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La cathédrale de Saint-Bertrand de Comminges

 La cathédrale de Saint-Bertrand de Comminges est bâtie au sommet d’un oppidum et domine le paysage. D’où que l’on vienne, sa silhouette caractéristique la fait reconnaitre. Elle fait partie de la première liste des monuments historiques classés de 1840. Et elle est sur le Patrimoine mondial au titre des chemins de Saint-Jacques de Compostelle, en 1998.

L’œuvre de Bertrand de l’Isle (XIe-XIIe siècles)


Statue de Saint-Bertrand au cloître
Statue de Saint-Bertrand au cloître

Les destructions des Vandales en 409 entrainent le repli de la ville sur l’oppidum enserré de remparts. On construit une première église. Elle sert de base à la cathédrale romane voulue par Bertrand de l’Isle, évêque de Comminges de 1073 à 1123.

Bertrand de L’Isle (L’Isle-Jourdain dans le Gers) est cousin des comtes de Toulouse. Il applique la Réforme grégorienne dans son diocèse et consacre sa vie au soulagement des pauvres, ramenant la sécurité sur les chemins, favorisant l’établissement de marchés et le commerce, rétablissant la justice. Aussi, à sa mort, le peuple réclame sa béatitude.

Cathédrale de Saint-Bertrand - Tympan - Adoration des Mages
Tympan – Adoration des Mages

Bertrand de Goth et la cathédrale gothique (XIIIe – XIVe siècle)


Cathédrale de St-Bertrand - Façade Ouest
Cathédrale de St-Bertrand – Façade Ouest

De la cathédrale romane, il ne subsiste que des bases de murs et la façade de la nef. On a remanié le cloitre roman aux XIIe et XIIIe siècles. L’entrée se situe dans un clocher aménagé en tour de défense avec des hourds. De plus, on restaure le clocher entre 1883 et 1887, et on restitue les hourds selon une peinture du XVIe siècle placée sur le mausolée du saint. Un tympan roman figurant l’Adoration des Mages surplombe la porte. À noter, l’évêque qui se tient debout près de la Vierge serait Saint-Bertrand lui-même.

Bertrand de Goth, évêque de 1295 à 1299, élu Pape en 1305 sous le nom de Clément V, lance la construction d’une cathédrale gothique. Il en confie la surveillance à Adhémar de Saint-Pastou, chanoine, dont l’inscription funéraire indique : « En l’an 1387, le 3 décembre, mourut Adhémar de Saint-Pastou chanoine et sacriste de cette église, qui avait été désigné jadis par le pape Clément V pour y être le maître de l’œuvre nouvelle dont il posa la première pierre en l’an 1307. Que leurs âmes reposent en paix. Amen ».


Le cloitre
Le cloitre

Ses successeurs poursuivent les travaux pour se terminer sous l’épiscopat de Bertrand de Cosnac (évêque de 1352 à 1374). Celui-ci fait construire une chapelle, côté sud, pour abriter les reliques de Saint-Bertrand. Hélas, elle déstabilise l’édifice et oblige à placer des arcs-boutants aux contreforts.

La translation des reliques de Saint-Bertrand (XIVe siècle)

Saint-Bertrand - Translation des reliques, peinture du mausolée)
Translation des reliques, peinture du mausolée

Clément V, un des Papes gascons et évêque de Comminges de 1295 à 1299 revient dans le Comminges en 1309 pour la translation des reliques de Saint-Bertrand. Un tableau représente cet évènement dans la chapelle Saint-Roch de la cathédrale.

Suivi d’un long cortège de cardinaux et d’évêques, il part de Toulouse le 8 janvier 1309. Puis il passe par Muret, Carbonne, l’abbaye de Bonnefont, Saint-Gaudens et arrive à Saint-Bertrand de Comminges, le 15 janvier. La translation des reliques a lieu le 16 janvier.

Les fêtes de la translation des reliques durent deux jours. 

Le mausolée de Saint-Bertrand (XVe siècle)

Pierre de Foix (évêque de 1422 à 1450) et Jean de Foix-Béarn (évêque de 1466 à 1501) construisent le mausolée de Saint-Bertrand sur l’emplacement des reliques du Saint. Le pape Clément V y avait placé les reliques en 1309. On les met dans le mausolée en 1476.


Mausolée de Saint-Bertrand de Comminges
Mausolée de Saint-Bertrand de Comminges

Le mausolée de Saint-Bertrand contient une châsse d’argent et d’ébène dans laquelle reposent les restes de Saint-Bertrand. Il est couvert de peintures sur pierre relatant sa vie miraculeuse. Le panneau de la queue de la mule et celui du tribut du beurre racontent un épisode de l’évangélisation de la Bigorre par Saint-Bertrand. En val d’Azun, des habitants coupent la queue de sa mule. Pour les punir, le Ciel envoie des fléaux qui durent 5 ans « les arbres ne donnèrent plus de fruits, les champs de culture et les femmes et femelles de progénitures ». Ils demandent pardon et s’engagent à donner à l’évêque leur production de beurre de la semaine précédant la Pentecôte. Ce tribut est payé jusqu’à la Révolution.

Les embellissements de Jean de Mauléon (XVIe siècle)


Saint-Bertrand de CommingesL'Adoration des Mages
L’Adoration des Mages

Jean de Mauléon (évêque de 1523 à 1551) construit la sacristie et la salle capitulaire. Il fait exécuter de nouveaux vitraux, installe le chœur des chanoines, le retable du Maitre-autel et l’orgue. Les éléments des vitraux d’origine sont rassemblés dans les trois verrières centrales.

Il offre aussi une série de neuf tapisseries racontant les principales scènes de la vie de Marie. C’est le maitre de Montmorency, un artiste des Flandres, qui les réalise. Il en reste deux qui sont exposées dans la chapelle Sainte-Marguerite. Elles mesurent 1,80 m de haut et 2,97 m de long et représentent l’Adoration des Mages et la Présentation au Temple. On les restaure en 2010.

Le chœur inauguré en 1535 comprend 66 stalles en bois et le trône épiscopal. Séparées des fidèles par un jubé, les stalles sont occupées par le clergé qui assiste à la messe. Les fidèles disposent d’une chapelle pour la messe paroissiale.


Le crocodile
Le crocodile

La salle capitulaire renferme le trésor de la cathédrale. On y expose des objets liturgiques précieux. Notamment la chape de l’histoire de la Vierge Marie offerte par le pape Clément V, le bâton pastoral, dit de « la licorne », et la mitre ayant appartenu à Saint-Bertrand, ainsi qu’un anneau épiscopal du XIIe siècle.

Parmi les curiosités de la cathédrale, on voit un crocodile fixé sur un des murs. D’après la légende, un monstre habite dans la vallée de Labat d’Enbès. Il imite le cri des enfants pour les attirer et les dévorer. Saint-Bertrand le frappe de sa crosse, l’animal le suit jusque dans la cathédrale où il meurt. En réalité, il s’agit plutôt d’un exvoto dont on ne connait pas l’origine.

Cathédrale de Saint-BertandChoeur, stalles et jubé
Choeur, stalles et jubé

Les Jubilés

Clément V institue un Jubilé, c’est-à-dire une fête marquant la translation des reliques. On le célèbre chaque fois que la fête de l’Intervention de la Sainte-Croix, c’est-à-dire le 3 mai, tombe un vendredi. Le dernier Jubilé date de 2019. Le prochain le sera en 2024. D’abord, l’Archevêque de Toulouse préside la messe, puis il y a une procession des reliques.

Les Jubilés de 1806, de 1816 et de 1822 connaissent un très grand succès. Ils raniment le pèlerinage de Saint-Bertrand.

Le palais des évêques de Comminges à Alan

À l’opposé du cloitre, on voit les restes d’un bâtiment surplombant la ville, appelé le palais des évêques. Mais il semble plutôt qu’il s’agisse d’une partie du couvent dont il reste le bâtiment des Olivetains, du nom de l’ordre des moines qui l’occupent jusqu’en 1881. « Les Olivetains » est aujourd’hui un lieu d’expositions et d’accueil pour les visiteurs de Saint-Bertrand de Comminges.


Palais des évêques de Comminges à Alan (31)
Palais des évêques de Comminges à Alan (31)

D’ailleurs, le palais des évêques de Comminges est situé à Alan, près de Martres-Tolosane.

Jean de Foix transforme la demeure en palais décoré au gout de son époque. Sur le tympan de l’entrée, il fait sculpter une vache portant à son cou les armes des Foix-Béarn. En 1493, il fait réaliser un Missel enluminé par Pierre de Lanouhe.

Puis, à la Révolution, on vend le palais comme bien national, divisé en 11 parcelles. Progressivement abandonné, il menace de tomber en ruines.

Plus tard, en 1912, un antiquaire d’Avignon achète la partie du bâtiment où se trouve la vache et propose d’acheter la vache elle-même. En effet, il travaille pour M. Delmotte, célèbre antiquaire parisien. Mais les habitants d’Alan s’y opposent. M. Delmotte fait une nouvelle tentative en 1920 pour l’offrir au musée du Louvre ou à celui de Cluny.

Sauvez la vache d’Alan !


La vache du Palais des Evêques de Comminges
La vache du Palais des Evêques de Comminges

Le maire fait appel au Duc Edouard de Trévise qui publie, le 28 octobre, un article « Où doit paître la vache d’Alan » dans le journal L’Illustration. Il conclue : « Il (M. Delmotte) se demande où doit paître la vache d’Alan. Répondons-lui : jamais dans un square, même parisien, mais là où elle est attachée, par ses anciens maitres, par ses statuaires, par sa longue vie de loyaux services, par la curiosité si utile des touristes, par l’activité courageuse de ses gardiens actuels ». La vache est sauvée.

Les travaux de restauration du palais des évêques de Comminges commencent en 1969. Les actuels propriétaires refont la décoration intérieure et créent l’Association Arts et rencontres au palais d’Alan qui organise des concerts en été.

Références

Le diocèse de Comminges
Si vous voulez participer à la rénovation de la cathédrale

 




Le Parc Naturel Régional d’Astarac

La Gascogne compte un Parc National, le Parc National des Pyrénées. Elle a quatre Parcs Naturels Régionaux : Landes de Gascogne, Médoc, Pilat, Pyrénées Ariégeoises. Le Parc d’Astarac devrait être le cinquième parc naturel. Un sixième est en train de naitre en Comminges.

Qu’est-ce qu’un Parc Naturel Régional ?

Un Parc Naturel Régional a pour vocation de protéger et valoriser le patrimoine naturel, culturel et humain de son territoire. Il met en œuvre une politique d’aménagement et de développement économique, social et culturel, respectueuse de l’environnement.

Les collectivités dans le périmètre du futur parc naturel portent le projet. Le Conseil régional le crée. Un décret du Premier ministre le classe pour douze ans renouvelables. Un syndicat mixte en assure la gestion.

La charte du Parc Naturel Régional fixe les objectifs à atteindre, les orientations de protection, de mise en valeur et de développement du Parc Naturel Régional, ainsi que les mesures à mettre en œuvre. Elle associe les collectivités territoriales, les organismes socioprofessionnels, les associations, les agriculteurs, les producteurs, etc.

Parmi les actions d’un Parc Naturel Régional, on peut citer la protection de la flore et de la faune, la restauration et la protection des paysages, l’insertion du bâti dans les paysages, la mise en valeur de la culture et des savoir-faire locaux, l’organisation de manifestations culturelles, le soutien à l’agriculture durable, l’aide au maintien des services en zone rurale, l’information touristique…

Le projet de Parc Naturel Régional d’Astarac

Parc Naturel Régional d’Astarac
Le Parc d’Astarac

L’idée de Parc Naturel Régional d’Astarac est née en 2017 entre les trois communautés de communes de Cœur d’Astarac en Gascogne, d’Astarac-Arros en Gascogne et de Val de Gers. Elles couvrent le territoire de l’ancien comté d’Astarac.

Le département du Gers et la région Occitanie s’associent au projet. Une entente intercommunautaire est créée pour mener à bien le projet.

Des études de faisabilité ont lieu. Elles affinent le périmètre du futur Parc Naturel Régional, évaluent les forces et les faiblesses économiques et démographiques de l’Astarac, ainsi que la richesse de son patrimoine (flore, faune, paysages, bâti, savoir-faire, etc.).

Ce travail permet de constituer le dossier de candidature du Parc Naturel Régional d’Astarac. La région Occitanie l’approuve en mars 2021 et transmets au ministère de l’environnement pour son approbation et son classement.

On associe constamment les populations ainsi que les organismes socioprofessionnels, les associations, les agriculteurs, les artisans et chefs d’entreprise, etc.

Les richesses du Parc Naturel Régional d’Astarac

Le territoire du Parc Naturel Régional d’Astarac est d’une exceptionnelle richesse.

Il se caractérise par une alternance de coteaux dissymétriques faits de sèrras (versants courts), de bobeas (versants longs) et de ribèras (vallées) dessinées par des cours d’eau orientés sud-nord. La polyculture et l’élevage y dominent.

C’est le pays de la vache mirandaise, de l’oie de Masseube, de la poule noire d’Astarac, du dindon noir du Gers ou du Bleu de Gascogne (race de chien). Le Parc Naturel Régional d’Astarac veut promouvoir l’élevage de ces races pour développer des filières d’élevage et améliorer le revenu des éleveurs.

Habitat traditionnel dans le Parc Naturel Régional d’AstaracL’habitat traditionnel fait appel au pisé et au torchis, autant d’éco-matériaux que le Parc Naturel Régional d’Astarac veut valoriser dans une filière du bâtiment. Les vielles fermes ont un plan en équerre avec des treillis en bois pour éclairer et ventiler les bâtiments.

Ses habitats naturels (lacs, bois, marécages, mares, …) sont divers. Le Parc naturel régional d’Astarac offre un refuge à de nombreuses espèces animales et végétales. Certaines sont protégées ou menacées.

Au fait, l’Astarac c’est où ?

Mirande capitale du Parc Naturel Régional d’AstaracLe comté d’Astarac se situe en Gascogne, englobant des terres du sud du département du Gers et du nord des Hautes-Pyrénées. Le comté d’Astarac était divisé en quatre châtellenies, Castèthnau Barbarens [Castelnau-Barbarens], Durban [Durban], Montcassin [Moncassin] et Vilafranca [Villefranche].

Corps de bâtiment de l'abbaye de Berdoues.
Corps de bâtiment de l’abbaye de Berdoues

On a trace des comtes d’Astarac quand, en 920, Arnaut dit Nonnat, fils de Gassia Sans, duc de Gascogne, reçoit l’Astarac. Cette lignée traversera habilement les événements locaux comme la croisade contre les cathares, et continuera jusqu’en 1511. À cette date, Marthe, l »héritière, transmet le comté au comte Gaston III de Fois Candale [Gaston III de Foix Candale].

En 1134, est fondée une abbaye cistercienne, l’abbaye de Berdoas [Berdoues], grâce à une donation de Bernart II, comte d’Astarac. Avec l’accord des seigneurs, l’abbaye fonde Miranda [Mirande] en la dotant d’institutions libérales. Cette bastide, surnommé Mirande la Jolie, très prospère, deviendra la capitale de l’Astarac dès 1297.

Connaissez-vous l’Astaracien ?

Chalicotherium goldfussi astaracien
Chalicotherium goldfussi astaracien

Ce n’est pas le nom des habitants de l’Astarac. Ce n’est pas le nom d’un animal….

C’est le nom donné à une période préhistorique située entre – 15 et – 13 millions d’années. On a fait des découvertes de fossiles de cette période au sud d’Auch. Castelnau-Barbarens, Sansan, Simorre, Tournan et Villefranche d’Astarac. C’est une appellation  bien connue des préhistoriens mais parfois ignorée du public. En effet, Édouard Lartet découvre en 1834 le site de Sansan. La mâchoire fossile d’un singe remet en question la vision biblique de l’origine de la vie. Elle démontre celle de l’évolution des espèces de Darwin.

Le Parc naturel régional d’Astarac compte développer cet attrait touristique si particulier.

Le territoire de Parc naturel régional d’Astarac compte aussi de nombreux vestiges gallo-romains, comme la pile (tour de pierre) de Saint-Lary, des abbayes et leurs granges, des châteaux et des bourgs médiévaux qui constituent sa trame urbaine : castèthnaus et bastidas.

L’identité du territoire

L’identité du territoire, c’est aussi la langue locale que le parc naturel régional compte sauvegarder et mettre en valeur.  Très récemment, Jacques Tujague a publié un dictionnaire de ce parler dans lequel il signale quelques particularités comme le s final, en particulier du pluriel, qui se prononce comme un h nettement expiré : los chivaus (louh chibauh), les chevaux. Ou encore le s franchement chuinté : a nosta (a nouchto), chez nous.  Écoutons-le raconter l’histoire du diable dans l’église.

      1. Istoèra deu diable de la glèisa

Il n’y a plus qu’a attendre le classement du Parc Naturel Régional d’Astarac. Pour en faire la destination de vos prochaines vacances !

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

www.parcs-naturels-regionaux.fr
Vers un parc naturel régional en Atarac
L’abbaye de Berdoues
À la découverte de l’Astarac

 




L’immigration italienne en Gascogne

On connait bien la vague d’immigration des Espagnols qui fuient le régime franquiste à partir de 1936. On connait moins bien l’immigration italienne qui l’a précédée et qui a permis le repeuplement des campagnes gasconnes.

L’immigration italienne en France, une vieille histoire

Morte agli Italiani ! Il massacro di Aigues-Mortes 1893
Morte agli Italiani ! Il massacro di Aigues-Mortes 1893

C’est une histoire qui commence dès le XIXe siècle avec les grands travaux d’aménagement du Second Empire et le développement de l’industrie à la recherche d’une main d’œuvre non-qualifiée, prête à accepter des travaux pénibles et peu rémunérés.

Les Italiens s’installent surtout dans le Sud-Est de la France. En 1911, ils représentent 20% de la population des Alpes-Maritimes et un quart de la population marseillaise. Cela ne se fait pas sans conflits qui peuvent être sanglants comme à Marseille en 1881 ou, plus gravement en 1893, à Aigues-Mortes où des émeutes xénophobes feront de nombreuses victimes. On trouve également une forte immigration dans la région lyonnaise, dans la région parisienne, en Lorraine et dans le le Nord qui recherchent une main d’œuvre surtout ouvrière.

On ne s’installe pas par hasard dans une région. Les réseaux familiaux, villageois ou provinciaux orientent les flux migratoires. Un voisin, un parent accueille, fournit un logement et ouvre les portes du travail.

L’origine de l’immigration italienne en Gascogne

L’immigration italienne en Gascogne a une origine différente. L’exode rural et la dénatalité caractérisent la Gascogne depuis le milieu du XIXe siècle. La saignée provoquée par la « Grande Guerre » 1914-1918 accélère ce mouvement.

Les Italiens dans les départements du Sud-Ouest
Les Italiens dans les départements du Sud-Ouest- (Les paysans italiens, une composante du paysage rural de l’Aquitaine centrale et du Réolais dans l’Entre-deux-guerres – Carmela Maltone)

Des domaines entiers sont en friches, les prés remplacent les champs de blé. Dans le seul département du Gers qui compte 314 885 habitants en 1846, il ne reste plus que 194 409 habitants en 1921. On compte 2 500 fermes abandonnées. La situation n’est pas meilleure dans les autres départements.

On songe à repeupler la Gascogne. Des Bretons et des Vendéens s’installent mais ils sont trop peu nombreux. On installe des Suisses mais c’est un échec. Quelques familles italiennes arrivent et se font vite apprécier. L’idée d’organiser l’immigration italienne est lancée.

L’immigration italienne est favorisée par la convention entre la France et l’Italie du 30 septembre 1919. L’Italie est surpeuplée, la guerre a ravagé les provinces du nord. La plupart des migrants échappent toutefois à ce cadre et entrent en France de manière autonome.

En mars 1924, un Office régional de la main d’œuvre agricole du sud-ouest est créé à Toulouse. Il met en relation les agriculteurs français avec les services italiens de l’émigration. On distribue des aides pour payer le voyage et les frais d’installation. En 1926, on compte déjà 40 000 Italiens en Gascogne.

L’apport des Italiens en Gascogne

Travaux agricoles sur les terres de la famille de Stefani à Saint-Jory (Haute-Garonne), 1942. © EDITALIE
Travaux agricoles sur les terres de la famille de Stefani à Saint-Jory (Haute-Garonne), 1942. © EDITALIE

L’immigration italienne en Gascogne est essentiellement celle d’une main d’œuvre agricole. Les italiens rachètent des fermes abandonnées et remettent en culture des terres délaissées.

Ils apportent avec eux le système de cultures intensives et des variétés de céréales inconnues en Gascogne. Profitant du canal d’irrigation de Saint-Martory, deux colons sèment du riz. La récolte est abondante. D’autres ressuscitent l’élevage du ver à soie.

Dépiquage au Mousse, Gers 1946. © Jean Dieuzaide.jpg
Dépiquage au Mousse, Gers 1946. © Jean Dieuzaide

Ils développent les prairies artificielles, améliorent les techniques de sarclage et obtiennent de meilleurs résultats sur la production de maïs, de pommes de terre ou de tomates. Les Italiens rationalisent l’utilisation des fumures et des engrais. Ils importent la charrue « brabant ».

Les Italiens sont propriétaires, fermiers ou métayers. Les travailleurs agricoles et forestiers sont minoritaires. Dans le Gers, par exemple, on trouve 2 000 propriétaires, 7 500 métayers, 3 000 fermiers et 500 ouvriers agricoles. La moitié de la surface agricole qui a été abandonnée est remise en culture grâce à l’immigration italienne.

Les propriétaires apprécient les Italiens. Ils les considèrent travailleurs, courageux, même si on les dit peu instruits et religieux. Ils viennent surtout du nord de l’Italie : Piémont, Lombardie, Emilie, Toscane et Vénétie.

Mussolini contrôle l’émigration italienne

Répartition de la population italienne dans les départements francais en 1931-V2 À partir de 1926, Mussolini change la politique d’émigration. Le nombre des arrivées chute et se tarit presque complètement à partir de 1930.

Quelques Italiens s’installent encore en Gascogne mais ils viennent du nord et de l’est de la France touchés par le chômage dans les mines.

En 1936, ils sont 18 559 en Lot et Garonne, 17 277 en Haute-Garonne, 13 482 dans le Gers, seulement 1 112 dans les Landes.

Intégration et assimilation de l’immigration italienne

La Voix des Champs / La voce dei Campi
La Voix des Champs / La voce dei Campi

Le gouvernement italien ne veut pas l’intégration des migrants. Il favorise la naissance des enfants en Italie en payant les frais de voyage aller et retour et donne une prime d’accouchement généreuse.

Le consulat général d’Italie à Toulouse exerce une étroite surveillance sur les émigrés italiens. Il favorise la création d’un Syndicat régional des travailleurs agricoles italiens, et installe des écoles italiennes, sans succès. Les Italiens ont leurs restaurants, leurs magasins d’alimentation. Ils ont leurs prêtres officiellement chargés de visiter les familles. Un secrétariat de l’Œuvre catholique d’assistance aux Italiens en Europe ouvre à Agen. Plusieurs journaux publient une chronique en italien.

Le gouvernement italien fait tout pour empêcher l’assimilation. Pourtant, les retours au pays sont peu nombreux. Les italiens sont exploitants agricoles et se sentent intégrés dans la société. Un mouvement de demande de naturalisation commence dans les années 1930.

Des facteurs favorables à l’intégration

Moisson chez les Casagrande à Saubens (Haute-Garonne), fin des années 50. © EDITALIE.jpg
Moisson chez les Casagrande à Saubens (Haute-Garonne), fin des années 50. © EDITALIE

Il y a peu de célibataires. Les italiens viennent en familles nombreuses. La Gascogne a un habitat dispersé. Cela  explique qu’il n’y a pas eu de concentration d’immigrés italiens, sauf à Blanquefort, dans le Gers, qui constitue une exception.

Le Piémontais ressemble au Gascon. C’est un facteur d’intégration. À l’école, les Italiens provoquent les railleries des autres élèves. Ils s’habillent différemment et ils ont de drôles de coutumes ! On les appelle « ritals » ou « macaronis » dans les cours de récréation. Mais, dans l’ensemble, les Italiens se font rapidement accepter et ils s’intègrent facilement.

La seconde guerre mondiale a été douloureuse pour les immigrés italiens. Elle provoque un sentiment de rejet à cause de l’accusation du « coup de poignard dans le dos » et l’invasion d’une partie du pays par les Italiens. Même si beaucoup ont rejoint les maquis, il est difficile de s’avouer Italien à la Libération.

L’immigration italienne s’est poursuivie en s’appuyant sur les réseaux familiaux. Elle s’est tarie au début des années 1950. Aujourd’hui, ils sont intégrés et fondus dans la population.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les photos viennent de www.histoire-immigration.fr
L’arrivée des italiens dans le Sud-Ouest (1920-1939), de Monique Rouch, École Française de Rome, 1986. pp. 693-720.
L’immigration italienne dans le sud-ouest, depuis 1918 , Jean Semat, Bulletin de la Section des sciences économiques et sociales / Comité des travaux historiques et scientifiques, 1933.
« Perdus dans le paysage ? Le cas des Italiens du Sud-Ouest de la France », Les petites Italies dans le Monde, Laure Teulieres, 2007, p. 185-196
Les Italiens dans l’agriculture du Sud-Ouest (1920-1950) – Musée de l’Histoire de l’Immigration




La République condamne les idiomes régionaux

Au moment de la Révolution française, cela fait déjà deux ou trois siècles que le français est utilisé comme langue administrative, juridique et politique. Pour le reste, les territoires conservent leur idiomes régionaux. Les Révolutionnaires vont changer les choses. Histoire d’une guillotine linguistique.

Le bilinguisme est la politique officielle

François-Joseph Bouchette (1735-1810) est partisan de la multiplicité des idiomes
François-Joseph Bouchette (1735-1810)

À la veille de la Révolution, la France est le pays le plus peuplé d’Europe (27 millions d’habitants). Il est aussi l’un des plus riches. On y parle différentes langues ou dialectes. Au recensement de 1806, 58,5% parlent un dialecte de langue d’oïl, 25 % un dialecte de langue d’oc. Les autres se découpent en franco-provençal, dialectes allemands, breton, corse, flamand, catalan, basque.

Aux premiers jours, la Révolution ne veut surtout pas imposer le français, langue du roi. Elle conserve le bilinguisme des régions.

Le député du Nord François-Joseph Bouchette (1735-1810) fait adopter à l’Assemblée nationale le 14 janvier 1790 de « faire publier les décrets de l’Assemblée dans tous les idiomes qu’on parle dans les différentes parties de la France ». Il voyait là un moyen de permettre à chacun de lire et écrire dans sa langue.

Des bureaux de traduction se mettent en place. Deux ans après, les traductions sont trop lentes, l’information circule mal et une commission est nommée pour accélérer les traductions. 

Les idiomes dangereux

Bertrand Barrère
Bertrand Barère

Bèthlèu, le discours change. L’avocat tarbais Bertrand Barère (1755-1841), membre du Comité de salut public, ouvre la réflexion. L’homme est bien de sa personne, éloquent. La comtesse Félicité de Genlis, romancière, écrit : C’est le seul homme que j’aie vu arriver du fond de sa province avec un ton et des manières qui n’auraient jamais été déplacées dans le grand monde et à la cour.

Il lance un plaidoyer en janvier 1794, disant que la monarchie entretenait les différents dialectes pour mieux régner. Citoyens, les tyrans coalisés ont dit : l’ignorance fut toujours notre auxiliaire le plus puissant. Maintenons l’ignorance ; elle fait les fanatiques, elle multiplie les contre-révolutionnaires. Faisons rétrograder les Français vers la barbarie. Servons-nous des peuples mal instruits ou de ceux qui parlent un idiome différent de celui de l’instruction publique.

Et il pointe Quatre points du territoire de la République qui créent problème :  l’idiome appelé bas-breton, l’idiome basque, les langues allemande [Bas Rhin] et italienne [Corse] ont perpétué le règne du fanatisme et de la superstition, assuré la domination des prêtres, des nobles et des patriciens, empêché la révolution de pénétrer dans neuf départements importants, et peuvent favoriser les ennemis de la France.

Il s’agit, à ses yeux, d’endroits trop liés à l’ennemi prussien, ou d’endroits à forte domination de l’Eglise qui associent loi et religion dans la pensée de ces bons habitants des campagnes !

Il termine son argumentation par : Dès que les hommes pensent, dès qu’ils peuvent coaliser leurs pensées, l’empire des prêtres, des despotes et des intrigants touche à sa ruine. Donnons donc aux citoyens l’instrument de la pensée publique, l’agent le plus sûr de la révolution, le même langage.

Ainsi, la Convention nationale décrète la présence d’un instituteur de langue française dans chaque commune de ces neuf départements parlant un de ces quatre idiomes.

Des idiomes dangereux à l’anéantissement des patois

L'Abbé Grégoire
L’Abbé Grégoire

Parallèlement, l’abbé Henri Grégoire (1750-1831), de Meurthe et Moselle a lancé un questionnaire auprès des régions.  En juin 1794, l’abbé Henri Grégoire (1750-1831), de Meurthe et Moselle, rédige un rapport de 28 pages qui va beaucoup plus loin que celui de Barère. Il calcule que seuls 3 millions de Français parlent plus ou moins le français, dans seulement 15 départements (sur 83). 6 millions ne le comprennent pas du tout. Les autres comprennent plus ou moins en étant incapables de soutenir une conversation suivie. En fait, ils utilisent 30 patois qu’il énumère.

Sans aller jusqu’à une langue unique pour le monde entier, objectif trop chimérique, Henri Grégoire propose. Au moins on peut uniformiser le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté.

Renoncer aux idiomes 

L’homme citoyen, son instruction, sa capacité à exercer sa souveraineté sont les éléments qui le guident. Et de renchérir : Le peuple doit connaître les lois pour les sanctionner et leur obéir. Il sait que c’est un renoncement pour de nombreux Français, mais c’est pour la bonne cause.  Alors il anticipe. Penserez-vous, m’a-t-on dit, que les Français méridionaux se résoudront facilement à quitter un langage qu’ils chérissent par habitude et par sentiment ?

Leurs dialectes, appropriés au génie d’un peuple qui pense vivement et s’exprime de même, ont une syntaxe où l’on rencontre moins d’anomalie que dans notre langue. Par leurs richesses et leurs prosodies éclatantes, ils rivalisent avec la douceur de l’italien et la gravité de l’espagnol. Et probablement, au lieu de la langue des trouvères, nous parlerions celle des troubadours, si Paris, le centre du Gouvernement, avait été situé sur la rive gauche de la Loire.

Ceux qui nous font cette objection ne prétendent pas sans doute que d’Astros et Goudouli soutiendront le parallèle avec Pascal, Fénelon et Jean-Jacques. L’Europe a prononcé sur cette langue, qui, tour à tour embellie par la main des grâces, insinue dans les cœurs les charmes de la vertu, ou qui, faisant retentir les accents fiers de la liberté, porte l’effroi dans le repaire des tyrans. Ne faisons point à nos frères du Midi l’injure de penser qu’ils repousseront une idée utile à la patrie. Ils ont abjuré et combattu le fédéralisme politique ; ils combattront avec la même énergie celui des idiomes.

Les attaques des idiomes

Dès lors, le mot langue est réservé au français, les mots patois ou idiomes féodaux couvrent tous les autres parlers. Toutefois, l’instruction en français se heurte au manque d’instituteurs et d’écoles. L’arrivée de Bonaparte, Corse n’ayant appris le français qu’à 15 ans, apporte un relâchement sur le sujet. Mais c’est au profit de l’étude du latin.

Le français ne devient pas la langue unique souhaitée par les Révolutionnaires. Mais il envahit petit à petit les idiomes locaux. Les idiomes empruntent des mots au français ; le sud de la France est de plus en plus bilingue. La troisième République et ses hussards noirs, la guerre de 14-18 accélèreront l’abandon de ces idiomes.

Ls hussards noirs de la République vont faire que les idiomes disparaissent au profit de la langue unique

Endret matat qui se’n aranja 
Sense aprestà’s tà r’arrevenja 
Endret qui sense arreguitnar 
S’ac deisha a beths drins tot panar.
eth nom, eth us, dentiò ’ra lenga…
« Ò ! Coma son tristes eths camps », Eds Crids, Philadelphe de Gerde (graphie originale).

Pays vaincu qui s’en accommode
Sans s’apprêter à la revanche,
Pays qui sans montrer les dents
Se laisse petit à petit tout prendre.
Le nom, les us, même la langue…

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La langue nationale (1789-1870)
Rapport du Comité de salut public sur les idiomes, Bertrand Barère de Vieuzac, 8 pluviôse an II (27 janvier 1794)
Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser la langue française, abbé Grégoire, 16 prairial an II (4 juin 1794)




L’école « Des mots et des choses » et la Gascogne

« Wörter und Sachen », « Des mots et des choses » est une école allemande d’études ethnographiques. Son travail est essentiel pour la Gascogne. Elle se développe à Hambourg dans l’entre-deux guerres et elle s’intéresse aux sociétés rurales des peuples romans.

L’école des mots et de choses

Jacob Grimm Le linguiste Jacob Grimm (1785-1863) utilise le premier le terme ds mots et des choses
Jacob Grimm (1785-1863)

Le linguiste Jacob Grimm (1785-1863) utilise le premier le terme Wörter und Sachen. Mais c’est Rudolf Meringer  (1859-1931) et Hugo Schuchardt (1842-1927) qui créent vraiment l’école « des mots et des choses » en 1912 à Munich ; ce sera d’ailleurs le nom d’une revue.

Wörter und Sachen (Des mots et des choses)
Wörter und Sachen, la revue de R. Meringer

Meringer pense que l’étude d’une langue n’est « qu’une partie de la recherche sur les cultures, que l’histoire de la langue a besoin pour expliquer les mots de l’histoire des choses, de même que l’histoire des choses à la connaissance de la vie et de l’ensemble des activités d’un peuple ». La méthode consiste à mettre en regard le mot et l’objet pour les décrire. Ainsi, la connaissance de la culture, de la pensée et de l’âme d’un peuple devient essentielle à la compréhension des mots.

Fritz Kruger fonde l'école des mots et des choses
Fritz Kruger, au port d’Acumuer (Aragon – 1927)

C’est à l’université de Hambourg que l’école « des mots et des choses » prospère sous la direction du professeur Fritz Krüger. Entre 1927 et 1929, celui-ci parcourt les deux versants des Pyrénées pour réaliser des enquêtes. Il publie plusieurs ouvrages sur la comparaison des habitats permanents et pastoraux dans les différentes vallées, sur l’architecture intérieure et extérieure des maisons, sur la culture matérielle pastorale, sur les moyens de transport dans les Hautes-Pyrénées, sur les pratiques agricoles et apicoles, sur le tissage du lin.

 L’école « des mots et des choses » nous laisse 53 études ethnographiques réalisées dans les pays européens où des sociétés rurales emploient encore, à côté des langues nationales, leurs dialectes issus du latin. Parmi elles, 16 concernent la France. 

L’école des mots et des choses en Gascogne

G. Rohlfs (1892-1986)
G. Rohlfs (1892-1986)

Entre 1926 et 1935, le Professeur Gerhardt Rohlfs fait des enquêtes dans les vallées pyrénéennes. Dans la vallée de Barèges, il travaille avec Joseph-Pierre Rondou (1860-1935), instituteur à Gèdre. En 1935, il publie Le gascon, études de philologie pyrénéenne, ouvrage de référence sur le gascon et sa comparaison avec les autres dialectes. Je me suis simplement proposé, dit-il, d’étudier le gascon surtout dans les traits où cet idiome se détache de l’évolution générale des parlers du midi. Il est réédité en 1977.

D’autres érudits de l’école « des mots et des choses » publient sur la terminologie pastorale dans les Pyrénées centrales (Alphonse Schmitt), sur la maison ou les modes de transport (Hans Brelis et Walter Schmolke), etc.

Joseph Pierre Rondou (1860-1935)
Joseph Pierre Rondou (1860-1935)

Les chercheurs de l’école « des mots et des choses » font des enquêtes sur le terrain. Ils décrivent les outils, les maisons, etc., font des croquis et prennent des photos. Ils relèvent le vocabulaire correspondant qu’ils restituent dans leurs publications.

La méthode de l’école « des mots et des choses » inspire des travaux comme l’Atlas linguistique de la France de E. Bermont et J. Gilliéron (1902-1910),

 

Ou encore l’enregistrement, pendant la 1ère guerre mondiale, de la voix de 2 000 soldats français prisonniers en Allemagne qui s’expriment dans leur langue ou dialecte.

Lotte Lucas Beyer et l’école dans les Landes

De 1931 à 1934, Lotte Lucas Beyer, élève de Fritz Krüger, réalise une étude ethnolinguistique dans la forêt des Landes, Der Waldbauer in den Landes der Gascogne. Elle soutient sa thèse en 1936. Elle est éditée en français en 2007. Dans son étude réalisée selon les préceptes de cette école, Lotte Lucas Beyer décrit l’habitat, la vie familiale et la vie économique des Landes. Elle consacre 14 pages au gemmage et restitue un vocabulaire gascon précieux.

Lotte Lucas Beyer cite le lieu de recueil des mots (Host. = Hostens, Belh = Belhadeade, Sabr = Sabree, Pis = Pissos). Pour expliquer les mots, elle cite abondamment des auteurs comme Félix Arnaudin, Simin Palay ou Césaire Daugé.

Lotte Lucas Beyer - Le paysan de la forêt dans les Landes de la Gascogne et dessins
Lotte Lucas Beyer – Le paysan de la forêt dans les Landes de la Gascogne et dessins

L’école « des mots et des choses » dans le val d’Azun

Lotte Paret - Arrens 1930 - Les mots et les choses
Lotte Paret – Arrens 1930 – Les mots et les choses

En Val d’Azun, Lotte Parett, une autre élève de Fritz Krüger, réalise une étude sur le vocabulaire de la vie courante à Arrens-Marsous. Elle publie sa thèse en 1932 et la dédicace à Miquèu de Camelat qui l’a aidée dans son travail de recueil :

A moussu Miquèu de Camelat
Felibre Mayourau,
En respectuous mercés
D’era soua recounechenta

La thèse a été récemment publiée par l’Association Guillaume Mauran et la Société des Sept vallées. Elle parle des productions animales et végétales, de la fabrication des produits de l’élevage, de la maison, des repas, des fêtes des superstitions, etc.

À cette occasion, on redécouvre les noms donnés aux vaches en fonction de la couleur de leur poil (extrait de la traduction française) :

  • Haubina f. « vache fauve » (M.I, 1108) < FALU-INA,
  • Coloúma f., couloumeta f. « vache de couleur blanche » (comme les colombes), (M.I, 607 « vache grise en Gascogne ») < COLUMBA,
  • Palouméta f. « vachye de la couleyur de la palombe » < PALUMBA,
  • Nabéta f. « vache de la couleur blanche du navet » < NAPU,
  • Saurina f. « vache saure » < germ. SAUR « sec, maigre » (REW7626),
  • Mouréta f. « vache noire » (M. II.371 vaco moureto « vache noiraude ») < MAURU,

L‘apport considérable de l’école allemande – à rééditer ?

Les élèves de l’école « des mots et des choses » nous ont laissé un remarquable travail d’ethnographie et de linguistique sur la vie rurale et les mots de tous les jours en Gascogne dans la première moitié du XIXe siècle.

Rédigés en allemand, ces travaux sont progressivement traduits et publiés en français. Ils nous montrent tout ce que nous devons aux romanistes allemands de l’école « des mots et des choses » dans la connaissance du gascon.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wörter und Sachen
Le gascon, études de philologie pyrénéenne, Gerhardt Rohlfs, 1935
Bulletin société de Borda, 1er trimestre 2021
Arrens 1930, des mots et des choses, Lotte Paret, 2008, édité par l’association Guillaume Mauran
Un demi-siècle après… Redécouvrir les travaux de l’école romaniste de Hambourg   Christian Bromberger




Les courses landaises, spécialité gasconne

Les courses de taureaux sont une pratique populaire ancienne en Gascogne. La mode espagnole arrivée au XIXe siècle a introduit les corridas, leur costume et leur vocabulaire. Pour s’en différencier, on parle aujourd’hui de courses landaises.

La codification des courses de taureaux

Jusqu’en 1850, les organisateurs de courses de taureaux s’adressent à des éleveurs qui fournissent gratuitement les animaux. Ces derniers croisent des vaches bazadaises avec des marines (vaches vivant à l’état sauvage dans les dunes côtières) et des bretonnes pour donner les vacòtas de petit gabarit que l’on connait aujourd’hui.

Petit à petit, les communes louent les animaux aux paysans et font payer l’entrée des arènes pour rentrer dans leurs frais.

saut au-dessus d'une vache landaiseLa « feinte » apparait en 1831, l’« écart » en 1850 et le « saut périlleux » en 1886. Cette créativité est une réaction à la montée en puissance de la corrida espagnole.

C’est à cette époque que les corsaires adoptent le pantalon blanc et le boléro de couleur.

En 1890, face aux nombreux accidents, on emboule les cornes des vaches. Cette pratique ne sera généralisée qu’en 1920.

L’influence espagnole sur les courses landaises

En 1852, on introduit du bétail espagnol pour les courses de taureaux de Magescq. Il supplantera très vite les vaches locales pour des courses plus spectaculaires.

Affiche de courses au Bois de Boulogne
Affiche de courses au Bois de Boulogne – Gallica

En 1853, on présente à Bayonne des corridas espagnoles et des courses de taureaux que l’on commence à appeler courses landaises pour marquer la différence. Cet engouement pour les courses gagnera très vite de nombreuses villes. On en organisera même à Lille et à Paris, au bois de Boulogne et au bois de Vincennes.

Les arènes fleurissent un peu partout pour accueillir ces spectacles mixtes : Pontonx en 1883, Saint-Vincent de Tyrosse en 1886, Mont-de-Marsan en 1891, Toulouse en 1897, Bordeaux Caudéran en 1897, Dax en 1906, etc.

Dès lors apparaissent les termes espagnols dans les courses landaises : les écarteurs deviennent des toreros, les élevages des ganaderias, les équipes des cuadrillas. Le rituel de présentation devient espagnol : le paseo

Les courses espagnoles suscitent l’opposition de nombreuses personnes. Elles sont l’occasion d’échanges savoureux à l’Assemblée nationale, notamment le 18 février 1897 entre le député Lavy et Gaston Doumergue.

Les courses landaises restent gasconnes

Malgré l’engouement des courses au XIXe et au début du XXe siècle, et le fait que de nombreux écarteurs se produisent dans toute la France, en Espagne et en Algérie, la pratique des courses landaises ne s’implantera pas ailleurs et restera typiquement gasconne.

Courses à Orthez
Courses à Orthez – Gallica

L’aire des courses landaises couvre une grande partie du département des Landes (Chalosse, Gabardan, Marensin, Marsan, Pays d’Orthe et Tursan), le Bazadais, les cantons de Nérac et de Casteljaloux, le Bas-Armagnac à l’ouest d’une ligne reliant Condom à Marciac, les cantons haut-pyrénéens de Castelnau-Rivière-Basse et de Maubourguet, les cantons béarnais d’Orthez, de Garlin et de Lembeye.

La demande est forte en dehors des fêtes patronales et les écarteurs deviennent semi professionnels.

Pourtant la concurrence du rugby, du cyclisme et du basket est forte, et Les courses landaises déclinent.

Les courses landaises se professionnalisent et s’organisent

Le Challenge Armagnac est créé en 1952 et le Challenge Landes Béarn en 1953. La Fédération française de courses landaises nait en 1953.

En se dotant de nouvelles structures, la course landaise dépoussière quelque peu son image en mettant en avant la composante sportive de la pratique alors qu’en fait, c’est le volet commercial qui domine. Les écarteurs sont régis par des contrats de travail. Une école taurine est mise en place pour développer la pratique chez les jeunes.

On constate la relève au niveau des pratiquants. Des arènes en dur se construisent un peu partout avec 19 créations entre 1945 et 1960 et 24 autres jusqu’en 1985.

Rosa, vachette rendue célèbre par Intervilles
Rosa, vachette rendue célèbre par Intervilles

Le grand public s’y intéresse grâce à l’émission Intervilles de Léon Zitrone. Le 14 juillet 2020, s’éteint d’ailleurs Rosa, la vachette légendaire d’Intervilles.

En 1973, le Ministère de la Jeunesse et des Sports reconnait la course landaise mais cela l’a conduite dans une impasse.  L’URSSAF, considère la course landaise comme une pratique professionnelle et donc soumise à différentes obligations. Des discussions sont en cours mais le recours aux statuts des intermittents du spectacle parait une possibilité.

En tout cas l’attachement des Gascons aux courses landaises est très fort. A chaque course, nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à descendre dans l’arène.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Fédération Française de Courses Landaises
La course landaise, tradition gasconne
Lâchez les taureaux une tradition ancienne
Première photo : saut photographié par Claude Boyer, l’Indépendant




La tor de Poyalèr, une légende de Gascogne

Parmi les légendes gasconnes, La tor de Poyalèr [La tour de Poyaler] est bien caractéristique. Légende ancienne où l’amour et la ruse triomphent du diable…

La tor de Poyalèr existe bel et bien

La tor de Poyalèr
La tor de Poyalèr – plan de situation

À Sent-Aubin dans les Landes, existe le quartier de Poyaler. En 1936, il comprend 164 habitants. On peut y voir une tour bâtie sur un tuc de 96 m, déjà occupé par nos ancêtres les Aquitains, et qui domine les plaines de la Güauga [Gouaougue]  et du Lots [Louts]. Le château, construit au XIIIe siècle, appartenait à la famille de Cauna. Au XVIe siècle, il passe à la famille de Bénac, et c’est ce nom qu’emprunte la légende…

La tor de Poyaler
La tour de Poyaler

Pour en savoir plus, l’abbé Meyranx nous en livre une description dans sa Monographie de Mugron. « C’était un grand donjon carré, percé dans le haut de longues et étroites meurtrières, couronné de créneaux aussi lourds que trapus, entrecoupés aux quatre angles d’échauguettes découvertes. La partie ouest de ce donjon, montre encore un mâchicoulis posé en encorbellement, à la hauteur de second étage. Des corbeaux de soutènement fixés sur les autres côtés, indiquent que tout le carré était muni du même système de défense. Des constructions, en contrebas, flanquaient cette tour. Enfin des murs épais, en fermaient la circonvallation. Un pont-levis, dont les terrassements n’ont pas encore disparu, en fermait l’entrée. Trois poternes, dissimulées dans l’épaisseur des remparts, ouvraient trois issues sur l’escarpement nord, ouest, et midi du mamelon.« 

Les légendes gasconnes sataniques

Saint Augustin et le diable, Michael Pacher (env. 1471).
Saint Augustin et le diable, Michael Pacher (env. 1471).

Tout le monde le sait, le Diable est un être maléfique d’un pouvoir égal à Dieu. Pourtant, dans nos contes populaires, il est souvent un peu pegòt [sot].  Et quelques rusés savent s’en jouer.

Ce peut être un bordèr [métayer] qui devient propriétaire de la terre qu’il cultive, en étant plus malin que le Diable. Cette légende sympathique, Le métayer du diable, est pleine d’humour gascon. Notons toutefois que si le métayer roule le Diable, il n’échappe à sa malédiction qu’avec l’aide du curé du village.

Dans Lo diable colhonat [Le diable trompé] c’est la femme qui sauve son homme en étant plus futée que lui. Enfin, dans La tor de Poyalèr, c’est un seigneur qui est le vainqueur.

La légende de la tor de Poyalèr

Mous de Benac que yogue
Mous de Benac que yogue

Or donc, la tor de Poyalèr avait été construite par des fées en une nuit. Son propriétaire, Monsieur de Bénac ne vivait que pour guerroyer et est donc bien désœuvré quand la paix revient. Il s’occupe au jeu et perd tout ce qu’il veut. Pour se refaire, il épouse une jeune dame dont il dépense la dot.

Honteux, il va voir un sorcier qui lui indique comment rencontrer le diable. Il offre son âme à ce dernier contre une richesse infinie. Tout se passe bien. Mais le temps passant, ni le jeu ni son épouse ne lui apportent plus de réconfort. Heureusement, Pierre l’Ermite vient prêcher la croisade et Monsieur de Bénac s’en va combattre l’infidèle.

Prisonnier des infidèles

Le retour de M. de Bénac à la tor de Poyalèr
Le retour de M. de Bénac

S’il s’honore dans cette guerre, il est fait prisonnier et n’en revient pas. Sept ans passent.  Au pays, on pousse la jeune veuve à se remarier, ce qu’elle finit par accepter. Le diable s’en va annoncer la nouvelle au prisonnier et lui propose de le ramener au château avant les noces contre une seule demande : Que-m deras de tout so qui-t hiquin sus la taule enta disna.Que’m daràs de tot çò qui’t hiquin sus la taula entà disnar. [Tu me donneras de tout ce que l’on mettra sur la table pour ton diner.]

Déguenillé, maigre, barbu, Monsieur de Bénac revient chez lui où il n’est d’abord reconnu que par son chien et son cheval. Les noces sont annulées et on offre un repas au seigneur revenu.  Celui-ci n’accepte que des noix dont il jette les coquilles sous la table. Furieux, le diable déguisé en chien sous la table, s’en va en laissant un grand trou dans le mur que nul maçon ne pourra jamais boucher. Et, afin de ne plus avoir de problème, notre seigneur fait bâtir une chapelle. E que biscou urous dab la youène dame qui badou bielhe bielhe à nou pas abé mey nat cachau. / E que viscó urós dab la joena dama qui vadó vielha vielha a non pas aver mei nat caishau. [Et il vécut heureux avec la jeune dame qui devint si vieille qu’elle n’avait plus aucune dent.]

La tor de Poyalèr et Bernard de Bénac

Chapelle Saint-Roch de Poyalèr - Chapelle Saint-Roch
Chapelle Saint-Roch de Poyalèr

Bernard de Bénac, le seigneur qui apparait dans cette histoire, hérite du domaine en 1578. La légende est pourtant plus ancienne, puisque Césaire Daugé la situe aux alentours de l’an 1000. On ne sait pourquoi on retint son nom. Toujours est-il que – le Gascon est-il superstitieux ? – cette légende se renforça au cours du temps, confortée par l’apparente malédiction qui poursuivit la lignée. En effet, divers malheurs frappèrent des hommes d’Eglise du lieu au XVIIe siècle. Le peuple en conclut que les esprits malfaisants, les sorcières hantaient toujours le village.

Ajoutez à cela que les édifices religieux furent détruit par la foudre par deux fois au XIXe siècle, et encore par deux fois au début du XXe siècle. Et que l’on exécuta dans ce lieu maudit des résistants français pendant la Seconde Guerre Mondiale. Tous ces évènements malheureux ont donné de la force à la légende diabolique qui est restée très vive.

Les autres légendes du diable

Le paysan et le diable
Le paysan et le diable

La Gascogne n’a pas l’exclusivité du thème. Par exemple, Der Bauer und der Teufel [Le paysan et le diable] des frères Grimm est très proche de notre métayer du diable. En Irlande, Stingy Jack ou Jack O’Lantern, un vieil ivrogne, réussit à tout obtenir du Diable sans rien donner en retour. Mais il sera puni et par le Diable et par Dieu et finira par errer entre le monde des vivants et celui des morts, porteur d’une torche faite de braises de l’enfer enfouies dans un navet.

Globalement, si nos légendes sont proches, elles sont souvent plus légères. On y trouve l’influence de l’Église qui se pose comme rempart ultime contre le Maléfique, mais le curé gascon reste blagueur ou, au moins, tolérant. Est-ce l’esprit trufandèr de nos ancêtres qui s’exprime ?

La légende gasconne court les chemins

De toute façon, comme nous prévient l’abbé Cesari Daugèr en début de son livre, La tor de Poyalèr, les contes courent le pays, s’ornant de variantes.

Césaire Daugé
Césaire Daugé

Bey-ne, counde, bey-ne courre per la Gascougne
Qui, lou cap hens lou cèu, a lous pès hens la ma.
Debise à tout oustau coum la bielhe mama :
Ne-t copis pas lou cot en nade baricougne.

Vèi-ne, conde, vèi-ne córrer per la Gasconha
Qui, lo cap hens lo cèu, a los pès hens la mar.
Devisa a tot ostau com la vielha mamà :
Ne’t còpis pas lo còth en nada bariconha.

Va, petit conte, va courir la Gascogne
Qui a le front dans le ciel et les pieds dans la mer.
Parle à chaque foyer le langage de la vieille mère :
Garde de te briser dans quelque fondrière.

Références

La tour de Pouyalè, Cesari Daugèr, Escòla Gaston Febus, 1907
Le métayer du Diable ou la légende de l’Armagnac, les Pins parleurs
Jack o’Lantern, Guide Irlande




Louis Ducos du Hauron, inventeur

Qui a inventé la photographie en couleur ou l’image en 3D ? Un Gascon nommé Louis Ducos du Hauron. Un inventeur génial et discret. Rendons-lui la place qu’il mérite !

Louis Ducos du Hauron

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Louis Arthur Montalembert Ducos nait à Langon le 8 décembre 1837. Son père, Amédée, est fonctionnaire des contributions. Sa mère est Marguerite Boivin. La famille se déplace dans le sud-ouest selon les affectations du père. Ainsi, il va à Libourne, Pau, Tonneins, Agen.

Doué dans de nombreuses disciplines, il sera un excellent pianiste, remarqué par Camille Saint-Saëns. Pourtant, son attrait pour la physique et la chimie lui inspire en 1859 son étude des sensations lumineuses (sur la persistance rétinienne) et sur la distribution de la lumière et des ombres dans l’univers.

Hélas, si Louis est un autodidacte de talent, il n’a pas de sens commercial et ne saura pas se mettre en avant.  Amédée le comprend. Il demande à son fils ainé, Alcide, de s’occuper de lui, ce qu’il fera volontiers, conscient du génie de son frère et aussi de sa fragilité. Alcide est un magistrat et un poète apprécié de Jean-François Bladé.  Alcide appuie son frère, rédige des publications pour lui… Quant à Louis, il participera financièrement en donnant des cours de piano.

Les premières inventions de Ducos du Hauron

Une nature morte de Ducos du Hauron - Feuilles et pétales de fleurs (1869)
Feuilles et pétales de fleurs (1869)

En 1864, Louis dépose son premier brevet (n° 61976) pour un « Appareil destiné à reproduire photographiquement une scène quelconque avec toutes les transformations qu’elle a subies pendant un temps déterminé ». On peut parler d’image animée – nous sommes trente ans avant l’invention des frères Lumière ! Il photographiera même des dessins pour faire des dessins animés, concevra les accélérés, les ralentis, les travellings et même les trucages.

La photographier indirecte
La photographie indirecte des couleurs par L. Ducos du Hauron

Il est suivi en 1868 d’un autre brevet majeur (n° 83061) :  Les couleurs en Photographie, solution du problème. C’est ce premier procédé par trichromie de photographie en couleurs qu’il montre à la Société Française de Photographie (SFP) le 7 mai 1869. Et il arrive avec une première photo en couleur,  Feuilles et pétales de fleurs, actuellement au musée Niépce (musée de la photographie de Chalon sur Saône). Ce même jour, Charles Cros (1842-1888) présentait un procédé similaire mais uniquement théorique (sans apporter de photo).  L’avantage du travail de Ducos du Hauron, c’est que tout est prêt pour un passage à une production industrielle.

La première imprimerie

En 1876, ses premières photographies couleurs sont présentées lors de l’Exposition de la Société Française de Photographie. Là, Eugène Albert (1856-1929), entrepreneur et chimiste de Munich, lui propose d’exploiter son procédé en Allemagne. Trop  patriote ou pas assez industriel, Louis décline l’offre. Il publie en 1878 son Traité pratique de photographie des couleurs.

Ducos du Hauron - Agen (1877)- la première photo en couleurs de paysage
Ducos du Hauron – Agen (1877)- la première photo de paysage en couleurs

La triplice photographique et l'imprimerie
La triplice photographique et l’imprimerie

Louis Ducos ne veut pas seulement inventer, il veut voir ses inventions mises en pratique. Alors, en 1882, il monte un projet avec l’aide de l’ingénieur agenais Alexandre Jaille (1819-1889) : fonder une imprimerie trichrome à Toulouse. Après 11 mois de travail, l’imprimerie est créée. Il s’y donne avec passion. On lira sa technicité dans son traité scientifique de 1897, La triplice photographique et l’imprimerie.

Pourtant, en 1884, Louis Ducos rejoint son frère qui vient d’être nommé président de la Cour d’assises d’Alger. Il y restera 12 ans.

Ducos du Hauron - Baie d'Alger
Louis Ducos du Hauron –  Alger – Quartier Saint-Eugène

La scoumoune industrielle 

L. Ducos du Hauron - Lourdes (phototypies - Quinsac - Toulouse
Lourdes – Phototypies de  Quinsac – Toulouse

En 1888, un incendie détruit ses ateliers de Toulouse.  Peut-être une bonne chose finalement, car Louis abandonne alors la production industrielle et se consacre aux inventions. Son imagination et sa science paraissent sans limite. Il laissera une vingtaine de brevets sur des sujets divers. Parmi les plus remarquables, citons l’imagerie 3D (déjà !), la reproduction des dessins et gravures, les corrections et déformations des panoramas (grâce à l’utilisation de deux fentes, brevet n° 191031), et tout un tas d’accessoires comme une canne œil de géant qui permet de photographier au-dessus d’une foule. Il invente aussi un appareil à miroir courbe qui permet de faire des panoramas 360° (brevet n° 247775, 1895).

L’image 3D par les anaglyphes

Anaglyphe

En 1891, Ducos du Hauron imagine de superposer deux photos, l’une en rouge pour l’œil gauche, l’autre en cyan pour l’œil droit. Avec des lunettes aux verres colorés, l’image apparait alors en relief. Il écrit d’ailleurs en 1893 un traité intitulé L’Art des anaglyphes. Il déclare à la Société des sciences, des lettres et des arts d’Agen, qu’il est prêt à renoncer aux droits de son brevet si quelqu’un pouvait imprimer et publier une image anaglyphe de la lune. Trente ans plus tard le reporter et photographe Léon Gimpel (1873-1948) applique la technique Ducos du Hauron à partir de deux photos de la lune réalisées par l’astronome Charles Le Morvan (1865-1933).

Le polyfolium

Kodachrome ca 1940
En 1935, Kodachrome reprend l’idée du polyfolium chromodialytique (photo de 1940)

En 1895, Louis Ducos dépose un brevet pour son polyfolium chromodialytique (brevet n° 250802), un système de superposition de couches sensibles transparentes et de filtres couleur. Il le propose aux frères Lumière qui n’en feront pas cas. C’est l’Allemand Rudolf Fischer qui reprendra le procédé en 1911 pour son Agfacolor, puis l’Américain Eastman Kodak en 1935 avec le Kodachrome.

Une gloire qui se fait attendre

Une des multiples inventions de Ducos du Hauron : le melanochromoscope
Une des multiples inventions de Ducos du Hauron : le melanochromoscope

En 1896, Louis s’installe à Paris. Il met au point un chromographoscope (brevet n° 271704, 1897), qui deviendra deux ans plus tard le mélanochromoscope. (brevet n° 288870). Cet appareil permet de prendre trois négatifs en même temps sur une même plaque. Il permet aussi une vision synthétique des couleurs.

Sous l’impulsion de son neveu, Raymond de Bercegol, il s’associe à la société Jougla. Trop chercheur et toujours pas industriel, Jougla sera racheté par les frères Lumière.

En 1909, son frère décède. Louis Ducos rentre dans la famille de sa belle-sœur en Lot-et-Garonne à la déclaration de la guerre.

 

Portrait de Ducos du Hauron sur Autochrome des Frères Lumière
Portrait de Ducos du Hauron sur Autochrome des Frères Lumière

Comment se fait-il que son génie n’ait pas été encensé ? C’est inexplicable. Il recevra quelques faibles reconnaissances comme celle du Palais des Champs-Élysées en 1870, celle de la 11e exposition de la Société Française de Photographie, celle de l’Union des Beaux-arts en 1876 et celle de l’Exposition Industrielle d’Agen, celle de la médaille d’honneur d’Agen en 1879. Des babioles !

Il lui faudra attendre 1912 pour qu’il reçoive la Légion d’honneur, 1914 pour un grand hommage de la Société Française de Photographie. Ses découvertes sont présentées, montrées. Peu de choses au total.

En 1920, il revient à Agen où il décède quelques mois après, le 31 aout. Il y aura cinq personnes à son enterrement.

Faut-il retenir ce qu’affirme le scénariste Joël Petitjean qui a fait des recherches approfondies sur le génial Gascon : ses inventions « étaient bien trop en avance sur leur temps » (Support/Tracé, avril 2017) ?

L’hommage de la ville d’Agen à Ducos du Hauron

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BD à l’occasion du centenaire de sa mort, de Pauline Roland et Marine Gasc

En janvier 2018, l’association Photo Vidéo Création 47 réalise un long-métrage consacré à notre photographe.

Pour le centenaire de sa disparition, la ville d’Agen prévoit un colloque international. Il est reporté pour cause COVID aux 10 et 11 septembre 2021.

 

 

 

 

Références

site des amis de l’inventeur
LDH, inventeur de la photographie en couleur
La gazette drouot, Ducos du Haron, la couleur révélée




Les Traités des Pyrénées fixent la frontière

Les Pyrénées n’ont jamais constitué une frontière pour les habitants des deux versants. Les échanges commerciaux sont vitaux et les mouvements de population fréquents. Pourtant, les royaumes de France et d’Espagne s’affrontent pour fixer leurs limites dans les Pyrénées et établir une frontière officielle. Plusieurs traités des Pyrénées sont nécessaires.

Le Traité de Corbeil (1258)

La croisade des Albigeois vient de se terminer. Le roi d’Aragon est intervenu dans le conflit. En effet il possède des domaines en Languedoc et a des vassaux en Gascogne : le comte de Foix et le comte de Comminges.  Mais Pierre II d’Aragon meurt à la bataille de Muret en 1213.

L’intervention royale de 1226 à 1229 marque le retour de l’autorité française dans le Languedoc. Raymond VII de Toulouse meurt en 1249. Sa fille Jeanne se marie  1241 avec Alfonse de Poitiers, frère du roi Louis IX. Ils n’ont pas d’héritiers et le comté de Toulouse revient à la couronne en 1271.

Traité de Corbeil de 1258
Traité de Corbeil de 1258

La victoire du roi de France signe la fin de l’intervention aragonaise au nord des Pyrénées. Les deux rois signent alors le Traité de Corbeil le 11 mai 1258. Le roi de France renonce à ses prétentions sur le Roussillon et le roi d’Aragon renonce à ses droits de suzeraineté sur le Languedoc. Les comtés de Comminges et de Foix passent sous la suzeraineté du roi de France. Le comté de Lomagne et les seigneuries de Samatan et de Muret qui étaient vassales du comte de Toulouse passent aussi sous la suzeraineté du roi de France. Le Traité de Corbeil est le premier Traité des Pyrénées.

Les lies et passeries

Les vallées concluent des Lies et passeries. Ce sont de véritables petits traités pour la gestion commune des pacages et des bois dans les Pyrénées. Cependant, les guerres entre la France et l’Espagne gênent les accords passés entre les vallées. Des accords de surséances voient le jour pour se prévenir mutuellement de la mise en œuvre des pignores en cas d’infraction aux Lies et passeries ou de l’arrivée des troupes de soldats.

M. de Labastide-Paumès est chargé de s’attaquer à la contrebande. Il fait saisir des marchandises appartenant aux Aranais sur le marché de Saint-Béat car elles sont entrées sans payer aucun droit. Il n’a pas respecté les accords de surséance avant de faire la saisie. Bien que désavoué par le roi Louis XII, il n’en faut pas plus pour alerter les populations des vallées.

Le Serment du Plan d’Arrem (1513)

Cet incident conduit à la signature du Serment du Plan d’Arrem, le 22 avril 1513, le long de la Garonne sur la frontière du val d’Aran. Il regroupe douze vallées du côté français (de la vallée d’Aure au Couserans) et dix autres du côté espagnol (de la vallée de Bielsa à celle du Pallars). Rédigé en gascon, le Traité introduit la liberté du commerce entre les vallées et la neutralité dans les conflits entre la France et l’Espagne.

Item. es Estat articulat entre la ditas partides/ quen temps de guerre lous habitants de tous/ lous pais dessus dicts tant d’un estrem/ que dautre pouiran conversar y communicar ensemble/ et fer les feits de marchandises comme dit/ es dessus, lous uns dap lous autres ainsin/ Comme sy ero bonne pats, Et pouiran anar/ sous de la part de France et deus pais dessus/ dits en las terres deu Rey dAragon. Extrait du traité.

En 1514, les vallées béarnaises et aragonaises signent entre elles un traité identique.

Les deux Traités des Pyrénées sont confirmés par les rois des deux pays. Louis XIV réussit à restreindre la liberté du commerce en instituant des droits sur plusieurs marchandises.

Serment de Plan d'Arem - Stèle et parties prenantes
Serment de Plan d’Arem – Stèle et parties prenantes

Le Traité de Bayonne ou Traité des Pyrénées (1659)

Le Traité de Bayonne du 7 novembre 1659, plus connu sous le nom de Traité des Pyrénées, conclut la Guerre de Trente Ans qui oppose les deux royaumes de France et d’Espagne de 1618 à 1648.

L’article 42 du Traité stipule que « les monts Pirenées, qui avoient anciennement divisé les Gaules des Espagnes, seront aussy doresnavant la division des deux mesmes Royaumes ». Les limites des deux royaumes ne sont pas précisées et confiées à une commission bipartite.

Pierre de Marca, archevêque de Toulouse né à Gan en 1594, représente le roi de France à la Conférence de Céret de 1660 pour préciser les limites en Roussillon et en Cerdagne. Il défend l’idée d’une division fondée sur « la séparation et diverse chute des eaux », autrement dit sur la ligne des crêtes.

En fait, le Traité de Pyrénées est surtout connu par le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche en juin 1660. Le 3 juin, on le célèbre à Fontarabie en présence d’un représentant du roi de France. Le 6 juin, les deux rois se rencontrent sur l’île des faisans, au milieu de la Bidassoa, pour la signature du Traité. Et le 9 juin, on célèbre le mariage à Saint-Jean de Luz.

Si la frontière des deux royaumes est fixée dans les Pyrénées, il n’est pas fait mention des traités de Lies et passeries qui lient les vallées des deux versants.

Le traité des Pyrénées et le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche en l’Eglise de St-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660 (J. Laumosnier)
Mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche en l’Eglise de St-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660 (J. Laumosnier)

Les trois Traités de Bayonne (1856 à 1866)

La borne 122
La borne 122

Le second Traité de Bayonne du 2 décembre 1856 fixe les limites précises entre la France et l’Espagne pour éviter les conflits qui n’ont pas manqué depuis la signature du Traité des Pyrénées en 1660. Il détermine, d’une manière précise, « les droits des populations frontalières, et en même temps les limites des deux Souverainetés ».

Ce sont en fait trois Traités de Bayonne qui se succèdent. Celui de 1856 fixe la frontière du Labourd et de la basse Navarre.  Le traité du 14 avril 1862 traite de la frontière entre la Soule et l’Andorre. Et enfin celui du 26 mai 1866 s’occupe de la frontière de l’Andorre à la Méditerranée. On place des bornes frontières  en présence des représentants des communes des deux côtés.

L’article 13 du Traité de 1856 prévoit l’abolition des Lies et passeries existantes. A l’exception de celle entre la vallée de Cise à Saint-Jean-pied-de-port et celle d’Aescoa en Espagne, et de celle liant les habitants des vallées de Barétous et de Roncal. L’article 14 permet aux frontaliers « de faire des contrats de pâturages ou autres ». Enfin, l’article 15 règle la jouissance des pâturages des Aldudes situés en Espagne au profit de la vallée de Baïgorry « moyennant une rente annuelle et perpétuelle de 8 000 Francs ».

Le Traité de 1862 est plus précis. Par exemple, l’article 16 prévoit que « le village aranais d’Aubert est maintenu, aux conditions actuelles, dans la possession exclusive et perpétuelle du Clot de Royeet de la Monjoie, sur le versant français du contre-fort qui sépare la vallée d’Aran de celle de Luchon ».

Le Traité de Toulouse (2015)

Le Traité de Bayonne n’a pas mis fin à toutes les contestations. Celui de Toulouse de 2015 règle un dernier conflit né de l’interprétation du Traité de Bayonne de 1862. Il fixe une partie de la frontière avec le val d’Aran à la borne 408.  Elle est « sur un rocher, au-dessus de la naissance de la rivière du Terme, à 312 mètres de la précédente. La frontière descend par le cours de ce ruisseau jusqu’à son embouchure dans la Garonne où se trouve la 409 ».

La borne 408
La borne 408

L’article 21 du Traité maintient en indivision le terrain de Biadaoubous entre les communes de Fos en France et Bausen en val d’Aran. Il est délimité « par une ligne qui descend avec le ruisseau du Terme, remonte par la Garonne jusqu’au Mail des trois Croix et retrouve son origine par les mails de Muscadé, d’Ecéra et d’Aegla ».

Seulement, les eaux ne sont pas permanentes sur toute la longueur de la rivière du Terme. Pour la France, il s’agit du ruisseau situé au sud. Pour l’Espagne, il s’agit de celui situé au nord encore appelé ruisseau des Réchets.

Une commission bipartite fait installer des bornes supplémentaires en 1961. Finalement, on trouve un compromis. La limite retenue prend en compte un début des eaux permanentes. Il est situé à la jonction des ruisseaux du Terme et de Réchets. L’Espagne a gagné 8 hectares.

C’est le dernier traité des Pyrénées.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Le Traité des Pyrénées, Wikipédia
Exposition virtuelle de la Médiathèque de Bayonne
Texte du document signé sur l’ile des Faisans : Traité des Pyrénées de 1660
Texte fixant la frontière franco-espagnole : Traité de 1856
Lies et passeries

 




Salies de Béarn, la reine des eaux salées

Faut-il aller à la mer pour soigner les enfants ? Non, répond le médecin Charles Raynaud, au début du XXe siècle. Et de défendre les vertus des eaux salées de Salies du Béarn.

Quelles sont les particularités des eaux de Salies ?

Ses eaux profondes traversent des couches de sel déposées par la mer présente il y a 200 millions d’années. Du coup, elles sont incroyablement minéralisées. Avec plus de 290 g de sel par litre d’eau,  elles battent les 275 g par litre de la mer morte. Si on ajoute ses 26 oligoéléments, ses 837 mg d’ion magnésium, son calcium, son brome et son lithium, on comprend leur spécificité.

Grâce à des fouilles archéologiques, on sait que le sel était déjà extrait à Salies il y a trois-mille ans.  Mais une légende raconte une plus belle histoire. Un jour, des chasseurs poursuivaient un sanglier.  Ils réussirent à en blesser un qui s’enfuit pour mourir un peu plus loin dans un marécage. Les chasseurs le retrouvèrent peu après, le corps couvert de cristaux de sel. Ainsi fut découverte l’eau salée et des cabanòtas furent construites autour, aujourd’hui la ville de Salies.

plaque présentant la légende du sanglier de Salies de BéarnMais la légende ne s’arrête pas là. La bête moribonde aurait murmuré un dernier mot à nos chasseurs : Si you nou y eri mourt, arres n’y bibéré / Si jo non i èri mort, arrés n’i viveré [Si je n’y étais pas mort, personne n’y vivrait]. Des mots gravés en 1927 sur la fontaine du Sanglier, place du Bayaà !

Le premier bain médical

Livre du docteur de Larroque sur les qualités médicinales des eaux salisiennesC’est mi XIXe que le docteur Nogaret (1817-1878) plonge un premier patient dans les eaux de Salies, même si les habitants ont l’habitude de se baigner dans le bassin de la fontaine. Le succès ne tarde pas, d’autant plus que son confrère, le docteur Jean-Brice de Coustalé de Larroque, médecin de Napoléon III, vante les eaux salisiennes à la cour impériale. Il écrit même un livre en 1864 : Hydrologie médicale. Salies de Béarn et ses eaux chlorurées sodiques (bromo-iodurées).

En 1891, l’Académie nationale de médecine les signale pour leurs bienfaits sur les pathologies liées aux rhumatismes, les affections gynécologiques et les troubles du développement de l’enfant. Dans les années 1900, des affiches ornent les murs du métro parisien avec le slogan : Salies-de-Béarn, la santé par le sel.

Pourtant, le bord de mer est souvent préféré pour nos chers petits. Un médecin parisien, installé à Salies, va attirer l’attention des parents sur la station béarnaise.

Charles, Auguste, Joseph, Noël Raynaud

Charles Raynaud
Charles Raynaud

Charles Raynaud nait le 25 décembre 1875 à Paris. Il fait ses études et passe son diplôme à Paris. Sa thèse concerne le Sanatorium d’Argelès. Puis, il exerce comme médecin à Salies-de-Béarn où il sera connu pour traiter les maladies des femmes et des enfants.

Son père, Maurice (1834-1881), était déjà médecin et pas n’importe quel médecin puisqu’il donna son nom à cette maladie rare qui contracte les vaisseaux sanguins des extrémités.

Sa mère, Emilie Paravey (1849-1931), aime particulièrement le dessin. Elle survit 49 ans à son mari. Mais elle quitte la région parisienne pour se réfugier dans la maison de la Goardère de Salies-de-Béarn, maison habitée par son fils Charles.

Jeanne de Prigny de Quérieux
Jeanne de Prigny de Quérieux

Entre temps, le 16 avril 1901, Charles épouse à Urt Jeanne de Prigny de Quérieux, avec qui il aura onze enfants. Celle ci est née comme Charles le 25 décembre 1875 mais à Saint-Laurent-de-Gosse dans les Landes. Elle meurt le 25 décembre 1956 à Urt, au pays basque. Charles, lui, est décédé le 20 décembre 1929 à Paris.

Salies du Béarn ou la mer ?

Affiche publicitaire "La santé par le sel" sur Salies de BéarnAu début du XXe siècle, Salies de Béarn est déjà bien connu pour les bienfaits de ses eaux salées pour les affections des femmes, les ostéites et arthrites. Le bon docteur Raynaud veut aussi faire connaitre les qualités de la station pour les enfants. On sait que les eaux salées sont efficaces pour revigorer les petits souffreteux. Charles Raynaud précise que, pour des maladies importantes, il faudra passer 8 à 10 mois à Berck-sur-mer pour obtenir le même résultat qu’en un mois à Salies.

Il constate aussi que le choix entre la mer et Salies est souvent lié aux moyens financiers des parents. Un séjour de plusieurs mois en établissement de bord de mer permet aux moins favorisés de remettre l’enfant sur pied à moindre cout, et de le récupérer quelques mois après apte au travail. Alors que les plus fortunés préfèrent une série de cures courtes et énergiques.

Les indications des cures à Salies du Béarn

Vue de Salies début XXe siècleLe docteur Raynaud signale l’anémie comme première indication. Une maladie que Salies combat avec succès. Le médecin accuse la pollution des grandes villes (les intoxications comme il dit) où les enfants passent d’un appartement trop chauffé au brouillard et fumées des usines et des cheminées à l’extérieur. Une autre cause est la santé familiale : ces enfants sont parfois fils ou filles de syphilitiques, de tuberculeux, de paludiques, etc.

La deuxième indication est le rachitisme quel qu’en soit l’avancement. Les eaux salées permettent de mieux fixer les phosphates, analyses d’urine en preuve. Et les enfants déformés par la maladie (gros ventre, jambes en cerceaux…) reprennent un cours normal de croissance. Les résultats sont visibles à l’œil nu !

La troisième indication est le lymphatisme, ce trouble se traduisant par de la mollesse, de la nonchalance. À Salies, les enfants se revivifient et arrêtent rapidement d’attraper des rhumes ou autres maladies respiratoires.

Enfin les nerveux (souvent enfants d’alcooliques ou d’intellectuels surmenés selon les dires du docteur) vont retrouver le calme grâce aux effets sédatifs de Salies.

Du doigté dans les cures

Enfant de 2 ans atteint de rachitisme
Enfant de 2 ans atteint de rachitisme

Les enfants peuvent suivre les cures à partir de deux ans, exceptionnellement avant. Mais on ne se trempe pas comme ça dans des eaux aussi salées. Aussi, le médecin prend-il des précautions en diluant les eaux pour les premiers bains. On demande aux petits patients de rester allongés pendant une heure ou une heure et demie après le bain pour lutter contre la révolte des enfants et la faiblesse des parents. Une réaction qui s’estompe après trois ou quatre bains. Les enfants s’endorment souvent après le bain.

La cure continue tant que l’enfant ne présente pas de signe de fatigue, de baisse d’humeur ou d’appétit. Charles Raynaud n’hésite pas à faire des pauses pour laisser l’enfant récupérer. Puis, après la cure, il conseille deux à trois semaines de repos à la campagne, en moyenne altitude afin que l’enfant « digère » sa cure.

Et ça marche docteur ?

Qu’il nous suffise de citer quelques chiffres : Pour des cas très mauvais, presque désespérés (enfants de l’assistance publique « rescapés » des grands services de chirurgie des Hôpitaux de Paris) il y a eu après un mois de séjour en moyenne de 80 à 90 pour cent de guérisons. Pour des cas moyens de clientèle de ville, il y a toujours amélioration en une ou deux saisons, parfois transformation radicale, au point qu’il nous arrive de ne plus reconnaître les enfants d’une saison à la suivante. 

Vue du vieux Salies de Béarn

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Salies-de-Béarn station d’enfants, docteur Ch. Maurice-Raynaud, 1909
Une chute historique, L’écho de Stan, Charles Marie Raynaud, 1893
Le site des Thermes de Salies
Charles Nogaret
Un sel de légende et de tradition