Saint Georges et Sent Jòrge

Fêté le 23 avril ou le 3 novembre, Saint-Georges est le patron de la chevalerie chrétienne et du royaume d’Angleterre. Il terrasse en général un dragon, montrant la victoire de la foi sur le démon. On l’honore aussi en Gascogne et Sent Jòrge sera un cri de guerre des Gascons.

Georges de Lydda

Icône de Saint Georges, 13e siècle
Icône de Saint Georges, 13e siècle

Né entre 275 et 280 dans une famille de noblesse grecque à Mazaca en Capadocce, il va très vite occuper de hautes fonctions : tribun commandant de régions difficiles comme la Palestine, la Syrie, l’Égypte, la Libye, puis préfet.

Parallèlement, en 303, l’empereur romain Dioclétien décide d’anéantir la chrétienté. Il ordonne de détruire les églises et de s’attaquer à leurs évêques. Georges, chrétien, ne réussissant pas à faire changer d’avis l’empereur, rend son glaive et quitte son poste de Nicomédie. Il rentre chez lui à temps pour accompagner sa mère mourante et distribue son argent aux pauvres.

Puis il retourne en Nicomédie en passant par Lydda terrorisée par des pillards perses. Il tue leur chef Nahfr d’un coup d’épée ou d’un coup de lance, capture les brigands. En échange, il a obtenu la conversion de la population locale à la foi chrétienne. Or Nahfr signifie dragon, serpent. Georges a abattu le dragon.

Arrivé en Nicomédie, l’empereur lui intime l’ordre d’arrêter ses actions pro-chrétiennes. Il refuse et détruit une tablette exigeant le culte d’Apollon. Il est arrêté, supplicié et… survit ! Alors il est décapité le , à l’âge de 22 ans. Des fidèles apporteront sa dépouille à Lydda le 3 novembre.

La légende dorée de Saint Georges

Jacques de Voragine racontera l'histoire de Saint Georges dans la Légende dorée, vers 1480.
Jacques de Voragine prêchant, détail d’une miniature du Maître de Jacques de Besançon tirée d’un manuscrit de la Légende dorée, vers 1480.

C’est au XIIIe siècle que Jacques de Voragine, archevêque de Gênes, écrit un livre intitulé La légende dorée. Là, Georges de Lydda délivre la ville de Silène (Lybie) d’un dragon qui dévore animaux et deux jeunes gens par jour, tirés au sort.  Le jour où Georges arrive, c’est la fille du roi qui a été désignée. Les habitants ayant accepté le baptême, Georges tue le dragon et sauve la belle. Il s’agit maintenant de la victoire de la foi sur le démon.

Que ce soit par les croisés ou par Jacques de Voragine, la légende de Saint Georges est populaire au moyen-âge. Les rois aragonais par exemple vont adopter Saint Georges pour la Reconquista. Il faut dire que l’église catalane ne voulait pas reconnaitre les prédications de Saint Jacques mises en avant par le royaume de León.

Cris de guerre

Saint Georges sera le cri e guerre à la bataille de Nájera
Bataille de Nájera, enluminure tirée des chroniques de Jean Froissart, BNF

Guilhem Pépin propose une étude approfondie du sujet. Il note que le cri de guerre des ducs d’Aquitaine, au XIIe siècle était probablement Aguiana ! Ce mot est confirmé par le poète normand Wace (né vers 1100) qui écrit : Peitou e Gascuinne [ount nunAquitaine (Le Poitou et la Gascogne [avaient pour nom] Aquitaine). Cri qui évoluera en Guiana !

En se rapprochant des Anglais, le cri deviendra Guiana! Sent Jòrge! ou, parfois, Sent Jòrge! Guiana! Cri confirmé dans plusieurs récits de guerre dont, par exemple, celui où le Prince Noir et ses troupes anglo-aquitaines vont battre les Franco-Castillans à la bataille de Najéra le 3 avril 1367.

Le culte de Sent Jòrge 

Retablo del Centenar de la Ploma en la Capilla de Valencia dónde tradicionalmente se realizó la primera Misa cristina
Retablo del Centenar de la Ploma

Saint Georges, tueur des pillards de Lydda, deviendra le champion de la Reconquista, à laquelle les Gascons participent. Il est le mata-moros en Espagne, ou mata-mòros en gascon, le tue-maures (matamore) en français.

Le premier tableau qui met en scène saint Georges matamore est issu d’un retable appelé Centenar de la Ploma, du nom d’une confrérie d’arbalétriers qui en passe commande (début XIVe siècle).

 

le roi Édouard III (1312-1377) développe le culte de Saint Georges
Edouard III d’Angleterre (1312-1377)

Le leader irlandais Michael Collins affirme que “Georges a été adopté comme saint patron des soldats après qu’il a été rapporté qu’il avait été vu par l’armée des Croisés à la bataille d’Antioche en 1098”. En tous cas, le roi Édouard III (1312-1377) développe le culte de Saint Georges auprès de ses sujets anglais et gascons. Ainsi, Guilhem Pépin rappelle qu’un grand nombre de Gascons vinrent pour participer au grand tournoi ouvert à tous organisé à Windsor en 1358 le jour de la fête de saint Georges (23 avril).

L’anglo-Gascogne choisit Sent Jòrge

Les Gascons du parti anglais crieront Guiana! Sent Jòrge! pendant tout la guerre de Cent Ans (1337-1453). Une guerre pendant laquelle l’enjeu entre Anglais et Français est principalement la Gascogne.

Charles VII
Charles VII

En 1442 le roi de France, Charles VII (1403-1461) mène campagne en Guyenne. Mi-octobre,  4000 Français et Gascons de Gascogne orientale, s’installent aux alentours de Saint-Loubès. Le vendredi 26 octobre 1442, Edward Hull, connétable de Bordeaux, passe en revue 400 Anglais venus en bateau avec lui et 1000 Gascons. Ils chargent par surprise le camp des Français en poussant leur cri de guerre, Guiana! Sent Jòrge! En deux heures, 800 hommes et 1000 chevaux sont tués, les autres s’enfuient, rapporte un témoin anglais alors à Bordeaux. Les chiffres sont toujours à considérer avec prudence, les vainqueurs et les vaincus comptant différemment…

L’étendard de Sent Jòrge flotte sur les châteaux qui tournaient anglais. Bordeaux remplace sa bannière par celle de Sent Jòrge au début du XVe siècle.

Les exemples dépassent les situations de combat militaire. Les Gascons anti-Français et pro union anglo-gasconne utilisent Sent Jorge! pour exprimer leurs opinions. Ainsi, les Archives départementales des Pyrénées Atlantiques gardent un document qui déclare que Pèire Gaillard, Limousin,  fut accusé en 1408 d’avoir insulté les troupes du vicomte de Limoges en criant à leur passage Guiana! Sent Jòrge!

L’alliance Duché de Gascogne – Angleterre 

Saint Georges est le cri des Bordelais pendant la guerre de la gabelle
Bordeaux au 16ème siècle

En 1548, les habitants de Bordeaux se révoltent contre la gabelle (taxe royale sur le sel) en criant Guienne! Ils prennent alors le drapeau à croix rouge sur fond blanc de Saint Georges.
En fait, on peut penser que l’Aquitaine n’a guère envie de s’allier aux Français. Peut-être trouve-t-elle à la fois plus d’autonomie et plus de richesse dans son alliance avec une Angleterre moins prédatrice ?

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Les cris de guerre Guyenne! et Saint Georges!, Guilhem Pépin, 2006, tome CXII, pages 263 – 281
Saint-Georges contre les Maures, Lidwine Linares, 2011, p17-32
Le combat de Saint-Loubès (26 octobre 1442),  Vincent Haure,  2016

 




Les fées gentilles de Gascogne

Les fées sont tellement nombreuses en Gascogne qu’on se demande comment on a pu les oublier ainsi ! Et comme lire des contes de fées est une activité agréable et créatrice, répétons après Césaire Daugé : va petit conte, va courir la Gascogne

Lisons des contes de fées, Einstein le conseille !

Le conseil d'Einstein : raconter des histoires de fées aux enfants
Le conseil d’Einstein

En janvier 1958, Elizabeth Marulis raconte dans le New Mexico Library Bulletin (p.3):

« In Denver I heard a story about a woman who was friendly with the late Dr. Einstein, surely acknowledged as an outstanding ‘pure’ scientist. She wanted her child to become a scientist, too, and asked Dr. Einstein for his suggestions for the kind of reading the child might do in his school years to prepare him for this career. To her surprise Dr. Einstein recommended ‘fairy tales and more fairy tales.’ The mother protested this frivolity and asked for a serious answer, but Dr. Einstein persisted, adding that creative imagination is the essential element in the intellectual equipment of the true scientist, and that fairy tales are the childhood stimulus of this quality!« 

Dans cette histoire (annoncée véridique) une mère s’inquiète de la façon de préparer son enfant par la lecture à devenir un scientifique. Einstein lui conseille de lui faire lire des contes de fée pour développer son esprit scientifique, argüant que l’imagination créative en est l’élément essentiel.

Les fées de Gascogne

Une fée ou dame blanche
Une dame blanche

Quelle chance ! La Gascogne possède un grand nombre d’histoires de fées ! « Les fées, Hados, nommées aussi quelquefois las Blanquettes, occupent une place distinguée dans les Mythes populaires. Des fleurs naissent sous leurs pas. » rapporte Alexandre du Mège dans sa Statistique générale des départements pyrénéens, en 1830. Plus souvent, on entendra le nom de dames blanches pour les fées qui vivent près des grottes. 

C’est vrai qu’elles sont bien gentilles les fées gasconnes (du moins certaines). Dans les Hautes-Pyrénées ou le Haut Comminges, on laisse un repas pour elles, le 31 décembre, dans une chambre à l’écart, en laissant portes et fenêtres ouvertes. Le lendemain, 1er janvier, on récupère le pain de ce repas, on le trempe dans le vin qui leur était destiné et on le partage dans la famille. On peut alors se souhaiter une bonne année en toute quiétude ! Simin Palay précise même dans le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, que la fée tient le bonheur dans la main droite et le malheur dans la main gauche.

Les demeures des fées

Félix Arnaudin - Les fées de la dune
Félix Arnaudin – Les fées de la dune

On connait d’ailleurs très bien leurs demeures que l’on ne peut toutes citées tellement elles sont nombreuses. En voici quelques unes. Dans les Landes, outre la dune qui reçoit les fées selon Félix Arnaudin, Césaire Daugé nous enseigne la grotte des Maynes à Lucbardez, ou celle de Miramont à Sensacq.

Du côté de Lourdes et Saint-Pé, les grottes sont très nombreuses. Celle du Roy, au bas du vallon de l’Arboucau, avec son lac intérieur et ses ruissèlements d’eau était appelée lou hourat de las hadesLo horat de las hadas [le trou des fées].

 

 

La grotte des fées de Louey sur les bords de l'Echez
La grotte des fées de Louey (65) sur les bords de l’Echez

Non loin de là, à Agos Vidalos, la grotte de Bours abrite trois belles fées. Lou horat deras encantades / Lo horat deras encantadas [le trou des fées] rivalise avec lou caillaou d’era encantado / Lo calhau d’era encantada [le caillou de la fée], ou avec les pierres de Balandrau vers Argelès-Gazost. La fée qui habitait lo calhau d’era encantada s’appelait simplement Dauna [Dame]. Margalide / Margalida [Marguerite], elle, était une très belle fée que l’on pouvait rencontrer dans les anciennes chaumières d’Arcizans-Avant.

On pourrait encore citer la grotte de Montmour, près d’Anla en Barousse, etc.

Les fontaines aux fées

Les fées sont souvent liées à l’eau. En fréquentant les hounts / honts [fontaines], elles leur procurent des vertus curatives. À Lau-Balagnas, la fée Margalide résidait à la hount dera Encantado, mais elle se déplaçait à la source Catibère ou à la hount det Barderou, cette dernière redonnait la virilité aux hommes. La hount dets Couloums, quant à elle, permettait aux femmes stériles d’avoir des enfants. Enfin, la hount dets Espugnauous était un lieu fréquenté des fées de la région.

De même, en vallée d’Ossau la source des fées,  résurgence des sources de Jaüt, dispense se bienfaits au pied de la Pene de Castet.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2020/10/nadau-la-hont-hadeta-nadau-cadena-oficiau.mp4

Au bòsc que i a ua hont, / Qu’ aperan hont hadeta… chante Nadau

Et d’où vient la tradition des fées ?

Las hadas ou encantadas constituent un peuple à part. Ce sont des femmes libres qui ont parfois des enfants, los hadets ou hadalhons, las hadetas ou hadòtas ou hadalhòtas. On les dit déchues de leur statut de divinités ou de femmes des dieux. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles sont souvent associées à l’eau des fontaines, des sources, des grottes. Alors que les eaux des torrents et des rivières sont les refuges des daunas d’aiga (femmes d’eau, sirènes).

Ecoutons Sèrgi Mauhourat nous parler de Las hadas (en gascon sous-titré en français)

Le conte s’est transmis jusqu’à il y a peu

Jamshid Tehrani, de l’université de Durham (UK) et Sara Graça da Silva, de l’université de Lisbonne, ont réalisé en 2016 une étude sur l’origine des contes parmi 50 peuples de langue indo-européenne. Ils montrent que ceux-ci sont probablement très anciens, du temps de la préhistoire. Ils pensent même que le conte où un homme conclut un pacte avec un être malfaisant en échange de son âme pourrait avoir 6 000 ans !

Césaire Daugé (1858-1945) a relaté justement un magnifique conte de vente d’âme au diable intitulé la tour de Pouyalé / La tor de Polayèr, un conte que l’auteur nous dit encore très vivace. En introduction de cette légende, l’auteur nous offre ces quelques vers :

Bey-ne, counde, bey-ne courre per la Gascougne
Qui, lou cap hens lou cèu, a lous pès hens la ma.
Debise à tout oustau coum la bielhe mama
Ne-t copis pas lou cot en nade baricougne.
Vèi-ne conde, vèi-ne córrer per la Gasconha
Qui, lo cap hens lo cèu, a los pès hens la mar.
Devisa a tot ostau com la vielha mamà
Ne’t còpis pas lo còth en nada bariconha.

Césaire Daugé

Va, petit conte, va courir la Gascogne
Qui a le front dans le ciel et les pieds dons la mer.
Parle à chaque foyer le langage de la vieille mère
Garde de te briser dans quelque foudrière. [traduction de l’auteur]

Las hadas de la Tor de Polayèr

Césaire Daugé nous raconte la légende du seigneur de Bénac qui habitait la tour de Pouyalèr. Un seigneur qui vend son âme au Diable. Vous pouvez le lire ici en graphie originale et en français ou en graphie classique. Le seigneur de Bénac habite une tour construite par les fées en une nuit, la même nuit que le moulin de la Gouaugue, comme le rapporte l’auteur.

Au cla de lue, las hades que-s passèben, d’un biret de man cabbat lous érs, de la tour au moulin e dou moulin à la tour, pales, truèles, tos e martets.
A l’esguit de l’aube, lous arrays dou sou que trebucaben à la tour, e lou moulin que hasè : clic-clac, clic-clac, clic-clac, coum nat moulin bastit de man d’omi.
Au clar de la lua, las hadas que’s passavan, d’un viret de man capvath los èrs, de la tor au molin e deu molin a la tor, palas, truèlas, tòs e martèths.
A l’esguit de l’auba, los arrais deu só que trebucavan a la tor, e lo molin que hasè : clic-clac, clic-clac, clic-clac, com nat molin bastit de man d’òmi.

Au clair de lune, les fées se passaient en l’air et d’un tour de main, du moulin au château et du château au moulin, pelles, truelles, auges et marteaux.
Dès le point du jour, les rayons du soleil rencontraient la tour, et le moulin faisait : clic-clac, clic-clac, clic-clac, aussi bien que n’importe quel moulin bâti de main d’homme.

C. Daugé - La Tour de Pouyalè - Escole Gastou-Fébus
C. Daugé – La Tour de Pouyalè – Escole Gastou-Fébus éditeur

Un destin méconnu

Bernard Duhourcau (1911-1993) nous conte une bien belle histoire de fée. Dans le lac d’Estaing dormait une fée. Un jeune berger lavedanais, de la famille Abadie-de-Siriex, séduit par la belle, la tire de son enchantement et l’épouse. Cette famille est liée à la mère de Jean-Baptiste Bernadotte (véridique).  De là à imaginer que la destinée fabuleuse du jeune homme est un bienfait de la fée…

Les fées du lac d'Estaing
Le lac d’Estaing

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, Simin Palay, 2020
Statistique générale des départements pyrénéens, Alexandre du Mège, 1830, tome 2, page 372
Une étude fait remonter l’origine des contes de fées à la préhistoire, Camille Cornu, 2016
Pays des Vallées des Gaves, Patrimoine oral, les légendes
Petit dictionnaire des mythologies basque et pyrénéenne, Olivier de Marliave, 1997
Guide des Pyrénées mystérieuses, Bernard Duhourcau, 1985 




Marie Robine ou Marie la Gasque, la sibylle gasconne

Si tout le monde connait Jeanne d’Arc, la prophétesse Marie Robine, appelée aussi Marie la Gasque [la Gasconne] et même Marie d’Avignon, a eu un grand renom quelques années auparavant. Elle se distingue par sa franchise envers les grands et un espoir infini dans le pardon.

Marie la Gasque, Maria la Gasca

Marie la Gasque vit un miracle sur la tombe de Pierre de Luxembourg
Pierre de Luxembourg

Elle nait dans une famille très modeste au XIVe siècle, à Essach [Héchac], petit village qui sera réuni à sa voisine Soblacausa [Soublecause], à 3 km de Madiran, et qui dépend du diocèse d’Aush. Paralysée d’un bras et d’une jambe, elle se rend à Avinhon en 1387 pour chercher sa guérison sur le tombeau du cardinal Pierre de Luxembourg qui vient de mourir (à 18 ans). Celui-ci est connu et admiré du peuple – même de Gascons pourtant loin d‘Avinhon – pour son ascétisme et surtout pour les aumônes qu’il distribue largement. Il est enterré dans le cimetière des pauvres, le cimetière Saint-Michel, et, en trois mois, 1964 miracles dont 13 résurrections sont enregistrés par l’Église !

Clément VII reconnait la guérion de Marie Robine
Clément VII

Le pape d’Avignon Clément VII reconnait la guérison miraculeuse de Marie la Gasque et lui offre une rente. Elle s’installe dans le cimetière pour rester à côté de celui à qui elle doit son bonheur.

Le successeur de Clément, Benoit XIII, réitère l’énorme rente de 60 florins d’or en 1395. Et il lui procure l’assistance d’un confesseur, Jean, et d’une servante.

Les prophéties de Marie la Gasque

Elle se met alors à prophétiser lors de douze visions qui vont du 22 février 1398 au premier novembre 1399, deux semaines avant sa mort. On les trouve rassemblées en latin dans le manuscrit de Tours (XVe siècle) même s’il est probable qu’elle parlait dans une langue d’oc. On les a publiées en 1986. Elle qui est sans instruction et ne comprend rien au latin – il est noté par exemple qu’elle ne comprend pas les paroles d’un cantique – va donner des conseils aux plus grands.

La médiéviste Madeleine Jeay rapporte dans Le petit peuple dans l’occident médiéval : Lors de sa première vision, elle expose au roi un projet de réforme politique basé sur l’assistance sociale, l’enseignement et la défense de l’Église ! (…) Que le roi fonde dans chaque diocèse trois maisons ou collèges,  l’un pour les indigents et les vieillards qui ne sont plus en mesure de travailler, un autre pour les étudiants nécessiteux afin qu’ils étudient et contribuent à l’élévation de la foi en instruisant les ignorants. Le troisième sera pour la défense de l’Église contre les ennemis de la foi.

Le ton des visions de La Gasque

Les textes de prophétie de Marie Robine sont d’une grande clarté, d’un style direct et pleins de bon sens. Ils témoignent aussi d’un grand sens du pardon et d’une préoccupation pour le salut.

Les douze visions sont exposés comme des pièces de théâtre avec des décors précis, des personnages qui dialoguent. Par exemple, Jésus répond ici à sa mère qui intervient pour les hommes : « Mère, il y a cinq-cents ans que je te vois et t’écoute faire tes pétitions. Je vais leur donner une durée déterminée pour leur sentence. »

Marie dialogue aussi en direct avec les êtres divins.  Ici avec Jésus :
As-tu bu et mangé aujourd’hui, Marie ?
— Tu sais bien que non.
— Crois-tu que je peux te montrer mes secrets avant de manger et après ?
— Tu sais bien que je n’ai jamais douté.

Dans ces dialogues, Marie montre de la familiarité avec ses interlocuteurs, et parle sans crainte comme quand elle dit à Jésus : Tu agis comme les enfants qui construisent de belles maisons de terre pour ensuite les détruire.

Marie la Gasque annonce Jeanne d’Arc

Représentation de Jeanne d'Arc, en marge d'un registre par Clément de Fauquembergue le 10 mai 1429
Représentation de Jeanne d’Arc, en marge d’un registre par Clément de Fauquembergue le 10 mai 1429

Un certain Jean Érault, docteur en théologie, parle, lors des interrogatoires de Poitiers de 1429, de la prophétie de Marie qu’il appelle Marie d’Avignon. Celle-ci serait venue trouver le roi de France pour lui annoncer qu’elle avait vu quantité d’armes dans sa vision, des armes qu’une vierge porterait après elle. Ce témoignage aurait convaincu Érault de la mission de Jeanne d’Arc. Plus tard,  l’avocat Jean Barbin, au procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc, rappelle cette déposition. Légende ? En tous cas, cette vision n’est pas dans le manuscrit de Tours.

Instrument politique ?

Marie d'Avignon va à la cour de Charles VI pour le convaincre de reconnaître l'anti-pape d'Avignon
Charles VI

Dès avril 1398, le pape d’Avinhon et la reine de Sicile poussent Marie Robine à aller voir le roi Charles VI à Paris. Nous sommes en plein schisme, cette rupture dès 1378 qui a entrainé l’élection de deux papes, l’un à Rome, l’autre à Avinhon. Leur objectif est de convaincre le roi de garder son obédience au pape d’Avinhon. Prudemment, le roi organise un débat contradictoire en réunissant six partisans et six adversaires de Benoit XIII. Cette assemblée refuse de faire entrer la prophétesse, et prend la décision de ne pas reconnaitre le pape d’Avinhon.

Benoit XIII
Benoit XIII

À son retour en Provence en mars 1399, Benoit XIII refuse de recevoir Marie qui comprend qu’on l’a instrumentalisée. Il faut dire que les troubles liés au grand schisme éloignaient le peuple qui cherchait des images et des emblèmes simples et forts. La guérison et les visions de Marie la Gasque étaient arrivées à point nommé pour conforter ceux qu’on appellera les antipapes.

Le pardon et l’Église des justes

Marie, femme simple, est pleine de sincérité, elle a confiance en l’Église. Mais elle prend peu à peu conscience des jeux de pouvoir des institutions politiques et ecclésiastiques. Et elle va s’en prendre à ceux qui l’ont corrompue. Dans ses dernières visions, Marie dénonce le roi et l’Église.

Le 12 mai 1399, dans sa huitième vision, elle dit à Clément VII qui lui apparait. Tu m’as déçue pendant ta vie, tu peux donc me décevoir encore.

La dernière montre l’espoir qu’à cette période de calamités fasse suite un renouveau de l’Église. Et, par ses convictions, elle ne peut imaginer la damnation éternelle. Les saints en procession autour du trone de la Trinité reçoivent des glaives pour le Jugement dernier. Mais Saint Martin arrête les peines pendant un jour. Il permet aux âmes de prier pour les viatores, ceux qui sont sur terre. Ils seront condamnés à poursuivre leur purgatoire. Alors que le roi sera déposé pour n’avoir rien voulu faire en faveur de l’unité de l’Église.

Le jugement dernier par Michel-Ange (extrait)
Le jugement dernier par Michel-Ange (extrait)

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Livre des Révélations de Marie Robine, folios 115-128 du manuscrit 520 de la bibliothèque municipale de Tours.
Marie Robine et Constance de Rabastens : humbles femmes du peuple, guides de princes et de papes,  Madeleine Jeay, 2002
Le Livre des Révélations de Marie Robine, Mathiew Tobin, 1986
Procès de réhabilitation, déposition de Jean Barbin




Saint-Domingue, eldorado des Gascons

Saint-Domingue, partie ouest de l’ile d’Hispaniola est française depuis 1697. Elle donnera naissance à la République d’Haïti en 1804. Les Gascons émigrent si nombreux dans le centre de la colonie qu’on appelle cette région la Petite Gascogne.

Les boucaniers de Saint-Domingue

Deux cartes non datées de l'Île de Santo Domingo donnant la répartition de l'île entre la colonie française et la colonie espagnole
Deux cartes non datées de l’Île de Santo Domingo donnant deux répartitions assez différentes de l’île entre la colonie française de Saint-Domingue et la colonie espagnole. La carte de droite montre une frontière assez proche de la frontière actuelle entre Haïti et la République Dominicaine (voir carte ci-dessous).

Saint-Domingue, eldorado des Gascons - Michel le Basque - image d'une collection de Allen & Ginter Cigarettes (1888)
Michel le Basque – collection d’images pour Allen & Ginter Cigarettes (vers 1888)

En 1630, les Français s’établissent sur la partie ouest de l’ile Hispaniola, appelée aussi Santo Domingo, alors sous domination espagnole. Ce sont surtout des boucaniers. Ils tiennent leur nom du fait qu’ils boucanent leur viande à la manière indigène (séchée et fumée). Le terme est resté dans la langue française dans le sens de tapage, vacarme. De même, il donne en languedocien et en provençal bocan.

L’ile de la Tortue et l’ile de la Vache situées près des côtes de Saint-Domingue sont des repaires de boucaniers. Un des plus célèbres est Michel Etchegorria, dit Le Basque, de Saint Jean de Luz. Ils s’approvisionnent sur l’ile de Saint-Domingue et fondent des établissements côtiers, dont Cap Français en 1670 qui devient Port au Prince.

Haïti et la République Dominicaine aujourd'hui
Haïti et la République Dominicaine aujourd’hui

En 1664, le territoire occupé par les boucaniers devient une colonie française. Le traité de Ryswick de 1697 reconnait à la France la possession du tiers occidental de l’ile (le futur Haïti).

 

Premier gouverneur de Saint-Domingue, Jean-Baptiste du Casse,

Saint-Domingue, eldorado des Gascons - Jean-Baptiste du Casse, (vers 1700), d'après Hyacinthe Rigaud
Jean-Baptiste du Casse (vers 1700), d’après Hyacinthe Rigaud

Jean-Baptiste Ducasse (1650-1715) est un Gascon né à Pau vers 1650. Après de brillants états de service dans la marine royale, il finit sa carrière comme Lieutenant-général des armées navales, c’est-à-dire au plus haut grade de la marine.

Il est gouverneur de Saint-Domingue de 1691 à 1703 et développe la colonie. Il établit les boucaniers de l’ile de la Tortue sur des terres agricoles, ramène l’ordre et renforce ses défenses face aux appétits des Espagnols, des Anglais et des Hollandais qu’il combat dans les Caraïbes.

En 1694, il organise une expédition sur la Jamaïque et en ramène les installations de 50 sucreries qui seront le départ de l’industrie sucrière de Saint-Domingue.

Jean-Baptiste Ducasse encourage l’émigration des Gascons à Saint-Domingue à partir du port de Bordeaux.

Les Gascons à Saint-Domingue

Les Gascons arrivent nombreux à Saint-Domingue à partir de 1763. Ils se regroupent par origine. A La Marmelade, on retrouve des Barbé, Baradat, Cappé, Carrère, Peyrigué-Lalanne, tous originaires de Labatut Rivière Basse en Bigorre. Dans la partie centrale de Saint-Domingue, un canton s’appelle la Petite Gascogne.

Moulin à sucre
Moulin à sucre

Pierre Davezac de Castéra (1721-1781) est Tarbais. Il acquiert l’indigoterie de Macaya à Aquin, au sud de Saint-Domingue. Il y amène l’eau, fertilise toute la plaine et crée des moulins. Son petit-fils Armand Davezac de Castéra-Macaya de Bagnères de Bigorre entre en 1886 à l’Académie des Inscriptions et Belles lettres. Les Bigourdans Laurent Soulé et Bernard Lassus fondent le collège royal de Saint-Domingue.

Saint-Domingue - Coupe d'une sucrerie à Bas-Limbé
Saint-Domingue – Coupe d’une sucrerie

Les Gascons possèdent 70 % des habitations (plantations) et développent l’économie de Saint-Domingue. En 1789, Saint-Domingue assure 40% de la production mondiale de sucre et 60% de celle du café. Près de 1 500 navires y accostent chaque année. Elle compte 8 000 habitations, dont 793 sucreries, 3 150 indigoteries, 789 cotonneries, 3 117 caféières et 50 cacaoyères.

La révolte de 1791 à Saint-Domingue

La Révolution française de 1789 amène de nouvelles idées d’égalité et de liberté. Une révolte éclate en aout 1791 à Saint-Domingue. Près de 1 000 colons sont massacrés et leurs habitations incendiées. En 1793, la liberté des esclaves est proclamée et la Convention l’étend à toutes les colonies le 4 février 1794.

Toussaint Louverture
Toussaint Louverture (wikimedia commons)

Toussaint de Bréda ou Toussaint Louverture réunit 20 000 hommes et s’oppose aux Anglais et aux Espagnols qui tentent de prendre Saint-Domingue. Il était né dans l’habitation de Bréda qui appartenait au comte Louis Pantaléon de Noé.

Nommé général en 1796, il étend son autorité à toute l’ile et remet l’économie en marche en rappelant les anciens colons.

Il fait adopter la 1ère constitution de Saint-Domingue en 1801. Bonaparte envoie le général Leclerc avec 30 000 hommes. Toussaint Louverture est fait prisonnier et envoyé dans le Jura où il meurt en 1803.

En 1802, une nouvelle révolte conduit à un nouveau massacre de colons, à la défaite des Français à la bataille de Vertières et à leur évacuation de l’ile. Saint-Domingue devient Haïti et la république est proclamée le 1er janvier 1804.

Saint-Domingue est marquée par les Gascons

Les Gascons rescapés de Saint-Domingue émigrent dans les Antilles ou aux États-Unis. Ceux qui n’ont pas de biens rentrent en France et espèrent une indemnisation qui est dérisoire. Elle correspond à 1/10e de la valeur des habitations.

Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, conserve de nombreux toponymes gascons : Courjoles, Labarrère, Labadie, Carrère, Dupoey, Darrac, Gaye, Duplaa, Garat, Laborde, Marsan, Navarre, etc. Une rivière haïtienne porte encore le nom de Gascogne.

Deux présidents haïtiens d'origine gasconne
Deux présidents haïtiens d’origine gasconne : Sylvain Salnave (1826-1870) et Philippe Sudré-Dartiguenave 1862-1926)

Des présidents haïtiens sont d’origine gasconne : Sylvain Salnave (de 1867 à 1870), Philippe Sudré-Dartiguenave (de 1915 à 1922), etc.

Les deux premiers maires de Port-au-Prince sont Michel-Joseph Leremboure né à Saint Jean de Luz et Bernard Borgella de Pensié d’origine béarnaise qui est l’auteur de la constitution de Toussaint Louverture.

Projet financé par les Nations Unies pour l'Organisation des Paysans de Gascogne (Haïti)
Projet de pisciculture financé par les Nations Unies pour l’Organisation des Paysans de Gascogne (Haïti)

Il existe même une Organisation des Paysans de Gascogne (section de la commune de Mirebalais) financée par les Nations Unies pour la réhabilitation de canaux d’irrigation et la création de piscicultures pour augmenter le revenu des paysans.

 

Serge Clos-Versaille

Références

Un grand seigneur et ses esclaves – Le comte de Noé entre Antilles et Gascogne, Jean-Louis Donnadieu, Presses universitaires du Mirail, 2009
L’Eldorado des Aquitains. Gascons, basques et Béarnais aux Iles d’Amérique (XVIIe-XVIIIe siècles), Jacques de Cauna. Atlantica, Biarritz, 1998
Les Bigourdans à Saint-Domingue au XVIII° siècle, R. Massio, Les Annales du Midi, Tome 64, N°18, 1952. pp. 151-158
 » Bigourdans et gens de Rivière-Basse et de Magnoac à Saint-Domingue au XVIIIème siècle « , Bulletin de la société académique des Hautes-Pyrénées
Notes supplémentaires sur le comte de Noé dans Bulletin de la société archéologique du Gers
, 4e trimestre 1978.




Les artistes gascons à la cathédrale d’Auch

De nombreux artistes ont contribué à construire la cathédrale Sainte-Marie d’Auch. Des artistes locaux habiles et talentueux, architectes, maitres-maçons, peintres-verriers, sculpteurs, imagiers, charpentiers, menuisiers, serruriers, etc. qui font écho au renouveau littéraire gascon du XVIe siècle.

La cathédrale Sainte-Marie d’Auch

François de Clermont-Lodève relance avec les artistes gascons et italiens la construction de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch
François de Clermont-Lodève

Quoique commencée en 1489, c’est au XVIe siècle qu’auront lieu les grands travaux de la cathédrale d’Auch, pendant cette période artistique foisonnante qu’est la Renaissance. Le cardinal François de Clermont-Lodève (1480-1540) est nommé archevêque d’Auch. En 1507, il désigne les vicaires généraux Antoine Morilhon et Emeric Magnan pour s’occuper des travaux.

Des ouvriers locaux vont y travailler. Prosper Lafforgue (181?-1880), conservateur du Musée d’Auch en propose les noms : Guiraud de l’Arcan, peyré / peirèr [maçon],  Me Alem, Arstébé, Bidau, fustés / hustèrs [charpentiers], Guiraud Baric, menusté / menustèr [menuisier], Anthony, saralhé / sarralhèr [serrurier], Arnaud-Guilhem Depun et Domingon, arsegayres / arresgaires [scieurs de long], etc.

Les armes de François de Clermont-Lodève
Les armes de François de Clermont-Lodève

Enfin, les capots / capòts [cagots] sont employés pour les travaux de grosse charpente, tels que l’établissement des tuiles sur les toitures.

Les verrières sont confiées à Arnaud de Moles. Elles portent les armes du cardinal François de Clermont-Lodève, archevêque d’Auch.

Meric Boldoytre, maitre d’œuvre de la cathédrale d’Auch

Cathédrale Sainte-Marie d'Auch - la nef et le choeur, de Meric Boldoytre maître d'oeuvre et de ses artistes gascons
La Cathédrale d’Auch – la nef et le chœur

Meric Boldoytre est un architecte connu à Auch, il fait différents travaux comme construire la halle de Betclar (1536).  Il est aussi lo mestré de lobra / lo mèstre de l’òbra de la cathédrale d’Auch. Le fonctionnement à cette époque est différent d’aujourd’hui. Les ouvriers viennent travailler souvent à la journée et ce sont les magistrats municipaux ou les fabriciens des paroisses qui assurent la collecte des fonds, les achats de matière première et des outils, le paiement des ouvriers ; ils en tiennent registre. Ils pratiquent aussi ce qu’on appelle aujourd’hui les réunions de chantier et récompensent le maitre d’œuvre en l’invitant, comme ici, à partager du pain et du vin blanc.

Item a fornit et pagat lo dit Cosso deu Poy per so que le 15 jorn deu mes de juillet anem besé lo obratgé qué Joban Damade squerré abé feyt à la porta de la Trilha, et hy menem mestre Meric Boldoytre mestre de lobra per besé lo dit obratgé, et lo combidem a bébé. Despensem en pan et bin blanc 6 sos. cy 6 sos. [item a fourni et payé le dit Cosso du Pouy pour ce que le 15 juillet nous sommes allés voir l’ouvrage que Jean Damade avait fait à la porte de la Treille, et nous y avons amené Meric Boldoytre maitre d’œuvre pour voir le dit ouvrage, et nous l’avons convié à boire. Nous avons dépensé 6 sous en pain et vin blanc.]

L’inspiration italienne dans la cathédrale d’Auch

Le cardinal de Clermont-Lodève, amoureux des arts, connait Rome. Il aurait envoyé aux artistes gascons des cartons des travaux de grands noms de la Renaissance italienne, dont l’architecte François Lazzari le Bramante (1444-1514) qui fit le plan de Saint-Pierre de Rome, pour qu’ils s’en inspirent. Certains détails d’architecture témoignent de cette influence, dont les coupoles initialement prévues.

Choeur de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch. - inspirée par des artistes italiens, la paroi extérieure de la salle capitulaire, représentant des prophètes et deux des évangélistes, Luc et Jean
Chœur de la cathédrale d’Auch. – paroi extérieure de la salle capitulaire, représentant des prophètes et deux des évangélistes, Luc (2e à partir de la gauche) et Jean (4e)

Pour le chœur,  des artistes sont venus d’Italie. Ils s’établissent dans le quartier de l’archevêque, dans une rue appelée Carreira deu porteau de Jaymes / Carrèra deu portau de Jaime [rue du Portail St-Jacques]. La rue changera de nom pour devenir rue de Florence.  Après les travaux, les artistes italiens doivent se plaire à Auch car ils y restent. Certains gardent leur nom comme Dominique Cabano, Pierre Brodonno, Bernard Bardoti, François Maurosi, Jean Molio, George Labajo, Jean Barraccia, Jean Barreria, François Pazzi, Pierre Fontano, etc. D’autres le changent pour lui donner une désinence locale, comme il est alors d’usage.

Les verrières d’Arnaud de Moles

Arnaud de Moles ou plutôt Arnaut de Moles nait à Sent Sever, Chalòssa, vers 1470. Il est sculpteur, peintre imagier. Son nom est gascon, on trouve des Moles, Molès, Molas, Molêre dans tout l’Armagnac. Cet artiste utilise de fins verres colorés qu’il colle sur des verres incolores, procédé inconnu jusqu’alors, qui donne une grande profondeur aux verrières. Il propose aussi des thèmes inédits et un style nouveau. Par exemple, il peint des personnages humains, probablement en s’inspirant de certains de ses contemporains.

Cathédrale d'Auch - les vitraux d'Arnaut de Moles, artiste verrier gascon
Les vitraux d’Arnaut de Moles : Abraham, Melchisedech, Paul, et la Sibylle de Samos

Commencé en 1507, il finit son travail le 25 juin 1513. Et il inscrit en gascon sur le dernier vitrail : Lo XXV de IHVN M V CENS XIII FON ACABADES LAS PRESENS BERINES EN AVNOVR DE DIEV DE NOTR [Le 25 de juin 1513 furent achevés les présents vitraux en l’honneur de Dieu et de Notre Dame].

Las tempistas pour chanter dans la cathédrale Saint-Marie d’Auch

Un recueil d’époque précise des achats : Item paguem a Johan de Manha per crompa de una torcha deu pes de duos liuras per fé luminaira, per porta la capsa [la chasse] de Monseur Saint-Orens deffora la gleiza et las tempistas lo second jorn de julhet. 

Mais que sont donc les tempistas ? Prosper Lafforgue répond. D’après nos recherches, las tempistas serait des sortes de timballes qui servaient à soutenir, à donner le ton, le modèle, quand on chantait les psaumes, par exemple, et particulièrement dans les forte. Les organistes étaient chargés aussi de les blouser [jouer].

À Auch, les artistes chargés alors de jouer de ces instruments s’appelaient Pèir deu Casso et son fils : Item plus despenssem que paguem a Pei deu Casso et à son fils per toqua las auras a santa Maria.

Prosper Lafforgue rapporte un témoignage d’un vieux monsieur né en 1753. Dans les fêtes solennelles, disait-il, un des meilleurs chantres, l’abbé Ader aîné, qui possédait une belle voix de ténor, chantait soit des motets, soit des Noëls, en s’accompagnant de deux tambourins suspendus ou attachés à chacun de ses poignets. Ces tambourins ne pouvaient être autre chose, d’après nous, qu’une réduction des tempistas. Ce qui nous porte à croire qu’il y en avait de deux sortes destinées les unes à l’accompagnement de l’ensemble, et les autres, d’un modèle plus petit, à l’accompagnement des soli.

Les torches aux écussons

Blason de la ville d'Auch
Blason de la ville d’Auch

Une tradition consiste à fournir aux consuls et leur suite des torches pour les processions. Un écusson aux armes de la ville de la ville orne celles des consuls. Mestre Jacques est un peintre d’Auch. Il est probable qu’il ait travaillé à la construction de la cathédrale d’Auch.

En 1510,  il faut donc trouver un artiste pour préparer les écussons des huit consuls. Peut-être que ce travail est trop simple pour un maitre, ou couterait trop cher par un maitre, toujours est-il que ce fut lou grendé / Lo grendèr qui fit ce travail, comme le précise la tenue des comptes : Item plus despensem que crompen hoeyt armas, et las fen fé au grendé de Méstré Jacquès que costen sinq sos dus ardits.

Lo grendèr, c’est, en Gascogne, la personne qui prépare la couleur verte. On reconnaitra le mot anglais green, ou allemand grün ou encore le mot gaulois glaz, tous trois voulant dire vert.

En conclusion

Cette période est riche pour les arts et la littérature et l’on aurait pu citer bien d’autres ouvrages. Les artistes, parce qu’ils œuvraient localement, restent souvent méconnus. Ils n’en sont pas moins méritants.

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Recherche sur les arts et les artistes en Gascogne su seizième siècle, Prosper Lafforgue, 1868
Notice descriptive et historique de l’église Sainte Marie d’Auch, P. Sentetz, 1818




Le maïs ou lo milhòc, céréale de Gascogne ?

Qu’on l’appelle milh, milh gròs, milhòc, blat mòro, turquet, blat d’Espanha…, le maïs est indissociable de la Gascogne et de sa culture. Connu depuis les voyages de Christophe Colomb en Amérique, le maïs prend son essor en Gascogne au cours du XVIIIe siècle.

Le maïs, une graine venue du Mexique

Ensilage du maïs par les aztèques, Codex de Florence, fin XVIe siècle Wikipédia
Ensilage du maïs par les Aztèques, Codex de Florence, fin XVIe siècle (Wikipédia)

Le maïs est originaire du Mexique où il constitue l’aliment de base des populations. Cultivé dans la Sierra Madre del Sur, au sud de Mexico, il gagne progressivement le pays des Incas et l’Amérique du Nord. On le retrouve de l’actuel Canada à l’Argentine.

Il fait l’objet d’une sélection rigoureuse pour l’adapter aux conditions de culture et au climat de chaque territoire. Il est si important pour les populations qu’un dieu Aztèque lui est dédié : Centeolt.

Dans la milpa améCulture associée des trois sœurs : courge-haricot-maïs
Culture des trois sœurs : courge-haricot-maïs

Le maïs est cultivé avec le haricot et la courge. Ce sont les « trois sœurs ».

Christophe Colomb découvre le maïs lors de ses voyages en Amérique et le rapporte en Espagne.

Le maïs conquiert lentement l’Europe

Du sud de l’Espagne, le maïs gagne le Portugal, le pays basque, la Galice et la Gascogne où il est signalé en 1612. On le trouve également en Franche-Comté qui est alors une province espagnole. Le reste de la France est réticent à sa culture.

Milhas du Comminges
Milhàs du Comminges

Il entre rapidement dans l’alimentation des populations sous forme de bouillies (bròja, pastèth, mica…), de soupes (bròja, burguet…), de pain (mestura, mesturet, milhàs, armòtas...) ou de gâteaux (milhasson, mica, trusa...). Il épargnera bien des disettes.

Tout comme en Amérique, le maïs fait l’objet d’une sélection pour l’adapter au mieux aux conditions climatiques et de culture. Rien que dans les Pyrénées, on en recense 74 avec des grains jaunes, blancs, rouges ou noirs. Chaque vallée ou village a sa variété : Aleu, Couserans, Massat, Moustajon, Seix, val d’Aran, Saint-Laurent de Neste, Etsaut, Sainte-Engrâce, Saint-Jean Pied de Port, etc. On peut s’en procurer auprès de l’association Kokopelli située au Mas d’Azil en Ariège.

Le maïs devient un marqueur culturel de la Gascogne

Soirée de "despeloquèra" au Cuing (31) - La Dépêche
Soirée de despeloquèra au Cuing (31) – photo La Dépêche

Le maïs devient une des principales cultures en Gascogne, à la fois pour les hommes et pour les animaux. Les travaux mobilisent la famille et le voisinage.

Le semis se fait en ligne ou au carré, le trou est creusé à la bêche ou avec un bâton et le grain, semé un à un ou en poquets, est recouvert avec le pied. En cas de mauvaise levée, il faut repasser pour semer les grains manquants : arrehar lo milhòc.

Il faut ensuite éclaircir le maïs pour ne garder que les pieds les plus vigoureux. On sarcle la terre pour désherber et chausser les pieds de maïs (cauçar, passar lo milhòc). On passe l’arrasclet qui est une herse pour le maïs.

On écime le maïs (esbelar, descabelhar) pour faciliter la maturité des épis et nourrir les animaux. On ramasse les épis secs (milhocar, gabolhar) pour les effeuiller (despelocar) lors des soirées d’hiver (despoloquèra). Les plus beaux épis sont mis à sécher en cordes dans les granges, sous les toits ou sous les balcons pour la prochaine semence.

Atlas Linguistique et ethnographique de la Gascogne (Séguy) - le maïs et ses mutilples noms en gascon
Atlas Linguistique et ethnographique de la Gascogne (Séguy) – le maïs et ses multiples noms en gascon

L’arrivée des variétés hybrides modifie le paysage agricole

Coopérative Maïs-Adour
La coopérative MaïsAdour

On sélectionne les premiers hybrides en France dans les années 1930. Ils connaissent un véritable essor dans les années 1950.

Le premier congrès international consacré au maïs se tient à Pau en octobre 1930. L’AGPM (Association Générale des Producteurs de Maïs) se crée la même année à Orthez. La première station de génétique s’installe à Saint-Martin de Hinx en 1931. L’installation de séchage de Billère est créée en 1954. Elle reçoit la visite de Charles de Gaulle en 1959 et de Nikita Kroutchev en 1960. Les silos de Bayonne sont installés en 1963 pour l’exportation du maïs.

La résistance au maïs hybride est forte : il épuise les sols, les poules cessent de pondre, les foies des canards sont blancs… Sa culture est freinée par la petite taille des exploitations.

Séchoir à maïs
Un crib

Dès lors, on arase les fossés, enlève les haies, remembre les parcelles, et on met en culture les landes de tojas qui servaient de litière pour le bétail. Le crib (séchoir à maïs) fait son apparition en 1954 dans toutes les fermes.

Le développement du maïs hybride a entrainé la forte mécanisation de l’agriculture, la disparition des petites surfaces de cultures diversifiées pour arriver à une quasi monoculture du maïs dans d’immenses champs de maïs (milhocars). En même temps, les agriculteurs sont devenus dépendants des fournisseurs de semences.

Champs de maïs dans le Gers
Champs de maïs dans le Gers

De multiples usages

Le maïs entre en grains ou en farines dans la nourriture des animaux. Il a permis la création de filières d’excellence : foie gras, jambon de Bayonne, volailles label rouge, etc.

Nataïs Premier producteur européen de popcorn
Nataïs, 1er producteur européen de popcorn à Bézeril (32)

Il sert à la fabrication de semoules ou de maïs soufflé. La plus grande usine européenne de fabrication de pop-corn se situe à Bézeril dans le Gers.

Le maïs blanc sert pour le gavage des oies et des canards pour le foie gras, pour l’alimentation des volailles à peau blanche (volailles de Bresse) ou pour la fabrication d’amidons pour la pharmacie.

Certaines variétés servent à fabriquer de l’huile pour l’alimentation humaine, d’autres servent à la fabrication de films plastiques, de papiers ou de colles, d’autres encore permettent de fabriquer l’éthanol. On consomme le maïs doux en grains secs. Les grains servent à fabriquer des alcools (Gin, Bourbon, etc.). Il sert même pour le tourisme par la création de labyrinthes dans les milhocars...

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

« Le maïs et le Béarn de 1930 à 1960 », Revue de Pau et du Béarn, Francis Théau, 2017
Les maïs anciens des Pyrénées, Jean Beigbeder et Maryse Carraretto, éditions Marrimpouey, 2018




Paroles de femmes – Paraulas de hemnas

Quelle était la place de la femme dans la littérature d’oc ?  Quelle est-elle aujourd’hui ? Les Edicions Reclams vous proposent de découvrir les paroles de femmes, celles de 36 poétesses d’oc contemporaines, rassemblées et présentées par Pauline Kamakine.

Les femmes dans la littérature

Les autrices
Les autrices: 1% en 1500, 30% en 2010

Avant d’arriver aux poétesses d’aujourd’hui, rappelons-nous rapidement la place de la femme dans la littérature d’oc. Et d’ailleurs, est-elle la même que celle des femmes de langue d’oïl ? Le chercheur informaticien Frédéric Glorieux a fait une étude statistique sur les livres de la Bibliothèque Nationale de France (BNF). On voit que, sur le territoire français,  les femmes publient 1% des titres à l’époque baroque, 2% à la période classique. Il faut attendre le XXe siècle pour une vraie présence des femmes.

Trobairitz, la poétesse du Moyen-Âge

Paroles de femmes : les trobaritzEn pays de langue d’oc, la femme, souvent mécène des artistes, est aussi autrice. Au moins vingt-trois trobairitz ont passé les siècles. Elles sont surtout du Languedoc ou de la Provence. La Provençale Beatriz de Dia (1140?-1175?) ou l’Auvergnate Castelloza (1200?-?) sont probablement les plus connues. Toutefois, la première serait Azalaïs de Porcairagues, femme noble originaire de Montpellier. Selon sa vida [biographie] elle écrivit pour En Gui Guerrejat, Gui le Guerrier , frère de Guillem VII de Monpeslher. E la dòmna si sabia trobar, et fez de lui mantas bonas cansós. [Elle savait composer et écrivit pour lui de nombreuses belles chansons.]

En voici un extrait.

Ar em al freg temps vengut,
Que ‘l gèls e’l nèus e la fanha,
E l’aucelet estàn mut,
Qu’us de chantar non s’afranha ;
E son sec li ram pels plais,
Que flors ni folha no’i nais,
Ni rossinhols non i crida
Que la en mai me reissida.
Nous voici venus au temps froid,
Avec le gel, la neige, la boue.
Les oiseaux se sont tus,
Ils ne veulent plus chanter.
Les branches sont sèches,
Elles n’ont plus ni fleur ni feuille.
Le rossignol ne chante plus,
lui qui en mai me réveille.

La poétesse de l’époque baroque au XXe siècle

Suzon de Turson
Suzon de Terson (manuscrit disponible chez Occitanica)

Toujours en pays de langue d’oc, les femmes écrivaines sont rares, très rares à l’époque baroque ou classique qui, pourtant, marque un renouveau littéraire. La Gascogne joue d’ailleurs un rôle de leader dans ce renouveau, mais on est bien en peine de citer un nom féminin.

Citons quand même la Languedocienne Suzon de Terson (1657-1685) qui, malgré sa courte vie, marquera par la beauté de ses 81 poèmes.

Tu non n’aimas gaire,
Tant de mal me’n sap.
Cap que tu non me pòt plaire,
E tu m’aimas mens que cap.
Tu ne m’aimes guère,
C’est mon infortune.
Aucun plus que toi ne peut me plaire,
Et tu m’aimes moins qu’aucune.

On peut mentionner encore Perrette de Candeil, Marguerite Gasc, Melle de Guitard ou Marie de Montfort. Dramatiquement peu en vérité !

Heureusement, dès le XIXe siècle, elles vont s’exprimer dans le mouvement du félibrige. Cette arrivée des femmes – cette fois-ci trop nombreuses pour être citées – a lieu bien avant celle en France du nord. Parmi les plus proches de notre époque, on citera la Limousine Marcela Delpastre, la Languedocienne Loïsa Paulin, ou la Bigourdane Filadèlfa de Gerda. Extrait de « A ta hiéstreto »:

Si soulomens èri ra douço briso
Qui ba, souleto, en eds bos souspira,
D’aro en adès, à ta hiéstreto griso,
0h! qu’aneri ploura…
Si solament èri ‘ra doça brisa
Qui va, soleta, en eths bòsc sopirar,
D’ara en adès, a ta hièstreta grisa,
Oh ! qu’anerí plorar…

Si seulement j’étais la douce brise, / Qui va, seulette, aux bois soupirer, / D’ici à naguère, à ta fenêtre grise, / Oh ! je m’en irais pleurer…

les paroles de femmes du 20è siècle : Louise Paulin - Philadelphe de Gerde - Marcelle Delpastre
Les poétesses du XXe siècle : Loïsa Paulin – Filadèlfa de Gerda – Marcela Delpastre

La poétesse d’oc à l’époque contemporaine

Pauline Kamakine
Paulina Kamakine

Heureusement, les femmes sont vivantes et la poésie d’oc aussi ! Pauline Kamakine, une jeune poétesse d’origine bigourdane, a décidé de rassembler ses consœurs et a proposé aux Edicions Reclams de les présenter dans un florilège. Un projet qui a séduit le Conseil d’Administration. Pauline a donc épluché les publications, les concours de poésie et battu le rappel sur les réseaux sociaux. Elle a reçu immédiatement le soutien de L’Escòla Gascon Febus et de l’Espaci Occitan de Dronero (Italie).

Zine
Zine (chanteuse)

En quelques semaines, Pauline avait identifié plus de 70 poétesses, toutes plus motivées les unes que les autres. Elles sont de partout : Auvergne, Gascogne, Languedoc, Limousin, Provence, Valadas Occitanas (Italie).  Certaines sont très connues comme Zine ou Aurelià Lassaca, d’autres ont simplement publié dans des revues locales. Trop nombreuses pour les présenter en une seule fois, les Edicions Reclams ont décidé de réaliser deux tomes, dont le premier vient de paraitre. il s’intitule Paraulas de Hemnas.

Faire connaissance avec les poétesses

Cecila Chapduelh
Cecila Chapduelh

Les expressions sont très diverses, et les sujets sont aussi divers. Pauline Kamakine a essayé de caractériser chacune pour la faire découvrir au lecteur et a choisi quelques poèmes représentatifs des sentiments ou des préoccupations du moment de la poétesse.

Certaines expriment leur profond attachement au pays, sujet universel. D’autres proposent des thèmes plus spécifiques, comme une réflexion sur la femme – parfois inattendue comme « Sei vielha » de Cecila Chapduelh. Ou encore elles parlent de la relation à un membre de la famille. C’est le cas de l’émouvant « Paire, mon paire » de Silvia Berger, « Ma perla, mon solelh… » de Caterina Ramonda,  ou encore de « Metamorfòsa » de Benedicta Bonnet.

Beaucoup montrent un sens de la simplicité, de la vérité et expriment une sensibilité profonde, intime, offerte sans artifice, comme ‘L’eishardiat » de Danièla Estèbe-Hoursiangou.

L’amour de la langue et la difficulté des langues

La poésie peut êtreLes paroles de femmes du monde occitan un genre plus difficile à lire que la prose. Et tout le monde n’est pas à l’aise avec les spécificités du pays niçard ou du Val d’Aran, ou de nos voisines à l’est des Alpes. La richesse des mots peut aussi surprendre comme « La vidalha e lo lichecraba » de Nicòla Laporte. Celle-ci a voulu jouer sur l’articulation et la subtilité de prononciation des mots en -ac, -at, -ec, -et, etc.

Aussi, le livre propose face à face le texte en graphie classique et sa traduction en français, une traduction effectuée souvent par l’autrice et toujours validée par elle.  Pour les textes des Valadas Occitanas, une traduction en italien rend le livre accessible à nos voisins. Enfin les graphies originales normalisées, quand il y en a, ont été respectées.

Pour acheter le livre cliquer ici ou écrire aux Edicions Reclams, 18 chemin de Gascogne, 31800 Landorthe. reclamsedicions@gmail.com

Bonne lecture aux curieux !

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Femmes de lettres, démographie, Frédéric Glorieux, 2017
Azalaïs de Porcairagues
Ar em al freg temps vengut, Azalaïs de Porcairagues
Poésies diverses de Demoiselle Suzon de Terson [texte manuscrit]
Posos perdudos, Philadelphe de Gerde
Paraulas de Hemnas, Pauline Kamakine, 2020




Henri d’Albret et Marguerite d’Angoulême

Les vicomtes de Béarn sont rois de Navarre depuis 1479. La partie sud de ce petit royaume est annexé par la Castille en 1512 et son roi Henri d’Albret (Henri II de Navarre) ne pourra jamais le reconquérir. Il modernise le Béarn tandis que sa femme, Marguerite de Navarre, la « Marguerite des Marguerites », protège écrivains et poètes, et écrit de nombreuses pièces.

Le royaume de Navarre, fondé en 824, est constitué de la Haute Navarre au sud des Pyrénées (partie la plus importante) et de la Basse Navarre au nord des Pyrénées.

Henri d’Albret hérite du royaume de Navarre

François-Febus (1463-1483), roi de Navarre (1479-1483)
François-Febus (1463-1483), roi de Navarre (1479-1483)

François-Febus est roi de Navarre de 1479 à 1483. Sa sœur Catherine lui succède et épouse Jean d’Albret en 1484.

Le royaume de Navarre est envahi par la Castille en 1512 et ses souverains se réfugient à Pau. Le roi Louis XII de France envoie une armée conduite par Jean d’Albret et le futur François 1er. Elle assiège Pampelune mais rebrousse chemin à l’arrivée des Castillans.

Catherine de Navarre, (1468-1517) reine de Navarre de 1483 à 1517
Catherine de Navarre (1468-1517), reine de Navarre (1483-1517) sœur de François-Febus et mère d’Henri d’Albret

En 1516, Jean d’Albret obtient l’accord des États de Béarn pour lever 3 000 hommes qui attaquent Saint Jean Pied de Port sans pouvoir jamais prendre d’assaut la citadelle gardée par les Espagnols. Une troupe se dirige vers Pampelune mais est prise à revers et faite prisonnière. Jean d’Albret doit évacuer Saint Jean Pied de Port. C’est le second échec.

Jean d’Albret meurt en 1516 et Catherine en 1517. Leur fils Henri d’Albret devient roi de Navarre à 14 ans. Il reprend le dessein de son père de reconquérir son royaume.

Henri d’Albret échoue à reconquérir la Navarre

François 1er ca. 1515
François 1er (ca 1515) tente de reconquérir la Navarre

Pour se venger de son échec à l’élection au Saint Empire romain germanique, François 1er envoie 12 000 hommes reconquérir la Navarre sous les ordres du sire de Lesparre. Henri d’Albret est à Pau à la tête d’une armée béarnaise et attend le signal pour intervenir. Les Français entrent dans Pampelune le 19 mai 1521. C’est au cours de l’attaque que sera blessé Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus. Lesparre renvoie 6 000 Gascons, pour faire des économies, et attaque Logroño en Castille. Il est battu à Noain le 30 juin. Henri d’Albret est toujours en Béarn et n’est pas intervenu. C’est le troisième échec.

En septembre, François 1er envoie une autre armée qui se contente de prendre Fontarabie. C’est le quatrième échec. Henri d’Albret transforme la Basse Navarre en royaume en 1522 et convoque les États généraux. En 1523, il crée une chancellerie et une cour souveraine de justice qu’il installe à Saint-Palais.

En représailles, les Espagnols dirigés par le duc d’Albe reprennent Fontarabie en septembre 1523, assiègent Bayonne sans succès, occupent la Basse Navarre, brulent le château de Bidache, ravagent la Soule et Mauléon, prennent Sauveterre et Navarrenx et repartent après avoir pillé Saint Jean de Luz et Hendaye. Charles V évacue la Basse Navarre en 1530 qui lui coute trop cher.

Henri et Marguerite

Henri II de Navarre
Henri d’Albret, roi de Navarre

La Haute Navarre est définitivement perdue. Henri d’Albret est fait prisonnier à la bataille de Pavie en 1523, s’évade en 1525 et épouse en janvier 1527 Marguerite d’Angoulême, la sœur de François 1er, celle qui deviendra Marguerite de Navarre.

Marguerite de Navarre
Marguerite d’Angoulême, reine de Navarre

Les noces ont lieu à Saint Germain en Laye, le 24 janvier 1527. En octobre, les deux époux font un séjour de trois mois à Pau et à Nérac. Le 16 janvier 1528 nait Jeanne d’Albret. La mère de Henri III de Navarre (Henri IV de France).

Henri d’Albret fait transformer le château de Pau pour l’agrément de Marguerite de Navarre. L’influence de Fontainebleau n’est pas absente dans la décoration, ce qui lui valut le surnom de François 1er du Béarn.

Jeanne d'Albret
Jeanne d’Albret, fille de Marguerite d’Angoulême et mère d’Henri IV (de France)

De 1529 à 1535 il aménage la terrasse sud, ouvre de larges fenêtres et construit l’escalier monumental. Mais Marguerite préfère Nérac où elle séjourne deux ans. Elle revient à Pau en 1547, à l’aller et au retour des bains de Cauterets.

Henri de Navarre modernise le Béarn

Los fors, et costumas de Bearn. Édition de 1625
Los fors, et costumas de Bearn. Édition de 1625

Henri d’Albret remplace la Cort Major par un conseil souverain ou Conselh ordinary qui juge les affaires en dernière instance. Il sépare la justice criminelle de la justice civile et publie en 1547 le Styl de justicy. En 1551, il publie le Fors et costumes de Bearn qui est l’aboutissement de l’unification des Fors de Morlaàs et de ceux d’Aspe, d’Ossau et de Barétous.

En matière financière, il crée les chambres des comptes de Pau et de Nérac. Il améliore le titre de la monnaie béarnaise pour obtenir la parité avec la monnaie française favorisant ainsi le commerce. Il crée un atelier monétaire dans la tour de la monnaie de Pau en 1554.

En matière militaire, il fait fortifier Navarrenx par un ingénieur italien à partir de 1542 et crée six parsans militaires qui lui permettent de mobiliser 6 000 hommes en 24 heures.

 

Maison carrée de Nay
Maison carrée de Nay

L’époque d’Henri d’Albret est prospère en Béarn. La population augmente. L’agriculture et le commerce sont florissants. On construit de nombreuses églises et des bâtiments civils comme la Maison carrée de Nay. L’exploitation des mines et la création de fonderies sont encouragées. Des manufactures textiles sont installées à Nay et à Oloron.

La Marguerite des Marguerites

Jacques Lefevre d'Etaples (1450-1537)
Jacques Lefevre d’Etaples (1450-1537)

Marguerite de Navarre se passionne pour les arts et la poésie, mais aussi pour les idées nouvelles en matière de religion. Elle connait le latin, l’hébreu et l’italien. On la surnomme « la dixième muse de son pays ». À Nérac, elle donne refuge à Jacques Lefevre d’Etaples, évêque de Meaux, et à d’autres personnages qui feront de la ville un important foyer d’humanisme.

Manuscript des comptes de la royne de Navarre soeur du roy Francois premier que lon appeloit en ce temps la a la cour La Marguerite des marguerites (p. de gauche)
« Manuscript des comptes de la royne de Navarre soeur du roy Francois premier que lon appeloit en ce temps la a la cour La Marguerite des marguerites » (note de la p. de gauche du manuscrit – Gallica)

Elle rédige son oeuvre la plus connue l’Heptaméron en 1559, recueil inachevé de 72 contes galants, la plupart écrits à Cauterets. Ils mettent en scène dix personnages qui, tour à tour, racontent une histoire. On y trouve, Hircan (son mari), Parlamente (Marguerite), Dagoucin (l’évêque de Sées), etc. Après chaque histoire, une discussion s’engage entre les dix personnages.

Le Château d'Odos (65)
Le Château d’Odos (65)

En 1547, elle écrit un recueil de poèmes sous le nom de Marguerites de la Marguerite des princesses publié à Lyon en 1547. Albert le Franc, historien de la littérature, publiera d’autres poèmes sous le titre Les dernières poésies de Marguerite de Navarre. Elle s’intéresse aussi au théâtre et écrit des pastorales.

Après la mort de François 1er, elle se retire au château d’Odos en Bigorre et y meurt le 21 décembre 1549. Henri d’Albret meurt à Hagetmau le 25 mai 1555.

Serge Clos-Versailles

écrit en nouvelle orthographe

Références

Lorsque les seigneurs de Béarn régnaient sur la Navarre, Denis LABAU, éditions COVEDI, Pau, 1994
Histoire des d’Albret et des rois de Navarre, Michel Levasseur, éditions Atlantica, 2006
Poésies de Marguerite de Navarre




Français, d’où viennent tes mots ?

Quels sont les mots propres à une langue ? Quand peut-on parler de langue pure ? Au-delà de son opinion sur le sujet, examinons pour l’instant le cas du français.

Ces mots sont-ils français ?

La charrue, le chêne, la sonate, le téléphone, allô, la boutade, loyal sont-ils des mots français ?

La charrue, le chêne feraient partie des quelques mots du fonds gaulois qui nous sont restés.

Quelques mots français empruntés au gaulois
Quelques mots français empruntés au gaulois

sonate : 1695, emprunt à l’italien sonata dit le CNRTL.  De fait, la musique italienne déferle en France au XVIIe nous apportant ses mots que nous garderons : cantate, sonate, adagio…

téléphone : en 1860, l’Allemand Johann Philipp Reis met au point un appareil électrique capable de transmettre le son à distance qu’il baptise telefon. Un terme repris par tous.

allô : ce mot est-il né avec le téléphone ? Que nenni. Le mot est employé, entre autres par Shakespeare. Il viendrait de hallóo (expression pour lancer les chiens à la chasse ou attirer l’attention), qui vient lui-même de hallow, et avant de halloer et, en remontant encore, des bergers normands du XIe siècle qui s’étaient installés en Angleterre, ils criaient halloo (en normand) pour réunir leurs troupeaux.

boutade : mot venant du gascon botada.

loyal  :  dans le sens « qui a de l’honneur et de la probité », est l’évolution du mot français leial ; dans le sens « qui est fidèle au roi, à l’autorité légitime », vient de l’anglais loyal (fidèle à un engagement) nous dit le CNRTL. Une subtilité qui montre que le sens même des mots peut être influencé par une langue étrangère.

L’origine latine

Au-delà de ces quelques exemples, remontons l’histoire pour tracer l’évolution du français. Succinctement, l’empire romain a apporté sa langue, et le latin vulgaire va laisser place aux premières langues romanes.  Un latin qui, déjà, a emprunté de nombreux mots au grec, tellement Rome fut influencée par ce peuple. Ainsi ce qui se rapporte à l’art de l’écriture, les objets d’art, la science, les poids et mesures, le droit, le rituel, l’art militaire, la construction, et même les vêtements…

Français et autres Idiomes et dialectes romans (Wikipedia)
Idiomes et dialectes romans (source Wikipedia)

Si nous pouvions remonter plus haut, nous verrions sans doute que beaucoup de termes techniques que nous croyons grecs sont nés loin du sol de l’Hellade. Ils nous conduiraient vers l’Égypte et la Chaldée, ajoute le linguiste  Michel Bréal.

Nos langues romanes vont donc s’appuyer sur ce latin enrichi de grec et autres. Elles vont continuer avec d’autres langues. Par exemple, au IIIe siècle, les Francs, venus s’installer dans certaines contrées de France, vont apporter de nombreux mots comme guerre ou riche.

L’influence des relations commerciales sur les mots du français

Quelques mots français empruntés à l’allemand

Au XIIe siècle, les relations commerciales vont fortement développer le lexique français. Comme le mot courtisan emprunté à l’italien ou amiral emprunté aux Sarrasins. On ne reviendra pas sur l’apport du gascon.

Au XVIIe siècle, avec l’expansion sur l’Amérique ou l’Afrique, de nouveaux mots apparaissent.

 

Quelques emprunts du français à l'espagnol
Quelques mots français empruntés à l’espagnol

Les Espagnols nous transmettent par exemple la vanille ou le chocolat.  Les Hollandais étoffent notre vocabulaire maritime avec des mots comme bâbord ou matelot,  mais aussi dans d’autres domaines, par exemple, bastringue ou gredin. Les Allemands fournissent notre vocabulaire militaire avec képi ou bivouac, mais aussi des mots comme accordéon. Cet instrument de musique souvent considéré comme typiquement français est, en fait, assez partagé. Et c’est Cyrill Demian (1772-1849), facteur de piano et d’orgue à Vienne (Autriche), qui crée le premier akkordion en 1829.

Plus récemment, les Russes nous transmettent le cosaque ou le chaman (ou chamane).

L’apport extraordinaire des mots arabes

Quelques français mots empruntés à l'arabe
Quelques mots français empruntés à l’arabe

Dans tous ces apports, on peut s’attarder sur l’influence arabe. Plusieurs périodes vont fortement marquer la langue française, et surtout le moyen-âge (VIIe-XVe siècles). L’arabe est une grande source de culture et pénètre, directement ou à travers d’autres langues romanes, à peu près tous les thèmes : l’administratif, le commercial, la médecine, les domaines scientifiques, etc.

Parmi les domaines bien connus, on rappellera les mathématiques avec des mots comme algèbre, algorithme, zéro, chiffre, ou la chimie avec alambic, alcool, goudron…, ou encore des mots comme bled, ou reg, ce trois-lettres bien connu des cruciverbistes.

Pourtant cet apport est bien plus large. En biologie, les langues arabes nous apporteront de nombreux mots comme ambre, talc… en commerce, des mots comme douane, magasin, coton, gilet, mousseline, nacre, sorbet, etc. D’autres mots arabes viennent avec des espèces végétales ou animales comme l’abricot, l’estragon ou le bardot. Ou encore, le français intègrera les mots assassin (au départ dans le sens de tueur à gages), cador, cafard (au départ dans le sens d’incroyant), fanfaron ou toubib. Et ne parlons pas de l’almanach, l’avanie, la gabelle, la jarre et autres matelas et divan.

Après une pause, le Magreb influencera la langue française des XIXe et XXe siècles. Et les curieux pourront regarder les emprunts aux cités grâce au livre du professeur de linguistique de la Sorbonne, Jean-Pierre Goudailler, Comment tu tchatches !

Bref, tout confondu, nous parlons de plusieurs milliers de mots ainsi empruntés à diverses langues. Pourtant, certains vont chercher à repousser ces mots étrangers.

Les bons esprits

Au XVIe et XVIIe siècles, des bons esprits, comme les appelle Michel Bréal, vont s’intéresser aux questions et difficultés de la langue française. Ils cherchaient la « pureté » de la langue. Il s’agissait d’en favoriser la clarté et la décence. Élaguer les expressions impropres ou mal venues, faire la guerre aux doubles emplois, écarter tout ce qui est obscur, inutile, bas, trivial, telle est l’entreprise à laquelle ils se vouèrent avec beaucoup d’abnégation et de persévérance. (Michel Bréal)

Claude Favre de Vaugelas (1585-1650)
Claude Favre de Vaugelas (1585-1650)

Ces Du Perron, Coeffeteau, Malherbe, La Mothe Le Vayer, Vaugelas, Chapelain, Bouhours n’étaient pas des linguistes ni des spécialistes. Ils cherchaient des règles et s’inspiraient les uns des autres. Michel Bréal rapporte encore :
Vaugelas déclare qu’il a trouvé « mille belles règles » dans les écrits de La Mothe Le Vayer. « Je tiens cette règle, dit-il ailleurs, d’un de mes amis qui l’a apprise de M. de Malherbe, à qui il faut en donner l’honneur. » Et plus loin encore : « Cette règle est fort belle et très conforme à la pureté et à la netteté du langage… Certes, en parlant, on ne l’observe point, mais le style doit être plus exact… Les Grecs ni les Latins ne faisaient point ce scrupule. Mais nous sommes plus exacts, en notre langue et en notre style, que les Latins ou que toutes les nations dont nous lisons les écrits. »

Ces choix, pertinents ou non, vont orienter la langue française et la rigidifier, comme dit encore Michel Bréal. Même si les influences continuent.

Existe-t-il des mots français ?

Henriette Walter

Oui, bien sûr.  On estime que, sur les 60 à 100 000 mots français, 10% seulement seraient d’origine étrangère. Pourtant, parmi les 1000 mots les plus utilisés en français 50% sont d’origine française, c’est-à-dire issus du latin parlé dans les régions gauloises, et 50% sont d’origine étrangère.

Le phénomène n’est pas unique. Toutes les langues ont emprunté à leurs voisins et relations. La linguiste réputée Henriette Walter (1929-) précise même que deux tiers environ du vocabulaire anglais est d’origine française alors que les emprunts de notre langue à l’anglais ne sont que de l’ordre de 4%.

Finalement, la langue reflète à la fois le regard d’un peuple sur le monde et ses contacts avec les autres. Et tous ces mots, une fois intégrés et acceptés, deviennent son patrimoine…

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Qu’appelle-t-on pureté de la langue ? essai de sémantique, Michel Bréal,
1-mots en français d’origine gauloise
2-mots en français d’origine allemande
3-mots en français d’origine hollandaise
4-mots en français d’origine russe
5-mots en français d’origine espagnole
Les emprunts et la langue française, Lionel Jean, linguiste grammairien, 25 juin 2020
Emprunts arabes en français, Jana Řehořová, 2007




Les Gascons insoumis se battent pour leurs libertés

Dans son ouvrage Les français peints par eux-mêmes, publié en 1841, Edouard Ourliac disait du Gascon : Il a le sang chaud, l’imagination prompte, les passions fortes, les organes souples. Et c’est vrai qu’il est réputé pour ses qualités guerrières et sa passion pour la liberté. Ainsi, les Gascons insoumis sont réfractaires aux impôts, à la conscription et à tout ce qui menace leurs privilèges.

Le 19e siècle, le temps des Gascons insoumis

Dans l’histoire, les révoltes des Gascons Insoumis sont nombreuses. Le 19e siècle est à cet égard une période importante en raison des difficultés économiques entrainées par les guerres, les mauvaises récoltes et la cherté des prix.

Les guerres de l’Empire, les réquisitions supérieures aux disponibilités et les intempéries provoquent des disettes et la hausse des prix. Des émeutes éclatent à Toulouse en 1816. De 1817 à 1839, une série de mauvaises récoltes entraine la rareté des grains et des pommes de terre. Des révoltes contre la cherté des prix éclatent sur les marchés. Des maisons sont pillées. La baisse consécutive des revenus entraine la chute de la production artisanale et industrielle locale qui profite aux ateliers du nord de la France.

Travaux ferroviaires
Travaux ferroviaires

De 1845 à 1847, les trois quarts de la récolte de pommes de terre sont perdus. La famine et la maladie font de nombreuses victimes dans les campagnes et sont à l’origine d’une importante vague d’émigration. Les années qui suivent voient une grande dépression économique due au manque de numéraire. De 1856 à 1857, les mauvaises récoltes entrainent une intensification des travaux ferroviaires pour procurer des ressources aux familles indigentes. Dans le seul département des Hautes-Pyrénées, ces travaux emploient plus de 2 000 personnes.

Cette période difficile est propice aux révoltes des Gascons insoumis.

Les Gascons refusent la tutelle de l’État

Les gascon insoumis n'acceptent pas les décisions des préfets nommés par les gouvernements
Préfet vers 1850

La tutelle des préfets est étroite sur les communes qui perdent leur ancienne autonomie de gestion. La résistance des Gascons Insoumis s’organise.

Les maires ne répondent pas aux lettres et aux enquêtes des préfets ou fournissent de faux éléments. Ils gardent une gestion parallèle de leur commune en faisant payer les actes d’état-civil, en vendant du bois sans autorisation, en levant des péages clandestins, en organisant de fausses consultations et des adjudications à faible prix pour les travaux. Lors de la revente, la différence de prix est versée dans la caisse du maire qui répartit les gains entre tous les habitants ou organise des banquets dans le village.

Les Gascons Insoumis s’opposent aux fusions forcées des communes. Celles qui réussissent sont une minorité et concernent de très petites communes comme Agos-Vidalos en 1845.

Les curés nommés par l’évêque, sans l’accord de la population, ne sont pas acceptés. En 1864, le maire d’Oursbelille refuse d’installer le nouveau curé. Les instituteurs nommés sans le consentement des Gascons Insoumis ne sont pas mieux accueillis. En 1844, le nouvel instituteur de Vier a eu sa maison forcée, le mobilier de l’école a disparu, etc.

Les Gascons refusent la conscription

En fait, les Gascons Insoumis le sont à la milice, déjà au XVIIIe siècle. Par exemple, trois mois avant les tirages au sort, les jeunes partent en masse vers l’Espagne pour ne rentrer que quelques mois plus tard.

Comme le montre la carte ci-dessous, le recrutement des volontaires n’est pas en 1791 et 1792 ni des plus rapides ni des plus efficaces dans les provinces du Sud et en Gascogne en particulier. Mais de plus les bataillons de « volontaires » fondent à vue d’œil au fur et à mesure de leur engagement.

En 1791 et 1792, le Gascon insoumis refusent la conscription
Les volontaires de 1791 et 1792

La loi Jourdan du 5 septembre 1798 crée le service militaire obligatoire. Pour les levées de l’époque napoléonienne, l’insoumission est de 98 % en Ariège, de 42 % dans les Hautes-Pyrénées, de 48 % en Haute-Garonne, de 86 % dans Pyrénées-Atlantiques. La moyenne en France est de 28 %.

De 1842 à 1868, plus du tiers des insoumis sont gascons. En 1870, le quart des insoumis sont originaires des Pyrénées-Atlantiques.

Les Gascons refusent de perdre leurs libertés

gardes forestiers
Gardes forestiers (1831)

Si on remonte le temps, les Gascons sont déjà insoumis. La réforme forestière de 1699 qui prive les Gascons de leur liberté d’exploiter leurs forêts est un échec. Les réformes de l’Empire et de la Restauration ne réussissent pas mieux.

La répression des délits forestiers provoque des rebellions collectives. En 1814, deux bœufs sont saisis dans la forêt de Castillon en Couserans. Une troupe armée de 400 personnes se rend à Castillon pour réclamer les bœufs et tente d’enfoncer la porte de la maison du garde forestier. La gendarmerie intervient et arrête un homme muni d’un couteau. Le lendemain, 150 personnes se rendent à Castillon pour le délivrer et le ramener en triomphe chez lui.

Les habitants des 14 villages de la vallée du Castelloubon ont depuis longtemps accès aux estives et aux forêts appartenant à la famille de Rohan. En 1802, le nouveau propriétaire en interdit l’accès aux habitants qui intentent un procès qui dure 15 ans. De 1818 à 1824, les Gascons Insoumis livrent une véritable guérilla contre le propriétaire : refus de lui payer les fermages, fermeture d’une route d’accès à une source qu’il veut exploiter, incendie de sa scierie, attaque des ouvriers qui travaillent pour lui et incendie de leur maison.

Comme pour le Castelloubon, une révolte éclate dans les vallées du sud de Saint-Girons, s’étend à la vallée de Massat avant de gagner toute l’Ariège en 1830. C’est la révolte des « Demoiselles ».

En cliquant sur l’image, accédez au film que Jean Mailhes et Nadau ont consacré à la Guerre des Demoiselles de l’Ariège.

 

 

 

Les Gascons sont aussi insoumis à l’impôt

La résistance à l'impôt de 45 centimes
La résistance à l’impôt de 45 centimes dans le Sud

Les Gascons Insoumis n’aiment pas l’impôt, surtout les nouveaux impôts. La création de l’impôt du « vingtième » en 1749 crée des troubles en Nebouzan, Navarre et Béarn. Les États du Labourd mènent une véritable guerre contre l’impôt. La fin des privilèges sur le sel conduit à la révolte d’Audijos.

En 1848, le gouvernement républicain crée un nouvel impôt de 45 centimes (soit une augmentation de 45% de l’impôt de 1847 !). Les Gascons insoumis se révoltent dans les pays situés entre Oloron et Saint-Gaudens. Lorsque les percepteurs et les porteurs de contraintes arrivent dans un village, le tocsin sonne et ameute toute la population.

À Arros de Nay dans les Pyrénées-Atlantiques, une foule énorme accueille le porteur de contraintes. Le préfet, le Procureur et une troupe armée de 350 hommes se trouvent face à une foule armée. Pour éviter des incidents, le préfet rebrousse chemin avec sa troupe. Quelques jours plus tard, la colère est retombée.

À Saint-Médard en Haute-Garonne, les Gascons Insoumis de Castillon, Landorthe, Savarthès, Labarthe-Inard et d’autres villages se révoltent. L’affaire dure tout l’été. On arrête et on condamne les meneurs à de fortes peines de prison.

Dans le Gers

Gendarmes (vers 1850)
Gendarmes (vers 1850)

À Malabat dans le Gers, un porteur de contraintes doit rebrousser chemin devant une foule réunissant les habitants de 14 communes voisines. Le 4 juin, les habitants de Malabat et de Betplan se rendent au marché de Miélan, drapeau en tête et chantant une chanson contre l’impôt des 45 centimes. Le préfet et 3 compagnies de gendarmes vont à Malabat. Au son du tocsin, une foule de 3 000 personnes se rassemble et les reconduit jusqu’à Miélan. Le refus de payer l’impôt touche rapidement une centaine de communes dont les maires démissionnent. Des négociations sont menées. Le 7 septembre, le préfet envoie 8 brigades de gendarmerie, 2 escadrons de chasseurs et 450 hommes du train des équipages mais le calme est revenu.

Les Gascons sont-ils toujours insoumis ?

Gascon et gasconne vus par les "Les Français peints par eux-mêmes - Encyclopédie morale du 19è s.)(1841)
Gascon et gasconne vus par « Les Français peints par eux-mêmes – Encyclopédie morale du 19è s. » (1841)

Le 19e siècle a connu beaucoup d’autres révoltes de Gascons insoumis : troubles du sel à Salies de Béarn en 1830, révolte forestière de 1848 en Barousse, « Guerre des limites » de 1827 à 1856 en pays Quint, émeutes contre les droits de place sur les marchés haut-pyrénéens, …

Depuis, les Gascons insoumis se sont-ils rangés ou n’ont-ils plus de libertés à défendre ?

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les français peints par eux-mêmes, Edouard Ourliac, 1841
Les Pyrénées au XIXème siècle – L’éveil d’une société civile, Jean-François Soulet, éditions Sud-Ouest, 2004