Les Ligues campanèras en Comminges

La Sainte-Ligue plonge le Comminges dans les guerres de Religion : fidélités catholiques, ambitions espagnoles et résistance des communautés s’y entremêlent.

La Sainte-Ligue

Le roi de France Henri III, qui règne de 1578 à 1589, n’a pas d’enfants et il n’y a pas d’héritier au trône des Valois en dehors d’Henri III de Navarre. Mais il est protestant, ce qui est inacceptable pour bon nombre de princes qui se prennent à rêver au trône de France pour leur propre compte.

Un parti de catholiques décide de protéger la religion catholique contre les protestants. C’est la Sainte-Ligue, commandée par le duc Henri de Guise (1550-1588). Il obtient le soutien financier du roi Philippe II d’Espagne.

L’assassinat d’Henri de Guise, commandé par le roi de France, provoque un tollé général. C’est le début d’une guerre civile (1585 à 1598) qui s’atténue progressivement et prend fin avec l’abjuration d’Henri IV de France de sa foi protestante en 1593 et son sacre en 1594.

L'assassinat du duc de Guise leader de la Saint Ligue (anonyme)
L’assassinat du duc de Guise (anonyme)

Les troubles touchent la Gascogne

La cathédrale de Saint-Bertrand-de-Comminges, siège de l'évéché du Comminges © Wikipedia. Da là part le mouvement des ligues campanèras
La cathédrale de Saint-Bertrand-de-Comminges, siège de l’évêché du Comminges © Wikipedia

Urbain de Saint-Gelais, évêque de Comminges de 1580 à 1613, anime la Sainte-Ligue. Ainsi, il participe au soulèvement de la Guyenne pour Henri de Guise. Il est même l’ambassadeur de la Ligue de Guyenne auprès de Philippe II d’Espagne.

Toutefois, il attend vainement, pendant 10 ans, le secours d’une armée espagnole qui doit passer par le val d’Aran et le Comminges pour soutenir les catholiques. Philippe II d’Espagne se contente d’un soutien financier aux Ligueurs.

Le diocèse de Comminges © EFB
Le diocèse de Comminges d’après Charges Higounet © EFB

Cependant, Urbain de Saint-Gelais s’attire la fidélité des Commingeois en défendant les traités d’assistance et de défense des « lies et passeries » entre vallées espagnoles et françaises. À la suite d’une délégation du val d’Aran (qui fait partie de l’évêché de Comminges), l’évêque prend soin de faire confirmer ces traités par Henri III.

En 1589, alors que Henri de Navarre devient roi de France sous le nom d’Henri IV, les États de Comminges réunis à Salies se rallient à la Sainte Ligue. Cette décision traduit l’engagement d’une partie des élites et des communautés commingeoises dans la défense du catholicisme.

L’espoir d’une intervention espagnole

La Ligue de Guyenne et l’Espagne concluent un traité d’assistance à Borg (Bourg-sur-Gironde).

Pour faire face à l’armée que commande le frère d’Henri IV, les Ligueurs demandent un renfort de fantassins et de cavaliers à l’Espagne. Urbain de Saint-Gelais propose de les faire passer par le val d’Aran, puis par le Comminges, et arrivés sur la Garonne, de se tourner vers Bordèu puish Tolosa (Bordeaux puis Toulouse). Il propose de lever 12 000 hommes en renfort. Et des vivres sont disposés sur les étapes. Ce sont naturellement les États du Comminges qui paient le tout !

Or, Philippe II envoie déjà des soldats en Bretagne et en Languedoc. Pour la Gascogne, il reste prudent et demande la réunion d’États généraux de la Ligue pour cautionner l’affaire. Ils se réunissent à Gimont le 25 mai 1590.

Urbain de Saint-Gelais subit un attentat au défilé de Saint-Béat
La Garonne au défilé de Saint-Béat

Finalement, il réunit une armée en Aragon tandis qu’Urbain de Saint-Gelais s’assure des châteaux de Saint-Béat et de Cier-de-Luchon pour faciliter son passage. Mais, une révolte en Aragon laisse l’armée sur place. Les opérations en Comminges n’ont pas lieu.

Philippe II envoie tout de même deux escadres de sa flotte faire le siège de Blaye de 1592 et 1593. Et il continue à financer la Ligue.

Les protestants prennent l’évêque pour cible. De retour d’une nouvelle ambassade à Madrid et d’une visite pastorale dans le val d’Aran, des troupes béarnaises manquent de le prendre dans le défilé de Sent Beath (Saint-Béat). Lors d’un voyage à Agen, une autre troupe l’attaque. Le combat est rude et l’évêque en réchappe de justesse. Décidément, la Gascogne n’est pas sûre pour lui.

C’est à ce moment-là qu’en France, La Sainte-Ligue se divise en deux partis : celui des Ultras et celui qui attend la conversion d’Henri IV pour se rallier à lui.

Une situation complexe en Gascogne

Si le Comminges reste catholique, il est menacé par les Huguenots du comté de L’Isla de Baish, deu país de Foish, de Bigòrra e de Nebosan (l’Isle-Jourdain, du Pays de Foix, de la Bigorre et du Nebouzan).

Des villes comme Mauvesin, Toget, Leitora e Poicasquèr (Mauvezin, Touget, Lectoure et Puycasquier) sont aux mains des protestants. Des combats ont lieu pour les prendre ou les reprendre.

Donjon du château comtal d'Aurignac détruit lors des actions des ligues campaneras
Donjon du château comtal d’Aurignac

Le 10 février 1587, les Huguenots prennent Poimarin au ras de L’Isla de Haut (Puymaurin près de l’Isle en Dodon). Ils la rendent suite au versement d’une rançon de 6 000 écus. Alors, les États sont autorisés à démanteler la forteresse qui ne peut pas être gardée et qui pourrait servir de refuge aux adversaires. C’est aussi le cas des châteaux de Era Cava, Era Bastide de salat, Aurinhac o de Charlàs (Lacave, de Labastide-du-Salat, d’Aurignac ou de Charlas).

En 1592, on rassemble les milices commingeoises pour une expédition en Bigorre dont Henri IV est le comte. Le but est d’installer la Ligue à Tarba (Tarbes). Les ravages sont terribles.

Les Huguenots se financent par des pillages, des vols, des attaques des trésoriers du roi. Ceux du comté de Foix ravagent le Couserans. Le capitaine Sus prend Sent Bertran de Comenge (Saint-Bertrand de Comminges). Samatan est prise et rançonnée. Une tentative contre Sent Líser (Saint-Lizier) échoue. En résumé, de 1589 à 1591, les armées des deux camps courent de place en place.

L’Espagne est menacée

Les Béarnais font une excursion armée en Espagne par le val de Téna et se dirige sur Jaca. Mais, les destructions iconoclastes auxquelles ils se livrent, mécontentent les populations qui se croyaient protégées par les traités des lies et passeries. C’est un échec.

Enfin, avec la conversion d’Henri IV, la situation se retourne. Pourtant, ce sont maintenant les troupes françaises qui menacent l’Espagne. Et une invasion est même à l’ordre du jour. On réunit une armée en Béarn pour passer par les vallées de Bielsa et de Broto. De même, on réunit une troupe à Sarrancolin. Mais, le plan d’invasion de l’Espagne est éventé. C’est un échec.

Les Ligues campanèras

Les Ligues campanèras sont des syndicats de communautés appelés ainsi car elles ne concernent que les campagnes.

C’est Urbain de Saint-Gelais qui suscite la première Ligue campanèra dans les communautés de montagne, autour de Fronsac (châtellenie des Frontignes) pour veiller au respect des traités de lies et passeries entre les vallées espagnoles et françaises, notamment en s’avertissant mutuellement du passage de troupes.

Très vite, elle évolue et met sur pied des milices armées pour se défendre contre les exactions des troupes de passage. Elle fait tache d’huile et 28 communautés de la plaine autour de Siadors, Era Espuga e Sent lop de Comenge (Ciadoux, Lespugue et de Saint-Loup) créent une Ligue semblable pour « seiendre capables de réduyre les gens volleurs et hommes de maulvayse vye, en grandz nombres. [qui] commettent plusieurs meurtres, sacrilèges, raptz, voleries et aultres crimes exécrables, au grand détriment et ruyne de tout le peuple ».

Ancienne Grande Chambre du Parlement de Toulouse (XVe)
Ancienne Grande Chambre du Parlement de Toulouse (XVe)

Au mois d’octobre, le Parlement de Toulouse autorise la Ligue et lui permet même de lever un impôt spécial destiné à se procurer des armes pour équiper les miliciens. Dès lors, d’autres communautés créent des Ligues campanèras en Astarac, en Magnoac et en Rivière-Verdun.

Les délégués, nommés par chaque Ligue, ont même leurs entrées aux États de Comminges pour connaitre leurs décisions.

En 1593, les Ligues campanèras se réunissent à Bolonha (Boulogne) pour créer une « Confédération campanelle » à laquelle les communautés montagnardes sous influence de l’évêque ne participent pas.

Les Ligues se rallient progressivement à Henri IV. Le 15 juin 1594, elles se réunissent pour prendre d’assaut Sent-Gaudenç (Saint-Gaudens) puis Sent Bertran de Comenge. L’évêque faire mine de se soumettre.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe réformée en 1990

Références

Serge BRUNET , « La Ligue campanère (Pyrénées centrales) et la fin des Ligues hispanophiles de Guyenne et de Languedoc (1585-1596) », Institut Universitaire de France.

LESTRADE, « Les Huguenots en Comminges », Archives historiques de la Gascogne, 1900.




Les saints céphalophores du Comminges et d’ailleurs

Dans les paysages du Comminges, certaines légendes continuent à flotter dans l’air. Ce sont celles des saints céphalophores.  Ces saints étranges, fascinants marchent après leur mort en portant leur tête entre les mains (d’où leur nom). Ils ne relèvent pas seulement du merveilleux. Ils disent quelque chose de profond sur la manière dont un territoire s’est construit, entre foi et héritages plus anciens. Et en Comminges, plus qu’ailleurs, ces récits ont laissé des traces durables, à commencer avec la figure de saint Gaudens.

Les saints céphalophores, entre mythes et christianisation

Tout commence souvent par une violence : une décapitation infligée à un chrétien refusant de renier sa foi. Puis le récit bascule. Le corps ne tombe pas, ou pas vraiment. Le saint se relève, prend sa tête et marche jusqu’au lieu qu’il a choisi comme dernière demeure. On rerouve ce motif dans de nombreuses régions de France et plus largement en Europe. Il répond à une logique profonde : désigner un lieu comme sacré, fixer dans l’espace un évènement fondateur.

Le point d’arrêt du saint devient un centre, un repère, un futur sanctuaire. C’est une manière d’inscrire la foi dans le paysage. Une manière de dire  : « Ici, quelque chose s’est passé, et ce lieu n’est plus tout à fait comme les autres. » Ces récits ne surgissent pas dans un vide culturel. Dans les sociétés celtiques ou aquitaines, la tête est déjà un symbole puissant, associée à l’âme, à la puissance et à l’identité. Le christianisme, en s’implantant, ne balaie pas ces représentations. Il les transforme et les réoriente. Le saint céphalophore devient ainsi une figure de transition entre ancien et nouveau monde. Il réutilise un imaginaire plus ancien dans un cadre chrétien.

Le Comminges, terre de traditions singulières

Stèle dédiée au dieu Ilixo © EGF
Stèle dédiée au dieu Ilixo © EGF

Le Comminges n’est pas, sur ce sujet, un coin comme les autres. Autour de l’ancienne ville romaine de Lugdunum Convenarum (Saint‑Bertrand‑de‑Comminges), devenue très tôt un centre chrétien, la région a toujours été à la fois un lieu de passage et un pays avec une forte identité. On y a retrouvé de nombreux autels de l’époque gallo‑romaine, consacrés à des dieux romains, mais aussi à des dieux locaux hérités de l’ancien fond religieux aquitain/proto‑basque des Convènes et de leurs voisins. Par exemple : Abellio / Abellion, Leheren, Erriape, Lahe / Laha, Ergé, Ilixo / Lixo, Sutugius, etc.

Dès le début de la christianisation, à l’image des dieux locaux, des figures de « saints topiques » apparaissent, c’est‑à‑dire des saints liés à un lieu précis, parfois inconnus ailleurs. Leur culte répond à des besoins concrets. Protéger le village, soigner une maladie, préserver les récoltes ou marquer symboliquement un col, un pont, une vallée. Certains saints céphalophores entrent clairement dans cette catégorie. Leur histoire n’a de sens que dans le paysage qui les entoure et qu’ils rendent « plus habité » sur le plan spirituel.

Face à ces cultes, l’Église adopte souvent une attitude pragmatique. Au lieu de les interdire brutalement, elle cherche plutôt à les encadrer. Après réécriture des vies de saints plus conformes aux dogmes, intégration de leurs fêtes dans le calendrier local et parfois le rapprochement à des figures de saints plus connus, certains saints topiques finissent ainsi par être pleinement intégrés. D’autres restent à la marge, tolérés comme formes de religiosité populaire que l’Église préfère canaliser plutôt que faire disparaitre.

Les saints céphalophores en Comminges, récits, symboles et particularités

Saint Gaudens décapité, sculpture sur bois et plâtre polychrome, XVIIe siècle, Musée des Arts et Figures des Pyrénées Centrales
Saint Gaudens décapité, sculpture sur bois et plâtre polychrome, XVIIe siècle © Musée des Arts et Figures des Pyrénées Centrales

Au cœur de ces histoires, le Comminges et ses marges pyrénéennes offrent une petite constellation de saints céphalophores bien attestés par la tradition. Saint Gaudens, tout d’abord, donne son nom à la ville de Saint-Gaudens, aux portes du Comminges. La légende rapporte qu’au temps des Wisigoths, le jeune berger Gaudens, refusant l’arianisme, est décapité par les soldats d’Euric. Mais il se relève, prend sa tête entre ses mains et marche jusqu’au Mas Saint-Pierre, futur noyau de la ville et de la collégiale qui lui est dédiée.

Un peu plus au sud, saint Aventin, vénéré à Saint-Aventin près de Luchon, illustre une dynamique proche. Aventin, ermite ou missionnaire selon les versions, est capturé par des envahisseurs, souvent identifiés aux Maures, puis décapité. Le récit le montre portant sa tête jusqu’au lieu où sera édifiée l’église paroissiale, à la croisée d’anciens chemins de montagne.

Église de Saint-Aventin © EGF
Église de Saint-Aventin © EGF

Dans les collines du Comminges, au nord de Saint-Gaudens, nous avons un autre saint céphalophore. Saint Fragulphe (saint Frajou) prend la tête d’un groupe de combattants pour résister à une incursion sarrasine. Il est capturé et un musulman lui tranche la tête. Sa tête roule et là, jaillit immédiatement une fontaine, laissant sur une pierre trois gouttes de sang. Ses compagnons l’ensevelissent au sommet de la colline de Serrières. Les miracles se multiplient sur son tombeau. Et des bénédictins bâtissent un monastère autour de la sainte dépouille. La plus ancienne abbaye du Comminges.

Les saints céphalophores, entre foi populaire et rites anciens

Saint-Gaudens, nef de la collégiale Saint-Pierre-et- Saint-Gaudens © EGF
Saint-Gaudens, nef de la collégiale Saint-Pierre-et- Saint-Gaudens © EGF

Les chercheurs ont identifié plus d’une centaine de saints céphalophores en Europe, dont beaucoup en France. Les saints du Comminges appartiennent à cette grande famille d’histoires. Ce ne sont pas des cas isolés, mais des variantes d’un même motif. Tous ont en commun ce geste étonnant. En portant leur tête, ils dessinent un chemin sacré entre le lieu du supplice, le lieu où ils s’arrêtent et celui du futur sanctuaire. Ils ne sont donc pas seulement des martyrs. Ils sont aussi des guides qui tracent une sorte de carte religieuse que les habitants continuent à parcourir.

Les saints céphalophores de Gascogne

Abbaye de Saint-Sever (40)
Abbaye de Saint-Sever (40)

Sainte Quitterie, patronne de la Gascogne, ouvre la série. Décapitée vers 477 pour avoir refusé un prétendant wisigoth, elle porte sa tête jusqu’au plateau du Mas, à Aire-sur-l’Adour, où l’on montre encore son sarcophage paléochrétien dans la crypte ; une fontaine jaillit là où la tête toucha le sol, réputée guérir les maux de tête et la rage.  Saint Sever, évangélisateur de la Novempopulanie, est décapité vers 407 à la côte de Brille : il gagne, sa tête dans les mains, la colline voisine où s’élèvera l’abbaye de Saint-Sever.

La Bigorre revendique la même scène pour Saint-Sever-de-Rustan. Saint Maurin détient le record du genre. Décapité à Lectoure, il marche une cinquantaine de kilomètres jusqu’au vallon de Saint-Maurin, en Agenais, où naitra l’abbaye ; deux chapiteaux y racontent son martyre. Sainte Bazeille, enfin, martyrisée au lieu-dit Neufons, elle « prend sa tête dans les pans de sa robe » et la porte à quelques centaines de pas, à l’emplacement de la première église de Sainte-Bazeille. Une autre version veut que la tête ait rebondi neuf fois, faisant jaillir neuf sources. Or, la tradition la donne pour sœur de Quitterie, comme sainte Livrade. Ces légendes ne sont pas isolées, elles forment un cycle, celui des neuf sœurs venues de Galice.

Les saints céphalophores au-delà de la Gascogne

On retrouve des saints céphalophores aussi en  Périgord, Quercy, Lauragais, pays de Foix. Le dossier le mieux documenté est périgourdin. Les quatre compagnons de saint Front — Frontaise, Séverin, Sévérien et Silain — sont décapités ensemble ; une passio latine les montre se redresser, chacun tenant sa tête, traverser l’Isle à pied sec, gravir la colline et déposer leurs têtes aux pieds de saint Front en prière dans l’oratoire du Puy, leurs corps se disposant en forme de croix.

Sainte Alvère, en Périgord, illustre la forme la plus purement « hydraulique » du motif : décapitée par les Normands, sa tête rebondit sept fois et fait naitre les sept fontaines du village — Fontprigonde, Fontbournat, Fontrissou, Fonpissarotte, Font Saint-Jean, Font Capelane, Font-Grand.

En Quercy, sainte Spérie, patronne de Saint-Céré, est décapitée vers 760 par le seigneur qu’elle refusait d’épouser : elle prend sa tête et va la laver dans une source claire, sur laquelle fut bâtie la crypte de l’église Sainte-Spérie. À Pamiers, sainte Natalène offre la forme complète du motif : une source jaillit au lieu du supplice, à Lestang, puis la sainte rentre en ville par la porte Sainte-Hélène et marche jusqu’à la place du Camp, où elle succombe. La fontaine porte encore son nom, déformé en Sainte-Hélène.

Dans l’Aude, saint Papoul propose une variante : il n’est pas décapité mais « décalotté », le sommet du crâne tranché d’un coup de glaive au lieu-dit L’Ermitage. Il se baisse, ramasse le haut de son crâne, le pose au sol — et une source jaillit, celle de la Limbe qui arrose l’abbaye. Une statue du XVIIIᵉ siècle le montre tenant sa calotte crânienne.

L'Abbaye de Saint-Papoul
L’Abbaye de Saint-Papoul

Les saint décapités non céphalophores

Tous les saints décapités ne sont pas céphalophores, et les confusions sont fréquentes. Beaucoup de nos martyrs perdent la tête sans jamais la porter. Saint Girons d’Hagetmau, décapité par les Vandales vers 409. Saint Gérin, dont la tête, jetée dans l’Adour, s’échoue à Aureilhan et rend la vue à une aveugle. Saint Volusien à Foix, sainte Foy et saint Vincent à Agen, sainte Ruffine et sainte Seconde à Lavelanet, saint Clair à Lectoure.

Héritages, patrimoines et réinterprétations contemporaines

Pendant longtemps, les hommes ont vécu ces histoires en se les racontant. Les gens du Comminges et des vallées voisines allaient en pèlerinage sur les tombeaux, dans les chapelles ou près des sources liées à ces saints. Le culte de saint Gaudens a fait de la ville de Saint-Gaudens une étape importante sur le chemin de Saint-Jacques. À Saint-Aventin on monte encore à l’église comme si l’on suivait le martyr.

Certains gestes gardent sans doute le souvenir de pratiques plus anciennes. Ttoucher une pierre, faire plusieurs fois le tour de l’église, boire à une source dite miraculeuse. L’Église a rarement supprimé ces usages. Elle a préféré les relier à la messe, à la prière ou à la fête patronale. Processions et fêtes de village ont ainsi entretenu la mémoire de ces saints. Même quand les détails de leurs histoires s’étaient effacés.

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Église de Saint-Aventin, découverte du corps de saint Aventin par un taureau © Wikipedia
Église de Saint-Aventin, découverte du corps de saint Aventin par un taureau © Wikipedia

Aujourd’hui, ces saints céphalophores, ces saints qui marchent avec leur tête font partie à la fois de l’histoire religieuse et du patrimoine du pays. Dans le Comminges, saint Gaudens ou saint Aventin ne sont plus seulement des figures de prière. Ils servent aussi de symboles pour parler du pays, de ses racines et de ce qui le rend unique. Musées, offices de tourisme et visites guidées s’en servent pour faire découvrir le territoire autrement.

Le tourisme, les livres et les récits sur les légendes locales aident à faire revenir ces histoires sur le devant de la scène. On vient voir une église romane ou un clocher. Et l’on découvre au passage un saint qui a « perdu la tête »… Mais il continue à attirer le regard des habitants et des visiteurs. À une époque où l’on se repose des questions sur les identités locales, la mémoire de ces saints montre comment d’anciens récits tracent encore une carte intérieure du pays. Elles donnent du sens aux villages, aux chemins et aux montagnes.

Jean-Claude Clermont

écrit en orthographe réformée en 1990

Références :

Têtes coupées des saints au Moyen Âge. Martyrs, miracles, reliques, Edina Bozoky
Les saints, successeurs des dieux : essais de mythologie chrétienne, P. Saintyves (1870-1935), Gallica
Les Saints céphalophores : Etude de folklore hagiographique, Revue de l’histoire des religions, Vol. 99 (1929), pp. 158-231 (74 pages)
Les saints céphalophores
Les archéologues révèlent les dieux pyrénéens
L’art roman en Gascogne
Guide de Saint-Gaudens et du piémont commingeois,  Jean-Claude Clermont




Saint-Gaudens, née d’un martyre

Sent Gaudenç (Saint-Gaudens) est plus que la sous-préfecture de la Haute-Garonne. Née autour du culte de saint Gaudens, la ville s’est développée au fil des siècles comme place marchande, centre du Nébouzan puis pôle industriel.

Le martyre de saint Gaudens

Saint Gaudens décapité, sculpture sur bois et plâtre polychrome, XVIIe siècle, Musée des Arts et Figures des Pyrénées Centrales
Saint Gaudens décapité, sculpture sur bois et plâtre polychrome, XVIIe siècle, © Musée des Arts et Figures des Pyrénées Centrales

La ville existe depuis l’époque gallo-romaine. Son site est d’abord occupé par un domaine rural et son nom latin est Mansus, qui signifie « domaine rural ». Il évolue rapidement en Mas, puis en Mas Saint-Pierre. Enfin, elle doit son nom au martyre de Gaudens en 475.

Selon la légende, les Wisigoths, qui étaient ariens, voulurent convertir de force les catholiques. Parmi eux, Gaudens, un jeune berger de 13 ans, refusa d’abjurer sa foi ; alors, ils lui tranchèrent la tête. Gaudens la ramassa aussitôt et alla se réfugier dans l’église du Mas. Les fidèles lui donnèrent une sépulture et son culte devint très populaire.

On construit une chapelle et un monastère sur les lieux du drame. L’agglomération grossit et prend alors le nom de Saint-Gaudens. C’est une cité marchande dont les faubourgs débordent rapidement de l’enceinte initiale.

Le Pape Clément V, ancien évêque du Comminges, officialise le culte de saint Gaudens par sa Bulle du 20 janvier 1309 et encourage les pèlerinages au sanctuaire.

Saint-Gaudens dans la Croisade des Albigeois

La guerre contre les Albigeois n’épargne pas Saint-Gaudens. Simon de Montfort, qui veut encercler Toulouse, lance un raid, soumet les seigneurs locaux. Il prend la ville en 1212 avant d’aller ravager le Nebouzan et le Couserans. Il y revient en 1216 et impose le mariage de son fils cadet avec la comtesse Pétronille de Bigorre.

La « Grande charte » de Saint-Gaudens

MONDON Stanislas (1851-1927). La Grande Charte de Saint-Gaudens (Haute-Garonne).
Stanislas MONDON  (1851-1927), La Grande Charte de Saint-Gaudens (Haute-Garonne) © Archive.org

Saint-Gaudens est une ville marchande. Idéalement située entre Toulouse et la montagne, elle voit passer beaucoup de marchandises, soit par la route, soit par la Garonne qui est flottable. Ses foires sont courues. Elle développe aussi une importante activité de fabrication de draps de laine qui restent très réputés dans la région jusqu’à la Révolution de 1789.

En 1203, le comte Bernard IV de Comminges (comte de 1176 à 1225) confirme à la ville sa charte. Cela veut dire que les usages et les coutumes de la ville sont plus anciennes. Chose rare, malgré plusieurs dénombrements, leur rédaction n’a presque pas changé jusqu’à la Révolution (voir un extrait ci-dessous).

Il en existe deux exemplaires, un à Saint-Gaudens et un autre aux Archives de Pau qui conserve celles du Nebouzan (cote B 1380). L’exemplaire de Pau semble une copie tardive et incomplète, le notaire ayant sans doute eu du mal à traduire des mots du XIIe siècle, en gascon de surcroit. À noter que Valcabrère et Villeneuve de Rivière ont des chartes de coutumes copiées sur celle de Saint-Gaudens.

Extrait de la Grande charte de 1203

XIX – Les prosomes de sent gaudens al senhor .xij. d en cada obrador on draps de lana tengua hem ni bena hom lana et per asso dels senhor en don que nulhs homs estranh noy bena draps atalh ny tengua obrador mays solament atant con la feira deva .viij. dias devant e .viij. dias darrer. Si arren noy ben nay deu auer arren lo senhor.

XIX – Les prud’hommes de saint Gaudens doivent au seigneur 12 deniers pour chaque boutique où l’on tient des draps de laine et où l’on vend de la laine au détail. Et pour cela, le seigneur accorde qu’aucun étranger ne vende de draps au détail, ni n’y tienne boutique sauf pendant la durée de la foire, huit jours avant, huit jours après. Et si on n’y vend rien pendant la foire, le seigneur ne doit rien recevoir.

Saint-Gaudens, capitale du Nébouzan

Saint-Gaudens est la capitale du Nébouzan. Cette vicomté comprend cinq enclaves situées à l’intérieur du Comminges.

Le Nébouzan dans ses limites du XVIIIe siècle et les communes et départements actuels © Wikipedia
Le Nébouzan dans ses limites du XVIIIe siècle et les communes et départements actuels © Wikipedia

Gaston VII de Béarn crée la vicomté à partir des terres qu’il possède en Comminges autour de Saint-Blancard. (Balesta, Blajan, Larroque, Lespugue, Nizan, Saint Plancard, Sarrecave et Sarremezan). À la suite de conflits féodaux, apparait la deuxième avec Saint-Gaudens et Miramont de Comminges qui est rattachée au Nebouzan en 1267. La troisième enclave, composée des seigneuries d’Aulon et de Cassagnabère, rejoint le Nebouzan en 1371.

Un peu avant, Gaston dit Febus achète la seigneurie de Lannemezan à Géraud d’Aure, plus précisément en 1345. Il acquiert ensuite la viguerie de Mauvezin en 1379 et cette nouvelle entité forme la quatrième enclave du Nébouzan en 1393. La même année, on y rattache une cinquième enclave, formée d’Ardiège, Barbazan, Gourdan (près de Montréjeau), Labarthe de Rivière, Labroquère et Sauveterre de Comminges.

Depuis 1448,  les états du Nébouzan se réunissent tous les ans à Saint-Gaudens. En effet, cette assemblée, composée de représentants de la noblesse, du clergé et des communautés, administre le Nébouzan. Elle a le pouvoir de décider de la perception des impôts royaux en répartissant leur charge sur les communautés en fonction de leur capacité contributive.

Combattus par François Ier et ses successeurs, les états cessent d’avoir des pouvoirs en matière fiscale en 1611. Pourtant, les états de Nebouzan et la vicomté ne sont supprimés qu’en 1790.

L’essor de l’après-guerre

L’exploitation du gaz de Saint-Marcet

Le gisement de gaz de Saint-Marcet, découvert en 1939 et exploité dès 1942, constitue le premier gisement de gaz naturel exploité en France, avec une production totale d’environ 7 milliards de mètres cubes jusqu’en 2009. On construit une grande usine à Boussens et plusieurs sociétés viennent s’installer. Elle emploie jusqu’à 1000 personnes qui feront de Saint-Gaudens la ville française qui a le plus grand nombre de commerces par habitant.

Pôle industriel de Boussens en 1957 © EGF
Pôle industriel de Boussens en 1957 © EGF

Mais, il faut pouvoir loger les employés. Au sortir de la seconde guerre mondiale, le Ministère de l’Urbanisme et de la Reconstruction charge l’architecte Le Corbusier d’imaginer un projet d’urbanisation pour Saint-Gaudens et faire passer la ville de 6 000 à 20 000 habitants. Il prévoit deux usines (D) pouvant employer 1 500 ouvriers, une cité administrative à l’intérieur de la vieille ville (A). Une cité-jardin verticale pour 5 000 habitants (B) et une cité-jardin horizontale (C). Il pense pouvoir développer les transports par routes, chemin de fer et voie fluviale sur la Garonne.

Saint-Gaudens, le projet d'urbanisme de Le Corbusier © FLC/ADAGP
Saint-Gaudens, le projet d’urbanisme de Le Corbusier © FLC/ADAGP

Le projet ne voit pas le jour mais ces dessins servent en partie pour les constructions nouvelles.

Le plan Marshall

Le plan Marshall, voulu par les Américains à partir de 1948, vise à reconstruire l’Europe après les destructions de la seconde guerre mondiale. Saint-Gaudens en bénéficie dans les années 1950 avec la création de l’usine « Cellulose d’Aquitaine » spécialisée dans la fabrication de pâte à papier.

Après avoir connu des hauts et des bas, marqués par des restructurations, des changements de propriétaires et des périodes d’incertitude sur son avenir industriel. Elle appartient à un groupe nord-américain et prend le nom de « Fibre Excellence ».

Saint-Gaudens, l'usine Fibre Excellence
Saint-Gaudens, l’usine Fibre Excellence  © Wikipedia

Aujourd’hui, l’usine génère plus de 2 500 emplois directs et indirects. elle joue aussi un rôle écologique important grâce à sa station d’épuration, qui traite aussi les eaux usées de Saint-Gaudens, et à sa filiale énergétique, qui fournit à la ville l’équivalent des besoins de 20 000 foyers.

L’affaire des tapisseries

La collégiale Saint-Pierre et Saint-Gaudens date de 1059. Bien sûr, la collégiale connait d’importantes transformations au cours du temps.

Elle possède trois grandes tapisseries d’Aubusson depuis le XVIIIe siècle : Le martyre de Saint-Gaudens (3,20 m x7,4 m) raconte la légende du saint et sur laquelle on peut voir la ville vers 1760, Le triomphe de la Foi (4 m x 7,25 m) et La transfiguration de Jésus (2,85 m x 4,85 m).

Collégiale de Saint-Gaudens, tapisserie "Le martyre de saint Gaudens"
Collégiale de Saint-Gaudens, tapisserie « Le martyre de saint Gaudens » © Wikipedia

Or, dans la nuit du 20 décembre 1989, les deux premières tapisseries sont volées. Vu leur valeur inestimable et leurs dimensions importantes, il ne peut s’agir que de personnes avisées. Heureusement, six ans plus tard, la manufacture d’Aubusson, qui conserve les cartons de toutes les tapisseries qu’elle a produites, les repère lors d’une vente chez Sotheby’s à New-York.

Une intense activité diplomatique s’engage alors avec le gouvernement américain. Finalement, la France doit racheter les tapisseries. Elles  reviennent dans la collégiale de Saint-Gaudens le 26 décembre 1997 après sept ans d’absence. Le vendeur est finalement mis hors de cause car il les a acquises en toute légalité.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe réformée en 1990

Références

CLERMONT Jean-Claude, Saint-Gaudens et le piémont commingeois, Edicions Reclams, 2026.
MONDON Stanislas (1851-1927). La Grande Charte de Saint-Gaudens (Haute-Garonne). Texte gascon du XIIe siècle, avec traduction et notes, 1910.
Urbanisme, Saint-Gaudens, France, 1945, Fondation Le Corbusier