Les feux de la Saint-Jean

Le 24 juin, c’est la fête de la Saint-Jean. Pour marquer le solstice d’été, partout en Gascogne, on allume les feux de la Saint-Jean. En gascon, on les appelle Halhada, Hahòla, Halhar, Brandon.

L’origine des feux de la Saint-Jean

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La fête du solstice d’été est célébrée par des feux dans les cultes païens. Fête de la fertilité et de l’abondance, elle célèbre la lumière de l’été et est destinée à la bénédiction des moissons. Elle s’accompagne de rituels tels que sauter par-dessus le feu pour développer sa force ou avoir des enfants, conserver les cendres du feu pour protéger le bétail et les maisons de la foudre et des maladies, répandre les cendres du feu dans les champs pour les fertiliser.

Au début du VIe siècle, l’Eglise récupère cette fête pour en faire celle de Saint Jean Baptiste qui devient très populaire.

Le rituel des feux de la Saint-Jean

En Gascogne, la fête de la Saint-Jean est organisée selon un rituel précis. Au son des cloches de l’église, le curé emmène une procession jusqu’au bucher qu’il bénit. Les consuls y mettent le feu et lorsque le bucher est consumé, le curé rentre dans l’église. C’est alors le début d’une fête populaire où l’on chante et danse autour du feu.

Le privilège d’allumer les feux de la Saint-Jean est l’apanage des consuls et des personnalités en vue. À Tarbes, c’est le privilège du juge mage, du curé de la paroisse Saint Jean et d’un consul. Et lorsque le premier consul de Tarbes refuse un flambeau neuf au curé de la paroisse de Saint-Jean pour allumer le feu, un procès est intenté en 1659. Devant les frais de procès, on transige ; finalement, la demande du curé est acceptée. Les frais des feux de la Saint-Jean sont payés par les communautés. Une collation est servie. Pour faire des économies, on vend les restes de bois non consumés.

Danses autour du feu en pays gardois
Danses autour du feu de Saint-Jean © Pinterest

Dans les villages, ce sont les mariés de l’année qui doivent fournir le bois. Ailleurs, ce sont les quatre derniers mariés de l’année. Ceux qui s’y soustraient payent une amende.

Les croyances populaires 

Les feux de la Saint Jean s’accompagnent de croyances populaires. Certaines fontaines dédiées à saint Jean ont la réputation de guérir. Le matin de la Saint Jean, elles reçoivent les malades qui viennent s’y baigner pour soigner un goitre, des verrues, des rhumatismes ou des maladies ophtalmologiques……

La Fontaine Saint-Jean Baptiste d’Ousse-Suzan (40)
La Fontaine Saint-Jean Baptiste d’Ousse-Suzan (40) © www.fontainesdefrance.info/fontaines

Un linge qui a reçu la rosée du matin de la Saint Jean sert à frictionner les parties du corps malade. Une promenade dans la rosée du matin, avant le lever du soleil, protège contre toutes les maladies.

Parfois, on jette dans les feux de la Saint-Jean quelques grenouilles et crapauds pour conjurer le mauvais sort ! On saute par-dessus le feu, ce qui est un gage de bonne santé pour toute l’année, et peut-être la promesse de se marier. Une fille qui a vu deux feux de la Saint Jean la même soirée, est sûre de trouver un mari dans l’année !

On ramasse des tisons du bucher pour allumer lo huèc nau, le premier feu dans la maison. On en conserve aussi quelques-uns pour les jeter dans le feu pendant les orages, car ils sont censés protéger la maison.

Les herbes de la Saint-Jean

Croix de fleurs de la Saint Jean à Lescar (64)
Croix de fleurs de la Saint Jean à Lescar (64) © Ass. Esquireta

La veille de la fête de la Saint-Jean, on ramasse des fleurs pour confectionner des croix, des couronnes ou des bouquets que l’on fait bénir le jour de la Saint Jean. Placés dans les maisons et dans les étables, ils protègent des maladies ou des maléfices. L’abbé Dambielle nous dit que « La croix de la Saint-Jean, tressée avec des herbes spéciales, placée sur la porte d’entrée, préserve radicalement des sorciers ».

 

Couronne de fleurs de la Saint Jean à Lescar (64)
Couronne de fleurs de la Saint Jean à Lescar (64) © Ass. Esquireta

C’est le moment de ramasser des feuilles de noyer, des feuilles de frêne, des bourgeons de millepertuis et d’autres plantes pour confectionner des décoctions ou des onguents qui servent à soigner les plaies ou les contusions.

Les herbes de la Saint-Jean se ramassent dans les champs. Les plus communes sont l’achillée millefeuille/holhòu, l’armoise/artemisa dont un proverbe dit : que vau miélher estar shens camisa que shens artemisa, le fenouil/ièrba de la Senta Vièrja, le millepertuis/ièrba deu Bon Diu, l’orpin/ièrba de Maria, la menthe/mandrás, le plantain/ièrba de cinc còstas ou aurelha de can, le lierre terrestre/coreja de la Sent Joan, le chèvrefeuille/bigaudèra

La Saint-Jean, une fête populaire

Brandon prêt pour la Saint-Jean © Ostau Comenges
Brandon prêt pour la Saint-Jean © Ostau Comenges

Les feux de la Saint-Jean sont une fête populaire. Sauf dans quelques communes, la fête s’est estompée dans les années 1960 à 1970.

Elle connait un net regain de popularité et a perdu son caractère religieux pour ne conserver que l’aspect festif du chant, de la danse autour du feu et du repas qui l’accompagne, renouant ainsi avec la tradition païenne de la fête du solstice d’été.

 

 

Le feu inspire les poètes

En 1926, Francis Jammes écrit Feu de la Saint-Jean qui se déroule à Tournay sa ville natale :

Je ne sais pas pourquoi, dans ce temps-là, je mêle
Les fruits ailés d’érable à la procession
Qu’on fait à la Saint-Jean autour de ces tisons
Qui, morts, prennent le bleu si noir des hirondelles.

Sans doute sur l’Arros, torrent, je vois un pont
Construit avec du crépuscule et des décombres
Où s’en vont sagement, en chantant, quelques ombres
Qu’allongent des manteaux avec des capuchons.

Françis Jammes, poète des Pyrénées chante Pau
Françis Jammes, poète des Pyrénées  Wikipedia

Il me semble qu’on se dirige vers la gare
Où cinquante ans n’ont pas fané les catalpas
Qui, dans la cour, vieux Indiens, parlent tout bas
De leur pays natal en fumant leurs cigares.

Voici l’arbre-bûcher. Monsieur Pédebidou
Y met le feu, dressant des favoris insignes,
Emules d’animaux aussi bien que de cygnes.
Et le brasier craquant étoile le feu doux.

Le prêtre sur le bois a jeté l’eau bénite.
On a vu, des coteaux, des flammes s’élever ;
Les gens à l’unisson ont repris les avés
Et repassé l’Arros plein de cerceaux de truites.

Des hommes, attelés aux restes calcinés,
Les traînent sur le sol jusques à leurs demeures.
Qu’enfant redevenu, quand sonnera mon heure,
Je baise votre cendre, ô lieux où je suis né !

Urau, Saint-Jean 1914, carte postale ancienneUrau (Haute-Garonne), Saint-Jean 1914, carte postale ancienne

Serge Clos-Verssaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les fêtes du solstice d’été en ARAN et en Comminges, Bernat Menetrier
La fête de la Saint-Jean, Wikipédia
La Saint-Jean : Symboles et rituels païens de la fête du Solstice d’été
Les fêtes du feu du solstice d’été dans les Pyrénées
Revue de Gascogne, Revue de la Société de Borda, Revue historique du Comminges, …..

 

 

 

 

 

 

 

 




L’âge d’or de la poésie gasconne

Lesheim estar la fòrça: on mes òm s’arrasoa,
Mès òm ved que jo è dret de parlar davant vos.Le gascon est couramment utilisé comme langue véhiculaire, juridique et administrative. Au XVIe siècle, survient un âge d’or de la poésie gasconne avec des auteurs aussi célèbres que Ronsard ou du Bellay dont ils sont les contemporains.

Le contexte

 Ronsard (1524-1585), portrait par Benjamin Foulon © Wikipedia
Pierre de Ronsard (1524-1585), portrait par Benjamin Foulon © Wikipedia

Le XVIe siècle est celui des guerres de religion. C’est aussi au cours de ce siècle que l’on assiste à une renaissance de la littérature française autour de la Pléiade, groupe d’écrivains comme Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay, Étienne Jodelle ou Jean Dorat. Leur but est de perfectionner la langue française pour la détacher du latin. D’ailleurs, l’ordonnance de Villers-Cotterêts date de 1539.

En Gascogne, un mouvement littéraire se développe aussi. Cette fois, il s’agit de défendre la poésie gasconne et le gascon face au français qui s’insinue partout.

Édition de 1583 des Psaumes, traduits par Salette en gascon et accompagnés de leur partition.
Édition de 1583 des Psaumes, traduits par Arnaud de Salette et accompagnés de leur partition © Wikipedia

Ce mouvement se développe autour d’Auch, dans la Gascogne centrale. Bordeaux est déjà francisé, Toulouse est languedocienne et Pau est fixée sur le Béarn.

Parmi les 12 poètes les plus connus, on citera Arnaud de Salettes qui est Béarnais, Pey et Jean de Garros de Lectoure, Saluste du Bartas de Montfort, Guillaume Ader de Gimont, Jean-Géraud d’Astros de Saint-Clar de Lomagne ou Bertrand Larrade de Montréjeau.

Cependant, Toulouse joue un rôle déterminant dans ce mouvement. La ville est prospère, grâce au pastel. Elle est jeune et dynamique. L’Université draine des étudiants de tous les pays. Le Parlement entretient de nombreux juristes. L’on vient de partout y étudier et c’est là que nos écrivains gascons se rencontrent, que nait leur vocation et qu’ils sont imprimés.

La poésie gasconne

Henri de Navarre est en guerre pour conquérir le trône de France. Les Gascons, protestants notamment, le soutiennent. Or, la littérature est militaire. Elle raconte ses exploits et loue ses qualités guerrières. Peu après, lorsqu’il accède au trône en 1589, la littérature gasconne devient plus poétique comme nous le dit Pey de Garros.

Henri III, roi de Navarre (vers 1575).© Wikipedia.
Henri III, roi de Navarre (vers 1575) © Wikipedia.

Mes au lòc de lanças punchudas,
Armen-nos de plumas agudas
Per ovrar lo gascon lengatge
Perqué ò presique d’atge en atge
La gent, la bera parladora
Com en’armas es vencedora.

Mais au lieu de lances pointues,
Armons-nous de plumes aigües
Pour orner le gascon langage
Afin qu’on cultive d’âge en âge
Le noble et beau parler
Comme en armes est victorieux.

Les genres littéraires en vogue sont les mêmes que dans la littérature française. Après tout, poètes gascons et français échangent entre eux. Il y a l’églogue (poème consacré à un sujet pastoral), la pastorale (œuvre dans laquelle les sujets sont des bergers), l’épithalame (poème composé à l’occasion d’un grand évènement ou pour louer un personnage), sans oublier le chant religieux. Après l’accession au trône d’Henri de Navarre, le sonnet amoureux prédomine.

Les Gascons Pey et Jean de Garros

Pey de Garros (1525-1583) est connu pour avoir traduit les psaumes, commandés par Jeanne d’Albret. Ainsi, en 1565, il édite les Psaumes de David, viratz en rythme gascon et en 1567 Poesias gasconas qu’il dédie à Henri de Navarre. On reconnaitra les vers :

Pey de Garros-Psaumes de David viratz en rhytme gascon © Wikipedia
Pey de Garros (1525-1583) -Psaumes de David viratz en rhytme gascon © Wikipedia

O praube liatge abusat,
Digne d’èste despausat,
Qui leishas per ingratitud
La lenga de la neuritud
Per, quan tot seré plan condat,
Aprene un legatge hardat.

Ô pauvre génération abusée,
Digne d’être chassée du pays,
Qui laisse par ingratitude,
La langue de ta nourrice,
Pour, tout compte fait,
Apprendre un langage fardé.

Plus tard, son frère Jean laisse une Pastourade gascoue, écrite en 1610, inspirée par la mort d’Henri IV sus la mort deu magnific è pouderous Anric quart deu nom, Rey de France è de Navarre :

Jean de Garros-Pastourade gascoue sur la mort deu magnific e pouderous anric quart ...   (Gallica) Pastorale gasconne ...
Jean de Garros-Pastourade gascoue sur la mort deu magnific e pouderous anric quart ..   © Gallica

Ô Terra,Ô Cèu, Ô Mar, Astres e Dius amassa,
Avètz vosauts patit, qu’aquesta nòble raca,
Deus Sants, liris antics, hossen traidorament,
Dab un cotèth murtrèr, herits tan vivament,
Quan la sang innocenta, en l’estreta carréra,
A hiòlas culèc hèr nèishe ua ribera?

Ô terre, Ô Ciel, Ô Mer, Astres e Dieux ensemble,
Vous avez donc permis que cette noble race,
Des Saints, lys anciens, fut si traitreusement,
D’un couteau meurtrier soudainement frappée,
Quand le sang innocent, dans l’étroite ruelle,
À flots jaillit, faisant naitre comme un ruisseau.

Saluste du Bartas

Guillaume de Salluste Seigneur du Bartas (1544-1590), portrait gravé par Nicolas de Larmessin, 1612.
Guillaume de Saluste Seigneur du Bartas (1544-1590), portrait gravé par Nicolas de Larmessin, 1612. © Wikipedia

Saluste du Bartas (1544-1590) écrit surtout en français. Son œuvre La Sepmaine ou la création du monde, inspirée de l’Ancien testament, connait un immense succès en France et en Europe. Elle est réimprimée vingt fois en quatre ans et traduite en plusieurs langues. Elle séduit tant le roi d’Écosse qu’il nomme son auteur chevalier et fait connaitre sa poésie à toute la Cour.

En gascon, il est l’auteur du Dialogue des nymphes qui doit accueillir Catherine de Médicis et Marguerite de Valois lors de leur entrée à Nérac en 1573. Il y fait dialoguer trois nymphes : une latine, une française et une gasconne. Naturellement, c’est la nymphe gasconne qui l’emporte sur toutes les autres.

Extrait du Dialogue des nymphes

Cara’t, Ninfa vesia: e tu, Ninfa Romana,
N’anes pas de tos grans mots ma Princessa eishantar:
Non i a tan gran lairon, qu’aqueth que l’aunor pana.
Dessús l’autrújoquèr lo poth non diu cantar […]

Edition bilingue français-anglais à Londres en 1637 d'oeuvres de Saluste du Bartas
Edition bilingue français-anglais (*) à Londres en 1637 d’oeuvres de Saluste du Bartas @ Wikipedia

Lesheim estar la fòrça: on mes òm s’arrasoa,
Mès òm ved que jo è dret de parlar davant vos..
Jo sonc Ninfa Gascona: era es ara Gascoa:
Son Marit es Gascon e sons subjects Gascons. […]

Tais-toi, nymphe voisine : et toi, nymphe romaine,
ne va pas de tes grand mots ennuyer ma princesse :
il n’y a pas plus grand larron que celui qui vole l’honneur.
Sur le perchoir d’autrui le poulet ne doit pas chanter […]

Laissons faire la force : plus on raisonne
et plus on voit que moi seule ai le droit de parler plutôt que vous.
Je suis nymphe gasconne : car elle est désormais gasconne,
Son mari est gascon et ses sujets gascons.

(*) « en français et en anglais pour l’enseignement et le plaisir de tous dans les deux langues »

Guillaume Ader et Jean-Géraud d’Astros

Guillaume Ader (1567-1638)- Lo Gentilome Gascoun (1610) © Gallica (Le gentilhomme gascon)
Guillaume Ader (1567-1638)- Lo Gentilome Gascoun (1610) © Gallica

Ces deux auteurs gascons écrivent des pièces longues. Guillaume Ader (1567-1638) écrit le Gentilomme gascon, poème épique de 2690 vers dédiés aux exploits d’Henri de Navarre. En 1607, c’est le Catounet gascon, suite de 140 quatrains moralisateurs, sorte de livre de préceptes de comportement pour tous les jours de la vie quotidienne : faire des économies, éviter les mauvaises fréquentations, fuir les cabarets :

N’aujas aqueth que lo vin lo governa,
E mes que mes se’t vòs aconselhar,
Lo qui n’a sen no’n pòt guaire balhar,
E bon conselh n’ei pas a la taverna.

N’écoute pas celui que le vin mène,
Si tu attends, surtout, de bons conseils,
Qui n’a pas de sens, ne peut guère en donner,
Et bon conseil n’est pas dans la taverne.

ean-Géraud d’Astros (1594-1648) - Lou trimfe de la lengouo gascouo (1643) © Gallica (Le triomphe de la langue gasconne
Jean-Géraud d’Astros (1594-1648) – Lou trimfe de la lengouo gascouo (1643) © Gallica

Jean-Géraud d’Astros (1594-1648) est l’auteur en 1636 de Lou beroy e naturau gascoun en las quate sasons de l’an (Le gascon vrai et naturel pendant les quatre saisons de l’année) et en 1642, de Lou Trimfe de la lengouo gasoua am plaidejatz de las qouate sasons e deus Elements, daouan lou pastou de Loumagne (Le triomphe de la langue gasconne, avec les plaidoyers des quatre saisons et des quatre Eléments, devant le berger de Lomagne).

Le titre de cette œuvre est aussi long que les séances d’octosyllabes au cours desquelles les quatre saisons et les quatre éléments plaident leur cause devant un berger chargé de les départager. En effet, la pièce compte 3813 vers.

Pourquoi n’apprend t-on pas à l’école la poésie gasconne ?

François de Malherbe (1555-1628) © Wikipedia
François de Malherbe (1555-1628) © Wikipedia

La renaissance de la littérature gasconne au XVIe siècle est liée au protestantisme et est portée par la Cour de Navarre. Jeanne d’Albret passe de nombreuses commandes de traduction de textes religieux.

Après les guerres de la Fronde, Malherbe mène le combat contre l’invasion de la langue du sud qu’il appelle pays d’adiousias, en référence aux adius (adious / adieux) que s’échangent les gens du sud. Il est vrai que les Cours d’Henri IV et de Louis XIII regorgent de Gascons qui parlent toujours leur langue. Avec Malherbe, on se dirige vers la « pureté » de la langue française, exempte de tout régionalisme.

Au même moment, l’Église catholique multiplie les écrits en occitan pour se faire comprendre du peuple.

Si vous connaissez d’autres raisons…

Serge Clos-Versaille
Traduction des quatre derniers poèmes : Pierre Bec

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le siècle d’or de la poésie gasconne (1550-1650), Anthologie bilingue, Pierre Bec, Editions Les Belles Lettres, 1997.
Nouvelle histoire de la littérature occitane, Robert Laffont et Christian Anatole, Presses Universitaires de France, 1970.




Paul Sabathé le romantique

Paul Sabathé (1864-1937) est un Lomanhòu enraciné dans sa terre. Agriculteur et poète, il émerveille par la qualité et la richesse de sa langue. André Dupuy et Jacques Taupiac, dans le livre L’òme sol, édité aux Cahiers de la Lomagne en 2011, nous permettent d’en savoir plus sur cet homme discret, malmené par la vie.

Paul Sabathé nait à Tornacopa

Paul Sabathé © Les Cahiers de la Lomagne
Paul Sabathé (1864-1937) © Les Cahiers de la Lomagne

Dans la région vallonnée de Lomanha [Lomagne], est un village nommé Tornacopa [Tournecoupe] non loin de Florença [Fleurance]. Celui-ci se forme au XIIIe siècle autour d’un château et d’une église dont subsiste la chapelle, aujourd’hui église de la paroisse. Ce village, entouré de murs d’enceinte, est le siège de la famille d’Estignac.

Justement, Paul Sabathé nait à Tornacopa en 1864, plus exactement à la ferme de Sempé. Ses parents ont en effet une belle propriété de 17 ha de bonne terre.

Il va à l’école jusqu’à 12 ans. Mais, Paul est un enfant de petite santé et il passe beaucoup de temps à lire et à écrire que ce soit en français ou en gascon. Au décès de ses parents – il est encore jeune – il reprend la ferme. Peut-être par timidité, par sentiment d’être différent, il s’enferme vite dans la solitude, au milieu de ses terres.

Oeuvre de Lacaze
Œuvre de Joseph Vital-Lacaze (1874-1945) , le village de Tournecoupe ? © Ader-paris.fr

Toutefois, il gardera une grande amitié avec plusieurs camarades dont Joseph Vital-Lacaze (1874-1945) qui deviendra peintre et professeur à l’École des arts décoratifs de Paris.

En revanche, sa santé restera toujours fragile. D’ailleurs, il écrit qu’il a failli mourir à 18 ans, à 28 ans, et à 36 ans.

Paul Sabathé entre en politique

Très tôt, le jeune Paul s’engage à gauche, il est d’ailleurs candidat républicain et écrit dans La Fraternité, journal d’Auch. Il avoue aimer se bagarrer en politique et tenir ses opinions sans faillir ni faire des concessions. Il deviendra adjoint au maire au début du siècle.

Pourtant, il se rendra vite compte que la politique a ses exigences, comme le rappellent les deux auteurs de sa biographie : çaquelà, vesi qu’aquò es devengut uia industria […] cau trobar ardits, còste que còste, e véngan d’on véngan [néanmoins, je vois que c’est devenu une industrie […] il faut trouver de l’argent, coute que coute, et d’où qu’il vienne]. Extrait de la lettre de Paul Sabathé à Michel Camélat du 9 mai 1929.

Paul Sabathé a des penchants littéraires

Andrèu Dupuy et Jacm
Andrèu Dupuy et Jacme Taupiac, éditeurs de L’ome sol © Wikipedia

Les livres accompagnent Paul depuis son enfance. Il écrit des chroniques politiques en gascon qui dévoilent déjà sa rigueur littéraire. En effet, il choisit ses mots avec soin.

Parallèlement, Paul s’essaie à la poésie le plus souvent dans sa langue de Lomanha. André Dupuy, et Jacques Taupiac, dans le livre L’òme sol, signale ce poème, Démence, écrit en 1889, alors qu’il avait 25 ans et qui s’achève par ces vers :

Pour ton immense amour, pour ton baiser de flamme
J’aurais renié Dieu, j’aurais vendu mon âme
J’aurais donné la vie et les rêves si chers.

La période féconde

Miqueu de Camelat
Miqueu de Camelat (1871-1962) © Wikipedia

Dès 1913, Paul Sabathé se rapproche de l’Escole Gastou Fébus et de quelques uns de ses membres ; il échangera pendant plusieurs années avec son secrétaire Miquèu de Camelat. Il écrit de plus en plus de poèmes, de lettres, et il est reconnu.

Entre autres, il écrit dans Reclams de Biarn e Gascougne de 1913 à 1937, ou La Garbure, le journal de l’association amicale et philanthropique des Gascons du Gers à Paris qui parait entre 1921 et 1929.

Dès 1913, il obtient une médaille de bronze aux jeux floraux de l‘escole Gastou Fébus pour son poème Tot drét. À noter, son riche parler de Lomagne exige que 13 mots fassent l’objet d’explication (pour 14 vers).

Bernard Sarrieu
Bernard Sarrieu (1875-1935) © Wikipedia

La même année, il obtient aussi une médaille de bronze aux Jeux Floraux dera ‘Scolo deras pirenéos pour son poème Las campanos. Bernard Sarrieu, son président très exigeant, note que si tròbe iou seriouso counechénço dera léngo, dap mòts que soun en bèrtat det terradou. / s’i tròba ua seriosa coneishença dera lenga; dab mòts que son en vertat deth terrador [on y trouve une sérieuse connaissance de la langue ; avec des mots qui sont vraiment du terroir.]

Las mignos rosas

Joseph Vital-Lacaze Portail fleuri © ader-paris.fr
Joseph Vital-Lacaze Portail fleuri © ader-paris.fr

Observateur de la Nature, ses descriptions du soleil, de la pluie, des roses qu’il affectionne particulièrement… sont de toute beauté. il commence son poème Las mignos rosos par ces vers :

Perque suy soul, èts mas maynados,
Rèynôtos que m’espelissèts
Un paradis de saunejados. 

Per que soi sol, ètz mas mainadas,
Reinòtas que m’espelissètz
Un paradís de saunejadas.

Je suis seul, vous êtes mes enfants,
Petites reines, vous m’entrouvrez
Un paradis de rêveries.

Sabathé aime inventer des mots, lisser des vers et publie, en 1929, son recueil de poésie Las miôs Buscalhos qu’il dédie à Camelat. Ses problèmes de santé ne lui permettront pas d’en faire beaucoup plus. D’ailleurs, à cause de sa santé, il met sa ferme en métayage en 1914, puis la vend en 1923 pour vivre modestement de ses intérêts.

Sabathé, une âme romantique

Jeune, Paul Sabathé tombe amoureux d’une jeune fille que l’on retrouve dans son poème la Hilha deu Campèst [la fille des champs] paru dans son recueil Las miôs buscalhos. Un amour malheureux. La jeune fille n’est pas sensible à son discours ou bien, ce paysan au parler de moussu [monsieur] l’impressionne et l’inquiète. Dans le poème, la jeune fille dit, moqueuse :

Joseph VITAL-LACAZE (1874-1946) - Femme assise - Dessin au fusain et aquarelle
Joseph Vital-Lacaze (1874-1946) – Femme assise, dessin au fusain et aquarelle © ader-paris.fr

L’aygueto de la hount oun me bau miralha,
Milhou que bous m’ac dits, praubot, que suy poulido
Que moun peu es lusent è ma gauto lourido,
E que mous oèlhs pountchuts an deque encarelha

L’aigueta de la hont on me vau miralhar
Milhor que vos m’c ditz, praubòt, que soi polida
Que mon peu es lusent e ma gauta hlorida,
E que mons uelhs ponchuts an de qué encarelhar

L’eau de la fontaine où je vais me regarder,
Mieux que vous me dit, pauvret, que je suis jolie
Que mes cheveux sont brillants et ma joue fleurie
Et que mes yeux vifs ont de quoi ensorceler

Puis, vers la fin du poème, son verdict tombe :

So que bous cau a bous, es la menudo flou
Que dins un bèt saloun embaumo, temeruco,

Çò que vos cau a vos, es la menuda flor
Que dins un bèth salon embauma, temeruca

Ce qu’il vous faut à vous, c’est une fleur délicate
Qui embaume dans un beau salon, tremblotante

Le poème exprime clairement que l’homme distingué est repoussé. Plus tard, Paul Sabathé écrit :

Estèi lo vaganaut que passèc dins ta vita;
Me hascós caritat d’un rajòl, e ren mei.

Je fus le désœuvré qui passa dans ta vie ;
Tu me fis la charité d’un rayon [de soleil], ce fut tout.

Et Paul restera seul, avec le souvenir de cet amour perdu.

La douleur

On est dans des époques où on ne dit pas sa douleur. Mais, notre Lomagnol exprime de façon sensible, émouvante et pourtant retenue les sentiments profonds de l’âme.  Certains de ses poèmes exaltent la terre, plusieurs expriment une profonde tristesse. Peut-être est-il un des plus grands poètes de la tristesse. L’abbé Saint Bézard écrira après sa mort dans la revue Reclams d’avril 1938, que son cœur apparait comme un désert cramât ount colon quaucos douts d’aygo amaro, lous soubenis per toustems escrusius / un desèrt cramat ont còlan quauquas dotz d’aiga amara, los sovenirs per tostemps escrusius. [un désert brulé où coulent quelques sources d’eau amère, les souvenirs pour toujours indigestes].

Une mort affreuse

Un poteau du télégraphe se coupe et tombe sur Paul Sabathé, lui brisant la jambe. On l’ampute. Mais il souffre beaucoup ; il se plaint peu sauf à de rares moments où il n’en peut plus.  Ac digatz pas a digun: plorai coma un mainatge. Plorai de dolor. [Ne le dites à personne : je pleurais comme un enfant. Je pleurais de douleur] écrit-il à son ami d’enfance.

Cela dure plusieurs années. Les chirurgiens y reviennent six fois. Six fois, ils recoupent la jambe mais l’amputation ne réussit jamais.  Il en meurt chez lui le 15 juin 1937.  A. Lafont, le curé de Tornacopa lui rend hommage (fin du discours) :

Me sembla que dins l’auta vita on acabatz d’entrar, lus Pèir de Garròs, Lus Dastròs, lus Cassanhau, lus Laclavèra, lus Sarran, lus Talès vos hèn las aunors en vos arcuelhent ser la pòrta deu Paradís, dementre qu’en aqueste cementèri vòstes amics de Tornacopa, vòstes mics de l’Escòla Gaston Febus, enqüèra estabornits de vòsta mòrt subita, tots tristes de se caler desseparar atau, vos cridan, mon praube Paul Sabatèr, o còr henut, mes l’ama lusenta d’esperança: Drometz dins la patz! Mos torneram véser… au Cèu!

[Il me semble que dans l’autre vie où vous venez d’entrer, les Pierre de Garros, Les D’Astros, les Cassaignau, les Laclavère, les Sarran, les Talès vous reçoivent avec les honneurs sur la porte du paradis, tandis que que vos amis de Tournecoupe, vos amis de l’Escòla Gaston Febus, encore étourdis de votre mort subite, tristes de devoir se séparer ainsi, vous crient, mon pauvre Paul Sabathé, ô cœur déchiré, mais l’âme riche d’espoir : Dormez dans la paix ! Nous nous reverrons… au Ciel !]

Le souvenir

La renommée de Paul Sabathé le solitaire, le romantique, reste discrète. Pourtant il est un authentique écrivain et un poète gascon raffiné, un grand poète. Son œuvre est à découvrir et à redécouvrir tant par la richesse de la langue que par la finesse de l’écriture.

L'église de Tournecoupe (Gers)
L’église de Tournecoupe (Gers)

Ey saunejat qu’ou men calam
Ero lou calam d’un pouèto.
En rimos d’or cantay l’aujam,
Lou sourelh cla, la bito enquièto.

Èi saunejat que’u men calam
Èra lo calam d’un poèta.
En rimas d’òr cantai l’aujam,
Lo sorelh clar, la vita enquièta.

J’ai rêvé que ma plume
Était la plume d’un poète.
En rimes d’or je chantais la vie sauvage,
Le soleil clair, la vie inquiète.

(extrait de Ey saunejat)

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Paul Sabatèr, L’òme sol, à la Tuta d’òc
L’òme sol, Les cahiers de la Lomagne n°30
Las miôs Buscalhos, Paul Sabathé, 1927
Un écrivain occitan méconnu, Paul Sabathé (1864-1937), André Dupuy, 2000




L’histoire de Carnaval en Béarn

Carnaval est synonyme de fête dans la rue. Il semblerait d’ailleurs que ce soit une fête ancienne. À quoi ressemblait-elle ? Comment a-t-elle évolué ? L’exemple du Béarn.

De quand date la fête de Carnaval ?

Impossible de répondre évidemment. Certains évoquent comme origine ou prémisse les Lupercalia (Lupercales), fêtes qui avaient lieu dans la Rome antique du 13 au 15 février. Il s’agit d’une fête de purification avant de débuter la nouvelle année (alors le 1er mars).

Andrea Camassei, Les Lupercales (vers 1635), Madrid, musée du Prado.
Andrea Camassei, Les Lupercales (vers 1635), Madrid, musée du Prado © Wikipedia

Cette fête était ritualisée. Des prêtres sacrifiaient un bouc dans la grotte du Lupercal où la louve avait allaité Rémus et Romulus. Puis, avec le couteau du sacrifice, le prêtre touchait le front de deux jeunes hommes, vêtus d’un pagne en peau de bouc. Les jeunes hommes couraient ensuite dans la ville de Rome, munis de lanières taillées dans la peau du bouc. Ils en fouettaient les femmes qui se mettaient sur leur passage afin d’avoir un enfant dans l’année. On est quand même assez loin de la fête débridée de Carnaval.

En tous cas, des premiers siècles de notre ère, on n’a pas gardé de trace des fêtes de Carnaval. Mais il faut dire qu’on n’écrivait pas sur les traditions populaires. Cependant, il est probable qu’elles aient existé un peu partout en Europe, que ce soit pour fêter le retour du printemps ou pour précéder le long carême quand l’Église s’appropria et encadra les fêtes païennes. Finalement, il s’agit d’un moment de respiration pour le peuple après la saison hivernale.

Cependant, le plus ancien édit, que nous avons conservé, parlant d’un carnaval, date de 1094 et concerne la République de Venise.

La fête de tous les excès

Des traces que l’on a par chez nous, dès le Moyen-âge, Carnaval est une fête débridée. On rit, on danse, on saute, on court, on mange, on boit, on porte armes et bâtons, on est violent, on déborde, parfois on perturbe les offices ou on pille des maisons. Probablement peu ritualisée, on improvise la fête chaque année.

Dominique Bidot-Germa © Editions Cairn
Dominique Bidot-Germa, historien © Editions Cairn

Dominique Bidot-Germa, maître de conférence en histoire médiévale à l’université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA), nous donne des pistes pour comprendre cette fête dans le Béarn. Par exemple, il évoque les pantalonadas et les mascaradas de dimars gras. Car il est à peu près sûr que l’on se masquait, qu’on se déguisait. 

De plus, on pratiquait l’inversion. Une habitude festive fort ancienne, puisqu’on la pratiquait déjà pendant les Sacées à Babylone, 2000 ans avant notre ère. À cette occasion, les esclaves ordonnaient aux maitres. Même chose pendant les Saturnales de la Rome antique.

En Béarn, les hommes mettaient des habits de femmes et les femmes des habits d’homme. On ridiculisait les savants, on opposait l’homme et la bête, le sauvage et le civilisé, etc.

L’Église, puis la Réforme y voyaient des restes de paganisme et des offenses aux bonnes mœurs. Pourtant, ce n’était pas la seule fête ainsi. L’Église elle-même participait activement entre le XIIe et le XVe siècle à la fête des Fous de fin décembre. Les enfants de chœur s’installaient à la place des chanoines, les prêtres faisaient des sermons bouffons, l’on chantait des cantiques à double sens voire franchement obscènes, on honorait l’âne (qui porta la Sainte Famille), on se gavait de saucisses, on se travestissait, etc.

La fête des fous, Pieter van der Heyden (1530?-1576?). Graveur d'après P. Bruegel inventorVan Der Heyden
La fête des fous, Pieter van der Heyden (1530?-1576?),  d’après P. Bruegel © BNF

Stop au carnaval !

Henri d'Albret, roi de Navarre (1503-1555) © Wikipedia
Henri d’Albret, roi de Navarre (1503-1555) © Wikipedia

Dominique Bidot-Germa nous rappelle que les excès de cette fête créait des perturbations qui finissaient parfois en procès. Les gouvernants demandèrent puis exigèrent de la modération. Par exemple, en 1520, Henri II d’Albret, roi de Navarre, émit une ordonnance pour faire cesser les débordements de Carnaval en Béarn.

Nous es estat remonstrat que… en la capere de Noustre Dame de Sarrance a laquau confluexen plusiours personages…  vagamons et autres gens dissoluts… se son trobats et trobades haber cometut auguns actes deshonestes […] et la nueit fen dance dens lous ceptis de la dite capere ab tambourins, arrebics et cansons deshonestes […] dedens la gleise devant la dite image de la bonne Dame.

Il nous a été rapporté que… dans la chapelle de Notre Dame de Sarrance vers laquelle affluent un certain nombre de personnes… vagabonds et autres gens dissolus… ont commis des actes déshonnêtes […] et ont dansé la nuit dans l’enceinte de ladite chapelle avec des tambourins, des sonnailles et des chansons déshonnêtes […] à l’intérieur de l’église devant ladite image de la bonne Dame.

Cela ne suffit pas. Aussi, Jeanne d’Albret y revint et interdit le masque, le chant et la danse dans la rue. Enfin, une autre ordonnance de 1565 condamna las danses publiques, las insolences et autres desbauchamentz.

Mais tout ceci était diversement écouté. Le professeur palois signale par exemple que le corps de la ville de Bruges versait de l’argent aus companhous qui fen lo solas, donc à ceux qui animaient le divertissement.

J. Bosch (v. 1450-1516)- Le combat entre Carnaval et Carême - Museum Catharijneconvent, Utrech© Wikipedia
J. Bosch (v. 1450-1516)- Le combat entre Carnaval et Carême – Museum Catharijneconvent, Utrech© Wikipedia

La canalisation de Carnaval

À partir du XVIe siècle, cette fête populaire attira l’attention des élites. François Rabelais écrivit : Car aulcuns enfloyent par le ventre, et le ventre leur devenoit bossu comme une grosse tonne : desquelz est escript : Ventrem omni-potentem : lesquelz furent tous gens de bien et bons raillars. Et de ceste race nasquit sainct Pansart et Mardygras.

Saint Pançard du Carnaval Biarnés
Saint Pançard du Carnaval Biarnés

Des calendriers, des gravures circulèrent et il est probable, nous dit Dominique Bidot-Germa, que les modèles de carnaval d’autres régions, d’autres pays étaient présentés. En tous cas, petit à petit, apparurent des nouvelles façons de fêter cette période. Et au XVIIIe siècle, la forme se stabilisa : défilé, personnages, mises en scène, jugement de Carnaval firent désormais partie des pratiques.

Le Béarn et Pau en particulier se sont réappropriés carnaval. Un site lui est dédié. Et, pour ne pas oublier qu’il est la suite d’une longue histoire, il vous donne les expressions principales à connaitre en béarnais. Par exemple, ce n’est pas parce que vous batetz la bringa (faites la bringue) que vous devez boire jusqu’à tocar las aucas (tituber).

Et si vous voulez en savoir plus sur le rituel à Pau, pourquoi ne pas relire notre article de 2023 : Saint Pançard revient au pays,  Mardi gras : Sent Pançard que torna au país.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire : aux origines du carnaval, interview de Gilles Bertrand, National Geographic, Julie Lacaze.
Tout savoir sur l’origine du Carnaval.
Mascarades et pantalonadas : le carnaval en Béarn, de la violence festive au folklore (Moyen Âge-XIXe siècle), Actes du 126e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, « Terres et hommes du Sud », Dominique Bidot-Germa, Toulouse, 2001.    




Les arts décoratifs et les artistes Gascons

Le XIXe et le début du XXe siècle sont riches en réalisations architecturales, sculpturales ou picturales. Et les Gascons ont pris leur part dans l’essor de ces arts décoratifs. Il n’est pas possible de tous les citer. Intéressons-nous à quelques-uns d’entre eux, issus d’un petit pays montagnard, dont certaines œuvres nous sont familières sans que l’on sache qu’ils en sont les auteurs.

L’architecte & peintre Hector d’Espouy

Hector d’Espouy (1854-1929)
Hector d’Espouy (1854-1929) © Monique et Joël GRANSON

Hector d’Espouy (1854-1929) est né dans la maison maternelle, à Salas d’Ador (Salles-Adour) dans la plaine de Bigorre. Son père est juge de paix à Caseras (Cazères- sur-Garonne) où la famille s’installe.

Il se destine à une carrière de peintre, mais son père l’oblige à faire des études d’architecture. Alors, il entre à l’Ecole des Beaux-Arts de Tolosa (Toulouse), puis à celle de Paris en 1876. Là, il fréquente l’atelier du célèbre architecte Honoré Daumet.

 

 

Hector Espouy, Esquisse pour la galerie Lobau de l'Hôtel de Ville de Paris (Liberté, Egalité, Fraternité) 1890
Hector d’Espouy, Esquisse pour la galerie Lobau de l’Hôtel de Ville de Paris (Liberté, Egalité, Fraternité) 1890

Lauréat du grand prix de Rome en 1884, il s’installe à la Villa Médicis de Rome de 1885 à 1888. Et il en profite pour voyager en Egypte, en Grèce et en Asie Mineure. Mais la peinture le passionne toujours ; il obtient la médaille du salon de 1890 pour son dessin de la basilique de Constantine de Rome.

Ses réalisations

De retour à Paris, il reçoit de nombreuses commandes publiques et privées. On lui doit la fresque d’entrée du Panthéon à Paris, la décoration de salles du Musée des Beaux-Arts de Nantes, des peintures décoratives en Belgique, au Luxembourg, à New-York…

Hector Espouy - Eglise de Cazères sur Garonne, rénovation de la façade principale (fin 198e)
Hector Espouy (1854-1929), l’architecte – Eglise de Cazères sur Garonne, avant et après rénovation de la façade principale (fin 19e) © Wikimedia

En 1895, il est nommé professeur de peinture ornementale à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris. Il publie des ouvrages remarqués : Fragments d’Architecture antique en 1905, Fragments d’Architecture du Moyen-âge et de la Renaissance en 1925.

Pourtant, il revient souvent à Casèras qui lui doit la construction de la halle du marché en 1884 et son monument aux morts en 1923 ainsi que la rénovation de l’église.

Jean d’Espouy, le fils peintre aquarelliste

Hector travaille aussi avec son fils Jean, un peintre de valeur, plusieurs fois primé, qui a même le mérite d’exposer une belle fresque représentant un paysage pyrénéen,  que l’on peut toujours admirer à Tourcoing, dans le hall du Crédit du Nord.

Pendant la première guerre mondiale, Jean dessine les scènes terribles que vivent les soldats. Il rejoint à la libération un mouvement pour la paix aux côtés de grands auteurs comme Aragon, Gide ou Vaillant-Couturier. Il meurt à 30 ans d’une congestion pulmonaire qui affectera profondément son père, Hector.

Jean d'Espouy, peintre / Portrait d'un officier.jpg
Jean d’Espouy, l’aquarelliste (1891-1921) : portrait d’un officier.  © Monique et Joël GRANSON et Médiathèque de Cazères

Raymond d’Espouy, le neveu pyrénéiste

Raymond d’Espouy (1892-1955) est le neveu d’Hector d’Espouy. Né à Monléon-Magnoac, il fait des études à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris où il est l’élève de son oncle Hector. Comme il est aussi passionné de montagne, il est admis à la Société des peintres de montagne et laisse une quantité impressionnante de dessins, aquarelles et huiles consacrées aux Pyrénées. Entre autres, il illustre le fameux guide Soubiron de 1920.

Un article complet est consacré à cet homme aux multiples talents.

Raymond d'Espouy - portrait de Henri Brulle, Pyrénéiste
Raymond d’Espouy (1892-1955) – portrait de Henri Brulle, pyrénéiste © Wikipedia

Le sculpteur Edmond Desca

Edmond Desca (1855-1918), sculpteur
Edmond Desca (1855-1918), sculpteur © Wikipedia

Edmond Desca (1855-1918) nait à Vic de Bigòrra (Vic en Bigorre). Il se destine à la sculpture et étudie lui aussi à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris où il sera l’élève de François Jouffroy. Et lui aussi obtient régulièrement des médailles lors du Salon des Artistes Français et lors des Expositions Universelles de 1899 et de 1900.

En 1897, il épouse Alice Gruié, lithographe, graveuse et peintre célèbre.

Edmond Desca réalise de nombreuses statues qui peuvent être admirées à Nancy (On veille de 1885), au jardin Massey de Tarbes (L’ouragan de 1887) ou devant la mairie (Danton de 1903), à Vic-Bigorre (La Revanche de 1894), au parc Montsouris de Paris (La mort du lion de 1913), à Pau (Salut noble Béarn de 1918), etc.

Edmond Desca - Danton, Pace de la Mairie de Tarbes (1903)
Edmond Desca – Danton, Place de la Mairie de Tarbes (1903)

Ses statues ornent des monuments aux morts, notamment à Oloron, Périgueux et bien sûr Vic en Bigorre.

L’œuvre la plus connue d’Edmond Desca est sans doute la Fontaine Duvigneau dite Fontaine des quatre vallées, située sur la place du Marcadieu à Tarbes. Le sculpteur la réalise en 1896 en collaboration avec Jean Escoula et Louis Mathet.

Les Escoula, Jean et Jacques, sculpteurs

Jean Escoula- (1851-1911), sculpteur de la Souffrance (1897)
Jean Escoula- (1851-1911), sculpteur – Souffrance (1897) © Wikipedia

Jean Escoula (1851-1911) est né à Bagnères de Bigorre. Naturellement, il fait jusqu’en 1871, son apprentissage chez son père qui est marbrier .

Mais Jean a un grand talent, alors il « monte » à Paris pour travailler dans les ateliers de sculpteurs extrêmement célèbres, Jean-Baptiste Carpeaux et Auguste Rodin. D’ailleurs, il exécute pour Auguste Rodin les marbres intitulés Eve, Eternelle Idole ou encore La Danaïde.

Il expose au Salon des artistes français et remporte une médaille d‘or lors des expositions universelles de 1889 et de 1900.

Jacques Escoula - Monumentau Morts d'Ibos (65)
Jacques Escoula (1882-1930), sculpteur – Monument aux Morts d’Ibos (1921) © Wikipedia

Ses œuvres ornent les jardins du château de Rambouillet ou les musées de Châlons, de Nîmes, de Douai, de Valenciennes et le Musée d’Orsay. À Bagnères, il réalise la Muse bagnéraise du parc thermal en 1909 et le Monument à Sophie Cottin en 1910. De même, à Tarbes, il participe à la réalisation de la Fontaine des Quatre-vallées.

Son fils Jacques Escoula (1882-1930) est aussi un sculpteur reconnu. Il réalise le buste de Gustave Flaubert pour le jardin du Luxembourg à Paris. En Bigorre, il réalise le monument aux morts d’Ibos en 1921.

Le sculpteur Firmin Michelet

Firmin Michelet, sculpteur (1875-1951)
Firmin Michelet, sculpteur (1875-1951) © Wikipedia

Firmin Michelet (1875-1951) est un sculpteur tarbais. Il se forme auprès d’artistes toulousains avant de mener une carrière à Paris.

À partir de 1898, il expose au salon des artistes français et reçoit de nombreux prix. Spécialisé dans la sculpture monumentale, il crée des bas-reliefs pour la Chapelle commémorative du Mémorial des batailles de la Marne et réalise, en collaboration avec Paul Belmondo, un bas-relief au Palais du Trocadéro à Paris.

Firmin Michelet, le sculpteur du d'Artagnan (Auch)
Firmin Michelet – La statue de d’Artagnan à Auch (1931) © CD32

 

 

Il réalise de nombreux monuments aux morts dans les Ardennes, l’Aude, le Calvados, les Landes, la Somme, … Il est l’auteur du monument aux maréchaux Foch, Joffre et Galliéni à Saint-Gaudens, de la statue de d’Artagnan qui orne le grand escalier d’Auch et de nombreuses statues de Foch (dont la statue équestre à Tarbes).

Dans les Hautes-Pyrénées, il crée les monuments aux morts d’Andrest, Cauterets, Luz Saint-Sauveur, Mauléon-Barousse, Rabastens de Bigorre, Séméac, Tarbes, Tournay. Il réalise également des bas-reliefs pour la façade du Musée Salies de Bagnères ou Notre-Dame des Neiges à Gèdre-Gavarnie.

Firmin Michelet est exposé au Musée d’Orsay à Paris.

Des artistes méconnus en Gascogne

Ces artistes gascons que nous avons rapidement présentés sont « montés » à Paris pour faire carrière. Pourtant, ils n’ont pas oublié leur Gascogne natale et ont largement contribué à l’embellir par leurs œuvres.

Elles parsèment nos villes et villages mais peu d’entre nous connaissent ces artistes pourtant souvent présents dans les grands musées nationaux.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les chefs-d’œuvre du Cazérien Hector d’Espouy, de son fils Jean et de Raymond d’Espouy, Monique et Joël GRANSON, 2019.
Edmond Desca et « L’Immortelle », La nouvelle République des Pyrénées,  11/07/2020
Les romantiques bigourdans : Jean Escoula, La Dépêche, 23/02/2010
Firmin Michelet sculpteur, photos rares et inédites, Loucrup65




Louis Saudinos et la culture du Luchonnais

Louis Saudinos est né à Mayrègne, en vallée d’Oueil, près de Luchon. Fils de berger, il
s’intéresse à la culture et à la langue de sa vallée à qui il reste fidèle toute sa vie.

Saudinos, un autodidacte discret

Louis Saudinos faisant visiter le Musée de Luchon au Cardinal Saliège © Revue du Comminges 01/01/73 Gallica
Louis Saudinos (à gauche), faisant visiter le Musée de Luchon au Cardinal Saliège (1870-1956) © Revue du Comminges 01/01/73-Gallica (photo non datée)

Louis Saudinos (1873-1962) est ordinairement appelé Loís de Pehauré, du nom de sa maison. C’est courant en Gascogne de donner aux personnes le nom de leur maison.

Enfant, il aide aux travaux des champs, s’occupe des bêtes et fréquente l’école de Mairenha (Mayrègne). En 1887, il entre chez les Frères à Luchon et obtient le brevet. Puis, il devient fonctionnaire aux Contributions indirectes. Surtout, il dévore tous les livres qu’il peut trouver, notamment de psychologie et de sociologie. Et il lit aussi les œuvres de Saint-Augustin qu’il admire.

Jean Jaurès
Louis Saudinos, admirateur de Jean Jaurès (1859-1914)

Comme il s’intéresse aux questions sociales, séduit par les discours de Jean Jaurès, Louis Saudinos adhère à la SFIO et devient franc-maçon. La politique semble l’intéresser quelque peu.  Ainsi, dans le journal Le Petit Commingeois du 1er aout 1948, il prône la constitution d’une régie rurale pour l’exploitation des forêts de Luchon.

Un intérêt marqué pour la vallée

L’Écho Pyrénéen du 7 décembre 1041
L’Écho Pyrénéen du 7 décembre 1941

Cet autodidacte discret s’intéresse au gascon parlé dans sa vallée. Il s’intéresse aussi au patrimoine bâti. Et à la vie des gens, jusqu’à devenir le spécialiste de l’histoire, de la langue et de l’ethnographie de la vallée d’Oueil.

Louis Saudinos écrit beaucoup et publie régulièrement des articles dans la presse locale. Dans L’Echo Pyrénéen des 21 décembre 1941, 4 et 11 janvier 1942, il publie La sentence arbitrale entre les coseigneurs de la vallée de la Baroussse et les coseigneurs de la vallée d’Oueil le 11novembre 1344.

De plus, ses recherches permettent de rétablir l’origine du nom de sa vallée. Dans un article publié le 27 août 1950 dans Le Petit Commingeois, il démontre que la vallée d’Oueil n’est pas la « vallée des brebis » (oelhas = brebis en gascon, prononcer oueillos) mais « la vallée des sources » (uelh = source en gascon, prononcer oueill).

Louis Saudinos aétidié toute sa vie les traditions de la Vallée d'Oueil © Balades et Bricolages
La Vallée d’Oueil © Balades et Bricolages

Louis Saudinos, une vie de collecte de mots et d’objets

Son carnet à la main, assis dans une auberge, il écoute ses interlocuteurs et note soigneusement leurs propos. Comme il n’a pas de voiture, il parcourt les vallées du pays de Luchon en car. Tout comme Félix Arnaudin, il rémunère ses interlocuteurs en fonction du temps passé. Tout bonnement, Louis Saudinos leur offre à boire, des sucreries ou des cigarettes.

Le Petit Commingeois du du 2 mai 1954
Le Petit Commingeois du 2 mai 1954

Son recueil fait l’objet de publications. Ainsi, dans Le Petit Commingeois des 3 et 9 avril 1949, il publie un article remarquable : « L’ours guette et attaque les troupeaux » dans lequel il explique les rapports entre les bergers et l’ours. Le chien de montagne est important pour la défense des troupeaux. Et cela se sait depuis longtemps. Par exemple, le 15 Pluviôse an VI, le conseil municipal de Castillon délibère pour acheter chaque année deux chiens de montagne et les affermer aux bergers. De même, il décrit une attaque de chevaux déjouée par l’organisation du troupeau qui fait face. Ou encore, une attaque d’un troupeau de vaches déjoué par la rangée de cornes qui l’affrontent. Et de conclure : En définitive, l’ours n’apaise le lancinant souci de sa pitance qu’auprès d’animaux isolés occasionnellement, ou bien de troupeaux de moutons non gardés.

Louis Saudinos publie aussi un ouvrage sur la culture familiale du lin et du chanvre dans lequel il décrit leur culture, leur récolte, leur préparation et leur tissage en utilisant les mots gascons de sa vallée pour chaque opération.

La collecte d’ethnographie donnée au Musée de Luchon

Louis Saudinos est un des fondateurs du musée de Bagnères-de-Luchon situé à l'Hôtel de Lassus - Nestier (1772),
Bagnères-de-Luchon Hôtel de Lassus – Nestier (1772), siège du Musée de Luchon et de l’Office du Tourisme

Lors de ses tournées, Louis Saudinos visite les granges et les greniers à la recherche des objets de la vie courante devenus inutiles. Les gens disent : Saudinòs que s’ei tornat hòu (Saudinos est devenu fou). D’autres le surnomment le peilharòt (le chiffonnier).

Cependant, il finit par récolter une masse considérable d’objets. Il les lègue au Musée de Luchon qu’il contribue d’ailleurs à créer en 1922.  Et sa collection ethnographique est aujourd’hui la plus riche de tout le sud de la France !

Le Musée de Luchon, aujourd’hui fermé pour des raisons de sécurité, occupe l’hôtel de Lassus-Nestier. Cet hôtel avait été construit en 1772 pour le séjour du duc de Richelieu venu prendre les eaux. Outre la collection d’ethnographie de Louis Saudinos, il abrite la collection archéologique de Julien Sacaze, la collection de lithographes, dessins et estampes de Bertrand de Gorsse, ainsi que d’autres collections sur les sports d’hiver à Superbagnères, le thermalisme, la faune, la flore et la géologie du pays de Luchon.

Une salle du Musée consacrée à l’ethnographie
Une salle du Musée consacrée à l’ethnographie

Louis Saudinos est membre de l’Académie Julien Sacaze depuis 1939. Il en est le vice-Président en 1955 et 1956 puis le Président en 1957 et 1958. Il présente de nombreuses communications à l’Académie et publie des articles dans la presse locale.

Outre les notices des collections d’ethnographie du Musée de Luchon, il publie « Le quillier pyrénéen » dans le journal L’Echo Pyrénéen du 20 juin 1941, « Les jeux populaires dans le canton de Luchon » dans ce même journal du 13 avril 1942 et repris dans la Revue de Comminges du 1er trimestre 1975.

Son travail contribue à la connaissance des us et coutumes de la vallée d’Oueil et du pays de Luchon.

Louis Saudinos et le gascon

Louis Saudinos était membre de l'Escolo deras Pirenéos
Armanac dera Mountanho – Escolo deras Pirenéos 1934

Amoureux de la langue et de la culture locale, Louis Saudinos aimait à dire : En patoès, nat mot ne put (En patois, aucun mot ne pue).

Il recueille une liste impressionnante de mots et de toponymes de sa vallée d’Oueil et du pays de Luchon et publie des articles dans Le Petit Commingeois. Par exemple (extrait) : Au lieu de Lichoulan, rien de visible ne permet de comprendre le pourquoi de cette désignation. Mais le dépouillement des délibérations du conseil municipal au XIXe siècle, lève l’énigme. Anciennement, sur les pâturages agrestes de Lichoulan florissait, au cours de l’été, l’industrie familiale du fromage de chèvre. Or, le premier lait des femelles, après mise bas, est appelé Lichoun, soit, le terme français de colastrum. De là le Lichoulan.

Outre les articles publiés dans les journaux de Luchon, Louis Saudinos publie un Essai d’un vocabulaire commingeois local préfacé par le professeur Jean Séguy. Suivra La toponymie du canton de Bagnères de Luchon qu’utiliseront Fritz Krüger, le célèbre dialectologue allemand, et Jean Séguy, auteur du l’Atlas linguistique de la Gascogne.

Armanac de la Gascougno-1951
Louis Saudinos, Armanac de la Gascougno-1951

Louis Saudinos est membre de l’Escolo deras Pireneos depuis sa création par Bernard Sarrieu en 1904. Il écrit aussi des articles en gascon, comme ce petit poème dans l’Armanac de la Gascougno de 1951, p. 18 : Enta-s quequerejaires.

Toute sa vie, Louis Saudinos est resté fidèle à sa vallée d’Oueil. Fils de berger, autodidacte, il a entrepris un travail considérable de collecte de mots et d’objets ethnographiques de sa vallée et du pays de Luchon. Sans lui, nous aurions sans doute perdu une partie de notre patrimoine et de notre mémoire collective.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le Petit Commingeois
Un centenaire : Louis Saudinos (1873–1962), créateur des collections d’art populaire du musée de Luchon. Jean Castex, Revue du Comminges 01/01/1973
L’industrie familiale du lin et du Chanvre, Annales de la Fédération Pyrénéenne d’économie Montagnarde, Tome IX, années 1940 – 1941. Gallica.fr
Idiome du Haut-Comminges par Louis Saudinos, Le Petit Commingeois du 28 février 1954
Préface à une étude linguistique de L. L. Saudinos, Jean Séguy, Revue du Comminges 01/01/1955
Louis Saudinos, bibliographie
Luishon pour les curieux – Guide au éditions Reclams




Te matahiti âpī, le nouvel an en Polynésie

Position géographique oblige, la Polynésie française passe à la nouvelle année bien après nous. Ayant intégré les traditions françaises et chinoises (communauté importante surtout à Tahiti), les îles présentent plusieurs facettes pour fêter le nouvel an.

La Polynésie française

La Polynésie, c’est un ensemble d’îles dont beaucoup ont été colonisées. Parmi cet ensemble, on peut distinguer la Polynésie française constituée de cinq archipels : l’archipel de la Société (avec les îles du Vent et les îles Sous-le-Vent), l’archipel des Tuamotu, l’archipel des Gambier, les îles Australes et l’archipel des Marquises. Au total 118 îles. Les Polynésiens, plus simplement, appellent tout cela le fenua, c’est-à-dire le pays.

Les îles du Vent sont les plus connues parce qu’elles comprennent les plus grandes îles : Tahiti, Moorea, Maiao, Mehetia et l’atoll de Tetiaroa. Elles rassemblent 75% de la population.

Pōmare V, dernier roi de Tahiti (1839-1891)
Pōmare V, dernier roi de Tahiti (1839-1891) © Wikipedia

Les premiers habitants des îles sont arrivés de l’Asie du Sud-Est il y a moins de 2000 ans. À la suite du conflit entre France et Tahiti,  le roi laisse son royaume à la France.

Aujourd’hui, les Polynésiens représentent 78% de la population, les Européens 12% et les Asiatiques 10%. La langue officielle est le français. Toutefois, la langue locale peut être utilisée dans le commerce, même pour rédiger des contrats. De même, elle est enseignée systématiquement à l’école, au lycée et dans l’enseignement supérieur (donc bien plus que chez nous). Pourtant, elle perd du terrain et moins de 30% des personnes de plus de 15 ans le parlent régulièrement à la maison. Dommage ! C’est une belle langue, pleine de voyelles. Souhaitons-leur de la conserver !

Les Polynésiens et les traditions du nouvel an

Pour fêter le nouvel an à Polynésie, le tiare tahiti © Wikipedia
Tiare tahiti © Wikipedia

Encore très présentes il y a quelques décennies, là aussi les traditions du nouvel an ont tendance à s’estomper. Toutefois, on peut apprécier leurs chants (même si ceux d’avant la venue des Européens ont disparu), leurs danses ou la qualité de leurs tatouages.

La Polynésie a une flore extrêmement riche toute l’année. Les deux fleurs les plus connues sont le tiaré (fleur merveilleusement odorante) et l’hibiscus. D’ailleurs, dans les premiers jours de décembre, a lieu la journée du Tiaré.

Pour fêter le nouvel an à Polynésie, l'auti ou Cordyline
Autï ou Cordyline © Wikipedia

Pourtant, pour les fêtes, en particulier du nouvel an, on va utiliser des feuilles d’autï et des feuilles de nï’au (palmiers) pour la décoration. L’autï ou cordyline est un cadeau des dieux. En effet, suite à de longues périodes de sécheresse qui entrainèrent des famines, Taaroa leur fit don de cette plante sacrée. Leurs racines gorgées de sucre redonnèrent aux hommes la force et l’énergie vitale pour tenir jusqu’à une meilleure saison.

Les Polynésiens et le Te matahiti âpī

Po'e à la papaye © Cuisine métisse
Po’e à la papaye © Cuisine métisse

Il ne semble pas qu’il y ait des traditions particulières à cette période, ou alors, elles se sont perdues. Mais le Polynésien est très ouvert à la fête. Il va donc se divertir, ârearea, ou faire la bringue, te ârearearaa.

Ainsi, il pourra manger en famille ou avec ses amis un excellent ia ota (poisson cru avec du citron et des concombres qu’il ne faut pas faire pleurer en les coupant), un poulet Fafa (poulet, lait de coco et feuilles de taro cuites). Notez que le poulet est cuit dans la braise en pleine terre. Et il finira le repas par un délicieux po’e, LE dessert polynésien, entremets à base de farine de tapioca et de lait de coco et parfumé avec un fruit. Bien sûr, il aura largement accompagné le repas de bière locale.

Le 1er janvier, c’est Faaati

Le 1er janvier, c’est l’occasion de saluer sa famille, ses amis, ses connaissances et leur souhaiter Ia ‘oa’oa i te matahiti âpī (la bonne année). Alors, c’est le Faaati, qui veut dire « faire le tour de l’île ». On part donc à plusieurs pour faire ce tour. En général, on dit quelques mots avec les personnes visitées, ou on se contente de donner un cout de klaxon quand on passe devant chez quelqu’un qu’on connait.

Aujourd’hui, il y a des associations qui organisent des Faaati dans des trucks, ça permet de continuer la bringue et c’est aussi plus touristique.

Le Tere Fa’a’ati, le tour festif de Tahiti en truck traditionnel
Le Tere Fa’a’ati, le tour de Tahiti en truck traditionnel © tahitileblog.fr

Le 2 janvier, tere fa’a’ati ia Moorea

Le traditionnel tere fa'a'ati' de Moorea. ©Hubert Liao:Polynésie la 1ère
Le tere fa’a’ati’ de Moorea à moto. ©Hubert Liao, Polynésie la 1ère

Les Polynésiens ont une bonne faculté à embrasser de nouveaux rites ou en en créer. Ainsi, sur l’île de Moorea, le 2 janvier, des centaines de motards et motocyclistes se réunissent pour fêter le passage à la nouvelle année sous la bannière… de la prévention routière !

Meilleurs voeux gascons

Après ce rapide regard sur des Français de l’autre côté de la planète, nous vous souhaitons une excellente année 2024 avec autant de présence de la langue « régionale » à l’école que dans ces îles enchanteresses. Et nous vous souhaitons plein d’imagination et de créativité pour faire vivre notre culture dans notre pays.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle 

Références

Cordyline, Auti de Tahiti, la plante sacrée
Dites-le en tahitien
Tere faaati
Légende de la création du monde par Ta’aroa




Noëls gascons de Lectoure

Un petit recueil de noëls simples et populaires nous est parvenu : Noëls nouveaux en françois et en gascon, composez par un curé du diocèse de Lectoure, donc de Lomagne.

Noëls nouveaux en françois et gascon composez par un curé du diocèse de Lectoure
Noëls nouveaux en françois et gascon composez par un curé du diocèse de Lectoure

La librairie chez Guillemette, vis-à-vis l’église St Rome à Toulouse, a publié sans indiquer ni date ni auteur : Noëls nouveaux en françois et en gascon, composez par un curé du diocèse de Lectoure.  Probablement au milieu du XVIIe siècle.

Y sont présentés trois noëls en français, un dialogue français-gascon et deux noëls en gascon. Rappelons que les noëls étaient des cantiques célébrant la fête de Noël. Ils sont plutôt modestes et présentent l’arrivée de l’enfant Jésus. Ce qui frappe, c’est le côté sérieux, pédagogique, voire austère des noëls en français à côté de ceux en gascon plus légers et plus proches de la vie quotidienne.

Les noëls en français

Noël sur l’air Réveillez-vous belle endormie

Le premier de ces cantiques présente la naissance de Jésus.  Le langage est assez convenu, parfois savant. Et le contenu, lui, est un enseignement basique. L’auteur propose de le chanter sur l’air Réveillez-vous belle endormie ou bien sur celui de Ruisseau dont l’aimable murmure

II est dans cet humble posture,
Ce Maitre de l’humilité,
Pour dire à toute la nature,
Qu’il condamne la vanité.
Marie, ma douce espérance
Mère de cet Enfant divin,
Obtenez-moi de sa clémence,
Une sainte & heureuse fin. 

      1. 1-Malicorne - Réveillez-vous belle endormie - Branle poitevin (officiel)
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Noël pour le premier de l’an

Maître de Saint Séverin, Circoncision du Christ (vers 1590), Musée du Louvre
Maître de Saint Séverin, Circoncision du Christ (vers 1590), © Musée du Louvre

Le deuxième noël, Noël pour le premier de l’an, parle de la circoncision de Jésus, premier sang versé pour les hommes.

Quoique cet Enfant nouveau né,
Qui vient de nous être donné,
Fut du Très-haut l’unique Fils,
II voulut être circoncis.

Le ton est déjà plus courant, plus abordable. Et le cantique dit que, dès l’âge de 8 jours,

Ce Dieu pour montrer son amour, 
Livre son innocente peau
Au cruel tranchant d’un couteau

L’auteur précise de le chanter sur l’air de À la venue de Noël. Cet air,  À la venue de Noël, est aussi appelé l’air des bergers, et il passera dans notre liturgie provinciale pour l’hymne de Noël.

      2. 2-A la venue de Noël
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Noël pour le jour de l’épiphanie

Mathias Stomer (1600-1650), « L’adoration des rois mages », Toulouse, Musée des Augustins ©Photo Josse/Leemage

Enfin, le dernier noël français, Noël pour le jour de l’épiphanie,  parle de la venue des Rois Mages. Il incite chacun à offrir son cœur à Dieu.

À l’exemple des Mages,
Nos cœurs offrons-lui tous ;
Ce sont là les hommages
Que ce Roi veut de nous

Le plus étonnant de ce cantique, c’est le choix de la mélodie. L’abbé lomanhòl propose de le chanter sur l’air de Charmante Gabrielle. Or, au départ, c’est François-Eustache Du Caurroy (1549-1609) qui écrit Charmante Gabrielle en l’honneur de Gabrielle d’Estrées, maitresse d’Henri IV.  Cette chanson d’amour reste très populaire jusqu’à la Restauration…  au point de servir de mélodie pour un cantique, sans trop se préoccuper de l’immoralité de la référence. Mais il est vrai qu’Henri IV offre dans ce chant, son cœur à la belle Gabrielle !

      3. 3 Charmante Gabrielle Napoléon COSTE
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Une pièce farcie

Bon Noël, Bon nadau © JFH
Bon nadau © JFH

Le ton change avec le passage aux noëls gascons. Dans le premier, il s’agit d’un dialogue entre les anges qui parlent en français et les bergers qui parlent en gascon. Un genre connu depuis le moyen âge ou des vers souvent satiriques étaient écrits en partie en latin et en partie en français.  On les appelait des pièces farcies (des farces).

Et celui-ci, nous dit l’auteur, est à chanter sur l’air D’où viens-tu compère le Bossu ? 

Ici, les anges arrivent à grand renfort de musique annoncer la naissance de Jésus aux bergers. Ceux-ci, agacés d’être réveillés, répondent :

Qui soun aquets qui toute anéyt
Hén aqui la tantaro?
N’ayman pas quan én dins lou liéyt
D’augi talo fanfaro.
Si bét léu nou quitats noste héyt (1)
Bou’n cassaren tout aro.

(1) Heyt à l’époque voulait dire domaine, quartier.

Qui son aqueths qui tota aneit
Hen aquí la tantara?
N’aiman pas quan èn dins lo lieit
D’augir tala fanfara.
Si bèthlèu non quitatz noste hèit
Vo’n cassaran totara. 

Qui sont ceux qui toute la nuit
Font ici du vacarme?
On n’aime pas quand on est dans le lit
Entendre telle fanfare.
Si bientôt vous ne quittez notre coin
On vous en chassera sur l’heure.

Un siècle plus tard, l’abbé d’Andichon reprendra le thème, peut-être avec plus de brio, dans un noël qui sera très populaire : Un Dieu vous appelle… Lechem droumi! [un Dieu vous appelle.. Laissez-nous dormir!]

Noël gascon

Nouel sur l’ayre [Noël sur l’air] : beougam, beougam, coumpagnoulets nous dit l’auteur.

Ce noël gracieux et joyeux change du ton pédagogique des noëls français. Avec des mots du quotidien, le cantique rappelle que l’homme était malheureux et se sentait perdu avant l’arrivée de Jésus. Mais cette nuit de bonne nouvelle, ce n’est que rires et chants.

 Bassano Girolamo Da Ponte dit Bassano, « L'Ange annonce la naissance du Christ aux bergers endormis », Palais des Doges à Venise (1560)
Bassano Girolamo Da Ponte dit Bassano, « L’Ange annonce la naissance du Christ aux bergers endormis », Palais des Doges à Venise (1560)

O tens aymable e bienurous!
O neyt benasido e sacrado,
Deus justes e deus pecadous
Despuch tant de tens desirado !
Ta bengudo hé tant de gay,
Toun arribado es ta charmanto,
Que lou hil danso dab soun pay
E la may dab sa hillo canto.

O temps aimable e bienurós!
O neit benasida e sacrada,
Deus justes e deus pescadors
Despuish tant de temps desirada!
Ta venguda hè tant de gai,
Ton arribada tan charmanta,
Que lo hilh dança dab son pair
E la mair dab sa hilha canta.

Ô temps aimable et bienheureux !
Ô nuit bénite et sacrée,
Des justes et des pêcheurs
Depuis tant de temps désirée !
Ta venue donne tant de joie,
Ton arrivée si charmante,
Que le fils danse avec son père
E la mère avec sa fille chante.

Un noël lomanhòl aux accents languedociens

Enfin, ce noël est encore plus joyeux et utilise un langage familier. Notre curé vivant en Lomagne, on y voit des mots d’influence languedocienne (toulousaine), mélangés à d’autres gascons. Par exemple maynado / mainada, est bien le mot gascon « jeune fille » (en languedocien une troupe) alors que fa / far est le verbe faire en languedocien.

Aqueste se pot dire sur l’ayre [celui-là peut se dire sur l’air] : Las, moun Diu, per que plouro

Berthe Morizot (vers 1890), la joueuse de flageolet
Berthe Morizot (vers 1890), « La joueuse de flageolet »

Haupalala, maynado,
Tinde le flajoulet;
Anen touca l’albado
Enco de Berdoulet.
L’esclayre de la Luno
Fa courre forço gens,
E déjà la communo
Ben de fa soun presen :
Fazen douncos la roundo
Jouts la capo del cél,
E dambe nostro froundo
Fazen flisca’n Nouél (2).

Houpala, Jeune fille / Joue du flageolet [petite flute] ; / Allons jouer l’aubade / chez Berdoulet [étable où est né Jésus]/ La lueur de la lune / fait courir bien des gens, / Et déjà la commune / Vient de faire son présent : / Faisons donc la ronde / Sous la voute du ciel, / et avec notre fronde / faisons claquer Noël.

L’auteur ?

Si l’auteur n’est pas cité, trois indices mettent les historiens sur la voie : l’auteur est 1° prêtre du diocèse de Lectoure ; 2° plus théologien que poète ; 3° capable de versifier en français, en gascon et en toulousain. Ainsi, ils reconnaissent François Fezedé, curé de Flamarens, à 15 km au nord-est de Lectoure.

Léonce Couture (1832-1902) propose un auteur pour le recueil de noëls du curé de Lectoure
Léonce Couture (1832-1902)

Le docteur Noulet lui attribue deux ouvrages :

  • 180. FEZEDE (F.), prêtre et curé. Le concert armonieus [sic] des noels nouveaux, dont une partie est françois et l’autre en langage tolosain, composez à l’honneur de la Nativité de N.-S. JésusChrist, par F. Fezede, prestre et curé de Flamarens, dans le diocèse de Lectoure. Tolose, A. olomiez (s. d.), in-12.
  • 318. Noels nouveaux en françois et en gascon, composez par un curé du diocèze de Lectoure. Toulouse, Guillemette, sans date et sans nom d’auteur, in-l2

Quant au grand Léonce Couture, il les date autour de 1650 grâce à une dédicace à monseigneur Louis de La Rochefoucauld, illustrissime et reverendissime evesque de Lectoure qui siégea de décembre 1649 à décembre 1654.

Et il consacre à François Fezedé trois articles de la Revue de Gascogne.

Flamarens (Gers), le château et l'église
Flamarens (Gers), le château et l’église © ArtTerre32

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Noëls nouveaux en françois et en gascon, composez par un curé du diocèse de Lectoure,
François Fezedé, curé de Flamarens, et les cantiques gascons en Lomagne au XVIIe siècle, Revue de Gascogne, Volume 11, Léonce Couture




Cadeaux de Noël, détour par l’Italie

Les cadeaux pour les enfants, c’est pas toujours le 25 décembre, jour de Noël ! Allons faire un tour en Italie. Et, pour fêter notre Nadau, choisissons pour nos proches quelques beaux livres gascons.

Les cadeaux de Sainte Lucie

Santa Lucia che arriva con l’asinello © Daniela Sciascia. Sainte Lucie arrive avec son petit âne pour porter les cadeaux
Santa Lucia che arriva con l’asinello, Sainte Lucie arrive avec son petit âne © Daniela Sciascia

Si vous êtes du nord-est de l’Italie, de Lombardie ou de Vénétie par exemple, vous serez parmi les premiers à recevoir les cadeaux. Car c’est Sainte Lucie qui vous les apportera le jour de sa fête, le 13 décembre. Pourtant, Lucie est originaire de Syracuse en Sicile. Allez donc savoir pourquoi elle a été retenue dans le nord !

En tous cas, sa fête correspond au premier jour à partir duquel le soleil se couche plus tard que la veille. Le fameux proverbe français : À la Sainte-Luce, les jours avancent du saut d’une puce.

Sainte Lucie se déplace avec un âne volant qui est quand même plus de nos pays que les rennes du Père Noël. Elle ne donne des cadeaux qu’aux enfants sages. Quant aux méchants banditòts,  elle leur donne du charbon.

Les enfants leur laissent (à Sainte Lucie et à son âne) quelque chose à manger, par exemple un bout de pain. Bien sûr, ils ne doivent pas voir la sainte, sinon elle leur jettera des cendres dans les yeux.

Babbo Natale, le Père Noël

Bari accoglie Babbo Natale e festeggia San Nicola, Bari accueille le Père Noël et fête Saint Nicolas
Bari accoglie Babbo Natale e festeggia San Nicoló, Bari accueille le Père Noël et fête Saint Nicolas © Ambient & Ambienti

Toutefois, la majorité des Italiens célèbre Noël le 25 décembre. Et c’est Babbo Natale (Père Noël) ou, selon les régions, Gesù Bambino (Petit Jésus) qui apportera les cadeaux. Cette tradition est assez proche de ce que nous connaissons.

Mais, les Italiens ont un point particulier. La basilique de Bari, capitale des Pouilles, abrite les reliques de Saint Nicolas, le vrai Père Noël d’origine !

La fête de ‘Ndocciata

Agnone sotto la neve, Agnone sous la neige (2015) © meteoweb
Agnone sotto la neve, Agnone sous la neige (2015) © meteoweb

Dans le village d’Agnone dans la Région de Molise et quelques autres villages (dans le sud de l’Italie) a lieu le 24 décembre de chaque année, une procession du feu.

On fabrique des grandes ‘ndocce ou torches pouvant aller jusqu’à 4 m de hauteur, à partir de branches de sapin et de pin. Des hommes en robes noires les transporte à travers la ville jusqu’à un lieu où on fera un grand feu. Des chœurs et des cornemuses accompagnent la procession.

On dit qu’autrefois, les garçons faisaient de belles ‘ndocce pour les montrer à la fille qu’ils voulaient courtiser. Pour marquer son intérêt, celle-ci regardait par la fenêtre. En revanche, si elle n’était pas intéressée, elle jetait un seau d’eau sur la flamme tenue par le prétendant malheureux.

Voilà qui nous rappelle des traditions locales de brandon ou halhar pour le solstice d’hiver.

Un site et une vidéo de moins d’une minute sur la ‘Ndocciata di Agnone

Et les cadeaux de l’épiphanie

Tutto pronto per accogliere la Befana, arrivo previsto il 6 gennaio © www.valledaostaglocal.it tout est prêt pour accueillir la Befana le 6 janvier et recevoir les cadeaux
Tutto pronto per accogliere la Befana il 6 gennaio, tout est prêt pour accueillir la Befana le 6 janvier © www.valledaostaglocal.it

Du côté de Rome, pour les cadeaux, on attend l’épiphanie, le 6 janvier. Mais ce ne sont pas les Rois Mages les bienfaiteurs des enfants. Non. C’est une sorcière, une gentille sorcière, souriante, nommée la Befana. qui passe dans les maisons la nuit avant l’épiphanie. Il faut dire qu’un balai volant, c’est drôlement pratique pour se déplacer.

La tradition raconte que les Rois Mages partis adorer Jésus, se perdirent. Alors, ils  s’arrêtèrent et demandèrent leur direction à une veille femme, la Befana. Et ils lui demandèrent de les accompagner. Mais la Befana refusa et les Rois Mages reprirent leur route. Tout bien réfléchi, elle regretta d’avoir refusé et partit sur leurs pas. Malheureusement, elle ne réussit pas à les rejoindre, ni à trouver Jésus. Alors, elle décida de distribuer à d’autres enfants les cadeaux qu’elle avait prévus pour Jésus.

Et dans les chaussettes pendues pour l’épiphanie, la Befana laisse des cadeaux de Noël pour les enfants sages ou des morceaux de charbon pour les autres. Aujourd’hui, tous les enfants reçoivent des bonbons (sucre noir, réglisse…) qui ressemblent à du charbon.

De même, on confectionne à cette période des biscuits surnommés Befanini, en l’honneur de la Befana bien sûr, avec un zeste de citron, et, parfois, des brisures de chocolat ou des raisins secs.

Il existe des tas de variantes d’une comptine sur Befana, dont celle-ci :

Befanini fatti in casa, la ricetta della mamma © Bigodino.it, Les befanini gâteaux traditionnels de Noël
Befanini fatti in casa, la ricetta della mamma, befanini, fait à la maison selon la recette de la mamma © Bigodino.it

La Befana vien di notte
con le scarpe tutte rotte
il vestito alla romana
Viva, viva la Befana ! 

La Befana vient la nuit
avec ses chaussures toutes usées
et sa robe à la romaine
Vive, vive la Befana !

Et vous, quels cadeaux ?

Revenons en Gascogne. Vous avez encore quelques hésitations pour des cadeaux de Noël ? C’est pourtant un doux moment pour s’asseoir au coin du feu avec un parfum du pays. Voici une sélection de livres en gascon ou en français.

Paraulinas / Paroles douces d’Eva Cassagnet

Quelques belles poésies en gascon qui parlent aux enfants de ce qu’ils aiment : le chat, le vent, le doudou…  un QR code permet de voir des images illustrant la poésie récitée par l’autrice. Pour les moins de 7 ans

BD Pepper & Carrot de David Revoy

Quoi de mieux qu’une bonne BD pour découvrir le monde de la sorcière Pepper et de son chat Carrot.  Pour les 7 à 15 ans. Il existe une version en gascon et une en languedocien.

Rodeo preïstoric / Rodéo préhistorique d’Aure Séguier

Attention ça bouge ! La mission n’est pas de tout repos, il s’agit de repousser les dinosaures dans leur espace-temps. Deux versions : en gascon ou en languedocien. Pour les 13-18 ans.

Pour les jeunes
Pour les jeunes © Reclams

Impromptús de Bernard Manciet ou Vita vitanta / Jour après jour de Michel Camélat

Si vous aimez la belle écriture, le parfum des montagnes ou le choc des mots du poète, voilà deux classiques, bilingues (français-gascon), qui vous raviront. Pour les nostalgiques.

L’Elucidari, l’encyclopédie de Gaston Febus de Maurice Romieu

Maurice Romieu présente, en français, l’encyclopédie qu’Aliénor de Comminges a fait établir pour son fils Gaston qui se fera appeler Febus. Des copies des magnifiques enluminures et des extraits du manuscrit original (un seul a été réalisé) en font un livre d’art. Pour les curieux du savoir du Moyen-âge.

L’an de l’aulhèr / L’année du berger de Denis Frossard

Plus qu’un documentaire, c’est la photo artistique du quotidien. écrit Patrice Teisseire-Dufour, reporter à Pyrénées magazine.

Pour les moins jeunes
Pour les moins jeunes © Reclams

 




La maladie bleue de l’automne

Chaque année, d’octobre à novembre, la « Maladie bleue » frappe la Gascogne. Elle vide les usines et les bureaux : les palomas (palombes) sont de retour. Plus qu’une chasse traditionnelle, c’est un véritable mode de vie.

La paloma / la palombe

Palombe ou pigeon ramier © Wikipedia
Palombe ou pigeon ramier © Wikipedia

La palombe (colombus palumbus), c’est le pigeon ramier. Pour les Gascons, c’est la paloma à ne pas confondre avec le roquet (rouquet, pigeon des champs) ou le colom (biset) qui est le pigeon des villes.

La paloma vit en Europe, en Afrique du nord et au Moyen-Orient. En automne, elle migre vers le sud de l’Europe pour trouver un climat plus tempéré en hiver. Parfois, elle devient sédentaire lorsque le climat lui convient. Comme elle vit en groupes pouvant compter plusieurs milliers d’individus, elle offre des vols spectaculaires de palomas se déplaçant à la recherche de nourriture. Puis, le soir, elles cherchent un dortoir dans les arbres pour se reposer.

On la reconnait à son plumage bleu gris, son bec jaune, une tâche blanche sur le côté du cou, sa nuque verte, sa poitrine rose pâle, sa bande blanche sur les ailes, ses pattes roses et le bout des ailes et de la queue, noires.

La paloma aime les espaces boisés. Ainsi, elle se nourrit principalement de bourgeons, de fruits, de graines et de glands. Pendant la période de reproduction, elle vit en couple lié toute leur vie. Elle niche dans les arbres et peut élever 2 à 3 couvées par an. À chaque fois, elle pond de 1 à 2 œufs qu’elle couve pendant 17 jours. Et les palometas (petits de la palombe) quittent le nid au bout d’un mois.

En général, la paloma vit une quinzaine d’années, quand elle n’est pas victime de l’esparvèr de las palomas (l’autour des palombes), son principal prédateur, ou des palomaires (chasseurs de palombes). De plus, comme elle se nourrit de graines dans les champs, elle est parfois victime des produits fongicides qui enrobent les semis, quand elle en mange de trop grandes quantités. Cependant, c’est une espèce abondante qui n’est pas menacée.

Vol de palombes © Gilles DE VALICOURT
Vol de palombes © Gilles DE VALICOURT

La chasse de la palombe en montagne

Lepheder, aux Aldudes, est un des dix cols du Pays Basque où la chasse aux filets est autorisée. © Jean-Philippe Gionnet
Lepheder, aux Aldudes, est un des dix cols du Pays Basque où la chasse aux filets est autorisée. © Jean-Philippe Gionnet

La palombe se chasse partout où elle est présente. En Gascogne, c’est principalement au vol, au filet ou à l’affut.

Le tir au vol se pratique principalement dans les cols pyrénéens où les palomas passent pour se rendre en Espagne. Alors, les chasseurs dissimulés derrière une barrière végétale tirent lorsqu’un vol se présente. Mais le succès de la chasse dépend de l’emplacement choisi. Parfois, le vol fait demi-tour et se présente à nouveau plusieurs fois de suite avant de passer le col.

En fait, cette chasse se développe seulement après la seconde guerre mondiale, lorsque les cols s’atteignent facilement grâce aux voitures. Et les emplacements de chasse se louent parfois très cher.

Palette pour effrayer les palombes
Palette pour effrayer les palombes

Toutefois, dans les cols, la chasse à la pandèla ou panta (au filet) est plus traditionnelle. Le lieu de la chasse s’appelle la pantièra. On place des filets verticaux aux endroits de passage. De plus, lorsqu’un vol se présente, on lance en l’air des palettes de bois blanches pour simuler une attaque d’autour. Alors, le vol de palomas plonge pour passer le col au plus bas et se prend dans les pandèlas. Mais la paloma est maline, et elle sait éviter la pandèla. Cette chasse se pratique à plusieurs chasseurs qui se coordonnent pour diriger le vol vers l’endroit choisi. Parfois, on effectue des coupes dans les forêts en haut du col pour offrir un passage obligé aux palomas.

À la fin de la chasse, les chasseurs partagent les palomas. Une part est réservée à la commune ou au propriétaire qui prête le terrain. Dans la plaine, la chasse traditionnelle se fait en palomèra (palombière), au sol ou dans les arbres.

La chasse à la palombière

Palombière au sol
Palombière au sol

Très différente, la chasse à la palomèra a pour objet de faire se poser les palomas avant de les tirer. Ainsi, dans les Landes, le Gers, la Gironde et le Lot-et-Garonne où la chasse au filet est autorisée, on fait poser le vol au sol avant de le prendre au filet. La palomèra est alors construite au sol. Mais dans les autres départements gascons, on fait poser les palomas sur des arbres avant de tirer. Et bien sûr, dans ce cas, la palomèra est construite dans les arbres.

Toutefois, qu’elle soit au sol ou dans les arbres, la palomèra n’est pas qu’une simple cabane. C’est une sorte de résidence secondaire qui fait l’objet de toutes les attentions du palomaire (chasseur de palombes).

Palombière dans un arbre
Palombière dans un arbre

Ainsi, il entretient la palomèra toute l’année. Il la camoufle par des branches ou des fougères qu’il faut remplacer régulièrement. En effet, une végétation sèche au milieu des arbres feuillus attire la méfiance des palomas. Au sol, le garage sert à cacher l’auto. De plus, dans la palomèra, il y a un lieu de vie, un poste d’observation et des postes de tir. Mais pas question de tirer sans que le vol de palomas ne se soit posé dans les arbres.

En général, on taille les arbres alentour pour dégager des branches qui serviront au poser des palomas. En effet, la vue doit être dégagée depuis la palomèra et les branches sont choisies pour accueillir un grand nombre de palomas.

Et les apèus

Mécanisme pour monter les apèus © Palombe.org
Mécanisme pour monter les apèus © Palombe.org

Pour faire poser un vol, il faut l’attirer par des apèus (appeaux). En fait, ce sont des pigeons ou des palomas attachés sur des raquettes manœuvrées par un réseau de fils tirés depuis la palomèra. Ils sont coiffés de la cluma (chapeau en cuir ou en fer que l’on met sur la tête de l’apèu pour lui cacher la vue afin qu’il ne soit pas effrayé).

Avant la période de chasse, on entraine les oiseaux pour qu’ils répondent aux sollicitations. Même, on les choie comme un membre de la famille. D’ailleurs, ils ont leur cabane au pied de la palomèra où ils se reposent la nuit et sont nourris pendant la saison de la chasse. Et c’est au palomaire de savoir quel apèu solliciter pour faire « tourner » le vol de palomas qui passe et le faire se poser.

Palombière, « sifflez ! »

Signalisation de palombière © Wikipedia
Signalisation de palombière © Wikipedia

Il règne un grand silence autour de la palomèra. En effet, aucun bruit ni mouvement suspect ne doit susciter la méfiance des palomas. Parfois, on trouve des panneaux « Palombière. Sifflez ». C’est que le visiteur doit prévenir de son arrivée par un shiulet (sifflement bref). Sans réponse, il ne doit pas bouger car cela signifie que des palomas approchent. En revanche, il peut avancer dès qu’il entend deux shiulets.

On trouve facilement la palomèra, bien camouflée à la cime d’un arbre, car le sol des alentours est bien propre. En effet, il faut pouvoir retrouver une paloma tombée après le tir.

Et on ne parle pas dans une palomèra, on chuchote. D’ailleurs, c’est le güèit (guetteur) qui donne les ordres. Chut ! il faut se taire. L’espion (apèu situé dans une cage en haut d’un arbre) s’agite, il a vu quelque chose. À vos postes ! Dans un sifflement, un vol approche. Fla-fla-fla, les apèus sont manœuvrés. Le vol se pose. Un, dus, tres… Pan ! les tireurs tirent ensemble. Quelques palomas tombent à terre.

Une vraie cabane

Retour de chasse à la palombe © www.abchasses.com
Retour de chasse à la palombe © www.abchasses.com

On équipe soigneusement la palomèra d’une table, de chaises, parfois d’un canapé, d’un frigo et d’une gazinière. Et la convivialité est de mise. Un rôti ou de la saucisse « échappés » d’un congélateur font l’affaire. Quelques champignons qui poussent sous la palomèra et quelques œufs vont aussi très bien. Certaines mauvaises langues disent même que les palomas n’ont pas de souci à se faire !

Et le soir venu, on redescend avec les palomas du jour qui feront un excellent salmi (salmis) servi pour les jours de fêtes.

Quand on veut honorer quelqu’un, on l’invite à la palomèra. S’il n’est pas un bon chasseur, on ne le laisse pas tirer au cas où il confonde paloma et apèu.

En fait, la chasse à la paloma est plus qu’une chasse, c’est un art de vivre. On est bien loin des « safaris » à la palombe où, pour quelques centaines d’euros, vous pouvez tirer ces oiseaux.

La chasse à la palombe, un art de vivre

La préparation de la saison de chasse à la paloma est longue. C’est une affaire de spécialistes qui s’y préparent tout au long de l’année. Puis, quand vient le moment, la « Maladie bleue » frappe le pays.

Quelques proverbes relatifs à la chasse à la paloma le rappellent :
A Sent Miquèu l’apèu, a Sent Grat, lo gran patac / À la Saint-Michel (29 septembre), on prépare l’appeau, À la Saint-Gratien (8 octobre), on tire.
A la Sent-Luc, lo gran truc / À Saint-Luc (18 octobre), le grand passage.
Et un dernier
A la Sent Martin la fin / à la Saint Martin (11 novembre) la fin.

Mais les palomas ne sont pas aussi précises que les proverbes. Elles passent un peu avant ou un peu après selon les saisons. En tout cas, s’il y a des glands, il y aura des palombes :
An de glanèra, an de palomèra / Année de glands, année de palombières.

Même le rugby fait appel aux palomas :
Tirar tà las palomas / tirer une chandelle au rugby. Cela rappelle le tir au vol.

Un plat traditionnel

Un salmis de palombe aux chanpignons © Marie-Claire
Un salmis de palombe aux champignons © Marie-Claire

Les grands jours, la paloma est au menu. Rôtie à la broche ou en salmi, c’est un véritable plat de fête. Elle régale les réunions familiales, les repas des chasseurs, des corsaires (amateurs de course landaise) ou du club de rugby. Si vous avez des palomas à faire cuire, suivez la recette du chef …

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Chasse à la palombe entre ciel et terre
La chasse à la palombe dans les Landes, INA, Hubert Cahuzac, 1989
Chasse a la palombe dans le bazadais, Tristan Audebert, 1907
La chasse à la palombe, au coeur de la construction identitaire du Sud-Ouest aquitain, Annales du midi, Pierre Hourat, 2018