Terres trembles ou tèrratrems en Gascogne

La Gascogne, et plus particulièrement les Pyrénées, sont exposées aux tèrratrems (littéralement terres trembles, tremblements de terre, séismes). Les sismologues du Centre Pyrénéen des Risques Majeurs, le C-PRIM, situé à Lourdes, enregistrent des secousses fréquentes de faible amplitude. Rien à voir avec les grands tèrratrems qui ont secoué la région dans les siècles passés !

La Bigorre frappée par un tèrratrem en 1660

Le 21 juin 1660, un tèrratrem estimé à une magnitude 6,1 sur l’échelle de Richter, frappe la Bigorre « en trois diverses fois ». L’épicentre se situe à Bagnères de Bigorre. On compte 12 morts à Bagnères, 10 à Campan, d’autres ailleurs. En tout, il y aurait eu 653 morts !

Le vicaire Dangos de Bagnères écrit : «Le vingt uniesme  juin mil six cens soixante, un si terrible terre tremble arriva qu’il mict par terre une partie du clocher de l’église paroissiele St-Vincent de la present ville de Baignères et quelques pierres des arceaux de la voutte, ensemble plusieurs maisons, entre autres celle de feu Pierre Vergès, chirurgien ; le devant de la maison tenue à louage par Odet Bousigues, cordonier, est aussy tombée…A mesme heure sont tombées contre le pont de l’Adour la maison de Jean Forcade et la maison de Ramonet de Souriguère,  tailleur…».

Le chateau d'Asté riné par le tèrramen de 1620
Le Château d’Asté à côté de Bagnères (vu par Lacroix en 1865), ruiné lors du tèrratrem de 1660 (?). Le futur Henri IV et Corisande d’Audoin y auraient caché leurs amours

L’église, les maisons, «la maison de ville et toutes les tours et portes de lad. ville» menacent ruine. Les Bagnérais demandent qu’on leur fournisse du bois afin d’étayer les maisons. On réquisitionne les maçons, menuisiers et charpentiers. On demande même l’aide d’un architecte de Pau.

Les sources thermales se tarissent pendant quelques jours.

Le tèrratrem touche gravement les vallées alentour

Tèrratrems dans les Pyrénées : La propagation du tèrratrem du 21 juin 1620
La propagation du tèrratrem du 21 juin 1660

Les religieux de Médous, à trois kilomètres de Bagnères, furent surpris pendant l’office et se réfugièrent dans des cabanes. Le prieur écrit que « la terre où nous estions couchés nous soulevoit tous en l’air ».

Le village d’Asque est presque entièrement détruit. Plusieurs maisons s’écroulent à Luz et dans la vallée, ainsi que le château de Castelloubon. Les moulins d’Argelès-Gazost sont hors d’usage. L’abbaye de Saint-Savin est gravement endommagée. Les remparts de Lourdes sont à consolider et à Pau la plupart des cheminées sont jetées par terre.

A Barèges, un pan de montagne s’écroule au Chaos de l’Arailhé sur la route de Gédre à Héas, et forme un lac. Vers 1700, ce lac se videra brusquement emportant de nombreuses habitations et tous les ponts de la vallée. 

Le tèrratrem est ressenti dans toute la Gascogne, et au-delà

La duchesse de Montpensier, dite la Grande Mademoiselle.

Revenant de leur mariage célébré le 9 juin à Saint-Jean de-Luz, Louis XIV et Marie Thérèse d’Autriche sont à Captieux et ressentent fortement le tèrratrem. À Saint-Justin où loge une partie de la Cour, un formidable bruit réveille soudainement Mademoiselle de Montpensier. A la suite duquel, son chirurgien lui crie : «Sauvez-vous ! la maison tombe».

 

 

Annotation du séisme pyrénéen du 21 juin 1660 sur le registre paroissial de Montirat (collection archives départementales du Tarn)
Annotation du séisme pyrénéen du 21 juin 1660
sur le registre paroissial de Montirat (collection archives départementales du Tarn)

Dans l’Agenais, le Quercy, le Périgord, la population subit la secousse « avec épouvantement, le branlement des maisons étant si fort qu’on appréhenda qu’elles dussent cheoir et renverser ». On ressent aussi le tèrratrem à Carcassonne, Narbonne, Béziers, Montpellier, mais également en Auvergne, Limousin, et Poitou. Un moine de l’abbaye de Saint-Maixent proche de Niort, écrit que « le 21 juin, sur les quatre heures du matin, arriva un grand tremblement de terre qui esmut tellement l’ancien réfectoire qui sert d’église et le dortoir qui est dessus que toutes les chambres en furent ébranlées et les lits des religieuses secoués comme si on les eut renversés… ».

Les tèrratrems frappent encore la Gascogne

 Tèrratrem en Gascogne : Arette (Pyrénées-Atlantiques) après le séisme de 1967
Arette (Pyrénées-Atlantiques) après le séisme de 1967

Si celui de 1660 fut le plus important, d’autres tèrratrems ont frappé la Gascogne.

On a observé des tremblements de terre à Lourdes  en 1750, dans le Bordelais et l’Entre-Deux-Mers en 1759, à Argelès-Gazost en 1854, dans le Val d’Aran en 1923, à Arette en 1967, à Arudy en 1980, à Tarbes en 1989, dans le Golfe des Gascogne en 1998 et à Saint-Béat en 1999.

Parmi les tèrratrems les plus récents, celui d’Arette reste dans toutes les mémoires. Le 13 août, 1967, vers 11 heures du soir, la terre tremble et fait un mort et plusieurs centaines de blessés. Jusqu’à la fin septembre, on ressent cinquante secousses.

Pourquoi les séismes touchent-ils la Gascogne ?

Née de la collision entre la plaque ibérique et la plaque eurasienne, la chaîne pyrénéenne est régulièrement soumise à des secousses sismiques. La terre y tremble de 300 à 400 fois par an, généralement des petites secousses, imperceptibles par la population car ne dépassant pas 3 de magnitude.

La frontière entre deux plaques se traduit par la présence d’un faisceau important de failles. Dans les Pyrénées, la Faille Nord-Pyrénéenne (F.N.P) court de St-Paul de Fenouillet jusqu’au Pays Basque. De multiples autres failles ou systèmes de failles existent (failles de la Têt, faille du Tech…). C’est le relâchement des tensions le long des failles qui engendre les tèrratrems.

La Faille Nord-Pyrénéenne concentre les tèrratrems des Pyrénées
La Faille Nord-Pyrénéenne focalise les séismes dans les Pyrénées

Au Nord-Ouest de Pau, on a un essaim de sismicité de faible ampleur, comme le montre la carte en tête d’article. Ces secousses ne sont pas d’origine tectonique mais liées à l’extraction du gaz dans le bassin de Lacq.

Pour aller plus loin…

Pour mieux connaître les tèrratrems et les moyens de s’en protéger, ne manquez pas d’aller voir la Maison de la Connaissance des Risques Sismiques à Lourdes – 59, avenue Francis Lagardère (au pied du funiculaire du Pic du Jer) – où vous pourrez suivre en direct les secousses partout dans le monde et participer à des simulations. N’oubliez pas d’emmener les enfants !

Séisme (tèrramen) du 22 novembre 2019 dans les Pyrénées enregistré à Lourdes
Séisme du 22 novembre 2019 dans les Pyrénées, enregistré à Lourdes

 Serge Clos-Versaille

Références

Le site du C-Prim
Le séisme de Bigorre du 21 juin 1660
Le séisme d’Arette, la reconstruction d’Arette,  Jean-Marie Lonné-Peyret
Le tremblement de terre d’Arette, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-ouest, Xavier Piolle, 1968
À quand le prochain séisme destructeur ?




Librairies, rayon littérature gasconne

La littérature en gascon est un art ancien et vivant qui mérite d’être soutenu, valorisé. Des écrivains contemporains proposent des ouvrages de valeur. Dans quelles librairies peut-on les trouver ? Qu’écrivent-ils ? Quelques suggestions pour dénicher de beaux cadeaux de Noël, comme Manipòlis de Jean-Luc Landi.

Les librairies, lieux naturel de vente des livres

Qu’il s’agisse de librairie numérique ou physique, c’est bien là que l’on va chercher les livres. Pour acheter un ouvrage précis, les sites Internet permettent son achat rapide. Des livres en gascon y sont. Par exemple Lalibrairie.com, la librairie en ligne qui défend les libraires indépendants, propose l’étonnante Grammaire gasconne Glossaire gascon-languedocien de Gabriel Roques, dont la première sortie fut en 1913. Et il y a eu 22 rééditions !

Librairies sur Internet -Edicions Reclams
Edicions Reclams

L’incontournable Amazon propose Isabèu de la Valea, d’Éric Gonzalès, recueil de nouvelles dont nous avons déjà parlé. Etc.

Les maisons d’édition gasconnes, Per Noste Edicions et Edicions Reclams ont leur propre site où elles proposent une vente en direct de leurs productions.

Les librairies de proximité

Pierre Bec en librairies gsconnes
Pierre Bec en vente à la librairie Vanin – Saint-Gaudens ( 31)

Un livre, c’est aussi une rencontre, un parfum, un toucher. Si vous voulez prendre le temps de regarder les livres, d’en discuter avec le libraire, de vous faire conseiller, ou encore d’écouter des lectures, de rencontrer des auteurs, personne ne remplace le libraire de votre ville. Et plusieurs d’entre eux choisissent avec soin des bouquins qui parlent de la région, des randonnées, des lieux, des personnages. Ceux-là ont souvent un rayon de littérature en gascon.

Par exemple, la librairie Vanin, à Saint-Gaudens, propose des œuvres de Pierre Bec (1921-2014), grand romaniste, parlant plusieurs langues, et qui passa son enfance à Cazères-sur-Garonne. Son Anthologie des troubadours est une référence. Pierre Bec en gascon c’est une écriture fluide, de bonne qualité. Son Racontes d’ua mòrt tranquilla, qui met en scène des personnages et des situations totalement différentes dans sept nouvelles, a un succès qui ne se dément pas.

Des librairies nouvelles qui ont de l’audace

Arreau et sa librairie toute nouvelle
Découvrez le Vagabond Immobile – 44 Grand Rue à Arreau (65)

Arreau est un petit village de 757 habitants. Témoin d’un passé lointain, son nom viendrait de la langue locale pré-romane harr– (harri = pierre en basque). Village qui mérite de s’arrêter pour sa Maison des fleurs de lys, sa commanderie, le château de Camou, et sa volerie, Les Aigles d’Aure tenue par des experts passionnés, la famille Alberny.

Et c’est aussi l’occasion de rencontrer Alain Pouleau, le nouveau libraire qui vient d’ouvrir la librairie Le vagabond immobile. Ancien journaliste, amoureux des livres, il a quitté les Alpes pour revenir vers son pays d’origine, la Gascogne. Il choisit avec attention des livres superbes, comme Sommets des Pyrénées de François Laurens, guide de haute montagne et photographe, originaire de la vallée de Luchon.

Jean-Louis Lavit

Et il expose un rayon de livres en gascon comme l’étonnant Blind date de l’auteur bigourdan bien connu, Jean-Louis Lavit. Vous y dénicherez des livres bilingues sur les Pyrénées tels Sorrom Borrom ou le rêve du Gave de Sèrgi Javaloyès, ou encore l’épopée quasi mystique Roncesvals (Roncevaux) de Bernart Manciet.

Le Moment librairie

Le Moment Librairie à Salies de Béarn
Le Moment Librairie 3 Place du Bayaà à Salies de Béarn

De même, Le Moment Librairie a ouvert le 15 avril 2019 à Salies du Béarn. C’est une librairie indépendante, la seule en Béarn-des-Gaves ! Laure Baud qui vient du monde de la bande dessinée, et Olivier Argot, ancien bibliothécaire, cherchent à y promouvoir le livre et la création littéraire.

Les deux associés souhaitent faire de leur librairie un espace de rencontres et d’échanges, un lieu vivant, acteur de la vie culturelle.

Les librairies de référence

Librairies - La Tuta d'Oc
La Tuta d’Òc – 11 rue Malcousinat – Toulouse (31)

On trouve un livre en gascon dans toute bonne librairie, pourrait-on dire.

Les très grandes comme Occitania (plus de 30 ans de mise à disposition de littérature en langue d’oc), Ombres Blanches et La Tuta d’òc à Toulouse, Mollat ou La machine à lire à Bordeaux en sont des témoignages.

 

 

La librairie Le Vent des Mots à Lannemezan (65)
La librairie Le Vent des Mots à Lannemezan (65)

Le Vent des mots à Lannemezan ou L’Escapade à Oloron Sainte-Marie sont des références connues des lecteurs. Ils ont leur rayon gascon.

Plus récemment, l’Espace Culturel de Leclerc s’intéresse à l’édition en gascon. Celui de Tarbes, celui d’Oloron Sainte-Marie ont fait une timide place à notre littérature. Cela devrait s’accentuer.

La diversité de l’offre

La littérature gasconne est diversifiée. De nombreux genres sont présents, roman que ce soit fiction, science-fiction ou roman policier,  nouvelle, conte, poésie, épopée, théâtre, essai…

Eric Carle – La gatamina qui … (Per Noste)

Per Noste par exemple a une belle offre de littérature pour enfants. La gatamina qui avè hèra de hami, traduction de The very hungry caterpillar de l’Américain Eric Carle, est une splendeur. Plus récemment de jeunes auteures, Matilda Hiere-Susbielles (bien connue des lecteurs de l’Arraton deu castèth) et Belina Cossou ont publié onze contes regroupés dans Lo horvari de las hadas.

Bernat MancieLibrairies gasconnes - Roncesvals (Reclams)
Bernat Manciet – Roncesvals (Reclams)

Les grands auteurs classiques sont édités, réédités, numérisés. La bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus fait un travail de fond en ce sens, avec l’aide du CIRDOC. Les deux géants Michel Camélat et Bernard Manciet sont sur les étagères des Edicions Reclams.

Et, heureusement, de nouveaux auteurs ont pris le relais. Des auteurs à découvrir ou à relire. Des auteurs qui continuent à donner éclat à la littérature en gascon.

Conseil de Noël : Manipòlis de Jean-Luc Landi

Jean-Luc Landi

Pourquoi ce livre ? Parce qu’il contient toute la verve gasconne, qu’il parle de trois agressions et qu’il est très actuel. En effet, l’auteur, Jean-Luc Landi, nous offre trois nouvelles complètement différentes et joliment écrites. La première, Volusian Glandàs lo caçaire, àlias Doble-bang, raconte une chasse au sanglier dans le Vic Bilh :

— Hòu, Polinari !… 
Bang ! Bang ! Lo tarrible brut que’u pleè lo cap, un gost de trip mau cueit que’u colava dens la ganurra.
— Vedes pas ? Que soi jo ! 

— Hé, Poulinari !…
Bang ! Bang ! Le terrible bruit lui résonna dans la tête, un goût de boudin mal cuit lui coula dans le gosier.
— Tu vois pas ? C’est moi !

Librairies gasconnes - Jean-Luc Landi - Manipolis (Reclams)
J-Luc Landi – Manipolis (Reclams)

La deuxième nouvelle, Actes deu collòqui : la manipulacion, raconte un colloque fictif d’occitanistes et débute ainsi : Se soi a escríver çò que legetz, que’n poderatz concludir que la hèita s’acaba pro plan tà jo. [Si je suis à écrire ce que vous lisez, vous pourrez en conclure que l’événement s’est assez bien terminé pour moi.] Car, un colloque ainsi n’est jamais de tout repos ! Et, cette fois-ci, c’est pire encore. Lo Loló qu’èra penut per la cravata a un braç deu dequerò. Los pès a un mètre au dessús deu sòu. La soa cara congestionada ne deishava pas nat espèr. [Loulou était pendu par la cravate à un bras du bonhomme. Les pieds à un mètre au-dessus du sol. Son visage congestionné ne laissait aucun espoir.]

Dépaysement complet pour la troisième nouvelle, Arrais d’Islàndia, puisque Jean-Luc Landi nous entraîne en Islande. Après une première impression d’hostilité du paysage, l’auteur nous dévoile les beautés d’un pays et d’un peuple. Et on se surprend à se laisser emporter par la magie du pòple esconut (peuple caché), comme on lirait un carnet de voyage de Jules Verne…

Anne-Pierre Darrées




L’épizootie bovine de 1774 en Gascogne : une lutte efficace

Depuis Bayonne, l’épizootie, ou peste bovine, s’abat en 1774 sur toute la Gascogne. La lutte s’organise et s’avère efficace. Suite et fin de l’affaire. Première partie du dossier ici.

Les consuls et jurats contre l’épizootie bovine

La vigilance des consuls devait être constante pour surveiller les communications, visiter les étables, faire assommer et enterrer les bêtes attaquées par l’épizootie bovine. Ensuite, il leur fallait vérifier les fosses et les faire recharger. Parfois, ils étaient eux même fauteurs de contagion en réunissant les bestiaux de la communauté pour vérifier leur état.

Le Roi aide les populations

épizootie bovine - Louis XVI, Roi de France de 1774 à 1793 charge ses Inendants de lutter contre l'épidémie
Louis XVI, Roi de France de 1774 à 1793

Le roi ayant promis de payer le tiers de la valeur des bêtes mortes de la peste bovine, les consuls nommèrent des experts chargés de l’estimation des bestiaux, parfois contestées car variant du simple au double. Comme le relève l’intendant d’Auch dans une lettre à son subdélégué à Nogaro.  « Dans l’état que vous m’envoyez des bestiaux assomés et de leur évaluation, il ma paru extraordinaire de voir un brau estimé 70 # lorsque l’autre n’est porté qu’à quinze et que le bœuf n’est évalué que 60 # ».

Beaucoup demandèrent à être provisoirement déchargés de leurs fonctions car eux-mêmes avaient du bétail attaqué par l’épizootie. On nommait souvent à leur place des personnes qui n’avaient pas de bétail comme à Valence sur Baïse.

L’administration suit les opérations

Les opérations d’assommement des bêtes attaquées par l’épizootie bovine étaient consignées sur un procès-verbal,

comme ici à Arbéost le 16 juillet 1775

« L’an mil sept cens soixante quinze et le seizième du mois de juillet par devant nous jurats de la parroisse d’arbeost ayant été requis par marie Lapoulede du meme lieu de nous transporter chez lui pour examiner une vache quil sobsonoit être attaquée de la maladie epizootique et tout de suite nous nous y sommes transportés avec le nommé dominique Loth et anthoine Lescuretes que nous avons pris pour experts lesquels ont declaré que la dite vache etoit attaquée de la ditre maladie en consequence nous dits jurats avons fait assomer la dite vache après lui avoir fait couper le cuir et anterrer conformément aux ordonenses apres que la dite vache atté estimée la somme de Scavoir sy de lage de sept ans – 73 #.

Le tout atté fait enpresence du sieur Sansoucy sergent au regiment de foix enfoy dequoy avons signé le presens consul n’ayant scu signer fait la croix +. Bares consul »

ou à Aspin d’Aure, un certificat de bonne santé

épizootie bovine - la lutte - Certificat du curé d’Aspin Aure pour deux vaches saines – ADHP E dépôt 11 – Photo SCV
Certificat du curé d’Aspin Aure pour deux vaches saines – ADHP E dépôt 11 – Photo SCV

Le secours des vétérinaires pour combattre l’épizootie bovine

Félix Vic d’Azir

Très vite, des vétérinaires de la toute jeune École Royale Vétérinaire furent envoyés sur place pour étudier la maladie et chercher les moyens de s’en préserver. Le plus célèbre d’entre eux est Felix Vic d’Azir.

Il parcourut toute la Gascogne. Il en vint à la certitude que le seul moyen de combattre efficacement l’épizootie bovine était de « tuer les malades dès les premiers signes de la contagion » à condition de « payer le paysan » à la moitié de la valeur des animaux. Car il fallait tout faire pour prévenir la dissimulation des bêtes atteintes.

 

École royale vétérinaire. (Traitement pour l’épizootie qui règne sur les bêtes à cornes, par Claude Bourgelat.) — 1770

Il publia plusieurs méthodes qui servirent à la mise en œuvre du plan de lutte contre l’épizootie. Méthode pour l’abattage des bestiaux, méthode pour confectionner les fosses, méthodes pour désinfecter les étables, etc.

 

Des remèdes jusqu’alors peu efficaces

Jusque-là, on employait des remèdes qui s’avéraient peu efficaces. Les autorités envoyaient des recettes imprimées aux jurats et aux consuls des communautés.

épizootie bovine - Remède diffusé en 1774 dans la généralité d’Auch pour lutter contre la maladie
Remède diffusé en 1774 dans la généralité d’Auch – Archives du Gers C28– photo SCV

C’est ainsi que le sénéchal d’Oloron envoya cette recette le 9 août 1774 : « Il faut faire prendre à la Bête malade, matin & soir, avec la corne, un seau d’eau tiède, dans laquelle on mettra un gobelet d’huile & deux onces et demie de sel de nitre. Il faut aussi donner par jour aux bêtes, trois lavemans d’une décoction de mauves, à laquelle on ajoutera un demi gobelet d’huile ».

Se rangeant aux conclusions de Vic d’Azyr, le roi décida de l’abattage des troupeaux attaqués par la maladie. Il voulut indemniser les propriétaires en payant le tiers de la valeur des bêtes. Il fit appel aux régiments pour former des cordons sanitaires pour isoler les provinces touchées. A l’intérieur de ce cordon, des détachements occupaient les paroisses touchées par l’épizootie, procédaient à l’abattage des bêtes attaquées, à leur ensevelissement dans des fosses et à la désinfection des étables.

Les régiments employés à lutter contre l’épizootie

épizootie bovine - Soldats venus combattre l' épizootie bovineDe septembre 1775 à octobre 1776, les régiments furent placés le long des cours d’eau de l’Adour et de la Garonne pour former un grand cordon. A l’intérieur de ce dispositif, des cordons plus réduits isolaient les provinces. Au début, ils contribuèrent à propager la maladie avec leurs vêtements de laine en se rendant dans les étables et en communiquant l’épizootie de l’une à l’autre. On les équipa rapidement de vêtements de toile. Leur zèle les conduisait parfois à abattre des troupeaux sains et à brûler des granges en voulant les désinfecter.

Des soldats à la charge des populations

Ils étaient à la charge des communautés qui leur devaient « le logement et l’ustencille ». Le roi accorda une gratification de 2 sous par jour à chaque soldat affecté à la lutte contre l’épizootie et une indemnité de 15 sous pour chaque bête assommée. Le tout à la charge des communautés qui durent emprunter pour pouvoir payer.

Parfois, les soldats exigeaient un paiement complémentaire. Ou ils tentaient d’extorquer des fonds pour leur propre compte, comme à Buros ou à Saubolle. Ou en séquestrant, au besoin, le consul comme à Samatan. Jusqu’à ce que la communauté fournisse un cheval pour le voyage à Toulouse d’un caporal. Des rixes éclataient avec parfois mort d’homme.

Leur présence occasionnait des désordres. Les habitants occupés à la garde bourgeoise n’étaient pas tranquilles de savoir leurs épouses et leurs filles à proximité des soldats. Les registres des mariages et des naissances de 1776 nous laissent de nombreux témoignages de leur passage.

Ils partirent en octobre 1776, au grand soulagement des populations, après que l’épizootie se fut arrêtée.

Le secours de la religion pour contrer l’épizootie

épizootie bovine - Culte à Saint-Roch pour lutter contre l' épizootie bovine
La chapelle Saint-Roch à Ibos (65)

Les curés prirent une part très active dans la diffusion des procédés de lutte contre l’épizootie bovine. Un avis leur fut distribué en 1775 : « Vous êtes chargés de l’instruction des peuples, vous êtes les premiers témoins de leurs besoins & de leurs malheurs ; c’est à vous qui les soulagez dans leurs misères, qui les consolez dans leurs calamités ; c’est à vous de leur faire connoître les maux qu’ils ont à craindre et les moyens de s’en préserver ».

Les évêques interdirent les processions et toute manifestation de piété collective qui rassemblait des paroissiens et des bestiaux. Ils les invitèrent à dire des messes, à dire des prières publiques pour éloigner le mal et à exposer le Saint Sacrement. Le culte de Saint-Roch connut un essor remarquable.

Le 30 novembre 1774, Terraube « délibere que la communauté dans la meme confiance que sesd. ancettres, renouvele sa veü par des prieres publiques pendant neuf jours qui commenceront dimanche prochain par une procession generalle qui sera faitte à l’issue de vepres dans le present lieu pendant laquelle seront chantées des littanies du saint, à laquelle Monsieur le marquis sera prié d’assister, ses officiers de justice,

Et ou assisteront les consuls en robe, et que pendant les dits neuf jours il sera célébré une messe à l’honneur du Saint, ou assistera toute la paroisses tant que faire se pourra, pour que par lintercession du saint, il plaize à Dieu apaiser la maladie contagieuze qui commence de ravager les bestiaux dans la juridiction, auquel effet Mr le curé sera prié de vouloir seconder nos veux, et nos dezirs en faisant la ditte procession à lad. heures d’apres vepres, et en cellebrant lad. messe pendant lesd. neuf jours à l’heure quil indiquera … »

Les évêques aident les populations sur leurs propres deniers

Étienne-Charles de Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse de 1763 à 1788

Les prélats s’intéressèrent aux malheurs des propriétaires. L’archevêque de Toulouse, Étienne-Charles de Loménie de Brienne, offrit une indemnisation pour chaque bête morte sur sa propre fortune. A l’Isle Jourdain, le 2 janvier 1775, le prélat envoie un de ses grands vicaires en inspection. Il fait verser 200 livres à un propriétaire qui venait de perdre un bœuf.

L’évêque de Bayonne fit venir, à ses frais, des vaches de Bretagne pour remplacer les bêtes mortes de la peste bovine. L’évêque de Dijon, précédemment en poste à Auch, envoya des milliers de moutons pour compenser les pertes.

Une épidémie terrible, une lutte efficace

Cette épizootie a été terrible dans nos campagnes de Gascogne. Elle a cependant permis de réels progrès dans la lutte contre les maladies du bétail. Les principes mis en œuvre en 1774-1776 sont toujours d’actualité. Ils ont servi pour lutter contre la dernière grippe aviaire. Confinement des animaux, périmètres d’interdiction, interdiction des circulations d’animaux, interdiction des ventes au marché. Abattage systématique dans les élevages touchés, désinfection des bâtiments, indemnisation des agriculteurs.

Références

École royale vétérinaire. (Traitement pour l’épizootie qui règne sur les bêtes à cornes.) – 1770, Claude Bourgelat
Exposé des moyens curatifs et préservatifs qui peuvent être employés contre les maladies pestilentielles des bêtes à cornes, Félix Vicq d’Azyr
Recherches historiques et physiques sur les maladies épizootiques, M. Paulet
Oeuvres de Turgot-203- l’épizootie et les épidémies,  Benoît Malbranque, 2018




L’épizootie de 1774 à 1776 en Gascogne

L’épizootie de 1774 – 1776 en Gascogne ? Qu’es aquò? Terrible épidémie qui toucha les animaux à cornes, la peste bovine comme on disait à l’époque, commença en mai 1774, aux environs de Bayonne. Très vite, la maladie se propagea de paroisse en paroisse .

Elle suivait la route des foires et des marchés et elle toucha toute la Gascogne en quelques mois. Elle atteignit Bordeaux le 22 septembre et les environs de Toulouse le 15 octobre. Presque tous les bestiaux à corne périrent. On estime à plus de 150 000 le nombre de bêtes mortes de l’épizootie.

La marche inexorable de l’épizootie de 1774-1776

Arrêt du Conseil d'État du roi qui est indiqué les pros les précautions à prendre contre la maladie épidémique sur les bestiaux du 19 juillet 1746
Arrêt du Conseil d’État du Roi du 19 juillet 1746 qui indique les précautions à prendre contre la maladie épidémique sur les bestiaux

L’épizootie prit tout le monde de court car on ne l’attendait pas en Gascogne. Les épidémies de mortalité du bétail touchèrent d’abord le nord du royaume.  Et on mit en place progressivement une législation pour combattre ces épizooties. Les mesures de lutte reposaient sur le principe d’une déclaration des bêtes malades, l’abattage des bêtes attaquées. Elles empêchaient  toute communication entre les bestiaux et imposaient la désinfection des étables.

Après des hésitations jusqu’à la fin juin, Nicolas d’Aine, intendant de Bayonne, publia l’arrêt du Conseil du 31 janvier 1771. Charles d’Esmengart, intendant de Bordeaux le publia le 25 juillet et Étienne-Louis Journet, intendant d’Auch le publia seulement en août. Les hésitations du début et le manque de coordination entre les intendants favorisèrent la progression de l’épizootie

 

Felix Vicq d’Azyr (

La population n’accepta pas les mesures de restriction des communications et l’interdiction des foires et des marchés. Une intense contrebande s’organisa. Les paysans cherchaient à vendre leurs bêtes malades et à s’en procurer de nouvelles pour cultiver leurs terres. Ce qui favorisa la propagation de la maladie. De plus, l’ignorance des paysans laissa libre cours aux charlatans et à leurs remèdes. Félix Vic d’Azyr, envoyé pour combattre l’épizootie disait. « Il faut punir de la prison, jusqu’à l’extinction du fléau, les charlatans, les empiriques, les sorciers et les devins qui cherchent leur fortune dans la misère publique ».

Le témoignage de l’abbé Cazaubon

Remèdes éprouvés à Metz (1743)
Remèdes éprouvés à Metz (1743)

Lavedan Cazaubon, curé de Plaisance du Gers, fit un rapport sur l’épizootie dans le registre des sépultures de sa paroisse pour l’année 1775. Il résume parfaitement le déroulement des événements.

« Dans cette année 1775, il y a eu une maladie dans les bœufs, vaches et veaux, qui a ravagé presque toute la France dans cette espèce ». On a éprouvé tous les remèdes imaginables pour remédier à cette maladie qu’on a nommé épizootie, et tous sont devenus inutiles. Il y a eu pourtant quel tête de bétail qui en est guérie, a force de remèdes, mais pû.

Les simptomes de cette maladie étaient que les bestes ou bœufs ou vaches, avait les oreilles fort abatues, le nazau fort sec et les betes ne mangaient point. La maladie était fort communiquative. De façon que si une bete a corne ou autrement dit, bœufs, vaches approchent de betes saines, toutes périssaient les unes après les autres.

Si les personnes qui soignent les betes malades, entraient dans une écurie de betes saines, la maladie y était de suite et la mort s’ensuivait dans les 7 ou 8 jours. Les personnes qui approchent encore des betes malades avec des habits de laine et qui ensuite allaient toucher ou visiter des bestiaux sains, leur portaient la maladie. »

Le Roi intervient

La maréchaussée vient contrôler l'extension de l'épizootie
La maréchaussée en 1769

« Voyant des maux si grands, le roy de france envoya des troupes dans tout son royaume pour empêcher la communication des bestiaux de paroisse a autre. En sorte que les soldats et officiers étaient dispersés par détachement dans les villes et villages.

Ces soldats procurèrent plus de mal, pendant un temps, parce que, comme ils allaient faire assommer les betes malades et les enterrer avec leur cuir, dans les foces de 12 pieds de profondeur, les soldats étaient revetus avec leurs habits de laine, allaient visiter des écuries seines, pour voir s’il y avait des betes malades, alors ils étendaient la maladie davantage. Il fallut ensuite leur faire faire des sarrots de toile et aux païssans aussi. De façon meme qu’on faisait garde continuellement pour qu’il nentrat pas des personnes d’une paroisse infectée dans une qui ne l’était pas de l’épizootie.

Le seul remède efficace qu’on a trouvé pour mettre fin a cette maladie a été de faire assommer tous les animaux qui étaient dans une écurie, dabort qu’il y en avait seulement une de malade et cet par ce moyen qu’on y a mis fin.

La maladie a duré depuis l’année 1774 jusques environ le mois de juillet 1776. Et dans le mois de septembre de cette dernière année, les troupes nous ont quittés.

Nous n’avons eü dans notre paroisse que 4 ou 6 bœufs qui y ont péri par l’imprudence d’un homme qui entra dans une écurie et y toucha quelque bœuf, venant d’en toucher hors ville des malades. »

Progression de la peste bovine dans le Sud-ouest en 1774.
Progression de la peste bovine dans le Sud-ouest en 1774.

Les effets de l’épizootie sur la vie des communautés

Billet de la Garde d'Auch pour contrôler les accès de l'épizootie
Billet de la Garde d’Auch (1775) – AD du Gers – photo SCV

Les communautés durent mettre en place des gardes bourgeoises pour tenir des postes sur les routes et chemins principaux afin de contrôler toute entrée et sortie de troupeaux ou d’attelages. On évitait ainsi toute communication de l’épizootie entre les bestiaux. Ces gardes, indemnisées, pesaient sur le budget des communautés qui devaient emprunter. A Vic Bigorre, on dût emprunter 600 Livres en avril 1775 pour indemniser les gardes pour une période de six mois.

Certificat du curé d’Aspin Aure pour deux vaches saines – ADHP E dépôt 11 – Photo SCV

Les bouchers ne trouvaient plus de bœufs ou de vaches à acheter tant l’espèce était devenue rare. Même les moutons vinrent à manquer, ce qui entraîna une cherté du prix de la viande. Aussi, dans la plupart des communautés de Gascogne, les bouchers demandèrent une hausse du prix de vente de la viande de 2 sous la livre. On leur accorda. Dans certaines communautés, comme à l’Isle Jourdain, les gens craignaient de s’empoisonner en mangeant du bœuf. Il fallut débiter les bêtes en public. On les exposait pour montrer qu’il n’y avait aucun danger.

L’interdiction de communication entre les bestiaux empêchait le commerce du vin et du bois pour l’hiver. Les droits de pontonnage (taxe pour le passage sur un pont), d’octroi et de souquet (taxe sur les tavernes) diminuaient fortement. Si bien que les fermiers de ces droits demandèrent des indemnités aux communautés.

Nombreuses seront les communautés qui demanderont des secours financiers, parfois accordés sous forme de diminution des impositions.

Des paysans démunis face à la peste bovine

Les paysans qui avaient des terres à l’extérieur de leur paroisse ne pouvaient plus les cultiver. Des récoltes tardives furent perdues avec le grain nécessaire aux semailles de l’année suivante.

Les paysans n’ayant plus de bœufs ni de vaches, s’attelaient à plusieurs pour tirer la charrue. Les labours étaient peu profonds et les récoltes mauvaises. En janvier 1775, le roi offrit une prime pour chaque cheval ou mulet vendu dans les provinces touchées pour remplacer le bétail décimé.

L’interdiction de la vente des cuirs des bêtes mortes privait les paysans d’un revenu complémentaire. La nécessité de trouver des bêtes en remplacement entraina de nombreuses contraventions. On connaît des actes de brigandage en Béarn qui consistaient à enlever des chevaux et autres animaux pour les revendre. Les bêtes en contravention étaient saisies et vendues, les propriétaires soumis à l’amende et parfois emprisonnés. Dans de nombreux cas, les paysans ne déclaraient pas les bêtes mortes. Dans l’espoir de ne pas voir tout le troupeau assommé et de pouvoir vendre le cuir et la viande.

Ds troupeaux se réfugièrent dans la vallée de Larboust pour échapper à l'épizootie
La vallée de Larboust (31)

Pourtant, lorsqu’on les appliqua strictement, les mesures de lutte permirent à plusieurs communautés de ne pas être attaquées par l’épizootie. La vallée du Larboust sauva ses bestiaux en les séquestrant dans un pacage près du lac de Seculego. Dans les Landes, le confinement du bétail dans les landes ou les dunes les protégea de l’épozootie.

Serge Clos-Versaille

À suivre au prochain numéro : L’épizootie bovine est vaincue.

Références :

L’image d’entête est tirée d’un article de Wikipedia sur la peste bovine , une gravure de 1745 qui évoque un épisode de peste bovine aux Pays-Bas.




Antoine de Nervèze ou le bien parler à la cour d’Henri IV

Les Gascons savent parler, l’histoire le confirme. Certains furent remarqués dans toute la France et au-delà. Ainsi, Antoine de Nervèze, aujourd’hui oublié, fut surnommé le roi des orateurs.  Dans la série Gascons de renom, avec Sans Mitarra, Jacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Antoine de Nervèze

Melchior de Prez protecteur de Nervèze
Melchior des Prez-Montpezat

La vie de ce poète nous est mal connue. Jean-Paul Barbier-Mueller, un Genevois, a rassemblé quelques éléments biographiques dans son article publié dans Seizième siècle.

Par recoupement, on peut penser que le poète serait né avant 1559 du cousté du midy, vers les monts Pyrénées, comme il l’écrit lui-même. Son père est mort alors qu’il était encore jeune et il fut probablement envoyé chez des amis ou parents à Poitiers. Il s’attira les sympathies de Melchior des Prez-Montpezat, gouverneur et sénéchal du Poitou. Puis de son fils, Emmanuel-Philibert, le futur marquis de Villars. Il l’évoque dans ces vers :
Villars auprès de qui mes plus jeunes années
Ont doucement suivi le cours des destinées

Nervère devient le secrétaire du Prince de Condé
Henri II, prince de Condé

Adulte, il devient secrétaire d’Henri II de Bourbon, prince de Condé jusqu’à 1606-1607. Ensuite, il passe au service d’Henri IV de France, jusqu’à son assassinat en 1610.

Or, dès 1600, le roi avait autorisé Marguerite de Valois à revenir à Paris. Elle tient un salon fameux dans son hôtel, quai Malaquais.

L’hôtel de Marguerite de Valois à Paris

Son ex-mari le roi, la deuxième épouse Marie de Médicis et le futur Louis XIII sont des visiteurs fréquents.

Nervèze y vient souvent et devient vite la référence en matière de bon langage. On parlera d’ailleurs du « style Nervèze ».

Nervèze meurt en 1622.

L’oeuvre de Nervèze

Dès jeune homme, Nervèze écrit. En 1597, il transmet au libraire parisien, Antoine du Breuil, le privilège royal d’imprimer ou faire imprimer toutes ses œuvres. Autrement dit, l’exclusivité. Bonne affaire pour l’imprimeur car l’auteur est prolifique et vite célèbre !

Admirateur de Ronsard, Nervèze est l’auteur d’une douzaine de romans, de très nombreuses œuvres poétiques et autres. Ses premiers livres content des amours tragiques. Ils seront plus teintés de chevalerie par la suite. Comme cette réécriture d’une histoire tirée de l’épopée italienne Orlando furioso (Roland furieux) de L’ Arioste (1474-1533).

Nervèze et le roman sentimental

Gravure tirée des Amours de Clorinde (Amours diverses – 1617 – BNF)

Nervèze est le père, sinon le meilleur représentant du roman sentimental, qui sera de mode à cette époque. Adrienne Petit précise : Le roman sentimental se caractérise par une langue, rhétorique et fleurie, passée à la postérité sous le nom de « style Nervèze », du nom du maître du genre, Antoine de Nervèze. Cette prose à la syntaxe sinueuse, qui fait foisonner les discours oratoires – déplorations comme harangues – et les figures de style, est au service de l’expression des mouvements de l’âme et du movere [Utiliser l’émotion pour guider les conduites humaines].

On peut apprécier l’auteur dans cet extrait des Amours de Palmélie, destiné à susciter l’émotion chez le lecteur  :

« En quel gouffre de miseres me voy-je precipitee ? Quel sanguinaire destin qui (moissonnant les plus agreables fleurs de mon espoir) ne laisse en leur place que des cruelles épines ? De quoy me sert ceste vie, puis qu’elle est stérile de plaisirs, & ne sert que de matiere aux infortunes ? Qu’elle fatalité (avide de mon sang) m’y faict voir à regret le Soleil ? O mort ! qui n’est redoutable qu’à ceux qui sont contents, ne viendras tu point au secours de ceste Demoiselle, que la douleur & son desir t’ont vouée ? viens à moy, doux refuge de mes malheurs & ne me refuse point ta secourable rigueur que je reclame avec passion & attents avec impatience. C’est la raison que je meure, Amour, tu le veux bien, puis que tu m’as appris à vivre miserable. »

Le Nervèze moraliste

Cartas morales de Nevèze traduit en espagnol
Cartas Morales y Consolatorias del Senor de Narveza. Traduzidas en lengua Castellana por Madama Francisca de Passier y por por Cesar Oudin, Secretario Interprete de su Magestad Christianissima (Henri IV).

Nervèze publie aussi des ouvrages de philosophie morale. D’ailleurs cette philosophie à la fois morale et religieuse est présente dans tous ses livres, même ses romans d’amour. Son premier roman en témoigne, Les chastes et infortunées amours du baron de l’Espine et de Lucrèce de La Prade. Dans ce roman, Lucrèce, après la mort de son amant, s’interroge sur le meilleur choix pour elle. Et elle va s’interdire le suicide.

En fait, on retrouve là une dénonciation indirecte des mœurs de la Cour, non par la critique mais par l’exemple de hauts sentiments.

La religion est un cadre d’action

Gravure tirée des Amours de Clorinde (Amours diverses – 1617 – BNF)

Bruno Méniel a étudié le rôle de la religion dans l’oeuvre romanesque de Nervèze : Les protagonistes butent inéluctablement contre une de ces questions. Est-il loisible de s’opposer à ce qu’un père décide pour vous ? Doit-on accepter un mariage arrangé ? Le suicide offre-t-il une issue ? Faut-il choisir la vie conjugale ou la clôture ? Or les réponses à apporter à ces questions dépendent de la représentation que l’individu se fait de sa position dans le monde, de son rapport à autrui et à Dieu. Autrement dit, chez Nervèze, celui qui entend prendre une décision qui orientera toute son existence se pose une question religieuse.

L’étonnant exemple d’Olimpe

Un exemple est particulièrement intéressant, par la position qu’il propose. C’est le roman Les Amours d’Olimpe, et de Birene. Olimpe, mariée de force par son père, fait tuer son époux le jour de ses noces. Nervèze, à travers le narrateur, condamne les parents qui choisissent le mari de leur fille en fonction de leurs seuls intérêts :

Ces accidens font une belle leçon aux peres et meres, qui ne regardans qu’à leurs advantages, veulent que leurs filles servent d’appuy à leurs fortune, et forçans leurs volontez en mariage, martyrent leur contentement, et réduisent ces affections contraintes en des mortelles repentances. Et ces rigueurs sont le plus souvent les instruments de leur ruïne, et de leur blasme. Celles-là que je puis à bon droict appeller malheureuses, sont captives en leur liberté, et semblent estre plustost nées pour leurs parens que pour elles-mesmes. Il n’y a point de liberal arbitre pour leur volontez, lequel elles pourroient justement nier si leur foy le leur pouvoy permettre.

Le Nervèze civilisateur

Le guide des courtisans de Nervèze
Le Guide des Courtisans

Connu pour la qualité de son langage, et cherchant à raffiner le comportement et le langage de la cour, Nervèze écrit le Guide des courtisans. Le texte commence par : I entreprens un combat plein d’honneur & d’vtilité: I’aurai pour but de mon dessein la gloire de la Cour & le bien des Courtisans; pour armes une plume, pour champ de bataille ma solitude, & pour ennemis la Vanité, la Faintise, la Mesdisance, & l’Impiété. Il met en avant dans ce guide l’importance de l’émotion et de l’expression de cette émotion.

Maurice Magendie, dans La Politesse mondaine et les théories de l’honnêteté, voit surtout dans le style Nervèze, une réaction contre la vulgarité ambiante. Une volonté d’affiner les mœurs, de réguler les passions, d’installer la politesse. Frank Greiner, agrégé de lettres, normalien, l’exprime clairement : Le beau langage a ici une fonction civilisatrice. Son rôle n’est pas seulement de masquer la réalité grossière ou rugueuse sous de riches apprêts mais de transfigurer par de beaux discours des passions violentes.

Point trop n’en faut ?

François_Maynard

Le poète toulousain, membre de l’Académie française,  François Maynard (1582-1646) l’appelle le roi des orateurs. Et pourtant, disciple de Malherbe, il est assez éloigné d’un Nervèze. En revanche, Nicolas des Escuteaux (1570-1628), lui reproche de trop en faire et le traite de mignon des dames. En fait, Nervèze et Escuteaux raffinent tant leur style qu’on les accuse tous deux de « parler phebus » (Exprimer avec des termes trop figurez & trop recherchez, ce qui doit estre dit plus simplement, dictionnaire de l’Académie française, 1694).

Et peut-être le second avait-il une pointe de jalousie car il semblerait que les dames portaient plutôt leurs différends devant Nervèze. La Gazette de Paris de 1649, affirme même qu’avec ces dames, qui l’eût voulu contredire, eût été chassé comme un péteux de la compagnie.

L’opposition de Malherbe

François de Malherbe critique du style Nervèze
François de Malherbe

François de Malherbe est tout le contraire de Nervèze. C’est un homme froid, brutal, tyrannique et  profondément opposé aux poètes sensibles. Au-delà de Nervèze, c’est tout la génération des poètes baroques qu’il décrie et qu’il rejette. Il entraînera d’ailleurs la littérature française dans l’art classique, et les auteurs précédents dans l’oubli. Marie de Gournay (1565-1645), grande femme de lettres, les défendra dénonçant l’arrogance anarchique des prétendus novateurs, les traitant d’ignorants. Mais en vain.

Références

Seizième siècle, Jean-Paul Barbier-Mueller, 2011, 7, p. 297-306
Le guide des courtisans, Nerveze, 1606
Amours diverses. Divisees en dix histoires . Par le sieur de Nerveze, 1617
Le style Nervèze, langue des passions et langue de cour, Adrienne Petit
Les métamorphoses de la charité dans les romans d’Antoine de Nervèze, Bruno Méniel, 2012




Les bêtes des contes gascons

Impossible de se lasser des contes, ils sont une deuxième nature chez les Gascons ! Ils font appel à des humains et des figures fantastiques que celles-ci soient des bêtes, des dieux, des esprits malins ou des êtres anthropomorphes. Ces personnages sont liés à la vie de tous les jours et prennent ainsi une semi-réalité. Visitons notre bestiaire.

Les bêtes fantastiques

Hodon e lo lop

Le loup, une des bêtes fréquentes de contes gasconsRappelons-nous Hodon (Houdon), ce gojat (jeune homme) qu’un sorcier transforme en loup pour sauver son père d’une grande fièvre. Pour guérir, le père devait manger un bouillon fait avec la queue du chef des loups, arrachée le jour de la saint-sylvestre, alors que ce loup se déguisait en curé pour dire la messe ! (Lien pour écouter ce conte). De façon plus usuelle dans l’imaginaire européen, de nombreuses histoires font appel au ramponòt ou lop-garon (loup-garou).

Isabit

Le myhe d'Isabit évoqué dans les rues d'Ayros-Arbouix (65)Une deuxième bête fantastique. Isabit le serpent fabuleux qui aspire goulûment les vaches, les moutons et les bergers, penché sur la vallée d’Argelès. Pour le tuer, lo haure (maréchal-ferrant) d’Arbouix lui fait avaler une enclume chauffée à blanc. Pour calmer la douleur, le serpent boit l’eau des torrents jusqu’à en exploser et donner naissance au lac d’Isaby.

Lo basèli (le basilic)

Le basilic, cette bête, reptile ou mammifère vous transforme en pierre d'un seul regard.
Le basilic à tête de coq attribué à Wenceslas Hollar (17è s.)

Si vous vous promenez dans les Pyrénées, attention à ne pas croiser un basèli (basilic). Cette bête au corps composé vous transforme en pierre d’un seul regard. Elle existe dans plusieurs pays ; en Gascogne elle a un corps de reptile ou de mammifère et une tête d’homme.

Lo mandagòt o mandragòt

Le mandragot (ou chat d'argent en Bretagne) bête largement partagée dans les contes européens
Le mandragot (ou chat d’argent en Bretagne)

Et quant au mandagòt ou mandragòt qui vit surtout dans les Landes et dans le Gers, bien heureux celui qui l’attrape et l’enferme dans le coffre du cauhadèr (chauffoir et, par extension, pièce principale chauffée servant de cuisine et de salle à manger), car il devient riche immédiatement. D’ailleurs ne dit-on pas aver lo mandragòt a la maison (avoir une chance insolente). Comme toujours, plusieurs variantes de ce conte existent.

Jean-François Bladé (1827-1900) en a rapporté au moins trois. La première précise que la bête ne sort qu’une fois par an et donne le mode opératoire pour s’en saisir et ainsi, devenir riche. La deuxième met en garde car la bonne fortune est liée au Diable. Enfin la troisième raconte le pouvoir du mandagòt qui caga (chie) une pièce d’or chaque nuit et empêche un visiteur de se lever du coffre sur lequel il est assis.

Les bêtes sauvages

Intimement liées à la vie d’autrefois, les bêtes sauvages sont sources infinies de légende.

Le loup

Le loup réel ou imaginiare est très présent parmi les bêtes des contes gascons
Lo lop quan volè har coíer la vianda

Le loup est une bête fréquente dans les contes d’un peu partout, le loup est souvent naïf ou simplet dans les textes gascons. Lou loup quan boulè ha coye le biande  / Lo lop quan volè har coíer la vianda (Le loup qui voulait faire cuire la viande) de Felix Arnaudin (1844-1921) en est un bel exemple puisque celui-ci, voulant imiter l’homme, essaie de faire cuire un gigot aux rayons de lune. Ici une version légèrement modernisée sur arraton.fr.

Mais le loup peut aussi, de façon plus classique voire moraliste, être cruel et victime de sa cruauté.

Le serpent

La Femme au serpent trouvée à Oô (Musée des Augustins de Toulouse), évocation du mythe de Pyrène.
La Femme au serpent trouvée à Oô (Musée des Augustins de Toulouse).

Il peut être dans son rôle naturel, par exemple le serpent monte dans le nid d’une grive pour manger les petits, dans L’homme de toutes les couleurs. Ou c’est une bête  monstrueuse comme le serpent à sept têtes dans Le Prince des sept vaches d’or. Souvent, les serpents gardent l’or sous terre.

Pyrène, séduite et abandonnée par Héraclès, s’enfonce dans les forêts pour mettre au monde un serpent puis disparaît.  À son retour, Héraclès offre un magnifique tombeau à la belle aimée, les Pyrénées.

L’ours

L'ours, bête familière en Couserans
Jean de l’Ours

Proche de l’homme, sachant se mettre sur deux pieds, il est une bête suffisamment grande, puissante et poilue pour effrayer. Il sera objet de contes. Joan de l’ors (Jean de l’ours), mi-homme, mi-animal, est probablement le conte le plus connu.

L’ours effraie et fascine. Aussi ne fut-il pas que sujet de conte. Sérac, dans le Couserans, était le village des éleveurs d’ours. L’ours étant assez rare dans les montagnes d’Ustou, mi XIXe, alors on allait le chercher sur le versant espagnol. Chaque maison avait le sien. Attrapé encore ourson, on lui mettait un anneau dans les narines. La bête était dressée à danser, à porter un bâton, à faire des gestes aimables.

À Ustou (Couserans) un ours était donné en dot aux jeunes filles à marier.

La grand’bête à tête d’homme

Jean-François Bladé, collecteur de contes gascons
Jean-François Bladé (1827-1900)

C’est un conte, très spécifique, puisqu’on ne le trouve qu’en Grèce, en Gascogne, en Iran (dans les textes sacrés d’avant l’Islam), et un peu en Amérique du Nord et du Sud.

Jean-François Bladé rapporte ce conte dans Le jeune homme et la grand’bête à tête d’homme. Le récit parle d’un jeune homme beau comme le jour, fort et hardi, comme pas un et surtout tellement avisé, qu’il apprenait à deviner les choses les plus difficiles. Pauvre, il tombe amoureux à perdre la tête de la fille du seigneur de Roquefort. Hélas cette famille n’est pas riche et la jeune fille doit entrer au couvent.  Le jeune homme va donc chercher fortune pour pouvoir l’épouser. Il décide alors d’affronter la grand’bête à tête d’homme qui possède une grotte remplie d’or. Avisé, avant de partir, il prend de bons conseils auprès de l’archevêque d’Auch.

Trois demandes impossibles à satisfaire

Une manticore ou bête à tête d'homme (Bestiaire de Rochester)
Une manticore ou bête à tête d’homme (Bestiaire de Rochester)

Le jeune homme rencontre la grand’bête qui lui demande trois choses impossibles, qu’il repousse comme lui avait conseillé l’archevêque.

— Je te donne la mer à boire.
— Bois-la toi-même. Ni moi, ni toi, n’avons un gésier à boire la mer.
— Je te donne la lune à manger.
— Mange-la toi-même. La lune est trop loin, pour que, moi ou toi, nous puissions l’atteindre.
— Je te donne cent lieues de câble à faire, avec le sable de la mer.
— Fais-les toi-même. Le sable de la mer ne se lie pas, comme le lin et le chanvre. Jamais, ni moi, ni toi, ne ferons pareil travail.

Les trois énigmes de la grand’bête

La grand’bête décide alors de lui poser trois questions auxquelles le gojat saura répondre.

— Il va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu’un éclair.
— L’œil va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite que l’éclair.

—Le frère est blanc, la sœur est noire. Chaque matin, le frère tue la sœur. Chaque soir, la sœur tue le frère. Pourtant ils ne meurent jamais.
— Le jour est blanc. Il est le frère de la nuit noire. Chaque matin, au soleil levant, le jour tue la nuit, sa sœur ? Chaque soir, au soleil couchant, la nuit tue le jour son frère. Pourtant jour et nui ne meurent jamais.

— Il rampe, au soleil levant, comme les serpents et les vers. Il marche, à midi, sur deux jambes, comme les oiseaux. Il s’en va, sur trois jambes, au soleil couchant.
— Quand il est petit, l’homme ne sait pas marcher. Il rampe à terre, comme les serpents et les vers. Quand il est grand, il marche sur deux jambes, comme les oiseaux. Quand il est vieux, il s’aide d’un bâton, qui est une troisième jambe.

L’énigme de la Sphinge

Œdipe et la sphinge, Gustave Moreau, Metropolitan Museum of Art.
Œdipe et la sphinge, Gustave Moreau, Metropolitan Museum of Art.

L’histoire, un peu différente, se rapproche de celle de la sphinge grecque, même si, physiquement, celle-ci est autre : tête de femme, corps de lion, ailes d’aigle et queue de scorpion. L’énigme de la sphinge parle de deux sœurs (jour et nuit) : l’une donne naissance à l’autre, qui à son tour enfante la première.

Comment la Grèce et la Gascogne peuvent-elles partager cette même légende ? Julien d’Huy s’est penché sur le sujet. Il note que les Grecs ne sont jamais venus en Gascogne, alors qu’ils sont allés en Provence ou en Languedoc. Et ces deux régions n’ont pas cette légende !

Alors, Julien d’Huy propose une hypothèse plutôt partagée aujourd’hui : Les Basques conserveraient dans leur folklore des thèmes très anciens, et pour certains préhistoriques. Dans ces conditions, le motif grec de la Sphinge serait pré-indo-européen, et les versions grecque et aquitaine constitueraient d’ultimes vestiges d’un mythe bien plus répandu lors de la Préhistoire. Ce qui confirmerait la continuité de cette population implantée dans le sud-ouest de la France, depuis l’Aurignacien ou même avant. Rappelons que Basques et Gascons sont initialement un même ensemble.

Anne-Pierre Darrées

Références

Contes et légendes de Gascogne, Fanette Pézard, 1962
Les légendes des Hautes-Pyrénées, Eugène Cordier,
Voyage en France, Ardouin Dumazet, 1904
L’Aquitaine sur la route d’Œdipe, Julien d’Huy, 2012
Contes de Gasconha, Jean-François Bladé, 1966
Contes populaires de la Gascogne, tome 1, 2 et 3, Jean-François Bladé, 1886
Archives pyrénéennes : Mythologie, contes et légendes, Association Guillaume Mauran
La Gascogne dans un schéma trifonctionnel médiéval, Philippe Jouet-Momas
La photo d’entête est une composition de documents  d’une exposition sur le Bestiaire du Moyen Âge de la BNF




Les bois pyrénéens pour la politique royale

Fin XVIIe siècle, la politique de Louis XIV et de son intendant de la Marine, Colbert, va entraîner une exploitation intensive des bois des Pyrénées. Avec des conséquences sur les hommes, l’environnement et l’économie. Roland Coquerel détaille cette activité, dans son article du Bulletin de la Société Ramond, en 1985.

Les bois sont exploités

La surexploitation du bois au moyen-âgeOn exploite le bois depuis bien longtemps, ne serait-ce que pour se chauffer et pour chauffer les gens des villes. Ou encore pour les charpentiers, les verriers, les forgerons…  Au XIIIe siècle, on a tellement exploité les forêts qu’elle sont en danger. À Najac (Aveyron), en 1307, les consuls trouvent une parade. Ils interdisent pendant quinze ans l’exploitation d’une grande partie des forêts, afin qu’elles puissent se régénérer. Si la décision est impopulaire, elle se généralise dès 1346 aux régions voisines et au Royaume de France. Pourtant, 300 ans plus tard, la situation est de nouveau critique… pour raison d’État !

Les métaux, les minerais et les bois des Pyrénées

Carrières de marbre dans le Haut-Couserans
Carrières de marbre dans le Haut-Couserans

L’exploitation du marbre et du bois des Pyrénées, depuis au moins le temps de Rome, se limitait aux régions proches des cours d’eau. A partir du XVIe siècle, la production va s’étendre aux minéraux et se vendre jusqu’à Paris. L’historiographe d’Henri II, Pierre de Paschal (1522-565), écrivait en 1548. En ces montagnes […] sont en plusieurs lieux les veines des minéraux, les espesses et palisantes forêts, les abondantes fontaines desquelles les clairs ruisseaux et rivières tortues, et fléchies en divers cours, décovrent au fleuve Garonne.

On exploite en particulier les hautes futaies de sapins, à proximité des rivières. Comme en Comminges et en Bigorre, celles de Saint-Béat, de Cierp et de Barbazan, proches de la Garonne. Et celles de Hèches, Sarrancolin et Campan, voisines de la Neste, son affluent. Ou encore dans l’ouest pyrénéen à proximité des Gaves.

Colbert veut du bois pour la Marine

Hubert Gautier (1660-1737), Inspecteur des Grands Chemins, Ponts et Chaussées chargé par le Roi d'organiser la fourniture des mâts de marine
Hubert Gautier (1660-1737), Inspecteur des Grands Chemins, Ponts et Chaussées

Dès 1660, Colbert (1619-1683) propose d’industrialiser la France, de créer une forte marine marchande et de renforcer la marine de guerre.  Il va falloir du bois. Dans le nord de la France, vu les dégâts des guerres, l’exploitation désordonnée des forêts et le coût des bois achetés en Scandinavie, Colbert choisit les Pyrénées.  On organise le travail.

Hubert Gautier (1660-1737), inspecteur des Grands Chemins, Ponts et Chaussées du royaume est chargé de l’exploitation des bois dans les Pyrénées. Il écrit le Traité de la Construction des Chemins. Il parle surtout de l’exploitation en Comminges.

L’abattage des arbres

Lors d’une visite de la forêt, on marque les arbres à abattre  avec un marteau et on les enregistre. À partir de ce moment, interdiction absolue de vendre ou brûler aucun arbre de cette forêt. Les arbres sont ensuite abattus, ébranchés, écorcés (pour éviter qu’ils ne pourrissent). Leur bout est taillé (forme conique si en pièce unique, sinon en sifflet). Le diamètre est mesuré avec un compas courbe ou avec une ficelle, car la Marine a des exigences. La longueur du mât en pieds doit être trois fois le diamètre en pouces. Par exemple, un mât de 24 m doit avoir 65 cm de diamètre et au moins 44 cm au bout le plus fin.

Un travail pénible et dangereux

On perce deux ou trois trous aux extrémités de l’arbre abattu pour passer les câbles de manœuvre. Ils permettront de guider l’arbre pendant sa descente. Si la pente est forte on laisse glisser en retenant le tronc. Sinon on attelle des bœufs ou des vaches.

Descente d'un mât sur une glissoire en bois
Descente d’un mât sur une « glissoire » (gravure tirée du Mémoire sur les travaux qui ont rapport à l’exploitation de la mâture dans les Pyrénées – Paul-Marie Leroy (1776)

Les débûcheurs attachent les fûts de sapin à des arbres non abattus. On enroule la corde autour des arbres en bas et on lâche la corde des arbres d’en haut. Dans les passages où la terre est trop inégale on crée des coulants, appelés aussi glissoires (couloirs en bois bâtis). Un brigadier commande la manœuvre et décide du choix des arbres autour desquels on mettra les cordes.

Gautier précise que l’intelligence des ouvriers entre beaucoup dans la réussite des travaux.  Parce que si un arbre est tombé dans une mauvaise position, à l’instant de l’ébranchement il faudra plus de trente hommes pour le virer et s’il n’est pas conduit dans sa chute du côté de la glissoire, une brigade entière emploiera un jour ou deux pour le tirer de ce mauvais pas.

La tracte ou transport des mâts

Chemin de la Mâture (1200 m) pour exploiter le bois de la forêt du Pacq
Chemin de la Mâture (1200 m) pour exploiter la forêt du Pacq et traverser les « gorges de l’Enfer » – commune d’Urdos (64)

Afin d’acheminer les bois, l’inspecteur parcourt l’itinéraire que suivront les charrois. Il vérifie l’état des chemins. Il organise et supervise leurs élargissements ou réparations nécessaires. On explose les pierres à la poudre si besoin. Ou on les fait éclater en allumant des feux puis en jetant de l’eau dessus. C’est une technique rapide et efficace et, surtout, traditionnelle dans nos montagnes. Le Chemin de la Mâture, achevé en 1772, est un exemple impressionnant de ces travaux que dirige l’ingénieur Leroy. Les hommes, probablement des forçats, munis de pics et suspendus à une corde, creusèrent le passage dans une paroi vertigineuse.

Des chariots transportent les mâts par les chemins. Un mât de 25 m. pèse au moins 7 tonnes. Il faut pour tirer le chariot, 30 ou 40 paires de bœufs attachés ensemble. Des hommes les guident à l’avant pour assurer le travail harmonieux des bêtes. Des coudoyeurs manoeuvrent le timon de queue. Imaginons ce qu’a pu être le chargement des mâts (avec un palan) et les dégâts humains si le chariot versait ou perdait une roue !

Malgré cinq mois de repos lors de la mauvaise saison, la plupart des bêtes ne se remettent pas et on doit les réformer.

Le flottage des bois

Radelage du bois sur l'Adour à Dax
Radelage sur l’Adour à Dax

Arrivés au bord des rivières, on peut mettre les mâts à l’eau. On les guide depuis la rive (flottage à la touche). Dans ce cas, il faut avoir aménagé le cours d’eau. Il faut avoir explosé les rochers qui rétrécissent certains passages, rétréci les endroits trop larges par des épis, divisé le cours en illons (îlots) avec des digues, construit des passelis pour freiner le courant. Ou, on peut faire des radeaux avec ces mâts selon une technique très précise. Ensuite, les radeleurs manœuvrent en utilisant un grand nombre de cordes ou d’andortes (brins de noisetier).

Arrivés à l’océan, on embarque enfin les mâts sur des flûtes; des bateaux spécialisés dans le transport de matériels.

Les ouvriers

Le transport de bois avec des bœufs (vers 1900)
Le transport de bois avec des bœufs (vers 1900)

On recrute les ouvriers localement. Certains sont volontaires, mais il faut parfois menacer pour en mobiliser. Une ordonnance de Toulouse le 10 janvier 1670 précise que les habitants et communautés des forêts et rivières de quatre lieues des environs doivent fournir les hommes nécessaires pour la coupe des bois et pour les autres travaux. La peine est de vingt livres d’amende à la première contravention et de cinquante livres à la seconde.

On appelle également les femmes à y travailler, en particulier pour les chemins. Les communautés se plaignent de ces contraintes. De plus, on réquisitionne les bœufs des paysans, ce qui empêche leur travail pour la ferme quand les bêtes ne meurent pas en montagne ! On ne paye pas les journées des dits bœufs et des conducteurs pour pouvoir seulement subvenir à leur dépence. On ne paie pas non plus les risques, les pertes, ni des frais d’attelage.

Les communautés s’organisent.

Par exemple, les consuls de Capvern décident le 18 janvier 1685 que tous les propriétaires de bestiaux de la commune contribueront financièrement pour aider ceux d’entre eux qui perdraient leurs bêtes à cause de la tracte.

La construction et l’entretien des passelis ainsi que la réparation des dégâts occasionnés par les troncs flottants étaient à la charge des meuniers.

Les dégâts et la réussite

Les bêtes épuisées obligent à étendre les réquisitions plus loin.  Par exemple en 1691, les consuls de Trie-sur-Baïse écrivent. La misère étant telle dans le pays que les bœufs ayant été requis pour aller à la montagne transporter des vois pour la Marine du Roi, on ne put en réquisitionner un nombre suffisant.

L’opération de Colbert puis celle de Choiseul vont dévaster les forêts pyrénéennes. Coquerel rapporte les propos du préfet des Hautes-Pyrénées, Georges Roquette-Buisson (1841-1922). Il fallait sacrifier 2000 gros arbres pour construire un seul vaisseau de 74 canons. Jean de Laclède (1727-1789) écrit  si on ne les régénère pas avec plus de soin que par le passé, c’est une autre ressource qui ne renaîtra jamais.

La galère La Réale, fleuron de la marine du Roi
La galère La Réale (dessin de 1697)

La Marine de guerre française multiplie par 4 le nombre de bateaux (106 construits en dix ans) même s’il y a un certain gâchis. Par exemple, Colbert fait construire des galères (type de navire de guerre abandonné par les Anglais depuis deux cents ans parce qu’inadaptés). Et, au final, si l’effort repositionne la France, celle-ci ne parviendra pas à dominer les mers.

Anne-Pierre Darrées

Références

La traite des bois pyrénéens pour la Marine aux XVIIe et XVIIIe siècles, Roland Coquerel, 1985, p.115-164
Forêts et transports traditionnels, Andrée Corvol, 2004
Mémoire sur les travaux qui ont rapport à l’exploitation de la Mâture dans les Pyrénnées, Paul-Marie Leroy, 1776
Les vallées pyrénéennes, Roquette-Buisson, 1921
La marine de Louis XIV fut-elle adaptée à ses objectifs ? Olivier Chaline, 2011
Le flottage du bois sur la Garonne : archéologie d’un espace économique et d’un savoir-faire (xviie-xixe siècle) François Anh Linh
Grandeur et décadence de la navigation fluviale : l’exemple du bassin supérieur de la Garonne du milieu du XVIIe au milieu du XIXe siècle  J-Michel Minovez




Le béarnais à la fin du Moyen-Âge

Au cours du temps, le roi de France a imposé son dialecte aux autres contrées de langue d’oïl, favorisant ainsi le français par rapport au picard, champenois, berrichon et autres. La Gascogne n’ayant pas connu d’unité politique semblable,  on n’assiste pas à la prédominance d’un dialecte. Quoique… le béarnais entamera cette unification à la fin du Moyen-Âge.  Le grand chercheur Thomas T. Field, University of Maryland (Baltimore), analyse cette période.

Béarn, le culot de Gaston Febus 

Jean Froissard chroniqueur de la vie à la cour du Béarn
Portrait à la sanguine de Jean Froissart dans le Recueil d’Arras (Bibliothèque municipale d’Arras).

La vicomté de Béarn apparaît au IXe siècle par découpage du duché de Gascogne. Après divers rattachements, le Béarn cherche son indépendance. Le chroniqueur Jean Froissart rapporte un dialogue entre Gaston Febus (1331-1391), comte de Foix et vicomte de Béarn et l’envoyé du roi de France, le connétable Louis de Sancerre (1341?-1402). Ce dernier voulant savoir si Febus est pour les Anglais ou pour les Français, le comte ose répondre : Si j’ai refusé de prendre les armes c’est par juste appréciation et juste cause car la guerre du roi de France et du roi d’Angleterre ne me regarde en rien. Je tiens mon pays de Béarn de Dieu et de l’Aigle* et je n’ai que faire de me mettre en servitude ni de provoquer la rancune d’un roi ou de l’autre.

* de Dieu de mon épée et de mon lignage (dans la deuxième version de Froissart)

Coup de bluff, exploitation discutable de la situation, bref, Febus fait un coup de maître. Toque y si gauses (Touches-y si tu oses) aurait-il pu ajouter, puisque telle est sa devise.

Le Béarn et l’écrit

Dès mi-XIIIe siècle, Field nous rappelle que la fonction de notaire se développe à grands pas. Le contrat écrit tend à remplacer l’entente orale. On écrit les traités de paix, les contrats de mariage, les reconnaissances de dette… Les paysans béarnais, lors d’une enquête auprès des serfs commandée par Febus, produisirent des cartas (chartes) qui prouvaient leur affranchissement. Les Ossalois produisirent aussi un grand nombre de documents lors de leurs procès récurrents avec les habitants de la plaine au sujet des terrains de passage des troupeaux, etc.

Puis, les Béarnais commencent à constituer des archives, des inventaires, des comptes, des recueils, à réaliser des enquêtes administratives comme des recensements, à rédiger des droits,  des testaments…

Le béarnais, langue administrative

Jusqu’au XIIIe siècle, l’écrit est en latin. Or, les vicomtes de Béarn ordonnèrent le remplacement du latin par le béarnais dans certains actes de chancellerie. Très vite, pour tout (sauf les écrits internes de l’Église) c’est la langue locale qui prend le dessus. Cependant, en Béarn, comme partout ailleurs, il n’y a pas un béarnais mais des béarnais et il n’y a pas que du béarnais en Béarn !

Jean le bon arrête Charles le Mauvais
Jean le Bon arrête Charles le Mauvais

Par exemple, Charles le Mauvais, roi de Navarre, beau-frère de Gaston Febus, signe à Pampelune un traité d’alliance (contre le roi de France) en 1365 avec Arnaud Amanieu, sire d’Albret. Ce texte comprend des passages en navarrais, en gascon et en français. Karlos por la gracia de Dios, rey de Navarra… / Item que lo dit sennyor ei de Navarre no fera patz ni triube… / Item un autre cercle ou il a quinze croches…

L’historien Jean-Auguste Brutails (1859-1929) publie en 1890 une série de textes de la même époque écrits tantôt en navarrais, tantôt en français ou en gascon. Était-ce lié au notaire, aux signataires ou à des questions de diplomatie ou de prestige ? Toujours est-il que l’on se promène dans les langues et leurs variantes.

Le béarnais de la plaine s’impose

La Tour Moncade à Orthez

Comme partout, le parler du dominant prend le dessus. La cour est à Orthez, la population le long du gave entre Morlaàs et Orthez est nombreuse, bref, le béarnais de la plaine devient la norme pour l’écrit. Cette variante monte en prestige à tel point que les régions de Bigorre et du Pays basque les plus proches du Béarn se mettent à l’utiliser dans leurs écrits. Les colonies parlant gascon le pratiquent en Navarre et en Aragon.

Bien sûr, qui dit extension du béarnais de la plaine, du béarnais écrit standardisé, veut dire affaiblissement des variantes différentes qui resteront uniquement orales. Ainsi on ne voit pratiquement jamais le célèbre article montagnard eth/era dans les textes, et ce même dans des textes plus tardifs jusqu’au XIXe siècle.

Thomas Field suggère d’ailleurs que cette domination du béarnais de la plaine explique les différences des parlers actuels de la vallée d’Ossau par rapport à toutes les autres variétés montagnardes du gascon.

La scripta béarnaise

Les Psaumes de David d'Arnaud de la Salette écrits en béarnais
Los Psalmes de David metuts en rima bernesa (Arnaud de Salette)

Cette langue écrite « normalisée », cette scripta béarnaise se rapproche de la scripta toulousaine des troubadours. Le linguiste Jean Lafitte en montre toutefois les éléments différenciant (p.103 et suivantes). On peut citer le doublement des voyelles en situation finale qui compense la disparition de la finale -n ou -r comme plee (plen / plein) ou senhoo (senhor / seigneur), l’utilisation du -x ou -ix pour exprimer le / ʃ / : medix –prononcer « medich » (en utilisant l’écriture française) – (même)

Bien sûr, cette écriture évoluera dans les siècles suivants, en particulier avec l’influence d’Arnaud de Salette (1540-1579 ou 1594), le moderniste. Il ajoutera des accents comme dans boô (bon), écrira v et non b comme dans votz (voix), il introduira la finale féminine -a à la place du -e, etc. (thèse de Jean Lafitte, p.113 et suivantes).

L’influence du Béarn

Si le béarnais du roi s’étend ainsi, c’est, bien entendu, par l’influence et la puissance de la vicomté et de son seigneur. Car, du comté de Foix à l’océan, le Béarn domine économiquement. De plus, son influence économique s’étend au sud des Pyrénées car les marchands de la vallée d’Aspe étaient très présents en Aragon et les Francos (émigrés du nord des Pyrénées) des villes navarraises étaient souvent d’origine béarnaise ou bigourdane.

Ainsi, le béarnais est la langue dominante pour l’écrit sur la Gascogne et le royaume d’Aragon. En revanche, au-delà, on utilise la langue « internationale », le français. On écrit aux seigneurs de la cour de France ou de la cour d’Angleterre en français.

Même Jean XXII (1244-1334), pape originaire de Cahors, n’avait pas réussi, malgré ses remontrances, à empêcher la montée du français à la cour du roi de France pour les écrits savants. Ainsi, le français va supplanter le latin parmi les gens cultivés, en littérature, puis dans les autres domaines du savoir. Les Béarnais continueront encore à utiliser le béarnais comme langue orale et écrite pour l’administration mais prendront le français pour le domaine culturel. Petit à petit, la langue internationale française gagnera du terrain même en Béarn.

Anne-Pierre Darrées

Références

Comportements linguistiques dans les Pyrénées à la fin du Moyen-Âge : effets de l’écrit, Thomas T. Field, 1989
Gaston Fébus : un grand prince d’Occident au XIVe siècle, Pierre Tucoo-Chala,
Traité d’alliance de 1365, Gabriel Loirette, Bulletin de la Société des sciences, lettres et arts de Pau, 1910, p.237
Situation sociolinguistique et écriture du gascon aujourd’hui, Jean Lafitte, Rennes, Université Rennes 2, , p. 103.




Ausone, le poète bordelais de l’empire de Rome

Ausone est un grand nom de la littérature aquitano-romaine. Sa réputation s’étend bien au-delà de son bordelais natal chéri. Un « pré-Gascon » de renom !  Ayant beaucoup écrit sur lui-même et son pays, on connait bien sa vie. E-F Corpet nous en parle.

Les premières années d’Ausone

Decimus Magnus Ausonius (Ausone) nait en 309 ou 310 à Cossium (Bazas) ou à Burdigala (Bordeaux). Son père, Julius Ausonius, est un médecin réputé.  Sa mère, Ӕmilia Ӕonia, est d’une famille des Ӕdui (Éduens, peuples du côté de la Bourgogne) qui s’était réfugiée  à Aquae Tarbellae (Dax) en Aquitaine.

Buste d'Ausone, rue Ausone à Bordeaux
Buste d’Ausone de Bertrand Piéchald, Rue Ausone à Bordeaux

Le jeune Decimus a un oncle, Arborius, qu’il aime comme son père : Culta mihi est pietas, patre primum et matre vocatis : Dicere sed rea fit, tertius Arborius. / C’était un pieux devoir pour moi de nommer d’abord mon père et ma mère, mais je me reproche de ne parler qu’en troisième lieu d’Arborius. (Extrait de sa correspondance). Grâce à cet oncle, Ausone est confié à des professeurs à Burdigala : le grammairien bordelais Macrinus, les grammairiens grecs Corinthius et Sperchius (Julius Ausonius, le père, parle mieux le grec que le latin). Les penchants du jeune Decimus l’amènent plutôt vers l’éloquence et on lui donne comme professeurs de rhétorique l’Auscitain Luciolus Staphylius et le Bordelais Tiberius Victor Minervius.

Puis, toujours son oncle Arborius l’appelle à Tolosa pour continuer son apprentissage.

Ausone revient à Burdigala

Après quelques plaidoiries sans grand succès, Decimus devient professeur de grammaire à Burdigala. Il épouse la fille d’un sénateur copain de son père, Attusa Lucana Sabina que l’on décrit noble et belle. Elle lui donne trois enfants : Ausinius qui meurt très jeune, Hesperius qui sera vicaire de Macédoine et une fille dont Decimus n’a pas laissé le nom mais qui fera deux beaux mariages (le préfet d’Illyrie puis le proconsul d’Afrique). Attusa meurt à 28 ans et Ausone ne se remariera jamais.

Paulin de Nole, élève et ami de Ausone, d'après un vitrail de la cathédrale de Linz (Autriche).
Paulin de Nole d’après un vitrail de la cathédrale de Linz (Autriche).

Ausone reste trente ans professeur à Bordeaux et gardera des liens quasi paternels avec un de ses élèves, le futur saint-Paulin. La longue correspondance entre ces deux personnes donne des informations sur l’histoire, les modes de vies dans la noblesse de l’époque et sur la littérature. Dans l’épître 29, Ausone se désole du choix de Paulin, parti en Espagne : Tu as donc changé de sentiments, Paulin bien-aimé ? Voilà ce qu’ont produit ces forêts de la Vasconie, ces neigeuses retraites des Pyrénées et l’oubli de notre ciel ! À toi donc mes justes imprécations, terre d’Ibérie !

Ausone à la cour de l’empereur

Ausone, vue d'artiste (XVIIe siècle)
Ausone, vue d’artiste (XVIIe siècle)

La réputation de professeur d’Ausone amène l’empereur romain Valentinien Ier à lui confier en 367 l’éducation de son fils Gratien promis au trône. L’enfant a huit ans. Ausone rejoindra Valentinien et sa cour installée à Trèves (Allemagne). Ceux-ci sont chrétiens, Decimus, avec diplomatie, le deviendra aussi mais ne partagera jamais cette foi. On peut apprécier le poète qui, par humour ou par flatterie, compare Valentinien, son frère Valens (co-empereur) et Gratien au Père, au Fils et au Saint-Esprit…

Ausone chante la victoire de l’empereur sur les Alemanni, le Danube, la Moselle, Trèves, Mediolanum (Milan)… Il deviendra questeur. Après la mort de Valentinien en 375, Gratien lui ouvre des possibilités nouvelles, une ascension sociale hors pair. Ausone l’honore comme il sied (légende d’une peinture représentant Gratien tuant un lion d’une seule flèche) :

Quod leo tam tenui patitur sub arundine letum,
Non vires ferri, sed ferientes agunt. 
Si ce lion reçoit la mort d’une flèche aussi mince, c’est qu’il éprouve la force, non du fer, mais du bras qui le frappe.

Flavius Gratianus Augustus, empereur romain de 367 à 383

Ausone devient  préfet, proconsul, consul. Ses titres valent même à son père, Julius Ausonius, qui approche les 90 ans, d’être nommé préfet d’Illyrie (Albanie actuelle). Et il peut offrir ses vœux de bonne année à Paulin avec ces mots :

Vive, vale, et totidem venturos congere Ianos
Quot tuus aut noster conseruere patres,
Vis, vis bien, et amasse-toi autant de futurs jours de l’an
Qu’en ont enchaînés ton père ou le mien.

Le nid de vieillesse

À la mort de Gratien en 383, Decimus rentre enfin à Bordeaux. C’est là qu’est son âme. Il est riche et il peut consacrer son temps à écrire des poèmes, sans contrainte courtisane, et jouir de sa contrée. On le voit dans ses villas, Lucaniacus, Pagus Novarus… ou à la Villula, où il passe ses dernières années. Il célèbre le pays, dont il a une vision large. Il parle de Carentonus (fleuve Charente), des huîtres de Marennes, d’Iculisma (Angoulême), de Burdigala, du vin. Ausone parle de Divona, déesse celte des sources, qui donna, entre autres, son nom, Divona Cadurcorum, à Cahors.

Salve, fons ignote ortu, sacer, alme, perennis,
Vitree, glauce, profunde, sonore, inlimis, opace.
Salve, urbis genius, medico potabilis haustu,
Divona, Celtarum lingua, fons addite divis!
Salut, fontaine dont on ignore la source, sainte, bienfaisante, pérenne,
Cristalline, azurée, profonde, murmurante, limpide, ombragée.
Salut, génie de la ville, qui nous verse un breuvage salutaire,
Divona, en langue celte, source d’ordre divin!

Ausone le poète inspirant des poètes

Pierre de Ronsard en poète latin, Les Amours (1543)

Ausone le poète a une réputation qui passera les ans, les siècles. Il sera honoré à la Renaissance. On pourra reconnaître par exemple dans la poésie de Ronsard (1524-1585), Mignonne allons voir si la rose, ou dans celle de Malherbe (1555-1628), Consolation à M. Du Périer sur la mort de sa fille (Et rose elle a vécu ce que vivent les roses…) le poème d’Ausone :

Quam longa una dies, ætas tam longa rosarum,
Quas pubescentes juncta senecta premit.
Quam modo nascentem rutilus conspexit Eous,
Hanc rediens sero vespere vidit anum.
Sed bene, quod paucis licet interitura diebus,
Succedens ævum prorogat ipsa suum.
Collige, virgo, rosas, dum flos novus, et nova pubes,
Et memor esto ævum sic properare tuum.
La durée d’un jour est la durée que vivent les roses,
La puberté pour elles touche à la vieillesse qui les tue.
Celle que l’étoile du matin a vue naître,
à son retour le soir elle la voit flétrie.
Mais tout est bien : car, si elle doit périr en peu de jours,
elle a des rejetons qui lui succèdent et prolongent sa vie.
Jeune fille, cueille la rose, pendant que sa fleur est nouvelle et que nouvelle est ta jeunesse,
et souviens-toi que ton âge est passager comme elle.
(Traduction : E. – F. Corpet)

Ausone et son souvenir

Ausone meurt vers 394/395 entre Langon et La Réole.

Caille Jullian a parlé d'Ausone
Camille Jullian

Après avoir été largement célébré, on reprochera à Ausone, en particulier au XIXe siècle, d’avoir trop parlé de lui, d’avoir déjà la vanité des Gascons.  Pourtant, l’historien marseillais Camille Jullian (1859-1933) précise : Ce qui domine chez le plus grand de leurs poètes du IVe siècle, c’est la note, je ne dirai pas égoïste, mais vivante, mais personnelle, l’amour de ce qu’il est, de ce qu’il a fait, de ce qui l’entoure. Il ne rêve pas, il ne pleure pas, il ne se laisse pas aller au courant de capricieuses images ; il voit, il vit ; il est de son temps, il l’aime, il en parle. 

Le château d’Ausone, grand cru classé A du Saint-Emilion lui fait encore honneur. Il serait construit à l’emplacement de la villae Lucaniacum, villa qu’Ausone aurait eu de son beau-père.

Anne-Pierre Darrées

Références

Œuvres d’Ausone, tome second, traduit par l’abbé Jaubert, 1769
Œuvres complètes d’Ausone, tome 1, E.-F. Corpet,  1842
Ausone et Paulin de Nole, David Amherdt, 2004
La correspondance d’Ausone et de Paulin de Nole, Pierre de Labriolle, 1910
Ausone et son temps, Camille Jullian




Pauline Siro, les femmes de Pau et la Révolution

La Révolution prône l’égalité. Est-ce que cela concerne les femmes ? Holà !! Pas question d’admettre les femmes au droit de cité. Pourtant des femmes s’organisent. Jean-Baptiste Laborde rapporte l’exemple de Pau et de sa leader, Pauline Siro.

Des femmes demandent l’égalité des droits

Honoré de Mirabeau pourfendeur de l'entrée des femmes dans la Révolution
Honoré de Mirabeau

Mirabeau, grande figure de la Révolution, propose d’interdire aux femmes l’entrée des assemblées publiques ; il explique : la constitution délicate des femmes […] les borne aux timides travaux du ménage.

Mais des femmes revendiquent et demandent l’abolition des privilèges du sexe masculin : Vous avez brisé le sceptre du despotisme, vous avez prononcé ce bel axiome digne d’être inscrit sur tous les fronts, & dans tous les cœurs : les François sont un peuple libre… & tous les jours vous souffrez encore que treize millions d’esclaves portent honteusement les fers de treize millions de despotes ! Vous avez décerné la juste égalité des droits,… & vous en privez injustement la plus douce & la plus intéressante moitié d’ente vous !  (Requête des Dames à l’Assemblée législative, 1791)

Olympe de Gouges prône l'entrée des femmes dans la Révolution
Marie-Olympe de Gouges

Tout est dit. À Paris, les femmes vont par centaines à la Constitution et autres assemblées politiques, elles sont surnommées les Tricoteuses. L’historien Hippolyte Taine précise que Robespierre parle devant deux cents hommes à peine et sept à huit cents femmes.

Quelques femmes très actives se font remarquer : Olympe de Gouges, femme de lettres originaire de Montauban, pionnière du féminisme (elle sera guillotinée en 1793), la Liégeoise Théroigne de Méricourt, l’Ariégeoise Claire Lacombe.

Un féministe à Pau

L’exemple de Paris ouvre des portes et on compte 150 localités avec des sociétés populaires. En province ces clubs féminins sont plus rares. On notera toutefois les Amies de l’Humanité à Bordeaux et les Amies de la Constitution à Pau.

Dans la ville béarnaise, ce sont les Bénédictins de Saint Maur qui dirigent le collège de Pau. Ils prêtent serment à la Constitution et sont actifs en faveur de la Révolution. En particulier Augustin Sordes, professeur de logique,  va jouer un grand rôle. Il est convaincu que les femmes doivent trouver une meilleure place. Il leur donne des cours sur la liberté, le civisme, l’égalité.

Pauline Siro, lingère, habite dans une impasse aujourd’hui disparue avec l’ouverture de la rue Latapie et nommée avec humour le petit Versailles (l’impasse était considérée comme un repère de truands). Elle  entend le vicaire et devient la porte-parole du féminisme local. Elle convainc des femmes pauvres et mal-traitées par des discours pratiques sur la cherté du pain, sur leur rôle au service des hommes… et aussi des bourgeoises qui lisent Rousseau ou qui voient là une revanche face à des aristocrates trop hautaines.

Le début houleux des Amies de la Constitution

Les premières années 1789 et 1790, le club est discret. Le 15 juillet 1791, les Amies de la Constitution se réunissent et enregistrent leur délibération. La présidente fait un beau et long discours : L’on compteroit en France autant d’héroïnes que de héros, si nos institutions ne nous condamnoient à nous renfermer dans notre domestique. […] Je me trouve élevée à la hauteur de la révolution, et toute éprise de ma nouvelle existence, je sens qu’il faut se perdre plutôt que de retomber dans l’esclavage. […] Nos ennemis les plus dangereux sont de sots préjugés qui enchaînent les esprits faibles.

Satire des femmes sous la Révolution
Satirizing women of the French Revolution. Library of Congress

Lors de cette assemblée, les femmes demandent à avoir une fête civique (31 juillet) pour les citoyennes de la ville de Pau. C’est mettre sur la place publique les femmes comme actrices de la Révolution ! Présentant leur requête au corps municipal, celui-ci, à l’exception de deux membres Messieurs Lassus et Labat, trouve la formulation trop irrespectueuse ! Pire, le discours de Pauline Siro leur parait dangereux et il fait saisir les exemplaires à l’imprimerie Vignancour. Sordes, soupçonné d’être le vrai rédacteur du discours, est dénoncé à ses supérieurs.

Pendant ce temps, le premier maire de Pau, Jean-Louis de Navailles, baron d’Angaïs, promet à la présidente d’accéder à sa demande si celle-ci présente une nouvelle demande moins insolente. Si la première demande était une simple exposition de leurs droits, la deuxième est clairement moqueuse. Elle est refusée. Alors, le Club des Citoyens, puissante organisation, soutient ces dames. La date de la fête est passée, mais leur organisation est reconnue et a enfin une existence légale.

La fête des femmes le 7 août 1791 à Pau

Les femmes lanceront leur fête le 7 août, en ayant informé la municipalité mais sans leur accord. Pauline Siro qui a mené le combat, démissionne la veille de son poste afin de ne pas jouer les victorieuses et laisse la place à Madame Larrieu.

Persuadés qu’il y aurait des troubles, la municipalité prévoit une action des forces de l’ordre. Contre leur attente, la journée se passe bien. La garde nationale participe à la fête. 400 citoyennes encadrent des jeunes filles puis suivent les Amies de la Constitution.

Augustin Sordes livre alors un beau discours, dont voici des extraits :
Citoyennes,
Vous offrez ici un spectacle aussi magnifique qu’attendrissant. […]
Souvenez-vous que votre empire est fondé sur les loix même de la nature, puisqu’il est de tous les temps. Hercule fut contraint de filer près d’Omphale, et le fort Samson est bien moins fort que Dalila.
Quel malheureux siècle que celui où les femmes perdirent leur ascendant ; et où leurs jugemens ne seroient rien pour les hommes ! ce seroit le dernier degré de la dépravation.

Et de rappeler le rôle des femmes dans les révolutions, en particulier à Rome.

Mais aujourd’hui l’opinion dirigée par les femmes va désigner le centre, où tous les rayons doivent aboutir. Elle flétrira les détracteurs de nos loix qui pleurent encor les ridicules hochets de leur orgueil, et préparera une nouvelle génération dont les enfans suçant avec le lait l’amour de la constitution nouvelle, ne pourront vivre que dans l’élément du grand intérêt public.

Plantation d’un arbre de la Liberté. Gouache de Pierre Étienne Lesueur (Musée Carnavalet – Paris)

Dissolution du club des femmes de Pau

Le corps municipal ne s’en tient pas là. Il fait appel à Paris pour juger de l’impertinence des Amies de la Constitution. Encore quelques pamphlets échangés. Et les citoyennes écrivent aussi à Paris pour dénoncer la mairie. Le Courrier des quatre-vingt-trois départements publie tous les démêlés dans la capitale.  Localement, on distribue dans les rues et les salons un texte d’un auteur inconnu . Il salit Pauline Siro et Auguste Sordes.  L’opinion devient défavorable aux Amies de la Constitution. La Municipalité les combat et la société disparaît.

Pierre-Gaspard Chaumette

Le 18 novembre 1793, Chaumette, le procureur de la commune de Paris, renchérit : il faut conspuer la femme sans vergogne qui endosse la tunique virile et fait le dégoûtant échange des charmes que lui donne la nature contre une pique et un bonnet rouge.

De leur côté, les Palois montrent une certaine modération voire tiédeur face aux événements, ce ne sont pas des révolutionnaires acharnés. Malgré les défenses et les menaces, la population ne se détache ni de la religion ni des fêtes religieuses, les patriotes ne sont pas très assidus aux séances publiques. Ainsi les femmes qui revendiquent sont souvent des femmes de basse condition, peu éduquées et tapageuses. La population les perçoit comme des exaltées. La poussée féministe paloise dure peu.

Pauline Siro restera au service de ses convictions révolutionnaires, et organisera une équipe de femmes qui travaillera au secours des blessés.

La rue Pauline Siro à Pau, hommage de la ville de Pau aux femmes de la Révolution
La rue Pauline Siro à Pau, hommage de la ville de Pau aux femmes de la Révolution et à leur leader

Si seulement 32 rues sur 882 portent un nom de femme à Pau, la ville a toutefois offert à la première féministe béarnaise la rue Pauline Siro.

Anne-Pierre Darrées

Références

La société des Amies de la Constitution de Pau, Jean-Baptiste Laborde, 1911
Œuvres oratoires de Mirabeau,  1780, p.489
Requête des dames, à l’Assemblée Nationale, Les Archives de la Révolution française, 1791
La servitude des femmes, Marthe Bigot, 1921
Pauline Siro, blanchisseuse : Les aventures d’une Paloise sous la Révolution, Alain Munoz, 1986