2005