Jean-Baptiste Sénac, premier médecin du roi

Le Gersois Jean-Baptiste Sénac, premier médecin du roi Louis XV, est le fondateur de la cardiologie. Un précurseur éclairé, à ajouter à la liste des Gascons de renom, avec Guillaume Saluste du Bartas, Antoine de Nervèze, Sans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne. 

Jean-Baptiste Sénac 

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Jean-Baptiste Sénac nait en 1693, probablement à Lombez. Sa famille paternelle est d’Aux en Pardiac (aujourd’hui Aux-Aussat) à côté de Miélan. Sénac y est d’ailleurs le nom le plus fréquent (deux habitants sur cinq). C’est une famille bourgeoise possédant quelques terres. Son grand-père, Pierre, est notaire et son père, Jean-Bernard, avocat.

Sa mère, Marie Corregé (ou Courrèges), est fille de notaire. Le jeune couple s’installe dans le village de la femme, Ariès en Magnoac (aujourd’hui Ariès-Espenan), où celle-ci a une métairie.

Les études

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Herman Boerhaaven (1668-1738) rénovateur de la didactique médicale

Après son enfance à Ariès, Jean-Baptiste va au collège d’Auch, tenu par les Jésuites. Puis, cassant la tradition familiale, il entreprend des études de médecine, à Leyde (Hollande), premier centre médical d’Europe à cet époque, où il a le célèbre Herman Boerhaaven (1668-1738) comme professeur. On trouvera trace de son enseignement dans les premiers écrits de notre Gersois. Puis, à Londres, il suit les cours de John Freind (1675-1728), le géant du Collège de Médecine londonien.

On ne sait pas vraiment pourquoi il fait ses études à l’étranger, même si le marquis d’Argenson écrit en 1752 que c’est parce qu’il est protestant. Ce qui est tout à fait plausible.

Enfin, de retour en France, il est nommé docteur en médecine à Montpellier en 1719, puis reçu maitre es arts à Toulouse le 13 mars 1721.

Le mariage

Gabriel Sénac de Meilhan (1736-1803)
Gabriel Sénac de Meilhan (1736-1803), deuxième fils de Jean-Baptiste

Jean-Baptiste Sénac se marie à Blaye le 10 aout 1721 avec Marie-Thérèse Tanet, fille de marchands (qui commerçaient avec la Hollande) et grands notables. Le couple part pour Paris dès l’année suivante. Là, Sénac demande à être reçu médecin par la faculté sans soutenir de thèse, ce qu’on appelle aujourd’hui une équivalence. La faculté refuse.

Il a quitté la Gascogne, il n’y reviendra pas mais il y achètera des terres, la seigneurie de Meilhan et celle d’Ozon.

Avec Marie-Thérèse, il aura trois enfants : Jean en 1723, Thérèse en 1729, Gabriel en 1736. Ce dernier sera intendant et écrivain. Voltaire dit d’ailleurs de lui, le 4 juillet 1756 : Faites de la prose ou des vers, Monsieur, donnez-vous à la philosophie ou aux affaires, vous réussirez à tout ce que vous entreprendrez

Ses débuts de médecin

Jacob Benignus Winsløw
Jacob Benignus Winsløw (1669-1760) recommande J-B Sénac à l’Académie Royale des Sciences

En 1723, Jean-Baptiste Sénac entre à l’Académie Royale des Sciences sur la recommandation de deux grands médecins, le Provençal Joseph-Guichard du Vernay et le Danois Jacob Benignus Winsløw. En parallèle, il commence à restituer ce qu’il a appris et publie Nouveau cours de chimie suivant les principes de Newton et de Stahl, puis ses premières découvertes dans le Journal de Trévoux, et dans le Journal des Savants.

Ou dans des communications à des Académies, comme la très intéressante Observations sur le mouvement des lèvres ou encore sa Réflexion sur les noyésJusqu’alors, on croyait que l’eau envahissait l’intérieur du corps, provoquant la mort. Sénac montre que la trachée réagit quand elle reçoit de l’eau, en la rejetant. Comme quand un liquide passe par le « mauvais trou ». La mort résulte ainsi du défaut de respiration, des convulsions de la trachée et des ruptures des vaisseaux pulmonaires.

Ses discours sont si remarquables qu’il est reconnu très vite et devient docteur de la Faculté de Médecine de Reims en 1725, bachelier de la Faculté de Médecine de Paris en 1726, médecin du roi en 1727.

Sénac s’intéresse au cœur

Le chef d'oeuvre de Jean-Baptiste Sénac
Le chef d’œuvre de Jean-Baptiste Sénac

Sa curiosité est telle que notre médecin s’intéresse à tout, les mouvements du corps, la prévention de la peste… Pourtant, les grandes avancées concerneront le cœur.

Dans son très complet Traité de la structure du cœur, de son action et de ses maladies, Jean-Baptiste Sénac précise qu’il est intrigué par le cœur auquel on donna tant de propriétés : centre de l’intelligence, des passions, oracle. Un organe si merveilleux a occupé long-tems les anciens Philosophes… dit-il. Mais il ne veut pas aller sur ce terrain, Le fond de mes recherches étoit destiné à l’Académie, et il ne regardera que l’aspect médical. Ce à quoi il s’intéresse, ce sont les maladies du cœur, maladies fréquentes, difficiles à connoître et à guérir, l’écueil ordinaire de tant de malades & de tant de Médecins.

Il étudie les lésions du cœur, établit par l’autopsie des liens entre des troubles du rythme cardiaque et des insuffisances des valves. Il identifie des signes fonctionnels liés aux affections du cœur, comme l’œdème des jambes, l’arythmie, l’asthénie ou l’insuffisance pulmonaire. Bref, il met la cardiologie en route !

Sénac et la Faculté de Médecine

Georg Ernst Stahl
Georg Ernst Stahl (1659-1734)

Très ouvert et progressiste, Sénac embrasse les nouveaux courants dès lors que les démonstrations sont concluantes. Ce qui l’oppose parfois à la prudence ou au conservatisme de la Faculté. En bon Gascon, il a le parler direct. Ainsi, la première phrase de son traité de chimie : Il regne des préjugez ridicules parmi les sçavans comme parmi les ignorans ; le peuple peu capable d’éxaminer, suit des opinions répanduës par l’ignorance & reçûës par la crédulité ; on trouve dans les sçavans les mêmes idées fortifiées par un long travail, confirmées par la honte de les désavoüer, soûtenuës enfin par l’entêtement. 

Ainsi, il est le premier à présenter les thèses de l’Allemand Georg Ernst Stahl (1659-1734) qui considère que la médecine doit être séparée de la chimie, même si elle s’en sert pour les médicaments, et qu’elle ne peut non plus être uniquement fondée sur la mécanique comme le soutient Newton. Selon ce novateur, le corps est un organisme dont toutes les parties collaborent à un objectif commun. Il donne ainsi une place importante à l’âme, au psy dirait-on aujourd’hui.

Un autre exemple est le soutien que Sénac apporte au docteur Théodore Tronchin qui pratiquait l’inoculation. Cette méthode, ancienne mais remise au point en 1762 par le Britannique Daniel Sutton, consistait à mettre en contact le patient avec de la substance prélevée sur les vésicules d’une personne faiblement atteinte de la variole. Les résultats sont suffisamment probants pour notre Gascon, même s’il la reniera plus tard face aux risques insuffisamment maitrisés (certains disent parce qu’il était jaloux du succès de Tronchin).

Les honneurs

Maurice de Saxe (1696-1750)
Maurice de Saxe (1696-1750)

En 1744, Toulouse décide de lui rendre honneur et l’anoblit en l’élisant capitoul. Mais, finalement, son coup d’éclat aura lieu au printemps 1745. Sénac réussit deux paracentèses du myocarde sur le maréchal Maurice de Saxe, qui commandait l’armée royale de Flandre. Moins d’un mois après l’opération, celui-ci gagne la décisive bataille de Fontenoy. Sénac devient médecin des armées en Flandre.

En 1751, il est nommé premier médecin du duc d’Orléans, et en 1752, premier médecin du roi.

Il aura aussi la charge de surintendant des Eaux et Fontaines Minérales et Médicinales du Royaume.

Il s’éteint le 20 décembre 1770 à Versailles. Il a 77 ans. Louis XV, malgré ses 60 ans,  refusera de prendre un nouveau premier médecin.

Le souvenir

J-B Sénac (détail de la fresque de Diego Rivera à l'Institut de Cardiologie de Mexico - 1946)
J-B Sénac (détail de la fresque de Diego Rivera à l’Institut de Cardiologie de Mexico – 1946)

Jean-Baptiste Sénac n’a laissé que très peu de trace de ses origines et de sa vie. Était-il gêné par la modestie de son milieu alors qu’il évoluait parmi les nobles ? Il écrit : Le génie n’appartient à aucune nation ; il est semé par le hasard parmi la stupidité et l’ignorance. En tous cas, il précise qu’un bon philosophe n’est pas ébloui par l’éclat des grandeurs.

Le peintre Diego Rivera (1886-1957) fera figurer Jean-Baptiste Sénac montrant son traité, au premier plan de sa fresque Histoire de la cardiologie à l’entrée de l’Institut de cardiologie de Mexico. Un bel hommage !

Références

Nouveau cours de chimie suivant les principes de Newton et de Stahl, Jean-Bastiste Sénac, 1723
Sur les noyés, Jean-Bastiste Sénac, 1725

Traité de la structure du cœur, de son action et de ses maladies, T.1, M. De Sénac, 1741
Traité de la structure du cœur, de son action et de ses maladies,
T.2, M. de Sénac,  1783
Du lieu de naissance et des attaches gasconnes de Sénac, premier médecin de Louis XIV. G. de Monsembernard, Bulletin de la Société Archéologique, Historique, Littéraire et Scientifique du Gers, 4e trimestre 1987, p.407-437
Histoire de la cardiologie, Pascal Gueret,  2016




Le chant royal inspire les poètes gascons

Entre le XIVe et le XVIe siècle, un genre littéraire sera prisé, le chant royal. Très contraint, il est un sujet difficile pour les concours de poésie. Les Gascons vont pourtant s’y faire remarquer.

Le chant royal, qu’es aquò ?

Le chant royal en l'honneur de la Vierge
« Heures du maréchal de Boucicaut » – La Visitation (1405)

Il s’agit d’un poème de construction très définie. Il comprend de cinq strophes de onze vers en décasyllabes.  Les rimes sont identiques, le onzième vers, appelé refrain, devant être une rime féminine (en l’honneur de la Vierge). Les rimes du premier couplet définissent celles des couplets suivants, puisqu’elles devaient être les mêmes et dans le même ordre. Il est complété d’une sixième strophe, de cinq vers seulement, que l’on appelle un envoi. L’envoi interpelle celui à qui est adressé le poème.

Au début, ces poèmes sont des allégories qui rendent hommage au roi, à un héros, à la Vierge… puis s’élargiront à d’autres thèmes.

Ce genre est à l’honneur dans les concours de poésie un peu partout en France: Amiens, Rouen, Puys de Caen, Toulouse…

Les premiers poètes de chant royal

chant royal : Le remède de fortune
Le remède de fortune – Enluminure du Manuscrit de Guillaume de Machaut (1356)

Ce genre apparait début XIVe siècle et conquiert les différentes régions de France. Guillaume de Machaut (1300 ?-1377), le très célèbre chanoine de Reims, auteur du Jugement dou Roy de Navarre (vers 1349), sera un des premiers à l’utiliser. Ce magnifique poète et compositeur fut, entre autres, au service de Charles II de Navarre, beau-frère de Gaston Febus. Il fut aussi le précepteur d’Agnès de Navarre, future femme dudit Gaston Febus. Ce dernier aimait à se faire réciter ou chanter les vers du Champenois lors de son repas du soir.

Dans Le remède de fortune, ensemble des pièces musicales de tous genres, se trouve le chant royal Joie plaisance et douce norriture qui sera un succès.  Vous pouvez en apprécier la beauté dans cet enregistrement :

Aux Jeux Floraux, un genre à part 

Chant royal et Jeux Floraux
Tableau représentant l’Académie des Jeux floraux –  Félix Saurine (1783-1846)

Le chant royal est le seul genre que le Collège de Rhétorique (Toulouse) distingue aux Jeux floraux.  Les deux premiers poètes à recevoir un Souci pour leur chant royal sont, en 1539, Pierre Trassabot, poète et dessinateur, et Claude de Terlon, brillant orateur toulousain.

Les Gascons se feront remarquer aussitôt comme le Bordelais Jehan de Rus (églantine 1540, violette 1543) dont la bibliothèque d’Auch conserve ses poèmes. Ou le Béarnais Bernard du Poey pour son Chant royal par l’allégorie, du mistère de l’unité et trinité divine (églantine 1551).  Ce dernier, auteur des Odes du Gave, remportera deux fois encore un prix pour son chant royal Le petit monde estant encor à naistre (souci 1553) et Le tout de tous produict seul parfaict des parfaicts (violette 1560)

Mis à part Du Poey, tous ces poètes écrivent usuellement en gascon, et en français pour les concours puisque le Collège de Rhétorique n’accepte plus les textes en langue d’oc depuis 1513.  Pourtant, il sera noté la richesse et l’énergie de la langue gasconne qui peut exprimer facilement toutes les sensations, toutes les idées avec leurs nuances, même s’il paraît dur parce qu’on y prononce rigoureusement toutes les lettres.

On ne peut énumérer tous les Jean Trébos (églantine 1606),  Arnaud Maignon (souci 1607), Sébastien de Page ou de Pago (violette 1611) ou Pierre Rouziès (églantine 1635).  Trois méritent une attention particulière : Bertrand de Larade (églantine 1610), Dominique Dugay (églantine 1643) et Antoine Anselme de L’Isle en Jourdain (violette 1670 et églantine 1675)

Bertrand Larade

Chant Royal - B Larade - la Margalide Gascoue (1604)
B Larade – la Margalide Gascoue (1604)

Bertrand Larade est né en 1581 à Montréjeau. Suite à la disparition de ses parents très jeune, il aurait été recueilli par son oncle maternel, Jean Dupuy, magistrat à Trie-sur-Baïse et auteur du premier écrit en français sur les Pyrénées.

On retrouva ses écrits principalement au surprenant château de Valmirande, à côté de Montréjeau, et à la bibliothèque municipale de Rouen.

Larade écrit d’abord La Margalide Gascoue (1604), qui comprend 93 très beaux sonnets à la mode de Ronsard. Pendant ses études à Toulouse, il se lie avec Pèire Godolin qu’il va inciter à utiliser sa langue dans son expression littéraire. Ce dernier écrira un hommage, Odo a M. Larade, qui sera publié en entête de La muse gascoune.

Les productions du Commingeois seront ensuite plus variées. On récompensera son talent en 1610 aux Jeux floraux pour un chant royal qu’il rédige, une fois n’est pas coutume, en français : L’estre qui ne despent d’autre que de soy mesme.

Larade et le chant royal sur la Vierge

Larade en publiera huit en gascon dont le chant royal à la Vierge. Il la peint comme la fleur sur toutes fleurs. La première strophe, extraite de Le siècle d’or de la poésie gasconne, par Pierre Bec, montre la structure choisie (graphie classique et traduction de Pierre Bec).

Lo vertorós soldat au son de la trompeta
Ei tot huec dens lo còr d’un desir de combat,
Jo, dens lo camp de hlors armat de ma museta,
Voi èste sante (?) jorn, aqueth jorn esprauvat
Per un doble desir : aus bons còps voi parèisher
E getat contra-baish, alensús mes hòrt crèisher,
Picat, dercós, gelós, asardós, poderós,
Asardós, poderós, verturós amorós,
De la perlosa hlor que jo èi tant cantada
E la cantant serèi a jamès benurós,
La hlor sus totas hlors de tres colors pintada 

Le valeureux soldat au son de la trompette
Est tout feu dans son cœur du désir de combattre,
Moi, dans le champ de fleurs, armé de ma musette,
Je veux être en ce jour, ce saint jour, éprouvé,
Par un double désir : aux coups je veux paraitre
Et contre-bas jeté, au-dessus me grandir,
Piqué, triste, jaloux, téméraire, puissant,
Téméraire, puissant,  amoureux valeureux
De cette perle fleur  que j’ai longtemps chantée
Et ce chant à jamais me rendra bienheureux,
La fleur sur toutes fleurs peinte de trois couleurs

Dominique Dugay et le chant royal en gascon

Dominique Dugay et le chant royal
Le Triomphe de l’Eglantine de Dominique Dugay (1693)

Dominique Dugay est né à Lavardens, dans le Gers ; il suit des études de médecine à Toulouse. Il démontrera son attachement à la langue gasconne en publiant divers textes. On les récitera lors des concours des Jeux Floraux en « version originale ». Bien sûr, ces textes ne concourent pas aux prix mais ils sont goûtés de l’assistance, comme le Perpaus d’un Filosofo amourous d’yo Damaysello de Gimount en Gascouigno au subjét d’un sounge / Perpaus d’un filosòf amorós d’ua Damaisela de Gimont en Gasconha au subjècte d’un songe / Propos d’un philosophe amoureux d’une Demoiselle de Gimont en Gascogne au sujet d’un songe.

Dugay publie aussi les félicitations qu’il a reçues lors de son prix pour son chant royal en 1643. 19 félicitations écrites en français, en gascon ou en languedocien, et provenant d’hommes et de femmes. Citons par exemple celle de M. de Lucas, conseiller au Parlement :

Ô que ta muse est admirable
À voir tes vers, on diroit qu’Apollon,
(N’en déplaise à la Fable)
Est un véritable Gascon.

Père Antoine Anselme

Chant Royal - Portrait de l'abbé Anselme, par Hyacinthe Rigaud, 1719
Portrait de l’abbé Anselme, par Hyacinthe Rigaud (1719)

Antoine Anselme naît à L’Isle en Jourdain en 1652. Il deviendra un abbé réputé jusqu’à Paris pour ses sermons, ses oraisons funèbres, ses panégyriques et même ses mémoires scientifiques. On le surnomme d’ailleurs le petit prophète.

Il est tellement éloquent qu’on le propose pour succéder à Fléchier, évêque de Nîmes, considéré alors comme le meilleur évêque orateur. Cela ne se fera pas et il suivra à la capitale le marquis de Montespan pour être le précepteur de son fils.

L’Académie Française lui propose d’écrire l’éloge panégyrique de Saint Louis. Cet éloge, lu dans toutes les paroisses de Paris,  lui vaut de prêcher à la Cour. Son succès est tel qu’il faut le retenir jusqu’à quatre ou cinq ans avant. Madame de Sévigné remarqua son intelligence, son éloquence, sa dévotion et même son charme ; elle écrit dans une lettre, le 8 avril 1689 : Il n’y a guère de prédicateur que je crois devoir lui préférer.

Les Mémoires de l’Académie des inscriptions et Belles-Lettres (Petite Académie fondée par Colbert) reprennent certaines de ses dissertations. Et les Jeux Floraux reconnaitront par deux fois ses chants royaux.

Il meurt à Saint-Sever, cap de Gascogne, en 1758.

Anne-Pierre Darrées

Références

Guillaume de Machaud, le remède Fortune au carrefour d’un art nouveau, Margaret Switten, 1989
Histoire critique des Jeux floraux depuis leur origine jusqu’à leur transformation en académie (1323-1694), François de Gélis, 1981
La leçon de Nérac, Du Bartas et les poètes occitans (1550-1650), Philippe Gardy
Le triomphe de l’églantine, avec les pièces gasconnes qui ont été récitées dans l’Académie des Jeux Floraux les années précédentes, Dominique Dugay, 1693
Le siècle d’or de la poésie gasconne, Pierre Bec, 1997




Les Gascons, les Montfort et la croisade des Albigeois

La croisade des Albigeois est surtout connue pour ses actions dans le comté de Toulouse, lieu de l’hérésie cathare. Pourtant, les Gascons, voisins occidentaux, ont été bougrement concernés. À tel point qu’ils pourraient parler de la croisade des Montfort !

Le rayonnement des Albigeois

Vers l’an mille, des hérésies apparaissent un peu partout en Europe. En Languedoc, les Albigeois représenteraient, selon le médiéviste Jean-Louis ­Biget, 2 à 5 % de la population locale à la fin du XIIe siècle. Ce qui n’est pas grand-chose finalement dans un pays où l’on est habitué à voir cohabiter diverses religions : arianisme à l’époque des Wisigoths, Islam en Espagne, juifs…

Le Pape Alexandre III convoque le Concile de Latran en 1179 et condamne les Albigeois
Le Pape Alexandre III convoque le Concile de Latran en 1179

L’expansion de cette croyance est rapide, comme s’en inquiète le concile œcuménique Latran III, en 1179, par son canon 27 : …quia in Gasconia, Albigesio et partibus Tolosanis et aliis locis, ita haereticorum quos alii Catharos, alii Patarinos, alii Publicanos, alii aliis nominibus vocant, invaluit damnata perversitas...
Dans la Gascogne, l’Albigeois, le Toulousain et en d’autres lieux, la damnable perversité des hérétiques dénommés par les uns cathares, par d’autres patarins, publicains, ou autrement encore, a fait de tels progrès…

La Gascogne est dans le paquet, pourtant il n’y aura que quelques témoignages de présence de parfaits ou parfaites dans la partie orientale de cette région. Pourquoi le Pape la met-il dans le même paquet ? Est-il mal renseigné ou cherche-t-il à reprendre la maîtrise de la région ?

Les forces en présence

Le royaume d'Aragon en 1213et le comté de Toulouse et de Foix avant la bataille de Muret entre le Roi d'Aragon et Simon de Montfort
Le royaume d’Aragon et le comté de Toulouse et de Foix avant la bataille de Muret en 1213

En 1209, début de la croisade contre les Albigeois, en plus de la Papauté, quatre royaumes sont présents :

  • À l’est, le Saint Empire Romain Germanique gouverne la Meuse, la Saône, et aussi le Rhône jusqu’à Valence.
  • À l’ouest, le royaume d’Angleterre comprend les duchés ou comtés de Bretagne, Normandie, Maine, Anjou, Poitou, le duché d’Aquitaine et le comté de Gascogne.
  • Au sud, le royaume d’Aragon est constitué du marquisat de Provence, des comtés de Carladès, Gévaudan et Millau, des comtés du Roussillon, Carcassonne, Razès, Comminges, Bigorre, du vicomté de Béarn, et bien sûr de l’Aragon et la Catalogne.
  • Le (petit) royaume de France est lui, constitué de l’Île de France (Paris et Orléans) plus quatre régions vassales du Roi : les Comtés de Flandres, de Vermandois, de Champagne, et le duché de Bourgogne.

Quant aux comtés de Toulouse et de Foix, en rouge sur la carte, ils sont indépendants mais sous la protection du royaume d’Aragon.

Les seigneurs en 1209

Pierre II « le Catholique » meurt à la bataille de Muret contre Simon de Montfort
Pierre II le Catholique, enluminure issue du Liber feudorum Ceritaniae. Unique représentation contemporaine du souverain

Dès que les croisés attaquent les terres du roi d’Aragon Pierre II le Catholique, celui-ci rassemble ses vassaux, Gascons compris, pour les défendre.  Son ennemi, le chef des croisés est le fort connu Simon IV de Montfort, baron d’Île de France. Par sa mère, ce dernier a la moitié du comté de Leicester en Angleterre, mais les différends entre France et Angleterre ne lui permettent pas d’en profiter.

Côté Gascogne, les protagonistes principaux sont le roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine Jean Sans Terre et son vassal Géraut IV, comte d’Armagnac, Gaston VI Moncade (Moncade, grande famille catalane, fidèle au roi d’Aragon) vicomte de Béarn, marié à Pétronille comtesse de Bigorre (vicomtesse de Marsan et héritière du Comminges), Bernard IV comte de Comminges et père de Pétronille – restons en famille !

Premières possessions de Montfort en Gascogne

Les Français déferlent dans le sud et, après leurs succès terrifiants en Languedoc, ils attaquent la Gascogne. En 1212, Ils prennent d’abord L’Isle Jourdain, Samatan, soumettent la vicomté de Lomagne.

Depuis Muret où il séjourne, Montfort s’adresse aux évêques de Comminges et de Couserans qui, comme tous les évêques gascons, lui sont favorables. Ils l’avertirent donc de pousser en avant, et qu’il s’emparerait sans coup férir de la plus grande partie de la Gascogne; ce qu’il fit promptement, marchant d’abord contre un château nommé Saint-Gaudens et appartenant au comte de Comminges, dont les habitans l’accueillirent avec joie. Là vinrent à lui les nobles du pays qui lui firent hommage, et reçurent de lui leurs terres, écrit Pierre de Vaulx-Cernay, moine chroniqueur de la croisade contre les Albigeois. Puis Montfort occasionne des dégâts à Saint-Lizier en Couserans.

La bataille de Muret entre le Roi d'Aragon et Simon de Montfort
La bataille de Muret d’après une enluminure du XIVe siècle (Grandes Chroniques de France, BNF)

Pierre II d’Aragon intervient plusieurs fois pour aider ses protégés. Et ce, avec l’aide de ses vassaux gascons. Après quelques avancées et quelques reculs, Pierre II attaque Montfort à Muret. Sûr de sa victoire, le roi catalan n’attend pas tous ses vassaux, dont les Béarno-Bigourdans, et prend la cuisante défaite du 12 septembre 1213 qui lui coûte la vie. Gaston VI et Bernard IV sont punis, légèrement, par le Pape. Ils doivent remettre quelques terres à l’Église.

Le 8 juin 1215, Géraut V Trencaléon, nouveau comte d’Armagnac et de Fezensac, et suzerain du Magnoac, fait hommage à Montfort. Ce dernier a donc conquis en trois ans la Lomagne, le Comminges, l’Armagnac, le Fezensac, le Magnoac…

Le ver est dans le fruit

Un mariage médiéval
Mariage médiéval (BM de Bordeaux)

Montfort a le vent en poupe. À sa demande, l’Eglise démarie Pétronille de son deuxième mari, pour l’avoir épousé sans l’autorisation de Montfort, d’après André Delpech. En effet,  Montfort avait fait inscrire dans les statuts de Pamiers de 1212 : Interdisons à toutes dames nobles, veuves ou héritières, possédant forteresses ou châteaux, d’épouser d’ici à dix ans un indigène de cette terre sans l’autorisation du comte [Montfort], afin d’éviter le péril qui pourrait en advenir à ladite terre. Elles pourront épouser des Français à leur gré et sans demander l’autorisation du comte ou d’un autre. Les dix ans passés elles pourront se marier comme elles voudront.

Les évêques pyrénéens font pression sur la comtesse. Elle n’a ni les moyens financiers ni armés de résister. En 1216, elle se remarie avec Guy de Montfort, le fils de Simon IV. Par ce mariage, son comté arrive dans la famille du Français. Ainsi, celle-ci a pris le pouvoir sur la moitié de la Gascogne !

L’arrêt de l’expansion et la redistribution des cartes

Mort de Simon de Montfort IV au siège de Toulouse
Mort de Simon de Montfort IV au siège de Toulouse

Guillaume Ier, nouveau vicomte de Béarn, résiste. Le comte de Toulouse, le comte de Comminges (père de Pétronille) et le vicomte du Couserans entrent dans Toulouse. À sont tour, Simon IV met le siège devant Toulouse et, le 8 octobre 1217, y laisse la vie. Ce siège entraîne l’arrêt de l’expansion des Montfort. Rancunier, en 1218, Amaury de Montfort, le fils de Simon IV, avant de partir, brûle Cazères (sur Garonne) et tue tous ses habitants.

En au roi de France, Louis VIII dit le Lion,  tous les droits accordés par l’Église à son père Simon de Montfort sur le Toulousain et l’Albigeois. La Gascogne, quant à elle, passera à l’Angleterre. Les Albigeois sont-ils toujours le prétexte des luttes ? En tous cas, en quelques années, le royaume de France s’est agrandi au détriment de l’Angleterre et de l’Aragon. Il faut dire qu’à ces époques, la notion de pays n’a rien à voir avec aujourd’hui et que les possessions bougent au gré des guerres, des alliances, des mariages, des héritages.

 

La croisade des albigeois redistrbue les cartes en Europe
L’Europe vers 1250

Encore un Montfort en Gascogne

La Gascogne en a-t-elle fini avec la famille Montfort ? Hélas, non !

Simon V de Montfort, Comte de Leicester prend l'Aquitaine
Simon V de Montfort, Comte de Leicester

Henri III, roi d’Angleterre depuis 1216, enverra, pour gouverner l’Aquitaine et la Gascogne… Simon V de Montfort, autre fils du croisé Simon IV et frère de Guy et d’Amaury. Il est comte de Leicester et mari d’Aliénor d’Angleterre, la sœur d’Henri III. Ainsi, les Montfort sont maîtres de toute la Gascogne (sauf l’Armagnac) !

Simon V de Montfort est chargé de faire rentrer les vassaux gascons dans l’obéissance, tâche dont il s’acquittera fort bien. Brutal et efficace, il mènera la vie dure aux Gascons qui auront bien des soucis pour quelques décennies.

Les soldats gascons contre les Albigeois

La papauté n’en a pas terminé avec les Albigeois. Et comme les soldats se battent là où ils sont appelés, on retrouve en 1244 des Gascons pyrénéens portant le coup fatal aux cathares. Ils montent des trébuchets et autres armes en pièces détachées. Elles permettront de détruire le village fortifié de Montségur. Le château actuel sera construit ultérieurement.

Les autres conséquences

Dans tous ces mouvements, dont seuls quelques uns ont été évoqués ici, le peuple fait les frais des guerres et de l’instabilité économique. Se sentent-ils concernés ? Des familles étrangères à leur pays, lointaines, les gouvernent. Elles ne vivent pas dans ces territoires mais à Barcelone pour les vicomtes de Béarn, en Île de France pour la comtesse de Bigorre, etc..

Une autre conséquence est l’arrêt de l’expansion intellectuelle des pays d’oc. Dès la prise en main de l’Église sur le Languedoc, celle-ci filtre les productions. Loin de l’amour courtois, elle impose les Mystères, les Passions et autres écrits de même genre, en latin ! La Gascogne était restée un peu en marge de l’expansion littéraire portée par les troubadours,. Elle sera, comme sa voisine, étouffée par ces contraintes. Et elle mettra plusieurs siècles à s’en relever.

Références

Hérésie et inquisition dans le midi de la France, Jean-Louis Biget, 2007.
Histoire de l’hérésie des Albigeois, Pierre de Vaulx-Cernay, dans la version de M. Guizot, 1824
La Philippide, Guillaume Le Breton
Pétronille de Bigorre, André Delpech, 1996




Le llibre del coch, le livre du cuisinier

La cuisine tient une part importante en Gascogne. En ces jours de fêtes, que diriez-vous de vous inspirer du Libre de doctrina pera ben servir de tallar y del art de coch du cuisinier catalan Robert de Nola. Et de préparer pour ces fêtes une gallina armada.

Lo llibre del coch, Le livre du cuisinier

Le Llibre del coch du cusinier Mèste Robert
Llibre del coch de Mestre Robert

Le 15 novembre 1520, Robert de Nola édite à Barcelone, en catalan,  le Lybre de doctrina pera ben Servir de Tallar y del Art de Coch Ço es de qualseuol manera de Potatges y salses Compost per lo diligent mestre Robert coch del Serenissimo senyor don Ferrando Rey de Napols. (Le livre pour savoir bien servir, découper et l’art du cuisinier C’est à dire toutes les façons de faire des potages et des sauces écrit par le diligent maître Robert cuisinier du Sérénissime seigneur Don Fernand Roi de Naples).

Il sera traduit en castillan quelques années après. Et il aura un tel succès qu’il fut réédité 5 fois en catalan en quelques années.

C’est le premier livre imprimé qui parle de cuisine. Il présente 203 recettes aragonaises ou catalanes ou encore, pour quelques unes, d’origine étrangère comme la  bona salsa francesa, les sopes a la lombarda, la burnia de figues (arabe / alburnia) ou les alberginies a la morisca  (aubergines à la moresque). Des recettes méditerranéennes souvent bien différentes des plats de notre pays.

Ce que le cuisinier fait manger à la cour de Naples

On apprend ainsi que l’on mange des sauces, des potages (viandes cuites dans un pot), des brouets, des tartes, des panades (viandes en croûte), des poissons, des desserts. Mais on y trouve peu de soupes ou de fritures ou de gros gibier.

On sert les galettes à base de fromage en entrée ou en dessert. Proximité de la Méditerranée oblige, les recettes de poisson ou de fruits de mer sont nombreuses. Les animaux mangés sont ceux d’aujourd’hui, et d’autres comme l’esturgeon, la lamproie, la murène, le coryphène, ou le dauphin. Côté légumes, on se régale d’aubergines, de citrouilles, d’épinards, de blettes ou de choux.

Le cuiinier de la cour de Naples : Natura morta con grancio su piatto d'argento, uva, olive et limone (Renaissance italienne)
Natura morta con grancio su piatto d’argento, uva, olive e limone (Rinascimento italiano)

On peut noter que l’on met du sucre et de l’ail un peu dans tous les plats, comme d’ailleurs le faisaient nos aïeux en Gascogne.

La burnia de figues

La búrnia de figues du cuisinier Meste Robert
La búrnia de figues

La préparation de la burnia consiste à alterner des couches de figues sèches macérées dans le miel avec des pétales de roses rouges. La burnia ainsi obtenue est laissée dans un récipient fermé pendant 15 à 20 jours. E apres menja de les beres figues e veuras un gentil menjar e bella cosa, nous dit Mestre Robert. (et après mange les belles figues et tu verras un mets délicat et une belle chose.)

Et la búrnia de figues existe toujours, comme vous en lirez des détails ici.

L’arròs ab brou de carn

Arròs a la cassola du cuisinier Maître Robert
Arròs a la cassola

Le cuisinier du XVIe siècle présente dans ce livre des plats qui sont toujours réalisés de nos jours comme l’arròs ab brou de carn (riz au bouillon de viande). Aujourd’hui on dira arròs a la cassola (riz à la casserole) et c’est le plat catalan typique mangé les jeudis, dont il y a bien sûr beaucoup de variantes.

Certains le rapprochent du risotto.

Mestre Robert commence par des conseils précis de lavage du riz : Lo arros pendras e fer las rentar ab aygua freda per tres o quatre vegades o ab aygua tebida: e com sia ben rentat met lo a exugar sobre vn tallador de fust al sol e si no fa sol met lo prop lo foch: 

(Le riz tu prendras et le laveras dans de l’eau froide trois ou quatre fois ou avec de l’eau tiède. Et comme il est bien lavé mets-le à sécher sur un tailleur de bois au soleil ou s’il ne fait pas soleil mets-le près du feu.)

On cuit le riz dans un bouillon de viande gras. Pour la préparation des assiettes, Mestre Robert conseille: e apres fes escudelles e met damunt cada vna sucre e canyella (et après fais des écuelles et mets sur chacune du sucre et de la cannelle).

Pour changer, manger du chat rôti

On y trouve aussi des plats inattendus comme le potatge modern, avec des spinachs e bledes (épinards et blettes). Ou cette recette : De menjar de gat rostit (plat de chat rôti)

La recette originale

Lo gat pendras e matar las ço es degollar lo: e quant sia mort leua li lo cap e guarda que nengu non menjas per la vida: car per ventura tornaria orar: e apres scorxal be e netament e obrel e fes lo ben net: e quant sie net pren lo e met lo dins en vn drap de li que sie net e soterral deual terra de manera que stiga vn jorn e vna nit: e apres trau lo de alli e met lo en ast e vaja al foch a coure: e apres quant coura vntal ab bon all e oli e quant sia vntat bat lo be ab vna verga e aço faras fins que sia cuyt vntant y batent.

E quant sia cuyt pendras lo e tallar las: axicom si fos vn conil e met lo en vn plat gran e pren del all e oli que sia destemprat ab bon brou de manera que sia ben clar e lançal damunt lo gat: e apres menja dell e veuras vna vianda singular.

Le chat rôti selon le cuisinier Maître Robert
De minjar de gat rostit, de Mèste Robert

La recette en français

Le chat tu prendras, tue-le et décapite-le.  Et quand il sera mort coupe-lui la tête et jette-la car jamais tu ne la mangeras. Car d’aventure cela te ferait perdre les sens. Puis écorche-le très proprement et ouvre-le et nettoie-le bien. Et quand il est net mets-le dans un tissu de linge propre et enterre-le sous terre où il restera un jour et une nuit. Ensuite pique-le d’ail et mets-le à rôtir au feu. Quand il rôtit enduis-le avec du bon ail et de l’huile. Et quand il est enduit, fouette-le bien avec une verge et cela tu feras avant qu’il ne soit cuit, le graisser et le fouetter.

Quand il sera cuit tu le prendras et le découperas comme s’il s’agissait d’un lapin et mets-le sur un grand plat. Prends de l’ail et de l’huile mélangée avec un bon bouillon de manière qu’il soit bien clair et verse-le sur le chat. Et après tu peux en manger, et tu verras que c’est une viande singulière.

Un livre pour les cuisiniers

Mais plus qu’un livre de cuisine, il s’agit bien d’un livre pour les cuisiniers car il explique aussi comment couper la viande en salle, opération de prestige à ne pas rater !  Comment aiguiser les couteaux, etc.

Meste Robert explique aussi l’art de la table : Primerament deu posar lo saler e pa, aprés torcaboques e lo ganyivet.  (D’abord on doit mettre la salière et le pain, puis la serviette et le couteau) et aussi de posar viandas en taula (comment poser les viandes sur la table) de donar aygua mans (comment donner l’eau pour se laver les mains)… Il révèle un goût raffiné que ne renieraient pas des œnologues. Crech que qualsevol senyor deu mas amar beure ab vidre que no ab argent. (je crois que tout seigneur doit préférer boire dans du verre que dans de l’argent).

Les fastes de la cour papale à la Renaissance
Invito a pranzo dal Cardinal Nepote Cinzio Aldobrandini. “Il cardinale di S.Giorgio, Cinzio Passeri Aldobrandini, figlio di Isabella sorella del Papa, fu il più pomposo e munifico dei cardinali del suo tempo.” (ca 1595)

Enfin il dévoile les caractéristiques des métiers de la cuisine. De offici de trinxant o coch (office de découpeur ou cuisinier), de majordom, de mestre de estable… Et il avertit se ha de leuar bon mati (il faut se lever de bon matin) !

La recette pour les fêtes : de gallina armada

Parmi les mets alléchants, nos voisins ont conservé l’utilisation des croûtes de sel ou de farine. Elles attendrissent les chairs des viandes et des poissons. Le cuisinier Mestre Robert propose une De gallina armada (poule en armure ou poule en croûte). Elle pourrait vous séduire pour les fêtes :

Une recette deu cusinier Maître Robert : une poule en croute
La gallina armada

Pren vna gallina e met la en ast e vaja al foch e com sera prop de mig cuyta enlardar les has ab lart: e apres pendras rouells de ous debetus fort: e apres metras damunt la gallina apoch apoch dels rouells d[e]ls ous: e apres metras farina damunt la gallina ab los ous: empero que gires tostemps la gallina e mes valra la cuyraça que no la gallina. E vet aci de quin modo se fa la gallina armada.

(Prends une poule et mets-la en broche au feu. Et comme elle sera proche de la mi-cuisson frotte-la avec du lard ; et après tu prendras des jaunes d’œufs battus fort ; puis tu mettras sur la poule petit à petit ces jaunes d’œufs; et après tu mettras de la farine sur la poule avec les œufs ; mais il faut que tu tournes tout le temps la poule et ainsi la croûte sera meilleure que la poule. Et tu vois ici comment se fait une poule en croûte.)

Bon appétit !

Références

Libre del coch,  Mestre Robert
Conquista y comida, consecuencias del encuentro de dos mundos, Janet Long, 1992
Maître Chiquart, old cook
Les causeries culinaires, Sylvie Campech




Noël aujourd’hui en Gascogne

À l’approche de Noël,  au coin du feu ou sur la terrasse, peut-être est-ce un bon moment pour lire – ou offrir – des livres tendres qui rappellent notre humanité. L’amour, l’enfance sont à l’honneur en ces temps sacrés. Deux écrivains contemporains nous livrent leur inspiration.

Le temps de Noël

L'Abbé Honoré Dambielle dit les dictons de Noël
Honoré Dambielle

Noël en Gascogne, c’est souvent un temps doux et ensoleillé. D’ailleurs les proverbes nous le rappellent. Honoré Dambielle rapporte dans ses proverbes des douze mois de l’année :

Se decembre i trop bèt,
Entà la noubèlo annado machant éfet.

Se decembre ei tròp bèth,
Entà la novèla annada maishant efèt.

Si décembre est trop beau,
Pour la nouvelle année mauvais présage.

Se a Nadau las mouscailhous,
A Pascos i aura glaçous.

Se a Nadau las moscalhons,
A Pascas i aurà glaçons.

Si à Noël il y a des moucherons,
À Pâques il y aura des glaçons.

Noël ou Paques

En Vath d’Aran, en plein cœur des Pyrénées, on prévient de même Eth que a Nadau espartenheja, a Pascas esclopeja. (Celui qui à Noël porte des espadrilles, à Pâques porte des sabots).

 

Et Noël, c’est aussi un temps que l’on donne à sa famille. Un moment, plus qu’un autre encore, pour partager des beaux contes. Hier centrés sur la naissance de Jésus, ils restent aujourd’hui plein de tendresse et d’humanité.

Albert Peyroutet imagine deux textes de noël

Albert Peyroutet dit des contes de Noël
Albert Peyroutet

Albert Peyroutet (1931-2009) est un Béarnais qui a vécu aux États-Unis et dans son pays. Ses nouvelles bilingues gascon français, dont Miratges, 1996, parlent de ces civilisations si différentes. Dans ce recueil, l’auteur propose deux textes, deux histoires tendres pour Noël.

Nadau

Nadau raconte un soir de Noël exceptionnel que va vivre un vieux monsieur oublié, un vieux monsieur qui a servi toute sa vie, un vieux monsieur qui n’est plus utile à personne. Ce pourrait être un conte. Mais le style utilisé par l’auteur est simplement narratif. Ce soir de Noël exceptionnel, le vieux monsieur pourra aider quelqu’un, et il est content :

Isidòr que’s hiquè au lheit. Abans d’estupar la lutz, qu’espiè ad arron aquera crampa curta e miserabla. Que sospirè longadament. Jamei n’èra estat tant urós desempuish aqueth dia de Nadau deu temps qui èra mainadòt, quan lo petit Jesus e l’avè portat ua iranja e un esclòp de chocolat.

Isidore se coucha. Avant d’éteindre sa lanterne, il promena son regard sur cette pièce nue et misérable. Puis il soupira. Il n’avait jamais été aussi heureux depuis ce Noël merveilleux de son enfance où le Petit-Jésus lui avait apporté une orange et un sabot en chocolat.

Le vieil homme et Noël

Lo gatòt

Le second texte de Peyroutet, Lo gatòt, a un tout autre ton, plus vif, tout en gardant sensibilité et tendresse. Il s’agit d’un chaton gris, abandonné que veut récupérer la petite Nadette. Le père n’en veut pas, ils ont déjà un chien. Une situation banale que bien des familles connaissent. Pourtant, peu à peu, ce père va se laisser conquérir. Hélas, la bête meurt la veille de Noël et le père ne peut s’empêcher de sangloter. Alors la fillette le réconforte :

— Ne plores pas, Papà, n’èra pas entà víver… Qu’as hèit tot çò qui podès. Qu’at sabí, n’ès pas tan maishant com at vòs har véder…
Qu’èran cinc òras deu matin, lo dia abans Nadau. Que sortii tà davant la pòrta tà espiar quin temps e hasè, e que vedoi qu’avè nevat.

Ne pleure pas Papa, elle n’était pas faite pour vivre… Tu as fait ce que tu as pu. Je savais bien que tu n’es pas aussi méchant que tu veux le paraître.
Il était cinq heures du matin. Demain ce serait Noël. Je sortis sur le pas de la porte pour regarder le temps qu’il faisait et je vis qu’il avait neigé.

La petie fille dont le chat meurt à Noël

Didier Tousis propose une lettre au Père Noël

Didier Tousis envoie une lettre au Père Noël
Didier Tousis

Pregàrias, Didier Tousis, 2012

Dans ce recueil de poésie, bilingue gascon français, le chanteur et poète landais, glisse un joli texte, Letra au Pair Nadau

 

 

Qu’èi escriut au pair Nadau
entà’u demandar lo ton còr
s’a passat los dits a la barba
qu’a pareishut plan emborlat
J’ai écrit au Père Noël
pour lui demander ton cœur
il a passé ses doigts dans sa barbe
il a paru bien embêté
Que soi estat brave, que soi demorat
que t’èi pregat tots los matins
e tots los sers a l’escurada
que t’èi mandat beròjas pensadas
J’ai été gentil, j’ai été sage
je t’ai prié tous les matins
et tous les soirs au crépuscule
je t’ai envoyé de belles pensées
Que t’èi cuelhut flòcs de la lana
trempats d’arrós de treishaguèr
e qu’èi semiat a patracadas
plojas d’amor e grans d’espèr
Je t’ai cueilli des bouquets de la lande
trempés de rosée de chagrin
et j’ai semé des multitudes
de pluies d’amours et grains d’espoir
Qu’èi bohilhat lo cèu, la tèrra
en cèrcas de quauque present
tà plenhar lo Carriòt d’estelas
lo qu’esbelugueja tostemps
J’ai retourné le ciel, la terre
à la recherche d’un cadeau
pour remplir le Chariot d’étoiles
celui qui étincelle toujours
Crei pas en Diu, Cohet ni hada
totun que vei lo pair Nadau
qui arromega deus la soa barba
e s’amaneja cap a l’ostau
Je crois pas en Dieu, Diable ni fée
pourtant je vois le père Noël
qui ronchonne dans sa barbe
et se presse vers la maison

Décembre le mois mort

Et, cette année, il se pourrait que l’on puisse lire ces nouvelles et ces poésies, non seulement pendant le mois mort comme disaient nos ancêtres mais toute l’année qui vient. Car les anciens nous le rappellent :

Froid de NoëlQuand l’aigo sort au més mort,
Toutes les mèsés de l’an sort.

Quan l’aiga sòrt au mes mòrt,
Totes los meses de l’an sòrt.

Quand l’eau sort au mois mort,
Tous les mois de l’année elle sort.




Guillaume Saluste du Bartas, le prince des poètes

Grand poète gascon, amoureux de sa terre, Guilhèm Salusti deu Bartas, ou Guillaume Saluste du Bartas en français, c’est la beauté lyrique, la spiritualité, la communion avec la Nature.  Et c’est aussi l’érudition, la tolérance, l’ouverture au monde et aux autres civilisations. Un immense Gascon de renom.

La vie de Saluste du Bartas

Guillaume Saluste du BartasÀ Montfort, en Fesansaguet, Francesc de Salustre, ayant charge de trésorier de France,  et Bertrande de Broqueville sont des commerçants aisés. En 1544, ils ont un fils, Guilhem. Celui-ci suit de solides études à Bordeaux, au collège de Guyenne, puis des études de droit à Toulouse. Là, il découvre le calvinisme et y adhère.

En 1565, son père, Francesc, achète à l’évêque de Lombez le château du Bartas. À sa mort, Guilhèm en prendra le nom et s’appellera Saluste (le r est perdu !) sieur du Bartas. Dès 1567, le jeune homme s’installe dans ses domaines en Gascogne que son ami, Pierre de Brach, décrira dans Le Voyage en Gascogne. Et, malgré son peu de goût pour la violence, il participera aux guerres de religions.

Henri III de Navarre protecteur de BartasGuilhèm parle plusieurs langues, hébreu, latin, grec, français, gascon, anglais, allemand et peut-être d’autres encore selon Georges Pelissier. Habile négociateur, il réalise des missions diplomatiques pour le compte d’Henri de Navarre, en particulier auprès de Jacques VI d’Ecosse. Ce dernier exprime son grand contentement de la compagnie du poète. D’ailleurs le futur roi d’Angleterre et d’Irlande traduit un des poèmes du Gascon.

Bartas se marie en 1570 avec Catherine de Manas, fille du seigneur d’Homs, avec qui il a quatre filles : Anne de Saluste, Jeanne, Isabeau et Marie.

En 1576, il est nommé écuyer tranchant du roi de Navarre. Profitant de sa position, il protégera le poète languedocien Auger Galhard (1540-1593), dit Lou roudié de Rabastens, huguenot lui aussi, et sans ressource.

Dès 1587, Bartas est malade. Il meurt trois ans après à Mauvezin (Gers), en 1590.

Bartas,  un Gascon simple

La Gimone à Larrezet

Saluste du Bartas est décrit comme un homme simple, modeste, sincère, tolérant, avec un profond sens du devoir. Il est un travailleur sérieux et constant. Son testament montre sa générosité et son attention à ses valets et aux pauvres. Par-dessus tout, Bartas aime la solitude et son pays. Il ne va pas chercher les honneurs à la cour parisienne.

 

Puissé-ie, Ô Tout-Puissant, inconnu des grands Rois,
Mes solitaires ans achever dans les bois !
Mon estang soit ma mer, mon bosquet, mon Ardene,
La Gimone mon Nil, le Sarrapin ma Seine,

Mes chantres & mes luths, les mignards oiselets ;
Mon cher Bartas, mon Louvre, et ma cour, mes valets…
(La sepmaine, fin du 3e jour, p.99 et 100)

L’œuvre

Jeanne d'Albret commande des oeuvres à Bartas
Jeanne d’Albret

En 1565, du Bartas remporte la Violette aux Jeux Floraux de Toulouse avec un Chant Royal – type de poème très contraint – Le prophète englouty au sein de la balayne. Il publie en 1574 La Muse Chrestienne, qui contient La Judit, une grande œuvre épique commandée par Jeanne d’Albret, Le Triomfe de la Foy, l’Uranie ou muse céleste et quelques sonnets. Bartas devra se défendre de pousser à la révolte contre les souverains dans sa Judit.

En 1576, il publie un (premier ?) sonnet amoureux en gascon, Ha ! chaton mauhazéc ! (Ah ! Enfant malicieux !) Et, en 1578, Bartas publie La sepmaine. Ce fut un succès incroyable dans toute l’Europe. Traduit dans une dizaine de langues, réédité 30 fois en 6 ans. Bien sûr, l’œuvre fut critiquée par certains comme le cardinal du Perron ou Charles Sorel, d’autant plus qu’elle provenait d’un huguenot et bousculait les usages de l’époque.

Suivront l’Hymne de la Paix (qui loue la paix de Fleix), Les Neuf Muses Pirenées, la Seconde semaine ou Enfance du monde en 1584 (inachevé), Le dictionnaire des rimes françoises, L’hymne de la paix, etc.

Toute son œuvre démontre une maîtrise du lyrisme, de la poésie et un talent extraordinaire. D’ailleurs, Du Bartas est considéré comme le poète le plus important après Ronsard. D’autres considèrent qu’il a détrôné ce dernier avec La Sepmaine. Jean de Sponde (1557-1595) écrit qu’il égale Homère. D’ailleurs, sa renommée est telle qu’il influence de grands poètes comme l’Anglais John Milton (1608-1674),  le Hollandais Joost van den Vondel (1587-1679) et l’Italien Torquato Tasso, dit Le Tasse (1544-1595), ou encore la première poétesse américaine Anne Bradstreet (1612-1672).

La sepmaine, chef d’œuvre de Guilhèm du Bartas

Bartas - La Septmaine ou Création du Monde
Bartas – La Sepmaine ou Création du Monde (1578) – exemplaire Gallica

Bartas y développe et illustre en 6494 vers, chacun des 7 jours de la création du monde par Dieu. D’une écriture fluide, en alexandrins à rimes plates, le texte, quoique inspiré de la Genèse, montre une grande liberté. Car son érudition est telle qu’il introduit dans son texte le savoir et les connaissances scientifiques de la Renaissance.

Peut-être la beauté de son œuvre est liée à la force, la simplicité des évocations, à sa connaissance profonde de la terre, des animaux, de la nature. C’est un foisonnement d’images. Par exemple, son hymne à la Terre débute par.

… Je te salue, ô Terre, ô Terre porte-grains,
Porte-or, porte-santé, porte-habits, porte-humains,
Porte-fruicts, porte-tours, alme, belle, immobile,
Patiente, diverse, odorante, fertile,
Vestue d’un manteau tout damassé de fleurs
Passementé de flots, bigarré de couleurs.

On pourrait même dire que c’est un foisonnement d’images tout gascon. Tout a l’humeur gasconne en un auteur gascon, dira Boileau (1636-1711). Bartas cite d’ailleurs son pays (III jour de la sepmaine):

Or come ma Gascogne heureusement abonde
En soldats, blés & vins, plus qu’autre part du Monde

La Sepmaine devient l’étendard des calvinistes, mais le Prince des Poètes refuse le clivage. Il n’est pas le poète officiel des huguenots, il est un poète universel.

Du Bartas écrit en gascon

Très attaché à son pays, du Bartas écrit aussi en gascon. En 1578, il écrit Poème dressé pour l’accueil de la Reine de Nauarre, faisant son entrée à Nérac. Dans lequel trois muses se disputent l’honneur d’accueillir la reine. Une muse latine, une muse française et une muse gasconne. Chacune parle dans sa langue. La gasconne l’emporte, étant plus éloquente et plus combative.

Leichem esta la force oun mès on s’arrasoue,
Mès on be que iou è drèt de parla d’auant bous.
Iou soun Nimphe Gascoue: ere es are Gascoue:
Soun marit es Gascoun e sous sutgets Gascous.
Leishem estar la fòrça on mes òm s’arrasoa
Mes òm vè que jo èi dret de parlar d’avant vos.
Jo soi Nimfa Gascoa: era es ara Gascoa:
Son marit es Gascon e sons subjècts Gascons.

Laissons là cette force où plus on se raisonne
Plus on voit que j’ai droit de parler avant vous.
Je suis Nymphe Gasconne : elle est ores Gasconne :
Son mari est Gascon et ses sujets Gascons.

Poème adressé par G. de Saluste Sieur Du Bartas pour l'accueil de la Reine de Nauarre faisant son entrée à Nerac - 1579 (extrait)
Poème adressé par G. de Saluste Sieur Du Bartas pour l’accueil de la Reine de Nauarre faisant son entrée à Nerac – 1579 (extrait)

On peut en faire une lecture politique – l’Église, la France et la Gascogne se disputent. Ou y peut voir un rêve sur les relations de l’Homme avec l’Histoire, la Nature et Dieu. Car, Du Bartas, c’est toujours la beauté d’une poésie tournée vers la spiritualité.

Le souvenir de Du Bartas

Gabriel de Lerm écrit en 1589 : Les pilastres et frontispices des boutiques allemandes, polaques et espagnoles se sont enorgueillis de son nom joint à ces divins héros : Platon, Homère, Virgile.

Johann Wolfang von Goethe aima Du Bartas
Johann Wolfang von Goethe

N’est-ce pas une évidence ? Du Bartas mérite largement d’être dans le bagage de connaissances de tout Gascon et de tout Français. Et c’est le grand Johann Wolfang von Goethe (1749-1832) qui nous le rappelle. Les Français ont un poète, Du Bartas, qu’ils ne nomment plus ou nomment avec dédain… Pourtant tout auteur français devrait porter dans ses armes, sous un symbole quelconque, comme l’Électeur de Mayence porte la roue, les sept chants de la Semaine de Du Bartas.

Le 13 août 1890, le Félibrige et la Cigale érigent un buste de Saluste du Bartas à Auch, représentant un austère protestant. L‘abbé Sarran, admirateur du poète, déclara qu’on ne vit jamais à Auch le buste rire.

Arthur Honegger (1892-1955) composa un cycle de six mélodies appelé Saluste du Bartas qui comprend Le château du Bartas (n° 1), Tout le long de la Baïse (n° 2), Le départ (n° 3), La promenade (n° 4), Nérac en fête (n° 5) et Duo (n° 6)

Anne-Pierre Darrées

Références

Poésies, Saluste du Bartas
La vie et les oeuvres de du Bartas, Georges Pellissier, 1883
La sepmaine ou la création du monde, Saluste du Bartas
Poème dressé pour l’accueil de la Reine de Nauarre, faisant son entrée à Nérac, Saluste du Bartas
Du Bartas à Nérac,
Salluste du Bartas un poète gascon, Association Tachoires-en-Astarac
Bulletin historique et littéraire, chronique inauguration du buste de Du Bartas à Auch, 1890, p.500
Du Bartas, humaniste et encyclopédiste dévot, Jean Daens, 1958




Terres trembles ou tèrratrems en Gascogne

La Gascogne, et plus particulièrement les Pyrénées, sont exposées aux tèrratrems (littéralement terres trembles, tremblements de terre, séismes). Les sismologues du Centre Pyrénéen des Risques Majeurs, le C-PRIM, situé à Lourdes, enregistrent des secousses fréquentes de faible amplitude. Rien à voir avec les grands tèrratrems qui ont secoué la région dans les siècles passés !

La Bigorre frappée par un tèrratrem en 1660

Le 21 juin 1660, un tèrratrem estimé à une magnitude 6,1 sur l’échelle de Richter, frappe la Bigorre « en trois diverses fois ». L’épicentre se situe à Bagnères de Bigorre. On compte 12 morts à Bagnères, 10 à Campan, d’autres ailleurs. En tout, il y aurait eu 653 morts !

Le vicaire Dangos de Bagnères écrit : «Le vingt uniesme  juin mil six cens soixante, un si terrible terre tremble arriva qu’il mict par terre une partie du clocher de l’église paroissiele St-Vincent de la present ville de Baignères et quelques pierres des arceaux de la voutte, ensemble plusieurs maisons, entre autres celle de feu Pierre Vergès, chirurgien ; le devant de la maison tenue à louage par Odet Bousigues, cordonier, est aussy tombée…A mesme heure sont tombées contre le pont de l’Adour la maison de Jean Forcade et la maison de Ramonet de Souriguère,  tailleur…».

Le chateau d'Asté riné par le tèrramen de 1620
Le Château d’Asté à côté de Bagnères (vu par Lacroix en 1865), ruiné lors du tèrratrem de 1660 (?). Le futur Henri IV et Corisande d’Audoin y auraient caché leurs amours

L’église, les maisons, «la maison de ville et toutes les tours et portes de lad. ville» menacent ruine. Les Bagnérais demandent qu’on leur fournisse du bois afin d’étayer les maisons. On réquisitionne les maçons, menuisiers et charpentiers. On demande même l’aide d’un architecte de Pau.

Les sources thermales se tarissent pendant quelques jours.

Le tèrratrem touche gravement les vallées alentour

Tèrratrems dans les Pyrénées : La propagation du tèrratrem du 21 juin 1620
La propagation du tèrratrem du 21 juin 1660

Les religieux de Médous, à trois kilomètres de Bagnères, furent surpris pendant l’office et se réfugièrent dans des cabanes. Le prieur écrit que « la terre où nous estions couchés nous soulevoit tous en l’air ».

Le village d’Asque est presque entièrement détruit. Plusieurs maisons s’écroulent à Luz et dans la vallée, ainsi que le château de Castelloubon. Les moulins d’Argelès-Gazost sont hors d’usage. L’abbaye de Saint-Savin est gravement endommagée. Les remparts de Lourdes sont à consolider et à Pau la plupart des cheminées sont jetées par terre.

A Barèges, un pan de montagne s’écroule au Chaos de l’Arailhé sur la route de Gédre à Héas, et forme un lac. Vers 1700, ce lac se videra brusquement emportant de nombreuses habitations et tous les ponts de la vallée. 

Le tèrratrem est ressenti dans toute la Gascogne, et au-delà

La duchesse de Montpensier, dite la Grande Mademoiselle.

Revenant de leur mariage célébré le 9 juin à Saint-Jean de-Luz, Louis XIV et Marie Thérèse d’Autriche sont à Captieux et ressentent fortement le tèrratrem. À Saint-Justin où loge une partie de la Cour, un formidable bruit réveille soudainement Mademoiselle de Montpensier. A la suite duquel, son chirurgien lui crie : «Sauvez-vous ! la maison tombe».

 

 

Annotation du séisme pyrénéen du 21 juin 1660 sur le registre paroissial de Montirat (collection archives départementales du Tarn)
Annotation du séisme pyrénéen du 21 juin 1660
sur le registre paroissial de Montirat (collection archives départementales du Tarn)

Dans l’Agenais, le Quercy, le Périgord, la population subit la secousse « avec épouvantement, le branlement des maisons étant si fort qu’on appréhenda qu’elles dussent cheoir et renverser ». On ressent aussi le tèrratrem à Carcassonne, Narbonne, Béziers, Montpellier, mais également en Auvergne, Limousin, et Poitou. Un moine de l’abbaye de Saint-Maixent proche de Niort, écrit que « le 21 juin, sur les quatre heures du matin, arriva un grand tremblement de terre qui esmut tellement l’ancien réfectoire qui sert d’église et le dortoir qui est dessus que toutes les chambres en furent ébranlées et les lits des religieuses secoués comme si on les eut renversés… ».

Les tèrratrems frappent encore la Gascogne

 Tèrratrem en Gascogne : Arette (Pyrénées-Atlantiques) après le séisme de 1967
Arette (Pyrénées-Atlantiques) après le séisme de 1967

Si celui de 1660 fut le plus important, d’autres tèrratrems ont frappé la Gascogne.

On a observé des tremblements de terre à Lourdes  en 1750, dans le Bordelais et l’Entre-Deux-Mers en 1759, à Argelès-Gazost en 1854, dans le Val d’Aran en 1923, à Arette en 1967, à Arudy en 1980, à Tarbes en 1989, dans le Golfe des Gascogne en 1998 et à Saint-Béat en 1999.

Parmi les tèrratrems les plus récents, celui d’Arette reste dans toutes les mémoires. Le 13 août, 1967, vers 11 heures du soir, la terre tremble et fait un mort et plusieurs centaines de blessés. Jusqu’à la fin septembre, on ressent cinquante secousses.

Pourquoi les séismes touchent-ils la Gascogne ?

Née de la collision entre la plaque ibérique et la plaque eurasienne, la chaîne pyrénéenne est régulièrement soumise à des secousses sismiques. La terre y tremble de 300 à 400 fois par an, généralement des petites secousses, imperceptibles par la population car ne dépassant pas 3 de magnitude.

La frontière entre deux plaques se traduit par la présence d’un faisceau important de failles. Dans les Pyrénées, la Faille Nord-Pyrénéenne (F.N.P) court de St-Paul de Fenouillet jusqu’au Pays Basque. De multiples autres failles ou systèmes de failles existent (failles de la Têt, faille du Tech…). C’est le relâchement des tensions le long des failles qui engendre les tèrratrems.

La Faille Nord-Pyrénéenne concentre les tèrratrems des Pyrénées
La Faille Nord-Pyrénéenne focalise les séismes dans les Pyrénées

Au Nord-Ouest de Pau, on a un essaim de sismicité de faible ampleur, comme le montre la carte en tête d’article. Ces secousses ne sont pas d’origine tectonique mais liées à l’extraction du gaz dans le bassin de Lacq.

Pour aller plus loin…

Pour mieux connaître les tèrratrems et les moyens de s’en protéger, ne manquez pas d’aller voir la Maison de la Connaissance des Risques Sismiques à Lourdes – 59, avenue Francis Lagardère (au pied du funiculaire du Pic du Jer) – où vous pourrez suivre en direct les secousses partout dans le monde et participer à des simulations. N’oubliez pas d’emmener les enfants !

Séisme (tèrramen) du 22 novembre 2019 dans les Pyrénées enregistré à Lourdes
Séisme du 22 novembre 2019 dans les Pyrénées, enregistré à Lourdes

 Serge Clos-Versaille

Références

Le site du C-Prim
Le séisme de Bigorre du 21 juin 1660
Le séisme d’Arette, la reconstruction d’Arette,  Jean-Marie Lonné-Peyret
Le tremblement de terre d’Arette, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-ouest, Xavier Piolle, 1968
À quand le prochain séisme destructeur ?




Librairies, rayon littérature gasconne

La littérature en gascon est un art ancien et vivant qui mérite d’être soutenu, valorisé. Des écrivains contemporains proposent des ouvrages de valeur. Dans quelles librairies peut-on les trouver ? Qu’écrivent-ils ? Quelques suggestions pour dénicher de beaux cadeaux de Noël, comme Manipòlis de Jean-Luc Landi.

Les librairies, lieux naturel de vente des livres

Qu’il s’agisse de librairie numérique ou physique, c’est bien là que l’on va chercher les livres. Pour acheter un ouvrage précis, les sites Internet permettent son achat rapide. Des livres en gascon y sont. Par exemple Lalibrairie.com, la librairie en ligne qui défend les libraires indépendants, propose l’étonnante Grammaire gasconne Glossaire gascon-languedocien de Gabriel Roques, dont la première sortie fut en 1913. Et il y a eu 22 rééditions !

Librairies sur Internet -Edicions Reclams
Edicions Reclams

L’incontournable Amazon propose Isabèu de la Valea, d’Éric Gonzalès, recueil de nouvelles dont nous avons déjà parlé. Etc.

Les maisons d’édition gasconnes, Per Noste Edicions et Edicions Reclams ont leur propre site où elles proposent une vente en direct de leurs productions.

Les librairies de proximité

Pierre Bec en librairies gsconnes
Pierre Bec en vente à la librairie Vanin – Saint-Gaudens ( 31)

Un livre, c’est aussi une rencontre, un parfum, un toucher. Si vous voulez prendre le temps de regarder les livres, d’en discuter avec le libraire, de vous faire conseiller, ou encore d’écouter des lectures, de rencontrer des auteurs, personne ne remplace le libraire de votre ville. Et plusieurs d’entre eux choisissent avec soin des bouquins qui parlent de la région, des randonnées, des lieux, des personnages. Ceux-là ont souvent un rayon de littérature en gascon.

Par exemple, la librairie Vanin, à Saint-Gaudens, propose des œuvres de Pierre Bec (1921-2014), grand romaniste, parlant plusieurs langues, et qui passa son enfance à Cazères-sur-Garonne. Son Anthologie des troubadours est une référence. Pierre Bec en gascon c’est une écriture fluide, de bonne qualité. Son Racontes d’ua mòrt tranquilla, qui met en scène des personnages et des situations totalement différentes dans sept nouvelles, a un succès qui ne se dément pas.

Des librairies nouvelles qui ont de l’audace

Arreau et sa librairie toute nouvelle
Découvrez le Vagabond Immobile – 44 Grand Rue à Arreau (65)

Arreau est un petit village de 757 habitants. Témoin d’un passé lointain, son nom viendrait de la langue locale pré-romane harr– (harri = pierre en basque). Village qui mérite de s’arrêter pour sa Maison des fleurs de lys, sa commanderie, le château de Camou, et sa volerie, Les Aigles d’Aure tenue par des experts passionnés, la famille Alberny.

Et c’est aussi l’occasion de rencontrer Alain Pouleau, le nouveau libraire qui vient d’ouvrir la librairie Le vagabond immobile. Ancien journaliste, amoureux des livres, il a quitté les Alpes pour revenir vers son pays d’origine, la Gascogne. Il choisit avec attention des livres superbes, comme Sommets des Pyrénées de François Laurens, guide de haute montagne et photographe, originaire de la vallée de Luchon.

Jean-Louis Lavit

Et il expose un rayon de livres en gascon comme l’étonnant Blind date de l’auteur bigourdan bien connu, Jean-Louis Lavit. Vous y dénicherez des livres bilingues sur les Pyrénées tels Sorrom Borrom ou le rêve du Gave de Sèrgi Javaloyès, ou encore l’épopée quasi mystique Roncesvals (Roncevaux) de Bernart Manciet.

Le Moment librairie

Le Moment Librairie à Salies de Béarn
Le Moment Librairie 3 Place du Bayaà à Salies de Béarn

De même, Le Moment Librairie a ouvert le 15 avril 2019 à Salies du Béarn. C’est une librairie indépendante, la seule en Béarn-des-Gaves ! Laure Baud qui vient du monde de la bande dessinée, et Olivier Argot, ancien bibliothécaire, cherchent à y promouvoir le livre et la création littéraire.

Les deux associés souhaitent faire de leur librairie un espace de rencontres et d’échanges, un lieu vivant, acteur de la vie culturelle.

Les librairies de référence

Librairies - La Tuta d'Oc
La Tuta d’Òc – 11 rue Malcousinat – Toulouse (31)

On trouve un livre en gascon dans toute bonne librairie, pourrait-on dire.

Les très grandes comme Ombres Blanches et La Tuta d’òc à Toulouse, Mollat ou La machine à lire à Bordeaux en sont des témoignages.

 

 

La librairie Le Vent des Mots à Lannemezan (65)
La librairie Le Vent des Mots à Lannemezan (65)

Le Vent des mots à Lannemezan ou L’Escapade à Oloron Sainte-Marie sont des références connues des lecteurs. Ils ont leur rayon gascon.

Plus récemment, l’Espace Culturel de Leclerc s’intéresse à l’édition en gascon. Celui de Tarbes, celui d’Oloron Sainte-Marie ont fait une timide place à notre littérature. Cela devrait s’accentuer.

La diversité de l’offre

La littérature gasconne est diversifiée. De nombreux genres sont présents, roman que ce soit fiction, science-fiction ou roman policier,  nouvelle, conte, poésie, épopée, théâtre, essai…

Eric Carle – La gatamina qui … (Per Noste)

Per Noste par exemple a une belle offre de littérature pour enfants. La gatamina qui avè hèra de hami, traduction de The very hungry caterpillar de l’Américain Eric Carle, est une splendeur. Plus récemment de jeunes auteures, Matilda Hiere-Susbielles (bien connue des lecteurs de l’Arraton deu castèth) et Belina Cossou ont publié onze contes regroupés dans Lo horvari de las hadas.

Bernat MancieLibrairies gasconnes - Roncesvals (Reclams)
Bernat Manciet – Roncesvals (Reclams)

Les grands auteurs classiques sont édités, réédités, numérisés. La bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus fait un travail de fond en ce sens, avec l’aide du CIRDOC. Les deux géants Michel Camélat et Bernard Manciet sont sur les étagères des Edicions Reclams.

Et, heureusement, de nouveaux auteurs ont pris le relais. Des auteurs à découvrir ou à relire. Des auteurs qui continuent à donner éclat à la littérature en gascon.

Conseil de Noël : Manipòlis de Jean-Luc Landi

Jean-Luc Landi

Pourquoi ce livre ? Parce qu’il contient toute la verve gasconne, qu’il parle de trois agressions et qu’il est très actuel. En effet, l’auteur, Jean-Luc Landi, nous offre trois nouvelles complètement différentes et joliment écrites. La première, Volusian Glandàs lo caçaire, àlias Doble-bang, raconte une chasse au sanglier dans le Vic Bilh :

— Hòu, Polinari !… 
Bang ! Bang ! Lo tarrible brut que’u pleè lo cap, un gost de trip mau cueit que’u colava dens la ganurra.
— Vedes pas ? Que soi jo ! 

— Hé, Poulinari !…
Bang ! Bang ! Le terrible bruit lui résonna dans la tête, un goût de boudin mal cuit lui coula dans le gosier.
— Tu vois pas ? C’est moi !

Librairies gasconnes - Jean-Luc Landi - Manipolis (Reclams)
J-Luc Landi – Manipolis (Reclams)

La deuxième nouvelle, Actes deu collòqui : la manipulacion, raconte un colloque fictif d’occitanistes et débute ainsi : Se soi a escríver çò que legetz, que’n poderatz concludir que la hèita s’acaba pro plan tà jo. [Si je suis à écrire ce que vous lisez, vous pourrez en conclure que l’événement s’est assez bien terminé pour moi.] Car, un colloque ainsi n’est jamais de tout repos ! Et, cette fois-ci, c’est pire encore. Lo Loló qu’èra penut per la cravata a un braç deu dequerò. Los pès a un mètre au dessús deu sòu. La soa cara congestionada ne deishava pas nat espèr. [Loulou était pendu par la cravate à un bras du bonhomme. Les pieds à un mètre au-dessus du sol. Son visage congestionné ne laissait aucun espoir.]

Dépaysement complet pour la troisième nouvelle, Arrais d’Islàndia, puisque Jean-Luc Landi nous entraîne en Islande. Après une première impression d’hostilité du paysage, l’auteur nous dévoile les beautés d’un pays et d’un peuple. Et on se surprend à se laisser emporter par la magie du pòple esconut (peuple caché), comme on lirait un carnet de voyage de Jules Verne…

Anne-Pierre Darrées




L’épizootie bovine de 1774 en Gascogne : une lutte efficace

Depuis Bayonne, l’épizootie, ou peste bovine, s’abat en 1774 sur toute la Gascogne. La lutte s’organise et s’avère efficace. Suite et fin de l’affaire. Première partie du dossier ici.

Les consuls et jurats contre l’épizootie bovine

La vigilance des consuls devait être constante pour surveiller les communications, visiter les étables, faire assommer et enterrer les bêtes attaquées par l’épizootie bovine. Ensuite, il leur fallait vérifier les fosses et les faire recharger. Parfois, ils étaient eux même fauteurs de contagion en réunissant les bestiaux de la communauté pour vérifier leur état.

Le Roi aide les populations

épizootie bovine - Louis XVI, Roi de France de 1774 à 1793 charge ses Inendants de lutter contre l'épidémie
Louis XVI, Roi de France de 1774 à 1793

Le roi ayant promis de payer le tiers de la valeur des bêtes mortes de la peste bovine, les consuls nommèrent des experts chargés de l’estimation des bestiaux, parfois contestées car variant du simple au double. Comme le relève l’intendant d’Auch dans une lettre à son subdélégué à Nogaro.  « Dans l’état que vous m’envoyez des bestiaux assomés et de leur évaluation, il ma paru extraordinaire de voir un brau estimé 70 # lorsque l’autre n’est porté qu’à quinze et que le bœuf n’est évalué que 60 # ».

Beaucoup demandèrent à être provisoirement déchargés de leurs fonctions car eux-mêmes avaient du bétail attaqué par l’épizootie. On nommait souvent à leur place des personnes qui n’avaient pas de bétail comme à Valence sur Baïse.

L’administration suit les opérations

Les opérations d’assommement des bêtes attaquées par l’épizootie bovine étaient consignées sur un procès-verbal,

comme ici à Arbéost le 16 juillet 1775

« L’an mil sept cens soixante quinze et le seizième du mois de juillet par devant nous jurats de la parroisse d’arbeost ayant été requis par marie Lapoulede du meme lieu de nous transporter chez lui pour examiner une vache quil sobsonoit être attaquée de la maladie epizootique et tout de suite nous nous y sommes transportés avec le nommé dominique Loth et anthoine Lescuretes que nous avons pris pour experts lesquels ont declaré que la dite vache etoit attaquée de la ditre maladie en consequence nous dits jurats avons fait assomer la dite vache après lui avoir fait couper le cuir et anterrer conformément aux ordonenses apres que la dite vache atté estimée la somme de Scavoir sy de lage de sept ans – 73 #.

Le tout atté fait enpresence du sieur Sansoucy sergent au regiment de foix enfoy dequoy avons signé le presens consul n’ayant scu signer fait la croix +. Bares consul »

ou à Aspin d’Aure, un certificat de bonne santé

épizootie bovine - la lutte - Certificat du curé d’Aspin Aure pour deux vaches saines – ADHP E dépôt 11 – Photo SCV
Certificat du curé d’Aspin Aure pour deux vaches saines – ADHP E dépôt 11 – Photo SCV

Le secours des vétérinaires pour combattre l’épizootie bovine

Félix Vic d’Azir

Très vite, des vétérinaires de la toute jeune École Royale Vétérinaire furent envoyés sur place pour étudier la maladie et chercher les moyens de s’en préserver. Le plus célèbre d’entre eux est Felix Vic d’Azir.

Il parcourut toute la Gascogne. Il en vint à la certitude que le seul moyen de combattre efficacement l’épizootie bovine était de « tuer les malades dès les premiers signes de la contagion » à condition de « payer le paysan » à la moitié de la valeur des animaux. Car il fallait tout faire pour prévenir la dissimulation des bêtes atteintes.

 

École royale vétérinaire. (Traitement pour l’épizootie qui règne sur les bêtes à cornes, par Claude Bourgelat.) — 1770

Il publia plusieurs méthodes qui servirent à la mise en œuvre du plan de lutte contre l’épizootie. Méthode pour l’abattage des bestiaux, méthode pour confectionner les fosses, méthodes pour désinfecter les étables, etc.

 

Des remèdes jusqu’alors peu efficaces

Jusque-là, on employait des remèdes qui s’avéraient peu efficaces. Les autorités envoyaient des recettes imprimées aux jurats et aux consuls des communautés.

épizootie bovine - Remède diffusé en 1774 dans la généralité d’Auch pour lutter contre la maladie
Remède diffusé en 1774 dans la généralité d’Auch – Archives du Gers C28– photo SCV

C’est ainsi que le sénéchal d’Oloron envoya cette recette le 9 août 1774 : « Il faut faire prendre à la Bête malade, matin & soir, avec la corne, un seau d’eau tiède, dans laquelle on mettra un gobelet d’huile & deux onces et demie de sel de nitre. Il faut aussi donner par jour aux bêtes, trois lavemans d’une décoction de mauves, à laquelle on ajoutera un demi gobelet d’huile ».

Se rangeant aux conclusions de Vic d’Azyr, le roi décida de l’abattage des troupeaux attaqués par la maladie. Il voulut indemniser les propriétaires en payant le tiers de la valeur des bêtes. Il fit appel aux régiments pour former des cordons sanitaires pour isoler les provinces touchées. A l’intérieur de ce cordon, des détachements occupaient les paroisses touchées par l’épizootie, procédaient à l’abattage des bêtes attaquées, à leur ensevelissement dans des fosses et à la désinfection des étables.

Les régiments employés à lutter contre l’épizootie

épizootie bovine - Soldats venus combattre l' épizootie bovineDe septembre 1775 à octobre 1776, les régiments furent placés le long des cours d’eau de l’Adour et de la Garonne pour former un grand cordon. A l’intérieur de ce dispositif, des cordons plus réduits isolaient les provinces. Au début, ils contribuèrent à propager la maladie avec leurs vêtements de laine en se rendant dans les étables et en communiquant l’épizootie de l’une à l’autre. On les équipa rapidement de vêtements de toile. Leur zèle les conduisait parfois à abattre des troupeaux sains et à brûler des granges en voulant les désinfecter.

Des soldats à la charge des populations

Ils étaient à la charge des communautés qui leur devaient « le logement et l’ustencille ». Le roi accorda une gratification de 2 sous par jour à chaque soldat affecté à la lutte contre l’épizootie et une indemnité de 15 sous pour chaque bête assommée. Le tout à la charge des communautés qui durent emprunter pour pouvoir payer.

Parfois, les soldats exigeaient un paiement complémentaire. Ou ils tentaient d’extorquer des fonds pour leur propre compte, comme à Buros ou à Saubolle. Ou en séquestrant, au besoin, le consul comme à Samatan. Jusqu’à ce que la communauté fournisse un cheval pour le voyage à Toulouse d’un caporal. Des rixes éclataient avec parfois mort d’homme.

Leur présence occasionnait des désordres. Les habitants occupés à la garde bourgeoise n’étaient pas tranquilles de savoir leurs épouses et leurs filles à proximité des soldats. Les registres des mariages et des naissances de 1776 nous laissent de nombreux témoignages de leur passage.

Ils partirent en octobre 1776, au grand soulagement des populations, après que l’épizootie se fut arrêtée.

Le secours de la religion pour contrer l’épizootie

épizootie bovine - Culte à Saint-Roch pour lutter contre l' épizootie bovine
La chapelle Saint-Roch à Ibos (65)

Les curés prirent une part très active dans la diffusion des procédés de lutte contre l’épizootie bovine. Un avis leur fut distribué en 1775 : « Vous êtes chargés de l’instruction des peuples, vous êtes les premiers témoins de leurs besoins & de leurs malheurs ; c’est à vous qui les soulagez dans leurs misères, qui les consolez dans leurs calamités ; c’est à vous de leur faire connoître les maux qu’ils ont à craindre et les moyens de s’en préserver ».

Les évêques interdirent les processions et toute manifestation de piété collective qui rassemblait des paroissiens et des bestiaux. Ils les invitèrent à dire des messes, à dire des prières publiques pour éloigner le mal et à exposer le Saint Sacrement. Le culte de Saint-Roch connut un essor remarquable.

Le 30 novembre 1774, Terraube « délibere que la communauté dans la meme confiance que sesd. ancettres, renouvele sa veü par des prieres publiques pendant neuf jours qui commenceront dimanche prochain par une procession generalle qui sera faitte à l’issue de vepres dans le present lieu pendant laquelle seront chantées des littanies du saint, à laquelle Monsieur le marquis sera prié d’assister, ses officiers de justice,

Et ou assisteront les consuls en robe, et que pendant les dits neuf jours il sera célébré une messe à l’honneur du Saint, ou assistera toute la paroisses tant que faire se pourra, pour que par lintercession du saint, il plaize à Dieu apaiser la maladie contagieuze qui commence de ravager les bestiaux dans la juridiction, auquel effet Mr le curé sera prié de vouloir seconder nos veux, et nos dezirs en faisant la ditte procession à lad. heures d’apres vepres, et en cellebrant lad. messe pendant lesd. neuf jours à l’heure quil indiquera … »

Les évêques aident les populations sur leurs propres deniers

Étienne-Charles de Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse de 1763 à 1788

Les prélats s’intéressèrent aux malheurs des propriétaires. L’archevêque de Toulouse, Étienne-Charles de Loménie de Brienne, offrit une indemnisation pour chaque bête morte sur sa propre fortune. A l’Isle Jourdain, le 2 janvier 1775, le prélat envoie un de ses grands vicaires en inspection. Il fait verser 200 livres à un propriétaire qui venait de perdre un bœuf.

L’évêque de Bayonne fit venir, à ses frais, des vaches de Bretagne pour remplacer les bêtes mortes de la peste bovine. L’évêque de Dijon, précédemment en poste à Auch, envoya des milliers de moutons pour compenser les pertes.

Une épidémie terrible, une lutte efficace

Cette épizootie a été terrible dans nos campagnes de Gascogne. Elle a cependant permis de réels progrès dans la lutte contre les maladies du bétail. Les principes mis en œuvre en 1774-1776 sont toujours d’actualité. Ils ont servi pour lutter contre la dernière grippe aviaire. Confinement des animaux, périmètres d’interdiction, interdiction des circulations d’animaux, interdiction des ventes au marché. Abattage systématique dans les élevages touchés, désinfection des bâtiments, indemnisation des agriculteurs.

Références

École royale vétérinaire. (Traitement pour l’épizootie qui règne sur les bêtes à cornes.) – 1770, Claude Bourgelat
Exposé des moyens curatifs et préservatifs qui peuvent être employés contre les maladies pestilentielles des bêtes à cornes, Félix Vicq d’Azyr
Recherches historiques et physiques sur les maladies épizootiques, M. Paulet
Oeuvres de Turgot-203- l’épizootie et les épidémies,  Benoît Malbranque, 2018




L’épizootie de 1774 à 1776 en Gascogne

L’épizootie de 1774 – 1776 en Gascogne ? Qu’es aquò? Terrible épidémie qui toucha les animaux à cornes, la peste bovine comme on disait à l’époque, commença en mai 1774, aux environs de Bayonne. Très vite, la maladie se propagea de paroisse en paroisse .

Elle suivait la route des foires et des marchés et elle toucha toute la Gascogne en quelques mois. Elle atteignit Bordeaux le 22 septembre et les environs de Toulouse le 15 octobre. Presque tous les bestiaux à corne périrent. On estime à plus de 150 000 le nombre de bêtes mortes de l’épizootie.

La marche inexorable de l’épizootie de 1774-1776

Arrêt du Conseil d'État du roi qui est indiqué les pros les précautions à prendre contre la maladie épidémique sur les bestiaux du 19 juillet 1746
Arrêt du Conseil d’État du Roi du 19 juillet 1746 qui indique les précautions à prendre contre la maladie épidémique sur les bestiaux

L’épizootie prit tout le monde de court car on ne l’attendait pas en Gascogne. Les épidémies de mortalité du bétail touchèrent d’abord le nord du royaume.  Et on mit en place progressivement une législation pour combattre ces épizooties. Les mesures de lutte reposaient sur le principe d’une déclaration des bêtes malades, l’abattage des bêtes attaquées. Elles empêchaient  toute communication entre les bestiaux et imposaient la désinfection des étables.

Après des hésitations jusqu’à la fin juin, Nicolas d’Aine, intendant de Bayonne, publia l’arrêt du Conseil du 31 janvier 1771. Charles d’Esmengart, intendant de Bordeaux le publia le 25 juillet et Étienne-Louis Journet, intendant d’Auch le publia seulement en août. Les hésitations du début et le manque de coordination entre les intendants favorisèrent la progression de l’épizootie

 

Felix Vicq d’Azyr (

La population n’accepta pas les mesures de restriction des communications et l’interdiction des foires et des marchés. Une intense contrebande s’organisa. Les paysans cherchaient à vendre leurs bêtes malades et à s’en procurer de nouvelles pour cultiver leurs terres. Ce qui favorisa la propagation de la maladie. De plus, l’ignorance des paysans laissa libre cours aux charlatans et à leurs remèdes. Félix Vic d’Azyr, envoyé pour combattre l’épizootie disait. « Il faut punir de la prison, jusqu’à l’extinction du fléau, les charlatans, les empiriques, les sorciers et les devins qui cherchent leur fortune dans la misère publique ».

Le témoignage de l’abbé Cazaubon

Remèdes éprouvés à Metz (1743)
Remèdes éprouvés à Metz (1743)

Lavedan Cazaubon, curé de Plaisance du Gers, fit un rapport sur l’épizootie dans le registre des sépultures de sa paroisse pour l’année 1775. Il résume parfaitement le déroulement des événements.

« Dans cette année 1775, il y a eu une maladie dans les bœufs, vaches et veaux, qui a ravagé presque toute la France dans cette espèce ». On a éprouvé tous les remèdes imaginables pour remédier à cette maladie qu’on a nommé épizootie, et tous sont devenus inutiles. Il y a eu pourtant quel tête de bétail qui en est guérie, a force de remèdes, mais pû.

Les simptomes de cette maladie étaient que les bestes ou bœufs ou vaches, avait les oreilles fort abatues, le nazau fort sec et les betes ne mangaient point. La maladie était fort communiquative. De façon que si une bete a corne ou autrement dit, bœufs, vaches approchent de betes saines, toutes périssaient les unes après les autres.

Si les personnes qui soignent les betes malades, entraient dans une écurie de betes saines, la maladie y était de suite et la mort s’ensuivait dans les 7 ou 8 jours. Les personnes qui approchent encore des betes malades avec des habits de laine et qui ensuite allaient toucher ou visiter des bestiaux sains, leur portaient la maladie. »

Le Roi intervient

La maréchaussée vient contrôler l'extension de l'épizootie
La maréchaussée en 1769

« Voyant des maux si grands, le roy de france envoya des troupes dans tout son royaume pour empêcher la communication des bestiaux de paroisse a autre. En sorte que les soldats et officiers étaient dispersés par détachement dans les villes et villages.

Ces soldats procurèrent plus de mal, pendant un temps, parce que, comme ils allaient faire assommer les betes malades et les enterrer avec leur cuir, dans les foces de 12 pieds de profondeur, les soldats étaient revetus avec leurs habits de laine, allaient visiter des écuries seines, pour voir s’il y avait des betes malades, alors ils étendaient la maladie davantage. Il fallut ensuite leur faire faire des sarrots de toile et aux païssans aussi. De façon meme qu’on faisait garde continuellement pour qu’il nentrat pas des personnes d’une paroisse infectée dans une qui ne l’était pas de l’épizootie.

Le seul remède efficace qu’on a trouvé pour mettre fin a cette maladie a été de faire assommer tous les animaux qui étaient dans une écurie, dabort qu’il y en avait seulement une de malade et cet par ce moyen qu’on y a mis fin.

La maladie a duré depuis l’année 1774 jusques environ le mois de juillet 1776. Et dans le mois de septembre de cette dernière année, les troupes nous ont quittés.

Nous n’avons eü dans notre paroisse que 4 ou 6 bœufs qui y ont péri par l’imprudence d’un homme qui entra dans une écurie et y toucha quelque bœuf, venant d’en toucher hors ville des malades. »

Progression de la peste bovine dans le Sud-ouest en 1774.
Progression de la peste bovine dans le Sud-ouest en 1774.

Les effets de l’épizootie sur la vie des communautés

Billet de la Garde d'Auch pour contrôler les accès de l'épizootie
Billet de la Garde d’Auch (1775) – AD du Gers – photo SCV

Les communautés durent mettre en place des gardes bourgeoises pour tenir des postes sur les routes et chemins principaux afin de contrôler toute entrée et sortie de troupeaux ou d’attelages. On évitait ainsi toute communication de l’épizootie entre les bestiaux. Ces gardes, indemnisées, pesaient sur le budget des communautés qui devaient emprunter. A Vic Bigorre, on dût emprunter 600 Livres en avril 1775 pour indemniser les gardes pour une période de six mois.

Certificat du curé d’Aspin Aure pour deux vaches saines – ADHP E dépôt 11 – Photo SCV

Les bouchers ne trouvaient plus de bœufs ou de vaches à acheter tant l’espèce était devenue rare. Même les moutons vinrent à manquer, ce qui entraîna une cherté du prix de la viande. Aussi, dans la plupart des communautés de Gascogne, les bouchers demandèrent une hausse du prix de vente de la viande de 2 sous la livre. On leur accorda. Dans certaines communautés, comme à l’Isle Jourdain, les gens craignaient de s’empoisonner en mangeant du bœuf. Il fallut débiter les bêtes en public. On les exposait pour montrer qu’il n’y avait aucun danger.

L’interdiction de communication entre les bestiaux empêchait le commerce du vin et du bois pour l’hiver. Les droits de pontonnage (taxe pour le passage sur un pont), d’octroi et de souquet (taxe sur les tavernes) diminuaient fortement. Si bien que les fermiers de ces droits demandèrent des indemnités aux communautés.

Nombreuses seront les communautés qui demanderont des secours financiers, parfois accordés sous forme de diminution des impositions.

Des paysans démunis face à la peste bovine

Les paysans qui avaient des terres à l’extérieur de leur paroisse ne pouvaient plus les cultiver. Des récoltes tardives furent perdues avec le grain nécessaire aux semailles de l’année suivante.

Les paysans n’ayant plus de bœufs ni de vaches, s’attelaient à plusieurs pour tirer la charrue. Les labours étaient peu profonds et les récoltes mauvaises. En janvier 1775, le roi offrit une prime pour chaque cheval ou mulet vendu dans les provinces touchées pour remplacer le bétail décimé.

L’interdiction de la vente des cuirs des bêtes mortes privait les paysans d’un revenu complémentaire. La nécessité de trouver des bêtes en remplacement entraina de nombreuses contraventions. On connaît des actes de brigandage en Béarn qui consistaient à enlever des chevaux et autres animaux pour les revendre. Les bêtes en contravention étaient saisies et vendues, les propriétaires soumis à l’amende et parfois emprisonnés. Dans de nombreux cas, les paysans ne déclaraient pas les bêtes mortes. Dans l’espoir de ne pas voir tout le troupeau assommé et de pouvoir vendre le cuir et la viande.

Ds troupeaux se réfugièrent dans la vallée de Larboust pour échapper à l'épizootie
La vallée de Larboust (31)

Pourtant, lorsqu’on les appliqua strictement, les mesures de lutte permirent à plusieurs communautés de ne pas être attaquées par l’épizootie. La vallée du Larboust sauva ses bestiaux en les séquestrant dans un pacage près du lac de Seculego. Dans les Landes, le confinement du bétail dans les landes ou les dunes les protégea de l’épozootie.

Serge Clos-Versaille

À suivre au prochain numéro : L’épizootie bovine est vaincue.

Références :

L’image d’entête est tirée d’un article de Wikipedia sur la peste bovine , une gravure de 1745 qui évoque un épisode de peste bovine aux Pays-Bas.