Les Gascons insoumis se battent pour leurs libertés

Dans son ouvrage Les français peints par eux-mêmes, publié en 1841, Edouard Ourliac disait du Gascon : Il a le sang chaud, l’imagination prompte, les passions fortes, les organes souples. Et c’est vrai qu’il est réputé pour ses qualités guerrières et sa passion pour la liberté. Ainsi, les Gascons insoumis sont réfractaires aux impôts, à la conscription et à tout ce qui menace leurs privilèges.

Le 19e siècle, le temps des Gascons insoumis

Dans l’histoire, les révoltes des Gascons Insoumis sont nombreuses. Le 19e siècle est à cet égard une période importante en raison des difficultés économiques entrainées par les guerres, les mauvaises récoltes et la cherté des prix.

Les guerres de l’Empire, les réquisitions supérieures aux disponibilités et les intempéries provoquent des disettes et la hausse des prix. Des émeutes éclatent à Toulouse en 1816. De 1817 à 1839, une série de mauvaises récoltes entraine la rareté des grains et des pommes de terre. Des révoltes contre la cherté des prix éclatent sur les marchés. Des maisons sont pillées. La baisse consécutive des revenus entraine la chute de la production artisanale et industrielle locale qui profite aux ateliers du nord de la France.

Travaux ferroviaires
Travaux ferroviaires

De 1845 à 1847, les trois quarts de la récolte de pommes de terre sont perdus. La famine et la maladie font de nombreuses victimes dans les campagnes et sont à l’origine d’une importante vague d’émigration. Les années qui suivent voient une grande dépression économique due au manque de numéraire. De 1856 à 1857, les mauvaises récoltes entrainent une intensification des travaux ferroviaires pour procurer des ressources aux familles indigentes. Dans le seul département des Hautes-Pyrénées, ces travaux emploient plus de 2 000 personnes.

Cette période difficile est propice aux révoltes des Gascons insoumis.

Les Gascons refusent la tutelle de l’État

Les gascon insoumis n'acceptent pas les décisions des préfets nommés par les gouvernements
Préfet vers 1850

La tutelle des préfets est étroite sur les communes qui perdent leur ancienne autonomie de gestion. La résistance des Gascons Insoumis s’organise.

Les maires ne répondent pas aux lettres et aux enquêtes des préfets ou fournissent de faux éléments. Ils gardent une gestion parallèle de leur commune en faisant payer les actes d’état-civil, en vendant du bois sans autorisation, en levant des péages clandestins, en organisant de fausses consultations et des adjudications à faible prix pour les travaux. Lors de la revente, la différence de prix est versée dans la caisse du maire qui répartit les gains entre tous les habitants ou organise des banquets dans le village.

Les Gascons Insoumis s’opposent aux fusions forcées des communes. Celles qui réussissent sont une minorité et concernent de très petites communes comme Agos-Vidalos en 1845.

Les curés nommés par l’évêque, sans l’accord de la population, ne sont pas acceptés. En 1864, le maire d’Oursbelille refuse d’installer le nouveau curé. Les instituteurs nommés sans le consentement des Gascons Insoumis ne sont pas mieux accueillis. En 1844, le nouvel instituteur de Vier a eu sa maison forcée, le mobilier de l’école a disparu, etc.

Les Gascons refusent la conscription

En fait, les Gascons Insoumis le sont à la milice, déjà au XVIIIe siècle. Par exemple, trois mois avant les tirages au sort, les jeunes partent en masse vers l’Espagne pour ne rentrer que quelques mois plus tard.

Comme le montre la carte ci-dessous, le recrutement des volontaires n’est pas en 1791 et 1792 ni des plus rapides ni des plus efficaces dans les provinces du Sud et en Gascogne en particulier. Mais de plus les bataillons de « volontaires » fondent à vue d’œil au fur et à mesure de leur engagement.

En 1791 et 1792, le Gascon insoumis refusent la conscription
Les volontaires de 1791 et 1792

La loi Jourdan du 5 septembre 1798 crée le service militaire obligatoire. Pour les levées de l’époque napoléonienne, l’insoumission est de 98 % en Ariège, de 42 % dans les Hautes-Pyrénées, de 48 % en Haute-Garonne, de 86 % dans Pyrénées-Atlantiques. La moyenne en France est de 28 %.

De 1842 à 1868, plus du tiers des insoumis sont gascons. En 1870, le quart des insoumis sont originaires des Pyrénées-Atlantiques.

Les Gascons refusent de perdre leurs libertés

gardes forestiers
Gardes forestiers (1831)

Si on remonte le temps, les Gascons sont déjà insoumis. La réforme forestière de 1699 qui prive les Gascons de leur liberté d’exploiter leurs forêts est un échec. Les réformes de l’Empire et de la Restauration ne réussissent pas mieux.

La répression des délits forestiers provoque des rebellions collectives. En 1814, deux bœufs sont saisis dans la forêt de Castillon en Couserans. Une troupe armée de 400 personnes se rend à Castillon pour réclamer les bœufs et tente d’enfoncer la porte de la maison du garde forestier. La gendarmerie intervient et arrête un homme muni d’un couteau. Le lendemain, 150 personnes se rendent à Castillon pour le délivrer et le ramener en triomphe chez lui.

Les habitants des 14 villages de la vallée du Castelloubon ont depuis longtemps accès aux estives et aux forêts appartenant à la famille de Rohan. En 1802, le nouveau propriétaire en interdit l’accès aux habitants qui intentent un procès qui dure 15 ans. De 1818 à 1824, les Gascons Insoumis livrent une véritable guérilla contre le propriétaire : refus de lui payer les fermages, fermeture d’une route d’accès à une source qu’il veut exploiter, incendie de sa scierie, attaque des ouvriers qui travaillent pour lui et incendie de leur maison.

Comme pour le Castelloubon, une révolte éclate dans les vallées du sud de Saint-Girons, s’étend à la vallée de Massat avant de gagner toute l’Ariège en 1830. C’est la révolte des « Demoiselles ».

En cliquant sur l’image, accédez au film que Jean Mailhes et Nadau ont consacré à la Guerre des Demoiselles de l’Ariège.

 

 

 

Les Gascons sont aussi insoumis à l’impôt

La résistance à l'impôt de 45 centimes
La résistance à l’impôt de 45 centimes dans le Sud

Les Gascons Insoumis n’aiment pas l’impôt, surtout les nouveaux impôts. La création de l’impôt du « vingtième » en 1749 crée des troubles en Nebouzan, Navarre et Béarn. Les États du Labourd mènent une véritable guerre contre l’impôt. La fin des privilèges sur le sel conduit à la révolte d’Audijos.

En 1848, le gouvernement républicain crée un nouvel impôt de 45 centimes (soit une augmentation de 45% de l’impôt de 1847 !). Les Gascons insoumis se révoltent dans les pays situés entre Oloron et Saint-Gaudens. Lorsque les percepteurs et les porteurs de contraintes arrivent dans un village, le tocsin sonne et ameute toute la population.

À Arros de Nay dans les Pyrénées-Atlantiques, une foule énorme accueille le porteur de contraintes. Le préfet, le Procureur et une troupe armée de 350 hommes se trouvent face à une foule armée. Pour éviter des incidents, le préfet rebrousse chemin avec sa troupe. Quelques jours plus tard, la colère est retombée.

À Saint-Médard en Haute-Garonne, les Gascons Insoumis de Castillon, Landorthe, Savarthès, Labarthe-Inard et d’autres villages se révoltent. L’affaire dure tout l’été. On arrête et on condamne les meneurs à de fortes peines de prison.

Dans le Gers

Gendarmes (vers 1850)
Gendarmes (vers 1850)

À Malabat dans le Gers, un porteur de contraintes doit rebrousser chemin devant une foule réunissant les habitants de 14 communes voisines. Le 4 juin, les habitants de Malabat et de Betplan se rendent au marché de Miélan, drapeau en tête et chantant une chanson contre l’impôt des 45 centimes. Le préfet et 3 compagnies de gendarmes vont à Malabat. Au son du tocsin, une foule de 3 000 personnes se rassemble et les reconduit jusqu’à Miélan. Le refus de payer l’impôt touche rapidement une centaine de communes dont les maires démissionnent. Des négociations sont menées. Le 7 septembre, le préfet envoie 8 brigades de gendarmerie, 2 escadrons de chasseurs et 450 hommes du train des équipages mais le calme est revenu.

Les Gascons sont-ils toujours insoumis ?

Gascon et gasconne vus par les "Les Français peints par eux-mêmes - Encyclopédie morale du 19è s.)(1841)
Gascon et gasconne vus par « Les Français peints par eux-mêmes – Encyclopédie morale du 19è s. » (1841)

Le 19e siècle a connu beaucoup d’autres révoltes de Gascons insoumis : troubles du sel à Salies de Béarn en 1830, révolte forestière de 1848 en Barousse, « Guerre des limites » de 1827 à 1856 en pays Quint, émeutes contre les droits de place sur les marchés haut-pyrénéens, …

Depuis, les Gascons insoumis se sont-ils rangés ou n’ont-ils plus de libertés à défendre ?

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les français peints par eux-mêmes, Edouard Ourliac, 1841
Les Pyrénées au XIXème siècle – L’éveil d’une société civile, Jean-François Soulet, éditions Sud-Ouest, 2004




Traverser les Pyrénées en train

Les Pyrénées n’ont jamais été une frontière tant le commerce entre Gascons et Espagnols était vital pour les communautés des deux pays et les itinéraires nombreux et fréquentés. Aujourd’hui, on ne parle plus de franchir les ports mais de creuser des tunnels pour traverser les Pyrénées.

Traverser les Pyrénées pour relier Paris à Madrid

L'Intendant Mégret d'Étigny imagine le pemier projet pour traverser les Pyrénées
L’Intendant Mégret d’Étigny

Pour traverser les Pyrénées, l’intendant d’Auch Mégret d’Etigny conçoit le projet d’une route transpyrénéenne pour relier directement Paris à Madrid. MM Picot et Germinaud ingénieurs à Auch élaborent un projet en 1766. Il prévoit un tunnel dont le départ se situe à Génos dans le Louron.

Le marquis d’Ossun, baron de Hèches, alors ministre plénipotentiaire de France à Madrid obtient la coopération des Espagnols.

Les travaux débutent en plusieurs endroits entre Génos et Gistaín dans le Sobrarbe.  mais Charles III d’Espagne les stoppe en 1772. Il cède ainsi aux sollicitations des Biscayens et des Navarrais qui n’approuvent pas ce projet.

Ramond de Carbonnières
Ramond de Carbonnières

Ramond de Carbonnières relate en 1790 : On a fait dans le port de Lopez une étrange tentative. Des entrepreneurs avaient conçu l’idée de percer la montagne dans sa hauteur moyenne, d’un long couloir qui déboucherait au milieu des forêts de la vallée espagnole de Gistain. [ ….. ]. J’ai vu ce qu’il y a de fait, cela se borne à une galerie horizontale de deux cents pieds de longueur sur une trentaine de largeur et un peu moins de hauteur.

Traverser les Pyrénées, une nécessité qui ne réjouit pas les Espagnols

Si traverser les Pyrénées est une nécessité, les Espagnols s’y opposent longtemps et retardent tous les projets.

Par un décret du 21 décembre 1811, Napoléon 1er prévoit la création de routes impériales par Argelès et Gavarnie, par Auch et la vallée d’Aure, par Oloron et le Somport. Il veut favoriser les échanges commerciaux et la circulation des troupes avec l’Espagne, alors partie intégrante de l’Empire.

Mais les Espagnols alliés aux Anglais en décideront autrement. Après 1815, les Espagnols ne veulent plus voir de troupes françaises sur leur sol. Ils s’opposent à tous les projets de création de nouvelles liaisons.

La bataille d’Orthez le 27 février 1814, une des dernières batailles de la guerre d’indépendance espagnole

En 1842, on commence à parler de liaison par chemin de fer. Aucune des routes n’est encore construite. Celle du Somport n’ouvre qu’en 1863. Il faut attendre 1884-1885, les aménagements côté espagnol .

Traverser les Pyrénées en train

Le projet de traverser les Pyrénées en train est déjà ancien. En 1865, une commission mixte franco-espagnole est créée pour étudier 12 projets pour traverser les Pyrénées en train. Une convention est signée en 1904 et n’en retient que trois, dont un par le Somport.

La ligne de chemin de fer de Lannemezan à Arreau dans la vallée d’Aure est mise en service en 1897. Un prolongement d’Arreau à Saint-Lary est concédé à la Compagnie des chemins de fer du Midi en 1908. Bien que déclaré d’utilité publique l’année suivante, le prolongement est abandonné et le projet est déclassé le 30 novembre 1941.

Traverser les Pyrénées par la voie Auch - Lannemezan n'aboutira pas
Prisonniers allemands sur la ligne Auch – Lannemezan

Le gouvernement déclare d’utilité publique la ligne d’Auch à Lannemezan en 1908. Les travaux commencent en 1920. On réalise l’infrastructure (3 tunnels, 1 viaduc et 8 gares), mais on ne posera jamais les rails. On abandonne le projet en 1941.

  

Traverser les Pyrénées entre Oloron et Canfranc

Louis Barthou porte le projet de traverser les Pyrénées par le train
Louis Barthou

Envisagé dès 1853 par l’ingénieur Bourra, le projet de traverser les Pyrénées nécessite une intense activité diplomatique et de nombreuses études pour en arriver à la conclusion qu’il n’est pas rentable pour le trafic à grande distance. Il a un intérêt strictement local et les collectivités locales trop engagées financièrement s’engagent pour limiter l’exode rural.

En 1889, lors de sa première campagne électorale, Louis Barthou prend l’engagement de faire aboutir le projet. En 1897, celui-ci est déclaré d’utilité publique mais les fonds ne sont pas débloqués.

Tunnel ferroviaire du Somport
Tunnel ferroviaire du Somport

Louis Barthou est ministre des travaux publics de 1906 à 1909 et fait aboutir le projet pour traverser les Pyrénées. Les travaux commencent en 1908 et on inaugure le tronçon Oloron-Bedous en 1914. Les travaux se poursuivent après la guerre et l’inauguration de la ligne a lieu à Canfranc le 18 juillet 1928.

La ligne s’arrête en 1970 mais le gouvernement d’Aragon et la région Aquitaine relancent le projet de réouverture. Désormais, on va en train jusqu’à Bedous.

Traverser les Pyrénées par une voie centrale

Autoroutes ferroviaires existantes ou projetées
Autoroutes ferroviaires existantes ou projetées

La ligne de Narbonne à Port Bou s’ouvre en 1878 et celle de Hendaye à Irun en 1864. Elles absorbent la majorité du trafic transpyrénéen mais ne représentent que 5 % du volume des marchandises. La route en absorbe plus de 70 %.

La Commission européenne a pour objectif de détourner 35 % du trafic des marchandises vers un nouvel itinéraire central qui enlèverait beaucoup de camions sur les routes.

Quatre variantes sont à l’étude pour traverser les Pyrénées par Arudy et la vallée d’Ossau, par Pierrefitte et la vallée des Gaves, par Lannemezan et la vallée d’Aure et par Luchon et la vallée de la Garonne.

Le projet suscite la crainte et l’opposition d’associations locales et environnementales. Les autorités administratives françaises et espagnoles semblent moins enthousiastes qu’au début, préférant peut-être une combinaison de moyens de transport, ferroviaire, routier et maritime. Les tunnels routiers de Saint-Béat, d’Aragnouet-Bielsa et du Somport permettent de traverser les Pyrénées plus facilement.

Ferroroutage
Ferroroutage

Conclusion

Dans les Alpes, on a imaginé le projet de liaison par rail Lyon Turin dans les années 1970 et il se concrétisera en 2030. L’idée de traverser les Pyrénées par une voie centrale débute dans les années 1990, alors…

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle 

Références

Revue du Comminges, 1901, page 45
Site du projet Pau-Canfranc-Saragosse
Le passage international du Somport : le grand rêve des transpyrénéens, Philippe Delas, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-ouest, Tome 45, fasc 3, p 243-270, Toulouse, 1974
Projet de nouvelle traversée centrale des Pyrénées




Henri III d’Albret ou Henri IV de France

L’Enricou, ou lo noste Enric comme l’appellent les Béarnais est né le 13 décembre 1553 à Pau. Henri III d’Albret est le fils de Jeanne d’Albret et d’Antoine de Bourbon. Son grand père Henri d’Albret lui frotte les lèvres avec de l’ail et lui fait boire une goutte de Jurançon pour le fortifier. Cela lui réussit puisqu’il est roi de France de 1589 à 1610 sous le nom de Henri IV.

La jeunesse

Henri d'Albret grandit au château de Coarraze
Le château de Coarraze

Ses parents étant rappelés à la Cour, confient Henri III d’Albret à une parente, Suzanne de Bourbon-Busset, qui l’élève au château de Coarraze. Jeanne d’Albret veille à son éducation calviniste.

En 1561, son père le fait venir à la Cour où il sera élevé comme un prince de France. Il y sera étroitement surveillé en tant qu’héritier de la Navarre.

Jeanne d'Albret, la mère d'Henri III de Navarre
Jeanne d’Albret, la mère d’Henri III de Navarre

En décembre 1566, Jeanne d’Albret demande la permission de se rendre à Vendôme avec ses enfants et en profite pour les ramener en Béarn où elle arrive en janvier 1567. Une tentative d’enlèvement d’Henri III d’Albret échoue en 1568. Jeanne d’Albret décide de se rendre à La Rochelle où elle prend en main la défense de la ville. Elle fait acclamer Henri III d’Albret comme commandant en chef de l’armée à 15 ans tout juste.

 

Henri III de Navarre et Marguerite de Valois
Henri III de Navarre et Marguerite de Valois

 

En juin 1572, à 19 ans, il devient roi de Navarre. Le 18 août, il épouse Marguerite de Valois, sœur du roi Charles IX qui le protège pendant le massacre de la Saint-Barthélemy du 24 août.

Le 5 février 1576, Henri III d’Albret s’enfuit de la Cour et rentre à Nérac. Pour ramener le calme et la prospérité dans le sud-ouest ravagé par les guerres, il promulgue les Ordonnances d’Agen, le 1er avril 1577.

 

Henri d’Albret, chef de guerre du parti protestant

Ayant dû abjurer sa foi pour calmer les oppositions catholiques-protestants, tous se méfient de lui. Bordeaux restée catholique refuse de lui ouvrir ses portes. En décembre 1576, il se rend à Éauze où les magistrats municipaux font fermer les portes juste après son entrée pour le faire prisonnier. Il réagit vivement et rétablit la situation.

Catherine de Médicis vers 1585
Catherine de Médicis vers 1585

D’octobre 1578 à mai 1579, Catherine de Médicis rend visite à Henri III d’Albret à Nérac. Ils sont à Auch pour des négociations lorsque, pendant le bal, Henri III d’Albret apprend que les catholiques ont pris La Réole. Pendant la nuit, il va prendre Fleurance et propose un échange entre ces deux villes. Les discussions aboutiront à la paix de Nérac signée le 5 février 1579.

Pendant le séjour de Nérac, les fêtes se succèdent. On y rencontre de nombreux lettrés comme Montaigne, du Bartas, Pibrac, d’Aubigné, du Plessis-Mornay.

La guerre reprend en 1585. Henri III d’Albret regagne le Béarn où la Ligue progresse, envoie des troupes à Mauléon qui s’est soulevée, fortifie Pau et Sauveterre, met une garnison à Navarrenx et repart vers le nord.

La bataille de Coutras
La bataille de Coutras le 5 octobre 1587

Malgré la surveillance des catholiques, Henri III d’Albret franchit la Garonne de nuit et rentre à La Rochelle le 2 juin 1586.

Après la victoire de Coutras, il regagne le Béarn et séjourne entre Navarrenx, Pau et Hagetmau où il retrouve la belle Corisande, surnom de sa maitresse, Diane d’Andoins.

Le 1er aout 1589, le moine Jacques Clément assassine le roi.  Ainsi, Henri III d’Albret devient l’héritier du trône.

Corisande et Gabrielle d‘Estrées

Henri III d’Albret a eu de nombreuses maitresses qui lui donnent douze enfants. Parmi elles, deux comptent particulièrement.

Diane d'Andouins la maitresse d'Henri III
Diane d’Andouins dite Corisande (1554-1621)

Diane d’Andoins (1554-1621) épouse en 1567 Philibert de Gramont, comte de Guiche qui meurt en 1580 au siège de La Fère. Réputée d’une grande beauté et d’une grande culture, elle correspond avec Montaigne. Éprise de littérature courtoise, elle prend le nom de Corisande, comme l’héroïne du roman Amadis de Gaule.

Elle rencontre Henri III d’Albret en 1582 et a une grande influence sur lui jusqu’en 1591. Il lui écrit assidument et l’associe à ses affaires. Pendant les guerres de la Ligue, elle vend tous ses bijoux et hypothèque ses biens pour lui envoyer 20 000 Gascons qu’elle enrôle à ses frais.

Gabrielle d’Estrées (1573-1599) rencontre Henri III d’Albret lors du siège de Paris en 1590. Il la comble de cadeaux, la fait marquise puis duchesse. Follement épris, il envisage de l’épouser mais le Pape s’y oppose. Elle meurt subitement en 1599. Elle est haïe par le peuple qui l’appelle la duchesse d’ordures à cause de ses nombreuses dépenses.

 

Le médiatique Henri III d’Albret

Echarpe et panache blancs
Écharpe et panache blancs

Henri III d’Albret se sert d’une intense propagande qu’il organise savamment pour accompagner tous les épisodes de sa conquête du pouvoir et de son règne.

Des pamphlets, des affiches, des livres illustrés, des dessins et des estampes sont réalisés et aussitôt envoyés dans tout le pays pour expliquer ses actions et dénigrer ses adversaires. Il réussit à se fabriquer une image contraire à celle que donnent de lui les Ligueurs.

Il utilise les symboles comme son panache blanc ou l’écharpe blanche qui deviennent la « marque » du roi. Dans les villes nouvellement conquises, les habitants organisent des fêtes de l’écharpe blanche.

Son portrait est largement diffusé afin que tout le monde reconnaisse le roi, ce qui tranche avec le passé quand peu de gens connaissaient le roi.

Henri III d’Albret à la conquête du trône de France

Henri III à la bataille d'Arques le 21 septembre 1589
Henri III à la bataille d’Arques en septembre 1589

Devant l’opposition de la Ligue et de plusieurs Parlements, Henri III d’Albret doit conquérir le trône et sa capitale. Les Espagnols envahissent la Provence et la Bretagne. Le duc de Savoie attaque en Provence.

Henri III d’Albret est victorieux à Arques en septembre 1589, à Ivry en mars 1590 et met le siège devant Paris. L’arrivée de renforts espagnols l’oblige à lever le siège.

Le 25 juillet 1593, Henri III d’Albret se convertit au catholicisme à Saint-Denis. Ce n’est pas la première fois qu’il change de religion. Dès l’âge de 6 ans, il suit une formation calviniste pendant deux ans et demi, renoue avec le catholicisme sous les injonctions de son père pour 7 mois, revient au calvinisme pour dix ans à sa mort, puis catholique pour 4 ans le jour de la Saint-Barthélemy, calviniste pour 17 ans lors de son retour en Béarn.

25 juillet 1593, Henri III d’Albret se convertit au catholicisme à Saint-Denis
25 juillet 1593, Henri III d’Albret se convertit au catholicisme à Saint-Denis

Maris de Médicis et Louis XIII en 1603
Maris de Médicis et Louis XIII en 1603

Le 27 février 1594, il est couronné roi sous le nom de Henri IV et entre dans Paris le 22 mars. Son mariage avec Marguerite de Valois est annulé en 1599 et il épouse Marie de Médicis le 17 décembre 1600. Le futur Louis XIII nait de cette union le 27 septembre 1601.

Après avoir échappé à plusieurs attentats, le roi est assassiné rue de la Ferronnerie à Paris le 4 mai 1610. Il meurt dans les bras du duc d’Épernon.

Le duc d'Epernon est présent alors de l'assassinat d' Henri IV
L’assassinat d’Henri IV

 Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle (1990)

Références

Henri IV, Jean-Pierre BABELON, éditions Fayard, 1982.




Quand planent les vautours


Plusieurs variétés de vautours, petits et grands, planent dans les cieux de nos montagnes. Des oiseaux de mauvaise réputation. Que diriez-vous de mieux les connaitre et de faire une randonnée dans les Pyrénées pour les admirer  ?

Des vautours dans les Pyrénées

S’il nous parait naturel, aujourd’hui, de voir des vautours dans les Pyrénées, ces magnifiques planeurs avaient pourtant pratiquement disparu dans les années 1920 à 1950. Leur allure, leur présence en groupe autour des cadavres et leur mauvaise réputation de charognard les avaient rendu si impopulaires qu’on les empoisonna en masse.

Parmi nos vueitres, le plus commun est surement le vautour fauve. Très présent dans les Pyrénées, il est moins installé sur le sol français. Le plus élégant est probablement le gypaète barbu. Enfin le plus petit est le percnoptère d’Egypte.

La maria bèra ou le vautour fauve

Vautour fauve
Le vautour fauve (Wikipedia)

Appelé généralement en gascon par le mot générique vutre, votre, voire, vueitre , voltre, voter [vautour], il s’appelle arrian, arrianglo, trango dans la vallée de Luchon et le val d’Aran. Dans le Lavedan, le vautour fauve prend le nom sympathique de maria bèra [belle marie, où belle laisse entendre que la bête profite bien, a de belles proportions].

Le gyps fulvus (en latin) est un oiseau lourd de 2,40 m à 2,80 m d’envergure qui se délecte des animaux morts. Champion de la collaboration, Il prospecte le terrain en groupe. Une fois le cadavre localisé, lo voltre descend rapidement en spirales. Ses voisins comprennent le message et le rejoignent bien vite. Cet attroupement de panamòrts [vole-morts litt., croquemorts] peut être assez impressionnant.

On le reconnait à son vol pesant, sa courte queue carrée et sa petite tête blanche rentrée dans sa collerette blanche à rousse. De plus près, on pourra voir son ventre fauve et ses ailes sombres. On le reconnait aussi à sa sociabilité. Il chasse et il dort avec ses copains. Les fientes sur les falaises permettent de localiser les dortoirs. Peut-être aussi, l’entendrez-vous croasser ou même siffler ?

      1. Gyps.fulvus

Lo cap arroi ou le gypaète barbu

Vautour gypaete barbu
Le gypaete barbu (Wikipedia)

Le gypaetus barbatus (en latin) est un magnifique animal de 2,70 à 2, 80 m d’envergure, donc à peu près comme le vautour fauve. À cause de ses ailes étroites, il ne ressemble pas vraiment à un vautour, plutôt à un faucon géant. Sa queue sombre forme un grand losange. Son ventre est d’un orange flamboyant en liberté, alors qu’il reste blanc en captivité ! Cet orange se retrouve aussi autour de son cou alors que son œil est souligné d’un épais sourcil noir qui finit comme une barbe sous le bec. Michel Camélat évoque dans Belina : la sanguinouse courade dou butre / la sanguinosa corada deu vutre [le sanglant collier du vautour]

Ce solitaire se tient éloigné des lieux d’agitation, plutôt à proximité des pierriers, et est plus difficile à voir et même à entendre car c’est un taiseux.

      2. Gypaetus.barbatus

El quebrantahuesos (© Fundación para la Conservación del Quebrantahuesos)

Comme les autres vautours, le cap arroi est un charognard mais c’est lui qui intervient en dernier sur le cadavre, car il mange les tendons, les ligaments, les os et leur moelle. Avec un gosier élastique et un estomac solide, il avale les petits os, jusqu’à 20 cm de long et 3 cm de diamètre. Il casse les gros os avant de les ingérer. Les Espagnols l’appellent d’ailleurs le quebrantahuesos [le casse-os]. Pour les casser, il peut emporter l’os dans les airs et le laisser tomber sur des pierres.

La maria blanca ou le percnoptère d’Egypte

Percnoptère (© https://www.aigles-daure.com/)
Le percnoptère (© https://www.aigles-daure.com/)

Il doit son nom à sa couleur blanche : maria blanca [marie blanche], pora blanca [poule blanche], bota dera bucata [buse de la lessive] selon les vallées.

Le neophron percnopterus  (en latin) se contente d’une envergure de 1,50 m à 1,80 m.  Très facile à reconnaitre par sa couleur blanche et ailes noires, sa queue blanche en forme de losange, il vit comme son gros cousin dans la montagne. Il se joint aux vautours fauves pour manger quelque carcasse mais aime bien aussi finir les restes, les détritus ou se servir dans les dépôts d’ordure.

      3. Neophron.percnopterus

La maria blanca est un migrateur qui passe l’hiver en Afrique où il ne dédaignera pas d’ouvrir un œuf d’autruche avec un caillou pour manger l’intérieur. Il fait partie des animaux qui savent utilise des outils.

La réputation des vautours

Nekhbet, la déesse
Nekhbet, la déesse vautour

Le vautour a été un animal vénéré dans d’anciennes civilisations. En Egypte, la déesse vautour Nekhbet protège le pharaon et l’Egypte. Des vautours vont repérer, pour Rémus et Romulus, l’emplacement de la ville de Rome. Chez les Grecs, le vautour est, à la fois, un messager de Zeus et celui qui mange le foie de Prométhée.

Mais au XVIe siècle vont apparaitre des peintures où des vautours (et des corbeaux) attendent leur proie à côté d’un gibet. Et de bonne augure, le vautour devient un oiseau de mauvaise augure.

Les dessins animés reprendront cette image. Et nos civilisations, plus urbaines et plus industrielles, en s’éloignant de la Nature, le discréditent.

Docteur Vautour

Vautours fauves
Extrait de la vidéo de Laurent Courier

Si l’homme se charge de recycler et traiter ses déchets, la Nature a tout un système de nettoyeurs qui font la même chose.  Les vautours, les corbeaux, les chiens errants, les rats entre autres se chargent d’éliminer les cadavres. Malheureusement, les chiens ou les rats par exemple, étant au contact de l’homme, peuvent aussi lui transmettre des maladies : peste, rage…

Le vautour, lui, est un équarrisseur… bienveillant ! En effet, en nettoyant les cadavres, surtout dans des endroits peu accessibles pour l’homme, il évite la propagation de maladies aux autres animaux et, par conséquence, à l’être humain. Une collaboration gagnante ! Eñaut Harispuru, accompagnateur en montagne, précise : L’avantage du vautour, c’est qu’il a un estomac très acide, qui permet d’aseptiser ou de supprimer tous les virus.  (La Dépêche, 2017)

Une montagne sans vautour ?

Dans Biological Conservation, déjà en 2016, deux chercheurs américains attirent l’attention sur la disparition extrêmement rapide des vautours dans le monde. Ainsi, le percnoptère d’Egypte est menacé d’extinction au niveau mondial. Dans les Pyrénées, on n’en compte plus qu’une vingtaine de couples. Le gypaète barbu ne compterait plus qu’une quarantaine de couples. Et le vautour fauve dans les 500 couples côté nord des Pyrénées.

Vautours fauves au Pays Basque
Vautours fauves au Pays Basque (© jpbphotos)

Les causes en sont la disparition des zones d’équarrissage naturel en Espagne et en France et la diminution du pastoralisme (appauvrissement de leur ressource alimentaire), la destruction de leur habitat, le dérangement par les randonneurs durant la couvaison, et l’empoisonnement en particulier par des cadavres de bêtes domestiques traités par des produits vétérinaires dangereux comme l’anti-inflammatoire, le diclofénac.

La mobilisation pour les vautours

Les deux frères Michel et Jean-François Terrasse font leur thèse en 1973 sur le vautour fauve. Ils comptent environ 60 couples dans les Pyrénées. Ils vont attirer l’attention sur cet oiseau et œuvrer pour lui, créant une association, le Fonds d’Intervention pour les Rapaces.

L’ONU a produit en 2019 un gros rapport montrant que nous débutons la sixième extinction de masse (la cinquième est l’extinction des dinosaures). Un million d’espèces sont menacées d’extinction.  Sa particularité est d’être générée par l’homme. Mais l’homme peut agir et arrêter le phénomène.

Le Vautour fauve, ses œufs, ses nids sont protégés au niveau national depuis juillet 1976 et par l’arrêté du 29 octobre 2009. Aujourd’hui, le rôle essentiel de ce nécrophage est mieux compris et plusieurs associations s’en préoccupent. Leur nombre a déjà augmenté (dix fois plus qu’au début des années 70).

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe, de 1990.

Références

Ausèths, Francis Beigbeder, 1986
vautour percnoptère, Parc National des Pyrénées
oiseaux mal aimés
Vautours en danger : pourquoi l’homme devrait s’en soucier, Félix Gouty, 2016
Vautour fauve et pastoralisme, LPO
Biodiversité, sixième extinction de masse, ONU, 6 mai 2019




Lâchez les taureaux ! Une tradition ancienne

Les courses de taureaux sont anciennes en Gascogne et font partie de son patrimoine culturel. Très populaires et source de désordres et d’excès, le pouvoir royal et ses représentants tentèrent vainement de les interdire.

Les courses de taureaux, une tradition populaire ancienne

Les courses de taureaux (ou de vaches) se pratiquaient dans la rue. Il s’agissait d’animaux destinés aux boucheries que l’on faisait courir. Les plus téméraires essayaient de piquer l’animal avec un aiguillon. Ils sautaient par dessus avec une perche. Ils tentaient d’esquiver la charge ou de la détourner en prenant les cornes et en s’écartant sur le côté.

Taureaux- bergers landais et vaches marinas
Bergers landais et leurs vaches marines

Le marquage des marines, vaches sauvages qui paissaient dans les dunes, donnait lieu chaque année à des courses. Elles attiraient un public nombreux. Là aussi, les plus téméraires défiaient les cornes pour attraper les vaches et les marquer.

 

Course de taureaux à Bazas
Course de taureaux sur la grand place de Bazas (33)

Très populaires, les courses de taureaux donnaient lieu à des accidents et à des débordements. Aussi, les autorités voulurent les interdire comme à Bayonne en 1289. Mais sans succès, tant la résistance du peuple fut grande.

A partir du XVIe siècle, nous avons de nombreux témoignages de courses de taureaux. Elles étaient organisées pour les fêtes patronales ou ou elle étaient improvisées le jour de l’envoi des bêtes à l’abattoir. Parfois on volait une bête à un boucher pour la faire courir, comme à Nogaro en 1751.

Le 29 août 1561, des courses de taureaux furent même données à Saint-Germain en Laye, dans une enceinte fermée, en l’honneur de Jeanne d’Albret et de son fils.

Les courses de taureaux dans la littérature

Pierre de Saint-Gemme – le Grand Roy amoureux (1603)

Pierre de Sainte-Gemme a publié à Lyon en 1603 Le grand roy amoureux, ouvrage dans lequel il fait raconter en gascon une course de taureaux à Saint-Sever par un des personnages :

Desia lou deputat Cosse abé aberte l’estable au furious Tau, louquau lous hills de la bile dab mille auts estrangés (que benguts à la heste s’eren dab’ets mesclats) comencaoüen a boulé dab las aguillades enhissa. Desia lou aben estonnat lous grits, la buts e lous chiulemens d’au pople. Qui lou costat l’i piqui, qui lou hé abansa, qui l’i hé sentit à la piquade d’au fron qu’un aguillonet a au cap de la late, qui huitch audaüan d’et, qui ba darré, qui lou deche courre à un aut & puch li da de l’aguillou, qui hé dab et à la barre panade.

A qui cou lou pople, aquet gaigne un aubre, l’aut dab lou capet pausat a bout de l’aguillade li hé la magaigne per l’amusa, assi courren touts per hè scapa à un que l’animau a estenut dab la corne, a la risen per bezé lou roumatge & lou pan d’au pabre d’auquau la besti a romput las causses chets l’offensa, & qu’est aut abandonade la late huithc.

Mont de Marsan - Place Saint Roch (début 19è)
Mont de Marsan – Place Saint Roch (début 19è) (1 sur 1)

Dejà, lo deputat Còsse avè aubèrt l’establa au furiós taur, lo quau los hilhs de la vila dab mila autes estrangèrs (que venguts a la hèsta s’èran dab eths mesclats) comencavan a voler dab las agulhadas hissar. Dejà lo avèn estonat los crits, la votz [los esclaquerats de votz], los shiulets deu pòple. Qui lo costat lo pica qui lo hè avançar, qui lo hè sentir a la picada deu front qu’un agulhonet a au cap de la lata, qui hug au davant d’eth, qui va darrèr, qui lo dèisha córrer [de cap] a un aute e puish li da de l’agulhon, qui hè dab eth a la barra panada. 

A qui cort lo pòple. Aqueth ganha un aubre, l’aute dab lo capèth pausat au bout de l’agulhada li hè minganas per l’amusar. Assi córren tots per hè escapar a un que l’animau a estenut dab la còrnaE. E la rísen per véser lo hormatge e lo pan deu praube deu quau la bèsti a romput las caussas chens lo herrir, e ‘queste aute abandonat la lata hug.

Déjà, le député Cosse avait ouvert l’étable au taureau furieux que les jeunes gens de la ville. Mille étrangers (qui, venus à la fête, s’étaient mêlés à eux) commencèrent à vouloir piquer avec des aiguillades. Déjà, les cris, les éclats de voix, les sifflements du public avaient effrayé l’animal. Qui lui pique le côté, qui le fait avancer, qui lui fait sentir en le piquant au front le petit aiguillon au bout de la gaule. Qui fuit devant lui, qui va derrière, qui le laisse courir vers un autre puis lui donne de l’aiguillon, qui joue avec lui au furet.

On court vers le taureau. Celui-ci gagne un arbre, cet autre avec son chapeau au bout de l’aiguillon fait des grimaces pour l’amuser. Tous se précipitent pour délivrer celui-là que l’animal a étendu d’un coup de corne. Et l’on rit pour voir le fromage et le pain du pauvre à qui la bête a déchiré les chausses sans le blesser. Et cet autre qui fuit en abandonnant sa gaule.

Les autorités tentent d’interdire les courses de taureaux

Chapelle Notre-Dame de la Course Landaise à Bascons
Chapelle Notre-Dame de la Course Landaise à Bascons

L’Église était fermement opposée aux courses de taureaux. À la suite d’une Bulle papale de Pie V, l’évêque d’Aire voulut interdire les courses dans son diocèse en 1634 et 1641 ; Il est vrai qu’une bête était entrée dans l’église de Saint-Sever pendant un office religieux !

À Aire, en 1773, il fallut recourir à la force armée pour protéger le chanoine et le jurat qui voulaient interdire les courses de taureaux dans la ville.

Toutes les tentatives de suppression se heurtaient à l’opposition du peuple. Malgré les interdictions répétées, les courses de taureaux se tenaient dans toute la Gascogne.

Arènes de Gabarret
Arènes de Gabarret (40)

Finalement, une ordonnance royale du 16 février 1757 autorisa les courses de taureaux en dehors des villes et dans des lieux clos de barrières. La condition était que les consuls et jurats en donnent l’autorisation.

Malgré cette ordonnance, les gouverneurs de Guyenne tentèrent vainement de les interdire.  Le Maréchal de Richelieu en 1766, le duc de Mouchy en 1782.

Le préfet des Landes interdit les courses de taureaux par deux arrêtés de l’an IX. Sans succès, car il dut les rapporter quelques mois plus tard. En 1808, le préfet du Gers prit un arrêté d’interdiction d’une course de taureaux à Plaisance. La raison: les désordres provoqués par son organisation. Elle eut quand même lieu.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle.

Références

Articles dans le Bulletin de la Société des lettres et sciences des Landes, le Bulletin de la société de Borda et la Revue de Gascogne.
Le grand roy amoureux, Pierre de Sainte-Gemme




L’humour gascon de Jean Castex

Le Gascon aurait-il un humour spécial ? Oui, selon Jean Castex qui le présente en détail dans son livre, L’humour gascon. Explorons la chose.

Un humour gascon inattendu ! 

de l'humour gascon chez le mari cocu de Madame de Montespan
Françoise de Rochechouart de Mortemart ou Madame de Montespan

Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin est marquis de Montespan (en Comminges) et d’Antin (en Magnoac) ainsi que seigneur d’Épernon (proche de l’Ile de France). En 1663, il se marie avec la belle et raffinée Françoise de Rochechouart de Mortemart. Hélas, Monsieur de Montespan n’a pas de fortune à offrir. Aussi part-il à la guerre pour offrir à sa bien-aimée le confort qu’elle mérite.

Pendant ce temps la jeune épouse obtient une place de dame d’honneur de la Reine à Versailles. Elle change son prénom pour celui d’Athénaïs. Quand Louis-Henri revient, c’est pour trouver sa femme enceinte des œuvres royales. Certes la famille a bénéficié de largesses du roi mais cela ne suffit pas à l’époux. Sa riposte laisse sans voix les courtisans de Louis XIV.

La riposte de bravoure et d’humour

Avec beaucoup d'humour gascon, le marquis de Montespan accepta son cocufiage
Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan

Au temps du Roi-Soleil, avoir sa femme dans le lit du monarque était pour les nobles une source de privilèges inépuisable. Le jour où Louis XIV jeta son dévolu sur Mme de Montespan, chacun, à Versailles, félicita le mari de sa bonne fortune. C’était mal connaitre Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan…

Gascon fiévreux et passionnément amoureux de son épouse, Louis-Henri prit très mal la chose. Dès qu’il eut connaissance de son infortune, il orna son carrosse de cornes gigantesques et entreprit de mener une guerre impitoyable contre l’homme qui profanait une union si parfaite. écrit Jean Teulé.

Car un Gascon sait faire preuve de bravoure et d’humour.  M. de Montespan organise les funérailles de son amour, fait ériger une tombe avec une croix en bois et deux dates 1663-1667. Il prend des vêtements de deuil. Il remplace les plumets de son carrosse par des andouillers de cerfs. Et il traite publiquement le roi de canaille. Une audace jamais vue !

L’humour gascon, qu’es aquò ?

Montespan est-il un original ou un Gascon pur souche ? Autrement dit, les Gascons ont-ils un humour particulier, différent de leurs voisins ? Jean Castex, né en 1929, nous aide à nous y retrouver. Le Gascon n’est pas un Provençal nous dit-il. Ce n’est pas un Cyrano comme l’a dépeint le Marseillais Edmond Rostand. Le Gascon n’est pas non plus un Languedocien qui parle par besoin, même pour ne rien dire, selon les propos de René Nelli.  Jean Castex situe le Gascon plus bruyant que le Périgourdin et moins parpalèr [bavard] que le Toulousain.

Selon les besoins de sa cause, le Gascon aurait la réserve aimable, la promesse facile, l’art de parler. Et même, le Gascon peut avoir le verbe impertinent comme l’Aragonais et lancer vers le Ciel autant de blasphèmes, ou à peu près, que de prières.

Il traduit dans son humour des caractéristiques de son esprit : batailleur, osé, direct, au langage illustré. Bruno Roger-Vasselin précise. Il identifie les différentes formes d’humour que Montaigne utilise dans Les essais : drôlerie, plaisanterie, boutade, truculence, bouffonnerie, aplomb et jubilation.

L’humour, un principe de santé

Étienne de Vignolles, dit La Hire,  compagnon de Jeanne d'Arc
Étienne de Vignolles, dit La Hire, compagnon de Jeanne d’Arc

Le Gascon a besoin de rire et de faire rire. Que cau arríser com un pòt de cramba espotringlat [Il faut rire comme un pot de chambre ébréché]. Il aime la légèreté des propos. Il aime raconter. Tout est sujet à rire, même les moments dramatiques. La célèbre tirade du landais Etienne de Vignoles (1390?-1443), dit La Hire est-elle une effronterie, une hâblerie ou de l’humour ? Sire Dieu, à l’heure du péril, faites pour La Hire ce que La Hire ferait pour vous s’il était Dieu et que vous fussiez La Hire. 

Charles-Yves Cousin d’Avallon (1769-1840) conclut. Vivent les Gascons ! Présence d’esprit, hardiesse poussée, s’il le fut, jusqu’à l’effronterie, habileté à trouver des expédients pour se tirer d’un pas délicat, voilà leurs qualités. Cette présence d’esprit, il en donne maints exemples dans son livre, comme Le Gascon maitre d’hotel:

Un Gascon maitre d’hotel d’un prince et le servant à table, répandit la sauce sur la nappe. Le prince lui dit en riant : j’en ferais bien autant. Je le crois bien, mon prince, répondit le maitre d’hotel, je viens de vous l’apprendre.

La boutade et la sentence

Portrait présumé de Michel de Montaigne
Portrait présumé de Michel de Montaigne

Montaigne le défend, le Gascon est un expert de  la boutade, cette pointe dans l’art de dire, cette saillie d’esprit originale, imprévue et souvent proche de la contre-vérité (définition du CNRTL). C’est cette charge qui secoue l’auditeur, l’allégresse qui s’exalte et la politesse qui s’efface, comme écrit élégamment Bruno Roger-Vasselin.

Jean Castex précise que l’humour gascon a quelque chose d’incisif, ce qu’il appelle la senténcia [sentence].
Il s’agit d’un mot ou d’une courte phrase couperet. Là où le français dira faire des étincelles, le gascon, s’il est plus imagé encore, paraîtra plus ambigu. Il dira hèr petar eths herrets : faire « sonner » les fers.

Cette senténcia est reçue comme une drôlerie en Gascogne, et, souvent, comme une agression par des étrangers.

La gasconnade

Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d'esprit des enfants la Garonne, sur l'humour gascon
Extrait de « Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne » de Charles-Yves Cousin d’Avallon

On a parfois confondu humour et vantardise. Et le terme de gasconnade porte un côté négatif. Cousin d’Avallon rapporte que des spectateurs du Cid de Corneille répétant la célèbre phrase Rodrigues as-tu du cœur ? un Gascon répondit Demandez seulement s’il est gascon cela suffit ; dès lors, une expression Rodrigues es-tu gascon ? était devenue à la mode.

Pourtant, il s’agit plus souvent d’une moquerie de soi-même que de vanterie. Le livre d’Avallon, La fleur des gasconnades, est recommandé à toute personne qui s’intéresse à sa santé.

Je suis venu si vite disait un habitant de la Gascogne qui avait couru à une œuvre de charité, je suis venu si vite que mon ange gardien avait de la peine à me suivre.

La trufanderia, autre forme d’humour gascon

Souy tan sadout que n’èy pa mèy nat arrouncilh au bénte. Soi tan sadot que n’èi pas mei nat aronchilh au vente. J’ai tant mangé que je n’ai plus aucun pli au ventre (lexique du gascon parlé dans le Bazadais, de Bernard Vigneau)

Ce qui est notable et qui permet d’affirmer qu’on est bien dans l’humour, c’est que le Gascon n’hésite pas à se mettre en scène et à à se moquer de lui-même. Castex rapproche cet humour de celui des Anglais plus que de ceux d’autres Européens.  La comparaison est, avouons-le, plutôt flatteuse.

L’uelh deu gat

Un autre trait caractéristique du Gascon est sa méfiance naturelle. Que cau sauvà’s ua pèra entà la set [il faut se garder une poire pour la soif] nous rappelle le Landais Césaire Daugé (1858-1945). Les Gascons se méfient, ont l’art de la synthèse, l’habileté à croquer, nous dit encore Jean Castex. Et il est vrai que les sobriquets des villages et des personnes en sont de beaux exemples. Rappelons-nous que ceux qui vivent près de l’Adour sont appelés los graolhèrs [les mangeurs de grenouille]. Ou encore, avec Roger Roucolle, que, dans le coin d’Agos Vidalos, Que vau mes estar crabèr a Agò que curè a Viscòs [Il vaut mieux être chevrier à Agos que curé à Viscos]

Finalement, on retiendra avec Jean Castex le mot de Simin Palay : mès, en aqueste garce de bite, lou mès urous et qui s’en crémes en aquesta garça de vita, lo mes urós eth qui se’n cred… [mais, dans cette garce de vie, le plus heureux est celui qui s’en croit…]

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Jean Teulé, Le MontespanJulliard, 352 p. (ISBN 978-2260017233). Grand Prix Palatine du roman historique, prix Maison de la Presse 2008, prix de l’Académie Rabelais.
L’ironie et l’humour chez Montaigne, Bruno Roger-Vasselin, 2000
La fleur des gasconnades, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1863
Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1801
L’humour gascon, Jean Castex, 1985




Raymond d’Espouy, le pyrénéiste

Les Pyrénées ont gardé Raymond d’Espouy. Un homme dont les yeux, « bleus comme des yeux d’enfant, avaient conservé la faculté de s’émerveiller devant la beauté du monde », comme écrira un de ses amis.

Dans la série des Gascons de renom avec François LayLe duc d’EpernonMax LinderPierre Latécoère, Jean BourdetteJean-Baptiste Sénac, Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Raymond d’Espouy

Raymond d'Espouy (1892 - 1955)
Raymond d’Espouy (1892-1955)

Raymond nait en 1892 à Monléon-Magnoac. De 1911 à 1914, il étudie à l’école des beaux-arts de Paris et chez un oncle Hector d’Espouy, peintre et architecte (grand prix de Rome). Après la guerre, il rentre au pays et devient exploitant agricole. Mais, dès 1913, il s’inscrit au Club Alpin Français, en même temps que Jean Arlaud. Jean Arlaud, c’est cet alpiniste savoyard qui participe à la première expédition française en Himalaya en 1936, et qui tombe très tôt amoureux des Pyrénées. Il meurt d’ailleurs sur la crête des Gourgs Blancs en 1938. Les deux montagnards resteront amis jusqu’au bout.

Jean Arlaud
Jean Arlaud (1896-1938)

Raymond d’Espouy épouse Anne de Beaupuy, nièce du pyrénéiste Henry Brulle. Ils ont trois enfants : Philippe, Bénédicte et Chantal. Bon sang ne saurait mentir, Chantal est la plus jeune ascensionniste de l’Aneto, à l’âge de 9 ans (aout 1934). Elle a le virus : « Pour moi, la montagne est un sanctuaire où je suis en contact avec la nature. Ce n’est même pas une philosophie, c’est une passion, un besoin vital« . (Revue du Comminges janvier-juin 2008)

Raymond d’Espouy peint, cartographie, écrit. Il publie des articles ou des livres sur les excursions comme, en 1922 Les Posets par le sud, ou en 1949, Ascensions sur les souvenirs d’Henri Brulle.

Nuestro Don Quijote

Raymond d'Espoy et Julián Delgado Úbeda lors d'une rencontre franco-espagnole
Raymond d’Espouy et Julián Delgado Úbeda lors d’une rencontre franco-espagnole (coll. Florian Jacqueminet)

Raymond d’Espouy adhère en 1921 au Cercle Excursionniste de Catalogne (CEC) et aux Montañeros de Aragón. Il œuvre toute sa vie pour un rapprochement des gens du nord et du sud des Pyrénées. Il crée d’ailleurs l’association des Amitiés montagnardes, qui se réunit dans la tour de Mayrègne, en vallée d’Oueil. Les espagnols le surnomment Nuestro Don Quijote.

La Tour de Mayrègne siège de
La Tour de Mayrègne, siège des Amitiés montagnardes

Il sera particulièrement heureux de provoquer, en aout 1951, le rendez-vous franco-espagnol de la Rencluse. Cette même année, il est élu secrétaire français de la commission franco-espagnole de pyrénéisme, et président du Groupe des Jeunes.

« Dans toutes les vallées des Pyrénées espagnoles, de Vénasque à Saint-Maurice, de Gistaïn à Eriste, il n’y avait ni village ni cabane de pasteurs où sa figure ne fût connue. Et quand, de quelque crête ou col que ce fût, on voyait descendre sa svelte silhouette, avec son grand béret, son vieil anorak portant brodées sur la poitrine les couleurs espagnoles, et sa barbe-collier, que le soleil faisait encore plus blanche, on disait : « C’est Papé ! » confie un de ses amis.

L’artiste Raymond d’Espouy

Henri Brulle par Raymond d'Espouy
Henri Brulle par Raymond d’Espouy (1854-1936)

Raymond d’Espouy est décrit comme un homme de bonté et de lumière. Il est humble, pur. Il a de réels dons artistiques. Raymond d’Espouy entre dans la société des peintres de montagne, participe aux salons, expose. Il peint des huiles, des aquarelles, des dessins d’illustration, et aussi des tables d’orientation, des plans en relief, des panoramas.

Il s’intéresse même à la musique et compose en 1912 une valse, Mirage d’Amour.

Le cartographe

Raymond d'Espouy utilisera 'orographe de Franz Schrader
L’orographe de Franz Schrader

Raymond d’Espouy acquiert l’un des deux orographes III du Bordelais Franz Schrader (1844-1924), un autre grand pyrénéiste.

En 1923, Raymond d’Espouy collabore à la première édition du Guide Souviron. Il s’occupe de la partie cartographique.

 

Panorame des Pyrénées vu des Puntous de Laguian dessiné par Raymond d'Espouy (1928) (1 sur 1)
Panorama des Pyrénées vu des Puntous de Laguian dessiné par Raymond d’Espouy (1928)

Par exemple, il corrige, dans un croquis au 40 000e, les erreurs de la carte Schrader sur la région des Posets (Aragon), deuxième plus haut massif des Pyrénées. Il réalise plusieurs tables d’orientation.

Dans sa communication, Les Monts Maudits et leur représentation cartographique de Ramond à nos jours, il apporte des informations très complètes sur la chorographie et la topographie de cette région alors peu connue.

L’aventurier de la montagne

Sur notre planète en remous, il n’est pas défendu de distinguer les deux espèces gui s’agitent pour leur survie : Bourgeois en pantoufles et Aventuriers suiveurs d’étoiles… Nous serons surement du bon côté en choisissant l’aventure, et la montagne reste encore, malgré, tout, son terrain de choix. Ainsi s’exprime Raymond d’Espouy.

Massif de la Maladeta
Massif de la Maladeta

En fait, c’est un montagnard très complet. Il est fin connaisseur de tout ce qui est matériel, technique. Il fait de tout des randonnées de tout niveau, de l’escalade. Sa première ascension, c’est le pic Le Bondidier (3185 m), dans le massif de la Maladetta, qu’il fait en compagnie de Jean Arlaud.

Notre pyrénéiste a un faible pour le massif des Posets, en Aragon. Il l’appelle d’ailleurs Mon cher Posets. Il en fait l’ascension dix-neuf fois, par quatorze itinéraires différents. En été 1954, il confie à un ami espagnol qu’il reste encore trois itinéraires inédits. Il ne dit pas lesquels et il n’aura pas l’occasion de les suivre.

À partir de 1949, dans ce même secteur, il découvre la spéléologie. Il rejoint alors le spéléo club de l’Aude et de l’Ariège.

Les Pyrénées sauvages

Guide Soubiron avec cartographie de R. d'Espouy (1920) (1 sur 1)L’alpinisme, c’est l’escalade ; le pyrénéisme, c’est moins l’esprit sportif qui l’anime que la soif de solitude et de liberté, l’attrait du pittoresque, de l’aventure, de la pénétration dans le mystère des aspects de la nature… écrit-il. Les Pyrénées font écho à sa foi profonde, à son œil d’artiste, et lui permettent de partager un même amour avec ses camarades de marche.

Il écrit des articles descriptifs ou techniques à toutes les revues pyrénéennes. Le pyrénéisme, écrira-t-il, est œuvre d’amour… Et il souhaite disparaitre un jour dans ces lieux.

Mourir en montagne

Le 20 Février 1955, Raymond d’Espouy est parti de l’Hospice de France avec des amis vers l’Aneto via la Rencluse.  Assez vite, constatant que ses skis sont mal réglés, il fait demi-tour. Peu avant midi, l’équipe fait de même car le temps est en train de changer. De retour au refuge, les compagnons constatent que d’Espouy n’est pas là.

Non loin, au-dessus du vallon de la Frèche, ils aperçoivent un bout de corniche détaché et une grande coulée de neige jusqu’à un ruisseau. Ils cherchent jusqu’à la nuit, en vain. Le lendemain, renforcés des secours en montagne de Luchon, ils reprennent les recherches. Ils sondent le cône d’avalanche qui fait 30 m de large et plus de 3 m d’épaisseur avec des tiges de fer. L’espoir de retrouver le corps diminue au fur et à mesure que le temps passe. Enfin, à moins de deux mètres de la surface, ils découvrent les skis, puis le sac et enfin le corps du bienheureux couché dans l’eau du ruisseau.

C'est là que devait moutir Raymond d'Espouy Col de La Frèche, Vallon de la Frèche (DR philou1269)
Col de La Frèche, Vallon de la Frèche (© philou1269)

Le souvenir de Raymond d’Espouy

Dans les dernières années de sa vie, Raymond d’Espouy sillonne, avec Pierre Billon (1917-2002), l’austère massif du Cotiella. Un massif qui recevrait les sorcières pour des nuits de sabbat ! Il réussit en 1954 la première ascension du point culminant (2912 m.) depuis la brèche de Las Brujas (arête nord-est).

Après sa mort, les Catalans demandent à la Fédération Espagnole de Montagne (FEM) de baptiser une des pointes du massif à son nom. Ce sera chose faite le 26 juin 1958. 40 Français et 150 Espagnols se retrouveront au sommet. Il y aura Julián Delgado Úbeda, premier president de la Federación Española de Montaña, Suzanne Bacarisse, la créatrice du club Pyrénéa-sports de Pau et plein d’autres pyrénéistes admirateurs du papé. Régulièrement,  les Montañeros de Aragon organisent une manifestation à sa mémoire.

Aujourd’hui, la pointe d’Espouy (2825 m) n’apparait plus sur les cartes. Elle est désormais appelée punta de Armeña.

Plus qu’un autre, le grand homme savourait ses randonnées, ses aventures en Montagne sans se laisser obnubiler par l’ivresse du sommet vaincu. En ce sens, il n’aurait pas contredit Gabriel Garcia Marquez : « Tout le monde veut vivre au sommet de la montagne, sans soupçonner que le vrai bonheur est dans la manière de gravir la pente. »

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Raymond d’Espouy, JB Chourry, 1956
Les chefs d’oeuvre du Cazérien Hector d’Espouy, de son fils Jean et de Raymond d’Espouy, Monique et Joel Granson, 2019
Raymond d’Espouy, Pyrénées passion
La diagonale nord du pic d’Espouy, Florian Jacqueminet, 2014




L’aigle royal, seigneur du ciel pyrénéen

Seigneurs du ciel, les rapaces sont aussi dans notre patrimoine. Comme ils sont faciles à observer, pourquoi ne pas profiter des promenades en montagne pour se laisser charmer par le majestueux aigle royal ?

Sa majesté l’aigle royal

Sa Majesté aigle royal
Sa Majesté l’aigle royal

Magnifique bête qui aime la montagne, l’aigle royal est puissant, agile, léger malgré ses 3-4 kg (mâle) ou 5-6 kg (femelle). À la fin de l’hiver, ils se lancent dans de splendides parades. En vrais acrobates enchainant des piqués, des retournements, des vols sur le dos. Ils semblent s’amuser, s’accrochent les serres, s’offrent des proies…

Regardez-les voler ou planer avec leurs 2 mètres et plus d’envergure, les doigts (grandes plumes du bout des ailes) ouverts. Vous les différencierez aisément des lourds vautours grâce à leur vol souple. Peut-être aussi aurez-vous la chance (ils s’expriment peu) de les entendre japper (kya) ou glatir.

Une chasse de bas-vol

Aigle royal en volOn peut voit un aigle assez facilement car il n’aime pas la forêt (il est trop gros pour y évoluer aisément). Il préfère chasser dans des milieux plus ouverts comme les estivas [alpages]. Son terrain de chasse est immense, d’une cinquantaine de km2. Il mange des oiseaux, des rongeurs, des lièvres, des marmottes, des renards voire un petit chevreuil. Il peut tuer une bête d’une quinzaine de kilos et transporter jusqu’à 4 ou 5 kg de viande à la fois. Pourtant il mange peu, se contentant de 250 g de viande par jour (mâle) ou 300 g (femelle). Il supporte d’ailleurs des jeûnes d’une semaine sans difficulté.

Pour chasser, il vole bas au-dessus de la prairie ou au ras d’un bois. Il repère sa proie grâce à une vue huit fois plus perçante que celle de l’homme. Ayant vu par exemple un écureuil, il pique puis, en arrivant sur lui, se redresse et ouvre ses serres dotées d’ongles jusqu’à 7 cm pour l’arracher à son arbre. Il doit être rapide car la proie à son arrivée va tenter de lui échapper, ce qu’elle réussit neuf fois sur dix.

Un seigneur peu combatif

L’aigle royal vit en couple et est d’un naturel tranquille. Si besoin, il protège son territoire en intimidant les intrépides mais attaquera rarement. Les choses changent si l’inconscient s’approche du nid. Là, l’aigle deviendra agressif et engagera le combat. D’ailleurs, les Albanais disent : Aimer la patrie comme l’aigle son nid.

Par chance, ou avec des jumelles, vous pourrez distinguer son arcade sourcilière noire qui lui donne son air féroce. C’est en fait sa « visière » qui lui protège les yeux et lui permet de ne pas être ébloui par le soleil.

L’aire de l’aigle

L'aigle royal dans son aire

Son aire qui peut avoir deux mètres de diamètre et de haut, est fait de branches. En avril, naitront trois ou quatre aiglons blancs dont un seul arrivera jusqu’à l’envol, parfois deux. En effet, l’aiglon le plus fort tuera ses frères et sœurs. Sa survie n’est pas encore acquise, un seul jeune sur quatre arrivera à l’âge adulte (4 à 5 ans). Heureusement, ils vivent longtemps, vingt-cinq à trente ans.

C’est un oiseau que l’on trouve un peu partout, dont les Pyrénées, mais il est devenu rare. On ne compte même pas 80 couples aujourd’hui dans nos montagnes. Il reste encore dérangé pendant la nidification, empoisonné…

L’aigle dans la littérature gasconne

Ce splendide animal n’a pas attiré l’attention de nos ancêtres, peut-être parce qu’il n’était ni un allié ni un ennemi. Il a d’ailleurs peu de noms en gascon : agla, aguilla avec quelques variantes comme angla, aguinla, aguita. Cependant, il est quelque fois cité dans un poème, un conte, une expression…

Les eglògas de Pèir de Garròs

Pey de Garros - Elogas
Extrait de l’Eglogue 3 de Pey de Garros – Toulouse – 1567 (texte complet ici)

Dans la troisième églogue de Pey de Garros, peut-être la plus belle, Hranquina raconte son rêve. Il se termine par une belle et douce description de la paix descendue sur terre :

Man dessus man, portaua en pertreytura,
Laqla a l’œlh gay hoc sa cabaugaduro
Qui la vengoc, volen s’arrepauza
Dessus un coup de montaña pauza.

Man dessús man, portava en pertrietura,
L’agla a l’uelh gai  hoc sa cabaugadura,
Qui la vengoc, volent s’arrepausar
Dessús un cop de montanha pausar.

Deux mains superposées elle portait en peinture,
L’aigle à l’œil joyeux qui lui servait de monture,
Vint, quand elle voulut se reposer
En haut d’une montagne la déposer.

Les contes et les fables

L’Aigle et le Roitelet est un conte gersois collecté par Jean-François Bladé (1827-1900), qui montre la victoire du petit malicieux contre le grand benêt.

Pierre François Tardieu, édition complète des fables de La Fontaine, 1755-1759.

Jules Portes (1823-1875) a traduit trois fables de La Fontaine parlant d’aigle : L’aigla e l’Escrabat [L’aigle et l’escarbot], L’aigla e lo gahús [L’aigle et la chouette],  L’aigla la gata e la sanglièra [L’aigle, la laie et la chatte]. On retrouve le style imagé, loquace et proche de la nature du Gascon qui contraste avec l’austérité du récit du fabuliste français.

U cop l’aiglo qu’abê soun nid encraouistad
A’t soum, entre dus rams, d’u bieil cassou curad,
Pendent que dins sa tuto, aou bèt pè, la sanglièro
Abê fourmat lous sue ‘n u pailhad de hounguèro.
N’ey pàs tout : aou mème arbre, en â caous, mey en sus,
U gato abê gatouat encor’ entre las dûs. 

Un còp l’aigla qu’avè son nid encrauistat
Ath som, entre dus rams, d’un vielh casso curat,
Pendent que dins sa tuta, au bèth pè, la sanglièra
Avè format lo sué en un palhat de honguèra. 
N’ei pas tot : au mèma arbre, en a cauç, mei en sus,
Ua gata avè gatoat encor’ entre las dus.

Une fois l’aigle avait son nid accroché
Au somment, entre deux branches d’un vieux chêne creux,
Tandis que dans sa bauge, au pied, la laie
avait formé le sien sur un tas de fougères.
Ce n’est pas tout : au même arbre, sur le tronc au-dessus,
Une chatte avait mis bas entre les deux

La Fontaine en deux vers dit la même chose :
L’Aigle avait ses Petits au haut d’un arbre creux,
La Laie au pied, la Chatte entre les deux ;

Les expressions

Les Gascons diront « crier comme un aigle » quand les Français préfèrent « crier comme un putois ».

La vue extraordinaire de l’aigle a été reconnue un peu par tous. Ainsi Edmond Rostand décrit les cadets de Gascogne dans son Cyrano de Bergerac :

Edmond Rostand par Sem
Edmond Rostand par Sem

Œil d’aigle, jambe de cigogne,
Moustache de chat, dents de loups,
Fendant la canaille qui grogne,
Œil d’aigle, jambe de cigogne,
Ils vont, – coiffés d’un vieux vigogne
Dont la plume cache les trous ! –

 

Et même s’il n’est pas Gascon,  nous pouvons terminer avec cette belle phrase du poète surréaliste parisien Robert Desnos (1900-1945), publiée dans Rrose Sélavy, 1922 : Le temps est un aigle agile dans un temple.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Ausèths, Francis Beigbeder,
La migration des rapaces dans les Pyrénées,
Eglògas, Pèir de Garròs
Les contes de Gascogne, Jean-François Bladé,
Fablos caousidos de Lafountaino, Jules Portes




Les colères de la Garonne, ce long fleuve tranquille

La Garonne, Era Garona, fleuve mystérieux, à la source longtemps inconnue, et dont les crues sont aussi bouillonnantes que les Gascons qui vivent sur ses rives !

Moi mon Océan
C’est une Garonne
Qui s’écoule comme
Un tapis roulant

Les paroles de la chanson de Claude Nougaro (1929-2004) s’appliquent bien à l’amour des Gascons pour ce fleuve tranquille qui connait parfois des accès de colère.

La Garonne est un fleuve gascon

La Garonne à Bosost (Val d'Aran)
La Garonne à Bosost (Val d’Aran)

Longue de 647 km, la Garonne prend sa source au val d’Aran, s’étire à travers la Haute-Garonne, le Tarn-et-Garonne et le Lot-et-Garonne, avant de se mélanger avec la Dordogne au Bec d’Ambès pour devenir la Gironde et se jeter dans l’Océan.

Elle traverse des plaines et des coteaux fertiles riches en fruits et légumes qu’elle nourrit de ses alluvions déposées par ses crues régulières.

La Garonne et l’Hôpital de la Grave à Toulouse

La Garonne a un régime torrentiel jusqu’à Toulouse qui s’atténue après l’embouchure du Tarn. En hiver, les crues sont provoquées par des pluies intenses sur tout le bassin. Au printemps, ce sont les pluies et la fonte des neiges. En automne, ce sont les orages sur la Gascogne.

le Pont de Pierre à Bordeaux
La Garonne et le Pont de Pierre à Bordeaux

 

Les crues de la Garonne

Inondations et crues de la Garonne (doc. SMEAG)
Caractéristiques des crues de la Garonne (doc. SMEAG)

Les crues de la Garonne sont régulières et parfois dévastatrices. Après la crue de 1196, le duc d’Aquitaine Henri II Plantagenêt (1133-1189) fait construire des digues de protection et exempte de tous droits ceux qui s’y emploient.

En 1777, la Garonne est en crue dans le Bordelais. Le curé de Bourdelle raconte : « Soit pour mémoire que le dix sept May de cette présente année que la Rivière de Garonne étant débordée pendant trois diverses fois a noyé et perdu totalement la Récolte de la parroisse de Bourdelles qui obligea les habitants a faucher les Bleds foins, et qu’il ne ramasser que quatre boisseaux moins deux picotins froment, neuf de Bled d’Espagne, et du tout de vin. »

D’autres crues importantes ont lieu en juin 1875, en mars 1930, en février 1952 et en décembre 1981.

Agen, la ville aux 150 inondations

En 580, l’historien Grégoire de Tours (538 ?-594) enregistre une inondation. Depuis, c’est 150 inondations qui ont été répertoriées ! Un record en France.

Inondation / crue de 1930 à Agen – Prison et rue de Strasbourg
Agen – Inondation de 1930 – Prison et rue de Strasbourg

En 1599, la crue centennale renverse une partie des murs d’Agen du côté l’église Sainte Hilaire. En 1604, une nouvelle crue centennale détruit quatre ponts, les murailles et de nombreuses maisons dans les quartiers exposés de Saint Georges et Saint Antoine.

Lo gran aigat lors des Rameaux de 1770 trouve son apogée après neuf jours de pluies et de vents. Les eaux de la Garonne grossissent et deviennent boueuses. Pendant trois jours, le fleuve déborde et ravage Toulouse, Moissac, Agen, Marmande. À Agen, l’aigat renverse le mur d’enceinte entre les portes Saint Antoine et Saint Georges. Les religieux et divers habitants arrivent à évacuer. Les flots charrient des arbres, des barriques, des charrettes, des animaux et des hommes surpris dans leurs maisons par la montée des eaux. Des radeaux sont construits à la hâte pour leur apporter des vivres et leur porter secours. Les dégâts s’élèvent à 20 millions de livres.

La grande crue de la Garonne de 1875

Toulouse - inondation / crue de la Garonne de 1875
Toulouse – Inondations de la Garonne de 1875  : Rue des Arcs St Cyprien / Pont Suspendu Saint-Michel / Jardin Raymond VI

La grande crue de la Garonne des 22, 23 et 24 juin 1875 reste dans toutes les mémoires comme l’une des plus dramatiques. C’est à Toulouse que les dégâts sont les plus importants.

La hauteur d’eau atteint 8,32 mètres au Pont Neuf. Le débit relevé est supérieur de 36 fois à la normale. Vers 1 heure de l’après-midi du 23 juin, le pont Saint-Pierre s’écroule. Vers 6 heures du soir, c’est celui de Saint-Michel.

Dans la nuit du 23 au 24 juin, la Garonne franchit le cours Dillon et submerge le quartier Saint-Cyprien. L’eau arrive au 1er étage des maisons qui commencent à s’écrouler, emportant avec elles ceux qui s’étaient réfugiés sur les toits.

Le niveau de la Garonne baisse pendant la nuit et les secours s’organisent. Les dons affluent. Les curieux aussi. Le conseil municipal vote en urgence un secours de 400 000 Francs.

On dénombre 209 morts qui sont enterrés au carré des noyés au cimetière de Terre-Cabade. La moitié des maisons sont emportées. Les autres abîmées doivent être détruites à la dynamite.

Que d’eau, que d’eau !

Le Maréchal de Mac Mahon visite Toulouse pour voir les déga^ts causés par les inondations de la Garonne (1875)
Patrice de Mac Mahon: « Que d’eau, que d’eau ! »

Le 26 juin, le Maréchal de Mac Mahon se rend à Toulouse pour voir les dégâts. Ne sachant que dire, il s’écrie « Que d’eau, que d’eau ! ». Le préfet lui répond : « Et encore, Monsieur le Président, vous n’en voyez que le dessus ! ».

La solidarité s’organise. Le conseil municipal vote un secours de 100 000 Francs. L’Assemblée Nationale vote un crédit de 2 Millions de Francs. Des dons affluent de partout. Même le Pape Pie X fait un don. Le journal La Dépêche ouvre une souscription dans ses bureaux.

Le quartier Saint-Cyprien est reconstruit après d’importants travaux de protection. Oui, l’inondation de 1875 reste encore dans toutes les mémoires…

Bordeaux à son tour noyée par la Garonne en 1883

Les inondations / crues de Bordeaux de février 1879
Les inondations de Bordeaux de février 1879

Les crues qui touchent la moyenne et la haute Garonne sont mieux connues que celles qui touchent Bordeaux. Les archives sont plus rares et la marée joue un rôle de vidange des crues qui occasionnent moins de dégâts à Bordeaux.

Pourtant, le 5 juin 1883, l’orage gronde sur Bordeaux. Des averses s’abattent sur Langon et la Réole en fin de matinée. En début d’après-midi, c’est le tour de Bordeaux et de Talence. Il tombe 64 mm d’eau en 1 heure 30.

Inondation de la Garonne à Langon en 1952
Les inondations de la Garonne à Langon en 1952

La rue Sainte-Catherine et les rues avoisinantes deviennent des torrents. Des rigoles de 20 cm se creusent sur les places Dauphine (place Gambetta aujourd’hui), du palais de justice et de Rohan. Les caves sont inondées dans l’enceinte du marché des Grands hommes.

Les rues sont dépavées, des verrières brisées et des bâtiments endommagés. Sur la route de Bayonne, entre le passage Cellier et l’impasse Conti, les plafonds et les cloisons intérieures de plusieurs maisons s’effondrent. Des toitures s’écroulent et des murs menacent de tomber.

La Garonne, sujet d’inspiration artistique ?

André Chénier (1762-1794)
André Chénier (1762-1794)

La Garonne est, finalement, assez peu chantée. André Chénier (1762-1794) cite L’indomptable Garonne aux vagues insensées, dans son poème À la France. Le poète suisse Jacques Herman (1948- ) écrira un poème entier La Garonne qui finit par ces vers :

On est encore loin
D’entendre retentir le nom
Du fleuve comme un cri
La Garonne
La Garonne
Quand elle aura quitté son lit

 

Le chansonnier limougeaud Gustave NADAUD (1820-1893) écrit une chanson Si la Garonne avait voulu qui termine ainsi :

Gustave NADAUD (1820-1893)
Gustave Nadaud (1820-1893)

Si la Garonne avait voulu,
Lanturlu !
Humilier les autres fleuves.
Seulement, pour faire ses preuves,
Elle arrondit son petit lot :
Ayant pris le Tarn et le Lot,
Elle confisqua la Dordogne.
La Garonne n’a pas voulu,
Lanturlu !
Quitter le pays de Gascogne.

Finalement, la Garonne est peut-être plus présente dans sa première partie, en Val d’Aran et Comminges. Ainsi, la poétesse saint-gaudinoise, Paulette Sarradet (1922-2015) écrit le poème « La Garonne » dans son recueil Dans le jardin des rimes.

Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919)
Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919)

Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919) sera primé aux Jòcs Floraus dera Escòla des Pirenèus pour sa Cançon ara Garona. Longue chanson en aranais car dès 1912, Bernard Sarrieu l’amènera à écrire dans sa langue.

E tot en un còp me torni
fresca, fòrta e arroganta;

Un fleuve apaisé

Philippe Delerm
Philippe Delerm

Philippe Delerm (1950- ), originaire du Tarn-et-Garonne, consacre tout un livre, À Garonne. Il raconte ce fleuve dont la couleur des eaux a changé par les travaux qui ont forcé son apaisement, quand on a traîtreusement jugulé la vie de l’eau. Il se souvient d’aller à Garonne, c’est-à-dire Pas sur la rive, mais dans tout le royaume voué au fleuve.

Références

L’étymologie de la Garonne J-U Hubschmied, A. Dauzat, 1955
Agen la ville la plus inondée de France, 2015
La grande inondation de 1875,
E. Bresson. Fascicule vendu au profit des sinistrés.
Crue de la Garonne en 1875
La photo de tête est tirée d’une série de photos de Thierry Breton parue dans un article de Sud-Ouest du 12 décembre 2019 et intitulé « Lot-et-Garonne : la crue et les inondations vues du ciel »




Quand le gascon influençait la langue française

Per ma fé, le français, comme toute langue vivante, évolue au contact des autres. Au XVIe siècle, les Gascons sont nombreux à la cour, dans l’armée et dans la littérature. Ils vont influencer rapidement la langue de Paris.

Le temps où régnèrent les Gascons

Maxime Lanusse - De l'influence du gascon sur la langue française (1893)
Maxime Lanusse – De l’influence du gascon sur la langue française (1893)

Le professeur grenoblois, Maxime Lanusse (1853-1930), plante sa thèse, De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, dans l’avant-propos : Au XVIe siècle, notre langue, encore en voie de formation, sans contours arrêtés, sans règles bien fixes, se pliait aisément aux goûts et aux humeurs particulières de chaque écrivain ; de sévères grammairiens ne l’ayant pas encore enfermée dans les mailles innombrables d’une syntaxe des plus compliquées, elle subissait, docilement, toutes sortes d’influences. Parmi ces influences, les unes venaient du dehors, de l’Italie surtout et de l’Espagne ; les autres nées sur notre sol même, étaient dues à la vie si puissante alors des parlers provinciaux. (…) Or de tous les parlers provinciaux celui qui a le plus marqué son empreinte au XVIe siècle sur la langue française, c’est sans contredit le gascon.

Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme, admirateur de la bravoure des gascons
Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme

Pierre de Bourdeilles dit Brantôme (1537-1614) précise que les Gascons étaient honorés pour leur bravoure, aussi copiait-on leur accent, leur empruntait-on des mots et des tournures, jetant même des Cap de Diu. Un Malherbe ou un Pasquier luttèrent pour « dégasconner » la langue. Un jour, M. de Bellegarde demande au grand grammairien s’il faut dire despendu ou despensé. Malherbe répondit que despensé est plus françois, mais que pendu, dépendu, rependu, et tous les composés de ce vilain mot qui lui vinrent à la bouche, étaient plus propres pour les Gascons.

Le gascon ou les langues du midi ?

Girart de Roussillon le conte qui rime en gascon
Mariage de Girart de Roussillon dans un manuscrit du xve siècle attribué au Maître du Girart de Roussillon

À y regarder de plus près, on appelle gascon à cette époque bien plus que les parlers de la Gascogne. La chanson Girard de Roussillon est inventorié au Louvre comme Girard le conte rimé en gascoing. On trouvait à la belle et spirituelle Madame de Cavoye un accent et des mots du pays qui lui donnent plus de grâce. Elle était d’origine languedocienne.

Il n’empêche que l’influence des Gascons de Gascogne sera très importante. En effet, ils vont influencer directement le français, favoriser l’utilisation des mots italiens ou espagnols dans le français, ré-introduire des vieux mots français.

La plus grosse modification porte sur la prononciation

Le thésard nous apporte une information importante. La plus grande influence du gascon sur le français, c’est l’accent qui modifiera par ricochet l’orthographe. Il faut dire qu’à cette époque, on baigne dans le multilinguisme. Si le français joue le rôle de communication inter-communautés, comme l’anglais « globish » d’aujourd’hui, chacun le parle plus ou moins bien en conservant souvent son accent local. La capacité à absorber des idiotismes est grande et ne heurte que quelques puristes comme Malherbe.

Des exemples

Jean Racine (1639-1699)
Ah ! Madame, régnez et montez sur le Trône;
Ce haut rang n’appartient qu’à l’illustre Antigone

Les exemples sont nombreux. L’un d’entre eux, rapporte Lanusse, est l’utilisation de voyelles brèves là où les Français les disaient longues. Ainsi les Gascons disaient patte [pat] au lieu de paste [pa:t], battir au lieu de bastir… et les poètes gascons comme du Bartas en tiraient des rimes inacceptables et reprochées. Pourtant,  cette modification restera et le grand Racine, un siècle plus tard, fait rimer Antigone avec trône !

Une autre modification importante est liée à la confusion des Gascons des sons é fermé et è ouvert et à l’absence du son e. Montluc écrivait le procés et non le procès. Les Gascons disaient déhors ou désir à la place de dehors ou desir. Ou encore il décachette au lieu de il décachte. Corneille, Choisy, Dangeau, Perrault et Charpentier, dans un bureau de l’Académie, se demandaient s’il fallait dire et écrire Les pigeons se becquetent ou Les pigeons se becquètent. Et de répondre : pas se becquètent, c’est une manière de parler gasconne.

Un dernier exemple est le mot pié-à-terre où pié a ajouté un d au XVIe siècle (pied-à-terre) pour mieux exprimer la prononciation nouvelle apportée par nos Gascons : pié-tà-terre. Une horreur combattue par Malherbe !

Les membres de l'Académie Française (dont certains pourfendent le gascon) venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694 (1 sur 1)
Les membres de l’Académie Française venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694

Des mots gascons

Michel de Montaigne fera de nombreux emprunts au gascon
Michel de Montaigne (1533-1592)

Bien sûr les auteurs gascons vont mettre des gasconnismes dans leurs textes. Certains de ces mots gascons vont faire chemin, d’autres resteront la langue d’un auteur. Le célèbre Montaigne écrira appiler (tasser), arenvoyer, bandoulier, bavasser (augmentatif de bavarder), boutade, breveter, cadet, désengager, revirade ou une estrette (attaque).

Côté syntaxe, Montaigne conserve des formes gasconnes : Toute cette notre suffisance ; elles nous peuvent estimer bêtes, comme nous les en estimons ; La santé que j’ai joui ; Pardonne-le ; J’écoute à mes rêveries ; etc.

Enfin, ils réintroduiront – involontairement – des mots de vieux français. Par exemple Montaigne utilise le mot rencontre au masculin ; un encontre en gascon, un rencontre en languedocien mais aussi un rencontre en français à l’époque de Froissart !

Les Gascons favorisent l’adoption de mots étrangers

Clément Marot (1496-1544)
Clément Marot (1496-1544) et les règles d’accord du participe passé empruntées à l’italien

Durant les guerres d’Italie, toute la première moitié du XVIe siècle, les Gascons, très présents dans l’armée, sont à l’aise parce que leur parler est proche. Les lettrés gascons absorbent sans difficulté l’italien et colportent des mots nouveaux. À côté d’eschappée, mot français, on trouvera escapade venant de scappata en italien (escapada en gascon). Le linguiste Claude Hagège dénombre dans les 2000 mots qui entreront ainsi dans la langue française.

Le poète Clément Marot (1496-1544), né à Cahors d’une mère gasconne, fait un passage dans le Béarn puis file à Venise. Là, il emprunte la règle de l’accord du participe passé aux Italiens et la ramène en France. Dommage qu’il n’ait pas plutôt choisi celle du béarnais, plus simple!

Que reste-t-il de cette influence ?

Malheureusement l’auteur ne fait pas cet inventaire. Mais il est clair que si d’autres influences ont effacé certains de ces apports gascons, il en reste encore beaucoup. Si on ne dit plus une cargue, on a gardé cargaison. Le cèpe et le cep proviennent de cep, tronc en gascon. Etc. Etc.

Anne-Pierre Darrées

Écrit en orthographe nouvelle (1990)

Référence

De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, thèse de Maxime Lanusse, 1893