Gascons de renom : Jean Laborde l’aventurier

Le Gersois Jean Laborde a un destin à faire rêver nos jeunes têtes ! Aventurier sans peur et sans reproche, presque mousquetaire du roi, il sera le conseiller de la reine de Madagascar ! Fait suite à l’article 1 sur Joseph du Chesne chimiste et médecin.

Une enfance tranquillòta pour Jean Laborde

Jean Laborde

Jean Laborde est né à Auch le 16 octobre 1805. Son père est d’abord forgeron, puis bourrelier et charron. Jean va à l’école des Pénitents Blancs, puis, à 14 ans, travaille comme apprenti avec son père. Ce travail ne l’intéresse pas particulièrement mais va lui permettre de développer une belle musculature. Le soir, Jean écoute les histoires de son oncle né aux Antilles et rêve de grands espaces.

En 1823, Jean est affecté au deuxième régiment de dragons. L’occasion de voir du pays ? Que nani ! Il se retrouve en garnison à Toulouse. Mais il s’y donne, apprend et termine maréchal des logis. De retour à la maison, Jean explique à ses parents qu’il veut partir. Son père lui donne une petite somme d’argent et sa bénédiction.

Jean Laborde chasse le rêve et les trésors

La Compagnie de Indes à Pondichéry

Quels beaux voiliers à Bordeaux ! L’un part pour l’Inde. Très bien, c’est exotique. Arrivé à Bombay, le jeune aventurier se fait camelot car, prévoyant, il avait apporté quelques foulards et autres pacotilles. Ses talents de prestidigitateur, développés en garnison, vont l’aider à vendre et ses affaires prospèrent. Il monte une forge et un atelier de mécanique à Pondichéry. Pourtant Jean est déçu. Forgeron ici ou à Auch, est-ce si différent ? Ce n’est pas l’aventure dont il a rêvé.

Heureusement, il fréquente des marins qui savent raconter des histoires féériques. L’un, M. Savoie, capitaine au long cours – sans ressource – lui confie : Je suis le seul à connaître cet endroit. Dans le canal du Mozambique, près d’une île perdue on peut voir par mer calme une épave qui contient des trésors… Jean Laborde a les yeux qui pétillent ; il vend tout, affrète le brick Saint-Roch et part.

Jean Laborde et ses amis arrivent à Madagascar

Sept mois de recherches. C’est le fiasco. Ils rentrent en Inde, croisent au sud-est de Madagascar. La tempête les surprend. Le bateau s’échoue sur un rocher du côté de l’embouchure du fleuve Matitanana. Les hommes réussissent à s’en sortir. Ils marchent une centaine de kilomètres dans la forêt moite et sauvage, avant d’arriver chez un riche propriétaire d’une usine de sucre, Napoléon de Lastelle (1802 – 1856). Son bagout de Gascon, son adresse de prestidigitateur, ses capacités physiques vont convaincre l’industriel de prendre le bonhomme à son service.

La Reine Ranavalona I et Jean Laborde
La Reine Ranavalona I

Madagascar est alors dirigée par une reine forte, Ranavalona I (1788 – 1861). Celle-ci a des relations difficiles avec les Anglais et elle se prépare à un échange musclé. Elle charge un Français de construire des armes dont des canons. Il n’y réussit pas, alors elle en charge Lastelle.

Le château construit par Jean Laborde pour la Reine

Cette mission, Lastelle va la confier à Jean Laborde car il a déjà testé l’ingéniosité et la technicité de l’homme. Pour amadouer la reine, il marie, en 1832, Jean Laborde à une métisse Émilie Roux.

Jean Laborde devient un industriel

Un haut-fourneau de Jean Laborde à Mantasoa
Un haut-fourneau de Mantasoa

Notre gascon construit l’usine, sort les premiers fusils en s’inspirant de manuels des plus modernes. La reine, satisfaite, charge Jean Laborde de s’occuper de l’éducation de son fils Rakotondradama. Notre homme a des ailes. Il développe un nouveau site doté d’une mine de fer, à côté d’une forêt, Mantasoa, avec 2000 hommes fournis par la reine.

Avec des hauts fourneaux, des machines hydrauliques, il produit des canons, de la pâte à papier, des peintures, du ciment, de la chaux. Il apprend aux Malgaches à faire de la faïence, du verre. Il importe des bœufs pour labourer, des vignes, des arbres fruitiers. Bref, il révolutionne la production et l’économie.

Proche de la reine, son amant diront certains, il est l’étranger le plus adulé de l’île.

Rien ne va plus

En 1845, la reine, lasse des trafics des négriers, condamne un Britannique et chasse tous les Blancs de son royaume. Français et Britanniques s’unissent alors contre la reine mais sont défaits dans le sang. Jean Laborde, un des rares Blancs encore acceptés sur l’île, n’arrive plus à commercer avec l’extérieur. L’escalade est en route et la reine impose un régime de terreur. Le 17 juin 1856, Napoléon de Lastelle est empoisonné.

Conseillé par Laborde, Rakotondradama demande l’aide militaire de la France. Mais la France est déjà empêtrée dans la guerre de Crimée. En 1857, Jean Laborde et quelques autres conspirés sont contraints à l’exil. Il est ruiné.

Monsieur le Consul de France

Le Roi Ramadama II et Jean Laborde
Le Roi Radama II

Quatre ans plus tard, le 18 août 1861, la reine meurt et son fils prend le pouvoir sous le nom de Radama II. Les ateliers ont été dévastés et Jean Laborde, pourtant rappelé par le nouveau roi, ne reprend pas ses activités. Mais, on n’arrête pas un aventurier !

Jean Laborde, Consul de France et son épouse
Jean Laborde, Consul de France et son épouse

À 57 ans, Jean Laborde est nommé Consul de France à Madagascar par Napoléon III. Il fait établir la première carte topographique du nord de l’île au 1:200 000, aide son ami Joseph Lambert (1824 – 1873) à installer la Compagnie française de Madagascar. Le faste ne durera qu’un an car le roi, alcoolique et trop sous la coupe des Français, est étranglé le 12 mai 1863 avec une écharpe.

Jean Laborde, qui restera consul de France, cherche l’amitié de la nouvelle reine, Ranavalona II, mais celle-ci penche pour l’Angleterre.

La mort d’un Gascon ?

Le mausolée de Jean Laborde à Mantasoa

Le 27 décembre 1878, Jean Laborde, malade, décède à Tananarive. Il a 73 ans. La reine ordonne des funérailles nationales. Une foule immense l’accompagne à Mantasoa dans un mausolée qu’il s’était lui-même fait bâtir.

Ses biens passent au gouvernement malgache, comme c’est la coutume. La France demande l’héritage pour les neveux de Laborde. Prétexte qui lui permet d’envahir Madagascar. Remarquons que les descendants malgaches de Jean Laborde sont exclus de toute discussion, sans même une attention !

Le paquebot Jean Laborde
Le paquebot Jean Laborde

En 1930, la Compagnie des messageries maritimes, souhaitant donner le nom de Jean Laborde à un de ses paquebots, envoie un homme à Auch récupérer des informations sur l’illustre consul. Et, dans cette Gascogne oublieuse, personne ne connait un Jean Laborde…

Aujourd’hui, la maison de Jean Laborde à Andohalo, qui fut le premier consulat de France à Madagascar, appartient toujours à l’État français.

Références

Les mystères du Gers, Patrick Caujolle, 2013




2019 Année internationale des langues autochtones

Parce que les langues ont un rôle majeur en termes d’identité, de diversité culturelle, d’intégration sociale, de communication, d’éducation et de développement, l’Assemblée Générale des Nations Unies (AGNU) a adopté une résolution (Réf A / RES / 71/178) sur les droits des peuples autochtones. Elle a proclamé l’année 2019 comme l’Année internationale des langues autochtones.

L’Escòla Gaston Febus, engagée dans la promotion de la langue et de la culture gasconne, ne peut qu’être ravie de cet intérêt mondial. Et, une fois n’est pas coutume, les textes de référence présentés dans cet article proviennent d’instances internationales. Quelle est la valeur à leurs yeux d’une langue autochtone ou régionale ?

Une année majeure pour les langues

L’AGNU travaille depuis plus de deux ans sur les conséquences de la disparition des langues autochtones et les pertes qui vont avec. Dans la résolution du 17 décembre 2018, l’AGNU exprime le besoin de reaffirming the importance of the International Year of Indigenous Languages to draw attention to the critical loss of indigenous languages and the urgent need to preserve, revitalize and promote indigenous languages, including as an educational medium, and to take further urgent steps to that end at the national and international levels. [réaffirmer l’importance de l’Année Internationale des Langues Autochtones pour attirer l’attention sur la perte critique des langues autochtones et l’urgente nécessité de les préserver, les revitaliser et les promouvoir par divers moyens dont l’éducation, et de prendre des mesures urgentes à cette fin au niveau national et international.]

L’AGNU invite d’ailleurs l’Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture , autrement dit l’UNESCO, à jouer le rôle de leader pour cette année et à mettre en place un comité de pilotage.

Pourquoi les langues sont importantes ?

Extrait du site de l’UNESCO :
À travers les langues, les gens participent non seulement à leur histoire, leurs traditions, leur mémoire, leurs modes de pensée, leurs significations et leurs expressions uniques, mais plus important encore, ils construisent leur avenir.

Les langues sont essentielles dans les domaines de la protection des droits humains, la consolidation de la paix et du développement durable, en assurant la diversité culturelle et le dialogue interculturel. Cependant, malgré leur immense valeur, les langues du monde entier continuent de disparaître à un rythme alarmant en raison de divers facteurs. Beaucoup d’entre elles sont des langues autochtones.

Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (en vert foncé, les pays qui ont ratifié la Charte)

Dans la communauté européenne, nous connaissons la question, il y a 108 langues différentes, langues nationales et régionales. Par exemple, 557 personnes en Cornouailles (Royaume uni) parlent le cornique. 95 millions de personnes parlent l’allemand.

Heureusement pour les petits, le Conseil de l’Europe a pris en charge la protection et la promotion des langues européennes, en particulier les régionales peu utilisées. En 1992, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires a été signée par vingt-cinq États dont la France. Toutefois, notre pays ne l’a jamais ratifiée.

Les civilisations devant la diversité des langues

Il y a environ 7 000 langues dans le monde. 750 sont parlées par les 6 millions d’habitants de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Sinon le continent qui a le plus de langues est l’Afrique avec plus de 2 000 langues pour moins d’1 milliard d’habitants. A contrario, le continent le plus pauvre est l’Europe avec 225 langues pour 740 millions d’habitants.

Au-delà des chiffres, on peut surtout noter que la position des civilisations et des gouvernements est très diverse. Tout existe : vouloir unifier comme en France, faire cohabiter comme en Suisse…

La diversité des langues chinoises (source Wikipédia)

Un cas curieux est la Chine. Il y a dans ce pays dix groupes linguistiques majeurs mais, en fait, 200 langues distinctes avec souvent des prononciations tellement différentes qu’il est difficile aux Chinois d’une province donnée de comprendre ceux d’une autre province. Et les Chinois vivent depuis des millénaires avec cette variété. Mais les Chinois ont en commun leur écriture qui leur permet de lire la langue des autres provinces. Une écriture qui est basée sur des idéogrammes (représentation des concepts comme l’amour), des pictogrammes (représentation des objets comme un arbre) et des idéophonogrammes (donnant une indication phonétique). À noter le chinois mandarin est la première langue du monde avec ses 1,2 milliard d’utilisateurs, avant l’anglais.

La France, plus centralisatrice, a cherché à éradiquer ses 30 dialectes comme Henri Grégoire le promeut en 1794 dans son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française.

La mort des langues

Claude Hagège

Des langues meurent régulièrement. C’est la conséquence de la suprématie des peuples dominants, que ce soit une domination militaire, politique ou socio-économique. Et, comme pour beaucoup d’autres sujets, nous vivons une accélération. Récemment, le linguiste français Claude Hagège nous dit qu’une langue meurt tous les 15 jours.

En même temps, le linguiste québecois Jacques Leclerc nous prévient. Si une fois le processus enclenché, la mort est quasi assurée, personne ne connaît le temps de l’agonie, ni la capacité de renaissance.

Jaques Leclerc

L’hébreu, cite-t-il, a cessé d’être parlé au IIe siècle, pour renaître au XXe siècle ! L’anglais est devenu une langue très minoritaire avec la domination des vikings au VIIIe siècle. Toujours faible au XVIIe siècle, sa mort avait été annoncée par quelques experts…

Les langues et les discours

Dans un article précédent, nous avions abordé le lien étroit reconnu par les sociolinguistes entre langue et culture.

Patrick Charaudeau, ancien directeur du Centre d’Analyse du Discours (1980 – 2009), affirme que la quête d’identité serait en fait une quête de différenciation. On se découvre en cherchant les différences. Il précise : Nous avons besoin de l’autre, de l’autre dans sa différence, pour prendre conscience de notre existence. Ainsi son identité, au-delà de la maîtrise de sa langue, de son orthographe, sa grammaire, serait directement liée à la maîtrise du discours, des manières de dire qui véhiculent l’univers social de la communauté.

manifestation en Languedoc

Ainsi cette année, pour les langues autochtones, régionales, minoritaires, n’est-elle pas une année de mise en valeur de la richesse des communautés à travers la langue ? Que ferons-nous pour notre culture ?

Références

Résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies, 17 décembre 2018
Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, versions en plusieurs langues
Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Henri Grégoire, 1794
La mort des langues, L’aménagement linguistique dans le monde, Jacques Leclerc, 2018
Réflexions sur l’identité culturelle. Un préalable nécessaire à l’enseignement d’une langue, Patrick Charaudeau, 2005




La course landaise, tradition gasconne

La tauromachie ou l’art d’affronter les taureaux est un sport qui prend différentes formes dans les pays du sud de l’Europe. Si la corrida est la plus connue, la course landaise peut être considérée comme un sport traditionnel gascon des plus savoureux. Aux dires des amateurs, tout le monde s’y amuse : la vache, le torero, le public. Cette course, issue d’une longue tradition, mérite le détour. Pour un aperçu, ne ratez pas la vidéo finale avec l’extraordinaire Nicolas Vergonzeanne.

La course landaise et les trois autres

La course landaise et la corrida espagnole
La corrida espagnole

La corrida, espagnole, est un jeu d’affrontement du taureau comprenant plusieurs phases dont des passes de grande technicité où le taureau est attiré par une muleta (cape) ; elle se termine par la mise à mort du taureau par le matador, mort foudroyante de rapidité. La tourada, portugaise, privilégie un affrontement à pied ou à cheval sans mise à mort. La course camarguaise consiste à attraper des attributs en général fixés sur le front ou les cornes d’un biòu (boeuf en provençal).

La course landaise, elle, se caractérise par un affrontement de l’homme et d’une vache de combat, exprimé par des figures de deux types différents. Elle fait appel à des sportifs de haut niveau, los escartaires e los sautaires (les écarteurs et les sauteurs). C’est un sport officiel exigeant, spectaculaire et festif.

Le taureau symbole de virilité

Le mythe de Mithra terrassant le taureau et la course landaise
Le mythe de Mithra terrassant le taureau

Si on remonte l’histoire, le culte du taureau célèbre la force et la fécondité. Par exemple,  Mithra, dieu indo-iranien, donne naissance au monde en répandant le sang d’un taureau lors d’un sacrifice pendant lequel un scorpion pince les testicules du dit taureau.

Les hommes, et plus particulièrement les soldats des armées romaines vouent un culte au taureau. Se mesurer à un  taureau, vaincre un taureau rentrera vite dans l’imaginaire masculin comme un jeu de démonstration virile.

Chez nous, dès le Moyen-Âge, les Gascons aiment les jeux taurins, comme en atteste un document des archives de Bayonne, daté de 1289. À l’époque, on lâche des taureaux, des bœufs, des vaches destinés à l’abattoir dans les rues étroites de nos villes et les bouchers les font courir. Les jeunes courent devant ou affrontent les cornes. Ces jeux seront condamnés à la fois par l’Église et par les autorités civiles à cause des nombreux accidents, parfois mortels. Pourtant, ils continueront…

Sous l’influence de l’Espagne, les courses landaises prendront une tournure plus brillante, avec musique et habits de lumière. Puis elles deviennent, à partir du milieu du XIXe siècle, un sport officiel avec des règles strictes, un classement (un peu comme pour les tennismen) et des héros.

La course landaise commence

La course commence par la marche cazérienne (en l’honneur de Cazères-sur-l’Adour), fête oblige ! Et cette marche un peu provocante et enlevée est bien dans l’esprit gascon :

A tu Mazzantini, aquera qu’ei la toa,
Se ne l’escartas pas, seràs un pelheràs1.
A tu Mazzantini, que’t la cau escartar
Totun se vòs pojar en haut de l’escalòt.
À toi Mazzantini, celle-là c’est la tienne,
Si tu ne l’écartes pas, tu seras un moins que rien.
À toi Mazzantini, il faut que tu l’écartes
Si tu veux monter tout en haut de l’escalot2.

1seràs un pelheràs o seràs un gran feniant, les deux versions existent
2escalòt (petite échelle) : classement officiel des joueurs

Lo sautaire

Auguste Camentron (1882 – 1964), dit Mazzantini, fut un escartaire célèbre du début du 20e siècle, et un sautaire comme il aimait s’appeler, puis il devint président de la Mutuelle des toreros landais de 1926 à 1939.
Il y eut même un Mazzantini 2: Gaston Destouroune qui réintroduisit le saut périlleux dans la course landaise.

C’est la course landaise !

L’escartaire

En 1932, le libraire-éditeur G. Cazaux raconte, dans ses notes de voyage, une foule en partie couverte de bérets, le jury dans l’amphithéâtre, les cuivres qui jouent un air de parade. Puis arrive la cuadrilla, tous de blancs vêtus. Les figures commencent…

(…) L’instant est émouvant, les deux adversaires promptement se mesurent, exaltent leur ardeur, car dans cinq secondes la chose est réglée : l’homme est sauf ou gravement blessé. Ils se fixent, ils sont prêts : l’animal fonce tête en avant sur l’écarteur, qui, d’un souple coup de rein, se dégage en frôlant la corne. Et les bravos retentissent par milliers dans l’arène.

(…) Un sauteur vient faire diversion parmi l’escouade des écarteurs. Il court sur la bête quand elle fonce sur lui, et d’un bond passe au-dessus d’elle, les pieds joints glissés entre les cornes.

Une belle course, c’est une vache, un escartaire, un sautaire et un còrdaire. Des “écuries” rassemblent ces acteurs. La vache doit être combative et certains ganaderos / éleveurs ont une réputation qui dépasse la Gascogne. Les acteurs humains, eux, rivalisent de technicité. Découvrons quelques grands noms de ces gladiateurs modernes.

Joseph Barrère le ganadero

Élevage dans les Landes et course landaise
Élevage dans les Landes

Joseph Barrère (1864 – 1933) s’occupe très jeune d’un troupeau, puis en acquiert un. Il sait élever les vaches, les achète en Espagne, et fournit pour les courses des bêtes terribles et redoutées comme Manola, Capitana, Passiega ou Caracola qui tua plusieurs écarteurs.

Les parents de Joseph Barrère étaient employés de M. Druillet, propriétaire du château de Buros et grand amateur de courses. En 1911, le châtelain meurt et lègue tout à Joseph Barrère. Une vraie fortune.

La grande guerre sera pourtant un moment difficile, le ganadero est obligé de vendre son troupeau à l’abattoir pour une bouchée de pain. Après la guerre, il remonte un troupeau et redeviendra un ganadero prestigieux. Albert Capin écrit pour lui un poème qui débute par :

Qui n’es rappelle pas dou bet tems d’aouan guerre,
Et dou famus troupet dou nouste gran Barrère ?
Qué podeum ésta fiers, pramoun a, et soulet,
Qu’a heyt counéche louy noste cher Gaouarret.
Qui ne’s rapèra pas deu bèth temps d’avant guèrra,
E deu famós tropeth deu noste gran Barrèra ?
Que podem estar fièrs, pr’amor a eth solet,
Qu’a hèit conéisher loi nòste chèr Gavaret.

Qui ne se rappelle du bon temps d’avant-guerre,
Et du fameux troupeau de notre grand Barrère ?
Nous pouvons être fiers, car lui seul il a fait
Connaître aux alentours notre cher Gabarret.

Ramuntcho le prince des écarteurs

Christian Vis dit Ramuntcho et la course landaise
Christian Vis dit Ramuntcho

Gitan d’origine, Christian Vis nait en Gironde en 1943. En voyage permanent, il n’ira pas à l’école et commence vers 12 ans divers travaux : docker à Bayonne, chiffonnier… Antonio, le père, avait appris le travail d’écarteur en Camargue et le transmettra à ses deux fils. A 14 ans, Christian fait ses premiers écarts sur la plage d’Arcachon et il continuera avec un talent grandissant jusqu’en 1992. Surnommé Ramuntcho, il remporte victoire sur victoire, titre sur titre et sera même deux fois champion de France. Il fait son dernier écart avec panache à 70 ans à Dax (2013), puis meurt en 2017.

Nicolas Vergonzeanne, la makina

Nicolas Vergonzeanne et la course landaise
Nicolas Vergonzeanne

Avec des figures hallucinantes, la joie du jeu, Nicolas Vergonzeanne est un phénomène. Rien ne parait impossible quand on le voit sauter. Il débute en 1995 comme sautaire, engrange tout de suite points sur points, montant tout en haut de l’escalòt. Tout de suite, il rafle  des prix, dont champion de France des jeunes dès sa première année, et champion de France quatre ans après ! Et il le restera pendant six ans, du jamais vu. Son palmarès est immense, voire unique. Ce sautaire hors du commun vient de faire ses adieux à l’arène à 36 ans en 2013.

Si vous voulez avoir une idée de ce sport magnifique, regardez cet extrait du film “Comme un envol” de Grégori Martin avec quelques sauts spectaculaires de Nicolas Vergonzeanne.

Références

La course landaise
Comme un envol de Grégori Martin (vidéo complete), description de la course landaise par Michel Agruna (ganadero)
Joseph Barrère, blog de torosencasteljaloux
Ramuntcho, blog de torosencasteljaloux
La course landaise a une histoire, Patrice Larrosa, 2018
Voyage dans les Landes et sur le littoral de Gascogne, G. Cazaux, 1932, p. 169 – 171
Nicolas Vergonzeanne, toujours plus haut




Arantxa, aux portes de l’histoire

Certains écrivains prennent le risque d’écrire en gascon, en sachant que le nombre de lecteurs potentiels est faible. Quelle flamme motive ces écrivains ? À quoi ressemble la littérature gasconne actuelle ? Nous vous proposons d’explorer quelques romans des dernières décennies. Aujourd’hui, Arantxa d’Eric Gonzalès.

Arantxa, l’histoire

Arantxa d'Eric Gonzalès Plantons le cadre du roman. Nous sommes en 1986. Un jeune étudiant, Alan, licencié en occitan, apprend par un copain l’existence de documents écrits dans la langue d’oc à Vitoria-Gasteiz, au pays basque espagnol. Une occasion pour l’étudiant de s’offrir une année de quasi-vacances au frais d’Erasmus ! Un coup de fil au professeur de l’Université et le coup est monté.

N’ayant aucune envie de s’intéresser au vieux papier, il se trouve une colocation, et il part à la découverte de la question basque. Durant toute l’année scolaire, Alan approfondira le sujet. Et, au détour d’un escalier d’université, Alan rencontre une jeune fille dont il tombe profondément amoureux, Arantxa. Une jeune fille très engagée dans la lutte basque.

Du folklorisme à l’actualité

Un premier point à remarquer dans Arantxa est le thème même choisi par l’auteur. Car c’est probablement la marque du nouveau roman gascon. En effet, fin XIXe siècle, le mouvement du Félibrige a été essentiellement tourné vers la collecte et la transmission de la culture et de la langue. Les écrivains d’alors ont impulsé une renaissance romantique et naturaliste de la littérature en langue d’oc, que ce soit Frédéric Mistral en Provence, Miquèu de Camelat en Gascogne et bien d’autres.

Par cette préoccupation folkloriste, la campagne, dernier lieu de culture régionale, est à l’honneur. On va y puiser la connaissance de la langue, des idiomes, les coutumes, la mémoire du peuple, de son histoire, de ses contes. Et on écrit avec lyrisme, émotion, pour les personnes de la campagne. Les personnages sont souvent aussi des gens de la campagne.

Eric Gonzalès Arantxa
Eric Gonzalès

Arantxa rompt avec cette littérature et nous projette dans la grande tradition du roman moderne européen, du roman “sur” l’amour comme le précise le critique littéraire Pierre Lepape. Tout d’abord, l’auteur, Eric Gonzalès, un écrivain pour qui l’écriture en gascon est une évidence, situe son roman, non pas en Gascogne, mais de l’autre côté de la frontière, chez ses voisins, dans le pays basque espagnol. Pays et langue qu’il connait bien. Les personnages sont principalement des étudiants, la majorité des événements se passent en ville. L’amour des deux protagonistes est indissociable du contexte social, en l’occurrence de ce que l’on appelle les années de plomb du pays basque.

Arantxa, l’impossible libération

Tout en douceur, le roman Arantxa nous propose des contrastes. L’engagement politique d’Arantxa, par exemple, est entremêlée avec son histoire personnelle, celle, tragique, de son père et de son opposition au franquisme, sa condition sociale difficile qui tranche avec celle d’Alan, dont la vie et celle de sa famille sont plus tranquilles, plus aisées.

Arantxa et le problème basqueLe livre mêle aussi la limpidité de l’histoire d’amour et la confusion du contexte social : les comportements des groupes politiques qui vont du compromis avec le gouvernement en place jusqu’à la lutte armée, la quasi indifférence des colocataires d’Alan, l’activisme des membres de l’ETA dont les motivations sont très différentes et personnelles. Les tensions, les désirs, les jalousies sont des moteurs puissants et terribles dans le groupe de la jeune Arantxa.

En face, Alan voit, constate, ne juge pas. Au début, les amoureux évoluent dans ce contexte social et presque sans se préoccuper de son influence sur leur histoire. Puis ils essaieront d’échapper à cette société menaçante, et ils n’y parviendront pas. Arantxa raconte l’histoire d’une impossible libération. Et, en même temps, le roman exalte la puissance de l’amour qui sera finalement salvateur. Deux faces d’une même histoire qui coule avec la légèreté de la jeunesse.

Toujours au bord

L’auteur conduit sa narration de façon chronologique et limpide. L’écriture est sobre, vive, la langue est fluide. Cependant, ce qui frappe le plus, c’est la position même du personnage principal, Alan, qui reste au bord…

Arantxa et l'ETAAlan, poursuivant pourtant des études d’occitan, n’aura pratiquement pas la curiosité du vieux manuscrit, objet officiel de son étude. Il dit d’entrée qu’il ne vient pas pour cela et en restera sur cette position au bord de ses études.

Alan souhaite comprendre la question basque et s’y intéresse. Il lit les journaux de tous bords, pose des questions. Pourtant il dit lui-même peu progresser dans cette compréhension. Trop complexe ? Trop fermée ? Trop liée à l’histoire de l’Espagne et du franquisme pour la comprendre “hors sol” ? En tous les cas Alan restera, de son aveu, au bord de la question.

Enfin, Alan s’investit dans son amour pour Arantxa. Mais, celle-ci, échaudée par une précédente histoire de confiance mal placée, ne se livrera pas et le laissera au bord de leur histoire. Une position que va assumer Alan et peut-être même magnifier.

Un sujet d’actualité ?

Quand Arantxa a été écrit, c’était un sujet d’actualité. L’est-il encore ? Oui, assurément, si l’on en croit le succès remporté en 2016, par Patria, le roman sur fond de conflit basque écrit  par l’Espagnol Fernando Aramburu.

 

Peut-être même, le recul favorise le regard. Alors, n’est-ce pas l’occasion de revenir sur Arantxa, roman publié en gascon en  1999 et réédité en 2014 ?

En voici la très belle première phrase du roman Arantxa :
Que coneishoi a Arantxa per escunce*, com se la vita e m’avè volut balhar ua mustra de la soa futilitat : per escunce.

*per escunce = per escàs, par hasard. (précisé dans le lexique en fin d’ouvrage)

Références

Arantxa, Eric Gonzalès, 228 p, 9€
Tornat sus Arantxa, Jornalet

 




Gascogne, quel est ton climat ?

Quel sera le climat demain, avec le réchauffement climatique ? Une grande question aujourd’hui. Et, au fait, quel climat existait hier chez nous, en Gascogne ? Nos anciens nous le disent.

Le climat aux siècles précédents

Si l’on écoute nos grands-parents ou nos arrières-grands-parents, ils nous parlent de leurs jeux d’enfant sur la mare glacée. Un phénomène devenu bien exceptionnel de nos jours. Le froid était-il coutumier de nos hivers ? François Marsan a publié un ouvrage, Météorologie ancienne du midi-pyrénéen,  dans lequel on a surtout noté les événements exceptionnels.

1618. – Les 21 et 22 octobre, à Grézian (Vallée d’Aure), sur la lune nobelle fit long temps inconstant comme on n’en vit jamais tant de pluye que neige, à cause du grand vent qu’il faisait et torbilhon de la neige, estoit impossible de marcher dehors ; à peyne pouvoit-on accomoder les bestailhs. (Extrait du Livre de raison de Dominique Mascaron, fermier du Roi, Ex Nostris)

Pourtant l’année suivante, il n’y a pas eu ni pluie ni neige du tout à Grézian. En lisant ces témoignages, on peut quand même avoir une idée du climat en Gascogne. En effet, se dégagent, malgré la diversité des années, des saisons plutôt marquées, alternant le froid de l’hiver, les pluies du printemps et les étés très chauds.

Un climat tempéré et violent

Ce qu’on peut noter aussi ce sont les dégâts des intempéries. Orages, vents, neiges emportent des maisons, des récoltes, des personnes.

1777 – 1778. – Pendant l’hiver, il tomba d’immenses quantités de neige dans les vallées du Lavedan et surtout dans celles de Barèges et d’Azun.
En Barèges, nombre de maisons et plus de cinquante granges furent écrasées avec le bétail qu’elles renfermaient.
En Azun, quelques maisons et un nombre considérable de granges furent écrasées; une dizaine de personnes et beaucoup de bétail périrent sous les ruines (Annales du Lavedan, par Jean Bourdette, t. IV, page 155).

La tradition orale d’une époque sans neige

La grande force d’un peuple est de transmettre de génération en génération le souvenir des faits. Ainsi, deux personnages mythiques, Milharis et Mulat Barbe, nous racontent l’arrivée de la première neige dans nos contrées.

Le mythe de Milharis

Milharis, éleveur de mille vaches dans la montagne d’Arizes, du côté du Pic du Midi de Bigorre, avait mila ans manca un dia / mille ans moins un jour. Un jour, une substance froide et blanche tombe du ciel. Milharis connait la prophétie, il mourra le premier jour de neige et, avec lui, les temps anciens. Il fait venir ses deux fils, leur demande de choisir une vache du troupeau et de la suivre. Elle les mènera à un endroit où, avec leur descendance, ils feront fortune. La vache s’arrête dans des marécages de sources chaudes. Ce sera Bagnères de Bigorre. La vache, changée en pierre, trône encore (parait-il) sur les hauteurs de la région…

La Croix de Béliou et le mythe de Milharis ?

Avant sa mort et le départ de sa famille, Milharis a demandé au plus vigoureux de ses fils de ramasser de la neige pour en faire une boule et la jeter en haut de la montagne. Milharis souhaite être enterré là où tombera la boule de neige. Le jeune homme, pas très orienté ou n’ayant pas bien compris, jette la boule de neige vers la vallée. Cette erreur amènera la neige et le froid vers la plaine. Et Milharis mourra dans les hauteurs, le manteau de neige pour linceul. Sa tombe est marquée de la croix de Béliou. Sur l’une des faces on distingue la tête d’un personnage probablement d’une divinité indigène antérieure au christianisme, sur l’autre, a été gravé, visiblement plus tard, le Christ sur sa croix.

Le mythe de Mulat Barbe

Tempête de neige - climat en Gascogne

Un autre mythe, proche, nous est parvenu, celui de Mulat Barbe. L’homme a labouré la montagne de Camplong et cultivé les céréales sur le plateau situé au pied du cirque d’Estaubé. A la première neige, le vieux patriarche, aveugle, annonce la fin du temps des anciens dieux et l’avènement du Dieu unique : Crestiantat arregne / Que le christianisme règne. Il se suicide ou demande à ses fils de mettre fin à ses jours (les deux versions existent). Il serait enterré sur place, près de Gèdre, dans un lieu où l’herbe ne pousse pas. Après sa mort, ses fils descendirent dans la vallée pour apprendre aux hommes l’art de cultiver le blé.

Si ce deuxième mythe paraît trop chrétien pour être très ancien, le premier, transmis de bouche à oreille de Gascon depuis 3 000 ans, a peut-être un fondement de vérité. Nous parle-t-il d’un temps sans neige ?

Un climat tropical ?

Òrri de Tredòs - Alt 1955m - alignement en couloir (75m)- Restes d'habitat sous un climat tropical (1)
Òrri de Tredòs – Alt 1955m – alignement en couloir (75m) – Revue du Comminges

Les archéologues ont fouillé nos montagnes. Après la glaciation de Würm, il y a 10 000 ans, le climat se réchauffe. Vers 6500 avant JC, les glaciers installés dans les Pyrénées laissent place à des lacs de montagne.

Entre – 7000 et – 1000, il fait bien chaud sur terre. Donc au néolithique et pendant l’âge de bronze, la vie tempérée en altitude est plus adaptée à l’homme que la vie tropicale dans les plaines. En altitude, pas d’enneigement, permettant aux bêtes de pacager toute l’année, des estanhs et des pluies assurent les besoins en eau et permettent de cultiver. Pas besoin de se déplacer!

Cabana de Marimanha - Alt 2010 m - gravure en faux relief elliptique - Restes d'habitat sous un climat tropical (1)
Cabana de Marimanha – Alt 2010 m – gravure en faux relief elliptique – Revue du Comminges

Alors nos ancêtres s’installent à plus de 1500 m et même plus de 2000 m. Les traces de leur habitat sont bien nettes et vous pouvez en voir dans plusieurs régions dont une trentaine sur le plateau de Beret – Baqueira – Baciver – Marimanha.

C’est à partir de -1000 que le refroidissement de la terre fera descendre nos aïeux en-dessous de 1300m et que s’installera l’estiu / l’été, le retour aux bien nommées estivas / estives. Nos savants confirment donc le mythe de la première neige.

Quant au futur climat, nous vous laissons les prophéties.

Références

Météorologie ancienne du Midi-Pyrénéen, Bulletin de la Société Ramond 1906–1907, François Marsan
Mythologie bigourdane et procès mythologique, Les recueils de littérature orale en pays d’oc, Xavier Ravier, 2004, p 39–58
Revue de Comminges 2015, Les hautes terres protohistoriques des Pyrénées aranaises, Isaure Gratacos, p 269–348




Gascons de renom : Joseph du Chesne, chimiste et médecin

En cette nouvelle année, l’Escòla Gaston Febus propose d’ouvrir une nouvelle série : Gascons de renom. Une occasion de découvrir ou revisiter nos célèbres ancêtres. Le premier épisode est consacré à l’immense Joseph du Chesne qui restera une référence pour tous les chimistes.

Joseph du Chesne

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Joseph du Chesne, du beau nom de sieur de la Violette, nait à Lectoure en 1546. Son père, Jacques, est chirurgien. Le jeune Joseph fait ses études à Bordeaux. Il y côtoie un autre Gersois, Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas (1544 – 1590). À 20 ans, il entreprend des études de médecine à Montpellier sous l’enseignement de grands professeurs comme Rondelet.

Mais la chasse aux Huguenots est ouverte et le jeune Joseph quitte la région.

Un Gascon brillant exilé auprès des meilleurs de son époque

Paracelse, un des maîtres de Joseph de Chesne
Paracelse, un des maîtres à penser de Joseph du Chesne

Cet exil sera une aubaine pour notre Joseph du Chesne car il rejoint l’Allemagne où il rencontre les plus grands. L’étudiant apprend avec le scientifique allemand Jakob Schegk qui aura une grande influence sur son élève, le Danois Petrus Severinus qui l’initie aux thèses du grand médecin innovateur suisse Paracelse (1493 – 1541). Il fréquente le libraire éclairé Arnold Birckmann, etc.

En 1575, à 29 ans, il passe son doctorat à Bâle. Il épouse alors une riche héritière française, Anne Trye. Sa femme le convainc de se convertir au calvinisme et ils s’installent à Genève.

Dans sa belle carrière, du Chesne écrira de nombreux livres de chimie et de médecine. Et il aura de vives querelles avec des scientifiques traditionnels !

La querelle avec Jacques Aubert lance Joseph du Chesne

Le médecin français Jacques Aubert écrit un livre sur les métaux et les médicaments d’origine chimique. Il y fustige les adeptes de Paracelse  en pointant du doigt ses théories sur les forces surnaturelles. Du Chesne répond dans un court traité en latin, montrant un esprit ouvert et averti. Il écarte les aspects ésotériques de Paracelse pour ne développer que la pharmacopée. L’ouvrage est traduit en anglais et en français, réédité. Bref, notre Gascon s’impose comme tête de proue des modernistes.

Toutefois, jusqu’à sa mort en 1609, à 63 ans, le médecin chimiste devra constamment défendre sa position.

Le grand miroir du monde

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En 1587, Joseph du Chesne publie un poème en alexandrin, alliant philosophie et chimie, Le grand miroir du monde. Dédié à Henri, roi de Navarre, faisant hommage à la Gascogne, il cite même quelques vers en gascon (Plan hé bau més, que babilla ta plan… / Plan hèr vau mes que babilhar tanplan…). Ce sera une référence pour tous les chimistes du XVIIe siècle. On y reconnait dans sa construction La sepmaine ou Création du monde de son camarade huguenot et gersois Guillaume du Bartas.

Le long ouvrage est découpé en dix livres, le premier parle de Dieu, autheur & createur du monde, avec ces premiers vers:
Ie chante l’Eternel, Pere de l’univers
Ie descri la nature et ses effects diuers
(NB : Ie= Je)

Les principes élémentaires de la chimie

Chacun des livres suivants parle d’un thème précis. Le livre V aborde les principes élémentaires de la chimie. Les anciens parlaient de quatre éléments. Du Chesne précise dans sa préface : Ie monstre [=Je montre] que l’Air n’est autre chose qu’une exhalaison d’Eau, & que la Terre contient le Feu; que les quatre qualites se treuuent dans ces deux elements. […] Ie monstre aussi quels sont les trois principes Elementaires, scauoir le Sel, le Souphre & le Mercure. Son mode opératoire pour extraire ces trois principes à partir de l’Eau ou de la Terre deviendra un classique pour les chimistes qui suivront.

Les plus intéressantes de ses trouvailles concernent la compréhension du Sel (on dirait aujourd’hui des sels) comme premier principe moteur de la nature. Par exemple, c’est le sel issu de l’urine ou du fumier (nitre, salpêtre) qui fertilise la terre – notons que nos engrais actuels contiennent toujours des sels. Notre savant montre comment séparer le métal et semi-minéral des sels par des méthodes de sympathie & antipathie, comment utiliser des sels en médecine, dans quels lieux (bains) où on peut les trouver en Europe (livre VI)…

Le Sel

Parlons du Marc, cendreux, qui demeure au vaisseau :
Vous en tirez un Sel par le moyen de l’Eau
C’est le Sec agissant, qui mesme est si caustique
Qu’il brusle comme Feu la chair, quand on l’applique
Au bras du Catharreux. L’autre qui ne dissout
C’est le Sec patient, qui n’est que terre au goust.
(extrait Livre V, p 172)

Un diététicien et un hygiéniste avant l’heure

Joseph du Chesne – Du pourtraict de la santé – Table des matières (1606)

Notre médecin gascon considère que les maladies sont engendrées par des semences comme des végétaux, ce que reprendra plus tard la théorie microbienne. Certains ont d’ailleurs vu en lui un précurseur de Pasteur. Comme le montre la table des matières ci-dessus, son ouvrage, Diaeteticon Polyhistoricum (en français Le pourtraict de la santé) écrit en 1606 et dédié à Henri de Bourbon est un traité d’hygiène pour vivre sainement et longtemps. Sa vision lie harmonie universelle et pratique alchimique au service de la guérison des malades, un équilibre que l’on retravaille de nos jours… C’est un ouvrage dans un français lisible aujourd’hui et nous invitons nos lecteurs à le découvrir en VO.

Ses conseils, alors révolutionnaires, de se laver les dents, le visage et de se moucher ne surprennent plus l’homme du XXIe siècle. Essentiel, le bien manger est source de santé et de longévité. Joseph du Chesne développe minutieusement les pratiques alimentaires de la Gascogne. Il les considère parmi les meilleures, au vu de la santé des Gascons. J’escris particulierement ce traicté pour servir à ma patrie, annonce Du Chesne. Les descriptions qui suivent (3ème partie de l’ouvrage) sont surtout des pratiques gasconnes. C’est probablement une des sources les plus complètes et les plus anciennes pour connaître las nostas costumas de minjar.

Joseph du Chesne, conseiller et médecin d’Henri IV

Henri IV prend Joseph du Chesne comme conseiller et médecin

En 1584, notre chimiste médecin deviendra conseiller et médecin ordinaire du futur roi Henri IV. Cela ne l’empêchera pas d’être encore et toujours en querelle avec la Faculté de médecine qui ne reconnait pas les propriétés du Sel. Il écrira un énorme traité très détaillé, immédiatement censuré par la Faculté.

Dès 1587, Joseph du Chesne sera élu au Conseil des Deux-Cents, assemblée législative de Genève. Il accomplira plusieurs missions diplomatiques et deviendra ami avec l’ambassadeur de France en Suisse, Nicolas Brûlart de Sillery.

Puis, en 1607, un ouvrage de pharmacopée résumera les apprentissages de toute sa vie, La pharmacopée des dogmatiques réformés, avec un catalogue des médicaments rangés en 31 familles (vins, sirops, pilules, vomitoires…) et des 9 méthodes de préparation (distillation, macération…).

Il meurt deux ans après, en 1609.

Références

Le grand miroir du monde, Joseph du Chesne, 1587
Diaeteticon polyhistroricum, Josephi Quercetani (Joseph du Chesne), 1625
Le pourtraict de la santé, Joseph du Chesne, 1627
La pharmacopée des dogmatiques réformés, Joseph du Chesne, 1630
Revue d’histoire de la pharmacie, Joseph du Chesne, Dr P. Lordez, 1947, p. 154-158.
Camence n°14, Un médecin géographe, Violaine Giacomotto-Charra, décembre 2012
La tradition médicale en Gascogne, Reclams, 1989




Trois vœux pour la nouvelle année

Belle Gascogne, brave Gasconha, trois vœux en cette nouvelle année 2019 pour toi et pour tous les Gascons  : prospérité économique, mémoire culturelle et union de tous dans l’action.

Le monde change

Voeux 2019 - Marché sud-ouestAprès quelques années d’absence, voilà que l’an dernier je suis revenue en Gascogne. J’ai voulu voir tout de suite comment le pays avait évolué. Je me suis promenée dans divers endroits déjà connus ou non. J’ai retrouvé l’accueil souriant et chaleureux des Gascons, leur sens du récit, du conte, de la discussion, le verbe sonore, enflammé, truculent. Et le poulet qu’on allait tuer pour me recevoir, les œufs et les tomates que l’on me donnait en partant. Et aussi ce sens de la famille, ce sens du village et du quartier. ..

Vœux 2019 - Zone commercialeBien sûr des choses ont changé. Sur les marchés, des néo-producteurs qui parlent avec un accent d’ailleurs, vendent des légumes de toutes les couleurs. Les boutiques des centres-villes et les magasins locaux ont laissé la place à de grands centres commerciaux où on vend, à bas prix, les mêmes produits venant du monde entier — peu de produits gascons.

Et la culture dans tout ça ?

Alors j’ai cherché des traces de notre patrimoine culturel. Hors de la Gascogne, à la question “Où se trouve la Gascogne ?”, quelques-uns ont su me dire que ce devait être dans le sud-ouest de la France. Bien. Une ville de Gascogne ? Euh… En revanche, d’Artagnan et ses mousquetaires sont définitivement gascons ! Déjà ça de gagné !

En Gascogne même, les personnes que j’ai interrogées ont rarement pu me donner le nom de cinq Gascons célèbres ou d’une bataille, me raconter un conte gascon ou me proposer une recette d’un gâteau local. Quant à ceux qui connaissent la langue depuis leur enfance ou l’ont apprise, ils m’ont surtout expliqué avec véhémence pourquoi telle graphie était la seule acceptable. Heureusement, des Anciens ont encore une belle connaissance de la langue et de sa culture. Parfois, ils étaient un peu moqueurs et m’ont avoué, le sourire aux lèvres, que ces jeunes avaient un drôle d’accent avec une voix trop haut perchée. Car, oui, le gascon comme l’espagnol utilise un spectre vocal plus grave que le français, difficile à saisir par ceux qui ont toujours parlé français.

Toutefois, la grosse majorité des interviewés se sentent gascons.

Trois vœux pour la Gascogne et les Gascons

Mes trois vœux pour la Gascogne et les Gascons : prospérité, mémoire et union.

Prospérité économique

Les Gascons doivent pouvoir vivre sur leur sol s’ils le souhaitent, entretenir leurs campagnes et leurs villes. La Gascogne a des atouts, et peut avoir un bel avenir dans la nouvelle économie. L’évolution des marchés et surtout du travail, la virtualisation, le travail à distance sont des chances à saisir. Gascogne, peuple et élus, montrez-vous combatifs, c’est une de vos qualités naturelles.

Mémoire culturelle

Un amnésique ne connait pas son identité ! Pour que les Gascons puissent se reconnaître gascons, ne faut-il pas qu’ils aient une culture commune ? Donc ce vœu d’introduire dans nos enseignements, la connaissance de notre histoire et de notre patrimoine culturel et linguistique. Est-ce que cela ne doit pas concerner toutes les tranches d’âge, de la maternelle jusqu’à l’université ? Et même au-delà ! L’expérience de plusieurs pays d’Europe démontre que c’est possible en quelques décennies.

Union dans l’action

L’union fait la force. Comment la faible Gascogne peut-elle se dresser, se faire reconnaître et respecter si les Gascons ne s’unissent pas pour elle ? En 2019, au diable les pelejadas gasconas, les batailles de clocher. Unissons-nous pour notre culture plurielle ! Pour cela, les Communautés de Communes, les Pays peuvent être des cadres administratifs et politiques efficaces. Et, s’il le faut, dépassons les frontières linguistiques.

Le Gersois Fernand Sarran (1873-1928), membre actif de l’Escòla Gaston Febus, était un des plus grands défenseurs de la culture gasconne. Il écrivait en 1925

tourna trouba l’amno dous biélhs, e ne hè astant bau dise lou bouridé que hera leua la pasto nauo, e bau pas aco lou cop ? tornar trobar l’amna deus vielhs, en ne hè astant vau díser lo borider que herà levar la pasta nava e vau pas aquò lo còp ?

Retrouver l’âme des anciens et en faire, comment dire, le levain qui fera lever la pâte nouvelle, cela n’en vaut-il pas le coup ?…

Découvrons donc ensemble le levain qui va faire lever la pâte nouvelle !

Anne-Pierre Darrées (administratrice du site)




Le bien manger gascon, une longue tradition

Fêtes de fin d’année, moments de hartèra et de bien manger. Comment échapper à l’art de la table gasconne ? L’occasion aussi de se souvenir des pratiques alimentaires ancestrales et des écrivains qui ont su en parler avec talent. Jean-Claude Ulian et Jean-Claude Pertuzé présentent des textes littéraires, des conseils alimentaires du XVIe siècle et des recettes dans leur excellent livre, Gascons à table, qui reçut le prix Prosper Estieu 2006.

Bien manger gascon ? Deux Gersois s’y intéressent de près

Jean-Claude Ulian, écrivain et conférencier auscitain, est un grand promoteur de la culture gasconne. Il publie dans les années 1970 un journal La voix des cadets, ainsi que plusieurs livres comme Sorcières et sabbats de Gascogne (1997), Sur les pas de Bladé (2008), Jean de l’Ail (2013)…

Son complice Jean-Claude Pertuzé, Lectourois, outre son activité d’illustrateur (La Dépêche, Métal hurlant….) réalise plusieurs BD autour de sa région : Contes de Gascogne de Bladé (1977), Les chants de Pyrène (1981 – 84), Voyage au centre des Pyrénées (2014)…

Manger, c’est sérieux pour un Gascon

Les auteurs de Gascons à table proposent des récits humoristiques autour de plats, écrits par l’écrivain landais Jean Rameau (1858 – 1942), le poète et romancier de langue française et gasconne Emmanuel Delbousquet (1874 – 1909)…

Joseph du Chesne Manger
Joseph du Chesne (1546-1609)

Et, pour remonter au XVIe siècle, ils nous proposent une synthèse des pratiques alimentaires décrites avec soin par le médecin lectourois Joseph du Chesne (1546-1609), médecin ordinaire du roi Henri IV. J’escris particulierement ce traicté pour servir à ma patrie, annonce Du Chesne. C’est probablement une des sources les plus complètes et les plus anciennes pour connaître las nostas costumas de minjar. Si l’on ne devait retenir de ces anciens temps que quelques éléments typiques et de qualité, ce pourrait être le pain de millet, l’ail, le cochon de lait, l’oie grasse et les figues. Si le premier est tombé en désuétude, garderons-nous les autres ?

Le pain, base de l’alimentation

Scaliger - manger
Scaliger (1540- 1609)

Base de l’alimentation, le pain est réputé dans nos régions. Selon l’érudit agenais Joseph Juste Scaliger (1540 – 1609) A Bourdeaux, on mange de bon pain de froment. Les Gascons font bien le pain. Sortez de Bourdeaux vers le Béarn, tout le pain est de millet. (extrait de Scaligerana, 1695, p.65).

Manger du pain oui, mais du pain de millet

Joseph du Chesne nous apprend qu’il y a trois sortes de pain de millet en fonction de la cuisson, lo milhas, la mica e lo brasaire. La pâte est toujours de la farine de millet, débarrassée du son, mise dans de l’eau salée qu’on laisse lever. Cette pâte cuite au four s’appelle le milhas, c’est le pain quotidien des paysans au goût doux et nutritif. Les micas, elles, sont des petites boules de la même pâte mais bouillies dans l’eau, elles constituent le petit déjeuner des enfants. Le brazaire est toujours cette pâte de millet mise sous forme de carré d’un pied de côté, épais de deux travers de doigt que l’on enveloppe de feuilles de choux avant de la cuire dans la braise du feu.

Manger des armotes
Armotas (à la farine de maïs aujourd’hui)

Enfin les Gascons utilisent aussi la farine de millet, détrempée dans l’eau et cuite jusqu’à une consistance de bouillie. Assaisonnée de sel, elle s’appelle armotas (gascon) ou armotes (français). Selon la saison, on peut les manger en ajoutant à la préparation des greishets de pòrc. Et, bonne nouvelle, on consomme toujours las armotas en Gascogne même si nous avons remplacé la farine de millet par celle de maïs. Le nom d’armotas devient cruishada (cruchade) dans les Landes ou milhas en Languedoc.

Manger de l’ail

S’il faut se méfier des concombres et des fraises, Joseph du Chesne conseille de manger de l’ail : Les aulx ont une mesme proprieté, c’est en outre la theriaque des vilageois en Gascongne contre les pestes et le mauvais air : les enfans qui en usent ne sont jamais sujects aux corruptions et vermines. Il n’y a que la senteur qui est du tout fascheuse et insupportable : estans cuits en la braise ou en l’eau ils perdent beaucoup de leur acrimonie. C’est ainsi qu’on les sert les jours maigres le matin au commencement de table en Gascongne. L’usage en rend les hommes plus forts et vigoreux.

Le Journal of the Science of Food and Agriculture publia en 2012 une synthèse de 26 études sur les effets positifs de l’ail. Antibiotique, antimicrobien, hypotensif, hypolipémiant (abaisse le taux de cholestérol), anticancéreux (cancers du système digestif). La cause est entendue. Continuons à manger de l’ail !

Manger de l'ail rose
Ail rose

Recèpta: Torrin entà sopar

Un cabòç d’alh (10 a 12 asclas)
Ua culherada-sopa de grèisha d’auca
Ua culherada-sopa de haria
Un l d’aiga
Un ueu
Quauquas gotas de vinagre
Sau, péber
Quauques tròc de pan sec

Oie et porc sont les valeurs sûres

Dessin de G. Doré tiré de Voyage aux Pyrénées de H. Taine (1860) -Manger l'oie
Dessin de G. Doré tiré de Voyage aux Pyrénées de H. Taine (1860)

Joan Giraud d’Astròs (1594 – 1648) nous avait déjà renseigné dans Lou trimfe de la lengouo gascouo, le paysan gascon mange oie et cochon de lait : Qu’a lou saladè plen d’aucats / Ou que-y a un ou dus pourcats (Qu’a lo saladèr plen d’aucas / O que i a un o dus porcats. Il a le saloir plein d’oies / ou un ou deux porcelets).

Joseph du Chesne précise que les oies se soulent de grains dans les aires où on bat le grain tout à descouvert le long de l’esté. C’est ou elles s’engraissent, de sorte qu’elles ont deux doigts de graisse. On les fend par la moitié et les sale-on. On s’en sert estant freschement salees aux meilleures tables, et les faict mesme rostir par quartiers : mais l’ordinaire est de les manger bouillies avec la moustarde: c’est une viande qui dure tout l’an, voire on les garde salées plusieurs années tant qu’elles rancissent.

Aujourd’hui, quelques éleveurs ont retrouvé cette façon d’engraisser les oies comme, en Estremadura (Espagne), Edouardo Sousa qui produit des oies grasses en les laissant librement manger des glands et des lupins qu’elles trouvent dans les dehesas (pâturages en sous-bois).

Les fruits abondent

Caravaggio – nature morte (1603 env.)

C’est encore Joan Giraud d’Astros qui nous régale d’énumérations de variétés de fruits savoureux que l’on peut manger en Gascogne, avec parfois leurs noms locaux, dans son poème sur l’autouno gascouo (l‘autona gascoa / l’automne gascon). Il parle de citrous, miougranos, higuos, poumos, peros, merouns / citrons, miugranas, higas, pomas, peras, merons /citrons, grenades, figues, pommes, poires, melons.

Aquo’s tout Pero Gourmandino,
Pero d’Ouignon ou Grapautino,
Pero d’Entoquo, Pero Sartéou,
Noir-Sucre, Baréso, Ratéou,
Oranjo, Guilhasso, Coudouigno,
Boun-chrestian que nou cau bergouigno
De la bouta daouant un Rey,
Car nado nou li hé la ley
Pouétoubino, Pero de Roumo,
E Bergamoto …
Aquò’s tot Pera Gormandina,
Pera d’Onhon o Grapautina,
Pera d’Entòca, pera Sartèu
Noir-Sucre, Baresa, Ratèu
Òranja, Guilhassa, Coduinha,
Bon-crestian que non cau vergonha
De la botar davant un Rei
Car nada non li hè la lei
Puetovina, Pera de Roma
E Bergamòta …

Joseph du Chesne lui aussi, rappelle l’excellence des melons de Gascogne, des raisins, des grenades, et des très célèbres poires d’Auch appelées Bons chrestians ou Bons-Chrétiens (variété de poires Williams).

Et surtout… les figues!

Manger des figuesDu Chesne met un accent particulier sur les figues blanches, noires, vertes, pourprées, rougeâtres, pasles et entremeslées de diverses couleurs. Des figues qui sont tellement en abondance qu’on en engraisse les pourceaux.

D’ailleurs Isidore Salles (1821-1900) nous rappelle l’abondance et l’importance du figuier en Gascogne (strophe 1 et 6 du poème Lou higué / Lo higuèr / Le figuier) :

Dou bielh tems penude à la tite,
En Gosse, à le porte, en entran,
Toute maysou, grane ou petite,
A soun higué, petit ou gran.

Hounte à l’homi de qui’s pot dise :
« Chens pitat dou pay naurigué,
Au loc de bene la camise,
Qu’a dechat bène lou higué ! »
Deu vielh temps penuda a la tita,
En Gòssa, a la pòrta, en entrant,
Tota maison, grana o petita,
A son higuèr, petit o gran.

Honta a l’òmi de qui’s pòt díser :
« Shens pitat deu pair nauriquèr,
Au lòc de véner la camisa,
Qu’a deishat véner lo higuèr ! »
Suspendue à la mamelle du passé,
En Gosse, à la porte, en entrant,
Toute maison, grande ou petite,
A son figuier petit ou grand.

Honte à l’homme dont on peut dire :
« Sans pitié du père nourricier,
Au lieu de vendre sa chemise,
Il a laissé vendre son figuier ! »

Note

L’image en tête de l’article est une reproduction du “Repas de noce” ou “Noce paysanne” (1568) de Pieter Brueghel l’Ancien, peintre flamand, qui représente un repas réunissant des paysans dans une salle bondée. Le symbole de la communion, du partage.

Références

Diaeteticon polyhistroricum, Josephi Quercetani (Joseph du Chesne), 1625
Le pourtraict de la santé, Joseph du Chesne, 1627
Gascons à table, Jean-Claude Ulian et Jean-Claude Pertuzé, 2006.
Espagne : une exploitation éthique produit du foie gras sans gavage des oies, Sandrine Morel, Le Monde – 28 décembre 2013
Lou trimfe de la lengouo gascouo, J G d’Astros,
Voyage aux Pyrénées (3e édition),  H. Taine (1828-1893) – à voir aussi pour les remarquables illustrations de Gustave Doré

 




Nadau qu’ei neishut – contes et proverbes

A força de cantar Nadau, Nadau arriba. À force de chanter Noël, Noël arrive, disent malicieusement les Marmandais. En cette veille de Noël, découvrons quelques contes et proverbes du centre de la Gascogne.

Bon Nadau brave monde!

Nadau - Quand Noël tombe un mardi  Pain et vin de toutes parts
Quand Noël tombe un mardi  Pain et vin de toutes parts

Quan Nadau es en diluns
Tota vielha hè mau mus 

Quan Nadau es un dimars
Pan e vin per totas parts

Nadau lo dijaus
Tots seràn malauts

E quina escadença ! Et, quelle chance, le jour de Noël de 2018 tombe un bon jour !

Quan Nadau es en dilus
Toute vieilhe hé mau mus
Quand Noël tombe un lundi
Toute vieille fait mauvaise figure.
Quan Nadau es un dimars
Pan et bin per toutes parz
Quand Noël tombe un mardi
Pain et vin de toutes parts
Nadau le ditjaus
Touts seran malaus
Noël le jeudi
Tous seront malades

Los contes de Nadau

Los Luquets - Nadau
Los Luquets, conte de Nadau

Aimant les récits et les contes, les Anciens nous ont laissé de nombreux textes pour amuser nos veillées. Des récits chrétiens, des récits fantastiques, des contes trufandèrs dont les protagonistes sont souvent des curés… Aussi, l’Escòla Gaston Febus et sa maison d’édition Reclams proposent un dossier spécial Noël dans la revue de décembre 2018 dans lequel vous trouverez quelques contes de Noël de l’Astarac, et une vieille et charmante chanson de Lectoure, collectée par Léonce Couture Aneit qu’es nechut. Aneit, Nadau qu’ei neishut Chut, chut, ne réveillez pas l’enfant qui dort…

Un de ces contes savoureux, Los luquets, est proposé gratuitement par Reclams en graphie classique. Pour ceux qui préfèrent la graphie originale, la voici.

Los arreproèrs de Nadau

On ne serait pas Gascon si on n’avait pas quelques proverbes sur Noël.

Des proverbes facétieux
Qui drom le jour de Nadau
Touto l’annado hè atau
Qui dròm lo jorn de Nadau
Tota l’annada hè atau
Qui dort le jour de Noël
Toute l’année fait pareil
Des proverbes sur la météo 
Se a Nadau recercos l’oumbré
A Pascos cercaras le courné

Se a Nadau i a mouscailhous
A Pascos i aura glaçous

Si Nadau s’assourélhe,
Pasques qu’atourélhe
Se a Nadau recercas l’ombrèr
A Pascas cercaràs lo cornèr

Se a Nadau i a moscalhons
A Pascas i aurà glaçons

Si Nadau s’assorelha
Pascas qu’atorrelha
Si à Noël tu recherches l’ombre
A Pâques tu chercheras le coin du feu

Si à Noël il y a des moucherons
A Pâques il y aura des glaçons

Si Noël ensoleille
Pâques met devant le feu
Et des proverbes utiles dans les campagnes 

Travaux des champs au Moyen-Âge Nadau
Travaux des champs au Moyen-Âge

  • Quan Nadau es en escur, troja magra bota cuu / quan es au clar troja magra bota gola. Quand à Noël il fait sombre, une truie maigre met des jambons / quand il fait clair elle met de la gorge.
  • Se Nadau es a l’escurada, gita lo milh capvath la prada, s’es a la lutz gita-lo capvath lo putz. Si Noël est sombre, sème ton maïs dans le pré, s’il fait lumineux jette-le dans le puits.
  • Quan Nadau i deguens la claretat / Ven lo bueu entà crompar blat. Quand Noël est dans la clarté / Vend le bœuf pour acheter du blé.
  • Bruma de Nadau cent escuts vau e la d’après austant e mes. Brume de Noël vaut cent écus et celle d’après autant et plus.
  • Nadau sense lua / De cent auelhas ne’n demòra pas ua. Noël sans lune / De cent brebis il n’en reste pas une.

Enfin rappelons-nous Nadau e San joan partajan l’an. Noël et St Jean partagent l’année. Donc les jours vont s’allonger…

Entà Santa Luça*
los jorns creishen d’un saut de puça.
Entà Nadau
d’un saut de brau.
Entau prumèr de l’an
d’un saut de hasan
.
* 13 de deceme
Pour Sainte Luce*
les jours augmentent d’un saut de puce.
A Noël
d’un saut de veau.
Pour le premier de l’an
d’un saut de coq.
* 13 décembre

Réferences

Nos proverbes gascons, deuxième série, Honoré Dambielle, 1924
Reproèrs sus lo temps que hè, Arts et Tradicions populaires de Marmande




La veille de Noël en Gascogne

En Gascogne, la veille de Noël est riche de ses traditions païennes et chrétiennes, avec ses superstitions, ses quêtes des enfants, sa veillée, sa messe de minuit et son réveillon.

Les croyances autour de la veille de Noël

Le loup-garou de Noël
Lo ramponòt o lop-garon

Les superstitions allaient bon train dans les temps anciens. Et la période de fin décembre s’y prête particulièrement : le solstice d’hiver, le retour à la lumière, Noël chrétien… Bref, le 24 décembre, dans les campagnes gasconnes, il s’en passait des choses !

Cette nuit-là, se libéraient les esprits. Des créatures infernales traversaient les champs, des fées descendaient par la cheminée… On nettoyait les étables et on donnait le soir une bonne ration de foin aux bœufs, car savez-vous que ces bêtes se parlaient cette nuit-là ? Et gare à l’inconscient qui cherchait à écouter, on en connait qui sont morts sur le champ !

En partant à la messe de minuit, on laissait quelques victuailles et la lampe à pétrole allumée pour que les âmes du purgatoire, qui avaient alors droit de sortie, puissent revenir chez elles l’espace de la messe. A Nadau cadun a l’ostau! A Noël chacun chez soi !

Las halhas de Nadau

La tòrela de Capbreton à Noël
La tòrela de Capbreton (YouTube)

Puisque la veille de Noël les êtres malfaisants comme los lops garons, se déchainaient, dans la partie occidentale de la Gascogne, on allumait un feu dans chaque maison. Ces milliers de feux répondaient aux étoiles du ciel. Faisant avec son flambeau le tour de la maison, on protégeait ainsi les récoltes, la fumée éloignant les mauvais esprits, voire les ennemis. Bien sûr, cela ne fonctionnait qu’accompagné d’une formule incantatoire. Philippe Cloutet nous en propose :

Halha Nadau,
Lo pòrc a la sau,
La pola au topin,
Coratge vesin !
Halha Nadau,
La tripa au pau,
Lo gat au hum
Pum ! Pum !
Flambeau de Noël,
Le porc dans le sel,
La poule dans le pot,
Courage voisin !
Haille Noël,
Le boudin sur le pieu,
Le chat dans la fumée,
Pum ! Pum !

À Capbreton, un grand feu, le feu de la torèla est enflammé. Construit de pièces et de débris de bois entassés afin d’illuminer et de réchauffer les âmes en témoignant leur reconnaissance au Ciel.

Les quêtes de Noël

Lo pica-hòu des enfants à  Orthez (Sud-Ouest.fr 20.12.2013)

Dans certaines régions gasconnes, la veille de Noël, les enfants allaient frapper aux portes pour obtenir quelques friandises ? Cette coutume s’appelle pros en Chalosse, ahumas dans la région du gave d’Oloron, birondèu en Bigorre ou encore pica-hòu (pique-fou) du côté d’Orthez. Bien sûr, les enfants chantent (ici du côté d’Oloron) :

Ahùm, Ahumalhes,
Tripes et castagnes,
Bouharoc, coc, coc,
Poumes y esquilhots.
Ahum, ahumalhas,
Tripas e castanhas,
Boharòc, còc, còc,
Pomas i esquilhòts.
Enfumé, enfumées,
Boudin et châtaignes,
Véreux, coc, coc (peut-être gâteau ?)
pommes et noix.
(traduction du dictionnaire de Simin Palay)

Dans certaines contrées, les enfants n’allaient que dans les familles où il y avait un nouveau-né de moins d’un an. Et l’ethnologue et flokloriste Arnold Van Gennep (1873 – 1957) rapporte que des enfants à Tartas remerciaient les parents par ces paroles Que serà b’ròi, b’ròi / com un anheròt (Il sera beau, beau / comme un agneau) ou se moquaient si les parents n’avaient rien donné : Que serà lèd, lèd / Com lo carmalhèr (Il sera laid, laid / comme une crémaillère)

La bûche de Noël

Le 24, la veille de Noël, débutait la grande veillée et l’on déposait un soc (une bûche) ou un capçau dans l’âtre qui avait été choisi pour brûler doucement jusqu’au 1er de l’an. En Armagnac, on mettait la daube – du bœuf dans une sauce au vin rouge – à mijoter au coin du feu. Elle serait complétée par des saucisses grillées, puis des châtaignes grillées. Si la famille ne pouvait s’offrir un tel luxe, les voisins palliaient car tous faisaient la fête.

Ce soir-là, autour du feu, à la faveur des ombres projetées, on racontait des contes aux enfants, des histoires gentilles ou fantastiques. On chantait des nadalets jusqu’à l’heure de partir pour la messe de minuit, tout en faisant griller des châtaignes et en buvant du vin blanc. Puis, on chaussait los esclòps, on mettait un manteau bien chaud, on prenait la lanterne et on partait en chantant. En Ossau, Léopold Médan rapporte cette chanson des bergers :

Touts lous pastous
Cabbat las mountagnes
Y dap lous esclops
Qu’en hasen clic, clac, cloc,
clic, clac, cloc, clic, clac, cloc.
Qu’en hasen clic, clac, cloc !
Tots los pastors
Capvath las montanhas
I dab los esclòps
Que’n hasèn clic, clac, cloc,
clic, clac, cloc, clic, clac, cloc.
Que’n hasèn clic, clac, cloc !
Tous les bergers
Descendant les montagnes
Avec leurs sabots
Faisant clic, clac, cloc,
clic, clac, cloc, clic, clac, cloc.
Faisaient clic, clac, cloc !

Les pastorales de Noël

Noël se prépare. Aussi, neuf soirées à l’avance, les carillonneurs sonnent les cloches, las aubetas. Las pastoralas de Nadau quant à elles suivent une très vieille tradition de chants de Noël et de dialogues chantés par les personnages tels l’ange, les bergers, Joseph, Marie, les Rois Mages, sur fond sonore d’instruments traditionnels, en particulier la flûte à trois trous, le violon et la cornemuse ou « boha ».

Depuis 440, le 24 décembre, a lieu la messe de minuit. En Gascogne, on distribue un tròç de miche de maïs et d’anis au miel doré. Enfin les messes ! Car jusqu’au XIXe siècle, il y en a trois, la messe des Anges, la messe des Bergers et la messe du Verbe divin.

Le Noël des Bergers à Arcizan-Dessus
Le Noël des Bergers à Arcizan-Dessus (https://www.pyrenees-pireneus.com/)

Dans les années 1950, l’abbé Borie, curé d’Arras et d’Arcizans-Dessus, dit Lo Solèc (le Solitaire), décide de modifier la messe de minuit. En effet, si le texte est dit en latin et les chants en français, ses brebis se confessent en patois. Il décide alors de remettre à l’honneur de vieux cantiques, certains datant du XVe siècle, d’en composer des nouveaux, le tout en bigourdan. Il imagine, basé sur la messe des bergers, un rituel qui dépassera largement la petite commune. Des bergères chantent, réveillant ainsi des bergers qui sont accueillis par le curé et un agneau blanc. Et la messe commence avec les chants gascons.

De tous les cantiques, l’un en particulier conquerra toute la Gascogne :  Sonatz campanetas, tringlatz carilhons, sonatz las aubetas, cantatz angelos… (ici dans la version de la Chorale Ariélès)

Lo ressopet

L’estofat de Nadau en Gasconha

La messe est terminée ? La période de l’Avent, période de jeune, aussi. On va pouvoir faire bombance. On va pouvoir re-souper, ou ressopar. N’oublions pas que lo disnar c’est le repas de midi et lo sopar celui du soir. Et croyez qu’on ne va pas s’en priver ! Ce ressopar ou ressopet, repas qui marque la fin de la veillée de Noël, aujourd’hui le réveillon, tout le monde le fait. Et les personnes peu fortunées quémandent quelques victuailles pour pouvoir aussi le fêter. On mangera surtout de la viande.

Le gâteau, nommé bûche de Noël, est une création de fin XIXe siècle d’un pâtissier de Paris, Lyon ou Monaco (les avis sont divers). Il ne se répandra dans les régions qu’après la guerre de 1940 – 45.

Références

Tradition de Noël en Pays Basque et Gascogne, Alexandre de la Cerda, 2016
Le folklore : croyances et coutumes populaires en France, tome 1, volume 8. Tournées et chansons de quêtes, Arnold Van Gennep, . Paris, Stock, 1924.
Vieilles coutumes de Noël, Léopold Médan, IBG, lettre Janvier 2017
Lo hailla de Nadau ou hailhe de nadau : tradition de noël gasconne, Philippe Cloutet, Aquitaine on line, 1er décembre 2018
La messe des bergers d’Arcizan-Dessus, Pireneus