Gaston, que veut dire Febus ?

Gaston, comte de Foix, vicomte de Béarn, choisit de s’appeler Febus. Pourquoi ce surnom ? Beaucoup de légendes l’entourent. Faut-il les croire ? Certains, comme Pierre Tucoo-Chala, historien de référence pour ce seigneur, ont enquêté.

Surnom ou numéro, reconnaitre le seigneur

Charles le cinquième dit le Sage
Charles le Cinquième dit le Sage (1338-1380)

Pas facile aujourd’hui de s’y reconnaitre dans les noms avant Charles (1338-1380) qui décida de s’appeler Charles le V. Car on ne numérotait les prénoms ni des seigneurs, ni des rois. Par exemple, Gaston, comte de Foix était fils de Gaston, comte de Foix. Et Gaston a eu un fils nommé Gaston… À titre d’exemple d’utilisation des seuls prénoms, le traité d’Orthez (1379), est passé entre Monsenhor Johan per la gracia de Diu, comte d’Armagnac, de Fezensac, […] e Mossen Gaston, per la gracia medisssa, comte de Foix, et Gaston son filh leayau et naturau… / entre Monseigneur Jean par la grâce de Dieu, comte d’Armagnac, de Fezensac, […] et Monseigneur Gaston, par la même grâce, comte de Foix, et Gaston son fils loyal et naturel…

Mais peu importe puisque les contemporains savaient de qui il s’agissait. Parfois tout de même, le roi, les courtisans, le peuple leur donnait un surnom de leur vivant ou après leur mort. Charles (839-888) aurait été surnommé Le Gros, trois siècles plus tard !

Gaston (le troisième comte de Foix) a simplifié la chose en choisissant lui-même son surnom, Febus. Il écrit dans son Livre de chasse : je Gaston, par la grace de Dieu, surnommé Febus, comte de Foys, seigneur de Bearn…

Febus et pas Gaston Febus

Febus prologue du Livre de la Chasse
Gaston Febus, Livre de chasse – Prologue – BnF (fin du XIVe siècle)

On ne trouve pas d’écrit d’époque avec les termes « Gaston Febus ». C’est toujours Gaston tout court, Febus tout court, voire « Gaston surnommé Febus ». Par exemple, il écrit : Ci commence le prologue du libre de chasse que fist le comte febus de Foys seigneur de Béarn (en rouge dans le manuscrit).

Ce surnom, il l’utilise aussi pour sa devise Febus aban, ou pour le florin d’or qu’il fait frapper.  La piécette de moins de 4 grammes représente saint Jean-Baptiste. Une fleur de lys florencée, entourée des lettres Febus comes, orne le revers. De même, grand bâtisseur, il fera graver Febus me fe / Febus me fit, sur ses châteaux.

1358, la naissance de Febus ?

Febus est fait chevalier de l'ordre Teutonique au château de Marienbourg en 1358
Febus est fait chevalier de l’Ordre Teutonique au Château de Marienbourg en 1358

On pense que c’est en 1358 qu’il choisit ce surnom. En effet, il se passe cette année-là des choses importantes pour ce seigneur.

En 1357, alors qu’une trêve entre les Anglais et les Français assure un moment de répit, le Grand Maitre de l’Ordre Teutonique fait appel aux nations de l’Occident pour combattre les infidèles. Aussitôt, Gaston part en Prusse avec quelques compagnons. Il est à la tête d’une notabla armada, selon l’archiviste Michel de Verms (XVe siècle). Peut-être un peu trop notabla car le comte devra emprunter 24 000 écus d’or à des marchands de Bruges : Ajam grandament despendut / nous avons grandement dépensé, dit-il lui-même.

Le livre de chasse, folio 85 - - comment le bon veneur doit chasser et prendre le renne
Le livre de chasse, folio 85 – « Comment le bon veneur doit chasser et prendre le renne »

Dans cette croisade, il fec grans armas, assalts et estorns et sa gloire s’étend. Pourtant son appui aux Teutons ne durera qu’à peine quatre mois. Il va profiter de sa présence dans le nord pour s’adonner à sa passion, la chasse. Ainsi, il quitte la croisade pour aller chasser une bête qu’il nomme lo rongier / le renne, en Lituanie et en Poméranie. Un animal qu’il décrit dans Des desduitz de la chasse aux bestes sauvages. Certaines mauvaises langues ont même dit que Gaston était parti dans ces lointaines contrées plus pour chasser que pour combattre les païens…

En tous cas,  Miégeville, dans sa Chronique des comtes de Foix, rapporte ces vers :

Quand fi en Prucia lo passatge
Contra cels de Sarasine
Per mantenir dels Crestias lo droit usatge.
Febus me fi nommar
Quand je fis en Prusse le passage
Contre les Sarrasins
Pour maintenir aux Chrétiens le droit d’usage
Febus je me fis nommer

Il aurait donc alors choisi son surnom.

Le retour de Prusse, Febus aban!

Chroniques sire JEHAN FROISSART - Le massacre des Jacques à Meaux, en 1358 BnF – département des manuscrits
Chroniques de sire Jehan FROISSART – Le massacre des Jacques à Meaux, en 1358 – BnF

En rentrant chez lui, à Chalons sur Marne, Gaston apprend le soulèvement des Jacques (paysans).

Les duchesses de Normandie et d’Orléans sont enfermées à Meaux avec 300 suivantes. Avec son cousin, le captal de Buch, et 40 lances, ils libèrent ces dames, brûlent Meaux et ramènent les belles à Paris.

Un fait qui renforce sa notoriété, d’autant plus que Froissart précise dans ses Chroniques que n’eussent été ces deux chevaliers, les dames eussent été violées, efforcées et perdues, comme grandes qu’elles fussent.

La signature de Febus du 16 avril 1360
La signature de Febus du 16 avril 1360

Febus est auréolé de gloire. Le surnom lui convient. Parmi les textes qui nous sont parvenus, la signature Febus apparait pour la première fois le 16 avril 1360, lors de la nomination d’un garde-forestier. Ça y est. Gaston est bien devenu Febus.

Quelle est la signification du surnom ? Pourquoi l’a-t-il choisi ? Aucun écrit d’époque ne nous le révèle.

Febus le brillant ?

Au XVIIIe siècle, l’historien Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye fait un lien entre le surnom de Louis XIV, le roi soleil, qui se référait à Apollon et au soleil, et celui de Gaston comte de Foix. En effet Febus c’est, en grec ancien, le nom d’Apollon et il veut dire le brillant. D’ailleurs, le dictionnaire de la langue des troubadours de 1840 précise : Febus, s.m., lat. phoebus, Phébus. Apelavo’l Febus que vol dire bel. […]  L’appelaient Phebus qui veut dire beau.

Gaston Febus
Gaston Febus (extrait du livre de chasse, folio 51v)

Certains ont écrit que le surnom Febus était lié à sa chevelure de flamme qu’il laissait libre puisqu’il ne portait de chaperon, comme l’écrit Froissart, confirmé par les illustrations du Livre de chasse. En 1864, J-M Madaune se demande dans son livre, Gaston Phébus, comte de Foix et souverain de Béarn, si Gaston Phebus doit se traduire par Gaston le brillant ou si ce n’est qu’une trouvaille de troubadour.

Portés par le romantisme, G. Bellanger écrit en 1895 ans la revue de la société des études historiques (tome XIV) : le jeune Gaston III avait reçu dès l’enfance ce surnom de Phébus; il le devait selon les uns à sa beauté, suivant les autres à la beauté de sa chevelure.

Cette appellation de comte soleil pourrait donc bien être un effet de mode !

Febus le chasseur

Peyre de Rius, le troubadour de Febus a écrit un poème sur le comte Febus où il précise clairement les passions du seigneur : Armas, amors e cassa. Trois offices que se reconnait le comte. Mes du tiers office, de que je ne doubte que j’aye nul mestre, combien que ce soit vantance, de celuy vouldray je parler : c’est de chasse… [C’est du troisième office, dont je doute d’avoir eu nul maître, si vaniteux que cela semble, que je voudrais parler, c’est-à-dire de la chasse].

Le livre de chasse, folio 47v - du chien courant et de toute sa nature
Le livre de chasse, folio 47v – du chien courant et de toute sa nature

Gaston a une passion pour la chasse qu’il considère comme une philosophie de vie où l’homme est face à lui-même, ses capacités, ses limites, ses peurs… en-dehors de toutes les tricheries humaines.  Et le comte est reconnu par ses pairs comme un grand chasseur.  Il a 1400 à 1600 chiens de plusieurs races et plusieurs pays. On lui offre des chiens. Froissart vient avec, pour présent, quatre lévriers d’Angleterre que Gaston va nommer Tristan, Hector, Brun et Rolland. Ce qui démontre d’ailleurs sa culture.

La maîtresse avec qui Gaston entretiendra une longue liaison, est  Catherine de Rabat, en Ariège, dont il a quatre fils naturels : Garcia de Béarn, vicomte d’Ossau, Peranudet de Béarn, mort jeune, Bernard de Béarn, et Jean de Béarn appelé aussi Yvain de Foix. Gaston et Catherine partagent le goût de la chasse et des chiens.

Ainsi, il est fort probable que c’est sa grande partie de chasse en Scandinavie qui inspire à Gaston son surnom Febus. Et rêvons un peu. Gaston avait peut-être comme Febus/Apollon la beauté, le goût des arts (le dieu est le conducteur des neuf muses) et de la chasse.

Anne-Pierre Darrées

Références

Louis I, II, III… XIV… L’étonnante numérotation des rois de France, Michel-André Levy, 2014
Origine et signification du surnom de Gaston III de Foix dit Febus, P. Tucco-Chala
Gaston Phoebus en Prusse 1357-58, F. Pasquier
Chroniques des comtes de Foix composées au XVe siècle, Arnaud Esquerrier et Miégeville
Chroniques, Jean Froissart, pp. 377-378 Comment le comte de Foix, le captal de Buch et le duc d’Orléans déconfirent les Jacques, et puis mirent le feu en la ville de Meaux
Lexique roman ou dictionnaire de la langue des troubadours, tome 3 D-K, M. Raynouard, 1840
Autre bibliographie sur Febus




Épidémie à Lectoure en 1745

Si on parle des grandes épidémies, on parle moins souvent de celles qui sont restées localisées. Fléaux récurrents que la médecine essaie de comprendre et combattre. En 1745, à Lectoure (Gers),  une épidémie fait son apparition. Comment fut-elle diagnostiquée et traitée ?

Trente ans avant l’épizootie bovine de 1774, une maladie se déclare à Lectoure.  Léo Barbé (1921-2013), pharmacien, fondateur du musée d’Art Sacré et de la Pharmacie de Lectoure, et secrétaire de la Société Archéologique du Gers a rassemblé des éléments pour comprendre cette épidémie.

Les symptômes de la maladie

À la fin de l’été 1744, on constate à Lectoure quelques morts particuliers. Une carmélite, un laboureur dont les deux frères, malades aussi, se remettent.

Le docteur Guillaume Descamps fait une description précise des symptômes. Des accès de fièvre tierce ou double, des morves, des sueurs et des éruptions… dans les commencements ; ensuite le sang desséché et appauvri faisait des lésions dans les parois et y causaient des inflammations. Grande effervescence des liqueurs, des hémorragies du nez, petitesse du pouls, embarras de l’estomac, parfois de grandes insomnies et de légers délires…. des grands maux de tête.

Ces symptômes sont assez communs. Mais Descamps ajoute apparition de taches pourprées, dans les unes rouges et distinctes, de la taille d’une pièce, dans d’autres plus petites, d’une couleur brune et sous la peau. Il en conclut qu’il s’agit d’une fièvre pétéchiale ou pourprée.

Un moment de panique à Lectoure

Epidémie de peste en 1721-1722- Billet de convocation pour la garde des portes et la patrouille dans la ville de Revel
Épidémie de peste en 1721-1722 – Billet de convocation pour la garde des portes et la patrouille dans la ville de Revel (Hte-Garonne)

Le docteur Descamps va aller très vite pour éviter ou contrer les déclarations intempestives. Par exemple, il signale que M. de Mézamat, médecin de Castelsarrazin, est allé un peu vite en disant qu’on devait éviter le commerce avec nous, en caractérisant nos fièvres de pestilentielles. Ce genre d’annonce affole les populations et déclenche les mises en quarantaine des villages touchés. Descamps ne souhaite pas ce type de surréaction. Il précise voilà pourtant comment le feu se met aux étoupes et comme il est difficile à éteindre dans l’esprit du public.

Alors Descamps prévient les communes voisines, l’intendant de Pau et consulte la Faculté de Montpellier qui fait autorité.

Le diagnostic de l’épidémie

Épidémie - Traité des fièvres malignes, des fièvres pestilentielles et autres de Pierre Chirac, médecin du Roi (1742)
Traité des fièvres malignes, des fièvres pestilentielles et autres de Pierre Chirac, médecin du Roi (1742)

L’intendant de Pau, après avoir consulté quelques experts, répond au docteur Descamps. La maladie dont il s’agit est une fièvre maligne milliaire dont le siège principal est le cerveau.

La faculté de Médecine de Montpellier conclut que c’est une fièvre maligne épidémique pourprée, d’un très mauvais caractère.  Enfin, la Faculté de Pau, consultée un peu plus tard, confirme que c’est une fièvre maline pourprée, qui n’a rien de contagieux ni de pestilentiel.

Bref, le docteur peut être rassuré car l’intendant conclut : cette maladie parait toute naturelle. Le nombre de malades augmente, son collègue Guilhon contracte lui aussi la fièvre (il s’en remettra) et le docteur Descamps lutte seul contre l’épidémie.

Le traitement universel de l’épidémie

« La saignée », estampe d'Abraham Bosse, vers 1635. Bibliothèque nationale de France. © gallica.bnf.fr, BnF
« La saignée », estampe d’Abraham Bosse, vers 1635. BNF

Dans Le malade imaginaire, quand Argon passe ses examens de médecine, à tout traitement de maladie, Molière lui fait répondre : clysterium donare, postea seignare, ensuita purgare / Utiliser le clystère, puis saigner et enfin purger. Moquerie ? Pas tant que ça, si on en croit les conseils proposés par les Autorités au médecin de Lectoure. L’intendant de Pau écrit que dans les maladies de cette espèce il faut beaucoup et de fréquentes saignées. La faculté de Médecine de Pau conseille de précipiter les saignées du bras et du pied dès l’instant de l’invasion. Et pour ceux qui ont une plus grande disposition inflammatoire il faut les resaigner… les purger sobrement… et délayer les humeurs par un grand lavage légèrement incisif.

Est-ce que cela fait du bien aux malades ? Dans le fond, on ne sait pas car la plupart des malades ne pouvaient pas s’offrir les services d’un médecin.

Les trois piliers thérapeutiques du Grand siècle

Soigner l'épidémie de Lectoure - Clystère et scarificateur à saignée
Clystère et scarificateur à saignée

Purges, clystères (lavements) et saignées sont encore les fondements de la thérapie du XVIIIe siècle. Il semblerait que les patients percevaient les purges ou lavements plutôt bien, surtout parce qu’ils faisaient ensuite bonne chère. En revanche, ils n’appréciaient pas toujours les saignées. Pourtant on les utilise à tous propos et beaucoup en prévention. Les femmes enceintes, par exemple, subissent ces ponctions au moins deux fois pendant leur grossesse et plus si on craignait une fausse couche. Et même les chevaux de carrosse sont saignés à la fin du printemps.

La Reine Marie-Thérèse
La Reine Marie-Thérèse décédée à 44 ans probablement d’une septicémie après une saignée

Parmi les cas célèbres, en 1683, la reine Marie-Thérèse, ayant une légère tumeur sous le bras accompagnée d’une fièvre sera saignée au pied, prendra un vomitif et rendra l’âme. En revanche, son époux Louis XIV, subit presque 2000 purges, des centaines de clystères et est saigné 800 fois ! Cela ne l’empêche pas de vivre 76 ans.

Pierre Boyer de Prébandier, de la Faculté de Montpellier écrit en 1759 dans Des Abus de la Saignée, une phrase sévère à l’encontre des praticiens de la saignée : Détruire ceux [les partisans] de la fréquente saignée ne serait pas l’un des moindres services rendus à l’humanité.

Le retour à la normale

Le docteur Descamps note que l’épidémie n’a touché que les adultes. Ni les enfants, ni les plus de 60 ans ne l’ont attrapée. Selon François de Labat, chevalier de Vivens (1697-1780), elle sévit plus de six mois (probablement une bonne année). Mais elle reste localisée sur Lectoure. Même si on signale quelques cas sur Labastide-d’Armagnac, à 75 km de Lectoure.

Le docteur Guilhon fait ouvrir quelques cadavres fin juillet 1745 mais les chirurgiens ont refusé de le faire gratis. Ce qui scandalise l’intendant de Pau : Il y a un grand fond d’avarice et d’intérêt sordide Monsieur dans les chirurgiens de Lectoure. Enfin, les consuls accordant 6 livres, ou parfois 12 livres, les chirurgiens s’exécutent. Ces autopsies n’apporteront pas d’éléments complémentaires sur la compréhension de la maladie, ni ses causes.

On reconnaitra que la fièvre n’était pas pestilentielle et, pourrait-on dire, pas si alarmante car il en guérit plus qu’il n’en meurt. Et Descamps se félicite de son traitement puisque de la sixième partie de ses malades, les cinq ont guéri.

Epidémie - Rembrandt, la leçon d'anatomie du Dr. Nicolaes Tulp (ca. 1632)
Rembrandt van Rijn, The Anatomy Lesson of Dr. Nicolaes Tulp (ca. 1632)

Anne-Pierre Darrées

Références

Les médecins de Molière lors d’une épidémie en Gascogne en 1745, Léo Barbé, Société archéologique, historique, littéraire & scientifique du Gers, juin 1989
Petit traité de la maladie epidemique de ce tems, vulgairement connuë sous les noms de fievre maligne ou pourprée, Laurent d’Houry, 1710
L’Encyclopédie/1re édition/POURPRÉE, fievre (1751)
L’Abus de la saignée aux fièvres pourprées, condamné et réfuté, par J.-B. Robinot le jeune
La saignée en médecine : entre illusion et vertu thérapeutiques, Pierre Brissot, 2017




Les régents ou arregents en Gascogne

Longtemps réservée aux élites, l’école, en France, s’est progressivement démocratisée pour devenir obligatoire, gratuite et laïque à la fin du XIXe siècle. Bien avant, en Gascogne, les écoles dirigées par des régents ou arregents étaient nombreuses et prises en charge par les communautés. C’est une particularité de la Gascogne.

Non, ce n’est pas Charlemagne qui a inventé l’école !

Allégorie de la Grammaire et son amphithéâtre d'élèves dans un manuscrit du Xe siècle
Allégorie de la Grammaire et son amphithéâtre d’élèves dans un manuscrit du Xe siècle

Depuis le capitulaire de Charlemagne du 23 mars 789, les ecclésiastiques dirigent l’enseignement. Il concerne plutôt l’élite de la société.

Au XIIe siècle apparaissent les collèges et les universités. Une des plus anciennes d’Europe est celle de Toulouse fondée en 1229 par Raymond VII. Celle de Bordeaux est créée en 1441 car, sous domination anglaise, les élèves ne pouvaient pas se rendre à Paris pour étudier.

Louis XIV publie une ordonnance, le 13 décembre 1698, pour que les parents envoient leurs enfants dans les écoles paroissiales.

Les écoles, les arregents sont nombreux en Gascogne

En Gascogne, les écoles existaient depuis longtemps sous la direction des régents ou arregents. Ce sont les communautés, qui s’occupent des écoles. Elles procurent un local, cherchent des maîtres et leur donnent des gages. Elles rendent ainsi l’instruction moins onéreuse, sinon gratuite.

Les délibérations ou livres de comptes nous apprennent qu’une école existe à Condom en 1417, à Auch en 1439, à Pontacq en 1511, à Jurançon en 1598, à Capbreton en 1612 ou à Liac (Bigorre) en 1650. Les consuls de Miradoux disent en 1672 que De tout temps, la communauté a été pourveue d’un maistre d’escolles.

Le recrutement des arregents

Les arregents sont recrutés par les communautés, en accord avec le curé du lieu car, comme nous le verrons, ils ont d’autres fonctions que de tenir l’école.

Le recrutement donne parfois lieu à des concours pour s’assurer du meilleur arregent pour la communauté. Le concours de 1692 à Pontacq comporte les épreuves suivantes :
1 – on exhibe un livre où les candidats lisent et syllabent,
2 – chacun écrit sous les yeux du corps de ville,
3 – on leur fait écrire une demy page afin de scavoir lequel entendoit mieux loctographe,
4 – on leur fait faire les quatre premières règles de l’arrimetique,
5 – on leur donne de vieux parchemins à déchiffrer.
Le curé intervient ensuite pour interroger les candidats sur le contenu du catéchisme.

Comment trouver le bon arregent

Les régents et la petite école sous les monarchie de juillet
La petite école sous les monarchie de juillet

La communauté de l’Isle Jourdain organise, elle aussi, un concours en 1781. Le procès-verbal relate que François Cuq, maître écrivain, habitant la ville de Toulouse, paroisse de la Dalbade, rue des Moulins [s’est présenté au concours et] après avoir exposé et montré un exemplaire d’écriture dont il s’est déclaré l’auteur ; que, sur cette exposition, ledit Conseil de ville, l’ayant reçu à concourir, luy auroit fait faire en sa présence plusieurs essais d’écriture, ensuitte fait lire et montré en public plusieurs règles d’arithmétique que le conseil de ville a adopté. Il sera finalement reçu.

Quelquefois, le recrutement des arregents donne lieu à des conflits comme à Capbreton en 1722. Les habitants écrivent à l’intendant de Lasseville : Il y a un an que de mauvais esprits, de concert avec le 1er jurat, destituèrent un pauvre maître d’école qui s’acquittait de son devoir depuis plusieurs années, et le remplacèrent par un marin qui n’entendait rien à l’école. Comme il faisait le commerce du vin et ne chantait pas à la messe, les habitants demandent l’autorisation de rappeler l’ancien arregent.

Les différentes fonctions des arregents en Gascogne

Les arregents cumulent plusieurs fonctions dans les petites communautés. Ils servent de secrétaires à la communauté, font les rôles des impositions et autres écritures nécessaires. Celui de Capbreton reçoit 7 livres de la communauté en 1612 pour avoir copié les privilèges du lieu. En 1727, le régent de la communauté devient aussi greffier de police pour 15 livres.

À Angresse (Landes), il est également benoît et doit sonner l’Angélus chaque jour, carillonner selon l’usage, assister le curé dans ses fonctions viatiques et balayer l’église une fois par semaine. À Capbreton, il doit menager les cloches, monter et regler l’horloge, balayer l’eglise, faire les jonchées d’usage, comme aussi de sonner les cloches lors de l’aparance des orages. Cette dernière fonction est essentielle à la communauté car on croit que le son des cloches préserve des orages et de la grêle.

Les arregents assistants du clergé

Les arregents enseignent également le catéchisme, conduisent les enfants à la messe, chantent pendant les offices et assistent le curé dans l’administration des sacrements. Ils doivent instruire les enfants selon les principaux ministères et devoirs de la religion catholique apostolique et romaine, les conduire à la messe tous les jours ouvriers, leur donner des instructions dont ils auront besoing sur ce sujet et avoir soing qu’ils assistent au service divin les dimanches et jours des fetes.

Comme aussy le regent sera tenu de repondre et chanter tous les dimanches et jours de fetes a la messe vepre processions et benedictions comme aussy aux enterrements et devoirs de mort comme etant un des principaux devoirs du regent. Jean Casterot promet aux consuls de Capbreton qu’il chantera même le jour des fettes et dimanches la messe paroisialle et les vepres, et le samedy la messe de la frérie.

L’enseignement des arregents en Gascogne

Abraham Brosse - Le maître d'école, v. 1638
Abraham Brosse – Le maître d’école, v. 1638

Les arregents doivent enseigner aux enfants soigneusement à lire, écrire, chiffrer et prier Dieu, bien évidemment avec douceur et sans les maltraiter. Il recevra indistinctement les garçons et les filles et instruira tous les enfants de lun et lautre sexe et recevra tous les enfants de la paroisse qui lui seront envoyés.

Les horaires de classe sont prévus par contrat : Il ne pourra tenir les enfants moins de 3 heures le matin et 3 heures l’après midy chaque jour ouvrier. Le plus souvent, les horaires sont fixés avec précision, scavoir aux longs jours à sept heures du matin jusqu’aux onze heures et l’après-midi une heure jusqu’à cinq heures, et aux jours courts a sept heures et demy du matin jusqu’aux onze heures et demy et l’après-midi a demy heure jusqu’à quatre heures et demy.

Le contrat définit l’enseignement dispensé par les arregents. Il les fera lire deux fois le matin et deux fois le soir. Il donnera a chacun de ceux qui ecrivent leur exemple et les corrigera chaque jour dans le defaut des lettres et de l’orthographe.  Dès qu’ils sauront lire et écrire, il les fera passer par les différents caractères. Il leur fera lire leurs écritures. Il les fera chiffrer à mesure qu’ils en seront reconnus capables. Enfin il fera 1 heure de catechisme chaque mardy et vendredy de chaque semaine de son école.

Les arregents sont rétribués par les communautés

La communauté rétribue les arregents qu’elle emploie. Les familles en donnent une part. Mais les plus pauvres ne payent rien. Ils bénéficient d’un enseignement gratuit pour leurs enfants.

La rétribution comporte une part en argent et une autre en nature. A la rétribution ordinaire peut s’ajouter pour apprendre à lire 12 sous par mois, à écrire 20 sous, et 30 sous pour l’arithmétique. À Hinx (Landes), le regent reçoit la rente des capitaux laissés par les fondateurs de l’école, plus des pères et mères de famille, 10 sous par mois pour chaque enfant a qui on montre à écrire, et 15 sous pour ceux a qui on enseigne à écrire et à chiffrer, plus la somme annuelle de 101 livres et 8 sous de la communauté.

La rétribution en nature est le plus souvent en grains. Comme à Liac en 1650, une cartère de froment ou carrou et trois souls et demy qu’il prendra pour chaque enfant ou fille qu’il enseignera en particulier. À Angresse, chaque habitant tenant ménage et ayant des bœufs en payaient annuellement une mesure ; les autres une demi mesure seulement. Ailleurs, il reçoit 12 charrettes de bois de pin ou encore deux charges de bois chaque par écolier ou l’équivalent en argent.

Les arregents bénéficient le plus souvent d’une maison avec un jardin. Ils enseignent dans une maison ou local mis à disposition, ou encore chez eux, moyennant une indemnité. Dans les petites communautés, ils enseignent dans les maisons des particuliers, à tour de rôle.

Scène de classe - Léopold Chibourg 1842
Scène de classe – Léopold Chibourg 1842

Des arregents de qualité médiocre mais des résultats probants

Les arregents n’étaient pas toujours de bonne qualité. Il suffisait parfois de bien chanter devant le curé pour avoir la place. Pey de Garros, dans sa 4e Églogue, nous fait le portrait de Mossen Duran :

Aqet garrophlard caperan
S’aperaua mossen Duran,
Et no sabé legí, ny scriue,
Ny plan parlá, ni mes plan viue,
Més damb aqo lo perpitos,
Com un gat borni despieytos,
Per enseña noste logát,
A gran dinés èra logát. 

Aqueth garroflard caperan / S’aperava Mossen Duran, / E non sabè legir, ni [e]scríver, / Ni plan parlar, ni mès plan víver, / Mès damb aquò lo perpitós, / Com un gat bòrni despieitós, / Per ensenhar nòste logat / A gran dinèrs éra logat. 

Ce coquin de chapelain / S’appelait monseigneur Duran, / Et ne savait ni lire ni écrire, / Ni bien parler, ni même bien vivre, / Mais avec cela ivrogne, / Mauvais comme un chat borgne, / Pour enseigner dans notre école, / À grand frais était logé.

Pourtant, les résultats sont probants. Selon une étude réalisée sur le département des Pyrénées-Atlantiques, le pourcentage des personnes qui savaient signer sur leur contrat de mariage était le suivant :

Hommes Femmes
De 1686 à 1690 25,49 % 2,94 %
De 1786 à 1790 71,91 % 9,19 %

En 1773, Jean Lacoste, né à Artiguelouve, en Béarn, devient arregent à Sainte-Marie-de-Gosse. Il y exerce pendant de très longues années. En effet, nous le retrouvons vers 1825, enseignant l’alphabet à un certain Isidore Salles.

Conclusion

Alphabet constitutionnel (1793) pour les régents de la Révolution
Alphabet constitutionnel (1793)

La Gascogne avait la particularité d’avoir de très nombreuses écoles prise en charge par les communautés. L’enseignement y était gratuit et même les plus pauvres y accédaient.

Les Gascons étaient bien en avance avec leurs regents et arregents. En effet, on ne créera le corps des instituteurs qu’en 1792, et l’enseignement primaire en 1795. Il deviendra gratuit en 1881 et obligatoire en 1882.

Ne résistons pas :

Vivent les vacances,
Point de pénitence,
Les cahiers au feu,
Et l’arregent au milieu !

Serge Clos-Versaille

Références

Histoire de l’éducation en France, wikipedia
Eglogas, Pey de Garros, 1567
Articles tirés des bulletins de la Société Académique des Hautes-Pyrénées, de la Société de Borda et de la Revue de Gascogne




Pierre Latécoère, ingénieur bigourdan visionnaire

Pierre Latécoère, grand nom de la construction aéronautique. Audacieux, ingénieux, sachant s’entourer, il est incontestablement un Gascon de renom. Avec Jean Bourdette, Jean-Baptiste SénacGuillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Pierre-Georges Latécoère

Pierre-Georges Latécoère (1925)
Pierre-Georges Latécoère (en 1925)

Son père, Gabriel, nait à Bagnères de Bigorre en 1836. Il fonde des ateliers de menuiserie mécanique et fait fructifier son entreprise jusqu’à employer 150 ouvriers à la fin du XIXème siècle. Sa mère est Jeanne Pujol, née à Varilhes en Ariège. La famille Latécoère habite la villa Gabriel, dont il subsiste le portail.

Pierre-Georges, second des trois enfants, nait à Bagnères de Bigorre en 1883. Sa mère a 30 ans, son père 47. Il fait ses études d’ingénieur à Paris, à l’École Centrale des Arts et Manufactures. Après la mort de son père, en 1905, il reprend avec sa mère l’entreprise familiale. Son activité a évolué pour fabriquer principalement du matériel ferroviaire.  Inventif, il alimente l’usine avec une électricité fabriquée à partir de sciure de bois.

Il s’agrandit en ouvrant une nouvelle usine aux Pont des Demoiselles à Toulouse afin de répondre à la commande de 1500 wagons de la Compagnie des Chemins de Fer du Midi.

Latécoère s’intéresse aux avions

Le 3 février 1911, Louis Blériot arrive de Pau et atterrit dans la plaine de Gerde, tout à côté de Bagnères. De quoi donner de nouvelles idées à notre ingénieur.

Emile Dewoitine organise la production des Salmson A2 chez Latécoère
Emile Dewoitine organise la production des Salmson 2A2 pour Latécoère

Lors de la première guerre mondiale, non mobilisé à cause de sa mauvaise vue, Pierre-Georges décide de participer à l’effort de guerre. L’usine de Bagnères fabrique des cuisines roulantes, très appréciées des poilus. Et il crée deux entreprises à Toulouse. L’une fabrique des obus, l’autre des avions, la Société Industrielle d’Aviation Latécoère. C’est une première dans la ville rose.

Et c’est pour Latécoère une découverte, car il ne connait rien en aéronautique ! D’ailleurs l’Armée lui affecte Emile Dewoitine, surnommé Mimile-bras-de-fer, de retour du front russe (1917). Le 5 mai 1918, le premier avion de l’usine Latécoère, le Salmson 2A2, décolle de Montaudran, un aérodrome aménagé par des prisonniers de guerre allemands. Dewoitine ingénieur diplômé de l’École Bréguet, créera sa propre entreprise aéronautique à Toulouse en octobre 1920.

Latécoère se heurte à l’incrédulité

Déjà, l’industriel imagine une ligne France-Sénégal pour transporter des marchandises et du courrier. Ce sera un Vosgien, René Cornemont,  pilote de guerre, qui inaugurera le jour de Noël 1918 le voyage Toulouse-Barcelone sur un avion de reconnaissance utilisé pendant la guerre, le Salmson 2A2. Latécoère est dans l’avion.

Pierre Latécoère et René Cornemont préfigurent la ligne Toulouse - Rabat à la Noël 1918 sur un Salmson A2
Pierre Latécoère et René Cornemont préfigurent la ligne Toulouse – Rabat à la Noël 1918 sur un Salmson 2A2

Comment de petits appareils pourraient-ils traverser des tempêtes ou des montagnes ? Il faut convaincre les incrédules. Le 19 mars 1919, avec le pilote Lemaître, il franchit la distance de Toulouse à Rabat avec des escales à Barcelone, Alicante et Malaga. Le maréchal Lyautey l’attend sur le champ d’aviation. Latécoère lui remet le Journal Le Temps arrivé le matin même à Toulouse et un bouquet de violettes pour la Maréchale.

Bon de la Compagnie Générale Aéropostale de Latécoère (1928)
Bon de la Compagnie Générale Aéropostale  (1928)

Il ne reste plus à Latécoère qu’à créer les Lignes Aériennes Latécoère, qui deviendront quelques années après (1927), la Compagnie Générale Aéropostale, si bien glorifiée par Antoine de Saint-Exupéry dans Vol de nuit.  Le nouveau patron sera un banquier d’Angoulême, Marcel Bouilloux-Lafont.

La mise en place des Lignes Aériennes Latécoère

Didier Daurat rejoint Latécoère
Didier Daurat rejoint Pierre Latécoère

Il réunit hommes et matériel, récupère quinze avions d’observation Bréguet 14, des biplans utilisés pendant la guerre, devenus inutiles. Il recrute des pilotes de guerre, des gens qui n’avaient peur de rien. Fin 1919, ils ont déjà porté 9 124 lettres du Maroc vers la France.

Comme tous les grands créateurs, Latécoère réalise des choses dites impossibles. Dans ce bouillonnement du début de siècle, il sait faire rêver. Ainsi, en 1919, il engage pour sa ligne Toulouse-Rabat, Didier Daurat, un aviateur qui se révèlera prestigieux. Celui-ci rapporte cette phrase du Bigourdan : J’ai refait tous les calculs, ils confirment l’opinion des spécialistes : notre idée est irréalisable. Il ne nous reste qu’une seule chose à faire : la réaliser ! 

En octobre 1920, sous la direction de Daurat, la ligne est ouverte au transport de passagers. Montaudran devient la première aérogare de France.

Latécoère un innovateur et un aventurier

Latécoère reste un ingénieur génial. Il conçoit de nombreux avions, toujours plus performants. Il commence avec le Laté 1, monomoteur destiné au transport de la poste, et termine avec le géant Laté 631, en passant par le Laté 32, premier hydravion.

En 1927, il remplace les Bréguet 14  qui volent à 120km/h par des Laté 25 et 26 qui, eux, volent à 200 km/h, portent 600 kg et ont beaucoup moins de pannes.

Jean Mermoz
Jean Mermoz

Un peu avant, en 1924, il rencontre Jean Mermoz, un jeune pilote tout juste sorti de l’Armée. Il l’embauche le 13 octobre. Daurat le reçoit à contre-cœur, préférant des pilotes de lignes sérieux à des acrobates de cirque.

Pourtant,  à travers l’Atlantique le 9 mai 1930, Mermoz, Dabry et Gimié effectuent sur l’hydravion Laté 28 (baptisé Comte-de-La-Vaulx) la première liaison postale aérienne Sud.

Ils décollent de Saint-Louis du Sénégal avec 100 kg de courrier, réussissent, en restant au ras de l’eau, à franchir les terribles cumulonimbus de la Zone de Convergence Inter Tropicale (ZCIT) dite Pot-au-Noir. Enfin, ils arrivent à Natal au Brésil. Ils ont effectué 3 450 kilomètres. Le vol a duré 21 heures et 15 minutes. L’avion, novateur, était équipé d’instruments de vol : radio T.S.F. et radionavigation (radiogonio).  Des techniques déjà connues mais pas vraiment utilisées pour les vols.

L’Aéropostale fixe désormais une liaison Toulouse-Santiago du Chili, parcourue en quatre jours et demi.

Les hydravions

Latécoère croit particulièrement aux hydravions et va en construire un grand nombre. Parfois c’est un exemplaire unique, le suivant améliorant le précédent.

L’hydravion présente des avantages : pas besoin de construire des pistes, nombreux lacs, pas ou peu de limite de distance pour décoller et réutilisation des infrastructures portuaires déjà en place. Il faut dire que personne ne croit trop au développement d’une aviation commerciale et donc personne ne veut investir dans des pistes en béton.

Quant aux passagers, ils sont rassurés par l’hydravion. Ils pensent qu’ils pourront toujours amerrir en cas de panne. En pratique, c’est peu probable, la houle n’étant pas de nature à stabiliser un hydravion.

Quelques hydravions célèbres

Le Laté 298 est un bombardier torpilleur, monoplan, fabriqué à Anglet. Il sera construit en 127 exemplaires (la plus grosse production des avions Latécoère).

Le Laté 300, appelé Croix du sud, est construit en série. Latécoère a mis au point des nageoires (flotteurs le long de la coque) qui permettent de décoller en mer houleuse dans les passes du bassin d’Arcachon.

Sorti en 1935, le Latécoère 521 est le premier jumbo du monde. Il est appelé Lieutenant de vaisseau Paris en l’honneur de Paulin Paris qui réalisa des records de vitesse sur hydravion. Il permet de transporter 72 personnes dans un grand confort puisqu’il y a des cabines de luxe équipées de cabinets de toilette, une cuisine, un salon… En 1939, Henri Guillaumet, assure sur le Laté 521 la liaison directe New York-Biscarosse, soit 5 875 km dont 2 300 km avec un moteur stoppé. Cela représente tout de même une moyenne de 206 km/h.

Le Latécoère 532 successuer du 531, construit en 1939 et piloté par Henri Guillaumet
Le Latécoère 522 successeur du 521, construit en 1939 et piloté par Henri Guillaumet

Le Latécoère 631

Avec ses 75 tonnes, le Latécoère 631,  est le plus grand hydravion de l’époque. Il est fabriqué à Biscarosse, dans une base de montage et d’essais en vol créée en 1930 par l’entreprise Latécoère. Il peut transporter 50 passagers et 6 tonnes de fret. Cet appareil permettra de faire sans escale Saint-Etienne (Mauritanie) – Fort de France (Martinique) soit 4 700 km en un peu plus de 16 heures.  Ce sera une belle réussite technique.

Latecoère 631
Le Latécoère 631, développé pendant les années de guerre et lancé en 1945

Ci-dessous une vidéo des Actualités Françaises sur le premier vol du Latécoère 631 à Biscarosse, le 30 mars 1945.

De l’Aéropostale à Air France, la fin de l’aventure de Pierre Latécoère

En 1930, L’Aéropostale est forte de 200 avions, 17 hydravions, 1500 employés dont 51 pilotes. En 1933, l’Aéropostale fusionne avec quatre autres compagnies françaises pour devenir la SCELA (Société Centrale pour l’Exploitation des Lignes Aériennes). Rebaptisée très vite Air France.

En 1939, Latécoère vend les sites de Montaudran, Anglet et Biscarosse à Louis Breguet. Il construit une usine pour fabriquer le Laté 631.

Pierre-Georges Latécoère meurt en 1943. La Société Industrielle d’Aviation Latécoère disparait avec le concepteur génial.

Les débuts de l’aviation sont coûteux en vies

Malgré des ingénieurs inventifs, des techniciens habiles et des aviateurs courageux, les pannes ou les accidents sont nombreux.  Les aviateurs sont souvent obligés de se poser pour réparer. Ils se font parfois agresser par les populations. Par exemple, un avion de la ligne Toulouse-Rabat dut se poser. Les Maures les capturèrent et réclamèrent une rançon.

Le premier accident mortel de la même ligne a lieu en 1920. Pris dans une tempête, le pilote Jean Rodier et le mécanicien François Marty-Mahé, à bord d’un Salmson, tombèrent en mer, au large de Port-Vendres.

Depuis sa création jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale, la compagnie déplore près de 130 morts sur ses 13 000 km de la ligne, soit 1 mort tous les 100 km !

Henri Guillaumet et Antoine de Saint Exupéry
Henri Guillaumet et Antoine de Saint-Exupéry

Quelques accidents sont restés dans la mémoire comme celui de Guillaumet le 13 juin 1930 dans les Andes, à proximité de la Laguna del Diamante (lagune du diamant). Il marchera en plein hiver austral à 3 250 m d’altitude, pendant 5 jours pour atteindre une zone habitée. Récupéré par Saint-Exupéry, il lui dira : ce que j’ai fait, je te le jure, aucune bête ne l’aurait fait. Saint-Exupéry évoquera cette aventure dans Terre des Hommes (1939).

Le 1er août 1948, un Laté 631 s’abimera en mer, faisant 52 victimes, la totalité de l’équipage et des passagers.

Et Antoine de Saint-Exupéry, le pilote distrait (à tel point que certains hésitaient à monter avec lui) sera le pilote le plus vieux, lors de sa mort à 44 ans.

Le souvenir de Latécoère

Il existe aujourd’hui un raid Pierre-Georges Latécoère, qui reprend le trajet mythique Toulouse – Dakar.

Références

Gabriel Latécoère
Crash flying boat,
Histoire de l’Aéropostale
L’aéropostale
Latecoere.com




Le rugby un sport pour les Gascons

Même s’il n’est pas très ancien, le rugby a vite enthousiasmé les gens du sud-ouest de la France. Pourquoi cet attrait ? Quelle appropriation ? L’histoire et le charme d’un sport festif. Un enthousiasme pourtant qui s’estompe…

Le rugby nait à Rugby !

Rugby - The first English Team (1871)
Première équipe anglaise (1871)

Même si les jeux de ballon sont très anciens, le rugby, lui, naît en Angleterre, à Rugby, au XIXe siècle. On l’appelle alors le football de Rugby.

La Rugby School publia le 28 août 1845, 37 règles dans un ouvrage, Laws of football as played at Rugby School. La majorité sont des règles de jeu, la 28e est plutôt de sécurité : No player may wear projecting nails or iron plates on the heels or soles of his shoes or boots. (Aucun joueur ne peut porter des clous ou des plaques de fer en saillie sur les talons ou les semelles de ses chaussures ou de ses bottes.)

Jeu éducatif pour jeunes gens dans des établissements d’enseignement huppés, il va rapidement se répandre en Royaume Uni avec des caractéristiques : canalisation de l’énergie combative, développement des liens entre membres, aspect festif (troisième mi-temps)…

Le rugby arrive en Gascogne

Baron Pierre de Coubertin
Baron Pierre de Coubertin (1863-1937)

Grâce aux commerçants et aux étudiants anglais,  le rugby débarque au Havre en 1872. Des Britanniques travaillant au port créent le premier club qui mélange rugby et football, le Havre Football Club. Puis les étudiants britanniques à Paris s’y mettent. Des hommes d’affaires anglais montent le English Taylors RFC, en 1877. Puis l’année suivante est créé le Paris Football Club qui se scindera en Racing club de France, Stade Français et Olympique avant la fin de la décennie.

Pierre de Coubertin va se passionner pour le rugby et poussera à reproduire ce modèle pédagogique dans les grands établissements parisiens. Peut-être comme un nouveau souffle collectif après la défaite de 1870.

En province, c’est d’abord la création du Stade Bordelais en 1889, et plus tard, de LOU Rugby (Lyon Olympique Universitaire rugby) en 1896, le Stade Toulousain en 1907.

Les premiers championnats de France opposèrent les clubs parisiens. Mais dès 1899, les provinciaux ont droit d’y participer. Le Stade bordelais (SBUC) en profite aussitôt pour remporter son premier titre.  Il gagnera 7 titres de champions de France entre 1899 et 1911.

Le Stade Bordelais vainqueur du championat de France 1899
Le Stade Bordelais vainqueur du championnat de France 1899

Le sud-ouest adopte le rugby

Alfred Armandie (1884-1915) fondateur du Sporting Union Agen
Alfred Armandie (1884-1915) introduit le rugby à Agen

Après Bordeaux, Pau accueille le rugby. Dès 1890, les Coquelicots de Pau disputent des matchs face aux équipes des Montagnards de Bayonne et de la Pyrénéenne de Tarbes. Puis des anciens élèves du lycée Louis-Barthou fondent le Stade palois en 1899.

Vers 1900, un lecteur anglais du lycée d’Agen et le dentiste Alfred Armandie créent le Sporting Union Agen. Puis, en 1904, c’est le tour de l’Aviron Bayonnais rugby.

 

 

Match de rugby sur la Prairie de Filtres à Toulouse en 1906
Match de rugby sur la Prairie de Filtres à Toulouse en 1906

Non seulement, le rugby va se répandre comme une trainée de poudre dans toute la Gascogne mais l’intérêt, la passion et la qualité sont au rendez-vous. Beaucoup ont imaginé des causes à cette implantation plus grande dans le sud-ouest qu’ailleurs.

Le rugby et le sud-ouest, des valeurs similaires ?

La soule en basse Normandie en 1852, un ancêtre du rugby??
La soule en basse Normandie en 1852, un ancêtre du rugby ?

Le rugby se serait implanté parce que les locaux jouaient déjà à un jeu de ballon appelé la soule. La Normandie, haut lieu du jeu de soule, n’a pourtant pas autant mordu au rugby. L’argument parait faible.

Le climat doux du Sud-Ouest permettrait de pratiquer ce sport toute l’année, même l’hiver. Le propos, dans ce cas, vaut pour tout le sud de la France.

La rivalité entre les institutions laïques et les catholiques (qui n’apprécieraient pas le contact physique dans ce jeu) aurait favorisé le rugby. Le rugby ayant débuté plutôt dans les classes aisées, ce n’est pas tout à fait convaincant.

Jean-Pierre Bodis, historien passionné de ce sport, y voit aussi l’attirance naturelle des gens du sud-ouest pour l’opposition, rejoignant l’esprit insoumis du rugby puisque celui-ci provient de son opposition au football.

L’influence anglaise est forte en région bordelaise et en Aquitaine.

Enfin, culturellement, le sud-ouest serait prédisposé par deux aspects. Combattants, hommes d’armes tout au long de l’histoire, la force et la puissance physique sont valorisées, comme, par exemple, dans les démonstrations de force basque. Deuxième élément, souligné par Antoine Blondin, Denis Tillinac, Jean Lacouture et bien d’autres, la tradition festive du sud-ouest est en phase avec celle du rugby.

Rugby - Iturria - La troisième mi-tempsp
Les Rubipèdes Michel Iturria – La troisième mi-temps en gascon

Le parler rugby est un art gascon

Le rugby en gascon
Miquèu Baris et Joan-Jacme Dubreuil – Le rugby en gascon

Le « rubbi » est tellement bien intégré que notre langue va lui fournir toute sa verve imagée. Il faut lire le lexique de Miquèu Baris et Joan-Jacme Dubreuil, Le rugby en gascon.  Grâce à lui, vous saurez commenter savamment un match (en VO gasconne par Miquèu Baris ici). Par exemple :

L‘oliva qu’estó un supositòri e lo tascat un camp de patatas.  Òc los jogaires qu’avèvan lo nhac, mes que jogavan com un tropèth de crabas. E ne parli pas d’aquera bestiassa qu’a las còstas en long… / Traduction littérale : L’olive était un suppositoire et la pelouse un champ de patates. Oui, les joueurs avaient la niaque, mais ils jouaient comme un troupeau de chèvres. Et je ne parle pas de cette bestiasse qui a les côtes en long…

À comparer avec le même commentaire en « bon français » : Le ballon était glissant et le terrain mauvais. Oui, les joueurs avaient de l’énergie mais ils étaient mal organisés. Et je ne parle pas de ce joueur costaud mais fainéant…

Les années glorieuses sont chantées

En 1920, première victoire française au tournoi des cinq nations (en Irlande). Ce sera le début d’une belle série.  Le sport est à la mode et Maurice Chevalier chante dès 1924 Rugby marche dont voici le refrain :

Ah! Prenez pour mari
Un joueur de rugby
Et vous aurez pour charmer vos jours
Un champion du sport et de l’amour
Oui toujours vigoureux
Même quand il s’ra vieux
Vous le verrez se décarcasser
Pour marquer tout au moins un essai

De même, Arthur Honegger compose une symphonie, Rugby, en 1928. Joueur plutôt de foot, il choisit de souligner la beauté de ce sport et de son rythme sauvage, brusque et désordonné et précise :  j’ai voulu opposer la diversité du mouvement humain : ses brusques élans, ses arrêts, ses envolées, ses fléchissements.

Au cours du temps, d’autres chansons viendront en parler. Parmi les plus connus, Pierre Perret (1934- ) chantera Viv’ le quinze (1972), Les frères Jacques C’est ça l’rugby (1970). Et, plus récemment Nadau nous proposera une version humoristique, Lo nhacar (ci-dessous un extrait d’une minute de cette vidéo de Nadau)

Le rugby est un sport violent

Le rugby dans les années 1920-1930, témoigne de la hargne de gagner : jets de pierre entre joueurs, bagarres sanglantes, yeux arrachés et même des morts. En 1927, c’est le talonneur de Quillan qui décède sur le terrain.  Le 4 mai 1930, en demi-finale du championnat de France, le Palois Fernand Taillentou plaque le jeune ailier agenais, Michel Pradié, avec une telle violence que celui-ci en meurt.

Les supporters ne sont pas en reste puisque en 1930, lors du match France-Galles, le public – 45 000 spectateurs – reprochant les décisions de l’arbitre anglais M. Hellewell, se fait si menaçant que la France sera exclue de toute rencontre internationale pendant plusieurs années.

Les stars de Gascogne

Le Languedoc et la Gascogne ont donné de grands joueurs.  Jean Prat, né à Lourdes en 1923, est un sacré buteur. Pierre Albaladejo, le demi d’ouverture est né à Dax en 1933, il deviendra commentateur. André Boniface,  dit Boni, né à Montfort-en-Chalosse en 1934, a été sélectionné 48 fois à l’équipe de France. Jacques Fouroux, dit Le petit caporal, né à Auch en 1947, est un demi de mêlée incroyable. Robert Paparemborde, né à Féas (64) en 1948, est un pilier déroutant, atypique.

Les stars du rugby
Les stars – Jean Prat, Pierre Albaladejo, André Boniface, Jacques Fouroux, Robert Paparemborde

Plus récemment, Raphaël Ibanez, né en 1973 à Dax, est un talonneur très demandé, ou Thomas Castaignède, né en 1975 à Mont-de-Marsan, est appelé le petit Boni puis le petit Prince par l’élégance de son jeu.

Pas chauvins, on citera Serge Blanco, dit Le Pelé du rugby, certes Vénézuélien, mais qui a fait toute sa carrière au Biarritz Olympique.

Le rugby de nos jours

rugby : un grand show de gladiateurs ?
Le rugby, un « grand show de gladiateurs »?

Aujourd’hui, les clubs basques ou gascons n’ont plus la place ni nationale ni internationale d’hier. Les gens du sud-ouest, il est vrai, sont mal armés pour développer la professionnalisation, et les nouvelles organisations qui en découlent. Car cela signifierait de fusionner des clubs, de s’unir pour être plus forts…

De plus, avec la professionnalisation, le rugby a évolué pour être un jeu (un combat ?) violent de joueurs costauds, un grand show de gladiateurs,  comme l’exprime Xavier Lacrace dans son interview à Aqui!. Cette prime au physique choque Serge Blanco qui déclarait le 16 novembre 2019 sur Europe 1: Des fois, je me dis que je n’ai pas pratiqué ce sport. Ce n’est pas en termes de technique, mais en termes de combat.

De nouvelles voies s’ouvrent comme le rugby à sept. À suivre ?

Anne-Pierre Darrées

Références

Histoire mondiale du rugby, Jean-Pierre Bodis, 1987, livre préfacé par Pierre Albaladéjo
Petite histoire du rugby, Xavier Lacarce, 2017
Sociologie du sport, Jacques Defrance,
Football et rugby ces jeux qui viennent du nord, Jean Fabre, 2007
Top 10 des joueurs mythiques




Les provinces entrent dans le giron de la France

Depuis le partage en 843 entre les petits-fils de Charlemagne, l’empire Franc, utilisant héritage et expansion, a grossi jusqu’à devenir la France d’aujourd’hui.  Chaque province est conquise d’une façon différente. Zoom sur le sud et le sud-ouest.

Tout commence en Île de France

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Pierre Derveaux, dans son livre Provinces de France, propose de suivre la construction de cette France depuis Hugues Capet, province par province.

Sans remonter aux Parisiens de l’époque de Julius Caesar, c’est en 987 que le premier Capet devient roi de France. En fait, roi d’un bout d’Île de France ! Pourtant,  le royaume est vaste, au moins en théorie. Car, en réalité, les vassaux considèrent que les terres sont les leurs, et certains sont plus puissants que le roi.

Par exemple, cette même année, Sans Guilhèm (Sanche Guillaume de Gascogne) refuse l’hommage à Hugues Capet et le prête au roi de Navarre, Sancho le Grand, à qui il donne la basse-Navarre !

L’extension sur les provinces centrales

Les Capétiens vont user de tous les ressorts, la guerre bien sûr, et aussi d’une politique matrimoniale astucieuse pour rentrer en possession des terres de leurs vassaux. En particulier ils vont profiter des fiefs tombés en quenouille, c’est-à-dire sans héritier mâle.

Comme on peut l’attendre, l’extension du domaine royal va se faire d’abord sur les provinces qui entourent l’Île de France, vers Blois, la Picardie, la Normandie… Ces évolutions se déroulent dans les XIIe et XIIIe siècles. Fort de ces terres, le roi va grignoter ses voisins.

Languedoc, la première province française du sud

La croisade dite des Albigeois (1209-1229) fera entrer violemment et rapidement le Languedoc dans le domaine royal. En 1224, Amaury de Montfort cède ses terres conquises dans la croisade (Albi, Béziers, Carcassonne) au roi de France, Louis VIII le Lion. Les choses vont encore balancer entre Carcassonne et France. Ainsi Raimond II Trencavel récupèrera ses terres deux fois. Mais, il finira par céder en 1247, sa vicomté de Carcassonne au roi de France contre une rente.

Couronnement de Philippe III le Hardi
Couronnement en 1271 de Philippe III le Hardi, fils de Saint-Louis

En 1229, le frère de Saint-Louis, Alphonse de Poitiers, épouse Jeanne, la fille du comte de Toulouse. L’Église prend tout de suite position en créant l’université de Toulouse. Jeanne meurt sans enfant et le roi de France met en place un gouvernement sur place. Tout est prêt. Philippe le Hardi n’aura plus qu’à tout réunir au domaine royal en 1271.

Plus tard, le Languedoc retrouvera un peu d’autonomie comme « pays d’états » (province dotée d’une assemblée de trois ordres, clergé, noblesse et tiers état, chargée de négocier les impôts) et ce, jusqu’à la Révolution.

La Bigorre, convoitise et bagarre

À l’inverse du Languedoc, la Bigorre sera un enjeu pendant plusieurs siècles, changeant plusieurs fois de main. C’est un imbroglio terrible.

Tombé dans la famille de Montfort à cause du mariage de la comtesse Peiròna (Pétronille) avec Guy de Montfort, fils du chef de la croisade dite des Albigeois, la province vivra des péripéties incroyables.

Pourtant le testament de Peiròna, peu de jours avant sa mort en 1251, est clair: ego domina Petronilla, comitissa Bigorre, constituo heredem in dicto comitatu Bigorre dominum Esquivatum, nepotem meum,  filium filie mee domine Aalis (moi Dame Pétronille, comtesse de Bigorre, établis héritier dudit comté de Bigorre Seigneur Esquivat, mon petit-fils, fils de ma fille, dame Alix).  Mais Simon V de Montfort considère que Peiròna en lui demandant de gouverner à sa place (elle s’était retirée en fin de vie dans l’abbaye de l’Escaladieu) lui a donné le comté. Et Gaston VII de Béarn y prétend au nom de sa femme Mathe de Matha, fille de Peiròna.

Le roi d’Angleterre s’invite au débat

Provinces - Henry III of England et la Bigorre
Couronnement de Henry II d’Angleterre (1207-1272)

Pour compliquer, Henri III, roi d’Angleterre, seigneur d’Irlande et duc d’Aquitaine a une idée. En 1253, il exhibe un document de donation datant de 1062 à l’église du Puy-en-Velay (Auvergne) de Bernat, alors comte de Bigorre, que l’on peut lire comme un hommage. André Delpech, grand connaisseur de l’affaire, juge peu probable la donation de cette province dont personne n’aurait parlé pendant 200 ans et dont l’Eglise n’aurait jamais réclamé un sou ! Ce serait plutôt un faux (l’affaire n’est pas unique). Et, d’ailleurs, Henri III, magnanime, propose à l’évêque de lui racheter les droits !

Mariage de Charles IV le Bel et de Marie de Luxembourg
Mariage de Charles IV le Bel et de Marie de Luxembourg en 1322 (Jean Fouquet)

Cette bagarre redoublera à la mort d’Esquivat, sans héritier direct, en 1283. Laure, sœur d’Esquivat, n’arrivant pas à se faire reconnaitre, demande justice au roi d’Angleterre, sans grand succès, puis au roi de France. Il y aura procès. Le Parlement de Paris s’appuie sur le soi-disant acte de 1062 pour déclarer l’évêque du Velay suzerain. Ça tombe bien, celui-ci a cédé ses prérogatives séculières au roi de France ! Finalement, Charles IV Le Bel rattache la Bigorre au domaine royal en 1322.

Mais ce serait sans compter sur les Anglais ! Le comté passe au roi d’Angleterre par le traité de Brétigny (1360). Le roi de France le reprend en 1370. Puis, Jean Ier, comte de Foix, l’obtient contre son ralliement au dauphin, Charles VII, en 1425. Le comté suivra ensuite les péripéties de sa nouvelle maison.

Gascogne, Béarn et Foix

Une troisième histoire, différente des deux précédentes. Comme partout, il y a dans les sud-ouest des bagarres aux frontières, des changements d’appartenance lors de successions, des histoires finalement habituelles. Et finalement, cette région rejoindra la France par décision de son seigneur…

En 987, Sans Guilhèm s’est clairement exprimé en faveur du roi de Navarre. En 1036, le duché de Gascogne passe, par mariage, aux comtes de Poitou et ducs d’Aquitaine. La Gascogne est secouée par des luttes intestines. En particulier lors des oppositions Plantagenêts-Capétiens, la partie ouest est plutôt pro-anglaise, la partie est, pro-française. Certains, comme le Béarn, arrivent à conserver leur autonomie.

Quelques contrées vont rejoindre la France. Marguerite de Comminges, par exemple, lègue son comté au roi de France en 1454. Louis XI confisque le comté d’Armagnac en 1481, mais il reviendra à Henri d’Albret (Henri II de Navarre) en 1525.

Henri II de Navarre et le Béarn

Provinces - Henri II de Navarre
Henri II de Navarre (1503-1555)

Finalement, les mariages et les héritages vont rassembler les différentes provinces dans la main d’Henri II de Navarre (1503-1555). De sa mère Catherine de Navarre, il a la Navarre, le Béarn, la Bigorre, l’Andorre. De son père Jean d’Albret, le Périgord et Limoges, de son grand-père l’Albret et de son mariage, l’Armagnac et Rodez. Un joli territoire !

Ce sera son petit-fils, Henri III de Navarre (Henri IV de France), qui donnera en 1607 ses possessions à la France. La coutume veut que le nouveau roi intègre ses biens personnels à la couronne de France. Exception faite pour le Béarn, la Navarre et le Donezan (Ariège). Louis XIII, fils d’Henri IV, en finira en 1620 avec cette exception.

Les parlements de Toulouse et de Bordeaux sont complétés d’un parlement à Pau en 1620 pour  le Béarn et la Basse Navarre, et d’un à Foix pour le distinguer de Guyenne et Gascogne.

La région restera globalement hostile aux nouveaux possesseurs. Richelieu, nommé gouverneur de Guyenne et Gascogne, n’y met pas du sien. Il veut abattre toute force en France et, par son intolérance, entretient les rebellions des Gascons.

Le Roussillon et la Catalogne et le Traité des Pyrénées

Les provinces de France - Signature du traité des Pyrénées sur l'Île des Faisans sur la Bidassoa
Signature du traité des Pyrénées sur l’Île des Faisans à l’embouchure de la Bidassoa

La France continuera à s’agrandir. Par exemple, Le Roussillon et la Catalogne rejoindront le royaume en 1659 par le traité des Pyrénées, signé entre Louis XIV et Felipe V d’Espagne, sur l’île des Faisans à l’embouchure de la Bidassoa.

Savoie, la dernière province conquise

Provinces - les Chambériens brandissant des drapeaux français au pied du château des ducs, lors du rattachement de la Savoie à la France en 1860.
Les habitants de Chambéry brandissant des drapeaux français au pied du château des ducs, lors du rattachement de la Savoie à la France en 1860.

La France rattache la dernière province, la Savoie, en mars 1860 par le traité de Turin. Après signature, la question est posée, en avril, à la population : La Savoie veut-elle être réunie à la France ? 130 533 voix sur 130 839 exprimés (135 449 inscrits) ont répondu « oui ». Un engouement ou une consultation prétexte ? Le débat fit rage.

Références

Provinces de France, Pierre Derveaux,  1991
Procès pour la possession du comté de Bigorre (1254-1503), Lucien Merlet, Persee, 1857, pp. 305-324
Traité de Turin le 24 mars 1860 entre la France et la Sardaigne
Pétronille de Bigorre, André Delpech, 1996




L’ours de la discorde dans les Pyrénées

L’ours est présent dans les Pyrénées depuis près de 250 000 ans. Depuis des siècles, les populations locales entretiennent avec lui des rapports complexes qui se partagent entre respect, amour et haine.

L’ours des Pyrénées

L’ours des Pyrénées est un plantigrade qui peut mesurer de 170 cm à 280 cm pour le mâle et peser de 135 à 390 kg. Il possède un odorat et une ouïe très développés, ce qui le rend difficile d‘approche. Il fuit l’homme et les rencontres sont extrêmement rares.

C’est un très bon nageur et un très bon grimpeur. Il peut courir jusqu’à 50 km/h. Dans son milieu naturel, il peut vivre jusqu’à 40 ans.

C’est un solitaire, sauf durant la période de reproduction. La gestation dure de 6 à 8 semaines et la portée peut aller jusqu’à 3 oursons. Leur mère les allaite et ils restent avec elle environ 6 mois.

L’ours est omnivore. Son régime alimentaire comporte près de 80 % de végétaux divers (fruits, herbes, racines) et de 20 % de viande (petits mammifères, amphibiens, insectes). C’est un opportuniste et il ne dédaigne pas les animaux sauvages et parfois domestiques.

Aire de présence de l'ours dans les Pyrénées en 2018 (40 individus d'après https://www.paysdelours.com/fr)
Aire de présence de l’ours dans les Pyrénées en 2018 – 40 individus recensés (d’après https://www.paysdelours.com/fr)

Une présence ancienne de l’ours

Grotte des Trois Frères (Ariège) - ours criblé de flèches et lapidé
Grotte des Trois Frères (Ariège) – Ours criblé de flèches et lapidé (selon l’Abbé Breuil)

Vers moins 250 000, l’ours est présent dans la quasi-totalité des forêts de l’Europe. Au fil des siècles, sous l’effet de la pression humaine, son aire de répartition se réduit aux massifs montagneux. En France, au XVIIIe siècle, on ne le trouve plus que dans les Pyrénées, le sud du Massif Central, les Alpes et la Franche-Comté.

En 1850, l’ours disparaît de la Franche-Comté. Dans les Alpes, on observe le dernier ours en 1937. Dans les Pyrénées, dans les années 1950, on ne le trouve qu’en deux endroits, Comminges et Béarn qui sera le dernier noyau de présence de l’ours. En 1995, on n’en comptera plus que 5 ou 6.

En 1979, on inscrit l’ours sur la liste des animaux protégés, et depuis 1984, on met en place des mesures de sauvegarde. Un premier lâcher de trois ours slovènes a lieu en 1996, sans aucune difficulté. C’est à partir du lâcher de cinq nouveaux ours en 2006 que des tensions apparaissent. Il y en aurait une quarantaine aujourd’hui.

La place particulière de l’ours dans le patrimoine pyrénéen

L’ours dans les Pyrénées possède une place symbolique. On le vénérait comme divinité dans le panthéon pyrénéen (Artahe, le Dieu ours).

Le conte de Jean de l'ours (JC Pertuzé)
Jean de l’Ours (dessin de J-C Pertuzé)

Il est présent dans de nombreuses légendes comme celle de Jean de l’Ours. Elle commence ainsi : « Il était une fois une pauvre femme qui coupait du bois dans la forêt lorsque l’Ours l’enleva et l’emporta au fond de sa grotte. Après quelques mois, la femme mit au monde un garçon qu’elle nomma Jean… ». Dans les légendes, l’ours avait une sexualité débridée.

La toponymie marque la présence de l’ours : Pic de l’Ossetera, Pic de la Coumeille de l’Ours, Pic de la Tute de l’Ours, bois du Fangassis de l’Ours, Artzamendi (montagne de l’ours en basque), etc. Dans le langage populaire, Que put a l’ors signifie Il sent mauvais, et un orsàs est quelqu’un de bougon et rude.

Dans les carnavals pyrénéens, l’ours émaille les festivités de la Catalogne au Pays Basque.

Le respect dû à l’ours

Les populations pyrénéennes ont toujours eu un profond respect pour l’ours. Elles le voyaient comme un parent éloigné, un homme déchu et sauvage en raison de son apparence physique. Il se dresse sur ses pattes comme un homme. Ses empreintes rappellent celles d’un pied. Il a le même régime alimentaire et il allaite ses petits en position assise. On lui donne le prénom de Gaspard, Dominique ou Martin… Un proverbe basque est tout à fait significatif : Ne tue pas l’ours, c’est ton père.

Pour qu’il ne sache pas que l’on parle de lui, on lui donne des sobriquets : Lo Mèste (Le Maître), Lo Mossur (Le Monsieur), Lo Pèdescauç (Le Va nu-pieds), etc.

Jean-Louis Deschamps, de l’Association des amis d’Aulus et de la vallée du Garbet, raconte qu’il y a encore peu, on faisait la leçon aux enfants au cas où ils rencontreraient l’ours. Approchez-vous de l’animal avec respect et courtoisie car l’ours est le vieux roi des montagnes, très sensible au protocole et aux bonnes manières ; adressez-vous à lui avec politesse, sans hurlements ni simagrées et a fortiori, sans lui jeter des pierres ni s’enfuir en courant, ce qui l’offenserait.

Ne retrouve-t-on pas ces sages conseils dans les dépliants remis aux touristes par les offices du tourisme ?

La chasse à l’ours

Gaston Febus - Le Livre de la Chasse (XIVème s.) et l'ours
Gaston Febus – Le Livre de la Chasse (14è)

Gaston Febus chassait l’ours comme on peut le voir dans Le livre de la chasse. Ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle qu’on introduisit une prime pour la mort d’un prédateur. Commença alors la « guerre aux ours » jusqu’à l’interdiction de la chasse à l’ours en 1962.

Les rencontres avec les bergers étaient peu nombreuses. Un manuscrit de 1713 relate comment les bergers se préservaient de l’ours « en montant sur le premier arbre qu’ils trouvent, armés d’une dague et d’une petite cognée qu’ils portent toujours pour couper du bois dans la montagne. L’ours, quoique lourd et pesant, grimpe sur l’arbre avec assez de facilité. Mais dès qu’il avance les pattes pour saisir avec les griffes le pâtre, celui-ci les lui coupe à coups de cognée ». Une fois à terre, et sans ses griffes, c’est plus facile pour le tuer.

Mais si le berger n’avait pas le temps de monter dans un arbre, il devait affronter l’ours. L’ours se lève tout droit sur ses pieds de derrière pour prendre au corps le pâtre qui se présente à lui. Ils s’embrassent tous deux, et le pâtre, qui est armé d’une dague, a l’adresse de faire passer le museau de l’ours par-dessus son épaule, sur laquelle il le tient étroitement serré. L’ours, qui est plus fort. le renverse à terre, et s’ils se trouvent sur un penchant, ils roulent ainsi embrassés jusqu’à ce que le pâtre a tué l’ours à coups de dague qu’il lui plonge dans les reins.

Chaque vallée avait ses « chasseurs »

L'intrépide Bergé, tueur d'ours
L’intrépide Bergé, tueur d’ours

Le plus célèbre était Pierre Bergé de Laruns qui tua, dit-on 40 ours, et dont la renommée monta jusqu’à Paris. Ses exploits sont racontés dans le journal L’indépendant du 2 septembre 1858, dans Le Petit Journal de 1863 et fit même l’objet d’une édition Le Tueur d’ours, histoire de Bergé l’intrépide, par Ed. Sicabaig.

Les orsalhèrs ou montreurs d’ours

Montreur d'ours à Luchon en sept. 1900 (E. Trutat)
Montreur d’ours à Luchon en sept. 1900 (Photo E. Trutat)

Le métier de montreurs d’ours était pratiqué depuis le Moyen-âge. A partir de la fin du XVIIIe siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, on vit des centaines d’orsalhèrs d’Ercé, Oust et Ustou en Ariège parcourir le monde pour montrer des ours.

Les orsalhèrs récupéraient les jeunes ours et n’hésitaient pas à tuer la mère pour s’en emparer. Ils les élevaient au biberon et leur apprenaient quelques tours pour divertir le public. L’ourson perdait son caractère sauvage, était ferré et on lui mettait un anneau autour du museau pour le tenir avec une chaîne.

Des familles d’orsalhèrs jusqu’aux Etats-Unis

Montreur d'ours pyrénéen en Angleterre
Montreur d’ours pyrénéen en Angleterre

Les habitants d’Ercé sont surnommés les Américains car ils furent nombreux à s’établir aux États-Unis. Après la première guerre mondiale, de nombreuses femmes émigrèrent dans la région de New-York Elles allèrent rejoindre les orsalhèrs et occupèrent de emplois dans l’hôtellerie et la restauration. Une nouvelle vague d’émigration se produisit après la seconde guerre mondiale pour rejoindre des parents déjà installés. Aujourd’hui encore, cinq restaurants new-yorkais sont tenus par des descendants des montreurs d’ours d’Ercé. Dans Central Park, il y a un rocher baptisé « Le Roc d’Ercé ».

En 1906, une foule de 300 personnes, le curé et trois ours empêchèrent l’inventaire des biens de l’église de Cominac, hameau d’Ercé ! Le percepteur d’Oust venu faire l’inventaire n’insista pas ….

Deux films racontent la vie des orsalhèrs ou montreurs d’ours: La vallée des montreurs d’ours de Francis Fourcou et L’orsalhèr, film en gascon de Jean Fléchet.

Le programme de restauration dans les Pyrénées

L’ours est protégé depuis 1982. En 1990, l’Etat prend des mesures strictes qui occasionnent, notamment en Béarn, de fortes protestations. Certains disent que des fonctionnaires du Ministère de l’Agriculture agissent en sous-main pour combattre l’influence grandissante du Ministère de l’Ecologie et lancer de grands projets d’aménagement …

Le camembert de l'Oust : ours et la publicité
L’ours et la publicité

En 1996, un premier lâcher de 3 ours à Melles en Haute-Garonne n’a pas suscité de protestations. Ce n’est qu’en 2006 avec le lâcher très médiatisé de 5 nouveaux ours que des tensions sont apparues. Les lâchers suivants ont été plus discrets.

Les uns considèrent que la réintroduction de l’ours est inutile, coûteux et dangereux pour l’avenir de l’activité agricole en montagne. Les autres estiment que c’est une chance pour l’activité économique montagnarde.

L’État consacre chaque année près de 2 Milliards d’euros au programme ours. 60 % concernent le pastoralisme. L’Etat finance une centaine d’emplois de bergers. Le Patou des Pyrénées fait son retour comme élément du patrimoine. Des groupements d’éleveurs créent des labels autour du retour de l’ours. Par exemple, le fromage Pé descaus en Béarn ou la « Viande du Pays de l’Ours » en Haute-Garonne. Ils contribuent à améliorer les revenus des agriculteurs.

L’ours cristallise les difficultés de l’agropastoralisme

Les bergers se mobilisent contre la réintroduction de l'ours
Les bergers se mobilisent contre la réintroduction de l’ours

L’agriculture montagnarde est dans une situation difficile. Les prix de vente n’ont pas évolué depuis 1980. le nombre d’actifs diminue dans les exploitations. Et la moyenne d’âge des actifs agricoles augmente.

Dans les Pyrénées-Atlantiques, la production ovine se tourne davantage vers le lait pour la fabrication de fromages. La présence des bergers est encore forte. Dans d’autres secteurs, la production est devenue extensive et consacrée à la production d’agneaux pour la viande. On y a abandonné progressivement le gardiennage. À cela s’ajoutent les mesures de la nouvelle PAC (Politique Agricole Commune) qui paraissent peu cohérentes.

C’est dans ce contexte que le programme de réintroduction de l’ours cristallise les mécontentements. L’ours est le révélateur d’une crise profonde de l’agropastoralisme.

Le compagnon de toujours

Teddy Bear, l'ours en PelucheC’est toujours à l’ours que l’on confie ses secrets. Le Nounours est né en 1903 près de Stuttgart en Allemagne.

Les américains l’appellent Teddy Bear en souvenir d’une partie de chasse de Théodore Roosevelt, alors président des Etats-Unis. Il refusa de tirer sur un ours attaché par les organisateurs de la chasse. Rose et Morris Mictchom immortalisèrent cet épisode en créant un ours en peluche baptisé Teddy.

Serge Clos-Versaille

Références

L’ours et les brebis, Lamazou (E.), 1988, Paris, Payot, 203 p.
Histoire de l’ours dans les Pyrénées, de la préhistoire à la réintroduction, Marliave de (O.), 2000, Bordeaux, Sud-Ouest, 254 p.
Le tueur d’ours, histoire de l’intrépide chasseur (Gallica-BNF)
Réseau suivi de l’ours de l’ONCFS




Jean Bourdette, per amou det Labéda

Certains Gascons comme Jean Bourdette méritent d’être connus même s’ils ont été discrets dans leur vie. Cet historien publia une bonne quarantaine d’ouvrages sur le Lavedan et quelques lieux à l’entour. Il publia aussi un épais lexique de gascon lavedanais. Ainsi, il nous fournit une vraie mine de connaissance. Encore un Gascon de renom.

Série Gascons de renom : Jean-Baptiste Sénac, Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Jean Bourdette

Jean Bourdette (1818-1911)
Jean Bourdette (1818-1911)

Jean Bourdette (1818-1911) est né à Argelès-Gazost. Il y passe son enfance.  Il suit des études d’ingénieur agronome à la prestigieuse Institution royale agronomique de Grignon, en Île de France, un ancêtre de l’actuelle AgroParisTech. Ensuite, il enseigne les sciences naturelles à Paris, fait des recherches à l’Observatoire avec Urbain Le Verrier, le papa de la météo,  dirige la Mission Égyptienne de Paris.

À 60 ans (1878), il décide de quitter ses fonctions et s’installe à Toulouse. Là, il travaille avec le botaniste Gaston Bonnier et parcourt les piémonts pyrénéens, Couserans, Comminges, Vallée d’Aure, Lavedan.

Pourtant, Jean Bourdette est avant tout un chercheur et un fouilleur de livres. Il délaissera rapidement la botanique. Muni d’une loupe, il se consacrera à l’étude de documents, d’archives sur son Lavedan natal. Il publiera pendant 21 ans un très grand nombre d’ouvrages sur cette région.

Jean Bourdette écrit per amor deth Lavedan

Per amou det Labéda / Per amor deth Lavedan (Par amour du Lavedan) est la devise de l’historien qu’il inscrit sur tous ses ouvrages. En 1903, l’Escole Gastou Fébus lui remet le prix d’honneur pour son travail. Pourtant, la plus grosse partie reste à venir.

Jusqu’à son dernier souffle, Bourdette écrit des notices très ciblées sur un thème. Elles peuvent être courtes, d’une bonne soixantaine de pages comme les Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, où il énumère les familles ayant possédé la seigneurie de Monblanc jusqu’à ce qu’elle soit donnée au Prieuré de Héas. Plus souvent, il développe les informations collectées avec précision et netteté, jusqu’à plus de 700 pages comme la Notice des abbés Lays du Labéda.

Ses ouvrages sont indispensables à toute étude sur cette région, en particulier parce qu’il y conserve la mémoire collective, celle des familles et les coutumes. Dix-sept de ses publications sont à disposition à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.

Jean Bourdette publie Froidour

"Mémoire

Non content de ce travail de fourmi, notre historien veut aussi faire connaître un ouvrage majeur sur la Bigorre. Il ne s’agit pas du manuscrit de Guillaume Mauran, Sommaire description du Pays et Comté de Bigorre, datant de 1614 ou peu après, qui fut édité, avec des notes complémentaires, par Gaston Balencie en 1887. Jean Bourdette, lui, voulut faire connaître le travail remarquable du Picard Louis de Froidour (1625?-1685), Grand-Maître des Eaux et Forêts au département de Languedoc, Guienne, Béarn, Basse-Navarre, Soule et Labourd.

Froidour avait écrit le Mémoire du pays et comté de Bigorre, probablement entre 1675 et 1685. Il s’agit d’une description du pays tels que l’a vu le Picard, d’abord une description géographique puis de son administration (justice, administration des eaux et forêts, feux de taille…).

Ce livre regorge d’informations sur la vie des Pyrénéens. Jean Bourdette explique par exemple qu’ayant besoin de sel pour réchauffer et purger les bestiaux pendant les périodes de neige, c’est la raison sans doute pour laquelle ils ont joui, jusques à présent, de la franchise et de la liberté de prendre du sel en Espagne, en Béarn ou ailleurs, ainsi que bon leur semble. Bien sûr, le peuple, gros consommateur de sel, est très opposé à l’impôt sur cette denrée, la gabelle. En Comminges, Froidour rapporte : Ils me dirent naïvement, en peu de paroles, qu’ils ne subsistaient que par le bétail, que leur bétail ne subsistait que par le sel, et que leur ôter le sel c’était leur ôter la vie, et qu’ils aimeraient beaucoup mieux mourir les armes à la main, que de mourir de faim et de misère.

Qu’ei monstruós de mespresar la lenga

Bourdette ne peut s’intéresser à l’histoire de son pays sans s’intéresser au gascon écrit et parlé dans cette région. D’ailleurs, il précise Tout Labedanés qe déou sabey era suo lenca de may, q’ey hountous d’ignourà-la, q’ey moustrous de mespresà-la. / Tot Lavedanés que dèu saber era lenca de mair, qu’ei hontós d’ignorar-la, qu’ei monstruós de mespresar-la. / Tout Lavedanais doit savoir la langue maternelle. Il est honteux de l’ignorer, il est monstrueux de la mépriser.

La route de Gavarnie au Pas de l'Echelle
La route de Gavarnie au Passage de l’Échelle

Ses notices sont d’ailleurs emplies de noms locaux et l’on peut ainsi apprendre ou se remémorer que la cascade de Gavarnie est appelée par les gens du pays et pich dèt Marbourè / eth pish deth Marborè / La pisse du Marboré ou que l’actuel pic de Montaigu est appelé à Bagnères le pic de Deux Heures. Ou encore que la petite vallée ou vallée de Barège communique avec le Lavedan propre ou grande vallée par le difficile pas de la scala (passage de l’échelle).

Jean Bourdette, consulté en 1889 par Miquèu de Camelat, conseillera au jeune auteur d’écrire en lavedanais (Camelat est né à Arrens, Lavedan). Ce que celui-ci fera pendant quatre ans, avant de choisir le béarnais de la plaine qu’il juge plus classique (ou plus connu ?).

Jean Bourdette conserve la langue

En érudit et conservateur de patrimoine culturel, Jean Bourdette se lance dans la réalisation d’un lexique et d’une grammaire. Seul le premier, Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, sera achevé en manuscrit (il ne sera pas publié). Il est conservé au Musée pyrénéen de Lourdes (4 volumes, 1404 pages).

Jean Bourdette - essai de vocabulaire lavedanais, p. 1391
Jean Bourdette – Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, p. 1391

Grâce à ce vocabulaire, vous pourrez parler montagnard en utilisant les arrealhs (éboulis), la coma (combe), le coret (petit col), le lità (couloir d’avalanche), la massavielha (roche usée par un glacier), l’ola (le cirque) ou la gauba (lac de montagne) tout en visant le som (sommet). Et, plus curieusement, vous pourrez aussi trouver un davantaiga (chemin qui mène à l’est de l’eau).

Enfin vous saurez différencier un bualar (pacage réservé aux bovins) d’un vedath (lieu interdit au bétail), écouter la balaguèra (vent du sud) et comprendre l’histoire de l’artiga que vous traversez (pâturage défriché).

Reprouès det Labedâ aplegats per Jean Bourdette

Jean Bourdette a édité en 1889 un recueil de 420 proverbes, locutions, comparaisons et sobriquets de son pays. Dans l’avertissement, le scientifique précise la prononciation et ses choix de graphie. Il n’y a pas de norme en cette époque.

Certaines expressions sont des expressions amusantes comme Doumâ q’ey u feniàn / Doman qu’ei un feniant / Demain est un fainéant, que l’on peut répondre à quelqu’un qui dit Q’at harèy doumà / Qu’ac harèi doman / Je le ferai demain.

Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos
Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos

Certains sont des constatations du peuple comme celui qui note les ravages des crues du Gave détruisant régulièrement berges et prairies ou changeant son cours :
Et mes gran proupiétàri det Labedà qu’ey et Gàbet.
Eth mes gran propietari deth Lavedan qu’ei eth Gavet. 
Le plus grand propriétaire du Labédà, c’est le Gave.

Bourdette ne peut d’ailleurs s’empêcher de reprocher aux Lavedanais leur fatalisme au lieu d’engager les travaux ad hoc.

Les parentés avec les peuples voisins

Ce recueil de proverbes présente une particularité intéressante. Jean Bourdette note les parentés ou emprunts à d’autres langues, comme les emprunts du lavedanais à l’espagnol. Il note aussi des proverbes similaires en français, ou en espagnol ou même, pour l’un en anglais !

Par exemple Deras olhas coundadas et loup qe s’en minjè / Deras òlhas condadas eth lop que se’n mingè / Des brebis comptées le loup en mangea. Effectivement, on retrouve le proverbe espagnol De lo contado come el lobo. La signification et l’image sont les mêmes. Il s’agit d’une critique de l’excès de contrôle qui n’empêche pas la perte de ce que l’on cherche à maitriser.

Ou encore Jean Bourdette rapproche :
En caza de hàoure, cabliha de husta / En casa de haure, cavilha de husta / En maison de forgeron, cheville de bois.
En espagnol, En casa del herrero, cuchillo de palo /  En maison de forgeron, couteau en bois.
Et en français : Les cordonniers sont les plus mal chaussés.
La même idée est exprimée mais d’une façon différente en français.  Encore une occasion de voir la proximité des deux côtés des Pyrénées.

Le souvenir

Lourdes et Argelès-Gazost ont gardé trace du chercheur infatigable. Elles lui ont offert le nom d’une rue, et même d’une école primaire pour Argelès.

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Références

Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, Jean Bourdette, 1898
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre, Louis de Froidour, 1892
M. Bourdette, Adrien Planté, Reclams de Biarn e Gascounhe, Deceme 1911, p.324




Les salaires en 1890 dans la vallée d’Ossau

En 1891, François Capdevielle (1843-1936), prêtre de la paroisse d’Aàs et amoureux des montagnes, réalise un état social détaillé de la Vallée d’Ossau. Il recense, entre autres, les salaires pratiqués. L’occasion de comprendre la situation financière des familles.

Les salaires en vallée d’Ossau en 1890

S’il y a quelques scieries et quelques carrières, l’essentiel de l’activité de la vallée d’Ossau reste l’agriculture. L’abbé relève les salaires qui y sont liés, c’est-à-dire ceux du bracèr (brassier, journalier), et des personnes employées à l’année.

  • Le braçèr ou la personne travaillant à la tache perçoit :
  • Le  faucheur, le laboureur, le bûcheron, non nourri : 2,50 à 3,50 francs/j
  • Le  faucheur, le laboureur, le bûcheron, nourri : 1,50 à 2 f/j
  • La femme, non nourrie : 1,50 f/j
  • La femme, nourrie : 0,60 à 0,75 f/j
  • Les enfants de 12 ans : 0,50 f/j

Les artisans sont mieux payés, comme le charpentier, le menuisier ou le maçon qui touchent 3 à 4 f/j. D’autres professions sont des employés ou ouvriers et travaillent à l’année comme les domestiques agricoles ou les pasteurs de 17 à 50 ans qui ont un salaire annuel de 150 à 300 francs. De 13 à 17 ans ou de 50 à 70 ans, ce salaire tombe de 40 à 150 francs. Enfin, les domestiques, femmes ou filles reçoivent de 17 à 50 ans, 120 à 150 francs, de 13 à 17 ans, 30 à 80 francs.

Pour un ordre de grandeur, 300 francs/an à l’époque serait environ 1 100 €/an aujourd’hui.

Les plus en nature

L’abbé relève que la très grosse majorité des paiements sont en salaire, peu en nature. Pourtant, pour le fauchage ou le battage du blé par exemple, au lieu de percevoir un salaire, l’ouvrière peut être nourrie et recevoir 2 décalitres de grains, soit l’équivalent de 1 franc. La cardeuse de laine préfère souvent recevoir un poids de laine pour habiller sa famille.

Les domestiques ont parfois des arrangements qui leur permettent de recevoir, en sus de leurs gages, une ou deux paires de sabots, une paire de souliers, un pantalon ou un cotillon de laine, et une ou deux chemises filées.

Le temps de travail du salaire

La loi du 2 novembre 1892 réglemente la durée du travail et les salaires
La loi sur la durée de travail du 2/11/1892

Au moment de l’étude de l’abbé, le temps de travail était de 15 h/j pour les adultes et 12 heures pour les enfants. La Troisième République va diminuer, le 2 Novembre 1892, la durée journalière légale du travail. Elle passera à  10 heures pour les 13-16 ans,  11 heures pour les 16 à 18 ans et les femmes, et 12 heures pour les hommes.

D’autres avancées auront lieu avant la fin du siècle, comme la première loi sur les accidents du travail — ceux-ci étaient extrêmement nombreux. Puis le 30 Mars 1900, le temps de travail revient devant l’Assemblée qui votera la réduction progressive du temps de travail, tous les 2 ans jusqu’à attendre la durée journalière de 10 heures.

Des salaires différents selon les régions de France

Des salaires plus élevés à Paris qu'en province
La construction du métro à Paris

Les salaires sont plus élevés à Paris , en gros le double, puisque on note à la même époque qu’un journalier, ou un ouvrier de petites industries gagne 4 à 5 francs par jour,  une ouvrière 2,50 f/j, un artisan comme un charpentier 8 francs par jour. Mais attention, le coût de la vie y est en proportion.

Au niveau des provinces, les hauts salaires sont plutôt en Île-de-France, en Haute-Normandie, en Champagne, en Franche-Comté et en Provence. Les plus bas salaires sont en Bretagne, sur les marges armoricaines, en Midi-Pyrénées et dans le sud de la Gascogne.

Toutefois, dans une même région, la disparité des salaires reste assez importante. Par exemple, le garçon de café, en 1890, travaille de 8 h du matin jusqu’à minuit (16 h/j ) et ne vit que des pourboires. Le facteur fait ses tournées à pied — 28 kilomètres en moyenne, pouvant aller jusqu’à 40 km — et touche 600 francs par an. Les aiguilleurs des chemins de fer, quant à eux, touchent 900 à 1000 francs par an pour 15 à 16 heures de travail par jour.

Quelques prix pour se repérer 

Des salaires qui permettent à permettent à peine de survivreAfin d’approcher ce que pouvait être leur pouvoir d’achat, notons en 1890, dans le département de la Seine :

  • 90 centimes pour 1 livre de pain
  • 10 centimes pour 1 litre de lait
  • 25 centimes pour 1 côtelette de porc
  • 10 centimes pour 1 litre de vin
  • 5 centimes pour 1 kg de charbon
  • 10 centimes pour 1 cornet de frites

Mais dans nos régions aux salaires moins élevés, le kg de pain ne dépasse pas les 40 centimes, soit 9 heures de travail pour un enfant ou 2 heures pour un homme. À titre de comparaison, en 2020, une personne touchant le SMIC doit travailler 20 minutes pour se payer 1 kg de pain.

Ainsi, on comprend bien que les familles sont pauvres.  Tout le monde travaille, même les enfants, dès la fin de la scolarité, vers 12-13 ans.

L’emprunt des familles ossaloises

Arudy – La Caisse d’épargne

L’abbé Capdevielle a un constat assez sévère sur le rapport à l’argent des propriétaires de la vallée d’Ossau.  Ceux-ci, à l’opposé de leurs ainés, empruntent assez facilement et rendent peu. Biengo doun biengo / Vienga d’on vienga / vienne d’où vienne est devenu la formule à la boucheVastin Lespy et Paul Raymond dans leur Dictionnaire béarnais ancien et moderne, précise pour cette expression : Se dit proverbialement des choses que l’on prend de toute main, de toute provenance, sans y regarder de près, à tout hasard.

Du coup, les choses se dégradent. Il y a des expropriations, le Crédit Foncier de France a dû se rendre acquéreur pour couvrir des créances. Les prêts deviennent plus difficiles à obtenir. Des entremetteurs proposent des prêts à des prix de plus en plus élevés.

L’épargne des familles ossaloises

Des travaux qui déséquilibrent l'économie (salaires, coûts de terrains)
La gare de Laruns vers 1900

Dix ans auparavant, alors que débute la crise agricole (1880-1900), les chemins de fer ont acheté des terrains, apportant de l’oxygène et du plein emploi. Cet argent a été dépensé soit pour restaurer les maisons, soit pour étendre les propriétés. Mais les prix ont augmenté comme le montre cet achat d’un demi-hectare de prairie par un paysan de Laruns à 13 000 francs ! Pratiquement le double de sa valeur à l’époque. Notons que cela correspondrait à environ 50 000 € aujourd’hui, soit 20 fois le prix actuel de la terre agricole.

Il y a eu peu d’épargne. D’ailleurs, la Caisse d’Épargne de Laruns a fermé ses portes. L’abbé encourage les habitants à économiser et à travailler, citant la réussite de Billères. Et de rappeler l’adage ancestral : aide-t-i mon homi, et Diou qu’et aïdéra / aida t’i mon òmi, e Diu que t’aiderà / Aide-toi mon homme et Dieu t’aidera (aide-toi et le Ciel t’aidera, dit-on en bon français)

Références

La vallée d’Ossau, L’état social, F. Capdevielle, 1891
Relevé des prix et salaires 19e et 20e siècles,
Les disparités des salaires en France qu XIXe siècle,  Jean-Marie Chanut, Jean Heffer,  Jacques Mairesse, Gilles Postel-Vinay, 1995, Persee, volume 10 – n°3-4, pp. 381-409
Essai d’explication de la baisse du prix des terres,  Jean-Pierre Boinon et Jean Cavailhès, 1988
La crise agricole à la fin du XIXe siècle en France, Jean Lhomme, 1970




Collecte de souvenirs de guerre dans le Couserans

Deux historiens, Denis Cucuron et Jean-Paul Ferré, se penchent sur la petite histoire, celle que chacun a vécu. Dans des endroits reculés, comme dans nos Pyrénées, on pourrait croire que les gens étaient en marge des guerres. Or, il n’en était rien. Et les témoignages, parfois émouvants, recueillis dans deux livres, Ceux de Betchat dans la grande guerre et Les Couseranais racontent 39-45, montrent que les habitants n’ont pas oublié.

Des regards d’historiens et de collecteurs de témoignages

Denis Cucuron, ancien professeur d’histoire, est originaire de Montastruc-de-Salies (Haute-Garonne). Il écrit dans La mémoire de l’Arbas et fait des recherches approfondies sur la grande guerre.

Jean-Paul Ferré, professeur d’histoire et d’occitan, président d’Eth Ostau Comengés, habite Betchat (Ariège). Il a écrit plusieurs ouvrages, romans et contes en gascon, livres sur le patrimoine culturel immatériel du Comminges et du Couserans, documentaires ethnographiques.

Ces deux historiens vont collecter, avec l’aide d’Eth Ostau Comengés, des témoignages.

Guerre en Couserans - les auteurs Didier Cucuron et Jean-Paul Ferré
Didier Cucuron et Jean-Paul Ferré

Betchat plonge dans la guerre de 14

Guerre 1914-1918 – l’approvisionnement

En 1910, Betchat compte 1120 habitants, environ trois plus qu’aujourd’hui. Le choc, c’est surtout le début de la guerre de 14, la violence, les pertes humaines. Le souvenir a conservé la tragique bataille de Bertrix, dans les Ardennes belges, le 22 août 1914 et les effroyables pertes du 17e Corps d’Armée du général Arthur Joseph Poline (1852-1934) auquel on avait affecté les Betchatois.

Ils se souviennent de « Vous avez donc peur ! »  ou des « Je vous emmène à la boucherie ! » À la fin de la bataille, le régiment compte 524 hommes, sur les 3 348 qui ont quitté Montauban le 4 août.

Le monument aux morts de Betchat mentionne 36 soldats. Heureusement, d’autres sont revenus. Qui sont ces hommes dont on honore la mémoire chaque année ? Que faisaient-ils avant la guerre de 1914 ? Comment certains sont morts et sait-on où se trouve leur corps ? Ont-ils encore des descendants ? Jean-Paul Ferrré a recueilli les histoires personnelles de ces hommes, comme celle de Guillaume Fournié, parti s’installer non loin, à Saleich, et les raconte dans son livre ou lors de ses conférences.

La brutalité de la guerre de 40 à Betchat comme ailleurs

Guerre 1939-1945 - Maquisards dans les Pyrénées
Guerre 1939-1945 – Maquisards dans les Pyrénées

Le Rapport de la Commission de recherches des crimes de guerre rapporte des événements :

« Le 10 juin 1944, les Allemands ont attaqué le maquis de Betchat à la pointe du jour. Ils étaient commandés par un officier grand, blond, âgé de 45 ans. Ces Allemands étaient des SS cantonnés à Pinsaguel, ayant leurs blindés à Muret et venaient de la direction de Boussens. Ils étaient renforcés par des Allemands de St Girons et la Milice.

Marsoulas d’abord

Le maquis de Betchat qui était prévenu de l’attaque s’était porté à Marsoulas (Hte Garonne) et lorsque les Allemands sont montés à l’attaque du village, ils ont été attaqués à coups de fusils et de grenades.

Guerre 1939-45 - la Division Das Reich
La Division Das Reich dans sa remontée vers le Nord

Surpris, les Allemands se sont repliés à une maison à mi-côte, utilisant ensuite leurs mortiers et leurs armes automatiques, ils sont repartis à l’attaque du village où ils ont massacré 25 personnes dont 4 enfants et pillé tout le village. Les maquisards purent s’enfuir dans les bois, à l’exception de 2 qui étaient montés sur le toit d’une église et qui furent tués au cours de l’attaque.

Puis Betchat

Les Allemands sont ensuite venus à Betchat, où ils aperçurent à la lisière le nommé Joube Jean-Marie qui essayait d’éteindre l’incendie allumé dans sa grange par une bombe incendiaire. Ils l’abattirent à coups de mitraillette sans aucune explication.

Un peu plus loin, apercevant Mr Rives Jean-Marie rentrant chez lui, ils l’abattirent également à coups de mitrailleuses.

Mr Sajoux Philippe qui se trouvait devant sa porte, fut également blessé par le même tir. Les Allemands cernèrent, puis occupèrent le village.

Dans le village, se trouvaient 5 prisonniers allemands et 3 femmes capturées quelques jours avant par le maquis de Betchat. Ces prisonniers étaient gardés par le nommé Sirgant Pierre, maquisard qui avait mission de les abattre en cas de fuite; mais l’attaque du village fut si brusque que Sirgant ne put s’échapper ni remplir sa mission. Il fut pris par les Allemands, brutalisé, martyrisé, puis fusillé.

Les Allemands ont ensuite pillé toutes les maisons  incendiées : la grange de Mr Rivals, la maison de Mr Ducos Augustin et la grange de Mr Soula Bernard. Ils sont repartis le soir.

Le 12 juin, ils étaient de retour pour incendier la maison de Mr Ceres, prétextant qu’il y avait un dépôt de munitions.

Ils revinrent quelques jours plus tard pour incendier la maison de Mr Galin, prétextant que c’était un refuge de maquisards, puis piller les maisons »

Guerre 1939 - 1945 - Mémorial de Marsoulas
Le Mémorial de Marsoulas, village martyr

 La guerre de 14-18 et la mémoire de Betchat

Le monument aux morts de la gerre de 14-18 de Betchat
Le monument aux morts de la guerre de 14-18 de Betchat (Ariège)

Jean-Paul Ferré revient sur le monument aux morts de Betchat, son histoire, les polémiques. Le conseil municipal de Betchat et son maire Lucien Martres décident, dès la fin de la Grande Guerre, de construire un monument aux morts. Régis Broué, l’architecte de Saint-Girons, membre de la commission d’esthétique, le conçoit. Le décret présidentiel donne le feu vert le 5 septembre 1920.

On le dressera près de l’église, sur le plateau qui domine la commune, et il regardera vers le village. Certains habitants contesteront cet emplacement. Toutefois, Paul Laffont (1885-1044), Ariégeois, né au Mas-d’Azil et secrétaire d’Etat aux PTT, présidera son inauguration le 27 août 1922. Tous admirent la statue de la « France victorieuse », du sculpteur lillois réputé Jules Déchin (1869-1947) et du tailleur de pierre Pierre Armengaud.  Après la guerre de 1939-1945, on ajoutera la plaque dédiée aux morts de ce dernier conflit sur sa face sud.

Les Couseranais racontent 39-45

Ce livre passionnant est un recueil de témoignages de personnes nées entre 1920 et 1945 dans plusieurs endroits du Couserans. Chacun se souvient et raconte une anecdote parfois légère comme Jules, parti avec ses amis pêcher à la main qui eurent une grande peur à l’arrivée des Allemands ! Ou raconte une histoire plus douloureuse, plus difficile.

Les récits permettent de suivre les différentes situations de la guerre, le départ des soldats, la vie en prison, le Service de Travail Obligatoire (STO), la vie sous l’occupation, la résistance, la répression, puis la fin de la guerre. Ils sont en gascon, traduits en français et expliqués pour en comprendre le contexte.

La particularité de ce livre, c’est qu’un CD l’accompagne, un CD qui permet d’écouter les personnes interviewées. Ces enregistrements audio donnent vie aux histoires racontées, transmettant les émotions de ceux qui se souviennent. Et l’auditeur se surprend à écouter comme il écouterait un membre de sa famille, un intime.

Vous pouvez écouter un extrait du CD : « Jules raconte une partie de pêche dans le Salat, lors de laquelle ses jeunes amis et lui ont eu une peur bleue… »

http://www.oralitatdegasconha.net/wp-content/uploads/2019/12/Jules_Duran_Lacourt_1.mp3

et  vous trouverez ici le bon de commande du livre et du CD

Deux livres à part sur la guerre

Les deux auteurs, par la proximité et le côté si personnel des témoignages, par la présentation de l’état d’esprit, du sens partagé des acteurs de l’époque, nous donnent un regard humain, social de l’époque. Cette histoire, c’est le vécu d’habitants jusque là bien loin de la France.

Les livres peuvent être achetés dans la plupart des librairies du Comminges et du Couserans, et également à Foix (chez Majuscule) ou commandés à cette adresse :
Eth Ostau Comengés – Antenne du Couserans – Eth Bosquet – 09160 Betchat.
Ceux de Betchat dans la Grande Guerre (20 € + 7 € de port)
Les Couserannais racontent 39-45 (15 € + 5 € de port).
NB : si vous commandez les deux livres, le port sera de 7 €.
Chèque à l’ordre de : Eth Ostau Comengés

Et comme écrivit le merveilleux poète de Luchon, Bernard Sarrieu (1875-1935) Es cansous es mès bères, des têts umas qu’es triguen as haudères / Eras cançons mes bèras, deths tets umans que’s trigan aras haudèras / Les chansons les plus belles s’arrêtent aux rebords des toits humains.

Références

Ceux de Betchat dans la grande guerre, Denis Cucuron et Jean-Paul Ferré
Les Couserannais racontent 39-45, Denis Cucuron et Jean-Paul Ferré, 2019
Hommage à Paul Lagarde et à tous nos « metayers » ariégeois morts pour la France, Denis Cucuron, 2016
Monument aux morts, Betchat
La bataille de Bertrix,  Michel Florens