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La main d’Irulegi

La main d’Irulegi trouvée le 18 juin 2021 en Navarre est une découverte majeure pour tous les héritiers des Vascons. Elle est la preuve que notre langue ancienne a laissé des traces écrites.

La main d’Irulegi

Irulegi - plan de situation
Irulegi – plan de situation

Jusqu’à récemment, la langue euskarienne ne possédait pas de preuve de son existence avant le IVe siècle de notre ère. En plus de cela, les premières traces écrites connues du basque dataient, avant cette découverte, du XVIe siècle. Mais depuis peu, en novembre 2022, a été traduit le premier mot d’une série de cinq, sur un objet découvert le 18 juin 2021 sur la colline d’Irulegi.

Officiellement la découverte de cet objet apporte la preuve écrite la plus ancienne de la pratique du proto-basque. Cette langue était parlée dans un espace bien plus large que l’Euskadi actuelle. En effet, c’est dans tout l’espace aquitain que le proto-basque était utilisé, espace allant du Couserans jusqu’au début du massif des Cantabres et de l’estuaire de la Gironde jusqu’à l’Ebre. Les locuteurs de cet ensemble de langues étaient les Aquitains. Ces derniers deviendront les Vascons durant le Haut Moyen-Âge, et c’est à partir du XIe siècle que les textes différencieront les Gascons des Basques.

Irulegi - le champ de fouilles
Irulegi – le champ de fouilles

L’objet en lui-même est une main droite en bronze de 14,31 cm de hauteur, 12,79 cm de largeur et d’une épaisseur de 1,09 mm. Le texte gravé sur cette main est composé de 5 mots, 40 signes sur 4 lignes. Enfin, la main de la colline d’Irulegi date du 1er siècle avant JC, plus précisément du dernier tiers du 1er siècle, au moment de la guerre sertorienne (-80 av JC à -72 av JC).

Le système d’écriture révélé par la main

D’après Javier Velaza, professeur de philologie latine à l’université de Barcelone, les inscriptions suivent un système semi-syllabique emprunté au système d’écriture ibérique. Un semi-syllabaire est un système mixte employant dans le même temps des signes correspondants à des lettres et d’autres signes correspondants à des syllabes. Cependant, le professeur remarque que sur cette main est inscrite une variante. Le signe « T » est à l’heure actuelle inexistant dans l’écriture ibérique ; il est nécessaire d’ajouter que ce symbole figure déjà sur deux pièces frappées en territoire basque. « Les Basques ont emprunté le système d’écriture ibérique en l’adaptant à leurs caractéristiques » fait-il remarquer.

La main d'Irulegi
Irulegi – La main

Le premier mot inscrit sur la main est quasi transparent : sorioneku. Il est comparable au basque actuel, zorioneko signifiant « de bonne fortune ». Ainsi, cela prouve qu’il s’agit d’une inscription proto-basque et non ibérique ou celtibérique. D’après Jean-Baptiste Orpustan, professeur honoraire des universités Michel de Montaigne Bordeaux III, spécialiste en lexicographie, linguistique historique, littérature, onomastique, traduction en langue et littérature basques, les langues ibériques et proto-basque étaient des langues voisines et probablement proches d’un point de vue phonétique et structurel mais elles étaient sans doute deux langues bien distinctes.

Le basque actuel ne permettant pas de traduire les autres mots, en plus de deux millénaires, l’euskara a changé et son vocabulaire n’est plus forcément le même. Sabino Arano Goiri, fondateur du nationalisme basque avait créé de nombreux néologismes afin d’éviter une trop grande hispanisation du basque.

La fonction de la main d’Irulegi

Pour le linguiste basque Joaquín Gorrochategui, il reste beaucoup à faire pour en savoir plus. Notamment élucider les autres mots gravés sur la main d'Irulegi
Pour le linguiste basque Joaquín Gorrochategui, il reste beaucoup à faire pour en savoir plus. Notamment élucider les autres mots gravés sur la main d’Irulegi.

Au sujet de l’objet en lui-même, il avait surement une fonction apotropaïque.  C’était un objet conjurant le mauvais sort pour les habitants de la maison où on l’a trouvé. On a découvert une main similaire  à Huesca, mais sans inscription dessus ; cette main devait avoir la même fonction.

Aujourd’hui encore, on trouve des objets ayant la même fonction à l’entrée des maisons, sacré-cœur de Jésus, crucifix, fer à cheval, médaille de saint Christophe dans les voitures etc… Nos ancêtres n’étaient pas si différents de nous.

Seul témoignage de notre langue passée ?

Tumuli de Vielle-Aubagnan (plan de situation)
Tumuli de Vielle-Aubagnan – plan de situation

La découverte de cette main peut remettre en lumière une autre découverte datant de 1914 par Pierre-Eudoxe Dubalen : les tumuli de Vielle-Aubagnan.

Dans ces tumuli, parmi le matériel découvert (restes de cotte de mailles, casques, lance tordue…) Dubalen trouve également des restes de phiales (coupe sans pied ni anse). Sur ces coupes, des inscriptions sont présentes.

 

Première inscription de Vielle-Aubagnan

Sur ce premier phiale on pourrait  lire :

  • anbailku : lecture en 1956 de René Lafon, spécialiste de la langue basque
  • anbaikar : lecture en 1980 de Jürgen Untermann, linguiste
  • binbaikar : lecture de 1990, Jean-Claude Hébert, linguiste.

Seconde inscription de Vielle-Aubagnan

  • betiteen : 1956, Lafon,
  • titeeki : 1980, Untermann,
  • kutiteegi : 1990, Hébert.Si, dans ces coupes, le symbole « T » n’est pas présent, comme sur la main d’Irulegi, les deux phiales et la main démontrent une appropriation d’un des systèmes d’écriture ibérique dans l’espace aquitain. Et cela peut démontrer que les peuples de langue proto-basque étaient donc capables d’écriture, peut-être même de littérature (cf. utilisation apotropaïque de l’écriture sur la main d’Irulegi).

On constate également que les deux phiales dateraient de la fin du 2e siècle avant J.-C. La main d’Irulegi, elle, date du début du 1er siècle av. J.-C. On peut donc admettre que ces objets sont presque contemporains.
La main date de la guerre sertorienne (-80 à -72) et les phiales de la fin du 2e siècle av JC.

Utilisation partielle ou générale en Aquitaine ?

Cependant, si on ne peut conclure à une utilisation généralisée de l’écriture dans tout l’espace aquitain, nous pouvons acter de l’usage au moins partiel de l’écriture dans l’espace dit aquitain. Ces peuples-là étaient donc capables d’écrire et même de s’approprier un système d’écriture et le modifier à leur guise. La découverte de la main d’Irulegi est définitivement une découverte majeure.

Enfin, il est légitime de ne pas s’étonner que ces peuples soient capables d’écrire. Après tout, une partie des Celtes de la Gaule préromaine utilisaient les systèmes d’écriture ibérique et l’alphabet grec entre autres. La doxa déclarant que les Celtes avaient une culture essentiellement orale provient principalement du fait qu’ils avaient une transmission orale de leur culture/religion/histoire. Si les Celtes étaient capables d’écrire, tout comme les Ibères et les Celtibères, alors les Aquitains le pouvaient également.

Loís Martèth

écrit en orthographe nouvelle

Références

La mano de Irulegi
L’âge du Fer en Aquitaine et sur ses marges. Mobilité des hommes, diffusion des idées, circulation des biens dans l’espace européen à l’âge du Fer sous la direction de Anne Colin, Florence Verdin, 2011
L’ibère et le basque : recherches et comparaisons, Jean-Baptiste Orpustan, 2009
Les deux phiales à inscriptions ibériques du tumulus numéro III de la lande « Mesplède », à Vielle-Aubagnan (Landes).




Gustave Lassalle-Bordes, un peintre maltraité ?

Le Bézollais Gustave Lassalle-Bordes est un peintre remarquable. Ayant travaillé avec les plus grands, il trouvera finalement la paix dans son Gers natal.



G. Lassalle-Bordes apprend la peinture

Gustave Lassalle-Bordes nait en 1814 ou 15 dans le Gers, probablement à Besòlas [Bézolles], où se situe sa maison. À 17 ans, il monte à Paris afin d’étudier la peinture.  Il est alors l’élève du célèbre Paul Delaroche (1797-1856), spécialiste de la peinture historique.

Il travaillera aussi avec d’autres peintres d’histoire comme Charles-Philippe Larivière (1798-1876).

Paul Delaroche – Autoportrait

En 1835, il commence à exposer et attire l’attention. Ainsi, l’année suivante, le peintre Jules-Claude Ziegler (1804-1856) le prend dans son équipe pour réaliser un marché qu’il enlève justement à Paul Delaroche. Il s’agit de réaliser une grande fresque pour l’église de La Madeleine appelée L’histoire du christianisme.

Très vite, l’État lui commande en direct un tableau que Gustave présentera au Salon de 1837. À cette occasion, c’est le réputé Eugène Delacroix qui le remarque.

Jules Ziegler – Histoire du christianisme, dôme de l’église de la Madeleine (fresque)

G. Lassalle-Bordes élève de Delacroix

Eugène Delacroix par Nadar

Gustave rejoint l’atelier du maitre en 1838. Outre son travail d’assistant, il occupe aussi celui de massier, c’est-à-dire qu’il assure un certain nombre de tâches d’intérêt commun comme la gestion des finances de l’atelier.

Notre Gersois sera le principal assistant de Delacroix pendant plus de 12 ans. Dès le départ, les relations sont bonnes et Gustave admire la créativité et le sens esthétique du grand peintre. D’ailleurs, Delacroix précise dans une de ses lettres : je vous remercie bien de l’amitié que vous témoignez et qui est devenue aussi pour moi une nécessité.

Toutes ces lettres, Delacroix les envoie à Bézolles. Car Gustave n’oublie pas son Gers natal et s’y rend régulièrement pour se reposer. Et lors de ses absences, le maitre l’incite à revenir assez vite, comme on peut le lire dans plusieurs lettres dont celle du 31 octobre 1842 : J’espère que votre séjour à la campagne vous aura délassé des fatigues que vous a causées la coupole [coupole de la bibliothèque de la Chambre des pairs au palais du Luxembourg], à laquelle vous avez travaillé avec tant d’abnégation et, je puis dire, avec succès.

La mort de Cléopâtre, œuvre majeure

En 1845, Lassalle-Bordes peint un tableau, La mort de Cléopâtre, qu’il exposera au Salon de 1846. Le peintre en recevra une médaille d’or.

Charles Baudelaire (1821-1867), alors critique d’art et journaliste, note l’originalité et la beauté de la toile. Il écrit :

Ce qu’il y a d’assez singulier dans la Mort de Cléopâtre, par M. Lassale-Bordes, c’est qu’on n’y trouve pas une préoccupation unique de la couleur, et c’est peut-être un mérite. Les tons sont, pour ainsi dire, équivoques, et cette amertume n’est pas dénuée de charmes.

La mort de Cléopatre

Cléopâtre expire sur son trône, et l’envoyé d’Octave se penche pour la contempler. Une de ses servantes vient de mourir à ses pieds. La composition ne manque pas de majesté, et la peinture est accomplie avec une bonhomie assez audacieuse ; la tête de Cléopâtre est belle, et l’ajustement vert et rose de la négresse tranche heureusement avec la couleur de sa peau. Il y a certainement dans cette grande toile menée à bonne fin, sans souci aucun d’imitation, quelque chose qui plaît et attire le flâneur désintéressé.

La brouille avec Delacroix

Le 4 septembre 1848, Delacroix écrit à Lassalle-Bordes en vacances à Bézolles : Je pense souvent aussi et avec bien du plaisir à nos travaux ; ce souvenir me reporte à tant de choses qui ont changé que j’ai peine à croire que de tels moments puissent renaître. Quand serons-nous ensemble devant une belle muraille, la brosse en main, n’ayant pas d’autres soucis que de faire le mieux possible !

Toutefois, Eugène Delacroix conçoit ses œuvres, leur composition et laisse leur réalisation à son principal assistant, Lassalle-Bordes. Ainsi Delacroix en conserve le prestige et la technicité du Gersois est passée sous silence, du moins c’est ce que ressent notre peintre. Et il s’en accommode de moins en moins.

En 1849, suite à une morsure de chien à Bézolles, Lassalle-Bordes écrit ne pas pouvoir revenir auprès du maitre. Il restera plusieurs mois dans le Gers (au moins six mois), laissant des travaux inachevés. Delacroix en est fâché car il doit trouver d’autres assistants, moins formés et moins talentueux. Et les chantiers trainent. Delacroix suspend le salaire qu’il lui verse, les liens se distendent. Mais le summum arrive l’année suivante. Gustave accuse Delacroix d’être intervenu pour empêcher le baron Haussmann (1809-1891), préfet de la Seine, de lui donner à décorer tout le sanctuaire de l’église de Belleville, nouvellement construite.

Il écrira : il fut trouver ces messieurs et les supplia de ne pas me donner ce travail, parce qu’il avait besoin de moi, qu’il ne pourrait pas me remplacer, et que ses travaux allaient être arrêtés. Il était lié avec Fould, il était depuis quelques mois membre du conseil municipal de Paris je fus sacrifié, malgré l’annonce que ces messieurs m’avaient faite de ces deux commandes qui, par leur importance, me permettaient de montrer ce que j’avais acquis d’expérience dans la peinture ornementale. 

La déception

Le Gersois n’avait peut-être pas bon caractère. Cependant, au XIXe siècle, les relations entre maitre et élèves changent et ces derniers ne sont plus prêts à rester dans l’ombre. S’il reconnait volontiers les qualités de composition de Delacroix, Gustave admet mal que trois ans de travail à peindre la coupole du Luxembourg par exemple soient ignorés. Pour lui, l’exécution, la luminosité, l’ambiance finale, le rendu sont l’œuvre du réalisateur et non du concepteur. Aussi, il attend une plus grande reconnaissance du maitre.

D’ailleurs, il écrira :

Un fait assez drôle se passa au Luxembourg. Le bibliothécaire, M. Carré, me saluait depuis trois ans avec une très grande déférence, croyant saluer Delacroix. Un jour, un de mes amis vint me demander et du bas de l’échafaudage m’appela « Lassalle ». Je descendis. Quand je fus seul, M. Carré s’approcha de moi et nie dit :
— Vous n’êtes donc pas M. Delacroix ?
— Non, monsieur, je suis son élève.

— Mais c’est bien M. Delacroix qui est chargé de faire ce travail ! Comment se fait-il que je ne l’ai jamais vu ?
— Il vient à des heures où vous n’y êtes pas.
— Comment cela ! Mais je suis toujours à mon poste !
À partir de ce moment. M. Carré me prit en belle affection, et m’avertit que je faisais là un métier de dupe.

G. Lassalle-Bordes s’installe à Auch

Après sa brouille avec Delacroix, en 1851, Gustave quitte la capitale et s’installe à Auch. Fort de ses médailles, des critiques positives et de sa collaboration avec Delacroix, il trouve un emploi de professeur de dessin dans les écoles communales et reçoit plusieurs commandes.

Eglise Saint-Nicolas de Nérac – Choeur

Par exemple, il est chargé en 1854 de la décoration de l’église Saint-Nicolas de Nérac. Ou encore le marquis de Pins lui confie en 1865 la décoration du château de Montbrun (Gers) récemment reconstruit.

Cette même année, il milite pour la réalisation d’une galerie de portraits d’illustres Gersois.

Ainsi, il fournit huit portraits qui décoreront la Salle des illustres de l’hôtel de ville d’Auch en 1868. Hélas, l’accueil est mitigé. Pourtant il continue à exposer et réaliser des commandes dont une série de tableaux religieux pour la cathédrale de Condom.

Le souvenir

Enfin, en 1872, il est nommé professeur de dessin au lycée d’Auch.

En 1879, Gustave Lassalle-Bordes écrit au critique d’art Philippe Burty (1830-1890) ces mots douloureux : (…) en 1854 je quittais Eug. Delacroix, le coeur brisé, après une affreuse déception. J’ai su qu’il avait souffert autant que moi de cette séparation. Delacroix, à qui j’avais voué un attachement si grand, que j’avais aidé avec tant d’abnégation pendant dix ans, dans les travaux les plus ardus qu’il était incapable physiquement d’entreprendre, étouffa l’affection qu’il avait pour moi dans un égoïsme qui a brisé ma carrière d’artiste, et serait une tache dans ma vie si je ne lui pardonnais pas le mal qu’il m’a fait.

Philippe Burty

Il ajoute : Mais de ce mal est résulté un bien pour moi, car j’ai trouvé dans mon pays natal un accueil bien flatteur et des amitiés bien douces, qui, somme toute, valent mieux que les fumées de la gloire.

Il meurt en 1886 à Auch. On retrouvera dans un grenier des centaines de dessins de grande qualité.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Delacroix et ses élèves d’après un manuscrit inédit, Romantisme, Anne Larue, 1996
Correspondance d’Eugène Delacroix
Salons de 1846,Baudelaire, vol. II, p. 77-198.
Gustave Lassalle Bordes au Musée d’Occitanie (Toulouse)
Gustave Lassalle Bordes – Oeuvres diverses sur Wikimedia

https://www.ladepeche.fr/article/1999/07/15/238101-le-sejour-gascon-de-cleopatre.html




Bona santat! Bonne santé !

Pour la nouvelle année, parlons santé… à la gasconne en nous appuyant sur les proverbes collectés par lo gran amassaire Honoré Dambielle.

L’alimentation base de la santé

En 400 avant J-C, Hippocrate pose les bases de la médecine. Selon lui, les maladies sont des phénomènes naturels qu’il faut donc combattre avec des remèdes naturels. Et il conseille d’observer les symptômes visibles du patient qui montrent les changements internes qui s’opèrent en lui. Ainsi, il s’intéresse plus à la disposition de l’individu face à la maladie qu’à la spécificité ou les causes de la maladie contractée.


Joseph de Chesne (1546-1609) promoteur de la bonne santé
Joseph de Chesne (1546-1609)

Toutefois, il faudra attendre le Lectourois Joseph de Chesne (1546-1609) pour prendre en compte la diététique en médecine, donc pour considérer que ce que l’on mange a une influence sur la santé.

Et de vanter les vertus de l’ail ou des fruits par exemple. Voir l’article Le bien manger.


Maurice Mességué ou la bona santat par les plantes
Maurice Mességué

Les plantes seront ainsi, très tôt, employées à des fins médicinales. Pourtant, la phytothérapie prendra tardivement des lettres de noblesse et Maurice Messegué (1921-2017), fils du Gers, en sera un illustre représentant.

De tot un pauc e un pauc de tot


Honoré Dambielle
Honoré Dambielle (1873-1930)

De tout un peu et un peu de tout. Avec sagesse, nos ancêtres considèrent que la bonne santé se situe entre le manger insuffisant qui affaiblit le corps et le trop manger.

Se bos pas este flac
Desarrupo l’estoumac

Se vòs pas èster flac
Desarrupa l’estomac

Si tu ne veux pas être faible
Ouvre l’estomac [litt: desserre l’estomac]

Toutefois, peut-être parce que l’occasion de trop manger n’est pas si fréquente dans les temps anciens, nos proverbes valorisent surtout le manger et même le beaucoup manger :

Qui minjo plan e hort
Aujo pas poou de la mort

Qui minja plan e hòrt
Auja pas páur de la mòrt

Qui mange bien et fort [beaucoup]
N’a pas peur de la mort

La bona santat et l’humour gascon 


Chabrot
Le chabrot gascon

Il n’y a pas de sujet tabou pour un Gascon. De plus, il ne se laisse pas influencer trop facilement, même par le médecin. Et ce proverbe l’illustre bien :

Après la soupo, un bouhat de bin
Descoumando lou medecin

Après la sopa, un bohat de vin
Descomanda lo medecin

Après la soupe, une lampée de vin
Décommande le médecin

De même, l’enquêteur Renaud Lassalle enregistre pour Eth Ostau Comengés un conte de santé : sense era aiga de vita que seria mòrt [sans eau-de-vie il serait mort]

Déjà, Joseph de Chesne avait prévenu : Pour éviter les goitres et le crétinisme, dus à l’eau des montagnes, le Gascon préfère boire du vin.

Ainsi, même si les consommations baissent partout en France, la Gascogne reste un bon consommateur de vin. Ce qui ne nous empêche pas de vivre vieux puisque nous sommes la cinquième région de France (sur 19) où l’espérance de vie est la plus forte.

Vaincre l’indigestion


Miqueu Baris
Miqueu Baris

Probablement, pendant les réveillons de Noël et de la Saint-Sylvestre, vous avez été servit de la cuèisha [litt. : servis de la cuisse] c’est-à-dire que vous avez eu droit aux meilleurs morceaux. Et votre système digestif a été mis à rude épreuve. Heureusement, le Landais  Miquèu Baris (1947- ) vous offre de retrouver la bona santat dans Las potingas deu posoèr de Gasconha [les remèdes du sorcier gascon]

Com har tà suenhar ua maudeverzuda

S’avetz ua maudeverzuda o simplament ua deverzuda mau aisida, en seguint deus vòstes chaps de fin d’annada, qu’existeish ua potinga de mairana, plan coneishuda dempuish bèra pausa. Lo carbon vegetau que permet de har baishar las en·hladas deu vente, la maudeverzuda, la caguèra, lo mau de còr e la vomidera. Aquera solucion qu’es tanben eficaça en cas d’intoxicacion alimentària. […]. Alavetz, com son passats los arresopets de Nadau e de Cap d’An, ne trantalhitz pas de seguir aqueths conselhs, que vs’asseguri!

Comment faire pour soigner une indigestion


Le charbon végétal pour retrouver la bonne santé
Le charbon végétal

Si vous avez une digestion difficile, en suivant de vos gueuletons de cette fin d’année, il existe un remède de grand-mère, bien connu depuis très longtemps. Le charbon végétal permet de diminuer les ballonnements, l’indigestion, la diarrhée, les nausées et les vomissements. Cette solution est aussi efficace en cas d’intoxication alimentaire. 

[…] Alors, comme les réveillons de Noël et du Jour de l’An sont passés, n’hésitez pas à suivre ces conseils, je vous assure !

 

Bona annada, bona santat !

An passat adiu! An navèth salut!  [An passé, adieu ! Nouvel an, bonjour !] C’est donc le moment de souhaiter à tous une bonne année. Et de le faire à la gasconne :

A un aute còp, brave monde ! Bona annada, plan granada!
[À une autre fois, braves gens ! Bonne année et prospérité !]


Jean-Louis Lavit

Et, cette année, laissez donc l’Irish coffee [le café irlandais], el café español [le café espagnol] pour les glorias de chez nous, ces cafés traditionnels parfumés à l’armagnac. Pour les gourmands, ce peut-être un canard, c’est-à-dire un sucre trempé dans de l’armagnac. Ou encore laissez-vous tenter par un bon gasconhaliure (gascogne-libre) comme le commissaire Magret de l’excellent écrivain gascon Jean-Louis Lavit. D’ailleurs, vous pouvez visiter son univers en parcourant le site du comissari Magret.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Nos proverbes gascons – Cinquième série : l’homme et son travail, Honoré Dambielle




Le Couserans et ses noëls du XVIIIe siècle

Nos aïeux racontaient les mystères de Noël à leur façon, a còps escarrabilhada, gailharda e crostillosa [parfois pleine d’humour, joyeuse et libre]. Louis Lafont de Sentenac a collecté pour nous quelques noëls du XVIIIe siècle.



Les noëls en Ariège

Louis Lafont de Sentenac est trésorier de la Société ariégeoise des sciences, lettres et arts. Il a recueilli des textes, des noëls du XVIIIe siècle en Ariège. Et il les présente dans son ouvrage, Recueil de  noëls de l’Ariège en patois languedocien et gascon, publié en 1887.

De plus, cet ouvrage a obtenu une médaille de vermeil au Congrès des Félibres d’Aquitaine, tenu à Foish (Foix) le 18 mai 1886.

Recueil des noëls de l'Ariège de Louis Lafont de Sentenac

Notons que le département de l’Arièja [Ariège] est la réunion de parçans différents : le comté de Foish [Foix], la seigneurie de Mirapeish [Mirepoix], le Coserans [Couserans] autour de Sent Guironç [Saint-Girons] et Sent Líser [Saint-Lizier]. Ainsi, l’auteur nous précise que trois idiomes y sont présents : celui de Foix (Foix et Pamiers), le languedocien de Mirepoix, le gascon du Couserans.

Une tradition plus large des chants de Noël

Père Godolin (1580-1649)

Selon la tradition catholique, les anges chantent les premiers noëls au-dessus de la crèche pour célébrer la naissance du Christ. Mais on ne sait pas de quand datent ces chants. Toutefois, le plus ancien noël français conservé, Entre le bœuf et l’âne gris, est du XVIe siècle. De même, plus près de chez nous, le Toulousain Pèire Godolin (1580-1649) en a écrit plusieurs dont Nouel.

Ces chants sur la Nativité ont bien sûr un sens religieux. Pourtant, ils sont destinés avant tout à une utilisation populaire, car Noël est une fête populaire. Ainsi, ils sont en langue vulgaire et de musique simple pour rester accessible à tous.

D’ailleurs, Louis Lafont de Sentenac écrit dans sa préface : la langue romane vulgaire, qui a joué aussi un rôle brillant, a donné naissance à un grand nombre de poésies, et principalement à des cantiques connus sous le nom de Noëls, « récits naïfs et touchants créés par le peuple et conservés par lui dans le sanctuaire du cœur ; plusieurs ont traversé les siècles et sont arrivés jusqu’à nous. »

Recueil de noëls de l’Ariège

L’ouvrage présente 69 noëls en languedocien (de Foix, Pamiers, Mirepoix…) et seulement 9 nadaus [noëls] en gascon coseranés, en gascon du Couserans.

  • Revelhatz-vous cheria
  • Ah! Quin mainatge!
  • Celebren la neishença,
  • L’angel Gabriel
  • Ara que Diu es descenut

  • Nadau! Per amor de Maria
  • Helas qu’una novèla
  • Hilhetas sortish de la tuta
  • Senheton qu’es nescut.

En fait, les phrases, les mots sont ceux du parler quotidien. Car, même si l’on parle d’événements religieux, ce sont des chants profanes. Par exemple, voici le début du quatrième chant :

L’angel Gabriel
Ba anouça à Mario,
Bierj’ aymablo :
Bous bengui anounça
Lou Hill de Diu bous cau pourta.

L’angel Gabriel
Va anonçar a Maria,
Vièrja aimabla:
Vos vengui anonçar
Lo Hilh de Diu vos cau portar.

L’ange Gabriel / va annoncer à Marie, / Vierge aimable : / je viens vous annoncer / Le Fils de Dieu il vous faudra porter.

Côté graphie, Sentenac précise qu’il a retenu celle de la grammaire béarnaise de Lespy. En effet, en 1887, aucune norme n’existait encore : Pour l’orthographe, nous avons adopté celle de nos philologues méridionaux. L’abbé Couture, Luchaire et Bladé n’écrivent pas Diou, Faouré, Fill, Païré, mais bien Diu, Faure, Filh, Payre, selon l’antique usage.

« Nadal Tindaire » par Gilbert Rouquette

Le chant IX, un dialogue entre bergers

Le chant de Noël IX, Senheton qu’es nescut présenté ici, est un exemple de la simplicité voire de la fraicheur et la candeur de ces textes.

Segnetou qu’es nescut ! / Senheton qu’es nescut!

Grafia de Sentenac

Segnetou qu’es nescut !
Ount ? ount ? ount !
A Bethleem.

Chœur des bergers

Aquech Diu tant adourable
Que n’ey nescuch dins un estable !
Ja y bau, ja y bau
Ana adoura Jesus coum’ cau.

Un seul

Bos y ana tu, Jouan-Guillem,
Adoura Jesus en Bethleem,
Aquech Diu tant adourable
Que n’ey nescuch dins un estable,
Ja y bau, ja y bau
Adoura Jesus coum’ cau.

Autre

Bos y ana tu, Bourthoumiu,
Ana adoura le Hil de Diu,
Aquech Diu tant adourable
Que n’ey nescuch dins un estable,
Ja y bau, ja y bau
Adoura Jesus coum’ cau.

Tous

Bourthoumiu et Juan-Guillem,
Anem toutis à Bethleem,
Aquech Diu qu’es tant aymable
Que n’ey nescuch dins un estable,
Sans plus tarda, sans plus tarda :
Anem toutis per l’adoura.

Grafia classica

Senheton qu’es nescut!
Ont? ont? ont!
A Bethleem.

Chœur des bergers

Aqueth Diu tant adorable
Que n’ei nescut dins un estable!
Ja i vau, ja i vau
Anar adorar Jesus com’ cau.

Un seul

Vòs i anar tu Joan-Guilhem,
Adorar Jesus en Bethleem,
Aqueth Diu tant adorable
Que n’ei nescut dins un estable,
Ja i vau, ja i vau
Adorar Jesus com’ cau.

Autre

Vòs i anar tu, Borthomiu,
Anar adorar lo Hilh de Diu,
Aqueth Diu tant adorable
Que n’ei nescut dins un estable,
Ja i vau, ja i vau
Adorar Jesus com’ cau.

Tous

Borthomiu e Joan-Guilhem,
Anem totis a Bethleem,
Aqueth Diu qu’es tant aimable
Que n’ei nescut dins un estable,
Sans plus tardar, sans plus tardar:
Anem totis per l’adorar.

Le petit Seigneur est né !

Le petit Seigneur est né !
Où ? où ? où !
À Bethleem.

Chœur des bergers

Ce Dieu si adorable
Qu’il en est né dans une étable !
Hop j’y vais, hop j’y vais
Adorer Jésus com’ il se doit.

Un seul

Tu veux y aller toi, Jean-Guilhem,
Adorer Jésus à Bethleem,
Ce Dieu si adorable
Qu’il en est né dans une étable,
Hop j’y vais, hop j’y vais
Adorer Jésus com’ il se doit.

Autre

Tu veux y aller toi, Berthoumieu,
Adorer le Fils de Dieu,
Ce Dieu si adorable
Qu’il en est né dans une étable,
Hop j’y vais, hop j’y vais
Adorer Jésus com’ il se doit.

Tous

Berthoumieu et Jean-Guilhem,
Allons tous à Bethleem,
Ce Dieu est si aimable
Qu’il en est né dans une étable,
Sans plus tarder, sans plus tarder :
Allons tous l’adorer.

(Noël du Couserans, du XVIIIe siècle)

Castillon en Couserans
Castillon en Couserans

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Recueil de Noëls de l’Ariège en patois languedocien et gascon, Louis Lafont de Sentenac, 1887.




Le chapon de Noël, une tradition ?

Mangerez-vous un chapon au repas de Noël ? D’ailleurs, est-ce traditionnel ? Histoire et gastronomie.



Le chapon…

Pline l'Ancien donne une origine possible du chapon dans Naturalis Historia
Pline l’Ancien -Naturalis historia – BM du Mans

Mais, un chapon, qu’ei aquò ? En fait, le chapon est un jeune coq que l’on castre, puis que l’on nourrit de céréales et, le dernier mois, de produits laitiers. Cela développe peut-être son appétit car le coq se met alors à manger énormément jusqu’à atteindre cinq ou six kilos.

Afin de limiter la consommation de poularde grasse et économiser le grain, on aurait imaginé, à Rome, en l’an 162 av. J.-C., de donner du lait à des jeunes coqs. En tous cas, c’est ce que nous dit Pline l’Ancien (23-79) dans le livre X de son Naturalis historia [Histoire naturelle]. Par la suite, les Romains nous ont probablement apporté ce plat.

… un grand succès

En tous cas, le succès du chapon ne se démentit pas au cours des siècles. D’ailleurs, Guilhem IX d’Aquitaine (1071-1126), que l’on considère comme le premier troubadour, écrit un poème Farai un vers, pos mi sonelh dont un couplet précise :

Guillaume IX d'Aquitaine dit combien il s'est régalé de deux chapons.
Guillaume IX d’Aquitaine – BnF

A manjar mi deren capos,
E sapchatz agui mais de dos;
Et no·i ac cog ni cogastros,
Mas sol nos tres;
E·l pans fo blancs e·l vins fo bos
E·l pebr’ espes.

Ils m’ont nourri de chapons,
Et sache que j’en ai eu plus de deux;
Et il n’y avait ni cuisinier ni cuisiniers,
Mais seulement nous trois;
Et le pain était blanc et le vin bon
Et le poivre abondant.

Deux chapons pour trois personnes, quel luxe ! Ou quels estomacs !

Le repas de Noël ne peut commencer qu’après le jeûne !

Joan Amades

L’ethnologue barcelonais Joan Amadès (1890-1959) nous dit que Noël était, dans les temps anciens, en période de jeûne.

Pourtant, grâce à un tour de passe-passe, nos ancêtres ont pu se régaler de chapon au repas de Noël…

Influit pel corrent popular, lo concili d’Aquisgran tengut en 817 convenguèt que los capons devián pas èsser considerats coma de carn e aital, donc, los fidèls ne podián manjar per Nadal, sens trencar l’abstinéncia.

Influencé par le courant populaire, le concile d’Aix-la-Chapelle tenu en 817 convenait que les chapons ne devaient pas être considérés comme de la viande et que les fidèles pouvaient donc les manger à Noël, sans rompre l’abstinence.

Les premières recettes de chapon

Parmi les livres de cuisine qui nous sont restés du Moyen-âge, on trouve le chapon farci provenant du livre de cuisine catalan, Llibre de Sent Soví, 1324.

A FARSIR CAPONS:
Si vols farcir capons, aytantost com los capons seran morts fets los plomar lo pus gint que sapiats ab los peus e ab lo coll e traets lo gavaix per lo coll que lo pits no sia escorxat, e trae ne lo ventrell e ço qui es dedins. E puys metets los dits per los pits e pertits la cuyr de la carn, e puys metets los en aygua tebea un poch; el farsir pren porch fresch menys de conna e deves lo lombrigol e un poch de molto si t vols e carnsalada grasa, e, corn lo hauras molt capolat e puys picat en un morter, mit hi ous cruus e salsa a picar e ages un poch d agras e sagi de porch fresch fus per mills metra a farcir, e puys mit ho enfre la carn e lo cuyr e puys enastats los e ligats los be e unta los mentre couran ab ous e ab safra debatuts ab del sagi fus, e fets salsa de pahons lo lir no nie (?).

Une recette de chapon dans l'ouvrage culinaire de 1324 Leo Llibre de Sent Sovì
Llibre de Sent Sovi

En gros, après avoir plumé et vidé le chapon, le cuisinier, anonyme, propose de le farcir avec de la chair de porc. Œufs, vinaigre, parfums de safran et de sauge complètent le tout. Finalement, une base toujours en vigueur par chez nous.

La concurrence au chapon

Lors de la croisade des Alnbigeois les troupes du Roi de France dégustaient des chapons
Prise de Marmande par le futur Louis VIII au cours de la Croisade des Albigeois

Si, dans les temps anciens, seule la poularde était une vraie concurrence au chapon, on trouvera rapidement l’oie. Ainsi, la Cançon de la Crosada [Chanson de la Croisade] précise (CXIX) :

A l’intrat de setembre, cant fo passatz aost,
Asetzeron Moissac de totas partz mot tost.
Lo coms Baudoïs i fazia gran cost:
Mota auca i manjet e mot capo en rost,
Aisi co m’o contè sos bailes e·l prebost.

À l’entrée de septembre, quand aout fut passé,
Ils assiégèrent activement Moissac de toutes parts.
Le comte Baudouin y faisait grande dépense :
Il y mangea force oies, force chapons rôtis,
Ainsi que me le contèrent son bailli et le prévôt.

La recette de chapon de Gascogne

Puis, avec la découverte de l’Amérique, la dinde fera son apparition. Notons que, plus grosse, elle peut nourrir plus de personnes.

Vincent Marqués chroniqueur du Jornalet donne sa recette.
Vicent Marqués – La Bona Taula – Lo Jornalet

Actuellement, quelques historiens de la cuisine publient des livres des plus intéressants. Citons ceux de l’archéologue toulousaine Sylvie Campech (1964- ) ou du cuisinier écrivain catalan Vicent Marqués (1950- ). Ce dernier recherche depuis 40 ans toutes les données possibles sur la cuisine en Catalogne ou dans le sud de la France. Outre ses livres, l’écrivain publie des recettes sur le site du Jornalet.

Donc, voici le chapon farci que l’on trouve dans toutes les régions du sud de langue d’oc, collecté par Vicent Marqués.

Chapon farci
Chapon farci aux marrons et aux champignons
Base du chapon farci

Ingrédients: pour le farci, mélange de viande (ou de jambon, parfois de poulet), saucisses, pain frit à l’ail,  foie de volaille, un œuf, une demi-douzaine d’ail et des herbes. Pour six portions, un chapon d’environ 2 kg, du poivre, du sel, de la graisse d’oie et de la ficelle de cuisine.

Préparation: Nettoyez et flambez le chapon, salez et poivrez l’intérieur. Mélanger les ingrédients du farci et en remplir le chapon (ce mélange peut être un peu doré au préalable). Ensuite on va le coudre, lui attacher les pattes, le saler, le poivrer, et l’enduire de graisse. Puis on le met au four ou dans une casserole.  Si vous choisissez la casserole, versez une cuillerée de graisse et retournez régulièrement le chapon d’un côté de l’autre. Il peut être garni de champignons ou de toutes sortes de légumes frits, à l’étouffée, ou mijotés dans la même casserole. 

Pourtant, au-delà de cette base commune, chaque région apporte sa touche particulière.  Par exemple, en pays nissart, on ajoutera quelques figues à la farce. Et, en Gascogne, on ajoute à la farce une tranche de foie gras, un petit verre d’armagnac et une cuillerée de graisse d’oie. Retrouvez-vous la volaille farcie de votre enfance ?

Le réveillon et le repas de Noël

Le pape Léon le Grand invite au jeûne avant Noël
Icône de Saint Léon le Grand

Pour finir, souvenons-nous que, dans la tradition chrétienne, il faut jeûner pour pouvoir célébrer à sa juste valeur l’arrivée de Jésus le 25 décembre.  D’ailleurs, le pape Léon le Grand (390?-461) nous le rappelle dans ses sermons. Le jeûne permet de surmonter ses vices, de résister au Démon et de s’approcher de Dieu. « Car le jeûne a toujours été la nourriture des vertus », rappelle-t-il.

Donc on ne parlera de repas, de réveillon, qu’au retour de la messe de minuit. Ce pourra être des châtaignes grillées et des saucisses grillées par exemple. Mon grand-père s’en léchait les babines !

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Quelles sont les origines des recettes de Noël selon les traditions chrétiennes?
Llibre de Sent Soví, 1324
La chanson de la Croisade contre les Albigeois, Paul Meyer, 1875
Lo gal de Nadal, La bona taula, Jornalet, Vicent Marqués, 24/12/2017




L’orsalher ou le montreur d’ours

L’Orsalhèr, ou montreur d’ours, est un métier pratiqué depuis le moyen-âge. Il parcourt le pays pour se produire et assurer sa subsistance et celle de son ours. C’est aussi le nom d’un film de Jean Fléchet, entièrement en gascon.

Orsalhèr, une spécialité de la vallée du Garbet en Couserans

Orsalhèr dans les environs de Saint-Girons en Ariège.jpg
Orsalhèr dans les environs de Saint-Girons en Ariège

À partir de la fin du XVIIIe siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, on voit des centaines d’orsalhèrs [montreurs d’ours] d’Ercé, d’Oust et d’Ustou en Couserans parcourir le monde pour montrer des ours. En effet, l’ors [l’ours] est alors une bête inconnue dans beaucoup d’endroits. Et l’orsalhèr joue sur la croyance du tòca l’ors qui veut que toucher la bosse de l’ours guérisse de toutes les maladies, et même les enfants de l’épilepsie s’ils font neuf pas sur le dos de l’ours.

En fait, ces hommes fuient la misère. Ainsi, par centaines, ils cherchent des orsatèras (tanières d’ours), capturent des orsats ou orsets (oursons) qu’ils élèvent et dressent avant de partir courir le monde.  Toutefois, les orsalhèrs n’hésitent pas à tuer la mère pour s’en emparer.

Ils les élèvent au biberon et leur apprennent quelques tours pour divertir le public. De ce fait, l’ourson perd son caractère sauvage. De plus, il est ferré et on lui met un anneau autour du museau pour le tenir avec une chaine.

Très vite, on manque d’ours. Alors, on en fait venir des Balkans, via le port de Marseille.

Montreur d'ours à Luchon en septembre 1900
Montreur d’ours à Luchon en septembre 1900

Les Américains montreurs d’ours

Lowest East Side, quartier des migrants à Manhattan
Lower East Side, le quartier des migrants à Manhattan

À partir de 1880, des habitants d’Ercé sont nombreux à s’établir aux Etats-Unis ; ils sont surnommés les « Américains ».

La commune d’Aulus-les-Bains a gardé souvenir de Jean Galin, un orsalhèr surnommé Laréou d’Aulus, né vers 1857. Il s’expatrie, avec son ours, à New-York vers 1880. Il travaille au chemin de fer et dort le soir à côté de la voie contre son animal. Inutile de dire qu’aucune personne n’ose s’approcher malgré les sommes d’argent importantes qu’il garde sur lui ! Plus tard, il vend son ours et s’installe dans la restauration.

Après la première guerre mondiale, de nombreuses femmes émigrent dans la région de New-York pour rejoindre les orsalhèrs et occupent des emplois dans l’hôtellerie et la restauration.

Puis, une nouvelle vague d’émigration se produit après la seconde guerre mondiale pour rejoindre des parents déjà installés.

Le restaurant La Pergola des Artistes à Broadway
Le restaurant La Pergola des Artistes à Broadway

De plus, dans Central Park, nos immigrants se retrouvent autour d’un rocher pour partager les nouvelles du village ou s’entraider. Ils appellent ce rocher The Rock of Ercé [Le Rocher d’Ercé]. On peut citer l’exemple de Marie-Rose Ponsolle (1927-2018) qui ouvre avec son mari un restaurant, la Pergola des artistes, à New York au quartier des théâtres de Brodway. Elle y parle un mélange d’anglais, de français et de gascon. Surtout, elle reçoit les Couseranais venus tous les ans, rencontrer les leurs au roc d’Ercé.

Aujourd’hui, des descendants d’orsalhèrs d’Ercé tiennent encore cinq restaurants new-yorkais.

L’Orsalhèr ou le montreur d’ours de Jean Fléchet

Jean Flechet
Jean Flechet

Le film L’Orsalhèr réalisé par Jean Fléchet, raconte l’histoire de Gaston Sentein, un des sept fils d’une famille de bûcherons. Il quitte son pays de Couserans vers 1840 pour gagner sa vie sur les routes avec son ours. À Toulouse, il fait la rencontre d’un colporteur de livres qui, comme lui, parcourt le monde. Ils se lient d’amitié.

Le film d’1 h 47 min, sorti en 1983, est entièrement en gascon du Couserans, sous-titré en français. Jean Fléchet, Léon Cordes et Michel Pujol en écrivent le scénario. Parmi les acteurs, on reconnait Léon Cordes, Michel Pujol, Yves Rouquette, Marcel Amont et Rosina de Peira.

L'orsalher ou le montreur d'orus de Jean Fléchet
L’orsalher ou le montreur d’ours de Jean Fléchet

L’Orsalhèr a un joli succès (100 000 entrées dans toute la France) et reçoit le grand prix du public au Festival de Grenoble de 1983.

Quant au réalisateur Jean Fléchet, il nait en 1928 à Lyon. Il est écrivain, producteur et réalisateur. C’est en tant qu’animateur de Téciméoc (Télévision et cinéma méridional et occitan) qu’il réalise L’orsalhèr. De plus, il produit des films pour le Centre National de Documentation Pédagogique. Auparavant, côté provençal, il réalise La faim de Machougas en 1964, le Traité du rossignol en 1970 et Le Mont Ventoux en 1978.

La vallée des montreurs d’ours de Françis Fourcou

La Vallée des montreurs d'ours de Françis Fourcou
La Vallée des montreurs d’ours de Françis Fourcou

Après les aventures de Jean Sentein, le thème attire de nouveau l’attention. Voici La Vallée des montreurs d’ours, un film documentaire de Françis Fourcou, en français cette fois-ci. C’est l’histoire d’une vallée qui, pour survivre à la pauvreté, imagine une véritable industrie des orsalhèrs, jusqu’en 1914, provoquant le premier exode massif des valléens vers l’Amérique.

Plus précisément, ce film de 1 h 33 min, sorti en 1997, raconte la vie de trois familles de la vallée d’Aulus les Bains, de 1975 à 1995, et de leurs ancêtres partis comme orsalhèrs aux Amériques. Le réalisateur va à la rencontre des descendants des familles couseranaises émigrées à Manhattan, devenus souvent cuisiniers. D’ailleurs les entretiens d’embauche se faisaient souvent en gascon.

Il est co-produit par EcranSud, FR 3 et la région Midi-Pyrénées. Parmi les acteurs, on y retrouve la voix de Michel Pujol.

Francis Fourcou
Francis Fourcou

EcranSud présente le film : « Il n’y a pas de doute, ce Fourcou-là aime ses racines, et ce qui fait d’abord la richesse de son film, c’est cette longue connivence qui le lie à sa terre natale et fait que ces gens qu’il rencontre lui parlent de leur vie et de leur histoire comme on raconte à un cousin de cœur, donnant de la chaleur, allant à l’essentiel ».

En effet, Francis Fourcou nait à Toulouse en 1955. Il travaille comme assistant de Jean Fléchet et réalise des documentaires pour le cinéma et la télévision. Et il est gérant de la société EcranSud à Toulouse.

Ces deux films peuvent se trouver facilement sur Internet.

L’orsalhèra ou la montreuse d’ours

Si les orsalhèrs étaient majoritairement des hommes, quelques femmes ont fait de même. Ainsi Émilienne Pujol part en Amérique comme orsalhèra. Le journaliste toulousain Jean-Jacques Rouch (1950-2016) découvre son histoire alors qu’il discutait à Time Square, Manhattan, avec son ami René Pujol (un descendant) qui tenait le restaurant Pujol (actuellement remplacé par Le Rivage).

En 2003, l’ancien journaliste de La Dépêche du Midi, écrit un roman : La montreuse d’ours de Manhattan (Privat).

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’exode des montreurs d’ours de la vallée du Garbet
Ariège-Amérique, un lien toujours possible
Au pays des montreurs d’ours, Juan Miñana, 2012
Wikipédia




Noël 2022, Ukraine et Gascogne

Découvrir Noël en Ukraine et partager notre passion pour la culture régionale, voilà nos cadeaux de Noël pour les lecteurs du site.

Noël en Ukraine

Puisque, hélas, l’actualité tourne les yeux des Européens vers l’Ukraine, que savons-nous de leur noël ? Tout d’abord, cette fête n’est devenue officielle que depuis peu. Auparavant, parce que religieuse, elle était bannie.

Les Ukrainiens fêtent Noël le 7 janvier. En effet, le calendrier orthodoxe est décalé de 13 jours par rapport à celui que nous utilisons, c’est-à-dire le calendrier grégorien. De plus, tout commence par un jeûne, le 28 novembre, appelé le jeûne de Saint Philippe. Il se termine à l’apparition de la première étoile de la nuit du 6 au 7 janvier. L’arbre de Noël, quant à lui, restera jusqu’au 19 janvier.

C’est une fête moins importante que le jour de l’an et il n’y a pas de cadeaux. Toutefois, elle est précédée de celle de la Saint-Sylvestre (31 décembre), et suivie de la fête de l’Ancien Nouvel An ou fête de Malanka, le 13 janvier. Il s’agit alors du Nouvel An selon le calendrier julien, celui utilisé par les églises orthodoxes. Et c’est l’occasion de danser la polka !

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Le déroulement des festivités de Noël en Ukraine

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La veille de Noël, des marionnettes du Vertep jouent des scènes bibliques sur le parvis des églises. Puis, la famille se retrouve pour le Svyata Vetcheria [réveillon de Noël] autour d’une grande table présentant 12 plats végétariens car la viande ne sera autorisée qu’avec l’apparition de la première étoile.  Traditionnellement, on dispose des gousses d’ail sur la table pour affirmer les liens forts de la famille, et des noix pour augurer d’une bonne santé.

Dans la soirée, des groupes de garçons vont de maison en maison en chantant les koliadky [chants de Noël]. Ils reçoivent de l’argent et des friandises. C’est assez proche de notre aguilhonèr que nous faisons pendant l’avent (donc les quatre semaines avant Noël).

De plus, toute la soirée, on chante des Koliadky et Chtchedrivky [chants de Noël]. Et, au moment de se coucher, on pose sur la table des cuillères afin que les membres décédés de la famille puissent participer au festin.

Enfin, cette belle période de festivité s’achève le 19 janvier (épiphanie dans le calendrier orthodoxe) par… un bain dans l’eau ! Ainsi, les prêtres font un trou dans la glace en forme de croix et les audacieux se trempent rapidement dans l’eau.

Les Ukrainiens rêvent de paix à l’occasion des bains glacés de l’Épiphanie orthodoxe (janvier 2016)

Livres pour Noël

Comme tous les ans, nous vous proposons trois ouvrages qui pourraient faire de beaux cadeaux de Noël en Gascogne.

Livre exceptionnel pour Noël, L’Elucidari, l’encyclopédie de Gaston Febus

L'Elucidari - L'encyclopédie de Gaston Febus - un cadeau de Noël
L’Elucidari, l’encyclopédie de Gaston Febus, Maurice Romieu.

Gaston Febus (1331-1391) est un homme lettré. Ce n’est pas un hasard. Sa mère, Aliénor de Comminges lui fait écrire une véritable encyclopédie alors qu’il n’a pas encore 18 ans. Une encyclopédie de plus de 650 pages, qui rassemble toute la connaissance de l’époque. Il n’en existe qu’un exemplaire, manuscrit, heureusement conservé à la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris.

Que contient cette encyclopédie ? D’où viennent les informations ? En quoi est-elle innovante ? Comment se présente-t-elle ? C’est l’objet du livre, en français, de Maurice Romieu, spécialiste de l’occitan ancien et du Moyen-âge. Une vraie découverte de l’encyclopédie du comte et un régal des yeux ! En effet, de nombreuses enluminures et des facsimilés du manuscrit original y sont présentés. Saurez-vous reconnaitre le jeune Gaston et Dame Savieza sur l’enluminure de la couverture ?

Le cadeau pour les amateurs de livre d’art !

Pour parler d’espoir et d’amour 

La murena atendrà (Danièle Estèbe Hoursiangou)
La murena atendrà, Danièle Estèbe Hoursiangou.

La murèna atendrà / La murène attendra est un magnifique livre, bilingue (français, occitan), de Danièle Estèbe-Hoursiangou. C’est l’histoire d’un couple amoureux et uni qui va être confronté à une murène, la maladie d’Alzheimer du mari.

Appuyé sur l’histoire personnelle de l’autrice, le récit est plutôt une conversation secrète, personnelle. Sans jamais se laisser gagner par le pathos, et en nous épargnant l’aspect médical, l’autrice nous offre plutôt une expérience où se mêle la violence du vécu et la force de l’amour.

Et malgré l’inexorable éloignement de l’homme aimé, la complexité des émotions,  le lecteur découvre la beauté et la solidité des sentiments.

Pour la mémoire de la langue, le dictionnaire de référence

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon Moderne (Simin Palay) : - un cadeau de Noël
Dictionnaire du Béarnais et du Gascon Modernes, Simin Palay.

Tout bon Gascon ne doit-il pas avoir le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes de Simin Palay ? En version classique, indispensable, ou sous coffret, il reste un magnifique cadeau de Noël. Voir sa description dans un article précédent.

Vous y trouverez tout un tas d’expressions, par exemple liées à la hèste / hèsta / fête. Ainsi, on retrouve le côté imagé de notre langue dans :
ha s’en la hèste / har-se’n la hèsta / s’en régaler (littéralement s’en faire la fête) ou
noû pas esta de hèste / non pas estar de hèsta / être fort ennuyé (littéralement ne pas être à la fête) ou encore
jamey tau hèste / jamei tau hèsta / jamais semblable chance.
Et le côté spirituel, trufandèr du Gascon dans ha tout die hèste / har tot dia hèsta / chômer tous les jours.

Donc, après avoir hestejat / hestejat / fait la fête, gare à l’hestoû / heston / lendemain de fête, car hèste sens hestoû, noû n’y a, noû / hèsta sens heston, non n’i a, non / fête sans lendemain, il n’y en a pas, non, dit le proverbe.

Quant à l’expression française « je vais te faire ta fête », le Gascon préfère dire : que’t harèi cantar vrèspas [je te ferai chanter les vêpres].

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La célébration de Noël en Ukraine
L’Elucidari, l’encyclopédie de Gaston Febus, Maurice Romieu, Edicions Reclams, 2022.
La murèna atendrà / La murène attendra, Danièle Estebe-Hoursiangou, Edicions Reclams, 2022.
Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, 4e édition, Simin Palay, Edicions Reclams, 2020.




Les Le Bondidier, la passion des Pyrénées

Marguerite et Louis Le Bondidier sont indissociables du pyrénéisme. Pris de passion pour les Pyrénées, ils sont à l’origine de nombreuses initiatives qui perdurent encore de nos jours.

Les Le Bondidier découvrent les Pyrénées

Margalide et Louis Le Bondidier (F. Bellanger, 1919 - Photothèque Musée pyrénéen)
Louis et Margalida Le Bondidier (F. Bellanger, 1919 – © Photothèque Musée pyrénéen)

Marguerite Liouville (1879-1960) est ardennaise. Louis Le Bondidier (1878-1945) est meusien. Il est receveur de l’enregistrement à Verdun. À cette époque, les receveurs de l’enregistrement s’occupent des droits liés aux domaines. Louis épouse en 1898 Marguerite, qui a suivi des études aux Beaux-Arts de Nancy. Ils ont un fils, Yves, qui ne survit pas.

En 1901, Louis Le Bondidier est muté à Campan. C’est l’exil !

Louis Le Bondidier Inaugure le buste de Ramond le 3 août 1902 dans le jardin de la Villa Théas à l'occasion du congrès du Club Alpin Français-V2
Inauguration du buste de Ramond le 3 aout 1902 dans le jardin de la Villa Théas à l’occasion du congrès du Club Alpin Français (© Musée Pyrénéen)

Pourtant, il découvre les Pyrénées et se prend d’une véritable passion pour la montagne. Ainsi, le 3 aout 1902, il organise le congrès du Club Alpin Français (fondé en 1874). En l’honneur de Ramond de Carbonnières (1755-1827), ils inaugurent son buste dans le jardin de la villa Théas à Bagnères de Bigorre. Et, l’année suivante, il fonde la Fédération Franco- espagnole des Sociétés Pyrénéistes dont le Bulletin Pyrénéen devient l’organe officiel.

 

Le couple Le Bondidier attaque les 3000

Après quelques randonnées autour de Bagnères, le couple Le Bondidier se lance à l’assaut des sommets. Du 19 juillet au 17 août 1905, Marguerite et Louis parcourent la montagne. Et ils réalisent cinq premières avec l’ascension de deux pics à côté de l’Aneto (le pic de la Margalida, 3241 m, et le pic Maudit, 3354 m), du pic de Las Espadas (3328 m), du pic Beraldi (3025 m) et du pic de Las Tourets (3007 m).

Marguerite Le Bondidier fait l'ascension du Pic Margalide (vue du versant sud depuis l'embalse de Llauset)
Pic de la Margalida (3241 m), versant sud depuis l’embalse de Llauset (© Wikimedia)

Louis Le Bondidier est aussi écrivain. Il relate cette expédition dans un livre : Un mois sous la tente, réimprimé en 2013 aux éditions MonHélios. Il écrit aussi beaucoup dans des revues de l’époque consacrées à la montagne.

Puis, en 1908, il organise le premier concours de ski aux Pyrénées à Payolle. Pour l’occasion, Marguerite devient la première femme à skier dans les Pyrénées. Il est aussi l’initiateur du téléphérique au Pic du Midi et du premier téléski de la station de La Mongie.

Louis Le Bondidier lance la course de ski de Payolle le 1er février 1908 - Le départ
Course de ski de Payolle le 1er février 1908 – Le départ (© Collection Labouche)

Le choix des Pyrénées

Hélas, en 1909, le bureau de l’enregistrement de Campan ferme. Peu importe, Louis Le Bondidier ne veut plus partir et démissionne. Il reprend l’hospice de Payolle et ouvre l’hostellerie du Pic du Midi. Il consacre désormais toute sa vie aux Pyrénées et à la culture de ses habitants. Marguerite, tout aussi passionnée, adopte le prénom local Margalida.

Pourtant, en 1913, atteint de maladie, Louis Le Bondidier doit abandonner ses activités de montagnard. Et le couple s’installe à Pouzac, près de Bagnères de Bigorre. Le climat y et moins rude.

La deuxième vie de Marguerite et Louis Le Bondidier

La maladie n’empêche pas une intense activité. En effet, Margalida et Louis Le Bondidier se lancent dans une nouvelle aventure : la fondation du Musée Pyrénéen de Lourdes.

Le château de Lourdes est inutilisé. Louis Le Bondidier obtient de la ville un bail de 99 ans. Avec son épouse, il aménage un Musée Pyrénéen pour y regrouper leur importante collection d’objets achetés chez des paysans ou dans des ventes aux enchères. Ainsi, le château devient un Musée d’arts et traditions populaires qui ouvre en 1921.

Pour compléter le musée, il aménage aussi une bibliothèque avec le fonds qu’il possède et qu’il enrichit par de nouvelles acquisitions. D’ailleurs, c’est aujourd’hui un centre de documentation sur le pyrénéisme d’une incroyable richesse.

Louis Le Bondidier reprend le Bulletin pyrénéen publié avec le concours de la Section du Club Alpin de Pau (mai-juin 1923)
Bulletin pyrénéen publié avec le concours de la Section du Club Alpin de Pau (mai-juin 1923) – Collection complète sur Gallica

Louis Le Bondidier prend en charge la rédaction du Bulletin Pyrénéen. Cela ne lui suffit pas. Il devient éditeur et fonde les Éditions de l’Échauguette, basées au château de Lourdes. Il y publie Il neige aux Eaux-Bonnes en 1939. On lui doit déjà En Corse : carnets de route de 1904, ou encore Les vieux costumes pyrénéens de 1918. Margalida publie Le numéro 30 aux mêmes Éditions de l’Échauguette, Les cires de deuil aux Pyrénées en 1959 aux éditions Marrimpouey. Pus récemment, en octobre 2012, les Éditions Monhélios re-publient le livre savoureux de Louis Le Bondidier, Gastronomie pyrénéiste, La cuisine à 2000 m. L’occasion de passer en revue avec bonne humeur ce qui peut être dégusté lors de courses en montagne.

La défense de la montagne

Louis Bon Didier, conservateur du Musée Pyrénéen de LOurdes, fondateur de l'Association du Réveil pour la rénovation des cosntumes et des coutumes des Pyrénées
« Louis Le Bondidier, conservateur du Musée Pyrénéen de Lourdes, fondateur de l’Association du Réveil pour la rénovation des costumes et des coutumes des Pyrénées » (carte postale non datée)

En 1935, Louis Le Bondidier est membre du Conseil supérieur du Tourisme qui dépend du Ministère des travaux publics. Il y défend la montagne contre les appétits des promoteurs. Ainsi, il obtient la protection et le classement de plusieurs édifices pyrénéens. D’ailleurs, c’est une période pendant laquelle il écrit beaucoup sur la protection de la montagne.

Finalement, Louis Le Bondidier meurt le 9 janvier 1945. Margalida devient Conservatrice du Musée Pyrénéen jusqu’à sa mort en mai 1960. Selon leurs souhaits, ils reposent tous deux à Gavarnie, au turon de la Courade, à côté d’un autre grand pyrénéiste, Franz Schrader.

Le Musée Pyrénéen de Lourdes

Château de Lourdes
Château de Lourdes (carte postale non datée)

Le Musée Pyrénéen est installé au château de Lourdes, situé sur un promontoire au centre de la ville. La légende veut que Charlemagne ait assiégé le château en 778. Alors qu’il était sur le point de tomber, un aigle se saisit d’une truite dans le Gave et la fit tomber aux pieds de Charlemagne qui, croyant que les occupants du château avaient suffisamment de nourriture, leva le siège. L’aigle pêcheur et son poisson figurent aujourd’hui sur le blason de Lourdes.

Blason de Lourdes
Blason de Lourdes

Le château de Lourdes est la résidence des comtes de Bigorre. Il devient une prison au XVIIe siècle puis est abandonné au début du XXe siècle.

Devenu musée grâce au couple Le Bondidier, on y trouve des objets liés aux activités pastorales, à l’agriculture et à la vie quotidienne des Pyrénées. Le musée présente aussi du mobilier baroque pyrénéen et une collection de faïences de Samadet.

Le fonds d’archives du musée pyrénéen

 

Charles de Nansouty un des fondateurs de l'Observaztoire du Pic du Midi
Charles de Nansouty (© Wikimedia)

Le fonds d’archives regroupe les fonds de pyrénéistes connus comme Ramond de Carbonnières, le général de Nansouty ou Henry Russell. Il comprend plus de 6200 estampes sur les Pyrénées, 130 peintures, 127 dessins et aquarelles, des photographies dont celles réalisées par Louis et Marguerite Le Bondidier entre 1921 et 1960, des cartes depuis le XVIe siècle. Il comprend enfin les bibliothèques de Ramond de Carbonnières, le fonds en occitan qui rassemble presque tout ce qui a été rédigé en gascon de la Renaissance à 1854, ainsi que plusieurs ouvrages de Félibres de 1854 à 1938. Enfin, il présente une impressionnante collection de revues consacrées à la montagne.

Henry Russell
Henry Russell (© Wikimedia)

La richesse du musée et celle de la bibliothèque méritent une visite, d’autant que le château de Lourdes travaille sur la mise en place d’une signalisation en plusieurs langues régionales, dont, bien sûr, l’occitan.

L’Association des Amis du Musée Pyrénéen publie la revue Pyrénées qui est l’organe officiel du Mont Perdu patrimoine Mondial, des Amis du parc National des Pyrénées et de la Fédération des accompagnateurs en montagne pyrénéenne.

Revue Pyrénées été 2022
Revue Pyrénées été 2022

La revue Pyrénées est l’héritière de la Revue des excursionnistes du Béarn créée à Pau en 1896. En 1897, elle devient Le Bulletin Pyrénéen. Louis Le Bondidier prend en charge la revue et l’installe au château de Lourdes. En 1950, elle prend le nom de Pyrénées.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia,
Biographie Louis Le Bondidier, Revue des Pyrénées
Bulletin Pyrénées
Musée pyrénéen de Lourdes
Collection de photos Labouche du concours de ski de Payolle (2 février 1908)




Queste et questaus

On a gardé l’image d’Épinal des serfs du Moyen-âge, corvéables en toute occasion et à la merci de leur seigneur. Pourtant, la réalité est bien différente, tout du moins en Gascogne avec les questaus et les casaus. Suivons Benoit Cursente, d’Orthez, chercheur au CNRS et spécialiste des sociétés rurales gasconnes au Moyen-âge.

Une société hiérarchisée par des liens personnels

Benoit Cursente spécialiste des questaus - Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval
Benoit Cursente – Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval

Nous sortons de l’époque romaine où des colons libres côtoient des esclaves, servus, attachés à leurs maitres. Ainsi, le statut d’esclave disparait progressivement et est remplacé par des liens personnels. Ce sont les Wisigoths qui emmènent cette nouvelle pratique.

Tel homme se « donne » par serment à un autre et devient en quelque sorte un membre de sa famille ou de sa companhia [littéralement, ceux qui partagent son pain]. En échange de ce serment et des services qu’il s’engage à fournir, il reçoit une terre ou des revenus qui lui permettent de vivre.

On voit ainsi tout un réseau de liens personnels qui se tissent du sommet de la hiérarchie (le roi) jusqu’à la base de la société. C’est l’origine de la féodalité.

Notons que le rituel de l’hommage tel qu’on le connait à partir du XIIIe siècle n’est pas encore généralisé. En particulier, en Gascogne, on retrouve cette pratique dans le bordelais et en toulousain seulement.

Une organisation de la société en casaus

Le battage du grain
Le battage du grain

Les terres données à travailler constituent des unités fiscales. Leur chef, noble ou paysan, est « seigneur » de sa terre et de ceux qui y vivent. C’est le casal ou casau en gascon, c’est à dire une maison, un enclos, des champs et des droits sur des espaces pastoraux. Leur chef est le casalèr.

Bien sûr, le casau peut être soumis à une redevance, le casau ceissau [en français le cens] ou au  casau serviciau c’est-à-dire à un service particulier.

Lorsque le casau est éloigné, on préfère un prélèvement en espèce ou en nature (grains, volailles, fromages, etc.) ou des services comme l’aubergada [l’hébergement du prince et de sa suite]. Lorsque le casau est proche d’une forteresse, il est soumis à des services militaires ou d’entretien.

Par exemple, près du château de Lourdes, nous trouvons des casaus soumis à des obligations de service armé (ost) et de cavalcada [chevauchée], d’autres à des prestations de transport ou de guet, d’autres enfin à des services particuliers comme nourrir les chiens du comte, fournir de l’avoine à son cheval ou encore faire taire les grenouilles pour ne pas gêner le sommeil du comte…

Certains casaus doivent fournir une aide à d’autres casaus. On voit ainsi se mettre en place une société organisée autour des casaus qui sont des unités fiscales et de production, dont certains sont dits « francs » et qui doivent un service armé (le début des chevaliers), d’autres rendent des services dits « nobles », d’autres enfin des services dits « serviles ».

L’apparition des questaus

Nous sommes au XIIIe siècle. L’État moderne se met en place et les dépenses seigneuriales et d’administration se font de plus en plus lourdes. Il faut trouver de nouvelles ressources. Cela implique de mieux contrôler le territoire, ses ressources et sa population.

Les seigneurs revendiquent la possession des pâturages, des landes, des forêts et des eaux. Ils imposent alors des redevances pour leur utilisation. La vie sociale étant largement réglée par des pactes et des compromis écrits, on voit apparaitre progressivement dans les textes une nouvelle catégorie sociale : les questaus.

Pour garantir la pérennité des casaus, le droit d’ainesse apparait. Les cadets ou esterlos qui n’ont aucun droit, cherchent à se voir concéder des terres à exploiter pour lesquelles ils paient un cens. Ils se voient également attribuer la jouissance de pacages, des eaux ou des forêts seigneuriales en échange du nouveau statut de questau.

À noter, Benoit Cursente propose comme origine du mot esterlo (estèrle en gascon actuel) le mot latin sterilis, car le cadet n’a pas le droit d’avoir une descendance dans la maison natale. D’ailleurs, estèrle en gascon veut dire stérile.

Questaus et casaus

Le questau paie la queste

Questaus et casaus - travaux des champs
Travaux des champs

En plus du cens, le questau paie la queste, impôt sur l’utilisation des pacages ou des forêts. Il peut être astreint au paiement de redevances en nature. Il s’agit de mesures de grains ou de vin, fourniture de volailles, hébergement de soldats, corvées au château, etc.

La communauté des questaus peut payer collectivement la queste. En fait, c’est un moyen de surveillance car, s’ils venaient à déguerpir, la queste qui ne varie pas augmente la charge de chacun.

Le questau renonce également par écrit à certains de ses droits. Par exemple, il s’engage à ne pas quitter la seigneurie dans laquelle il réside sous peine d’amende. Et/ou il doit fournir une caution par avance,  renoncer à ses droits qui lui garantissent que ses bœufs et ses outils ne soient pas saisis. Ou encore il s’engage à payer une redevance lors de la naissance de chacun de ses enfants. Autre exemple : il s’oblige à faire moudre au moulin seigneurial, etc.

Même les possesseurs de casaus qui doivent des services dits « non nobles » peuvent devenir questaus. Cela ne se fait pas sans résistance. On voit des déguerpissements collectifs (abandon des terres pour s’établir ailleurs) et les seigneurs doivent transiger et trouver des compromis.

Les questaus apparaissent dans toute la Gascogne, sauf en Armagnac et dans les Landes. En montagne, on voit moins de questaus du fait du mode de gestion des terres. Ils représentent environ 30 % de la population.

Echapper à l’état de questau

Questaus et casaus - La tonte des moutons
La tonte des moutons

Echapper à l’état de questau est possible.

On peut bénéficier d’une franchise individuelle moyennant le payement annuel du francau ou droit de franchise. Parfois, la liberté peut s’accompagner de réserves comme celle de continuer à habiter sur le casau et de le transmettre à ses héritiers qui devront payer une redevance annuelle ou s’astreindre à des services pour le seigneur. Mais, lo franquatge [La franchise] coûte cher car il s’accompagne du paiement d’un droit pouvant représenter le prix d’une maison.

De même, la liberté peut être accordée à des communautés entières moyennant un droit d’entrée assez élevé, quelques concessions définies dans une charte et le paiement collectif d’un francau annuel. Dans certains endroits, on paie encore le francau au XVIIIe siècle.

La création de nouveaux lieux de peuplements est aussi un moyen d’échapper à la condition de questau par le biais des franchises accordées aux nouveaux habitants. Comme il n’est pas question de voir tous les questaus échapper à leur condition en venant s’y installer, on le leur interdit ou on n’en autorise qu’un petit nombre à y venir.

Enfin, les esterlos peuvent s’y établir sans limite. C’est un moyen de bénéficier d’une nouvelle population tout en vidant l’excédent d’esterlos dans les casaus. C’est aussi le moyen d’affaiblir les casaus au profit d’autres systèmes plus lucratifs.

En résumé, la société paysanne gasconne du Moyen-âge s’articule autour de paysans propriétaires qui travaillent un alleu (franc de tous droits), de casalèrs soumis au cens ou à des services, de questaus et d’affranchis.

Chaque catégorie peut être soumise à des restrictions ou à des engagements particuliers.  Il en est de même des particuliers, ce qui rend la société de cette époque extrêmement complexe.

Serge Clos-Versailles

écrit en orthographe nouvelle

Références

Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval, Benoit Cursente, Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau et du Béarn, 2011.
Puissance, liberté, servitude les Casalers gascons au Moyen Âge, Benoit Cursente, Histoire et Société rurales, 1996,  pp. 31-50




La Vath d’Aran

La vath d’Aran (val d’Aran) est une vallée des Pyrénées, ouverte sur la vallée de la Garonne. D’ailleurs le fleuve y prend sa source. On y parle le gascon qui y est langue officielle. Pourtant, la vath d’Aran est espagnole. Essayons de comprendre cette curiosité.

Lugdunum comprend la Vath d’Aran

La Vath d'Aran aujourd'hui
La Vath d’Aran aujourd’hui

La vath d’Aran est peuplée depuis longtemps lorsque Crassus conquiert la Gascogne en 56 avant J.-C. Les habitants de la vath d’Aran sont les Airenosi et leur capitale est Vetula [Vielha]. Les Romains fondent des bains à Les [Lés] et à Arties où ils exploitent du marbre. Et ils créent une voie partant de Lugdunum Convenarum [Saint-Bertrand-de-Comminges], passant dans la Passus lupi [Le Pas du Loup, vallée de Saint-Béat] et se dirigeant vers Urgell et Esterri d’Anèu. Cet itinéraire s’appelle aujourd’hui le camin reiau [chemin royal].

De plus, la vath d’Aran est intégrée au pagus [territoire] de Lugdunum qui deviendra le comté de Comminges.

Un destin qui balance entre Comminges, Aragon et Catalogne

En 1036, Ramire Ier d’Aragon épouse Gilberte de Foix, héritière de la maison de Comminges. Puis, le 26 juin 1070, les droits de la famille sont vendus à Raymond-Béranger Ier, roi d’Aragon et de Barcelone. La vath d’Aran se met sous sa protection contre le paiement du Galin reiau, tribut d’une mesure de blé par foyer.

De 1175 à 1192, par mariage, la vath d’Aran devient bigourdane, puis, de 1201 à 1213, commingeoise. Après la bataille de Muret (1213), elle ne sera plus séparée du royaume d’Aragon-Barcelone.

Le village de Vilamos dans la Vath d'Aran
Le village de Vilamos

Mais, Pierre III d’Aragon s’empare du royaume de Sicile. Alors, le Pape l’excommunie en 1282. Aussitôt, Eustache de Beaumarchés, Sénéchal de Toulouse, envahit la vath d’Aran et construit le château de Castèth-Léon. Il ne sera rendu qu’en 1313 car la menace anglaise en Aquitaine se fait toujours plus pressante.

En conséquence, le roi d’Aragon accorde des privilèges à la vath d’Aran le 30 septembre 1313. C’est la Querimonia.

Pourtant, la vallée ne connaitra pas la paix bien longtemps. Ainsi, le duc Louis d’Anjou et le comte de Comminges attaquent la vath d’Aran en 1390. Le comte de Foix en fait de même en 1396. Puis, les rois de France essaient de nouveau en 1410 et 1473. À chaque fois, les Français sont repoussés. Ce n’est qu’en 1515 que la France accepte définitivement le retour de la vath d’Aran au royaume d’Aragon.

La Quérimonia

Jacques II d'Arafon (Enluminure (détail) issue des Usatici et Constitutiones Cataloniae vers 1315-1325 (BnF)
Jacques II d’Aragon (Enluminure issue des Usatici et Constitutiones Cataloniae vers 1315-1325 (BnF)

Donc, Jacques II d’Aragon accorde à la vath d’Aran en 1313 un ensemble de privilèges appelé la Querimonia. En fait, c’est la confirmation des anciens usages et privilèges.

La vath d’Aran est organisé en six terçons, chacun regroupant un même nombre de communautés. Chaque terçon élit un conseiller et un prudhomme qui siègent au Conselh generau d’Aran que dirige le Sindic generau.

Le Conselh generau d’Aran nomme des officiers publics : le Procureur des pauvres en charge de porter assistance aux pauvres emprisonnés, un Maitre de grammaire en charge d’éduquer les enfants de la vallée, un Médecin, un Apothicaire et un Notaire.

Le roi est seul seigneur en Aran, à l’exception de la seigneurie de Les, érigée en baronnie en 1478, en récompense de la résistance du seigneur de Les contre la tentative d’invasion des Français en 1473. Et le roi nomme un gouverneur, un juge pour les causes civiles et criminelles, un notaire royal et trois bailes chargés de poursuivre les délinquants.

Une économie difficile

Conselh Generau d'Aran (Vath d'Aran)
Conselh Generau d’Aran

Cependant, la vath d’Aran est pauvre. Elle vit de l’élevage et surtout du commerce. Alors, les Aranais sont nombreux aux foires de Saint-Béat, de Luchon, de Castillon et de Seix. Dès 1387, le roi d’Aragon exempte les Aranais de tous droits et péages sur les marchandises. Et la France leur accorde des droits réduits. De plus, en 1552, les Aranais obtiennent la permission de commercer en temps de guerre et de signer des lies et paxeries [lies et passeries] avec leurs voisins.

En raison de leur pauvreté, les Aranais obtiennent du pape Clément VII que l’évêque de Comminges dont dépend la vath d’Aran, ne visite la vallée qu’une fois tous les sept ans. De même, les curés ne peuvent être qu’Aranais. Et les communautés ont le droit de patronage, c’est-à-dire qu’elles proposent à l’évêque une liste de deux ou trois personnes parmi lesquelles il choisit le curé. La dime perçue reste en Aran.

La Querimonia organise les institutions et reste en vigueur jusqu’en 1830, date du rattachement de la vath d’Aran a la province de Lérida. Plus tard, une loi de 1990 recrée le Conselh generau d’Aran. Il est composé de douze conseillers élus. Puis, en 1995, ses compétences sont étendues.

Vue de Vilamos

La Vath d’Aran dans les guerres Franco-Espagnoles

L’Espagne soutient les catholiques pendant les guerres de Religion. La vath d’Aran est attaquée en 1579 et en 1598. Mais les Français sont repoussés.

Plus tard, la Catalogne se révolte contre Philippe IV d’Espagne. C’est la guerre des Segadors (1640-1659). Louis XIII soutient les Catalans et envahit la vath d’Aran. Vielha est incendiée. Près de 15 % des Aranais partent en Catalogne. Et l’affaire se termine en 1659 par le Traité des Pyrénées.

La guerra dels segadors
La guerra dels segadors (1640-1659)

Peu après, survient la guerre de succession d’Espagne (1701-1713). En 1711, des troupes venues d’Aran par le col du Portillon incendient six villages de la vallée de Luchon et emmènent 1 200 têtes de bétail. Alors, les Français prennent le château de Casteth-Léon et soumettent les habitants aux frais d’entretien du château et de la garnison. Mais les Aranais refusent et se voient confisquer 22 mules, 100 vaches, 11 veaux et 350 brebis. De plus, le village de Garos doit loger 500 fusiliers pendant 9 jours. Quand ils repartent, le village est en ruines. Enfin, en 1712, la vallée de Lustou en Couserans est attaquée et le château brulé.

Heureusement, le traité d’Utrecht de 1713 met un terme au conflit. Toutefois, le roi d’Espagne met fin à l’indépendance de la Catalogne et de l’Aragon mais confirme les usages de la vath d’Aran. La paix ne dure pas et la vath d’Aran connait encore des invasions jusqu’en 1720.

Pendant la Révolution française, le général de Sahuquet envahit la vath d’Aran et la rattache à la France en 1793. Deux ans après, la France la rend à l’Espagne en échange d’avantages sur l’ile de Saint-Domingue.

Puis, pendant la guerre d’Espagne, les Français occupent la vath d’Aran de 1808 à 1815. Même, le décret du 26 janvier 1812 la rattache au département de la Haute-Garonne.

La Vath d’Aran aujourd’hui

Sortie Nord du Tunnel de Vielha
Sortie Nord du Tunnel de Vielha

Ensuite, vient l’époque de la révolution industrielle. Alors, un tramway achemine en France le minerai extrait des mines de Liat. De même, on ouvre une mine de zinc près de Bossòst, qui fermera en 1953.

Enfin, on creuse en 1948 le tunnel de Vielha qui sera ouvert à la circulation en 1965. À noter, on inaugure le nouveau tunnel en 2007.

Le gascon, langue officielle de la vath d’Aran

Mossen Jusèp Condò Sambeat (1867 - 1919)
Mossen Jusèp Condò Sambeat (1867 – 1919)

Après la suppression de la Querimonia en 1830, des écrivains aranais proches du Félibrige commingeois comme R. Nart, J. Sandaran et surtout Jusep Condó Sambeat, se font les chantres des valeurs traditionnelles de la vath d’Aran.

En 1977, Es terçons est une association d’Aranais qui veut préserver l’identité de la vallée face au développement touristique. Elle joue un rôle revendicatif en matière linguistique. Puis, elle se transforme en parti politique Unitat d’Aran – Partit Nacionaliste Aranés, qui remporte les élections municipales de 1979.

Le parti recrée le Conselh generau d’Aran qui n’est pas reconnu par la généralité de Catalogne. Cependant, le statut d’autonomie de la Catalogne stipule que « Dans le cadre de la Constitution espagnole et du présent Statut, les particularités historiques de l’organisation administrative interne du Val d’Aran seront reconnues et actualisées« . Enfin, en 1990, la vath d’Aran retrouve son Conselh generau et reconnait le gascon comme langue officielle dans la vallée.

Depuis, le nouveau statut d’autonomie de la Catalogne de 2005 reconnait un statut spécifique à la vath d’Aran et précise que « la langue occitane, qui porte le nom d’aranais en Aran, est la langue propre de ce territoire et c’est une langue officielle en Catalogne… ».

Enfin, en 2015, une loi statue sur le régime spécifique d’Aran reconnu comme une « réalité nationale occitane, dotée d’une identité culturelle, historique, géographique et linguistique » et prévoit un droit à l’autodétermination des Aranais.

Terminons en chanson

Terminons par la chanson de Nadau « Adius a la vath d’Aran » :

Vielha e Port de Vielha (Vath d'Aran)
Vielha e Port de Vielha

Enten, enten, l’accordeon,
Dus pas de dança, ua cançon,
Eth haro que s’a alugat,
Sant Joan, Sant Joan, se n’ei tornat.

Val d’Aran, cap de Gasconha,
Luenh de tu, que’m cau partir,
Val d’Aran, cap de Garona,
Luenh de tu, que’m vau morir.

Entend, entend l’accordéon,
Deux pas de danse, une chanson,
Le feu est allumé,
Saint Jean, Saint Jean est revenu.

Val d’Aran, bout de Gascogne,
Loin de toi, je dois partir,
Val d’Aran, bout de Garonne,
Loin de toi, je vais mourir.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia
« Les Pyrénées centrales du IXe au XIXe siècles, la formation progressive d’une frontière », Christian BOURRET, Editions PyréGraph, 1995.
« Une vallée frontière dans le Grand siècle. Le val d’Aran entre deux monarchies », Patrice POUJADE, Editions PyréGraph, 1988.