Los aguilhonèrs son davant l’ostau

Une ancienne tradition gersoise qui n’a pas attendu la découverte d’Halloween. Les aguilhonèrs consistent, pendant l’Avent, en des visites des maisons du voisinage par un groupe de jeunes gens. Des visites qui permettaient de collecter des victuailles dont une partie sera partagée avec toute la communauté du village. Redécouvrons cette coutume.

Les aguilhonèrs

Les aguilhonèrs sont trois à six jeunes gens dont l’un porte une lanterne et un autre, si possible, conduit un âne qui transporte les aliments collectés. Serge Fourcade, qui a pratiqué cette tradition dans les années 1920 à Labastide d’Armagnac, raconte qu’ils étaient alors plus nombreux, une bonne dizaine, et que l’âne était l’un d’entre eux vêtu d’une pelisse et chargé de porter les dons.

Los aguilhonèrs son davant l'ostau
Los aguilhonèrs que son davant l’ostau

Chacun a un bâton de marche. On peut voir dans cette troupe les rois mages, la lanterne représentant l’étoile. Les quatre samedis précédant les quatre dimanches de l’Avent, ils vont de maison en maison demandant en chantant des victuailles. On leur donne surtout des noix, des pommes, des œufs, de la farine, parfois de l’eau-de-vie. Quand ils en reçoivent, ils remercient toujours en chantant leur chanson, l’aguilhonèr, parfois accompagnée d’une danse. L’un chante les couplets et les autres reprennent la moitié de son chant ou uniquement le mot aguilhonèr. Quand ils ne reçoivent pas de présents ou qu’ils se font accuser de tapage, les jeunes gens peuvent parfois se laisser aller à proférer des insultes bien senties ou des malédictions. Faut bien s’amuser !

Le tour commence à la nuit tombée et peut durer jusqu’à une heure avancée. Il semblerait qu’ils parcourent quelques dizaines de km pour ratisser large. Il n’est pas rare qu’on leur offre une collation légère quand ils arrivent un peu tard dans une maison. Cette tournée permet aussi d’échanger un còp d’uelh avec une fille à marier. Parfois, ils tombent sur une autre troupe d’aguilhonèrs, et, là, c’est le bâton qui parle ! Car on est volontiers batalhaire en Gascogne.

Le butin collecté servira à confectionner des pains à l’anis vert qui seront bénis et distribués à la messe de minuit. Le surplus permettra aux jeunes quêteurs de faire un joli réveillon.

L’origine de l’aguilhonèr

Panoramix ramasse le gui - les aguilhonèrs
Panoramix ramasse le gui

Certains ont vu dans ce terme l’expression “au gui l’an neuf”. L’historien Émile Lefranc (1798 – 1854) dans son Histoire de France nous rappelle l’usage des Gaulois de courir dans les rues le premier jour de l’an en criant “au gui l’an neuf”. Or, le dictionnaire de Simin Palay précise que cette coutume serait arrivée en Gascogne des pays d’outre-Loire par l’Agenais. Et l’abbé Monlezun, dans son Histoire de la Gascogne, ajoute que cet usage antique s’est étendu jusque dans le pays de Lectoure en se teintant de christianisme.

Veille de Noël en Angleterre au 18ème siècle - les aguilhonèrs
Veille de Noël en Angleterre au 18ème siècle

Serge Fourcade note que la pratique serait originaire d’Angleterre et viendrait d’un ancien rite druidique. Le mot guilanneuf prononcé aussi guilaneu dans le nord est devenu chez nous guilounéou puis guilhonèr.

Selon l’Audois Henri Boudet, le mot gascon aguillouné (graphie moderne) serait proche du mot celtique initial eguiouné composé de eguiou / ague : fièvre intermittente et nay / né qui veut dire non. Donc Aguillouné exprimerait les vertus du gui, en particulier dans sa capacité à guérir la fièvre intermittente.

D’autres enfin font un rapprochement avec l’agulhada, bâton qui servait à faire avancer les bœufs dans les labours. Ce bâton est équipé d’une lame de fer pour nettoyer la charrue et, à l’autre extrémité, d’un aiguillon  pour faire avancer l’attelage.

Quoi qu’il en soit, les Gersois en ont fait une pratique large, qui se répétait plusieurs samedis, soit à partir du premier dimanche de l’Avent, soit à partir du 25 novembre, selon les sources.

La chanson de l’Aguilhonèr

Il nous reste quelques textes de cette chanson, différents les uns des autres. Il est probable que diverses versions aient existé, résultat d’une évolution dans le temps. Pourtant la constitution est la même. Un refrain qui demande de donner aux aguilhonèrs, et des couplets assez libres qui s’adaptent aux circonstances. Ces couplets sont pour les trois premiers très polis pour inciter à ouvrir la porte puis, selon la réaction des personnes de la maison, les couplets sont différents voire inventés sur le moment.

Début XXe siècle, le refrain est :

L’aguilhouné
‘n’y faut dounè
Aous coumpagnous
L’aguilhonèr
n’i faut donèr
Aus compagnons
L’aguillouné
Il faut donner
Aux compagnons

Les premiers couplets flatteurs disent que les compagnons son arribèts sus la pòrta d’un Chivalièr o d’un Baron (sont arrivés sur la porte d’un Chevalier ou d’un Baron). Puis si la troupe est satisfaite des offrandes, le chanteur  dira Bravas gens qu’avem trobat / L’aguilhonèr nos an donat (Des braves gens nous avons trouvé / L’aguillouné ils nous ont donné) ou encore Que Diu goarda la maison / Dambe las gens que deguens son. (Que Dieu garde la maison / Avec les gens qui sont dedans).

Pour inciter à donner un peu plus, l’un ou l’autre peut amuser les enfants de la maison. Le chanteur peut dire O se nse davatz un caulet / Poiré brostar lo borriquet (Ou si vous nous donniez un chou / Pourrait brouter le bourricot) et un autre de la troupe fait un saut périlleux.

Parfois, les jeunes gens se permettent des plaisanteries. Par exemple, quand l’homme est connu pour ses écarts, le chanteur peut dire Diu vos donga astant de hilhs / Coma au chai i a de mosquilhs (Dieu vous donne autant de fils / Qu’au chai il y a de moucherons).

D’autres fois, c’étaient les gens de la maisonnée qui s’amusaient à faire attendre les jeunes. Et enfin, devant une porte close, les jeunes gens pouvaient insister Obrissetz-nos, per charité / nat deus cantaires n’es sorcièr / ni lop garon (Ouvrez-nous par charité / Aucun des chanteurs n’est sorcier / Ni loup garou). Ou témoigner leur désappointement en frappant du bâton sur les volets ou en chantant quelques couplets moins sympathiques. Se nos voletz arrenbalhar / Dens vòstes porrets iram cagar (Si vous ne voulez rien nous donner / Dans vos poireaux nous irons chier)

Une pratique encore vivante

La tradition de la guignolée au Canada francophone ou aguilhonèrs
La tradition de la guignolée au Canada francophone

Cette pratique qui s’était perdue a été relancée en 1942 par le maréchal Pétain dans son opération Retour à la terre. Puis la pratique s’est peu à peu éteinte. Sous le nom de la guignolée, la tradition de collecte de dons au moment de Noël, pour des œuvres de bienfaisance, reste très vivante au Canada francophone.

 

Le groupe des Aguilhonèrs en répétition
Le groupe des Aguilhounés en répétition

Depuis 2009, le groupe de musique des Aguilhounés, créé par Thierry Truffaut en lien avec l’école de musique locale, fait revivre la tradition. Il accompagne des jeunes et moins jeunes des villages de la région du Houga visiter leurs voisins, le chant étant alors accompagné de musique traditionnelle gasconne. Leur refrain est:

A la venguda de Nadau
Los aguilhonèrs son davant l’ostau
Per vos soetar de bons Avents
A tots vosauts qui etz deguens
A l’approche de Noël
Les aguilhounés sont devant la maison
Pour vous souhaiter de bons Avents
A vous tous qui êtes dedans.

Un extrait de deux minutes du documentaire de Gilles Dréanic, avec la chanson de l’Aguilhonèr :

Références

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon Modernes, Simin Palay
Les mystères du Gers, Patrick Caujolle, 2013
La vraie langue celtique, Henri Boudet, p. 383
Histoire de la Gascogne, tome 1, Abbé Monlezun, 1846, p. 22
Adrien ou paroles de bastidiens, Serge Fourcade, 1999
https://www.ladepeche.fr/article/2014/12/21/2016016-une-tradition-gasconne.html
Les Aguilhounès, 2014, Parlem-tv, Gilles Dréanic




Village et sobriquet

Une tradition gasconne est de donner un sobriquet aux habitants des villages, sobriquet souvent humoristique. Il est parfois renforcé d’un proverbe de même ton. Comment nos ancêtres percevaient-ils leurs voisins ? Faisons un tour en Gascogne afin de réchauffer ces journées d’hiver.

Gascogne indissociable de sobriquet

Le gascon serait le champion des sobriquets, des proverbes et des allégories. On pourrait ajouter le champion des expressions crues ! Las paraulas non puden pas (Les paroles ne sentent pas mauvais) dit la sagesse populaire, donc autant appeler les choses par leur nom et ne pas en faire toute une histoire. Pourtant, aujourd’hui, certaines de ces expressions seraient considérées comme des offenses. Mais nos aïeux aimaient s’amuser et se moquer des uns, des autres et… d’eux-mêmes.

Les folkloristes ont collecté des sobriquets donnés à des villageois. Il n’y a pas une façon de choisir un sobriquet même s’il est toujours le fruit d’une observation, la reconnaissance d’une caractéristique.

Les sobriquets bon enfant

Charbonnier dans l'Ariège sobriquet
Un charbonnier en Ariège

Pour donner un sobriquet, on relevait souvent les métiers majeurs d’un village. Par exemple, les habitants d’Ossun étaient appelés par les Barégeois, los Boderèrs d’Aussun (Beurriers d’Ossun) car ils achetaient le beurre dans la vallée de Barèges. Los Crabonièrs de Viscòs (charbonniers de Viscos) exploitaient le charbon. Los Culherèrs de Grust fabriquaient des cuillères. Quant aux Pela-cuus de Lutz, c’étaient des négociants, rentiers, retraités un peu usuriers. Selon les communes alentour, des gens capables de tóner un ueu / tondre un œuf.

Les villageois pouvaient être croqués sur leurs spécificités comme en témoigne le dicton Vrente d’Asun, camas de Cautares, esprit de Baretge / Ventre d’Azun (comprendre bon estomac), jambes de Cauterets (bons marcheurs), esprit de Barèges.

En particulier, cela n’étonnera pas les Gascons, les liens entre villageois et leur façon de manger étaient nombreux. On parlait des Castanhaires de Montauban / des mangeurs de châtaignes de Montauban-de-Luchon, des Tripassèrs de Masseuva / des mangeurs de tripes de Masseube. De même, on disait Minjar lard coma un Lanusquet / Manger du lard comme un Landais, etc.

Des observations tout azimut

Biarritz – quartier Saint-Charles (après 1900)

Des sobriquets étaient liés à l’environnement. Les habitants du quartier Saint-Charles de Biarritz étaient appelés los Ahumats / les enfumés à cause d’une usine qui fumait beaucoup au XVIIIe siècle. A Anglet, los Malhons / les goélands étaient ceux qui vivaient à proximité de l’océan.

Certaines dénominations étaient directement liées à des caractéristiques physique. Par exemple los Gogoluts de Saligòs / Les Goîtreux de Saligos. D’autres à l’avarice des habitants ou à leur agressivité comme los Plastissèrs de Sassís / les donneurs de coups de Sassis. À l’opposé, les gens humbles de Serres et d’Anos étaient appelés los Pela milhs de Serres e d’Anòs.

D’autres sobriquets étaient liés à des habitudes de langage. Tels Es Pishòts de Castilhon, appelés ainsi parce que les habitants de Castillon ponctuaient leurs phrases du mot pishòt, (collectage de l’Ostau Comengés).

Montastruc (Hautes-Pyrénées)

Los Antònis de Liac / Les lourdauds de Lias ou la Malaharda de Lespuei / la mauvaise harde de Lespoey étaient des gens peu intéressants ou peu recommandables.

Parfois une légende soutenait le sobriquet. On dit Gens de Montastruc, pesca-lunas / Gens de Montastruc, pêcheurs de lunes. Les gens de Montastruc auraient tenté de pêcher la lune qui se reflétait dans l’eau d’une rivière. Celle-ci disparue sous les nuages au moment où un âne allait boire, ils tuèrent l’animal pour chercher la lune dans son ventre.

Les expressions trufandèras

Guide ossalois - sobriquet
Un guide ossalois

On ne serait pas gascon si on se moquait pas ! Et ce n’était pas toujours tendre.

Lo Biarnés qu’èi sus l’aute gent com l’aur subèr l’argent / le Béarnais est au-dessus des autres comme l’or au dessus de l’argent. Ce proverbe serait méchant si ce n’était pas un proverbe venant du Béarn lui-même !

Ceci dit, les Landais disent De quate Biarnés lo Diable qu’a part en tres / Sur quatre Béarnais, le Diable a partie liée avec trois.

Les Béarnais n’étaient pas les seuls à faire rire leurs compatriotes. On se moquait tout aussi volontiers de l’Auscitain plus français que gascon dans l’expression Aush en França / Auch en France. Ou des Anglais qui aimaient notre pays et supportaient mal le soleil puisqu’on disait Roge coma un Anglés.

Une autre expression jouait sur l’ambiguïté. D’on flaira l’armanhac que pud la canalha / Où l’on sent l’armagnac ça pue la canaille. S’agit-il des buveurs ou des Armagnacais ?

Enfin faut-il rappeler ce proverbe étonnant. Bordèu per la dansa, Tolosa per lo cant, Sant Gaudenç per las putans / Bordeaux pour la danse, Toulouse pour le chant, Saint-Gaudens pour les femmes légères ?

Et de nos jours ?

Hôpital de Lannemezan- le lac

Ces façons de faire sont anciennes et n’ont plus cours. Pourtant le plaisir du bon mot lié à un lieu demeure. On dit aujourd’hui Vengues de Lanamesa / Tu viens de Lannemezan. Pour dire que la santé de son interlocuteur est du domaine de l’hôpital psychiatrique, Lannemezan possédant un hôpital réputé.

Références

Folklore pyrénéen, J.P Rondou, 1991
Sobriquets des Gascons du Labourd, Gasconha.com
Sobriquets & dictions des villes et  villages des Hautes-Pyrénées,




Le commissaire Magret prend un Bèth peu de sau

Le commissaire Magret revient avec un troisième volume : Bèth peu de sau, Beaux cheveux couleur de sel. Ce roman policier, définitivement contemporain, confirme le talent de Jean-Louis Lavit et ravit les lecteurs. Coup de projecteur sur l’ouvrage.

Le commissaire Magret

Comissari Magret, dessin du blog du Comissari Magret

Grâce au site internet Bèth peu de sau, on apprend que ce personnage trottait dans la tête de son auteur depuis la fin des années 70. Un personnage de BD qui ressemblait un peu à un Donald décontracté.

Vous découvrirez sur le site, le projet de BD de l’époque.

Il a finalement vu le jour dans un premier livre, Zocalfar, puis Lo tin tin d’Ergé. Dans ce troisième volume, le commissaire a pris de l’âge, ses cheveux ont blanchi, et un peu de lassitude alanguit le héros.

Le personnage n’est pas sans rappeler Antoine San-Antonio par sa désinvolture, son langage familier (moins argotique) et surtout par le recours à l’humour.

Un auteur bien gascon

Jean-Louis Lavit
Jean-Louis Lavit

Le ton joyeux, léger, gascon, est posé dès le début du livre. Le commissaire, maintenant proche de la retraite, s’autorise quelques jours de vacances dans le nid familial, dans les montagnes pyrénéennes. E òc que m’apèra Ricon, lo prumèr qui se n’arrid que lo hèi escopir las caishilas (Et oui elle [sa mère] m’appelle Ricou, le premier qui en rit je lui fais cracher les incisives) prévient-il.

Les événements, quant à eux, se passent à Pau, toujours dans la region autonòma de Gasconha-Dessús. Contrairement aux deux livres précédents, les événements sont ici tels qu’on peut les attendre dans un policier d’aujourd’hui : corps de femmes démembrées, parchemin historique volé, cambriolage d’engin électronique, disparition d’une inspectrice de police. Mais l’auteur ne fait pas dans le triste ni l’horrible, il garde des surprises, de l’humour, n’oublie pas de manger, ni de boire son célèbre cocktail, lo gasconhaliure (armagnac et coca-cola).

Un style original

Freud, dessin du blog du comissari Magret

Jean-Louis Lavit aime les mots, joue avec, en invente. Parfois on a l’impression que la scène n’est là que pour faire un bon mot, pour rire. On peut parfois penser à Frédéric Dard dans San Antonio, ou, pour certains jeux de mots, à Michel Audiard. En tous les cas, l’auteur a cette verve enthousiasmante qui ouvre un polar à la gasconne.

L’originalité de ce volume est le blog qu’ouvre le commissaire Magret. Ses posts sont les premiers chapitres du roman et vous pouvez les lire dans le livre et aussi réellement sur le blog du commissaire, en sous-menu de la page d’accueil !

Le premier chapitre est intitulé E Freud dins aquò?

« La vòsta carrièra qu’ei estada long… qqhhhh qqhhh (tossit discret)… La vòsta vita qu’ei estad… qqhhh – qu’ei qhmm – la vòsta vita qu’ei complèxa e rica. »
L’aute en fàcia qu’ei autan barrat qu’un muscle a mar ananta. Silenci. Espés. Moscardèr.
« No’m trufi brica. Se non voletz préner nada potinga, ensajatz aquò : l’escritura. Senon, que’vs demorarà la cura d’arrepaus en un espitau psiquia… »
« Votre carrière a été longu… kof kof (toux discrète)… Votre vie a été… kof – est hum – votre vie est complexe et riche. »
L’autre en face est aussi fermé qu’une moule à marée montante. Silence. Épais. Une mouche n’oserait pas voler.
« Je ne me moque pas. Si vous ne voulez pas prendre de médicament, essayez cela : l’écriture. Sinon, il vous restera la cure de repos dans un hôpital psychiatrique… »

En attendant la suite des aventures de Magret – y aura-t-il un quatrième livre? – celui-ci est à offrir à nos jeunes pour leur donner une autre saveur de la lenga nosta !

Références

Vous pouvez visiter le site du Comissari Magret.
ou lire les livres
Zocalfar, Joan-Loís Lavit, 1997, éditions Princi Negre.
Lo Tin-Tin d’Ergé, Joan-Loís Lavit, 2004, Crimis, IEO.
Bèth peu de sau, Joan-Loís Lavit, 2018, letras d’oc.




14 – 18 vue par les Gascons : Le choc du retour à la maison

11 novembre 1918, l’armistice est signé. Pour certains c’est le retour à la maison, un retour non sans appréhension et un retour qui ne ressemblera pas toujours à celui que l’on souhaitait. Les combattants et l’arrière ont vécu cinq années bien différentes. Les retrouvailles ne se passeront pas sans difficulté. Et la langue y perdra.

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, dernier épisode : Le choc du retour à la maison. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation, à l’épisode 2, Bégarie un destin tragique, à l’épisode 3 : les Territoriaux du Gers, à l’épisode 4 : les femmes dans la guerre, et à l’épisode 5 : Les félibres, petit ou grande patrie ?, épisode 6 : Une permission à la maison.

L’odeur du retour

1917 - Les USA s'engagent dans la guerre - le retour
1917 – Les USA s’engagent dans la guerre

Dès l’été 1918, les combattants sentent le changement. Ce n’était plus la guerre des tranchées, ils s’étaient remis en mouvement, le roi de Prusse avait perdu son avantage et les Américains étaient arrivés. Julien de Casebonne raconte : B’ey hè boû per debat las oumbres dous boscs de l’Argonne quoan lous canoûs noû peten, e despuch la noeyt dou 14 ou 15 be-s soun quàsi carats. (…) Qu’abem dounc passat quarante dies en prumère ligne qui soun estats quarante dies de bacances.

Be i hè bon per devath las ombras deus bòscs de l’Argonne quan los canons non petan, e despuish la nueit deu 14 o 15 be’s son quasi carats. (…) Qu’avem donc passat quaranta dias en prumèra linha qui son estats quaranta dias de vacanças. Qu’il fait bon sous les ombres des bois de l’Argonne quand les canons ne tonnent pas, et depuis la nuit du 14 ou 15, ils se sont quasiment tus. (…) Nous avons donc passé quarante jours en première ligne qui ont été quarante jours de vacances.

Tout le monde n’a qu’une pensée : N’ey pas lou moumen de-s ha tua. (N’ei pas lo moment de’s har tuar. Ce n’est pas le moment de se faire tuer).

L’armistici qu’ei signat

La signature de l'armistice dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne - Le retour
La signature de l’armistice dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne.

L’information est donnée par les officiers le jour même. Les soldats ont bien compris qu’on ne va plus s’entretuer, respirer des gaz… la guerre est finie. C’est magnifique. D’abord, c’est la joie, puis l’effondrement, la fatigue qui tombe sur les épaules, le besoin de se reposer, de récupérer.

Les réactions sont diverses dans les régiments. Ici le colonel organise un bal avec musique et jeunes filles du coin. Les soldats ne s’y rendent pas. Qu’èm aquiu gourpits, estripats per la grane noubèle, coum estranglats dou miratgle qui hèm nous d’esta encoère en bite, et de chansse qui abèm abut ! O bé mésique, o bé dansa ! E lous pès escarnats, e… la cularrosse, e lou malandrè ? raconte Edouard Moulia, le journaliste orthézien.

Qu’èm aquiu gorpits, estripats per la grana novèla, com estranglats deu miragle qui hèm nos d’estar enqüèra en vita, e de chança qui avèm avut ! Òc ben mesica, òc ben dançar ! E los pès escarnats, e…la cularòssa, e lo malandrèr ? Nous voilà harassés, écrasés par cette grande nouvelle, stupéfaits du prodige que constitue notre survie jusqu’à ce jour, et la chance que nous avons eue ! Alors la musique, alors la danse ! Et nos pieds en sang, et… nos dos brisés, et notre épuisement ? (traduction de Jean-Pierre Brèthes)

Ailleurs, l’officier veut mettre à l’honneur sa troupe. Julien de Casebonne note. Lou brespe, lou coumandamen qu’abè prebist ue marche: militarisme inumâ! Marcha que calou ha, coum si arré noû ère; nat s… de coumandant n’abou l’iniciatibe d’û coutre-oùrdi.

Lo vrespe, lo comandament qu’avè previst ua marcha: militarisme inuman! Marchar que caló har, com si arren non èra; nat s… de comandant n’avó l’iniciativa d’un contra-ordi. L’après-midi, le commandement avait prévu une marche : militarisme inhumain : Marcher il fallut, comme si de rien n’était ; aucun s… de commandant n’avait eu l’initiative d’un contre-ordre.

Le retour à la maison

Manifestation patriotique à Vincennes lors de l'Armistice du 11 novembre 1918 avant le retour
Manifestation patriotique à Vincennes lors de l’Armistice du 11 novembre 1918

Il y a ceux qui sont partis au service militaire avant la guerre, un, deux, trois ans avant. Il y a ceux qui feront partie des armées d’occupation et ne reviendront qu’en 1920. Car seuls les hommes de 49 à 51 ans sont démobilisés et peuvent rentrer dès fin novembre 1918. Les 500 000 prisonniers de guerre peuvent aussi rentrer, souvent par leurs propres moyens, dans l’indifférence. Suivront ceux de 32 à 48 ans entre décembre et avril. Il ne faut pas aller trop vite car il faut signer la paix. Ce ne sera que le 28 juin 1919 (traité de Versailles) et le décret de démobilisation générale sera enfin signé le 14 octobre 1919. Ainsi certains peuvent être partis huit ans.

Huit ans de séparation, même s’il y a eu quelques permissions, huit ans de vie totalement différentes. Le retour est largement souhaité mais le retour est aussi appréhendé. Et certains sont difficiles. Revenir mutilé et affronter le regard de sa famille. Revenir mutilé dans une ferme où on attendait des bras pour travailler. Revenir et devoir subir des procédures infinies pour toucher sa pension. Revenir et voir des enfants grandis ou qu’on a à peine connus. Revenir et trouver une femme qui a tout assumé et qui ne veut plus être traitée en mineure. Revenir et ne pas retrouver de travail. Parce que des entreprises ont fermé, d’autres ont trouvé d’autres moyens de produire. Malgré l’obligation de reprendre les combattants, même des agents du service public se retrouveront sur le carreau.

Les grèves de 1920 après le retour
Les grèves de 1920

Dans certains endroits, les communes organisent des fêtes pour le retour des soldats. La population est heureuse de retrouver les hommes partis. Mais les soldats, qu’en pensent-ils ? Fêter quoi ? Les camarades tombés ? Voir dans ces rassemblements les veuves et les infirmes ? Beaucoup de combattants vont trouver ces fêtes indécentes, irrespectueuses.

Les combattants attendaient une reconnaissance, ils ne la trouvent pas. Ils ne peuvent raconter ce qu’ils ont vécu à des personnes qui ont eu d’autres difficultés, d’autres parcours et qui n’ont pas connu l’enfer et la camaraderie des tranchées. Alors, parfois, ils se rassemblent en amicale, ou ils se radicalisent.

Et la Gascogne dans ce retour ?

Le retour et monument aux morts réalisé par le sculpteur Ernest Gabard (1879-1957) à Sauveterre de Béarn
Le monument aux morts réalisé par le sculpteur Ernest Gabard (1879-1957) à Sauveterre de Béarn

La guerre a décimé la population et a brassé la population. Des réfugiés ou des évacués des zones exposées ou envahies par les Allemands ont pénétré toutes les régions françaises. Ce fut un choc culturel auquel s’ajoutèrent les différences de langues. Pour les gens du sud ce sont des étrangers français ou belges.

De plus, la guerre plonge le pays dans une crise économique qui renforcera des migrations de la campagne vers les villes où on parle plus souvent français. Un exploitant agricole mort, c’est souvent la vente de son exploitation. Le bouleversement est très fort.

Enfin la guerre a modifié le rapport région / nation. En rentrant au pays, dans le train, un officier entend un enfant dire Vòli anar a ma tatau (vòli anar a mon ostau / je veux aller à ma maison), il reprend la mère : vous devez lui apprendre la langue de la Patrie !

Et pendant plusieurs mois, en Gascogne, se succèderont des réceptions, des hommages principalement au maréchal Foch. En 1919 Reclams consacre plusieurs articles sur ce sujet, et même un numéro spécial. En fait, la grande guerre a mis la nation, la grande patrie, au premier plan. Et les félibres ont majoritairement emboité le pas. Après la guerre, ils resteront dans ce même état d’esprit. L’élan de la fin du XIXe siècle sur la fierté régionale, sur la redécouverte de sa culture ne sera pas vraiment reprise. Les félibres gascons, comme ceux des autres pays d’Òc n’ouvriront pas de réflexion sur l’identité ou la nationalité.

La guerre marque une transition vers un autre monde.

Références

U souldat biarnes a la guerre, Yulien de Caseboune
Le matricule 1628 pendant la guerre, Edouard Moulia
Chemins de mémoire, Direction des Armées
Armanac dera montanho 1919 – 1929
Les débuts de Reclams de Biarn e Gascougne, Jean-Marie Sarpoulet




Le net, une opportunité pour le gascon ?

Si, en France, une langue régionale a besoin des pouvoirs publics pour être enseignée, faut-il encore que cette langue soit utilisée pour qu’elle continue à exister. Le net est-il une opportunité, un lieu de diffusion, un moteur de développement ? Domenja Lekuona nous aide à trouver des sites tous plus intéressants les uns que les autres.

La force du net

La force du net est bien réelle. L’actualité nous le rappelle bien des fois. Faire savoir, chercher une information, communiquer, partager un centre d’intérêt, acheter un livre, découvrir…

Les langues sur le net
Les langues sur le net (source Funredes/Maaya)

205 millions de serveurs dans le monde, 4 milliards d’internautes (51% de la population), 3 milliards dans des réseaux sociaux. Ces chiffres fantastiques montrent que la toile est devenue le lieu de communication mondial et d’une liberté inégalée, même si elle n’a pas encore le même développement partout comme le montre la carte de l’accès à Internet dans chaque pays en tête de l’article.

Au-delà des trois langues les plus utilisées, c’est-à-dire l’anglais, le chinois et l’espagnol, on trouve 140 langues sur l’Internet, selon l’observatoire FUNREDES/MAAYA. Et la (ou les) langue(s) d’Òc est (sont) présente(s) ! Une opportunité indéniable de s’y exprimer, de rencontrer des internautes de notre langue et de construire de nouveaux espaces de partage pour y développer la connaissance et l’usage du gascon.

Échanger sur le net dans notre langue

Lo Jornalet sur le net On peut déjà s’informer des actualités, par exemple en lisant le Jornalet, journal numérique couvrant tous les pays d’Òc. Et, sur ce même support, apporter sa propre actualité, en gascon si on veut, en proposant des articles.

Facebook sur le netPuis il y a les réseaux sociaux. Chacun de nous peut partager en gascon sur le net en commentant des posts ou des articles sur Facebook, Twitter ou autres réseaux sociaux. Il existe déjà beaucoup de pages en gascon ou sur la culture gasconne. Citons sur Facebook Escola Gaston Febus, Gascogne langue et culture vivantes, Tu sais que tu es Gascon quand … , Esprit gascon, Ceux qui s’intéressent au gascon, etc.

On peut aussi créer son propre blog, comme nous l’avons fait avec le site escolagastonfebus.com, ou en visiter. Le blog de Domenja Lekuona par exemple ?

Le travail collaboratif pour aller plus loin

Toutefois, il s’agit là d’échanges personnalisés et instantanés. Pour aller plus loin, chacun peut aussi participer à des initiatives collaboratives, car, finalement, les actions collectives ont un plus grand impact, une plus grande richesse, ne serait-ce que par la structuration des ressources produites.

Lo Congrès sur le netLe site collaboratif le plus connu est peut-être  l’encyclopédie Wikipedia et pour nous Wikipèdia. Et tous les autres wiki, comme Wikilivres par exemple. D’autres initiatives sont devenues incontournables comme le site de la langue Lo Congrès. Il regroupe des dictionnaires en gascon, languedocien, auvergnat, provençal, limousin, vivaro-alpin, des conjugaisons, grammaires, des toponymes et bien d’autres choses encore.

Au-delà de ces grands sites, comment trouver les autres initiatives ?

Comment naviguer dans l’immense toile du net ?

C’est bien là tout le problème ! La richesse de la toile, la somme astronomique d’informations est telle que trouver l’information voulue, c’est trouver une épingle dans une meule de foin. Bien sûr, les moteurs de recherches fouillent pour nous, encore faut-il bien poser la question.

Suivant les mots choisis et l’ordre dans lequel on les écrits, suivant le moteur de recherche ou le super-moteur de recherche utilisé, on obtient quelques dizaines de milliers de réponse, dont on ne regardera que les 5 ou 10 premières. D’accord sur une recherche en gascon, le nombre de réponses sera plus faible, d’autant plus que les moteurs de recherche ne savent pas faire des corrections sur notre langue et les multiples graphies nous compliquent la tâche. Bref… n’ei pas de bon hèr !

Par exemple, avec Google, le mot Reclams donne 1 390 000 résultats dont, en premier, la revue littéraire de l’Escòla Gaston Febus. Jusque là tout va bien. Les mots Maria chorra conte donne 466 000 résultats dont, en première page, le conte de Camelat. En revanche, les mots Marie chorre counte donne 6 610 000 résultats principalement de country, d’institut de beauté ou de Madame Marie Chorre…

Reclams vous aide à trouver des sites

Depuis plusieurs années déjà, l’Escòla Gaston Febus s’intéresse au net. Et Reclams a confié à la productrice de radio Domenja Lekuona une rubrique dans sa revue littéraire pour aider le lecteur à trouver les meilleurs sites dans notre belle langue. Une rubrique dont vous deviendrez peut-être fan et qui débute par : Miralh, miralhet e soi tostemps ua lenga ? E ben ma sòr, ma mair, ma hilha, ma bèra-amor… Certains reconnaitront dans ces derniers mots la chanson La Sobirana de Los Pagalhós.

Quan me pèrdi dab delicis sus la tela

Vous cherchez de la littérature contemporaine en gascon ? Visitez Diu Negre qui se définit comme un endret totaument obèrt dedicat a l’escritura e la lectura de Sciéncia Ficcion, Fantasia, Policièr e Fantastic en lenga occitana e catalana (o autas). 

La Bibliothèque occitane de l'Escòla Gaston Febus sur le netVous cherchez un livre ou voulez proposer un livre ? Regardez le travail de numérisation et de mise à disposition des livres collectés depuis plus de 100 ans par l’Escòla dans la Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus. 

 

Vous Reclams sur le netcherchez un enregistrement audio en gascon dacquois ? Ou vous voulez confier un enregistrement audio de primo-locuteurs commingeois à une bibliothèque d’ampleur internationale ? Domenja Lekuona vous dit comment faire dans le dernier numéro de Reclams n°847.

Vous voulez barrutlar (vagabonder) dans le monde entier sans vous déplacer ? Ou vous voulez mettre à disposition des informations touristiques et historiques ? La journaliste vous propose un site web a la caforcha entre lo blog, lo jornau de bòrd e la mapa interactiva. Un site 100% en langue d’Òc, avis aux curieux, qui vous permettra de jouer les vagamonds virtuaus (les voyageurs virtuels). Voir Reclams n°843.

Vous cherchez quelque chose de plus pointu ? Par exemple, vous voulez approfondir des points précis de botanique ? Là encore, la productrice vous présente une ethno-botaniste passionnée par les herbes… et par la langue. Voir Reclams n°841.

Etc. Etc.

Références

Reclams, revue littéraire de l’Escòla Gaston Febus. Possibilité de s’abonner (4 numéros par an), d’acheter le numéro sous forme papier, ou de le télécharger.

 




14 – 18 vue par les Gascons : Une permission à la maison

Cette guerre qui devait être rapide et qui n’en finit pas. Cette guerre où l’on entend en permanence le bruit des obus, les cris des blessés, cette guerre, tout le monde voudrait s’en échapper. La permission, rare, est l’occasion de ré-apprécier un instant, le cœur endolori, le parfum de sa région, la douceur de la maison. Édouard Moulia raconte.

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, épisode 6 : Une permission à la maison. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation, à l’épisode 2, Bégarie un destin tragique, à l’épisode 3 : les Territoriaux du Gers, à l’épisode 4 : les femmes dans la guerre, et à l’épisode 5 : Les félibres, petit ou grande patrie ?

Une permission se vos pletz

La guerre en chantant - permissionLa guerre doit être courte, alors il n’est pas prévu d’avoir des permissions. Le temps passe. La colère monte à l’arrière, on veut revoir ses proches. Les employeurs, les femmes de la campagne demandent le retour des bras pour les gros travaux. Sous la pression publique, relayée par les élus, le général Joffre décide mi-1915 d’accorder 6 jours de permission à chacun, à condition qu’il n’y ait pas de raison supérieure : relève en retard, offensive prévue… En septembre 1916, pour soutenir le moral des soldats et des gens restés au pays, le droit passera à 7 jours trois fois par an. En 1917, les insubordinations des soldats et la grogne des civils croissant, le général Pétain assouplira encore ce régime. À ces jours, sont ajoutés un délai de route calculé selon la distance. Pour les Gascons, cela représente trois jours.

Maladie appelée des pieds de tranchée : les pieds gelés - permission
Maladie appelée des pieds de tranchée : les pieds gelés

Les blessés, eux, ont 7 jours sûrs d’une permission de convalescence à la maison. Presque un plaisir d’être blessé, comme le rapporte Edouard Moulia dont les pieds ont gelé et qui a frôlé l’amputation : Se souffrim ? N’y pensa-m pas. S’és cau abraca las cames ? E qu’ey aquero puchque lou restan e ba damoura. En aboussen touts abut autan lous brabes amics qui la herralhe a esbrigalhats à ne pas trouban mey nat tros maye qu’u esquilhot !

Se sofrim ? N’i pensam pas. Se’s cau abracar las camas ? E qu’ei aquerò puishque lo restant e va damorar. E n’avossen tots avut autant los braves amics qui la herralha a esbrigalhats a ne pas troba-n mei nat tròç magèr qu’un esquilhòt. Souffrir ? Nous n’y pensons pas. Nous raccourcir la jambe ? Et qu’est-ce donc puisque le reste va nous rester ? Ah ! s’ils avaient connu un sort pareil les bons amis que l’acier a déchiquetés au point de ne pas retrouver de morceaux plus grands qu’une noix ! (traduction de Jean-Pierre Brèthes)

La première permission, une description émouvante d’Édouard Moulia

Le soldat peut-il comprendre ce qui se passe dans la région qu’il a quittée ? Les femmes, les anciens, les enfants peuvent-ils comprendre ce qui se passe au front ? Probablement pas. Mais tous rêvent de la fin des hostilités ou, au moins, d’un répit à la maison.

La matricule 1628 en permissionMieux que personne, ce soldat journaliste, félibre de l’Escòla Gaston Febus, a su écrire l’émotion du retour à la maison lors de sa première permission. Le texte, avec toute sa force, ne demande pas de commentaires.

Merci aux frères Moulia, imprimeurs à Orthez, petits-fils d’Édouard, de nous avoir autorisé la publication de cet extrait bouleversant. La référence du livre magnifique dont est tiré cet extrait est tout en bas de l’article.

L’article vous propose d’explorer :

le témoignage en graphie originale (en suivant),
le témoignage en graphie classique (en-dessous du premier),
enfin le témoignage en français dans la traduction de Jean-Pierre Brèthes.

De cap ta case

Manuscrit d'Edouard Moulia - permission
Manuscrit d’Edouard Moulia

Decap ta case ! La bère pause ! N’ey pas heyt dise arrey aus de nouste permou que bouy ha-us la susprése… e à you tabey.

A mesure qui loû trî débare de pous, l’estoumac que s’ém bousse, qué-m bad mourdén coum s’abi abalat peyrétes. Lou plasé, la gauyou, bahide…
Bourdèu ! Tè, lou bounets de per nouste ! E aqueth débisa qui counéchi… Que ba, que ba, qué-n bau décap ta nouste… Tè, lous pîs, dréts coum esparrous, las maysous blanques. E lou gabe…
Moun Diu, d’oun sorti you ! Dise que tourni béde tout aquéro qui ey tan de cops crédut de … Mercés, moun Diu ! Lou cô qué-m pallaque, adare. Ne poutch pas mey estam sédut. Que sey que dou trî enla que beyrey lusi, à guèuche, la biélhe tour de Mouncade e lou teyt de l’oustau oun bau, ta bètlèu, sémia la yoye !
Puyôu ! Batch ! Castétarbe… la Moutéte… lou Poun-Biélh… ­Adéchats, adéchats, causes de nouste !… L’alét qué-m manque e que cau que m’estuyi ta m’eschuga lous oélhs touts engourgoustits… Que bau, au doubleban, ploura coum ûe bit frésc talhade !

Bam ! E labéts souldatot, n’ès arribat adare, e ne cau pas ploura, bissè ?
Orthez ! Que débari à plasés…
— Tè ? se m’arcoélh u biélh amic qui-m a récounéchut maugrat u bèth mus de barbes. E n’ès pas mourt ?
Qué-m tàsti, en arridén :
— Nou, pas encoère.
— Qué s’abèn dit que t’abèn tuat qu’a u més.
— Quio, quio… Que ba, que ba…
E que m’escàpi en thanquan.
— Tè, qu’ès aquiu ? sé-m hè gn’aut. E qu’as lous pès, encoère ?
— E bahide, sé-m sémble !
— Tan mélhe. Qu’abèn dit per aciu qué-t ous abè caluts abraca…

Qué-m tourni escapa. Aquéths estanquéts qué-m desrounten. Se ne souy pas mourt, se n’ém an pas ségat lous pès… you que sey que ne s’én a pas mancat hère ! E poden sabé, aquéstes praubots de per aciu, so qui-s passe lahore ?Que m’espiyen coum ûe bèsti curiouse. Que sey que souy magre, aflaquit, e qu’ey oeyt més de barbes en brouchague. E qué-m hè, à you, aquero ?
So quim cau, ne soun pas plagnéts de curiousè : qu’ey la case… Qu’y souy yuste. U birepléc e que bey lou pourtau… Y bau arriba ? Las cames que s’ém pléguen… Lous bésis que m’apèren.. Que hey dou chourd…

Pam ! Pam !
B’ou récounéchi béroy aquéth cop de malhuque sus la tadye dou pourtau ! Qu’ey dat dus trucs, coum u mandian, ta qu’ém biénin ourbi e, per la sarralhe, que guigni qui ba biéne au colidor… Lou labrit qu’a énténut dou houns dou casau, e qu’ey lou purmè darrè lou barroulh en gnaulan tan qui pod. Que l’enguichi : css, css, ta hau esmalicia, puchque n’ém a pas récounéchut. Qu’ey bertad, qu’aulouréyi las poutingues dous espitaus din mey que quoan souy pertit !…
— Floc ! Gahéu ! se dic labéts déns la sarralhe.
D’arrauyous qui ère, lou câ que s’ey carat. Lou qui l’apère p’ou sou noum qu’ey de case. Qu’a récounéchut la bouts e l’apérét, e adare que trépe de gauyou, que ploure, que saute cabbath lou pourtau…

Tan qui gnaulabe, las sos e lou pay au cap dou casau qu’at déchan tout ta biéne ourbi. Adare, puchque lou Floc e s’ey carat, que hèn mey biste ta arriba, permou u counéchut que déut esta aquiu. E qui ey ?
Pénsat s’ey bésougn d’ayude ta ourbi ! Né-m souy pas desbroumbat encoère la manicle de la sarralhe. Que la sabi percisémén manéya tout choaus, lous sés de sourtide à l’escounut !… Que souy entrat en u bouhat de bén. Lou Floc, né-m ou poutch pas tira de dessus de tan é-m bôu ha amigalhes…
— Tè, qu’ès tu ? sé-m dits lou pay, din esmudit…
E, bouque clabérade, oélhs humits, ûe pause qué-s sarram déhèt…
Que souy à case !…

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De cap tà casa

Lou matricule 1628 - permissionDe cap tà casa ! La bèra pausa ! N’èi pas hèit díser arren aus de noste permor que voi ha-us la suspresa… e a jo tanben.
A mesura qui lo trin devara de pos, l’estomac que se’m boça, que’m vad mordent com s’avi avalat pèiretas. Lo plaser, la gaujor, bahida…
Bordèu ! Ten, lo bonets de per noste ! E aqueth devisar qui conéishi… Que va, que va, que’n vau de cap tà noste… Ten, los pins, drets com esparrons, las maisons blancas. E lo gave…
Mon Diu, d’on sòrti jo ! Díser que torni véder tot aquerò qui èi tant de còps credut de… Mercés, mon Diu ! Lo còr que’m pallaca, adara. Ne poish pas mei esta-m sedut. Que sèi que deu trin enlà que veirèi lusir, a guèucha, la vielha tor de Moncada e lo teit de l’ostau on vau, tà bèthlèu, semiar la jòia !
Puyòu ! Batch ! Castetarba… la Motèta… lo Pont-Vielh… Adeshatz, adeshatz, causas de noste !… L’alet que’m manca e que cau que m’estuji tà m’eishugar los uelhs tots engorgossits… Que vau, au dobleban, plorar com ua vit fresc talhada !

Vam ! E lavetz soldatòt, n’ès arribat adara, e ne cau pas plorar, bissè ?
Ortès ! Que devari a plaser…
— Ten ? Se m’arcuélh un vielh amic qui m’a reconeishut maugrat un bèth mus de barbas. E n’ès pas mort ?
Que’m tasti, en arrident :
— Non, pas enqüèra.
— Que s’avèn dit que t’avèn tuat qu’a un mes.
— Quiò, quiò… Que va, que va…
E que m’escapi en tancant.
— Ten, qu’ès aquiu ? Se’m hè nh’aut. E qu’as los pès, enqüèra ?
— E bahida, se’m sembla !
— Tant mélher. Qu’avèn dit per aciu que t’us avè caluts abracar…

Que’m torni escapar. Aqueths estanquets que’m desrontan. Se ne soi pas mort, se ne’m an pas segat los pès… jo que sèi que ne se’n a pas mancat hèra ! E poden saber, aquestes praubòts de per aciu, çò qui’s passa lahòra ?
Que m’espian com ua bèsti curiosa. Que sèi que soi magre, aflaquit, e qu’èi ueit mes de barbas en broishaga. E que’m hè, a jo, aquerò ?
Ço qui’m cau, ne son pas planhets de curiosèr : qu’ei la casa… Qu’i soi juste. Un viraplec e que vei lo portau… I vau arribar ? Las camas que se’m plegan… Los vesins que m’apèran… Que hèi deu shord…

Pam ! Pam !
V’u reconéishi beroi aqueth còp de malhuca sus la tacha deu portau ! Qu’èi dat dus trucs, com un mandiant, tà que’m viénin orbir e, per la sarralha, que guinhi qui va viéner au colidòr… Lo labrit qu’a entenut deu hons deu casau, e qu’ei lo purmèr darrèr lo varrolh en nhaulant tant qui pòt. Que l’enguishi : css, css, tà ha-u esmaliciar, puishque ne m’a pas reconeishut. Qu’ei vertat, qu’auloreji las potingas deus espitaus din mei que quan soi partit !…
— Flòc ! Gahè-u ! ce disi lavetz dens la sarralha.
D’arraujós qui èra, lo can que s’ei carat. Lo qui l’apèra peu son nom qu’ei de casa. Qu’a reconeishut la votz e l’aperet, e adara que trepa de gaujor, que plora, que sauta capvath lo portau…

Tant qui nhaulava, las sòrs e lo pair au cap deu casau qu’ac deishan tot tà viéner orbir. Adara, puishque lo Flòc e s’ei carat, que hèn mey viste tà arribar, permor un coneishut que devut estar aquiu. E qui ei ?
Pensatz s’ei besonh d’ajuda tà orbir ! Ne’m soi pas desbrombat enqüèra la manicla de la sarralha. Que la sabi percisement manejar tot shuaus, los sers de sortida a l’esconut !… Que soi entrat en un bohat de vent. Lo Flòc, ne m’u poish pas tirar de dessús de tan e’m vòu har amigalhas…
— Ten, qu’ès tu ? Ce’m ditz lo pair, din esmudit…
E, boca claverada, uelhs umits, ua pausa que’s sarram dehèt…
Que soi a casa !…

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En route vers chez moi avec une permission

Edouard Moulia - récit de permission
Édouard Moulia

En route vers chez nous ! Quels heureux instants ! Je n’ai rien annoncé aux miens parce que je veux faire la surprise, à eux… et à moi aussi.

À mesure que le train prend de la vitesse, mon estomac se serre, il est parcouru d’élancements comme si j’avais mangé des éclats de silex. Le plaisir, la joie, bien sûr…
Bordeaux ! Tiens, des bérets de chez nous ! Et cette langue que je reconnaissais… Ça va, ça va, on se rapproche de chez nous… Et voici les pins, droits comme barreaux d’échelle, les maisons blanches. Et le gave…
Mon Dieu, d’où je reviens ! Dire que je revois tout cela moi qui ai si souvent cru que… Merci, mon Dieu ! Maintenant, le sang bout dans mon cœur. Je ne peux plus rester assis. Je sais que depuis le train je vais voir se détacher, à gauche, la vieille tour Moncade et le toit de la maison sous lequel je vais, très bientôt, répandre la joie !
Puyoô ! Baigts ! Castétarbe… La Moutète… Le Pont-Vieux… Salut, salut décor familier !… J’en ai le souffle coupé et il faut que je me détourne pour essuyer mes yeux engorgés de larmes… Je vais, mille dieux, pleurer comme le sarment qu’on vient de tailler !

Ben ! Et alors petit soldat, te voilà arrivé maintenant, et il ne faut pas pleurer, n’est-ce pas ?
Orthez ! Je descends avec bonheur…
— Tiens donc ? me dit à la descente une vieille connaissance qui m’a reconnu malgré la vieille barbe à mes joues. Tu n’es donc pas mort ?
Je me tâte en éclatant de rire :
— Non, pas encore.
— On nous avait dit que tu avais été tué le mois dernier.
— Mais oui, mais oui… ça va, ça va…
Et je m’esquive en boitant.
— Tiens, tu es là ? me dit un autre. Et tu as encore tes pieds ?
— Bien sûr, il me semble bien !
— Tant mieux. On avait dit dans le coin qu’il avait fallu te les amputer…

Je m’esquive de nouveau. Ces arrêts me perturbent. Si je ne suis pas mort, si on ne m’a pas coupé les pieds… moi je sais qu’il ne s’en est pas fallu de beaucoup ! Peuvent-ils deviner, les pauvres malheureux, ce qui se passe là-bas ?
On me regarde comme une bête curieuse. Je sais que je suis maigre, efflanqué, et que j’ai en broussaille une barbe de huit mois. Et qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, ça, à moi ?
Ce dont j’ai besoin, ce n’est pas d’une curiosité pleine de compassion : c’est de la maison… J’y arrive presque. Un virage et je vois la porte cochère… Vais-je y arriver ? Mes jambes chancellent… Des voisins m’interpellent… Je fais le sourd…

Pan ! Pan !
Que je reconnais bien ce coup de marteau sur le grand clou de la porte ! J’ai frappé deux coups, comme un mendiant, pour que l’on vienne m’ouvrir et par la serrure j’épie : qui va arriver par le corridor ?… Le labrit a entendu du fond du jardin et il est le premier arrivé derrière le verrou, aboyant tout ce qu’il sait. Je l’excite : kss, kss, pour le mettre en rage, puisqu’il ne m’a pas reconnu. Il est vrai que je sentais le médicament et l’hôpital plus que quand je suis parti !…
— Floc ! Attrape-le ! dis-je alors dans le trou de la serrure.
Enragé juste avant, le chien s’est tu. Celui qui l’appelle par son nom est de la maison. Il a reconnu la voix et l’ordre et maintenant il trépigne de joie, il pleure, il saute sur la porte…

Pendant qu’il aboyait, mes sœurs et mon père s’étaient interrompus pour venir ouvrir. Maintenant, comme Floc s’est tu, ils se hâtent d’arriver, parce que c’est une connaissance qui doit être là. Mais qui ?
Pensez bien que je n’ai pas besoin d’aide pour ouvrir ! Je n’ai pas encore oublié le mécanisme de la serrure. Je savais très bien la manœuvrer tout en douceur, les soirs de sortie en cachette !… Je suis entré en un souffle de vent. Mon Floc, je ne peux pas m’en dégager, tant il veut me prodiguer de caresses…
— Ah ! c’est toi ? me dit mon père, tout interdit…
Et, sans un mot, les larmes aux yeux, un long moment nous restons enlacés…
Je suis chez moi !

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Référence

Le Matricule 1628 pendant la guerre, Lou Matricule 1628 péndén la guerre, (version bilingue gascon-français) – Edouard Moulia, imprimerie Moulia, 64, avenue Adrien Planté 64300 Orhez (20 euros au comptoir, 25 euros en cas d’expédition).

Les images liées à Édouard Moulia ont été fournies aimablement par les frères Moulia.




Mélenchon comprendrait-il Montesquieu ?

Montesquieu est un penseur politique majeur de la France du XVIIIe siècle. Il vit principalement à Bordeaux et alentour. Il écrit en français, il parle français. Parle-t-il français avec un accent gascon ? Voilà la question que nous allons explorer avec l’aide de ses biographes.

Montesquieu et le gascon

Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu (1689 – 1755)

On ne présente pas Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu (1689 – 1755). Tout le monde le connait. Tout le monde le connait ne serait-ce que par l’école. Et, peut-être pour cela, comme on y apprend les choses de la France, Montesquieu est dans nos têtes un penseur français, même si on le situe bien de la région bordelaise.

Tout d’abord, Montesquieu parlait-il gascon ? Sa biographie nous donne facilement la réponse. Mis en nourrice dans le moulin du bourg de La Brède, le petit Louis apprit le gascon. Toute son enfance et toute sa vie, il conversait avec ses compagnons dans la langue régionale, en particulier avec Jean Demarennes, son frère de lait, qui deviendra berger de la Lande. Et toute sa vie, il négociera ses baux et discutera avec les paysans en gascon. Malgré ses différentes charges et ses travaux, l’auteur de L’esprit des lois gardera un lien fort avec la campagne.

Montesquieu écrit en français

Le château de Montesquieu à la Brède (33650)

Comme aujourd’hui l’anglais est la langue internationale, le français est alors la langue de communication au-delà de sa région. Alors, bien sûr, Montesquieu écrit en français.

On peut relever l’esprit trufandèr de l’écrivain gascon dans certaines de ses phrases comme : Les hommes, fripons en détail, sont en gros de très honnêtes gens. Ou encore cette désinvolture apparente face à des difficultés comme quand il deviendra aveugle vers la fin de sa vie. Il écrira : C’est une chose extraordinaire que toute la philosophie consiste dans ces trois mots « je m’en f… »

En fait, l’empreinte de la langue d’òc est encore plus perceptible par l’utilisation de gasconismes que l’on peut relever çà et là. Par exemple, dans les Lettres persanes, Montesquieu utilise le mot essayer à la place de “utiliser”, “user de” (lettre XI) : Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne.

Le philosophe écrit encore :
– Il y a deux sortes de péchés ; de mortels [au lieu de “des mortels], qui excluent absolument du paradis ; et de véniels [au lieu de “des véniels”], qui offensent Dieu à la vérité.
– mais il n’y a guère personne qui ne le veuille gagner à meilleur marché qu’il est possible [au lieu de “au meilleur marché possible”]
– Il n’est rien de si plénier [au lieu de si facile]. Le Littré de 1880 rappelle d’ailleurs que « plénier » est un gasconisme venant de planey en gascon,  ce qui est sans inégalité, uni (lat. planus).

Des gasconismes flagrants, et surtout prêtant à confusion en français, échappent de la main du maître. Ce sont les doubles négations :
– César avait tant de grandes qualités, sans pas un défaut [au lieu de sans aucun défaut].  Phrase relevée par C.V. Boiste dans Nouveaux principes de grammaire, 1820.

D’ailleurs Voltaire parlait des saillies gasconnes de Montesquieu.

Et l’accent, cher Montesquieu ?

L’accent gascon est un de ceux qui se reconnaissent le plus aisément et se perdent le plus difficilement, affirmait-on au siècle des Lumières.

Le maître a l’accent chantant, ses biographes sont clairs : Homme d’affaires, attentif à l’art de ses vignerons, proche des paysans, conversant en Gascon dont il avait conservé le fort accent, toute sa vie Montesquieu restera attaché à sa “campagne”.

Certains étrangers gardent un accent natal marqué en parlant français, par exemple certains Espagnols ont du mal à prononcer le son “u” qui n’existe pas dans leur langue, ou certains Anglais le son “r”. De la même façon, notre penseur ne prononçait pas le son “e”. Ainsi, toute sa vie il se présentera comme “Montesquiou” et non Montesquieu. De même, il prononcera et écrira “Bourdeaux” et non Bordeaux. Quant au “n” de Monsieur, les Méridionaux le prononçaient rarement, préférant dire “Mocieu”.

Honoré-Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau  (1749 – 1791)

Le marquis de Mirabeau raconte : “Je disputai même Montesquieu et un jour que nous criions en vrais méridionaux, il me dit avec son accent gascon : Qué dé génie dans cette tèté-là… et quel dommagé qu’on ne puissé tirer qué dé la fougué. Telle était sa prononciation.” Et dit d’Argenson, il trouve en quelque façon au-dessous de lui de s’en corriger. (extrait de Histoire de Montesquieu, p.17)

Avec ces quelques exemples, on voit que Montesquieu n’écrivait ni ne parlait un pur français d’Île de France. Cela n’a pas nui, semble-t-il, à sa notoriété.

Et peut-être pourrait-on retenir avec humour ce bel échange rapporté dans le Dictionnaire de la conversation et de la lecture ?

– Voilà deux hommes qui ont bien de l’esprit.
–Cadédis, vous en étonnez-vous ? L’un est de Gascogne, et l’autre mérite d’en être.

Références

Lettres persanes, Œuvres complètes, Montesquieu, éditions Laboulaye,
Nouveaux principes de grammaire, C.V. Boiste, 1820, p. 516
Dictionnaire de la conversation et de la lecture, tome XXIX, 1814, p. 456
Histoire de Montesquieu, Louis Vian, 1879




Quand la politique soutient la langue

1871, la Troisième République s’installe. Depuis le suffrage universel (1848) les politiques doivent séduire les électeurs. À Orthez, le candidat républicain Louis Vignancour et le candidat soutenu par le Pouvoir Charles Chesnelong s’affrontent. Pour séduire le monde rural qui parle gascon, ils vont recevoir le soutien de batalaires (chroniqueurs) qui publient leurs textes en langue locale. Parmi ceux-là, deux vont jouter avec un grand talent : Catdèt de Hourcadut et Hillot de Hourquillat.

Le landais Paul Clavé, docteur de l’université de Toulouse, présente cet échange dans sa thèse La prose béarnaise des origines à 1939, publiée en 1980 seulement, sous le titre Prosateurs béarnais.

Les candidats politiques à Orthez

Chesnelong,_Pierre-Charles homme politique
Charles Chesnelong, élu en 1871

Charles Chesnelong (1820 – 1899) est un Orthézien brillant. Il commence sa carrière politique dans les rangs des républicains comme membre du Conseil Général des Basses-Pyrénées et maire d’Orthez. Il se rallie à la fin des années 1860 aux conservateurs libéraux.

Politique - élection de Louis Vignancour en 1876
Election en 1876 de Louis Vignancour “conservateur républicain”

Louis Vignancour (1841 – 1900), avocat à Pau, sera député des Basses-Pyrénées à partir de 1876. Il fait partie de la Gauche républicaine comme Jules Ferry. C’est un groupe important dans la fin des années 1870.

Les paysans sont déterminants dans la politique

Politique - La Chambre de 1871
La Chambre de 1871

Dans l’époque qui nous occupe, la troisième république se met en place sous la contrainte de Bismarck et de l’Empire Allemand. En 1871, la Chambre des Députés est constituée d’un tiers de républicains (rouge et rose sur le graphique).

En Gascogne, 90% sont conservateurs, bien plus que dans le reste de la France. Car la région est rurale et se méfie des républicains. Par exemple, le candidat républicain Jean David obtient 52 % des suffrages dans la ville d’Auch, et seulement 27 % dans l’ensemble de l’arrondissement. Jules Ferry l’a bien compris puisqu’il répète depuis quelques années : La République sera la République des paysans ou elle ne sera pas.

Oui, les paysans se méfient de la République. Ils se souviennent de la première république quand on a supprimé leurs us et coutumes et honni leur langue, de la deuxième qui a tourné court. De plus, en 1871, les républicains sont bellicistes et les paysans veulent la paix.

La conquête de l’opinion politique 

Profession de foi politique de Pé de Laborde aux élections de 1876
Profession de foi de Pé de Laborde aux élections de 1876

Les républicains veulent démontrer que la République est le rempart de la propriété privée et que la restauration d’une monarchie rétablirait les droits féodaux. En 1871, juste après la défaite, dans une France en grande partie occupée, le contexte ne se prête pas à faire une campagne électorale, alors on prépare l’opinion pour les élections suivantes, celle de 1876.

Les paysans aiment lire les journaux après le repas ou le soir, à la veillée. Et s’ils ne savent pas lire, il y a toujours un voisin, un fils qui les lit pour les autres. Les batalaires politiques s’adressent à eux, dans leur langue.

Orthez et la chronique politique
Le Vieux-Pont d’Orthez

Le républicain Eugène Larroque publie 28 lettres dans le journal Le Mercure d’Orthez, journal d’opposition, entre le 20 juillet 1871 et le 26 avril 1898 et aussi dans Le Conservateur, L’Indépendant, Le Petit républicain. Afin de mieux toucher les paysans, il invente un personnage, Lou Catdet de Hourcadut bielhot e praubét à Sen-Guirouns (Lo Capdèth de Horncadut vielhòt e praubet a Sent-Guirons – Le Cadet de Four-écroulé vieux et pauvre à Saint-Girons). Saint-Girons  du canton d’Orthez.

De l’autre bord, Félix Seignor écrit des lettres dans le Mémorial des Pyrénées sous les traits d’un personnage qui répond à son rival : Lou Hillot de Hourquillat paysaà a Balansú (Lo Hilhòt de Hornquilhat paisan a Balansun Le Fiston de Four-dressé paysan à Balansun).

Eugène Larroque, le chroniqueur politique républicain

Eugène Larroque Lou Catdet de Hourcadut

Le jeune chroniqueur politique, né à Orthez en 1832, est un romantique aux cheveux longs et portant le gilet rouge des guides pyrénéens. De son métier, il est banquier. Il a une belle plume qu’il mettra au service de la littérature béarnaise. Pour l’heure, en 1871, c’est la cause républicaine qu’il défend. Et il va jouer sur la défiance naturelle des paysans pour les moussus de la bile (mossurs de la vila – messieurs de la ville) pour faire passer les idées du parti. Dans la première lettre, le 20 juillet, il campe le personnage.

Bèth téms a que souy biélh e ne sorti pas méy de case, lou Hilhot, lou mèy besî, qui ba enta la bile, e qui lèy las noubèles, que-m hè touts lous histoères. Bèth temps a que soi vielh e ne sòrti pas mèi de casa, lo Hilhòt, lo men vesin, qui va entà la vila, e que lei las novèlas, que’m hè totas las istuèras.

(Il y a longtemps que je suis vieux et je ne sors plus de la maison, le Hilhòt, mon voisin, qui va à la ville et lit les nouvelles, me raconte toutes les histoires.)

Catdet est pauvre.

Qu’èy las muralhes de la maysouote toutes henerclades e las bitres de las frinèste coupades, de fayssou que deban lou hoéc que-m uscli las culotes e que-m torri l’esquîe. Qu’èi las murralhas de la maisoòta totas henercladas e las vitras de las frinèstas copadas, de faiçon que devant lo hoec que m’uscli las culotas e que’m torri l’esquia.

(J’ai les murs de la maisonnette tous lézardés et les vitres des fenêtres cassées, de sorte que devant le feu je me brûle les pantalons et me gèle le dos.

Felix Seignor, le chroniqueur politique conservateur

Hourquillat chroniqueur politique dans le Mémorial des Pyrénées (mai 1876)
1ère lettre du Hourquillat dans le Mémorial des Pyrénées (mai 1876)

Jean Marie Felix Seignor, cet autre chroniqueur politique est né en 1828 à Lagor. Il est greffier au tribunal d’Orthez. Amoureux de la langue natale, il ne cessera de la parler, entre autres lors d’échanges poétiques avec Estaniol, avoué et maire de la ville. Ses poésies ont été publiées dans les journaux régionaux. Et Vastin Lespy les utilisa pour son fameux dictionnaire.

Lou Hillot provoque Catdet dans sa première lettre du 2 mai 1876, il l’invite à débattre.

Si passabes per Balansù, bien bébe u cop à nouste ; é pourtém lou Counserbatou dap la lètre qui héras aquiou-déssus. Adiou Catdet.
Si passavas per Balansun, vien béver un còp a noste ; e porta’m lo Conservator dab la letra qui heràs aquiu-dessus. Adiu Capdèth.
(Si tu passais par Balansun, viens boire un coup chez nous. Porte-moi le Conservateur avec la lettre que tu feras dessus. Au revoir Cadet.)

Entre le 2 et le 16 mai 1876, Hourquillat adresse à son amic Catdèt cinq lettres. Dans la troisième, il insiste : Que crey chéns badina que n’ès pas countén dé you é quém boulérés ha lou mus
(Que crèi shens badinar que n’es pas content de jo e que’m volerés har lo mus.

Je crois sans plaisanter que tu n’es pas content de moi et que tu voudrais me faire la tête.)
Et de rappeler qu’il est paysan comme lui !!

Des échanges pleins de verve et d’humour

Chantecler de E. Rostand - politique
Lucien Guitry en Chantecler de E. Rostand (dessin de Sem)

Catdèt de Hourcadut illustre ses attaques.  Ainsi quand le camp adverse soutient un roi après avoir soutenu un empereur, notre polémiste déclare le 28 juillet 1871 Cambia de mouliès, qu’ey cambia de fripoûs (Cambiar de molièrs, qu’ei cambiar de fripons – Changer de meuniers, c’est changer de fripons).
On peut savourer sa description d’une séance à la Chambre où les Royalistes que trepen (que trepan– tapent du pied) ou que criden en s’amuchan lou punh (que cridan en s’amuishant lo punh crient en montrant le poing) et où le président que-s tue de ha souna dab las dues mas ue esquire grane coum la dou nouste marre chens poudé ha cara touts aquéths arrauyous.
(Que’s tua de har sonar dab las duas mans ua esquira grana com la deu noste marran shens poder har carar tots aqueths arraujós
.
Il se tue à faire sonner avec les deux mains une sonnaille grande comme celle de notre bélier sans pouvoir faire taire tous ces enragés.)

Sa lettre du 26 juillet 1879, Qu’èy sauneyat… (Qu’èi saunejat… – j’ai fait un rêve…) est un bel exemple de littérature. Egaré dans un bois, il assiste à une assemblée où des animaux nocturnes (chats-huants, vipères, corbeaux, crapauds, renards) complotent contre les coqs. D’ailleurs, lue à Edmond Rostand, celui-ci s’en inspirera pour son fameux Chantecler.

Ici, texte complet de cette lettre en graphie originale.

Lo Hillot de Hourquillat n’est pas en reste et écrit avec imagination et finesse. Il s’adresse directement a Catdet comme à un vieil ami. Lui rendant visite un jour et ne le trouvant pas chez lui, il discute avec sa voisine qui lui apprend des choses étonnantes.  Ne sabéts doun pas, bous, que bèth tems a, Catdèt qu’ey û gran poulitic ; qu’en perd lou tribalh, lou droumi, lou minya, mès pas malurousemén lou bebe.
(Ne sabetz donc pas, vos, que bèth temps a, Catdèt qu’ei un gran politic ; que’n perd lo tribalh, lo dromir, lo minjar, mès pas malurosament lo bever.
Vous ne savez donc pas, vous, que depuis un bon moment, Cadet est un grand politique ; il en perd le travail, le sommeil, l’appétit, mais malheureusement pas le goût de la boisson)

Dans la dernière lettre que Lou Hillot publia, il imagine que son ami meurt dans le dénuement alors qu’ère nascut richot (qu’èra nascut richòt – il était né assez riche). Celui-ci se livre à lui :

Chens hemne ni maynatyes (né m’a pas yamey bagat d’em marida), que m’en baü e ouèy, soulét é misérable, entre Yanéte é Hillot, ue praübe bézie é u bieilh amic… Shens hemna ni mainatges (ne m’a pas jamèi vagat de’m maridar) que me’n vau, uèi, solet e miserable, entre Janet e Hilhòt, ua prauba vesia e un vielh amic…

Sans femme ni enfants (je n’ai jamais eu le temps de me marier) je m’en vais, aujourd’hui, seul et misérable, entre Jeannette et Hillot, une pauvre voisine et un vieil ami…

Et avant de mourir, il confesse à son ami qu’il a pris le parti opposé à Chesnelong parce que celui-ci voulait faire voter une loi contre les ivrognes.

Ici texte complet de cette lettre en graphie originale.
Ici texte complet de cette lettre en graphie classique.

L’amour de la langue dépasse la politique

Le républicain Eugène Larroque rejoindra parmi les premiers l’Escòla Gaston Febus (19e inscrit) alors que son président est Adrien Planté, le successeur conservateur de Charles Chesnelong. Comme le dit Paul Clavé, l’amour du terroir parvint à arrondir les angles et cela fait grandement honneur à ces deux “beroys omis” béarnais. Felix Seignor participera aussi à l’Escòla, lieu où toutes les sensibilités sont présentes pour défendre la langue et la culture gasconnes.

Références

Élections et élus de février 1871 en Gascogne : le triomphe des conservateurs, Céline Piot, 2011
Prosateurs béarnais, Paul Clavé, 1980
Letres poulitics, Catdet de Hourcadut, 1871 – 1898
Aü catdet dé Hourcadut, Le Mémorial, 2 mai 1876, page 2
Aü catdet dé Hourcadut, Le Mémorial, 6 mai 1876, page 2
Aü catdet dé Hourcadut, Le Mémorial, 11 mai 1876, page 2
La mourt dé Hourcadut, Le Mémorial, 16 mai 1876, page 2
La photo à la une est de Félix Arnaudin (1844-1921), grand collecteur de contes des Landes et remarquable photographe (https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9lix_Arnaudin)




14 – 18 vue par les Gascons : les félibres, petite ou grande patrie ?

La guerre, par sa mobilisation générale, crée un grand élan de rassemblement pour la France. Les félibres qui militent pour une reconnaissance et une renaissance de la culture des régions, doivent jongler avec la grande et la petite patrie. En Gascogne, trois grandes revues en langue régionale, fondées par des félibres, Reclams, Armanac de la Gascougno, Era bouts dera mountanho. Trois façons de se positionner. Louis Batcave, le président de l’Escole Gastou Fébus, pose le problème.

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, épisode 5 : Les félibres, petite ou grande patrie ? Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation, à l’épisode 2, Bégarie un destin tragique, à l’épisode 3 : les Territoriaux du Gers et à l’épisode 4 : les femmes dans la guerre.

Le félibre Bernard Sarrieu choisit la défense de la nation

Le félibre Bernard Sarrieu
Bernard Sarrieu

Le luchonais Bernard Sarrieu (1875 – 1935) fondateur de l’Escolo deras Pirenéos, est en 1914 professeur de philosophie à Montauban. Non mobilisé à cause de son âge et de sa santé fragile, il prendra des positions patriotes.

Par exemple, le 15 mai 1915, Sarrieu, qui parle de nombreuses langues dont l’allemand (il a traduit en gascon des œuvres de Schiller et de Goethe), s’adresse aux ennemis dans leur langue.  “On ne retrouve plus chez vous le noble courage de Siegfried, dans vos veines coule seulement le sang de Hagen, le traître… La meilleure branche des Germains celtiques s’est établie en France et en Belgique et bras dessus, bras dessous avec les tribus gauloises, ils marchent unis depuis ce temps-là ; il ne vous est resté que le fond violent des Vandales…

Il écrira 79 poèmes ou chants qui parleront de la guerre. A la Serbie, A la victoire de la Marne, Le vaillant Luchonais, Peines et joies, etc. Pour lui, la guerre a cimenté la France contre l’ennemi. “Les Français à jamais ne font qu’un” écrit-il dans l’hymne à Verdun en 1917. Ce n’est qu’après la fin de la guerre que Sarrieu remet en avant sa position de félibre.

Coumo ‘ra Franço bo demoura francéso de còr è de léngo en faço dess hourastès, atau-madéch, en Franço, era Gascounho que bo demoura gascouno, ço que nou pouira èste que se duren era sio léngo è’s sòs coustumes.
Com era França vòu demorar francesa de còr e de lenga en fàça deus horastèrs, atau madeish, en França, era Gasconha que vòu demorar gascona, çò que non poirà èster que se duran era sia lenga e eras sòs costumas.

Comme la France veut rester française de cœur et de langue face aux étrangers, de même, en France, la Gascogne veut demeurer gasconne, ce qui ne pourra se faire que si durent sa langue et ses coutumes.

Era bouts de la mountanho traduit le patriotisme de son secrétaire

L’Escolo deras Pirenéos a une revue annuelle, Era bouts de la mountanho. De 1915 à 1917, les trois numéros sont consacrés à la guerre. Ils  ne seront publiés qu’après la fin du conflit.

La revue liste les morts, nòsti amics nou soun cap desbrembats (nostes amics non son cap desbrombats – nos amis ne sont pas oubliés), et les citations pour action d’éclat des membres de l’Escolo. Souvent un article est écrit pour des poètes, des écrivains, des membres actifs de l’Escolo morts à la guerre. Comme Léon Bize, François de Lartigue ou Louis Dulhom Noguès tué par un obus dans une tranchée alors qu’il écrivait une chanson de route pour son bataillon. Uéi, siòs à Diéu après èste estatch martir de toun deué e dera Franço ! (Uei, sias a Dieu après estat martiri de ton dever e dera França!)

Aunou det sang gascou, Yan dera Nesto

Chaque numéro parlera du devoir des soldats, du courage des familles et de la France. À part quelques nouvelles locales, la revue ne parle pas de la région et ne présente que peu de production littéraire. Les articles s’intitulent Aunou det sang gascou, Aunour at soullat Francés dabans Berdu, Qu’auram era bittòria ! (Aunor deth sang gascon, Aunor ath soldat francés davant Verdun, Qu’auram la victòria). Quelques poèmes sur la guerre sont publiés : Et gran flèu de J. Soulé Venture, Planh sus es glouriousi mòrti nòsti de Sarrieu ainsi que quauques létres det frount (quauques letras deth front)

 

Le félibre Fernand Sarran garde le cap gascon

Le félibre Fernand Sarran
Fernand Sarran

L’abbé Fernand Sarran (1872 – 1928), supérieur du petit séminaire d’Auch fait son devoir (il est mobilisé comme infirmier) et, à l’opposé de Sarrieu, continue à ne parler que de la petite patrie.

En 1915, le félibre gersois décide de ne pas sortir son Armanac de la Gascougno, qui lui parait déplacé dans le contexte de la guerre et du patriotisme nécessaire. Mais ses lecteurs lui demandent de s’y remettre et il sortira un numéro en 1916 en s’expliquant dans l’édito, avec le ton enlevé qui est une marque de cette revue.

Que tourni, pramou que m’an demandat de tourna.
« Que ! ça dits l’un, ne cau pas legi l’Armanac noste, pramou que lous Bochos, la frét e lou mau-téms que mous hèn misèros ?..
Que torni, pr’amor que m’an demandat de tornar.
– Que ! ça ditz l’un, ne cau pas legir l’Armanac nòste, pr’amor que los Bòchas, la hred e lo mau-temps que nos hèn misèras ?..

Je reviens, parce qu’on m’a demandé de revenir. – Quoi : dit l’un, il ne faut pas lire notre Armanac, parce que les Boches, le froid et le mauvais temps nous font des misères ?..

Et de garder toute la saveur trufandèra dans les contes et récits. Plusieurs sont d’ailleurs des récits humoristiques sur la guerre liés à des mésaventures d’un Gascon, que bats bese se lou n’arribèc uo de las qui se desbrembon pas (que vatz véser se lo n’arribèc ua de las qui se desbremban pas – vous allez voir qu’il lui en arriva une de celles qui ne s’oublient pas) ou à des mésaventures d’un Allemand, Es mèrlis de Gascounho que se-n arriden encoèro… (Eths merlis de Gascogna que se’n arriden enqüera – les merles de Gascogne en rient encore)

L’Armanac 1917 pour ceux qui sont à la guerre

En 1917, Sarran, tout en conservant la ligne humoristique habituelle de la revue, va la dédier à ceux qui sont à la guerre. Il le précise dans l’édito.

Lous barbuts e lous peluts de pracîu que demandon causos dou païs gascoun : coechos d’auco e pourquét, boudin e saucisso. Obé plan. Mès tabén journals, armanacs, letros, noubèlos. E sabi jou ço que demandon ?… Qu’èi aquîu un bouchèt de létros que demandon desempus dus mesis : « E be, quan ba arriba l’Armanac ? »
Qu’auem hèit l’Armanac d’engoan esprès end’éts.
Los barbuts e los peluts de pr’acíu que demandan causas deu país gascon : coeishas d’auca e porquet, bodin e saucissa. Òc ben plan. Mès tanben jornals, armanacs, letras, novèlas. E sabi jo çò que demandan ?… Qu’èi aquíu un boishet de letras que demandan desempus dus mesis : « E ben, quan va arribar l’Armanac ? »
Qu’avem hèit l’Armanac d’enguan exprès end’eths.

poesie Se de Toutsants de G. Brunet, extrait de l'Armanac de la Gascougne 1917
Sé de Toutsants ! G. Brunet

Les barbus et les poilus d’ici demandent des choses du pays gascon : des cuisses d’oie, du pourceau, du boudin e de la saucisse. Bien. Mais aussi des journaux, des almanachs, des lettres, des nouvelles. Est-ce que je sais ce qu’ils demandent ?… J’ai ici un paquet de lettres qui demandent depuis deux mois : « Et bien, quand va-t-il arriver l’Armanac ? ». Nous avons fait l’Armanac cette année exprès pour eux.

Sur la trentaine d’articles, quatre seulement parlent de la guerre dont deux poèmes écrits par des soldats. Deux poèmes qui sont choisis pour leur expression simple et émouvante, vertadèra : Lou camp de batalho de J. Serenne et Sé de Toutsants de G. Brunet (texte ici en graphie originale, classique et en français).

Les félibres de l’Escòla Gaston Febus participent à l’élan national

Louis Batcave, capdau

L’Escòla Gaston Febus est constituée de quatre sections Béarn, Landes, Bigorre, Armagnac, de plus de 500 membres. Dès aout 1914, le président Louis Batcave (1863-1923) écrit un éditorial en français présenté au premier épisode de cette série, Vive la France. Les choix éditoriaux de leur revue Reclams de Biarn e Gascougne, soulignent que les Gascons sont avant tout Français et prêts à mourir pour défendre la patrie. Les félibres de l’Escòla s’expriment au cours du conflit, en insistant sur l’engagement pour la France. Ils rappellent la bravoure, l’intrépidité et la bonne humeur des Gascons, héritage de leur histoire.

Les Jòcs Floraus (Jeux Floraux), organisés par l’Escòla sont sur la même ligne. Les textes proposés dans les catégories poésie, prose et musique, sont patriotiques comme le premier prix de musique remporté par E. Costedoat pour sa chanson Lous gouyats noustes (Los gojats nostes – Nos gars).

Reclams, guerre, histoire et littérature

Lous Peluts de Gascougne, Pascal Abadie

64 articles sortent dans les années 1916 et 1917. Ils parlent pratiquement tous de la guerre. Il y a des articles sur les événements, des lettres. En outre, Reclams n’oublie pas sa vocation littéraire. Sont présentés des textes anciens sur les Gascons et la guerre ou la figure de Jeanne d’Arc dans la chanson populaire béarnaise.

Louis Batcave propose dans un article publié en août 1917 p. 120 et intitulé Grande et petites patries, une réflexion sur la notion de patrie. Il rappelle les observations de Fustel de Coulanges : “la Grèce avait péri de ses divisions mêmes (…). L’unité lui vint des Romains, mais elle avait perdu sa liberté.”

Batcave note que si chacun aime sa province, il ne sait rien ou presque de son histoire et de sa littérature. Et il montre que la petite et la grande patrie, ce sont deux notions différentes et complémentaires. “Qu’est-ce donc que le patriotisme local ? Tâchons de le définir. C’est, pour un provincial, ce qui l’unit à « ses pays », ce sont les vieilles habitudes contractées ensemble. l’assistance aux fêtes religieuses, aux marchés, aux frairies ; les mêmes habitudes locales, fêtes de baptême, de mariage. d’enterrement, menus jeux : pour un Lyonnais, le jeu de boule ; pour un Basque, la pelote. Voilà les éléments qui font partie du tempérament provincial, c’est aussi la vue en commun des mêmes horizons ; pour un Provençal, la mer bleue, les Alpilles roses.
Le patriotisme général marche de concert avec l’humanité éternelle. Le patriotisme local a ses côtés particuliers : le culte des morts, la croix des chemins, toutes ces choses de la terre ou intimes qui vous prennent et vous enveloppent.”

Et il défend l’idée que chacune a besoin de l’autre. La grande patrie est riche de ses petites patries et favorise l’unité. Les petites patries favorisent l’identité.

“La petite patrie a toujours échoué et elle échouera toujours en tant qu’elle représente l’individualité spéciale. Mais elle existe comme sentiment ; nos champs de bataille le prouvent ; on s’y sent Français par-dessus tout. N’empêche que l’on est Gascon, Basque, Provençal et Breton, et ce patriotisme local double, pour ainsi dire, le patriotisme général.”

Références

Era bouts dera mountagno, 1915, 1916, 1917.
Armanac de la Gascougno, 1915 – 1916, 1917
Reclams, taula 1916 – 1917, juillet, septembre, novembre, décembre 1916 et février, avril, juinaoût 1917
Era bouts dera mountagno e Era guerro, Joëlle Ginestet




Les siècles noirs de la sorcellerie en Gascogne

Au XIVe siècle, l’Église juge la population encore trop païenne et se met à combattre les sorciers, qui ont alors un rôle social important. Pour cela elle les accuse de connivence avec Satan. Cette origine diabolique des sorciers restera ancrée dans les esprits. La sorcellerie, sorcierumi,  n’est pas une spécialité gasconne, mais sa chasse y est renforcée par le savoir-faire des inquisiteurs qui viennent d’en finir avec les cathares. Les visitadors, personnes qui savent identifier les sorciers, secondent les magistrats. Dans leur mémoire, Domenge Bidòt German et Josiana Dexperets expliquent la sorcellerie en Béarn.

L’environnement de nos ancêtres est dangereux

Becut et sorcellerie
Un becut – couverture des Contes populaires de la Gascogne de Jean-François Bladé – Editions Aubéron

Dans les temps anciens, la vie était dure, violente et difficile à comprendre. Pourquoi et comment tombe-t-on malade? N’oublions pas que nous ne connaissons les bactéries et les virus que depuis récemment. Pour nos aïeux, c’était magique. Et leur monde était peuplé d’êtres ou d’esprits malfaisants, poblat de bèstias mauhasentas, de broishas, de lutins e personatges fantastics.

Avec le christianisme, s’identifient des êtres mauvais autour deu Cohet (du Diable) avec leurs animaux malins comme lo Gat Pitòish (le putois) ou la Cavèca (la chouette). Mais il y en a bien d’autres, los engènis, los dragons comme partout, mais aussi les camas crusas ou los becuts, deux monstres qu’on ne trouve que dans notre région. Ogres, géants, cyclopes, ces derniers ne sont pas sans rappeler Polyphème de l’Odyssée. Les auteurs rappellent : [los becuts] que s’amasssan au pic d’Ania tà hargar los perigles e espaurir lo país baish (ils se rassemblent au pic d’Anie pour lancer des éclairs de tonnerre et effrayer le bas pays).

Et même les fées ne sont pas toujours des êtres aimables comme las hadas pedaucas (les fées aux pieds d’oies).

Le rôle des sorciers et autres guérisseurs

Rebouteux et sorcellerie
L’arrebotaire (le rebouteux)

La cultura populara qu’avè sabut apitar un ensemble coerent de defença per l’exorcisme magic primari. Le sorcier du village est celui qui connait les plantes et éloigne le mauvais sort. Il est une personne importante de la société. Et on le consulte plus facilement que le médecin. On trouvera des posoèrs et des posoèras (ceux ou celles qui connaissent les herbes, les poisons), les guaridors (guérisseurs), los dovins (les devins).

Outre lo barbèr, l’ipoticaire, lo çurgent, le village peut avoir un alogaire (celui qui remet en place), un arrebotaire (un rebouteux), un pregandaire (celui qui dit des prières, fait des signes), un fretador (celui qui soigne en touchant, en massant). Ces gens soignent lo mau hèit (mal fait par des blessures), lo mau vadut (maladie spontanée), lo mau dat (maladie donnée par un sort ou un maléfice), lo mau cargat (maladie acquise par contagion, lors d’épidémie). Dans la croyance populaire, le mal étant venu de l’extérieur, il faut le faire ressortir, donc l’exorciser.

L’Inquisition et la chasse aux sorcières

L'Inquisition contre les derniers Cathares et sorcellerie
L’Inquisition contre les derniers Cathares

Au XVe siècle, l’Église a achevé la christianisation de l’Europe. Pourtant, les populations conservent des pratiques, des croyances et des rites païens que l’on retrouve d’ailleurs dans les contes et légendes de la région. L’Église s’attaque à ces superstitions et aux symboles de la culture populaire. L’historien Emmanuel Leroy-Ladurie note : Les choses se gâtent dans le Midi avec l’agonie du Catharisme. Les inquisiteurs mis au chômage par suite de l’extermination des derniers hérétiques, se reconvertissent dans la chasse aux sorcières Avec des éléments réels du folklore populaire et en s’aidant de racontars de bonnes femmes sans doute obtenus par la torture, les persécuteurs-bricoleurs ont fabriqué la version du sabbat où les participants adorent un Diable-bouc. Car ils veulent faire peur à la population et favoriser les dénonciations.

Pierre de Lancre, pourfendeur zélé de la sorcellerie

Tableau de l'Inconstance des Mauvais Anges et Démons - sorcellerie
Tableau de l’Inconstance des Mauvais Anges et Démons

Au XVIe et XVIIe siècle la chasse est féroce et concerne à 96% des femmes. Dans la région de Bayonne et en Chalosse, le magistrat bordelais Pierre Rostégui de Lancre, seigneur de Loubens, est désigné pour libérer le Labourd de ses sorcières, à la demande des seigneurs d’Amou et d’Urtubie. Cet homme, obsédé par les femmes et la sexualité, fait trembler la population. Tout est bon pour identifier les malheureuses, comme l’utilisation des langues étrangères. La Juive ou la More venue d’Espagne, la femme de marin qui, en l’absence de son mari, se promène librement ou chante en basque sont des symptômes de sorcellerie ! Il condamne au bûcher des centaines de femmes comme Marissane de Tartas : Six enfans nous dirent, qu’ils auoyent este menez au sabbat par une sorciere d’Urrogne prisonniere, qui auoit accoustumé les mener, nommee Marissans de Tartas.

Françoise Boquiron avoue sous la torture, la décision prise dans un sabbat de donner lo mau de lairar, le mal d’aboiement, au village d’Amou. En effet une épidémie sévit dans les Landes et les malades convulsaient en poussant des cris semblables à ceux de chiens.

Même si certains se spécialisent dans la chasse aux sorcières, la population fait justice elle-même. Ainsi, à Saint-Jean-de-Luz, après le départ de Pierre de Lancre, des femmes de pêcheurs enduisent une Juive de poix et la font brûler. Elle aurait, par sorcellerie, provoqué une tempête.

Les visitadors

Cependant la meilleure façon de repérer une sorcière était de repérer lo punt diabolic. C’était un point d’insensibilité de la peau qui correspondait à l’endroit où le Diable avait posé son doigt lors du pacte. Des visitadors se spécialisaient dans cette identification comme ce chirurgien de Bayonne. Après avoir rasé l’accusée, il enfonçait des aiguilles à divers endroits jusqu’à trouver un point d’insensibilité. En 1602, Henri IV dut intervenir pour faire cesser les agissements d’un visitador gascon zélé, Le Hugon.

D’autres astuces existaient, dont certaines redoutables. En Béarn, los acusats qu’èran ahronçats dens los Gaves ; se ne tornavan pas a la susfàcia, qu’èran copables ; se varolavan o se susnadavan, Cohet que’us avè aidats e la culpabilitat qu’èra establida. (les accusés étaient jetés dans les Gaves ;  s’ils ne revenaient pas à la surface, ils étaient coupables ; s’ils surnageaient, le Diable les avait aidés et la culpabilité était établie)

La terrible histoire de Maria de Sansarric

De nombreuses dénonciations viennent aider à ces persécutions. On dénonce dans les familles, dans les villages pour se venger ou par animosité.

En 1609, lo Ramonet de Solu est accusé d’avoir tué sa femme. Les auteurs rapportent sa défense :

Lo 6 mai de 1609, a Arganhon, lo Ramonet de Solu que sabó peu son hrair Odet qui gardava las crabas que, pendent la nueit, l’escabòt que pareishèva hèra nerviós, « espaurit per quauque broisha ». Lo 10 de mai, de cap a miejanueit, lo Ramonet qu’entendó brut, que’s lhevè tà anar trobar lo son hrair et que s’armè d’ua daga. Que contè qu’alavetz, « ua forma de craba que l’aparescó e que’u nhaquè. » Alavetz que’u balhè un còp de daga, que s’entenón crits : la Maria de Sansarric, la hemna deu Ramonet qu’estó trobada estenuda a tèrra, en camisa, pèdescauça, tocada de tres plagas mortaus. Le 6 mai 1609, à Arganhon, Raymond de Soulu sut par son frère Odet qui gardait les chèvres que, pendant la nuit, le troupeau paraissait très nerveux, « effrayé par quelque sorcière ». Le 10 mai, vers minuit, Raymond entendit du bruit, se leva pour aller trouver son frère et s’arma d’une dague. Il raconta qu’alors « une forme de chèvre lui apparut et le mordit. » Alors il lui donna un coup de dague et ils entendirent des cris : Marie de Sansarric, la femme de Raymond fut trouvée étendue à terre, en chemise, déchaussée, touchée de trois plaies mortelles.

Car si la nuit, les hommes possédés se transformaient en loup, lo lop-manin, les femmes se transformaient en chèvre.

Le siècle des lumières et la sorcellerie

Charlatans et sorcellerie
Charlatans déversant leurs boniments

La chasse aux sorcières s’essouffle mi-XVIIe siècle. L’édit royal de 1682 met fin aux poursuites judiciaires pour sorcellerie.  Lo sorcierumi n’est plus satanique, il va se teinter de science. Ainsi, au siècle des lumières (XVIIIe) à 70%, ce sont les hommes qui exercent leurs talents. Les sorciers accusés ne sont plus de pauvres femmes de la campagne ou des marginaux mais des personnes plus instruites, comme des artisans, des curés ou des médecins. Et ils sont plutôt poursuivis pour extorquer de l’argent aux crédules.

En 1777 – 1778, les auteurs racontent une affaire qui montre l’évolution de la société face à la sorcellerie.  Joan Tuquet est un visitador, donc une personne qui sait reconnaître les sorciers. Avec un comparse, Saubat, ils sèment la peur et le désordre dans le Béarn. Mais la chasse aux sorcières n’apporte plus l’immunité des siècles passés. Le 21 juin 1779, ils sont condamnés par le Parlement de Navarre et Tuquet est envoyé aux galères.

Au XIXème siècle, la population cherche encore des sorcières

Eglise de Saint-Faust (P. Atlantiques) sorcellerie
Saint-Faust (Pyrénées-A.)

La population fut moins sage et continua et à faire appel aux sorciers et à les châtier. En 1824, à Saint-Faust (Pyrénées-Atlantiques) Marie Peillon, désignée sorcière par le village, refuse de donner des soins. Sa famille l’accuse de donner lo mau et improvise un bûcher. En 1850, près de Vic-en-Bigorre, une sorcière fut jetée dans un four à pain. Quand le juge demande à l’accusé, un laboureur voisin : croyez-vous au diable ? celui-ci répond : comme vous Monsieur le juge.

Références

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Magia e sorcierumi en Bearn deu XIVau au XVIIIau sègle, Domenge Bidòt German e Josiana Dexperets, 1984
De l’inconstance des mauvais anges et démons, Pierre de Lancre, 1612
D’un bûcher à l’autre : la sorcellerie satanique avant et après l’édit de 1682, quelques réflexions, Christian Desplat, 2012

L’image à la une est un extrait d’une peinture de Goya de 1798, Le Sabbat des sorcières (en espagnol El Aquelarre) en lien avec la mythologie basque – voir article Wikipedia https://bit.ly/2zVR6gi