Passe-temps ou passatemps pour confinement

Jours de confinement ou jours de pluie, l’Escòla Gaston Febus vous propose quelques passe-temps. L’occasion de se divertir et mettre à jour (ou tester) certaines connaissances ?

 

Passe-temps léger, la nouvelle orthographe

Le Gascon est progressiste, embrasse volontiers les idées révolutionnaires et est de toutes les batailles. Il lui faudra un rien de temps pour se mettre à la nouvelle orthographe française, qui date quand même de 1990. Voici donc un passe-temps facile et peut-être auquel vous n’aviez pas songé.

Si nous nous souvenons, nos ancêtres écrivaient li cuens fiert la beste [le comte frappe la bête]. Cet ancien français est devenu difficile à lire tant ils ont modifié la langue et l’orthographe. Sans aller si loin, aujourd’hui, nous n’écrivons plus fantôme comme Ronsard :
Je serai sous la terre, et fantosme sans os,
Parles ombres myrteux je prendrai mon repos.
Alors pourquoi ne pas continuer ?

Passe-temps et orthographe
Épreuve d’orthographe au temps du certificat d’études

Avant d’apprendre la nouvelle, que diriez-vous de vérifier avec quelques questions que vous possédez bien l’ancienne orthographe ?
– faut-il un trait d’union aux mots suivants trente deux ou trente-deux ? Cent sept ou cent-sept ?
– devons-nous écrire un cure-dent, un cure-dents, des cure-dent ou des cure-dents ?
– écrivez-vous événement ou évènement ?
– pourquoi faut-il écrire j’harcèle et j’appelle ? Euh, ou bien c’est j’harcelle et j’appèle ?

La nouvelle orthographe nous simplifie la vie puisqu’elle enlève quelques irrégularités dont on ne connait pas toujours l’origine ou quelques accents superflus. Il n’y a que dix règles, c’est donc facile à apprendre et le site recto-verso nous transcrit même nos textes pour apprendre par la pratique.  Aucune raison de ne pas nous y mettre. D’ailleurs, c’est décidé, nous adoptons désormais la nouvelle orthographe dans le site escolagastonfebus.com

Passe-temps pour ceux qui ont le dictionnaire de Palay

Un passe-temps pour le confinement ? Faites des mots-croisés en gascon !Dans certaines revues Reclams, l’Escòla Gaston Febus s’était amusé à proposer des petits mots croisés ou croutzets / mots crotzats.

Voici ceux que Reclams proposa en janvier 1968. Pour les faire, vous pouvez télécharger le fichier ici. Attention, les mots à trouver sont en graphie du Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes et le numéro entre parenthèses vous indique la page du dictionnaire de Palay (version 2020) où se trouve la réponse…

Curieux de la réponse ? Téléchargez-la !

Passe-temps découverte du Gascon

Et si, tout simplement, vous profitiez de ce temps de confinement pour apprendre le gascon. On engage souvent la conversation avec des formules de politesse. Donc cliquez ici pour apprendre les formules de politesse gasconnes avec Ric dou Piau. En parlar negue.

Vous pouvez aussi vous familiariser avec l’accent, ou vous divertir, en écoutant le gascon oriental de Michel Saint-Raymond, La caisha de la bèra-mair.

 

Décidés ? On ne peut que vous conseiller A hum de calhau, les deux tomes de P. Guilhemjoan qui permettent de se lancer et d’acquérir des bases sérieuses.

Passe-temps du Gascon aguerri

Apprenez la grammaire gasconne, un passe-temps en ces temps de confinement

Si vous avez des doutes sur certains mots, aguerrissez-vous. Faut-il dire / écrire
ua amassada generau ou ua assemblada generau ?
– un anjo
ou un ànjol ?
– chucar
ou shucar ?
La réponse est dans wikigram, le wiki de grammaire du Congrès Permanent de la Lenga Occitana.

Faut-il dire / écrire
Qu’èra, en vertat, chic gloriós per un ainat ou Qu’èra, en vertat, chic gloriós tà un ainat ?
Qu’ac èi hèit per arren ou Qu’ac èi hèit entad arren ?
E i a hèra qui m’avetz vista? ou E i a hèra que m’avetz vista?
Voir les réponses, toujours dans wikigram.

Quel gascon connaissez-vous ? Savez-vous dans quel coin on utilise les verbes suivants ?

1.Que legishem / 2.Que bastit / 3.Qu’aimèc / 4.Que batot / 5.Que seguís / 6.Que dromiam
A. Bazadais / B. Armagnac / C. Landes / D. Astarac / E. Bas Couserans / F. Béarn

Réponse : 1B (petite grammaire de F. Sarran, présent indicatif ou subjonctif) 2A (Claudi Bellòc, prétérit) 3E (J. Deledar, prétérit) 4C (Felix Arnaudin, prétérit) 5D (J. Tujague, présent indicatif) 6F (Simin Palay, présent du subjonctif)

Passe-temps pratique pour Gascon gourmand

Au moment de Pâques, un tourteau à tremper dans de la crème anglaise régale le Gersois. L’association Parlem nous a dégoté une recette que l’on reconnaitra. Attention ces ingrédients sont pour un énorme tourteau.

Lhevader :
20 g de lhevami fresca o 7 g de lhevami instantanèa,
140 g de leit,
100 g de haria

Pasta :
140 g de lèit,
4 bèths ueus sancèrs,
1 culhèra de perhum tà las còcas,
220 g de sucre,
7 g de sau,
1 kg de haria,
125 g de burre moth, copat en petits tròç.

Le tourteau gersois, passe-temps pour jours de confinement
Le tourteau gersois

Ici suite de la recette en français

Seulement voilà, si la texture du tourteau est assez facile à réussir, le parfum joue un rôle important. A noste, le parfum était acheté en pharmacie. Et chaque pharmacien avait son mélange savant dont il ne divulguait pas la recette. Si tout le monde s’accorde sur la présence de vanille et de fleur d’oranger, les avis divergent rapidement. Un peu d’armagnac ? Sûrement, c’est la base en Gascogne. Et même si vous allez à la fête du tourteau à Mirande, le secret du parfum ne vous sera pas révélé… Alors, il vous reste à essayer !

Pour les Gascons téméraires, les potingas de bona fama

Que diriez-vous de vous replonger dans un savoir ancestral ? Miquèu Baris, conteur et poète landais, cherche pour nous dans tous les vieux grimoires et les têtes des anciens pour nous proposer Las potingas deu posoèr de Gasconha. Tome 1 à télécharger ici gratuitement, tome 2 à télécharger  ici gratuitement. Ou Tome 2 à lire en ligne.

Lo posoèr emposoera mes n’emposoa pas

En deux livres, vous découvrirez plus de cinquante remèdes qu’on utilisait et qu’il ne faut pas rejeter à la légère. Car l’expérimentation et l’observation les ont affinés. Les naturalistes les redécouvrent aujourd’hui comme lo citron ou los clavets (clous de girofle) pour soigner la tehequèra (le rhume).

On apprend aussi que lo posoèr emposoera mes n’emposoa pas. / le sorcier ensorcelle mais n’empoisonne pas. Que Lo mendràs qu’èra l’èrba de las posoèras, ce disèn / La menthe sauvage était l’herbe des sorcières, disait-on. Ou que rien ne vaut Per la nueit, un onhon au vòste capcèr. / Pour la nuit, gardez un oignon à votre chevet. Pourquoi ? Pour déboucher le nez bien sûr !

Et, en même temps, vous enrichirez votre vocabulaire avec, par exemple La planta deus cent noms e de las mila vertuts : l’abranon, lo pimbo, la gerbeta, la friseta, la peberina, o la faribola / La plante aux cent noms et aux mille vertus : le thym.

La grande énigme 

Si vous avez tout fait ou que vous n’êtes pas tentés par les petits passe-temps, en voici un de plus grande envergure. Si on ne veut pas passer pour des dinosaures, ne faut-il pas avoir quelques notions de physique-chimie quantique ? La Gravité, on voit ce que c’est, la Relativité, Einstein nous a bien expliqué. Reste le monde quantique, un monde étrange et aussi peu intuitif que, pour nos ancêtres, la terre qui tourne autour du soleil. Pourtant, à l’aube de l’ordinateur quantique, on ne peut plus l’ignorer.

Le chat de Schroedinger
Le chat de Schroedinger : mort ou vivant ?

Internet est plein de cours ou vidéos pour nous initier, on vous laisse faire. Voici un bon copa-cap pour terminer.

Le Covid 19 est bien petit et constitué (comme tout) d’éléments encore plus petits qui suivent les lois quantiques. Si je ne l’observe pas, le virus peut-il être simultanément, dans mon espace de confinement et à l’extérieur ? Est-il à la fois matière et non matière ? Ou encore peut-il être à la fois mort et vivant ?

Farfelu ? Ben revoyez l’expérience du chat de Schrödinger par exemple !

Et, au fait ?

Avez-vous repéré ? Tout cet article a été écrit en nouvelle orthographe. Combien de mots sont changés par rapport à l’ancienne ?

Réponse : deux (connait et reconnaitra)

Anne-Pierre Darrées




Le béret ou berret, trait distinctif du sud-ouest

Plusieurs objets, traditions ou croyances unissent les Basques et les Gascons. Les stèles discoïdales par exemple. Lo berret reste peut-être le meilleur symbole commun, symbole qui a gagné la France avec la baguette ou la 2CV. L’historien René Cuzacq fait le point.

Le Landais René Cuzacq (1901-1977) a réalisé deux études sur le béret, en 1941 et 1951. Appelé d’abord capèth (du latin cappellum ou cappa, ce qui couvre la tête) puis bonet (à rapprocher de boina comme en Soule ou en Espagne) il devient enfin berret, du gaulois birros, court (le birros était un manteau court avec capuche).

Le territoire traditionnel du berret

Renè Cuzacq est clair, le berret est d’origine pyrénéenne. D’abord des vallées béarnaises, puis basques et enfin, dans les plaines gasconnes. Le berret est présent du Médoc aux Pyrénées, de l’Océan à l’est de la Gascogne à l’exception du Comminges et du Couserans. Là, lo barret catalan (la barretina en français) prend le dessus.

Si l’on se fie à une légende béarnaise, l’histoire est ancienne. Noé, une fois le déluge passé, inspecte ses cales, et trouve une substance étrange, souple et imperméable là où étaient les moutons. Il comprend que c’est leur toison piétinée et humidifiée qui a donné cela. Le feutre est né. Car la caractéristique du noste berret, c’est qu’il est tricoté puis feutré, contrairement à d’autres uniquement tricotés comme le béret écossais.

L’histoire du berret

Eglise de Bellocq - pélerin au béret
Eglise de Bellocq – pèlerin au béret

Difficile de savoir à quand il remonte, sans confondre avec d’autres coiffes comme la toque du Moyen-Âge par exemple. On trouve un berret en 1280 sur le portail de l’église de Bellocq, et, dans des écrits des archives de Bayonne, entre 1531 et 1538.

Les suzerains de Navarre reçoivent à Pau en 1549, leur fille Jeanne et leur nouveau gendre Antoine de Bourbon, accompagnés de 2 000 vassaux en bérets.

Guide et chasseur aux Eaux-Bonnes
Guide et chasseur aux Eaux-Bonnes

En 1644, Léon Godefroy, chanoine dans le Quercy, visite l’Armagnac en plein été et décrit : Le peuple est aussi humble qu’il se puisse. Il porte des berrets et capes ; il y est extrêmement basanné, pour ne pas dire tout à fait noir, de plus qu’il semble affecter la laideur et la difformité en se faisant raser entièrement comme il fait si bien que ny à la teste ny aux menton et lèvres vous ne voyez aucun poil. Les hommes se couvrent la teste de calottes grandes qu’ils appellent berets. Les femmes se la couvrent de coiffure simple de la façon et manières qu’ils appellent sacotte.

En visite dans le Béarn il écrit : les hommes y portent des capes (mandils) ou hocquetons et de grands bonnets plats sur la teste, avec des petites fraisettes au col : usans d’ailleurs en leurs autres habits quasi de la seule couleur blanche.

En 1660 les matelots qui accueillirent Louis XIV à Bayonne avaient des bonnets rouges. Car au début ce berret est de couleur vive, bleu, rouge ou brun, voire blanc. Pour des occasions, il est orné de rubans ou de glands. Il est grand ou petit selon les époques et les modes.

Un accessoire de mode

Pendant très longtemps, le berret est un couvre-chef pour les hommes. Les femmes du sud-ouest vont commencer à s’en emparer pour la tenue du dimanche. Leur béret est alors blanc.

Michelle Morgan porte le béret
Michelle Morgan

Avec la mode des thermes dans les Pyrénées, puis des vacances en pays basque (Napoléon et Eugénie), le béret va retenir l’attention. L’armée s’en empare au XIXe siècle. Il se répand dans la population après 1914, dans toutes les couches de la société à partir des années 1920, et conquiert les dames dans les années 30.

Quelques célébrités comme Michèle Morgan ou Greta Garbo porteront le béret jusqu’à Hollywood. Faye Dunaway porte le béret dans le film Bonnie and Clyde. Bref, le béret devient bon chic, bon genre et est magnifié par Coco Chanel.

L’image sociale du béret

Le béret reste un accessoire du peuple dans l’imagerie française. On se souvient de Bourvil, béret enfoncé, jouant des personnages populaires, naïfs, voire simplets.

Pourtant, le chansonnier Lucien Boyer écrit en 1924 Le Béret, chanson de Gascogne.
…Notre béret, c’est toute la Gascogne,
E per cantar nòste bèth cèu de Pau
Nos montagnards aux jambes de cigogne,
Avec orgueil le portent com’atau !…

Cette chanson connaît un succès considérable en 1931 grâce au chanteur bayonnais, André Perchicot, ancien cycliste champion de France et ingénieur des Arts et Métiers. Elle sera reprise, en particulier par le Biarrot André Dassary.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2020/04/Perchicot-le-béret-1935.mp4

Des expressions gasconnes avec lo berret

Da sus lou berret / Dar suu berret / Donner sur le béret, se dit d’un vin qui porte à la tête.
Un berret de boeu / un berret de bueu / une paire de cornes, avec le même sous-entendu qu’en français.
Pensar-s’ac devath lo berret (o lo bonet) / se méfier, garder pour soi (litt. se le penser sous le béret)
Que n’a de remplegat devath lo berret (o lo bonet)
/ il ne dit pas ce qu’il pense, il mûrit sa vengeance (litt. il en a de replié sous le béret)
Que s’a perdut lo berret (ou lo bonet)
/ il a perdu son honneur
Un viraberret
/ une chose très facile à faire (litt. un tourne-béret)

Vastin Lespy
Vastin Lespy

Des auteurs y font référence comme le rappelle Vastin Lespy dans son dictionnaire :
Lou berret suoü coustat, a la maa lou bastou. (Navarrot) / Lo berret suu costat, a la man lo baston / Le béret sur le côté [sur l’oreille], le bâton à la main.
Qu’aymi mey moun berret Tout espelat, Que nou pas lou plus bèt Chapèu bourdat. (Despourrins) / Qu’aimi mei mon berret tot espelat, que non pas lo plus bèth chapèu bordat / J’aime mieux mon béret tout pelé que le plus beau chapeau galonné.

Le béret symbole

Le béret de Superdupont (Gotlib)
Superdupont (Gotlib)

Clairement symbole du sud-ouest, Basques ou Gascons, il devient au XIXe et XXe siècles un emblème de la France. Le Français est alors représenté la bouteille de vin et la baguette de pain à la main, le béret sur la tête et tenant sa bicyclette.

Les Anglais s’amuseront ainsi des Onion Johnnies, ces producteurs et vendeurs d’oignons, vêtus d’une marinière rayée et d’un béret, faisant du porte à porte avec leur bicyclette. Gotlib coiffera son personnage Superdupont d’un béret.

Che Guevara porte le béret
Che Guevara

 

Il sera aussi un symbole de résistance, lors des guerres carlistes en Espagne, même si les deux partis portaient le béret. Ou encore pendant la seconde guerre mondiale en France, même si les milices aussi portaient le béret. Enfin Che Guevara porte le béret.

La fabrication

Béret Laulhère (Oloron)
Béret Laulhère (Oloron)

On fabrique surtout le béret en Béarn. À Nay, on note sa production dès 1830 dans l’atelier de Prosper Blancq. Depuis 1840, les tissages Laulhère fabriquent à Oloron toutes sortes de bérets, en particulier des bérets  stylisés pour une population aisée.  Ainsi, dès 1918, le Béarn (Nay,  Oloron, et Mirepeix) produit pratiquement un million de bérets par an !

Plus récemment, Rosabelle Forzy, présidente de Laulhère (58 salariés) précisait que la production, représentant 3,4 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018, était vendue pour un tiers au grand public, un tiers pour la haute couture et un tiers pour les armées.

La méthode de fabrication n’a pas changé : tricotage, remaillage, feutrage, teinture, enformage, ennoblissement, confection, bichonnage (sic). On le termine en cousant le cabilhòt, ou codeta ou codic. Aujourd’hui, une bordure intérieure en cuir permet de l’ajuster sur la tête. Et on ne met plus de liguèta pour en régler le tour de tête. « Un savoir-faire traditionnel, transmis de génération en génération, appuyé sur les progrès de la technologie puisque nous avons aussi beaucoup investi pour remettre à neuf la machine industrielle », précise la présidente.

Chaque béret passe ainsi, en deux jours, entre les mains de 15 à 18 employés. Le béret est vendu de 50 à 2000 euros, selon le modèle.

La fabrication du béret
La fabrication du béret

Les utilisations insolites du berret

Le berret peut être utilisé comme panier pour transporter les châtaignes ou les champignons, son contenu est alors appelé lo berretat.

Lo jòc deu berret
Lo jòc deu berret

La berretada a amusé nos prédécesseurs. Les écoliers empilaient les bérets et tournaient autour. Celui qui faisait tomber la pile reçoit une volée de coups… de bérets.

Lo jòc deu berret oppose deux adversaires, une main dans le dos, pour prendre un berret posé au sol.

Le berret se lance.  Un championnat de lancer de béret est organisé tous les ans à Biert (Ariège) depuis 2007. Et le championnat du monde (excusez du peu) a lieu  durant les fêtes de Dax depuis 2011.

Références

Histoire du béret basque à propos d’une étude récente, H. Gavel
Voyages de Léon Godefroy en Gascogne, Bigorre et Béarn, 1644-1646, Louis Batcave, 1899
Petite histoire du Béret basque, René Cuzaq, 2016




Max Linder, un Gascon vedette du cinéma muet

Max Linder, de son vrai nom Gabriel Leuvielle était Gascon. Il est né à Saint-Loubès en Gironde et fut l’une des plus grandes vedettes françaises du cinéma muet. Charlie Chaplin qui l’admirait s’en inspira pour créer son personnage de Charlot.

Dans la série des Gascons de renom avec Pierre Latécoère,  Jean BourdetteJean-Baptiste Sénac,  Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Une enfance gasconne

Extrait de l'acte de naissance de Gabriel Leuvielle le 16 décembre 1883 à Saint-Loubes (Gironde)
Extrait de l’acte de naissance de Gabriel Leuvielle (source : AD de la Gironde)

Gabriel Leuvielle est né le 16 décembre 1883 à Saint-Loubès, dans l’Entre-Deux-Mers. Ses parents étaient vignerons mais suite aux ravages du phylloxéra, ils confièrent Gabriel et son frère à leurs grands-parents et s’exilèrent en Amérique.

Max Linder n’est pas le seul grand personnage de Saint-Loubès. L’écrivain béarnais Paul-Jean Toulet vécut chez sa sœur, à Saint-Loubès, de 1912 jusqu’à son mariage à Guétary. Et Saint-Loubès, c’est aussi la patrie de René Labat (1904-1974), spécialiste français de l’Assyrie, et de Sophie Davant, née en 1963, journaliste et comédienne.

Le futur acteur étudia au lycée de Talence puis suivit les cours du conservatoire de Bordeaux. Forte tête, il se fit renvoyer. Il joua sous le nom de Max Lacerda. En 1904, il changea Lacerda en  Linder, nom d’une boutique de chaussures qu’il vit dans les rues bordelaises. Et il monta à Paris.

Grâce à un de ses anciens professeurs, il put jouer au théâtre de l’Ambigu et au théâtre des Variétés. Là, il fut remarqué par Charles Pathé. Il entra dans sa maison en 1905 pour faire du cinématographe.

Max Linder rencontre le succès 

Max Virtuose (1913)
Max Virtuose (1913)

Il fit carrière dans la comédie, et tourna plusieurs courts métrages. En 1910, il créa le personnage de Max, dandy élégant, hâbleur, séducteur et toujours mêlé à des aventures loufoques.

Max adopta un physique reconnaissable qu’il garda toute au long de sa carrière : costumes élégants, chapeau haut-de-forme, canne, gants-beurre et petite moustache.

Il tourna une centaine de courts métrages que, le plus souvent, il écrivait et réalisait lui-même. Parmi lesquels : Comment Max fait le Tour du Monde en 1910, Max victime du quinquina en 1911, Une idylle à la ferme en 1912, Le Duel de Max  en 1913, Max sauveteur en 1914 …

En fait, Max Linder porta haut l’esprit gascon, alliant une observation fine à la légèreté de l’expression, le réalisme au trufandèr ou au burlesque.

Max Linder, première star internationale

Charles Pathé (1863 - 1957) fait connaitre Max Linder
Charles Pathé (1863 – 1957)

Grâce aux encarts publicitaires de Pathé, il devint la première star internationale du cinéma, bien avant la période d’Hollywood. Il alla en Espagne, en Allemagne et en Russie. Ses voyages lui inspirèrent quelques films comme Max toréador.

La guerre de 1914 interrompit sa carrière. Gravement gazé au front, il fut réformé. Puis, en 1916, se pensant rétabli, il signa un contrat avec les Studios Essaynay de Chicago, créés en 1907, que son grand ami Charlie Chaplin (1889-1977) venait de quitter. Mais sa santé encore fragile le trahit et il ne tourna que trois films sur les douze prévus.

 

Il fit un séjour dans un sanatorium de Los Angeles et rentra en France pour se faire soigner chez lui. Un an plus tard, Raymond Bernard le fit tourner dans Le Petit Café, une comédie française muette en noir et blanc adaptée de la pièce de théâtre de son père, le grand romancier et auteur dramatique, Tristan Bernard (1866-1947).

L’étroit mousquetaire

Max Linder dans l'Etroit Mousquetaire en français ou the Three Must-Get-Theres en anglais
Max Linder dans l’Etroit Mousquetaire (fr) ou the Three Must-Get-Theres (en)

Max Linder repartit aux États-Unis en 1919, à Hollywood qui était devenu depuis quelques années le centre majeur de production cinématographique. Il tourna trois longs métrages en tant que producteur, scénariste, metteur en scène et principal interprète. L’Étroit Mousquetaire dans lequel il joua le personnage de d’Artagnan fut un immense succès, aux États-Unis comme en France.

Il y joua d’anachronismes comme les dames de compagnie de la Reine qui forment un orchestre de jazz ou Richelieu qui téléphone. Les personnages sont étonnants comme Milady de Winter, grosse dame traversant la Manche à la rame. Et, surtout, il montra toute sa technique pour ne faire surgir le gag qu’au dernier moment. Ce film est toujours considéré comme la meilleure parodie des Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas. Il fut adapté en 1921 par Fred Niblo (1874-1948) avec Douglas Fairbanks (1883-1939).

Une fin tragique

Mariage de Max Linder et Ninette Peters
Mariage de Max Linder et Ninette Peters

Il menait une vie épuisante et sa gaieté cachait une neurasthénie chronique.  Il quitta les États-Unis  pour aller se reposer dans les Alpes. En 1921, à Chamonix, il rencontra Ninette Peters, âgée de 16 ans. Il l’enleva et l’épousa à Paris le 23 août 1923.

Sept mois plus tard, il fit une tentative de suicide. Tout y concourut : ses ennuis de santé, sa peur du néant, sa jalousie excessive… Et même l’arrivée du cinéma parlant. Il essaya d’entraîner sa femme dans la mort, mais Ninette réussit à sauver Max. Ninette était alors enceinte de cinq mois et leur fille, Maud naquit en juin 1924.

Malgré le succès de ses derniers films – au total, il tourna 500 films – et sa nomination à la présidence de la Société des Auteurs de Films, Max Linder abandonna tous ses projets. Il entra une fois de plus en dépression et demanda même le divorce.

Le 31 octobre 1925, on retrouva Max Linder et sa femme morts, dans un hôtel de la rue Kléber à Paris. Ils avaient pris du Gardénal et s’étaient tailladé les veines. Il avait 42 ans, elle en avait 20. Max avait mis ses affaires en ordre et prévenu ses amis. Il laissa à sa mort une lettre dans laquelle il disait : « Ma femme me demande de mourir ensemble. J’accepte. »

Max Linder reste dans les mémoires grâce à sa fille

Maurice Leuvielle en 1913 capitaine face à l'Angleterre
Maurice Leuvielle en 1913 capitaine face à l’Angleterre

Maud (1924-2017) est confiée à la garde du rugbyman Maurice Leuvielle, frère aîné de Max. Celui-ci dilapida une grande partie de l’héritage et enterra dans son jardin les bobines des films de son frère. Personne ne s’occupa de la mémoire de l’acteur et on l’oublia rapidement dans son propre pays.

Mathilde Peters, belle-mère de Max Linder, intervint et obtint la garde de Maud. Les deux familles se disputèrent, par procès interposé, et la garde de Maud et la fortune de Max Linder.

 

 

Maud Linder
Maud Linder

Maud Linder cherchera à comprendre qui était son père. Elle est l’auteur de deux films qui retracent sa vie et son œuvre à travers des extraits de films et des documents d’époque : En compagnie de Max Linder en 1963, et L’Homme au chapeau de soie en 1983. Elle complétera par un livre émouvant, Max Linder était mon père, en 1992, où elle pardonne enfin ce père et cette mère qui l’ont abandonnée.

Le premier Ciné Max Linder
Le premier Ciné Max Linder

Max Linder fonda en 1916 une salle de cinéma à Paris, le Ciné Max Linder que vous pouvez toujours fréquenter au 24 boulevard Poissonnière, Paris 9e. Vous la reconnaîtrez, elle s’appelle aujourd’hui le Max Linder Panorama et elle perpétue donc le souvenir de l’acteur.

 

 

Serge Clos-Versaille

 

Références

L’article Max Linder (1883-1925), le d’Artagnan du cinématographe, Michel Pujol, revue Vasconia, n° 8, 2007, p. 31.
L’article Max Linder sur Wikipedia
Max Linder était mon père, Maud Linder, Flammarion, 2003.
Max Linder, Maud Linder, Paris, Éditions Atlas, 1992.
La mort de Max Linder, revue de presse, La Belle équipe, 2015
Son père était Max Linder, interview Le soir, 1992




La peste et le vinaigre des quatre voleurs

La peste, ce fléau de l’humanité, a fait de grands ravages. Dès qu’un cas suspect se déclare, tous fuient les pestiférés. Tous ? Quatre voleurs semblent ne pas s’en soucier et pillent les maisons atteintes. Quel est leur secret ? Léo Barbé (1921-2013), fondateur du musée d’Art Sacré et de la Pharmacie de Lectoure, mène l’enquête…

Quatre voleurs pendant l’épidémie de peste

Une des sépultures multiples trouvées Rue des 36 Ponts à Toulouse datant probablement de la grande peste noire (1348)

La peste est un vrai fléau en Europe. Elle sévit un peu partout même si la Gascogne reste à l’écart : 1348 la Grande Peste Noire, 1534 Agen, 1599 Bordeaux, 1607 Toulouse, 1628, Toulouse.

L’épidémie de 1628 ira crescendo pendant trois ans. Une peste terrible qui fera 10.000 morts sur 50.000 habitants. C’est la peur… On se terre ou on essaie de fuir. Et puis, on meurt. … Pourtant quatre voleurs s’introduisent dans les maisons, dépouillent les cadavres sans crainte, vident les économies cachées.

Ces quatre voleurs, en parfaite santé, sont appréhendés et menés devant la justice. Le tribunal les condamne à être roués, châtiment normalement réservé à des assassins. Mais, on s’interroge. Comment ont-ils osé braver le fléau ? Alors les juges négocient. Et les quatre voleurs avouent leur secret contre un allègement de leur peine : ils seront pendus et non roués !

Cette histoire va rester dans la mémoire collective. Et la même histoire sera rapportée un siècle plus tard lors de la terrible peste de Marseille, en 1720.

Le supplice de la roue

Le supplice de la roue
Le supplice de la roue

Un supplice attesté depuis 1127, et précisé dans l’édit de 1534, signé par François 1er.  Les deux bras leur seront brisez et rompus en deux endroits, tant haut que bas, avec les reins, jambes et cuisses et mis sur une rouë haute plantée et élevée, le visage contre le ciel, où ils demeurerons vivants pour y faire pénitence tant et si longuement qu’il plaira à notre Seigneur de les y laisser, et morts jusqu’à ce qu’il soit ordonné par justice afin de donner crainte, terreur et exemple à tous autres.

L’écrivain parisien Louis Sébastien Mercier (1740-1814) décrit : Le bourreau frappe avec une large barre de fer, écrase le malheureux sous 11 coups, le replie sur une roue, non la face tournée vers le ciel , comme le dit l’arrêt, mais horriblement pendante; les os brisés traversent les chairs. Les cheveux hérissés par la douleur, distillent une sueur sanglante. Le patient, dans ce long supplice, demande tour à tour de l’eau et la mort. 

Le vinaigre protège les quatre voleurs de la peste

Le vinaigre des 4 voleurs - encore d'actualité ?
Le vinaigre des 4 voleurs – encore d’actualité ?

Le secret de nos voleurs, c’est un vinaigre qu’ils respirent et dont ils se lavent les mains avant leurs larcins, un vinaigre spécial qui les protège de la peste ! Léo Barbé a analysé sept formules appelées « vinaigre des quatre voleurs » qu’il a retrouvées dans des archives, dont une à Lectoure.

La base est le vinaigre considéré longtemps comme un antiseptique, auquel on ajoute des stimulants comme la rue, le camphre ou le romarin et ce que les Toulousains appellent le « délice des Gascons », c’est-à-dire l’ail. Enfin nos voleurs y ajoutent des toniques comme l’absinthe.

Ont-ils inventé leur vinaigre ? Léo Barbé penche plutôt pour l’utilisation de formules plus anciennes dont il trouve de nombreuses traces.

Les savoirs anciens

Les vinaigres sont connus et utilisés en particulier par les confesseurs, les infirmiers et autres personnes employées au service des pestiférés.

Albertus Magnus (ca 1200 - 1280), fresque de Tommaso da Modena (1332).
Albert le Grand, fresque de Tommaso da Modena (1332)

Léo Barbé évoque le « vinaigre des philosophes » mis au point par l’Allemand Albert le Grand, de son vrai nom Albrecht von Bollstädt (1200?-1280), patron des scientifiques. Il s’agit plutôt d’une « eau de vie », d’une distillation d’une eau tierce mercurique après putréfaction dans le ventre d’un cheval. Ce vinaigre devait être sacrément agressif et nous pouvons douter qu’on en ait bu sauf très mélangé ! En fait il y aurait une petite centaine de formules dont le vinaigre virginal, le vinaigre pontifical, le vinaigre de Vénus… Bref les vinaigres resteront une base extrêmement courante de la chimie médicale.

Paracelse (1493-1541), le grand médecin suisse, considère l’ail comme le meilleur remède pour éviter la peste. Ambroise Paré (1510-1590), père de la chirurgie moderne, le confirme dans son Traicté de la peste, de la petite verolle & rougeolle. Le Toulousain Jean de Queyrats (?-1642) le vante aussi dans Brief recueil  des remèdes les plus expérimentés pour se préserver et guérir de la peste.

Un autre Lectourois, grand chimiste et médecin, Joseph du Chesne (1546-1609), insiste dans La Peste Recognue Et Combatue Avec Les Plus Exquis Et Souverains Remedes Empruntez de L’Une Et de L’Autre Medecine : ie me ferais tort n’estant gascon comme ie suis, ie ne parlais d’une Thériaque commune en Gascogne, a scavoir des seuls aulx que le commun peuple aime, s’en repaist, qui s’en sert en diverses saulces comme d’une bonne nourriture qui le renforce et lui aiguise l’appétit. L’Ail en outre sert d’une médecine en tant qu’il est l’ennemy de toute vemine et corruption et voire servant d’antidotes à plusieurs venins

L’efficacité des traitements contre la peste

Médecin visitant les pestiférés (extrait du Traité de la peste du Sieur Manget (1721)

Il est très difficile de connaitre l’efficacité de ces traitements. Outre le manque d’étude statistique, les formules diffèrent selon le préparateur et les moyens de l’acheteur, certains ingrédients étant rares et chers.

En tous cas, les médecins sont au premières loges dans la lutte contre l’épidémie. Ils se protègent par un habit adapté. Le médecin Genévois, Jean-Jacques Manget (1652-1742) explique ces précautions prises dans son Traité de La Peste recueilli des meilleurs auteurs anciens et modernes. Le médecin porte une jupe, une culotte et des bottes en cuir, ajustées les unes aux autres. Par-dessus une blouse en cuir du Maroc. Enfin la tête est recouverte d’un espèce de masque où le nez se place à l’intérieur d’un bec d’oiseau plus ou moins long, empli de substances aromatiques qui purifiait l’air inhalé.

Le grand renfermement

La peste, outre les morts, jette dans les rues de nombreux mendiants. En 1632, à Toulouse, à la sortie de l’épidémie, la ville ne compte plus que 25 000 habitants et plus de 5 000 mendiants. Les excès de la fiscalité royale et les guerres aggravent encore la pauvreté et la délinquance. Une législation répressive se met en place afin de contrôler ces populations. A toute chose malheur est bon, dit-on, cela entraine la fondation de l’Hôpital Général.

Ainsi, à Toulouse, le 6 juillet 1647, les Capitouls ferment l’Hôpital Saint-Sébastien des Pestiférés et le transforment en Hôpital Général Saint-Joseph de la Grave. On y admet ou on y amène de force les mendiants, les voleurs, les filles publiques, les vieillards sans ressource, les enfants abandonnés et les fous de la ville.  C’est ce que Michel Foucault (1926-1984) appellera en 1961, le Grand Renfermement.

L’objectif affiché est généreux : soigner, nourrir, instruire et relever le niveau moral des pauvres.

Anne-Pierre Darrées

Pour lutter contre la peste l'Hôpital de la Grave (Toulouse)
Hôpital de la Grave (Toulouse)

Références

La cigale, la peste et les quatre voleurs, Léo Barbé, Société archéologique, historique, littéraire & scientifique du Gers, avril 1981
Le grand renfermement, Arnaud Fossier, 2002
épidémie à Lectoure
La grande peste de 1628 à Saint-Jean, mars 2016
La peste fléau majeur, Monique Lucenet,
L’image d’entête est une reproduction du Triomphe de la Mort par Pieter Brueghel l’Ancien, 1562 – Museo del Prado




Gaston, que veut dire Febus ?

Gaston, comte de Foix, vicomte de Béarn, choisit de s’appeler Febus. Pourquoi ce surnom ? Beaucoup de légendes l’entourent. Faut-il les croire ? Certains, comme Pierre Tucoo-Chala, historien de référence pour ce seigneur, ont enquêté.

Surnom ou numéro, reconnaitre le seigneur

Charles le cinquième dit le Sage
Charles le Cinquième dit le Sage (1338-1380)

Pas facile aujourd’hui de s’y reconnaitre dans les noms avant Charles (1338-1380) qui décida de s’appeler Charles le V. Car on ne numérotait les prénoms ni des seigneurs, ni des rois. Par exemple, Gaston, comte de Foix était fils de Gaston, comte de Foix. Et Gaston a eu un fils nommé Gaston… À titre d’exemple d’utilisation des seuls prénoms, le traité d’Orthez (1379), est passé entre Monsenhor Johan per la gracia de Diu, comte d’Armagnac, de Fezensac, […] e Mossen Gaston, per la gracia medisssa, comte de Foix, et Gaston son filh leayau et naturau… / entre Monseigneur Jean par la grâce de Dieu, comte d’Armagnac, de Fezensac, […] et Monseigneur Gaston, par la même grâce, comte de Foix, et Gaston son fils loyal et naturel…

Mais peu importe puisque les contemporains savaient de qui il s’agissait. Parfois tout de même, le roi, les courtisans, le peuple leur donnait un surnom de leur vivant ou après leur mort. Charles (839-888) aurait été surnommé Le Gros, trois siècles plus tard !

Gaston (le troisième comte de Foix) a simplifié la chose en choisissant lui-même son surnom, Febus. Il écrit dans son Livre de chasse : je Gaston, par la grace de Dieu, surnommé Febus, comte de Foys, seigneur de Bearn…

Febus et pas Gaston Febus

Febus prologue du Livre de la Chasse
Gaston Febus, Livre de chasse – Prologue – BnF (fin du XIVe siècle)

On ne trouve pas d’écrit d’époque avec les termes « Gaston Febus ». C’est toujours Gaston tout court, Febus tout court, voire « Gaston surnommé Febus ». Par exemple, il écrit : Ci commence le prologue du libre de chasse que fist le comte febus de Foys seigneur de Béarn (en rouge dans le manuscrit).

Ce surnom, il l’utilise aussi pour sa devise Febus aban, ou pour le florin d’or qu’il fait frapper.  La piécette de moins de 4 grammes représente saint Jean-Baptiste. Une fleur de lys florencée, entourée des lettres Febus comes, orne le revers. De même, grand bâtisseur, il fera graver Febus me fe / Febus me fit, sur ses châteaux.

1358, la naissance de Febus ?

Febus est fait chevalier de l'ordre Teutonique au château de Marienbourg en 1358
Febus est fait chevalier de l’Ordre Teutonique au Château de Marienbourg en 1358

On pense que c’est en 1358 qu’il choisit ce surnom. En effet, il se passe cette année-là des choses importantes pour ce seigneur.

En 1357, alors qu’une trêve entre les Anglais et les Français assure un moment de répit, le Grand Maitre de l’Ordre Teutonique fait appel aux nations de l’Occident pour combattre les infidèles. Aussitôt, Gaston part en Prusse avec quelques compagnons. Il est à la tête d’une notabla armada, selon l’archiviste Michel de Verms (XVe siècle). Peut-être un peu trop notabla car le comte devra emprunter 24 000 écus d’or à des marchands de Bruges : Ajam grandament despendut / nous avons grandement dépensé, dit-il lui-même.

Le livre de chasse, folio 85 - - comment le bon veneur doit chasser et prendre le renne
Le livre de chasse, folio 85 – « Comment le bon veneur doit chasser et prendre le renne »

Dans cette croisade, il fec grans armas, assalts et estorns et sa gloire s’étend. Pourtant son appui aux Teutons ne durera qu’à peine quatre mois. Il va profiter de sa présence dans le nord pour s’adonner à sa passion, la chasse. Ainsi, il quitte la croisade pour aller chasser une bête qu’il nomme lo rongier / le renne, en Lituanie et en Poméranie. Un animal qu’il décrit dans Des desduitz de la chasse aux bestes sauvages. Certaines mauvaises langues ont même dit que Gaston était parti dans ces lointaines contrées plus pour chasser que pour combattre les païens…

En tous cas,  Miégeville, dans sa Chronique des comtes de Foix, rapporte ces vers :

Quand fi en Prucia lo passatge
Contra cels de Sarasine
Per mantenir dels Crestias lo droit usatge.
Febus me fi nommar
Quand je fis en Prusse le passage
Contre les Sarrasins
Pour maintenir aux Chrétiens le droit d’usage
Febus je me fis nommer

Il aurait donc alors choisi son surnom.

Le retour de Prusse, Febus aban!

Chroniques sire JEHAN FROISSART - Le massacre des Jacques à Meaux, en 1358 BnF – département des manuscrits
Chroniques de sire Jehan FROISSART – Le massacre des Jacques à Meaux, en 1358 – BnF

En rentrant chez lui, à Chalons sur Marne, Gaston apprend le soulèvement des Jacques (paysans).

Les duchesses de Normandie et d’Orléans sont enfermées à Meaux avec 300 suivantes. Avec son cousin, le captal de Buch, et 40 lances, ils libèrent ces dames, brûlent Meaux et ramènent les belles à Paris.

Un fait qui renforce sa notoriété, d’autant plus que Froissart précise dans ses Chroniques que n’eussent été ces deux chevaliers, les dames eussent été violées, efforcées et perdues, comme grandes qu’elles fussent.

La signature de Febus du 16 avril 1360
La signature de Febus du 16 avril 1360

Febus est auréolé de gloire. Le surnom lui convient. Parmi les textes qui nous sont parvenus, la signature Febus apparait pour la première fois le 16 avril 1360, lors de la nomination d’un garde-forestier. Ça y est. Gaston est bien devenu Febus.

Quelle est la signification du surnom ? Pourquoi l’a-t-il choisi ? Aucun écrit d’époque ne nous le révèle.

Febus le brillant ?

Au XVIIIe siècle, l’historien Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye fait un lien entre le surnom de Louis XIV, le roi soleil, qui se référait à Apollon et au soleil, et celui de Gaston comte de Foix. En effet Febus c’est, en grec ancien, le nom d’Apollon et il veut dire le brillant. D’ailleurs, le dictionnaire de la langue des troubadours de 1840 précise : Febus, s.m., lat. phoebus, Phébus. Apelavo’l Febus que vol dire bel. […]  L’appelaient Phebus qui veut dire beau.

Gaston Febus
Gaston Febus (extrait du livre de chasse, folio 51v)

Certains ont écrit que le surnom Febus était lié à sa chevelure de flamme qu’il laissait libre puisqu’il ne portait de chaperon, comme l’écrit Froissart, confirmé par les illustrations du Livre de chasse. En 1864, J-M Madaune se demande dans son livre, Gaston Phébus, comte de Foix et souverain de Béarn, si Gaston Phebus doit se traduire par Gaston le brillant ou si ce n’est qu’une trouvaille de troubadour.

Portés par le romantisme, G. Bellanger écrit en 1895 ans la revue de la société des études historiques (tome XIV) : le jeune Gaston III avait reçu dès l’enfance ce surnom de Phébus; il le devait selon les uns à sa beauté, suivant les autres à la beauté de sa chevelure.

Cette appellation de comte soleil pourrait donc bien être un effet de mode !

Febus le chasseur

Peyre de Rius, le troubadour de Febus a écrit un poème sur le comte Febus où il précise clairement les passions du seigneur : Armas, amors e cassa. Trois offices que se reconnait le comte. Mes du tiers office, de que je ne doubte que j’aye nul mestre, combien que ce soit vantance, de celuy vouldray je parler : c’est de chasse… [C’est du troisième office, dont je doute d’avoir eu nul maître, si vaniteux que cela semble, que je voudrais parler, c’est-à-dire de la chasse].

Le livre de chasse, folio 47v - du chien courant et de toute sa nature
Le livre de chasse, folio 47v – du chien courant et de toute sa nature

Gaston a une passion pour la chasse qu’il considère comme une philosophie de vie où l’homme est face à lui-même, ses capacités, ses limites, ses peurs… en-dehors de toutes les tricheries humaines.  Et le comte est reconnu par ses pairs comme un grand chasseur.  Il a 1400 à 1600 chiens de plusieurs races et plusieurs pays. On lui offre des chiens. Froissart vient avec, pour présent, quatre lévriers d’Angleterre que Gaston va nommer Tristan, Hector, Brun et Rolland. Ce qui démontre d’ailleurs sa culture.

La maîtresse avec qui Gaston entretiendra une longue liaison, est  Catherine de Rabat, en Ariège, dont il a quatre fils naturels : Garcia de Béarn, vicomte d’Ossau, Peranudet de Béarn, mort jeune, Bernard de Béarn, et Jean de Béarn appelé aussi Yvain de Foix. Gaston et Catherine partagent le goût de la chasse et des chiens.

Ainsi, il est fort probable que c’est sa grande partie de chasse en Scandinavie qui inspire à Gaston son surnom Febus. Et rêvons un peu. Gaston avait peut-être comme Febus/Apollon la beauté, le goût des arts (le dieu est le conducteur des neuf muses) et de la chasse.

Anne-Pierre Darrées

Références

Louis I, II, III… XIV… L’étonnante numérotation des rois de France, Michel-André Levy, 2014
Origine et signification du surnom de Gaston III de Foix dit Febus, P. Tucco-Chala
Gaston Phoebus en Prusse 1357-58, F. Pasquier
Chroniques des comtes de Foix composées au XVe siècle, Arnaud Esquerrier et Miégeville
Chroniques, Jean Froissart, pp. 377-378 Comment le comte de Foix, le captal de Buch et le duc d’Orléans déconfirent les Jacques, et puis mirent le feu en la ville de Meaux
Lexique roman ou dictionnaire de la langue des troubadours, tome 3 D-K, M. Raynouard, 1840
Autre bibliographie sur Febus




Épidémie à Lectoure en 1745

Si on parle des grandes épidémies, on parle moins souvent de celles qui sont restées localisées. Fléaux récurrents que la médecine essaie de comprendre et combattre. En 1745, à Lectoure (Gers),  une épidémie fait son apparition. Comment fut-elle diagnostiquée et traitée ?

Trente ans avant l’épizootie bovine de 1774, une maladie se déclare à Lectoure.  Léo Barbé (1921-2013), fondateur du musée d’Art Sacré et de la Pharmacie de Lectoure, et secrétaire de la Société Archéologique du Gers a rassemblé des éléments pour comprendre cette épidémie.

Les symptômes de la maladie

À la fin de l’été 1744, on constate à Lectoure quelques morts particuliers. Une carmélite, un laboureur dont les deux frères, malades aussi, se remettent.

Le docteur Guillaume Descamps fait une description précise des symptômes. Des accès de fièvre tierce ou double, des morves, des sueurs et des éruptions… dans les commencements ; ensuite le sang desséché et appauvri faisait des lésions dans les parois et y causaient des inflammations. Grande effervescence des liqueurs, des hémorragies du nez, petitesse du pouls, embarras de l’estomac, parfois de grandes insomnies et de légers délires…. des grands maux de tête.

Ces symptômes sont assez communs. Mais Descamps ajoute apparition de taches pourprées, dans les unes rouges et distinctes, de la taille d’une pièce, dans d’autres plus petites, d’une couleur brune et sous la peau. Il en conclut qu’il s’agit d’une fièvre pétéchiale ou pourprée.

Un moment de panique à Lectoure

Epidémie de peste en 1721-1722- Billet de convocation pour la garde des portes et la patrouille dans la ville de Revel
Épidémie de peste en 1721-1722 – Billet de convocation pour la garde des portes et la patrouille dans la ville de Revel (Hte-Garonne)

Le docteur Descamps va aller très vite pour éviter ou contrer les déclarations intempestives. Par exemple, il signale que M. de Mézamat, médecin de Castelsarrazin, est allé un peu vite en disant qu’on devait éviter le commerce avec nous, en caractérisant nos fièvres de pestilentielles. Ce genre d’annonce affole les populations et déclenche les mises en quarantaine des villages touchés. Descamps ne souhaite pas ce type de surréaction. Il précise voilà pourtant comment le feu se met aux étoupes et comme il est difficile à éteindre dans l’esprit du public.

Alors Descamps prévient les communes voisines, l’intendant de Pau et consulte la Faculté de Montpellier qui fait autorité.

Le diagnostic de l’épidémie

Épidémie - Traité des fièvres malignes, des fièvres pestilentielles et autres de Pierre Chirac, médecin du Roi (1742)
Traité des fièvres malignes, des fièvres pestilentielles et autres de Pierre Chirac, médecin du Roi (1742)

L’intendant de Pau, après avoir consulté quelques experts, répond au docteur Descamps. La maladie dont il s’agit est une fièvre maligne milliaire dont le siège principal est le cerveau.

La faculté de Médecine de Montpellier conclut que c’est une fièvre maligne épidémique pourprée, d’un très mauvais caractère.  Enfin, la Faculté de Pau, consultée un peu plus tard, confirme que c’est une fièvre maline pourprée, qui n’a rien de contagieux ni de pestilentiel.

Bref, le docteur peut être rassuré car l’intendant conclut : cette maladie parait toute naturelle. Le nombre de malades augmente, son collègue Guilhon contracte lui aussi la fièvre (il s’en remettra) et le docteur Descamps lutte seul contre l’épidémie.

Le traitement universel de l’épidémie

« La saignée », estampe d'Abraham Bosse, vers 1635. Bibliothèque nationale de France. © gallica.bnf.fr, BnF
« La saignée », estampe d’Abraham Bosse, vers 1635. BNF

Dans Le malade imaginaire, quand Argon passe ses examens de médecine, à tout traitement de maladie, Molière lui fait répondre : clysterium donare, postea seignare, ensuita purgare / Utiliser le clystère, puis saigner et enfin purger. Moquerie ? Pas tant que ça, si on en croit les conseils proposés par les Autorités au médecin de Lectoure. L’intendant de Pau écrit que dans les maladies de cette espèce il faut beaucoup et de fréquentes saignées. La faculté de Médecine de Pau conseille de précipiter les saignées du bras et du pied dès l’instant de l’invasion. Et pour ceux qui ont une plus grande disposition inflammatoire il faut les resaigner… les purger sobrement… et délayer les humeurs par un grand lavage légèrement incisif.

Est-ce que cela fait du bien aux malades ? Dans le fond, on ne sait pas car la plupart des malades ne pouvaient pas s’offrir les services d’un médecin.

Les trois piliers thérapeutiques du Grand siècle

Soigner l'épidémie de Lectoure - Clystère et scarificateur à saignée
Clystère et scarificateur à saignée

Purges, clystères (lavements) et saignées sont encore les fondements de la thérapie du XVIIIe siècle. Il semblerait que les patients percevaient les purges ou lavements plutôt bien, surtout parce qu’ils faisaient ensuite bonne chère. En revanche, ils n’appréciaient pas toujours les saignées. Pourtant on les utilise à tous propos et beaucoup en prévention. Les femmes enceintes, par exemple, subissent ces ponctions au moins deux fois pendant leur grossesse et plus si on craignait une fausse couche. Et même les chevaux de carrosse sont saignés à la fin du printemps.

La Reine Marie-Thérèse
La Reine Marie-Thérèse décédée à 44 ans probablement d’une septicémie après une saignée

Parmi les cas célèbres, en 1683, la reine Marie-Thérèse, ayant une légère tumeur sous le bras accompagnée d’une fièvre sera saignée au pied, prendra un vomitif et rendra l’âme. En revanche, son époux Louis XIV, subit presque 2000 purges, des centaines de clystères et est saigné 800 fois ! Cela ne l’empêche pas de vivre 76 ans.

Pierre Boyer de Prébandier, de la Faculté de Montpellier écrit en 1759 dans Des Abus de la Saignée, une phrase sévère à l’encontre des praticiens de la saignée : Détruire ceux [les partisans] de la fréquente saignée ne serait pas l’un des moindres services rendus à l’humanité.

Le retour à la normale

Le docteur Descamps note que l’épidémie n’a touché que les adultes. Ni les enfants, ni les plus de 60 ans ne l’ont attrapée. Selon François de Labat, chevalier de Vivens (1697-1780), elle sévit plus de six mois (probablement une bonne année). Mais elle reste localisée sur Lectoure. Même si on signale quelques cas sur Labastide-d’Armagnac, à 75 km de Lectoure.

Le docteur Guilhon fait ouvrir quelques cadavres fin juillet 1745 mais les chirurgiens ont refusé de le faire gratis. Ce qui scandalise l’intendant de Pau : Il y a un grand fond d’avarice et d’intérêt sordide Monsieur dans les chirurgiens de Lectoure. Enfin, les consuls accordant 6 livres, ou parfois 12 livres, les chirurgiens s’exécutent. Ces autopsies n’apporteront pas d’éléments complémentaires sur la compréhension de la maladie, ni ses causes.

On reconnaitra que la fièvre n’était pas pestilentielle et, pourrait-on dire, pas si alarmante car il en guérit plus qu’il n’en meurt. Et Descamps se félicite de son traitement puisque de la sixième partie de ses malades, les cinq ont guéri.

Epidémie - Rembrandt, la leçon d'anatomie du Dr. Nicolaes Tulp (ca. 1632)
Rembrandt van Rijn, The Anatomy Lesson of Dr. Nicolaes Tulp (ca. 1632)

Anne-Pierre Darrées

Références

Les médecins de Molière lors d’une épidémie en Gascogne en 1745, Léo Barbé, Société archéologique, historique, littéraire & scientifique du Gers, juin 1989
Petit traité de la maladie epidemique de ce tems, vulgairement connuë sous les noms de fievre maligne ou pourprée, Laurent d’Houry, 1710
L’Encyclopédie/1re édition/POURPRÉE, fievre (1751)
L’Abus de la saignée aux fièvres pourprées, condamné et réfuté, par J.-B. Robinot le jeune
La saignée en médecine : entre illusion et vertu thérapeutiques, Pierre Brissot, 2017




Les régents ou arregents en Gascogne

Longtemps réservée aux élites, l’école, en France, s’est progressivement démocratisée pour devenir obligatoire, gratuite et laïque à la fin du XIXe siècle. Bien avant, en Gascogne, les écoles dirigées par des régents ou arregents étaient nombreuses et prises en charge par les communautés. C’est une particularité de la Gascogne.

Non, ce n’est pas Charlemagne qui a inventé l’école !

Allégorie de la Grammaire et son amphithéâtre d'élèves dans un manuscrit du Xe siècle
Allégorie de la Grammaire et son amphithéâtre d’élèves dans un manuscrit du Xe siècle

Depuis le capitulaire de Charlemagne du 23 mars 789, les ecclésiastiques dirigent l’enseignement. Il concerne plutôt l’élite de la société.

Au XIIe siècle apparaissent les collèges et les universités. Une des plus anciennes d’Europe est celle de Toulouse fondée en 1229 par Raymond VII. Celle de Bordeaux est créée en 1441 car, sous domination anglaise, les élèves ne pouvaient pas se rendre à Paris pour étudier.

Louis XIV publie une ordonnance, le 13 décembre 1698, pour que les parents envoient leurs enfants dans les écoles paroissiales.

Les écoles, les arregents sont nombreux en Gascogne

En Gascogne, les écoles existaient depuis longtemps sous la direction des régents ou arregents. Ce sont les communautés, qui s’occupent des écoles. Elles procurent un local, cherchent des maîtres et leur donnent des gages. Elles rendent ainsi l’instruction moins onéreuse, sinon gratuite.

Les délibérations ou livres de comptes nous apprennent qu’une école existe à Condom en 1417, à Auch en 1439, à Pontacq en 1511, à Jurançon en 1598, à Capbreton en 1612 ou à Liac (Bigorre) en 1650. Les consuls de Miradoux disent en 1672 que De tout temps, la communauté a été pourveue d’un maistre d’escolles.

Le recrutement des arregents

Les arregents sont recrutés par les communautés, en accord avec le curé du lieu car, comme nous le verrons, ils ont d’autres fonctions que de tenir l’école.

Le recrutement donne parfois lieu à des concours pour s’assurer du meilleur arregent pour la communauté. Le concours de 1692 à Pontacq comporte les épreuves suivantes :
1 – on exhibe un livre où les candidats lisent et syllabent,
2 – chacun écrit sous les yeux du corps de ville,
3 – on leur fait écrire une demy page afin de scavoir lequel entendoit mieux loctographe,
4 – on leur fait faire les quatre premières règles de l’arrimetique,
5 – on leur donne de vieux parchemins à déchiffrer.
Le curé intervient ensuite pour interroger les candidats sur le contenu du catéchisme.

Comment trouver le bon arregent

Les régents et la petite école sous les monarchie de juillet
La petite école sous les monarchie de juillet

La communauté de l’Isle Jourdain organise, elle aussi, un concours en 1781. Le procès-verbal relate que François Cuq, maître écrivain, habitant la ville de Toulouse, paroisse de la Dalbade, rue des Moulins [s’est présenté au concours et] après avoir exposé et montré un exemplaire d’écriture dont il s’est déclaré l’auteur ; que, sur cette exposition, ledit Conseil de ville, l’ayant reçu à concourir, luy auroit fait faire en sa présence plusieurs essais d’écriture, ensuitte fait lire et montré en public plusieurs règles d’arithmétique que le conseil de ville a adopté. Il sera finalement reçu.

Quelquefois, le recrutement des arregents donne lieu à des conflits comme à Capbreton en 1722. Les habitants écrivent à l’intendant de Lasseville : Il y a un an que de mauvais esprits, de concert avec le 1er jurat, destituèrent un pauvre maître d’école qui s’acquittait de son devoir depuis plusieurs années, et le remplacèrent par un marin qui n’entendait rien à l’école. Comme il faisait le commerce du vin et ne chantait pas à la messe, les habitants demandent l’autorisation de rappeler l’ancien arregent.

Les différentes fonctions des arregents en Gascogne

Les arregents cumulent plusieurs fonctions dans les petites communautés. Ils servent de secrétaires à la communauté, font les rôles des impositions et autres écritures nécessaires. Celui de Capbreton reçoit 7 livres de la communauté en 1612 pour avoir copié les privilèges du lieu. En 1727, le régent de la communauté devient aussi greffier de police pour 15 livres.

À Angresse (Landes), il est également benoît et doit sonner l’Angélus chaque jour, carillonner selon l’usage, assister le curé dans ses fonctions viatiques et balayer l’église une fois par semaine. À Capbreton, il doit menager les cloches, monter et regler l’horloge, balayer l’eglise, faire les jonchées d’usage, comme aussi de sonner les cloches lors de l’aparance des orages. Cette dernière fonction est essentielle à la communauté car on croit que le son des cloches préserve des orages et de la grêle.

Les arregents assistants du clergé

Les arregents enseignent également le catéchisme, conduisent les enfants à la messe, chantent pendant les offices et assistent le curé dans l’administration des sacrements. Ils doivent instruire les enfants selon les principaux ministères et devoirs de la religion catholique apostolique et romaine, les conduire à la messe tous les jours ouvriers, leur donner des instructions dont ils auront besoing sur ce sujet et avoir soing qu’ils assistent au service divin les dimanches et jours des fetes.

Comme aussy le regent sera tenu de repondre et chanter tous les dimanches et jours de fetes a la messe vepre processions et benedictions comme aussy aux enterrements et devoirs de mort comme etant un des principaux devoirs du regent. Jean Casterot promet aux consuls de Capbreton qu’il chantera même le jour des fettes et dimanches la messe paroisialle et les vepres, et le samedy la messe de la frérie.

L’enseignement des arregents en Gascogne

Abraham Brosse - Le maître d'école, v. 1638
Abraham Brosse – Le maître d’école, v. 1638

Les arregents doivent enseigner aux enfants soigneusement à lire, écrire, chiffrer et prier Dieu, bien évidemment avec douceur et sans les maltraiter. Il recevra indistinctement les garçons et les filles et instruira tous les enfants de lun et lautre sexe et recevra tous les enfants de la paroisse qui lui seront envoyés.

Les horaires de classe sont prévus par contrat : Il ne pourra tenir les enfants moins de 3 heures le matin et 3 heures l’après midy chaque jour ouvrier. Le plus souvent, les horaires sont fixés avec précision, scavoir aux longs jours à sept heures du matin jusqu’aux onze heures et l’après-midi une heure jusqu’à cinq heures, et aux jours courts a sept heures et demy du matin jusqu’aux onze heures et demy et l’après-midi a demy heure jusqu’à quatre heures et demy.

Le contrat définit l’enseignement dispensé par les arregents. Il les fera lire deux fois le matin et deux fois le soir. Il donnera a chacun de ceux qui ecrivent leur exemple et les corrigera chaque jour dans le defaut des lettres et de l’orthographe.  Dès qu’ils sauront lire et écrire, il les fera passer par les différents caractères. Il leur fera lire leurs écritures. Il les fera chiffrer à mesure qu’ils en seront reconnus capables. Enfin il fera 1 heure de catechisme chaque mardy et vendredy de chaque semaine de son école.

Les arregents sont rétribués par les communautés

La communauté rétribue les arregents qu’elle emploie. Les familles en donnent une part. Mais les plus pauvres ne payent rien. Ils bénéficient d’un enseignement gratuit pour leurs enfants.

La rétribution comporte une part en argent et une autre en nature. A la rétribution ordinaire peut s’ajouter pour apprendre à lire 12 sous par mois, à écrire 20 sous, et 30 sous pour l’arithmétique. À Hinx (Landes), le regent reçoit la rente des capitaux laissés par les fondateurs de l’école, plus des pères et mères de famille, 10 sous par mois pour chaque enfant a qui on montre à écrire, et 15 sous pour ceux a qui on enseigne à écrire et à chiffrer, plus la somme annuelle de 101 livres et 8 sous de la communauté.

La rétribution en nature est le plus souvent en grains. Comme à Liac en 1650, une cartère de froment ou carrou et trois souls et demy qu’il prendra pour chaque enfant ou fille qu’il enseignera en particulier. À Angresse, chaque habitant tenant ménage et ayant des bœufs en payaient annuellement une mesure ; les autres une demi mesure seulement. Ailleurs, il reçoit 12 charrettes de bois de pin ou encore deux charges de bois chaque par écolier ou l’équivalent en argent.

Les arregents bénéficient le plus souvent d’une maison avec un jardin. Ils enseignent dans une maison ou local mis à disposition, ou encore chez eux, moyennant une indemnité. Dans les petites communautés, ils enseignent dans les maisons des particuliers, à tour de rôle.

Scène de classe - Léopold Chibourg 1842
Scène de classe – Léopold Chibourg 1842

Des arregents de qualité médiocre mais des résultats probants

Les arregents n’étaient pas toujours de bonne qualité. Il suffisait parfois de bien chanter devant le curé pour avoir la place. Pey de Garros, dans sa 4e Églogue, nous fait le portrait de Mossen Duran :

Aqet garrophlard caperan
S’aperaua mossen Duran,
Et no sabé legí, ny scriue,
Ny plan parlá, ni mes plan viue,
Més damb aqo lo perpitos,
Com un gat borni despieytos,
Per enseña noste logát,
A gran dinés èra logát. 

Aqueth garroflard caperan / S’aperava Mossen Duran, / E non sabè legir, ni [e]scríver, / Ni plan parlar, ni mès plan víver, / Mès damb aquò lo perpitós, / Com un gat bòrni despieitós, / Per ensenhar nòste logat / A gran dinèrs éra logat. 

Ce coquin de chapelain / S’appelait monseigneur Duran, / Et ne savait ni lire ni écrire, / Ni bien parler, ni même bien vivre, / Mais avec cela ivrogne, / Mauvais comme un chat borgne, / Pour enseigner dans notre école, / À grand frais était logé.

Pourtant, les résultats sont probants. Selon une étude réalisée sur le département des Pyrénées-Atlantiques, le pourcentage des personnes qui savaient signer sur leur contrat de mariage était le suivant :

Hommes Femmes
De 1686 à 1690 25,49 % 2,94 %
De 1786 à 1790 71,91 % 9,19 %

En 1773, Jean Lacoste, né à Artiguelouve, en Béarn, devient arregent à Sainte-Marie-de-Gosse. Il y exerce pendant de très longues années. En effet, nous le retrouvons vers 1825, enseignant l’alphabet à un certain Isidore Salles.

Conclusion

Alphabet constitutionnel (1793) pour les régents de la Révolution
Alphabet constitutionnel (1793)

La Gascogne avait la particularité d’avoir de très nombreuses écoles prise en charge par les communautés. L’enseignement y était gratuit et même les plus pauvres y accédaient.

Les Gascons étaient bien en avance avec leurs regents et arregents. En effet, on ne créera le corps des instituteurs qu’en 1792, et l’enseignement primaire en 1795. Il deviendra gratuit en 1881 et obligatoire en 1882.

Ne résistons pas :

Vivent les vacances,
Point de pénitence,
Les cahiers au feu,
Et l’arregent au milieu !

Serge Clos-Versaille

Références

Histoire de l’éducation en France, wikipedia
Eglogas, Pey de Garros, 1567
Articles tirés des bulletins de la Société Académique des Hautes-Pyrénées, de la Société de Borda et de la Revue de Gascogne




Pierre Latécoère, ingénieur bigourdan visionnaire

Pierre Latécoère, grand nom de la construction aéronautique. Audacieux, ingénieux, sachant s’entourer, il est incontestablement un Gascon de renom. Avec Jean Bourdette, Jean-Baptiste SénacGuillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Pierre-Georges Latécoère

Pierre-Georges Latécoère (1925)
Pierre-Georges Latécoère (en 1925)

Son père, Gabriel, nait à Bagnères de Bigorre en 1836. Il fonde des ateliers de menuiserie mécanique et fait fructifier son entreprise jusqu’à employer 150 ouvriers à la fin du XIXème siècle. Sa mère est Jeanne Pujol, née à Varilhes en Ariège. La famille Latécoère habite la villa Gabriel, dont il subsiste le portail.

Pierre-Georges, second des trois enfants, nait à Bagnères de Bigorre en 1883. Sa mère a 30 ans, son père 47. Il fait ses études d’ingénieur à Paris, à l’École Centrale des Arts et Manufactures. Après la mort de son père, en 1905, il reprend avec sa mère l’entreprise familiale. Son activité a évolué pour fabriquer principalement du matériel ferroviaire.  Inventif, il alimente l’usine avec une électricité fabriquée à partir de sciure de bois.

Il s’agrandit en ouvrant une nouvelle usine aux Pont des Demoiselles à Toulouse afin de répondre à la commande de 1500 wagons de la Compagnie des Chemins de Fer du Midi.

Latécoère s’intéresse aux avions

Le 3 février 1911, Louis Blériot arrive de Pau et atterrit dans la plaine de Gerde, tout à côté de Bagnères. De quoi donner de nouvelles idées à notre ingénieur.

Emile Dewoitine organise la production des Salmson A2 chez Latécoère
Emile Dewoitine organise la production des Salmson 2A2 pour Latécoère

Lors de la première guerre mondiale, non mobilisé à cause de sa mauvaise vue, Pierre-Georges décide de participer à l’effort de guerre. L’usine de Bagnères fabrique des cuisines roulantes, très appréciées des poilus. Et il crée deux entreprises à Toulouse. L’une fabrique des obus, l’autre des avions, la Société Industrielle d’Aviation Latécoère. C’est une première dans la ville rose.

Et c’est pour Latécoère une découverte, car il ne connait rien en aéronautique ! D’ailleurs l’Armée lui affecte Emile Dewoitine, surnommé Mimile-bras-de-fer, de retour du front russe (1917). Le 5 mai 1918, le premier avion de l’usine Latécoère, le Salmson 2A2, décolle de Montaudran, un aérodrome aménagé par des prisonniers de guerre allemands. Dewoitine ingénieur diplômé de l’École Bréguet, créera sa propre entreprise aéronautique à Toulouse en octobre 1920.

Latécoère se heurte à l’incrédulité

Déjà, l’industriel imagine une ligne France-Sénégal pour transporter des marchandises et du courrier. Ce sera un Vosgien, René Cornemont,  pilote de guerre, qui inaugurera le jour de Noël 1918 le voyage Toulouse-Barcelone sur un avion de reconnaissance utilisé pendant la guerre, le Salmson 2A2. Latécoère est dans l’avion.

Pierre Latécoère et René Cornemont préfigurent la ligne Toulouse - Rabat à la Noël 1918 sur un Salmson A2
Pierre Latécoère et René Cornemont préfigurent la ligne Toulouse – Rabat à la Noël 1918 sur un Salmson 2A2

Comment de petits appareils pourraient-ils traverser des tempêtes ou des montagnes ? Il faut convaincre les incrédules. Le 19 mars 1919, avec le pilote Lemaître, il franchit la distance de Toulouse à Rabat avec des escales à Barcelone, Alicante et Malaga. Le maréchal Lyautey l’attend sur le champ d’aviation. Latécoère lui remet le Journal Le Temps arrivé le matin même à Toulouse et un bouquet de violettes pour la Maréchale.

Bon de la Compagnie Générale Aéropostale de Latécoère (1928)
Bon de la Compagnie Générale Aéropostale  (1928)

Il ne reste plus à Latécoère qu’à créer les Lignes Aériennes Latécoère, qui deviendront quelques années après (1927), la Compagnie Générale Aéropostale, si bien glorifiée par Antoine de Saint-Exupéry dans Vol de nuit.  Le nouveau patron sera un banquier d’Angoulême, Marcel Bouilloux-Lafont.

La mise en place des Lignes Aériennes Latécoère

Didier Daurat rejoint Latécoère
Didier Daurat rejoint Pierre Latécoère

Il réunit hommes et matériel, récupère quinze avions d’observation Bréguet 14, des biplans utilisés pendant la guerre, devenus inutiles. Il recrute des pilotes de guerre, des gens qui n’avaient peur de rien. Fin 1919, ils ont déjà porté 9 124 lettres du Maroc vers la France.

Comme tous les grands créateurs, Latécoère réalise des choses dites impossibles. Dans ce bouillonnement du début de siècle, il sait faire rêver. Ainsi, en 1919, il engage pour sa ligne Toulouse-Rabat, Didier Daurat, un aviateur qui se révèlera prestigieux. Celui-ci rapporte cette phrase du Bigourdan : J’ai refait tous les calculs, ils confirment l’opinion des spécialistes : notre idée est irréalisable. Il ne nous reste qu’une seule chose à faire : la réaliser ! 

En octobre 1920, sous la direction de Daurat, la ligne est ouverte au transport de passagers. Montaudran devient la première aérogare de France.

Latécoère un innovateur et un aventurier

Latécoère reste un ingénieur génial. Il conçoit de nombreux avions, toujours plus performants. Il commence avec le Laté 1, monomoteur destiné au transport de la poste, et termine avec le géant Laté 631, en passant par le Laté 32, premier hydravion.

En 1927, il remplace les Bréguet 14  qui volent à 120km/h par des Laté 25 et 26 qui, eux, volent à 200 km/h, portent 600 kg et ont beaucoup moins de pannes.

Jean Mermoz
Jean Mermoz

Un peu avant, en 1924, il rencontre Jean Mermoz, un jeune pilote tout juste sorti de l’Armée. Il l’embauche le 13 octobre. Daurat le reçoit à contre-cœur, préférant des pilotes de lignes sérieux à des acrobates de cirque.

Pourtant,  à travers l’Atlantique le 9 mai 1930, Mermoz, Dabry et Gimié effectuent sur l’hydravion Laté 28 (baptisé Comte-de-La-Vaulx) la première liaison postale aérienne Sud.

Ils décollent de Saint-Louis du Sénégal avec 100 kg de courrier, réussissent, en restant au ras de l’eau, à franchir les terribles cumulonimbus de la Zone de Convergence Inter Tropicale (ZCIT) dite Pot-au-Noir. Enfin, ils arrivent à Natal au Brésil. Ils ont effectué 3 450 kilomètres. Le vol a duré 21 heures et 15 minutes. L’avion, novateur, était équipé d’instruments de vol : radio T.S.F. et radionavigation (radiogonio).  Des techniques déjà connues mais pas vraiment utilisées pour les vols.

L’Aéropostale fixe désormais une liaison Toulouse-Santiago du Chili, parcourue en quatre jours et demi.

Les hydravions

Latécoère croit particulièrement aux hydravions et va en construire un grand nombre. Parfois c’est un exemplaire unique, le suivant améliorant le précédent.

L’hydravion présente des avantages : pas besoin de construire des pistes, nombreux lacs, pas ou peu de limite de distance pour décoller et réutilisation des infrastructures portuaires déjà en place. Il faut dire que personne ne croit trop au développement d’une aviation commerciale et donc personne ne veut investir dans des pistes en béton.

Quant aux passagers, ils sont rassurés par l’hydravion. Ils pensent qu’ils pourront toujours amerrir en cas de panne. En pratique, c’est peu probable, la houle n’étant pas de nature à stabiliser un hydravion.

Quelques hydravions célèbres

Le Laté 298 est un bombardier torpilleur, monoplan, fabriqué à Anglet. Il sera construit en 127 exemplaires (la plus grosse production des avions Latécoère).

Le Laté 300, appelé Croix du sud, est construit en série. Latécoère a mis au point des nageoires (flotteurs le long de la coque) qui permettent de décoller en mer houleuse dans les passes du bassin d’Arcachon.

Sorti en 1935, le Latécoère 521 est le premier jumbo du monde. Il est appelé Lieutenant de vaisseau Paris en l’honneur de Paulin Paris qui réalisa des records de vitesse sur hydravion. Il permet de transporter 72 personnes dans un grand confort puisqu’il y a des cabines de luxe équipées de cabinets de toilette, une cuisine, un salon… En 1939, Henri Guillaumet, assure sur le Laté 521 la liaison directe New York-Biscarosse, soit 5 875 km dont 2 300 km avec un moteur stoppé. Cela représente tout de même une moyenne de 206 km/h.

Le Latécoère 532 successuer du 531, construit en 1939 et piloté par Henri Guillaumet
Le Latécoère 522 successeur du 521, construit en 1939 et piloté par Henri Guillaumet

Le Latécoère 631

Avec ses 75 tonnes, le Latécoère 631,  est le plus grand hydravion de l’époque. Il est fabriqué à Biscarosse, dans une base de montage et d’essais en vol créée en 1930 par l’entreprise Latécoère. Il peut transporter 50 passagers et 6 tonnes de fret. Cet appareil permettra de faire sans escale Saint-Etienne (Mauritanie) – Fort de France (Martinique) soit 4 700 km en un peu plus de 16 heures.  Ce sera une belle réussite technique.

Latecoère 631
Le Latécoère 631, développé pendant les années de guerre et lancé en 1945

Ci-dessous une vidéo des Actualités Françaises sur le premier vol du Latécoère 631 à Biscarosse, le 30 mars 1945.

De l’Aéropostale à Air France, la fin de l’aventure de Pierre Latécoère

En 1930, L’Aéropostale est forte de 200 avions, 17 hydravions, 1500 employés dont 51 pilotes. En 1933, l’Aéropostale fusionne avec quatre autres compagnies françaises pour devenir la SCELA (Société Centrale pour l’Exploitation des Lignes Aériennes). Rebaptisée très vite Air France.

En 1939, Latécoère vend les sites de Montaudran, Anglet et Biscarosse à Louis Breguet. Il construit une usine pour fabriquer le Laté 631.

Pierre-Georges Latécoère meurt en 1943. La Société Industrielle d’Aviation Latécoère disparait avec le concepteur génial.

Les débuts de l’aviation sont coûteux en vies

Malgré des ingénieurs inventifs, des techniciens habiles et des aviateurs courageux, les pannes ou les accidents sont nombreux.  Les aviateurs sont souvent obligés de se poser pour réparer. Ils se font parfois agresser par les populations. Par exemple, un avion de la ligne Toulouse-Rabat dut se poser. Les Maures les capturèrent et réclamèrent une rançon.

Le premier accident mortel de la même ligne a lieu en 1920. Pris dans une tempête, le pilote Jean Rodier et le mécanicien François Marty-Mahé, à bord d’un Salmson, tombèrent en mer, au large de Port-Vendres.

Depuis sa création jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale, la compagnie déplore près de 130 morts sur ses 13 000 km de la ligne, soit 1 mort tous les 100 km !

Henri Guillaumet et Antoine de Saint Exupéry
Henri Guillaumet et Antoine de Saint-Exupéry

Quelques accidents sont restés dans la mémoire comme celui de Guillaumet le 13 juin 1930 dans les Andes, à proximité de la Laguna del Diamante (lagune du diamant). Il marchera en plein hiver austral à 3 250 m d’altitude, pendant 5 jours pour atteindre une zone habitée. Récupéré par Saint-Exupéry, il lui dira : ce que j’ai fait, je te le jure, aucune bête ne l’aurait fait. Saint-Exupéry évoquera cette aventure dans Terre des Hommes (1939).

Le 1er août 1948, un Laté 631 s’abimera en mer, faisant 52 victimes, la totalité de l’équipage et des passagers.

Et Antoine de Saint-Exupéry, le pilote distrait (à tel point que certains hésitaient à monter avec lui) sera le pilote le plus vieux, lors de sa mort à 44 ans.

Le souvenir de Latécoère

Il existe aujourd’hui un raid Pierre-Georges Latécoère, qui reprend le trajet mythique Toulouse – Dakar.

Références

Gabriel Latécoère
Crash flying boat,
Histoire de l’Aéropostale
L’aéropostale
Latecoere.com




Le rugby un sport pour les Gascons

Même s’il n’est pas très ancien, le rugby a vite enthousiasmé les gens du sud-ouest de la France. Pourquoi cet attrait ? Quelle appropriation ? L’histoire et le charme d’un sport festif. Un enthousiasme pourtant qui s’estompe…

Le rugby nait à Rugby !

Rugby - The first English Team (1871)
Première équipe anglaise (1871)

Même si les jeux de ballon sont très anciens, le rugby, lui, naît en Angleterre, à Rugby, au XIXe siècle. On l’appelle alors le football de Rugby.

La Rugby School publia le 28 août 1845, 37 règles dans un ouvrage, Laws of football as played at Rugby School. La majorité sont des règles de jeu, la 28e est plutôt de sécurité : No player may wear projecting nails or iron plates on the heels or soles of his shoes or boots. (Aucun joueur ne peut porter des clous ou des plaques de fer en saillie sur les talons ou les semelles de ses chaussures ou de ses bottes.)

Jeu éducatif pour jeunes gens dans des établissements d’enseignement huppés, il va rapidement se répandre en Royaume Uni avec des caractéristiques : canalisation de l’énergie combative, développement des liens entre membres, aspect festif (troisième mi-temps)…

Le rugby arrive en Gascogne

Baron Pierre de Coubertin
Baron Pierre de Coubertin (1863-1937)

Grâce aux commerçants et aux étudiants anglais,  le rugby débarque au Havre en 1872. Des Britanniques travaillant au port créent le premier club qui mélange rugby et football, le Havre Football Club. Puis les étudiants britanniques à Paris s’y mettent. Des hommes d’affaires anglais montent le English Taylors RFC, en 1877. Puis l’année suivante est créé le Paris Football Club qui se scindera en Racing club de France, Stade Français et Olympique avant la fin de la décennie.

Pierre de Coubertin va se passionner pour le rugby et poussera à reproduire ce modèle pédagogique dans les grands établissements parisiens. Peut-être comme un nouveau souffle collectif après la défaite de 1870.

En province, c’est d’abord la création du Stade Bordelais en 1889, et plus tard, de LOU Rugby (Lyon Olympique Universitaire rugby) en 1896, le Stade Toulousain en 1907.

Les premiers championnats de France opposèrent les clubs parisiens. Mais dès 1899, les provinciaux ont droit d’y participer. Le Stade bordelais (SBUC) en profite aussitôt pour remporter son premier titre.  Il gagnera 7 titres de champions de France entre 1899 et 1911.

Le Stade Bordelais vainqueur du championat de France 1899
Le Stade Bordelais vainqueur du championnat de France 1899

Le sud-ouest adopte le rugby

Alfred Armandie (1884-1915) fondateur du Sporting Union Agen
Alfred Armandie (1884-1915) introduit le rugby à Agen

Après Bordeaux, Pau accueille le rugby. Dès 1890, les Coquelicots de Pau disputent des matchs face aux équipes des Montagnards de Bayonne et de la Pyrénéenne de Tarbes. Puis des anciens élèves du lycée Louis-Barthou fondent le Stade palois en 1899.

Vers 1900, un lecteur anglais du lycée d’Agen et le dentiste Alfred Armandie créent le Sporting Union Agen. Puis, en 1904, c’est le tour de l’Aviron Bayonnais rugby.

 

 

Match de rugby sur la Prairie de Filtres à Toulouse en 1906
Match de rugby sur la Prairie de Filtres à Toulouse en 1906

Non seulement, le rugby va se répandre comme une trainée de poudre dans toute la Gascogne mais l’intérêt, la passion et la qualité sont au rendez-vous. Beaucoup ont imaginé des causes à cette implantation plus grande dans le sud-ouest qu’ailleurs.

Le rugby et le sud-ouest, des valeurs similaires ?

La soule en basse Normandie en 1852, un ancêtre du rugby??
La soule en basse Normandie en 1852, un ancêtre du rugby ?

Le rugby se serait implanté parce que les locaux jouaient déjà à un jeu de ballon appelé la soule. La Normandie, haut lieu du jeu de soule, n’a pourtant pas autant mordu au rugby. L’argument parait faible.

Le climat doux du Sud-Ouest permettrait de pratiquer ce sport toute l’année, même l’hiver. Le propos, dans ce cas, vaut pour tout le sud de la France.

La rivalité entre les institutions laïques et les catholiques (qui n’apprécieraient pas le contact physique dans ce jeu) aurait favorisé le rugby. Le rugby ayant débuté plutôt dans les classes aisées, ce n’est pas tout à fait convaincant.

Jean-Pierre Bodis, historien passionné de ce sport, y voit aussi l’attirance naturelle des gens du sud-ouest pour l’opposition, rejoignant l’esprit insoumis du rugby puisque celui-ci provient de son opposition au football.

L’influence anglaise est forte en région bordelaise et en Aquitaine.

Enfin, culturellement, le sud-ouest serait prédisposé par deux aspects. Combattants, hommes d’armes tout au long de l’histoire, la force et la puissance physique sont valorisées, comme, par exemple, dans les démonstrations de force basque. Deuxième élément, souligné par Antoine Blondin, Denis Tillinac, Jean Lacouture et bien d’autres, la tradition festive du sud-ouest est en phase avec celle du rugby.

Rugby - Iturria - La troisième mi-tempsp
Les Rubipèdes Michel Iturria – La troisième mi-temps en gascon

Le parler rugby est un art gascon

Le rugby en gascon
Miquèu Baris et Joan-Jacme Dubreuil – Le rugby en gascon

Le « rubbi » est tellement bien intégré que notre langue va lui fournir toute sa verve imagée. Il faut lire le lexique de Miquèu Baris et Joan-Jacme Dubreuil, Le rugby en gascon.  Grâce à lui, vous saurez commenter savamment un match (en VO gasconne par Miquèu Baris ici). Par exemple :

L‘oliva qu’estó un supositòri e lo tascat un camp de patatas.  Òc los jogaires qu’avèvan lo nhac, mes que jogavan com un tropèth de crabas. E ne parli pas d’aquera bestiassa qu’a las còstas en long… / Traduction littérale : L’olive était un suppositoire et la pelouse un champ de patates. Oui, les joueurs avaient la niaque, mais ils jouaient comme un troupeau de chèvres. Et je ne parle pas de cette bestiasse qui a les côtes en long…

À comparer avec le même commentaire en « bon français » : Le ballon était glissant et le terrain mauvais. Oui, les joueurs avaient de l’énergie mais ils étaient mal organisés. Et je ne parle pas de ce joueur costaud mais fainéant…

Les années glorieuses sont chantées

En 1920, première victoire française au tournoi des cinq nations (en Irlande). Ce sera le début d’une belle série.  Le sport est à la mode et Maurice Chevalier chante dès 1924 Rugby marche dont voici le refrain :

Ah! Prenez pour mari
Un joueur de rugby
Et vous aurez pour charmer vos jours
Un champion du sport et de l’amour
Oui toujours vigoureux
Même quand il s’ra vieux
Vous le verrez se décarcasser
Pour marquer tout au moins un essai

De même, Arthur Honegger compose une symphonie, Rugby, en 1928. Joueur plutôt de foot, il choisit de souligner la beauté de ce sport et de son rythme sauvage, brusque et désordonné et précise :  j’ai voulu opposer la diversité du mouvement humain : ses brusques élans, ses arrêts, ses envolées, ses fléchissements.

Au cours du temps, d’autres chansons viendront en parler. Parmi les plus connus, Pierre Perret (1934- ) chantera Viv’ le quinze (1972), Les frères Jacques C’est ça l’rugby (1970). Et, plus récemment Nadau nous proposera une version humoristique, Lo nhacar (ci-dessous un extrait d’une minute de cette vidéo de Nadau)

Le rugby est un sport violent

Le rugby dans les années 1920-1930, témoigne de la hargne de gagner : jets de pierre entre joueurs, bagarres sanglantes, yeux arrachés et même des morts. En 1927, c’est le talonneur de Quillan qui décède sur le terrain.  Le 4 mai 1930, en demi-finale du championnat de France, le Palois Fernand Taillentou plaque le jeune ailier agenais, Michel Pradié, avec une telle violence que celui-ci en meurt.

Les supporters ne sont pas en reste puisque en 1930, lors du match France-Galles, le public – 45 000 spectateurs – reprochant les décisions de l’arbitre anglais M. Hellewell, se fait si menaçant que la France sera exclue de toute rencontre internationale pendant plusieurs années.

Les stars de Gascogne

Le Languedoc et la Gascogne ont donné de grands joueurs.  Jean Prat, né à Lourdes en 1923, est un sacré buteur. Pierre Albaladejo, le demi d’ouverture est né à Dax en 1933, il deviendra commentateur. André Boniface,  dit Boni, né à Montfort-en-Chalosse en 1934, a été sélectionné 48 fois à l’équipe de France. Jacques Fouroux, dit Le petit caporal, né à Auch en 1947, est un demi de mêlée incroyable. Robert Paparemborde, né à Féas (64) en 1948, est un pilier déroutant, atypique.

Les stars du rugby
Les stars – Jean Prat, Pierre Albaladejo, André Boniface, Jacques Fouroux, Robert Paparemborde

Plus récemment, Raphaël Ibanez, né en 1973 à Dax, est un talonneur très demandé, ou Thomas Castaignède, né en 1975 à Mont-de-Marsan, est appelé le petit Boni puis le petit Prince par l’élégance de son jeu.

Pas chauvins, on citera Serge Blanco, dit Le Pelé du rugby, certes Vénézuélien, mais qui a fait toute sa carrière au Biarritz Olympique.

Le rugby de nos jours

rugby : un grand show de gladiateurs ?
Le rugby, un « grand show de gladiateurs »?

Aujourd’hui, les clubs basques ou gascons n’ont plus la place ni nationale ni internationale d’hier. Les gens du sud-ouest, il est vrai, sont mal armés pour développer la professionnalisation, et les nouvelles organisations qui en découlent. Car cela signifierait de fusionner des clubs, de s’unir pour être plus forts…

De plus, avec la professionnalisation, le rugby a évolué pour être un jeu (un combat ?) violent de joueurs costauds, un grand show de gladiateurs,  comme l’exprime Xavier Lacrace dans son interview à Aqui!. Cette prime au physique choque Serge Blanco qui déclarait le 16 novembre 2019 sur Europe 1: Des fois, je me dis que je n’ai pas pratiqué ce sport. Ce n’est pas en termes de technique, mais en termes de combat.

De nouvelles voies s’ouvrent comme le rugby à sept. À suivre ?

Anne-Pierre Darrées

Références

Histoire mondiale du rugby, Jean-Pierre Bodis, 1987, livre préfacé par Pierre Albaladéjo
Petite histoire du rugby, Xavier Lacarce, 2017
Sociologie du sport, Jacques Defrance,
Football et rugby ces jeux qui viennent du nord, Jean Fabre, 2007
Top 10 des joueurs mythiques




Les provinces entrent dans le giron de la France

Depuis le partage en 843 entre les petits-fils de Charlemagne, l’empire Franc, utilisant héritage et expansion, a grossi jusqu’à devenir la France d’aujourd’hui.  Chaque province est conquise d’une façon différente. Zoom sur le sud et le sud-ouest.

Tout commence en Île de France

"Les

Pierre Derveaux, dans son livre Provinces de France, propose de suivre la construction de cette France depuis Hugues Capet, province par province.

Sans remonter aux Parisiens de l’époque de Julius Caesar, c’est en 987 que le premier Capet devient roi de France. En fait, roi d’un bout d’Île de France ! Pourtant,  le royaume est vaste, au moins en théorie. Car, en réalité, les vassaux considèrent que les terres sont les leurs, et certains sont plus puissants que le roi.

Par exemple, cette même année, Sans Guilhèm (Sanche Guillaume de Gascogne) refuse l’hommage à Hugues Capet et le prête au roi de Navarre, Sancho le Grand, à qui il donne la basse-Navarre !

L’extension sur les provinces centrales

Les Capétiens vont user de tous les ressorts, la guerre bien sûr, et aussi d’une politique matrimoniale astucieuse pour rentrer en possession des terres de leurs vassaux. En particulier ils vont profiter des fiefs tombés en quenouille, c’est-à-dire sans héritier mâle.

Comme on peut l’attendre, l’extension du domaine royal va se faire d’abord sur les provinces qui entourent l’Île de France, vers Blois, la Picardie, la Normandie… Ces évolutions se déroulent dans les XIIe et XIIIe siècles. Fort de ces terres, le roi va grignoter ses voisins.

Languedoc, la première province française du sud

La croisade dite des Albigeois (1209-1229) fera entrer violemment et rapidement le Languedoc dans le domaine royal. En 1224, Amaury de Montfort cède ses terres conquises dans la croisade (Albi, Béziers, Carcassonne) au roi de France, Louis VIII le Lion. Les choses vont encore balancer entre Carcassonne et France. Ainsi Raimond II Trencavel récupèrera ses terres deux fois. Mais, il finira par céder en 1247, sa vicomté de Carcassonne au roi de France contre une rente.

Couronnement de Philippe III le Hardi
Couronnement en 1271 de Philippe III le Hardi, fils de Saint-Louis

En 1229, le frère de Saint-Louis, Alphonse de Poitiers, épouse Jeanne, la fille du comte de Toulouse. L’Église prend tout de suite position en créant l’université de Toulouse. Jeanne meurt sans enfant et le roi de France met en place un gouvernement sur place. Tout est prêt. Philippe le Hardi n’aura plus qu’à tout réunir au domaine royal en 1271.

Plus tard, le Languedoc retrouvera un peu d’autonomie comme « pays d’états » (province dotée d’une assemblée de trois ordres, clergé, noblesse et tiers état, chargée de négocier les impôts) et ce, jusqu’à la Révolution.

La Bigorre, convoitise et bagarre

À l’inverse du Languedoc, la Bigorre sera un enjeu pendant plusieurs siècles, changeant plusieurs fois de main. C’est un imbroglio terrible.

Tombé dans la famille de Montfort à cause du mariage de la comtesse Peiròna (Pétronille) avec Guy de Montfort, fils du chef de la croisade dite des Albigeois, la province vivra des péripéties incroyables.

Pourtant le testament de Peiròna, peu de jours avant sa mort en 1251, est clair: ego domina Petronilla, comitissa Bigorre, constituo heredem in dicto comitatu Bigorre dominum Esquivatum, nepotem meum,  filium filie mee domine Aalis (moi Dame Pétronille, comtesse de Bigorre, établis héritier dudit comté de Bigorre Seigneur Esquivat, mon petit-fils, fils de ma fille, dame Alix).  Mais Simon V de Montfort considère que Peiròna en lui demandant de gouverner à sa place (elle s’était retirée en fin de vie dans l’abbaye de l’Escaladieu) lui a donné le comté. Et Gaston VII de Béarn y prétend au nom de sa femme Mathe de Matha, fille de Peiròna.

Le roi d’Angleterre s’invite au débat

Provinces - Henry III of England et la Bigorre
Couronnement de Henry II d’Angleterre (1207-1272)

Pour compliquer, Henri III, roi d’Angleterre, seigneur d’Irlande et duc d’Aquitaine a une idée. En 1253, il exhibe un document de donation datant de 1062 à l’église du Puy-en-Velay (Auvergne) de Bernat, alors comte de Bigorre, que l’on peut lire comme un hommage. André Delpech, grand connaisseur de l’affaire, juge peu probable la donation de cette province dont personne n’aurait parlé pendant 200 ans et dont l’Eglise n’aurait jamais réclamé un sou ! Ce serait plutôt un faux (l’affaire n’est pas unique). Et, d’ailleurs, Henri III, magnanime, propose à l’évêque de lui racheter les droits !

Mariage de Charles IV le Bel et de Marie de Luxembourg
Mariage de Charles IV le Bel et de Marie de Luxembourg en 1322 (Jean Fouquet)

Cette bagarre redoublera à la mort d’Esquivat, sans héritier direct, en 1283. Laure, sœur d’Esquivat, n’arrivant pas à se faire reconnaitre, demande justice au roi d’Angleterre, sans grand succès, puis au roi de France. Il y aura procès. Le Parlement de Paris s’appuie sur le soi-disant acte de 1062 pour déclarer l’évêque du Velay suzerain. Ça tombe bien, celui-ci a cédé ses prérogatives séculières au roi de France ! Finalement, Charles IV Le Bel rattache la Bigorre au domaine royal en 1322.

Mais ce serait sans compter sur les Anglais ! Le comté passe au roi d’Angleterre par le traité de Brétigny (1360). Le roi de France le reprend en 1370. Puis, Jean Ier, comte de Foix, l’obtient contre son ralliement au dauphin, Charles VII, en 1425. Le comté suivra ensuite les péripéties de sa nouvelle maison.

Gascogne, Béarn et Foix

Une troisième histoire, différente des deux précédentes. Comme partout, il y a dans les sud-ouest des bagarres aux frontières, des changements d’appartenance lors de successions, des histoires finalement habituelles. Et finalement, cette région rejoindra la France par décision de son seigneur…

En 987, Sans Guilhèm s’est clairement exprimé en faveur du roi de Navarre. En 1036, le duché de Gascogne passe, par mariage, aux comtes de Poitou et ducs d’Aquitaine. La Gascogne est secouée par des luttes intestines. En particulier lors des oppositions Plantagenêts-Capétiens, la partie ouest est plutôt pro-anglaise, la partie est, pro-française. Certains, comme le Béarn, arrivent à conserver leur autonomie.

Quelques contrées vont rejoindre la France. Marguerite de Comminges, par exemple, lègue son comté au roi de France en 1454. Louis XI confisque le comté d’Armagnac en 1481, mais il reviendra à Henri d’Albret (Henri II de Navarre) en 1525.

Henri II de Navarre et le Béarn

Provinces - Henri II de Navarre
Henri II de Navarre (1503-1555)

Finalement, les mariages et les héritages vont rassembler les différentes provinces dans la main d’Henri II de Navarre (1503-1555). De sa mère Catherine de Navarre, il a la Navarre, le Béarn, la Bigorre, l’Andorre. De son père Jean d’Albret, le Périgord et Limoges, de son grand-père l’Albret et de son mariage, l’Armagnac et Rodez. Un joli territoire !

Ce sera son petit-fils, Henri III de Navarre (Henri IV de France), qui donnera en 1607 ses possessions à la France. La coutume veut que le nouveau roi intègre ses biens personnels à la couronne de France. Exception faite pour le Béarn, la Navarre et le Donezan (Ariège). Louis XIII, fils d’Henri IV, en finira en 1620 avec cette exception.

Les parlements de Toulouse et de Bordeaux sont complétés d’un parlement à Pau en 1620 pour  le Béarn et la Basse Navarre, et d’un à Foix pour le distinguer de Guyenne et Gascogne.

La région restera globalement hostile aux nouveaux possesseurs. Richelieu, nommé gouverneur de Guyenne et Gascogne, n’y met pas du sien. Il veut abattre toute force en France et, par son intolérance, entretient les rebellions des Gascons.

Le Roussillon et la Catalogne et le Traité des Pyrénées

Les provinces de France - Signature du traité des Pyrénées sur l'Île des Faisans sur la Bidassoa
Signature du traité des Pyrénées sur l’Île des Faisans à l’embouchure de la Bidassoa

La France continuera à s’agrandir. Par exemple, Le Roussillon et la Catalogne rejoindront le royaume en 1659 par le traité des Pyrénées, signé entre Louis XIV et Felipe V d’Espagne, sur l’île des Faisans à l’embouchure de la Bidassoa.

Savoie, la dernière province conquise

Provinces - les Chambériens brandissant des drapeaux français au pied du château des ducs, lors du rattachement de la Savoie à la France en 1860.
Les habitants de Chambéry brandissant des drapeaux français au pied du château des ducs, lors du rattachement de la Savoie à la France en 1860.

La France rattache la dernière province, la Savoie, en mars 1860 par le traité de Turin. Après signature, la question est posée, en avril, à la population : La Savoie veut-elle être réunie à la France ? 130 533 voix sur 130 839 exprimés (135 449 inscrits) ont répondu « oui ». Un engouement ou une consultation prétexte ? Le débat fit rage.

Références

Provinces de France, Pierre Derveaux,  1991
Procès pour la possession du comté de Bigorre (1254-1503), Lucien Merlet, Persee, 1857, pp. 305-324
Traité de Turin le 24 mars 1860 entre la France et la Sardaigne
Pétronille de Bigorre, André Delpech, 1996