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Alexandre de Salies, Gascon aux trois vies

Alexandre de Salies ou Alexandre Danouilh n’est pas un chat puisqu’il n’a eu que trois vies. Mais trois vies bien remplies. Suivons le parcours de ce Gascon à qui l’histoire et l’archéologie doivent tant.

Alexandre Danouilh est commingeois

Acte de naissance de Alexandre de Salies à Salies du Salat le 9 décembre 1815
Acte de naissance de Alexandre Danouilh à Salies du Salat le 9 décembre 1815

Comme le dit son acte de naissance, Jean Grégorien Alexandre Danouilh nait à Salies du Salat le 9 décembre 1815 à 4h du matin. Son père, Jean-Paul Alexandre Danouilh (il signe Annouih) est avocat au Parlement de Toulouse. Et son grand-père, Jean-Baptiste, également avocat au Parlement, achète la seigneurie de Salies en 1738.

Ainsi, Alexandre Danouilh fait naturellement des études d’avocat à Toulouse. Cependant, il se passionne d’histoire, plus particulièrement, semble-t-il, pour l’Antiquité romaine. Mais le voilà de retour à Salies du Salat où il est élu Maire en 1848.

Alexandre de Salies (1815 - 1883)
Alexandre Danouilh de Salies (1815 – 1883)

L’année suivante, en 1849, la Cour d’Assises de Toulouse le condamne pour plusieurs délits et « crimes de papier ». On lui reproche « d’avoir commis quinze faux en écriture de commerce par contrefaçons d’écriture et de signature et par fabrication d’obligations … ». Sa peine est de 6 ans de réclusion, 10 000 Francs d’amende et paiement des frais de procédure.

Ainsi, il doit vendre sa propriété de Salies pour payer ses créanciers. Toutefois, Napoléon III lui accorde une remise de peine de 1 an de prison puis le décharge de l’amende de 10 000 Francs. Alexandre Danouilh sort de prison en 1854. Ruiné, divorcé, il quitte Salies pour s’installer à Tours.

La deuxième vie d’Alexandre Danouilh

À tout le moins, elle commence mal. Le voilà seul et sans le sou. Pour survivre, il prend un emploi de commis de bureau et donne des leçons de piano et de chant. Personne ne connait sa première vie et il restera toujours discret sur son passé. On le connait maintenant sous le nom d’Alexandre de Salies.

Bien que résident à Tours, Alexandre de Salies se passionne pour l’Histoire et les monuments du Vendômois. Aussi, il y fait de fréquents séjours, habite ponctuellement à Angers qui est plus près. Il s’intéresse surtout aux châteaux de Vendôme et de Lavardin.

Très vite, il devient membre de la Société archéologique du Vendômois et publie des notices et des ouvrages remarqués. Il publie divers ouvrages comme Notice sur le château de Lavardin (1865), Histoire de Foulque Nerra (1874), Le château de Vendôme, sa position stratégique, ses anciennes fortifications, ses souterrains, et le siège qu’il a subi en 1589, Monographie de Troô (1878), etc.

Le Château de Vendôme
Le Château de Vendôme (Loir et Cher)

La reconnaissance d’Alexandre de Salies

Alexandre de Salies
Alexandre de Salies

Dans un article du Bulletin de la Société archéologique du Vendômois, de 1986, l’ethnohistorien Daniel Schweitz écrit : « La personnalité d’Alexandre de Salies (1815-1883) est à tout jamais associée à l’étude archéologique du château de Lavardin, depuis la remarquable Notice qu’il lui a consacrée en 1865. Il peut même être regardé comme le véritable « inventeur » du château, et sa publication de 1865 comme l’acte de naissance de ce monument, tout au moins dans le champ du patrimoine et de la connaissance archéologique ».

Avec ses travaux, Alexandre de Salies fait partie de ces érudits locaux du XIXe siècle qui ont contribué à fonder l’identité culturelle de la France par l’invention de l’identité historique et patrimoniale des provinces.

D’ailleurs, on le reconnait aujourd’hui comme l’un des fondateurs de l’Archéologie du bâti et de la Castellologie (étude des châteaux), deux disciplines qui prendront leur essor dans les années 1970.

La troisième vie d’Alexandre de Salies

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Vue de l’abbaye de Marmoutier lez Tours de l’ordre de St Benoit, Congrégation de Saint-Maur – 17e –  (Gallica)

En 1876, Alexandre de Salies s’installe à Paris. Il vit misérablement mais suit – à 61 ans – les cours de l’Ecole des chartes.

Sa passion est toujours aussi vive. Ainsi, il laisse ses recherches dans le Vendômois et travaille sur le cartulaire de Marmoutier qui sera publié en 1893, près de 10 ans après sa mort.

En 1877, Alexandre de Salies rencontre l’abbé Louis Roussel qui est Directeur de l’œuvre des Orphelins-Apprentis d’Auteuil. Celui-ci lui propose le poste de rédacteur en chef du journal de l’institution, La France Illustrée, journal scientifique, littéraire et religieux. Il collabore en même temps au journal L’Univers.

Bien qu’ayant abandonné ses recherches sur le terrain, il publie des articles historiques qui font sa renommée et étonnent le Gotha parisien, surpris de voir un provincial impécunieux, venu d’on sait où, leur tenir la « dragée haute ».

Alexandre de Salies dit de la science archéologique qu’elle « n’asservit notre intelligence aux plus vulgaires recherches de la matière, que pour nous relever après, s’emparer de notre âme, l’enivrer des plus pures émotions, et se faire le trait d’union entre la poussière des tombeaux et le rayonnement de l’avenir ».

En 1879, il publie un roman historique sur le séjour de Charles VII à Lavardin en 1448.

La générosité discrète d’Alexandre de Salies

La France Illustrée, revue publie par les Orphelins et Apprentis d'Auteuil, dont Alexandre Salies est un des rédacteurs
La France Illustrée, revue publiée par les Orphelins et Apprentis d’Auteuil.  A. Salies est un des rédacteurs

Profondément religieux, Alexandre de Salies se dépouille de tout au profit des Orphelins-Apprentis d’Auteuil, refusant même de faire du feu en hiver dans sa chambre pour leur laisser le plus possible.

Alexandre de Salies meurt de maladie, dans la plus grande misère, le 16 mars 1883, à l’âge de 67 ans. Il repose au cimetière d’Auteuil.

Charles Bouchet, président de la Société archéologique du Vendômois, est présent à ses obsèques. Il publie une rubrique nécrologique dans la revue de la Société archéologique. Il dit :

Mais pour ne parler que des facultés intellectuelles, il est difficile de dire combien s’en rencontraient chez M. de Salies. Il était à la fois littérateur, critique, archéologue, poète, dessinateur, musicien, on pourrait ajouter architecte et ingénieur, s’il suffisait, pour mériter. ces noms, de connaître la théorie de ces nobles arts et d’en raisonner pertinemment avec les maîtres. Il n’était pas jusqu’au talent de causeur qu’il ne possédât à un degré ravissant. Fénelon disait de Cicéron : « Il avait je ne sais combien de sortes d’esprits. » Il s’en pourrait dire autant, dans un autre sens, de M. de Salies. — Il était bien de cette race du Midi si souple, si propre à tout, de cette famille gasconne dont il ne lui manquait que le côté…. gascon, car l’on peut dire qu’il en était absolument dépourvu.
[…]
Sa Foi était sans bornes, sans réserve, sa piété ardente, sa charité inépuisable. On se demande, nous écrit un de ses amis, comment il se trouvait si souvent dans un pareil état de gêne, mais une foule de malheureux accourus pour pleurer sur sa tombe se chargèrent de répondre.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Généalogie de la famille d’Anouilh de Salies – Généanet
Revue du Comminges n° 3, 2007.
Le château de Lavardin–épisode de la vie féodale au XVe siècle (texte complet) – Alexandre de Salies (1879)
Histoire de Foulques Nerra Comte d’Anjou d’après les chartes contemporaine et les anciennes chroniques (pdf) – Alexandre de Salies (1874)
Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire du Vendômois (1883) – Hommage à Alexandre de Salies p. 72 et 73




Les moulins du Lavedan

Le moulin à eau est une belle invention qui sera fort prisée un peu partout. En Lavedan, le moulin s’adapte à la montagne et se différencie de celui de la plaine. Jean Wehrlé nous renseigne par son livre : Le moulin de montagne, témoin du passé.

L’invention du moulin à eau et son développement


Meule et broyeur -(Orgnac) - source Wikimedia
Meule et broyeur à main  (Orgnac) – Wikimedia

L’invention du moulin à eau est un soulagement pour le travail des femmes qui jusqu’alors, utilisaient un mortier ou deux pierres.

Ce seraient les Grecs qui l’inventèrent. En 30 av. J.-C., le poète Antipater de Thessalonique écrit : Ne mettez plus la main au moulin, ô femmes qui tournez la meule ! Dormez longuement, quoique le chant du coq annonce l’aurore ; car Cérès a chargé les nymphes des travaux qui occupaient vos bras

Moulin à eau de Barbegal - reconstitution
Moulin à eau de Barbegal – reconstitution

La première mention d’un moulin se trouve dans les écrits de Strabon au 1er siècle av. J.-C. Il signale l’existence d’un moulin à eau, à Cabira, dans le palais de Mithridate, roi du Pont. Mais la plus étonnante de ces constructions hydrauliques romaines se trouve en Provence, à Barbegal, près d’Arle [Arles]. Le plus grand « complexe industriel » connu de l’Empire romain est un ensemble de moulins capable de moudre le grain pour une ville de 80 000 habitants !

En France, on attribue l’introduction des moulins à eau à Clovis (~466-511). Puis, les monastères développent cette technique et les moines de Clairvaux disséminent les moulins en construisant de nouvelles abbayes dans toute l’Europe. En plus des besoins domestiques des abbayes, l’eau courante a des usages industriels : écraser les grains, tamiser les farines, fouler le drap et tanner les peaux, puis, plus tard, fabriquer de la pâte à papier.

Parmi les grandes réalisations du XI-XIIe, citons la Société des Moulins du Basacle [Bazacle] ou Los moulins de Basacle fondée à Toulouse par des citoyens de la ville, avant que ne commence la Croisade des Albigeois, pour exploiter en commun des dizaines de moulins installés sur le site du Basacle, à l’amont  de la ville. Ils constituent  pour cela, la première société française par actions.

Les moulin à eau en Lavedan

Saint Orens
Saint Orens

En Lavedan (ou Vallée des Gaves), c’est à Sent-Orens, le futur évêque d’Auch, que l’on attribue le premier moulin à eau.  La légende nous apprend que vers 370, il aurait construit dans le vallon d’Isaby, un moulin merveilleux qui fonctionna 700 ans sans la moindre réparation. Né à Huesca, très pieux, il serait venu se réfugier dans le Lavedan pour échapper au destin politique que sa riche famille voulait pour lui.

Très vite, les moulins privés vont se multiplier dans le Lavedan, au-delà de ce qu’on voit dans d’autres contrées. Le cartulaire de Sent Savin en 1150 ou le censier de 1429 en témoignent.

En 1708, une taxe est créée qu’on ne paiera pas toujours. En 1735 par exemple, 17 moulins clandestins sont découverts dans la baronia deths Angles

Toutefois, en 1836, le cadastre parle d’une vingtaine de moulins à Arcisans-Dessús pour trente-cinq familles. Et quand le moulin est partagé entre deux familles, chacune s’attribue des jours.

À quoi ressemble un moulin en Lavedan ?


Arcizans-Dessus_(Photo Omnes)
Moulins en chapelet – Arcizans-Dessus (Photo Omnes)

La superficie au sol d’une mola [moulin] fait 20 à 25 m2. En enlevant les murs, le moulin est donc très petit. En Val d’Azun, les murs sont en granit clair, en vallée de Gavarnia, ils sont en schiste sombre. Les toits sont en ardoise.

On construit le moulin généralement dans la pente et une rigole depuis le ruisseau permet l’alimentation en eau directement à l’intérieur. De plain-pied, on a l’espace de travail et dessous la chambre du rouet où l’on tient en général debout.


Beaucens (Photo SPPVG)
Moulin de Beaucens (Photo SPPVG)

 

Quant à la porte, elle ne se distingue pas de celle d’une bergerie. Elle peut être ornée d’une croix, voire fleurie. En revanche, à hauteur d’homme, une dalle horizontale encastrée dans le mur permet de poser les sacs lors des manipulations ou du chargement des bêtes.

Enfin, à l’intérieur, un tira huma, une cheminée dont le conduit traverse le mur et non la toiture, permet de se réchauffer l’hiver. Et le sol est le plus souvent en simple terre battue.

L’alimentation en eau du moulin


Canal de dérivation vers un moulin
Canal de dérivation (photo SPPVG)

Qui dit moulin à eau signifie qu’il faut de l’eau ! Ce qui est plus difficile avec l’altitude.  On trouve des rigoles d’alimentation appelées graus ou agaus parfois assez longues, comme celle d’Ayrues qui alimentait deux moulins mais uniquement l’été. Pourtant, on trouve des moulins même à plus de 1300 m d’altitude.

Et les passages ou ventes de droits d’eau font l’objet de transactions en Lavedan. Jean Wehrlé cite la vente de passage d’eau entre Maria du Faur et Johan de Palu le 8 février 1502.

Vieuzac, canal de l'Arrieulat-1
Vieuzac, canal de l’Arrieulat (photo SPPVG)

 

Ou encore l’établissement d’un canal de moulin en 1651 entre un certain Vergez et le sieur d’Authan.

Le plus souvent, le meunier actionne une simple pelle de bois ou de schiste pour donner passage à l’eau dans la rigole.

Au XXe siècle, lors des travaux en montagne, EDF devra assurer l’alimentation des canaux pour la marche des moulins.

Le fonctionnement du rouet


Schéma de principe du moulin à roue horizontale de Sazos
Schéma de principe du moulin à roue horizontale de Sazos (SPPVG)

Pour entrainer l’arrodet [la roue], on creuse dans un arbre évidé, une pièce appelée coursier.  Calé de 30 à 45° par rapport à l’horizontale, le coursier fait office de déversoir et l’eau fait une chute de 2 à 3 m, ce qui entraine la roue (ou rouet) à 60-80 tours par minute.


Turbine horizontale - Moulin de l’écomusée de Marquèze ( Landes)
Turbine horizontale – Moulin de l’écomusée de Marquèze ( Landes)

Quant au rouet, dans le sud de la France, comme dans le bassin méditerranéen, il est horizontal avec un axe vertical. Il mesure 1,15 m de diamètre est souvent en chêne ou en acacia. Il tourne généralement à droite.

La pèira [la meule], sauf exception, est faite de matériau trouvé sur place : la roche cristalline. Elle mesure de 0,90 à 1,15 m de diamètre, pour une épaisseur de 15 cm. Et elle pèse facilement 120 kg. Elle peut être marquée.

Que moud-on dans les moulins du Lavedan ?


Trémie avec son sabot
Trémie avec son sabot (SPPVG)

On peut moudre tous les grains : millet, orge, seigle, blé, avoine, maïs selon les époques. Pourtant la même meule ne s’adapte pas à tous les grains. Ainsi, René Escafre (1733-1800) nous signale : le moulin du seigneur aux Angles a une meule noire, il faudrait en acheter une blanche pour moudre le froment.

Le grain est versé dans un tremolh ou trémie pyramidale. Son soutirage est réglé par une pièce appelée esclop à cause de sa forme de sabot.

Le grain moulu servira à l’alimentation de l’homme et de l’animal. On pratique une mouture « à la grosse », le blutage étant fait par un cèrne [tamis à main] surmontant la masia [le coffre à bluter]. On peut ainsi séparer le son, séparer la fleur (farine très fine utilisée pour la pâtisserie).

Quauques reproès deth Lavedan

Les Gascons sont les rois des proverbes. Le Lavedanés Jean Bourdette (1818-1911), dans Reprouès det Labeda, signale les suivants :

Eras moulos, de Labéda, quoan an àyga n’an pas grâ.
Eras molas, de Lavedan, quan an aiga n’an pas gran.
Ces moulins, du Lavedan, quand ils ont de l’eau ils n’ont pas de grain.

Cadù q’apèra era ayga tat sué mouli,
E qe la tira at det bezî.
Cadun qu’apèra era aiga tad sué molin,
E que la tira a deth vesin
Chacun appelle l’eau pour son moulin / Et l’enlève à son voisin.

De mouliô cambià poudet, mes de boulur nou cambiarat.
De molièr cambiar podetz, mès de volur non cambiaratz.
Vous pouvez changer de meunier ; mais de voleur, non.
Bourdette précise : C’est que tous les meuniers passaient pour être voleurs ; ils conservent encore cette vieille réputation… en Labédâ du moins.

Mes bàou chaoumà que màou moule.
Mes vau chaumar que mau móler.
Mieux vaut ne rien faire que mal moudre.

Qi a mouli ou caperâ,
Jàmes nou mànca de pâ.
Qui a molièr o caperan,
Jamès non manca de pan.
Qui a curé ou moulin,
Ne manque jamais de pain.


Carte des Pays des Pyrénées - Le Lavedan
Carte des Pays des Pyrénées – Le Lavedan

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Reprouès det Labeda, Jean Bourdette, 1889, Bibliothèque Escòla Gaston Febus.
La Baronnie des Angles et les Roux de Gaubert de Courbons, René Escafre.
Le moulin de montagne, témoin du passé, Jean Wehrlé, 1990, Bibliothèque Escòla Gaston Febus
Patrimoine Volvestre Info, Les moulins du Volp
Le site des patrimoines du Pays de la Vallée des Gaves, Les moulins à eau, les scieries, les carderies, (les photos provenant du site sont référencées SPPVG)
La Société des moulins de Bazacle, Wikipedia
La Révolution industrielle du Moyen Âge,




Le pic du Midi de Bigorre

Surplombant le col du Tourmalet, le Pic du Midi de Bigorre atteint 2 876 mètres. Surmonté d’une antenne de TDF (Télédiffusion De France), il est visible de presque toute la Gascogne et sert de repère aux Gascons expatriés qui rentrent chez eux.

Le col du Tourmalet, la porte du pic du Midi de Bigorre

Haut de 2 115 mètres, il est le deuxième col pyrénéen, juste dépassé par le col de Portet (2 215 m). Il permet de relier la vallée de l’Adour à la vallée de Barèges. En effet, la route des gorges de Luz n’est ouverte qu’en 1744.

La route du col du Tourmalet reste longtemps la route thermale pour se rendre à Barèges. D’ailleurs, Napoléon III modernise le chemin en 1864. Alors, Achille Jubinal, député des Hautes-Pyrénées, vante le mérite des routes thermales devant les députés, le 22 juin 1868 : « …. à Tourmalet, ainsi qu’au col de Peyresourde, qui descend par Luchon ; nous passons à 2 000 mètres d’altitude avec des voitures à quatre chevaux, aussi facilement que vous traversez en Daumont la place de la Concorde. Pourquoi donc un chemin de fer ne pénètrerait-il pas là où vont à présent les voitures ? ». Plus tard, une ligne de Tramway, inaugurée en 1914, relie Bagnères de Bigorre à Gripp, au pied du Tourmalet. Mais elle ferme en 1925.

La route du Col du Tourmalet et le Pic du Midi de Bigorre
La route du Col du Tourmalet et le Pic du Midi de Bigorre

Les troupeaux fréquentent le Tourmalet en estive. Vers 1130, des moines s’installent sur son chemin, au lieu de Cabadur. Mais, la vie y est bien difficile. Alors, en 1142, ils vont dans la plaine de l’Arròs et fondent l’abbaye de l’Escaladieu. Toutefois, Cabadur reste une grange de l’abbaye de l’Escaladieu.

L’Ador, le fleuve gascon, nait sur les pentes du Tourmalet. Il est grossi par l’Ador de Palhòla, l’Ador de Cabadur, l’Ador de Gripp, l’Ador de Lespona, l’Ador de la Sèuva et l’Ador de Baudian.

Le col du Tourmalet et le sport

Eugène Christophe à l'arrivée du Tour de France 1912-1
Eugène Christophe à l’arrivée du Tour de France 1912

En 1902, le Touring club de France organise une course cycliste. Le départ et l’arrivée sont à Tarbes et les coureurs franchissent le col du Tourmalet à deux reprises. Ensuite, en 1910, le Tour de France cycliste passe par le col du Tourmalet lors de l’étape entre Luchon et Bayonne. Depuis, il l’empruntera 79 fois, ce qui en fait le col le plus franchi par les coureurs.

Lors du Tour de France de 1913, Eugène Christophe (1885-1970) brise la fourche de son vélo dans la descente du Tourmalet. Il marche 14 km jusqu’à Sainte-Marie de Campan et la répare dans la forge d’Alexandre Torné.

La MongieDe même, les skieurs dévalent les pentes du Tourmalet à partir de 1920. La construction d’un téléski en 1945 lance la station de sports d’hiver de la Mongie, le plus vaste domaine skiable de France. À noter, son nom vient de mongia, lieu de résidence des moines. De plus, la construction du téléphérique reliant la Mongie au Pic du Midi, permet à la station de s’équiper d’un réseau électrique et d’un réseau d’eau potable.

La station météorologique de La Plantade

Gaspard Monge (vers 1800) fit des mesures de pression au Pic du Midi de Bigorre
Gaspard Monge (vers 1800)

L’astronome montpelliérain, François de Plantade (1670-1741), monte sur le Pic du Midi de Bigorre pour étudier la couronne du soleil lors de l’éclipse de 1706. En 1741, il y fait des mesures barométriques et meurt en s’écriant « Ah ! que tout ceci est beau ! ».

Plus tard, en 1774, le chimiste Jean d’Arcet et le mathématicien Gaspard Monge atteignent le sommet pour étudier la pression atmosphérique. Conquis par le site, Jean d’Arcet propose la construction d’un observatoire dont le projet n’aboutira pas par manque de financement et pour cause de Révolution.

Louis Ramond de Carbonnières (en 1823)
Louis Ramond de Carbonnières (en 1823)

Dès la fin du XVIIIe siècle, l’ascension du Pic du Midi de Bigorre est une excursion à la mode. Louis Ramond de Carbonnières (1755-1827), botaniste et géologue, sert de guide à trente-cinq expéditions. En 1792, il écrit « Voyage et observations faites dans les Pyrénées », puis « Mémoire sur l’état de la végétation au sommet du pic du midi de Bagnères ».

En 1860, la société Ramond, première société pyrénéiste fondée en 1864 à l’Hôtel du Cirque de Gavarnie, reprend l’idée de construire un laboratoire au sommet du Pic du Midi.

Charles de Nansouty installa la première station météo au Pic du Midi de Bigorre
Charles de Nansouty

À partir de 1870, le général Charles du Bois Champion de Nansouty et l’ingénieur Célestin-Xavier Vaussenat reprennent ce projet dans lequel ils investissent leur fortune personnelle. La première pierre est posée le 20 juillet 1878.

Lire aussi l’article La tête dans les étoiles

En 1873, De Nansouty et Vaussenat installent une station météorologique, à la Plantade, au sommet du Tourmalet. Or, les conditions de vie sont précaires. Ainsi, en 1874, une tempête détruit les fenêtres, les volets et la porte de la station.

En 1875, les observations météorologiques et nivologiques permet d’anticiper la grande inondation du bassin de la Garonne. L’alerte est portée à pied dans la vallée. Pour communiquer plus rapidement avec la vallée, une station télégraphique est installée en 1877.

Malgré les contraintes techniques et météorologiques, la plate-forme et les premiers locaux sont opérationnels en 1880. Ainsi, des bulletins météos quotidiens sont envoyés aux villages de la vallée. La station de la Plantade est abandonnée en 1881.

L’observatoire du Pic du Midi de Bigorre devient propriété de l’État

Tout cela coute très cher et l’Etat achète l’observatoire en 1882.

En 1907, Benjamin Baillaud installe le premier grand télescope, un des plus grands du monde. Un jardin alpin et une bibliothèque de 1 300 ouvrages complètent le site.

L'observatoire du Pic du midi vers 1930
L’observatoire du Pic du midi vers 1930

Des groupes électrogènes fournissent le courant dès 1911. Et la TSF est installée en 1922. Plus tard, en 1949, il y aura raccordement au réseau électrique. Puis, un téléphérique pour le transport des personnes et du matériel entre en service en 1952. Notons que le projet de funiculaire de 1905 ne verra pas le jour.

Cependant, le ravitaillement se fait en été par des mulets et, en hiver, par des porteurs qui mettent 8 heures pour atteindre l’observatoire.

L’observatoire étudie les planètes, le rayonnement cosmique, l’électricité atmosphérique, la radioactivité dégagée par les sommets enneigés. Il étudie également la botanique, la biologie végétale et les sols.

L’émetteur du Pic du Midi de Bigorre

L'antenne de radiodiffusion de TDF
L’antenne de radiodiffusion de TDF

On installe des antennes de radiodiffusion en 1927.  Puis, on construit un émetteur de télévision en 1957. Et, en suivant, le centre TDF entre 1959 et 1962. Il dispose d’un émetteur de 104 mètres de haut et dessert le sud-ouest de la France.

L’observatoire vieillit. L’Etat envisage sa fermeture en 1998 mais la région Midi-Pyrénées se mobilise et engage la modernisation des installations techniques. Le nouveau site accessible au public ouvre en mai 2000. Les droits d’entrée assurent une part du fonctionnement du site.

 

La Réserve Internationale de Ciel Etoilé

Grâce à son emplacement exceptionnel, le Pic du Midi reste un des plus grands observatoires mondiaux. Mais la lumière artificielle de l’éclairage public des communes rend les observations du ciel de plus en plus difficiles.

Les télescopes du Pic du Midi de Bigorre
Les télescopes du Pic du Midi de Bigorre

En 2009, une association d’astronomes du Pic du Midi lance l’idée d’une Réserve de Ciel Etoilé. Aidée par le Syndicat Mixte pour la Valorisation Touristique du Pic du Midi, l’Université de Pau et des Pays de l’Adour et d’autres partenaires, le projet se concrétise en 2013. La Réserve est gérée par le Pic du Midi, le Parc National des Pyrénées et le Syndicat Départemental de l’Energie des Hautes-Pyrénées.

La Réserve comprend deux zones. Le « cœur » de la réserve qui couvre 600 km² s’appuie sur des espaces protégées inhabités tels que le Parc national des Pyrénées, la réserve du Néouvielle et la réserve d’Aulon. La « zone tampon » comprend 251 communes qui s’engagent à limiter ou supprimer la pollution due à l’éclairage public.

La pollution lumineuse perturbe la biodiversité (cycles de reproduction, migrations, …). Elle représente un gaspillage énergétique considérable. Il représente 94 KWh par habitant en 2007 (43 KWh seulement en Allemagne). Les communes consacrent en moyenne 20 % de leur budget pour l’éclairage public qui nécessite la production de deux réacteurs nucléaires.

Le projet de Loi portant engagement national pour l’environnement prévoie de modifier le Code de l’environnement pour lutter contre la pollution lumineuse et le gaspillage qu’elle engendre.

La Voie Lactée au-dessus des Pyrénées
La Voie Lactée au-dessus des Pyrénées

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le site internet de l’observatoire
La Réserve Internationale de Ciel Etoilé




La philatélie et la Gascogne

Le 11 juillet 2022 paraitra un timbre sur le col du Tourmalet, ce col pyrénéen rendu célèbre par le Tour de France. Une occasion pour se pencher sur la présence de la Gascogne dans les émissions de timbres français et la philatélie.

Des sujets divers, une répartition inéquitable

La Gascogne n’est pas absente des timbres français. Quelques personnages gascons figurent sur les timbres comme Henri IV, d’Artagnan, Larrey ou Foch. On trouve aussi des sports gascons : la pelote basque, le rugby, la course landaise ; et aussi, la gastronomie (foie gras) ou encore les races locales ovines et bovines.

Carnet de timbres de 2014 sur les races locales avec la Béarnaise, la Mirandaise, la Bordelaise, la Casta et la Lourdaise.
Carnet de timbres de 2014 sur les races locales avec la Béarnaise, la Mirandaise, la Bordelaise, la Casta et la Lourdaise.

On célèbre des évènements historiques : le 800e anniversaire de la mort d’Aliénor d’aquitaine, le 600e anniversaire de la mort de Gaston Febus, le 400e anniversaire du rattachement du Béarn à la France (ou le contraire, diront certains ….).

Mais, sans conteste, les sujets les plus fréquents sont les sites touristiques. Jusqu’en 2021, La Poste consacre pas moins de 34 timbres à des sites touristiques gascons. Le palmarès revient au bassin d’Arcachon (4 émissions) et à Lourdes (3 émissions).

La répartition des sites gascons représentés sur les timbres est inégalitaire. La Gironde bénéficie de 13 timbres, les Hautes-Pyrénées de 9 émissions, les Pyrénées-Atlantiques de 5, chacun des autres départements gascons d’une seule. Si l’Ariège voit le château de Foix représenté sur un timbre de 1958, la philatélie ne connait pas le Couserans gascon.

Timbre de 2004, le pont de Bordeaux.
Timbre de 2004, le pont de Bordeaux.

Qui décide du sujet retenu sur un timbre ?

N’importe qui peut proposer un sujet pour un timbre-poste. Pour cela, il suffit simplement d’adresser sa proposition à Philaposte, le service de la Poste chargé de la philatélie (adresse mail: sav-phila.philaposte@laposte.fr ou 3/5 avenue Galliéni, 94257 Gentilly Cedex – au passage, notons que le général Galliéni est né à Saint-Béat).

Le thème proposé doit avoir une importance au moins nationale ou internationale. Inutile de proposer un timbre sur Filadelfa de Gèrda ou sur Felix Arnaudin, Quoique… Si le choix est retenu, l’émission du timbre n’interviendra qu’un ou deux ans après.

Timbre de 2007, La coupe du monde de rugby
Timbre de 2007, La coupe du monde de rugby

La Commission des programmes de philatélie, présidée par le Président directeur général de La Poste, se réunit deux fois par an pour émettre un avis sur les propositions reçues. C’est le ministre de l’Economie qui décide au final.

Un arrêté publié au Journal officiel fixe le programme des émissions de timbres pour l’année à venir.

En tout cas, il semblerait que l’émission prochaine d’un timbre sur le Col du Tourmalet n’ait pas été demandée par qui que ce soit ! Un mystère administratif, mais ne boudons pas notre plaisir…

Comment fabrique-t-on un timbre ?

En France, seule La Poste a l’autorisation d’émettre des timbres.

Jusqu’en 1970, les timbres sont produits à Paris. Yves Guéna, député de la Dordogne, alors ministre des Postes et des Télécommunications, installe la nouvelle imprimerie à Boulazac, près de Périgueux.

Moletage
Moletage

Avec l’ère numérique, la production qui est de 4,5 milliards de timbres en 1995 n’est plus que de 1 milliard aujourd’hui.

On utilise plusieurs techniques. La Typographie consiste à graver le timbre à l’envers dans un bloc d’acier au format du timbre. La gravure se fait en relief, le métal est creusé autour des traits du dessin. La feuille de papier est pressée sur le dessin encré.

La Taille douce consiste à graver le timbre à l’envers dans un bloc d’acier au format du timbre. Le poinçon obtenu est reporté autant de fois qu’il y aura de timbres sur un cylindre en cuivre (la virole). L’impression donne au toucher une impression de relief.

La Lithographie consiste à graver le dessin sur une pierre calcaire que l’on durcit par un procédé chimique. L’impression se fait par pression, comme pour décalquer le motif.

Virolle, rouleau gravé pour l'impression des timbres, BoulazacL’Héliogravure et l’Offset sont des procédés mécaniques modernes dans lesquels l’artiste n’intervient plus.

Valoriser la Gascogne par ses timbres

Carte maximum, timbre de 2005 La dune du Pila.
Carte maximum, timbre de 2005 La dune du Pila.

En plus des émissions officielles de timbres, chacun peut émettre son propre timbre. La Poste propose un service qui permet d’éditer un timbre à partir de sa photo ou de celle de ses vacances, par exemple. Soyons francs ! Rien ne remplace l’utilisation d’un beau timbre-poste sur une lettre. Plutôt que d’utiliser d’insipides vignettes d’affranchissement pour son courrier, pourquoi ne pas faire l’effort d’aller à son bureau de poste pour acheter un petit stock de timbres représentant la Gascogne : un personnage, un site ?

Un premier jour d’émission précède l’émission d’un nouveau timbre, généralement le samedi et le dimanche, pour les amateurs de philatélie.

Pour le timbre sur le col du Tourmalet, la Poste ouvrira un bureau spécial à Barèges et un autre à Bagnères de Bigorre les 8 et 9 juillet 2022. C’est le Groupement Philatélique des Pyrénées (gpp65@laposte.net) qui les organise.

 

 

La Poste confectionne des enveloppes dites « Enveloppes premier jour ». Elles portent le timbre oblitéré avec un cachet spécial premier jour d’émission. Un dessin ou une illustration décore l’enveloppe en rapport avec le sujet du timbre. On peut aussi trouver des cartes postales premier jour ou des cartes maximum premier jour (cartes postales affranchies et oblitérées du côté illustré).

L’on peut bien entendu envoyer son courrier à partir de ces bureaux premier jour. Les collectionneurs en seront heureux !

Un timbre pour valoriser les langues régionales ?

La loi dite « Molac » a introduit dans le code du patrimoine un article L1 qui dispose que :
« Le patrimoine s’entend, au sens du présent code, de l’ensemble des biens, immobiliers ou mobiliers, relevant de la propriété publique ou privée, qui présentent un intérêt historique, artistique, archéologique, esthétique, scientifique ou technique.

Il s’entend également des éléments du patrimoine culturel immatériel, au sens de l’article 2 de la convention internationale pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Cette convention a été adoptée à Paris le 17 octobre 2003 et du patrimoine linguistique, constitué de la langue française et des langues régionales. L’Etat et les collectivités territoriales concourent à l’enseignement, à la diffusion et à la promotion de ces langues ».

Alors, pourquoi pas une série de timbres sur les langues régionales que l’assemblée Nationale reconnait d’intérêt national ? L’occitan, le catalan, le basque, le breton, le flamand, l’alsacien, etc. Voilà de quoi donner une belle série de timbres sur le patrimoine immatériel de la France et satisfaire les amateurs de philatélie.

Pour cela, il faut que chaque association ou chaque personne qui veut des timbres sur les langues régionales se mobilisent. Ils prennent leur plus belle plume et écrivent une lettre (affranchie avec un beau timbre !) pour le proposer à Philaposte. On rappelle l’adresse : 3/5 avenue Galliéni, 94257 Gentilly Cedex.

Alors, quel sujet illustrera les langues régionales ?

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Philaposte




Le château de Pau, 800 ans d’histoire

D’abord, petit château défensif situé près d’un gué sur le Gave de Pau, Gaston Febus en fait une forteresse redoutable. Puis, résidence des rois de Navarre, Henri III de Navarre, le futur Henri IV de France, y voit le jour. Enfin, remanié plusieurs fois, le château de Pau est aujourd’hui un musée national. Les Béarnais en sont si fiers qu’ils disent Qui n’a vist lo castèth de Pau, n’a jamèi vist arren de tau [Qui n’a jamais vu le château de Pau n’a jamais rien vu de tel].

Du château à la forteresse

Un château est construit sur un éperon rocheux dominant un gué emprunté par les bergers ossalois qui font hiverner leurs troupeaux dans la lande du Pont-Long. Un bourg se développe à ses pieds. Il s’appelle Pal dans un texte de 1131 et Pau dans un autre de 1147.

Le château de Pau est un château vicomtal. Aussi, c’est là qu’on donne le nouveau For general de 1188.

Gaston Fébus (Livre de la Chasse)
Gaston Fébus (Livre de la Chasse)

Plus tard, Gaston Febus (1331-1391) établit un réseau de forteresses pour défendre le Béarn dont il affirme la neutralité en 1347 dans le conflit entre le roi de France et le roi d’Angleterre. Il remanie le château de Pau qui est au centre de son dispositif de défense.

Les travaux, sous la conduite de Sicart de Lordat, durent de 1370 à 1380. Il agrandit la plate-forme castrale, garnit de briques ses parois en inclinant le mur à 60 degrés. Puis, il construit une seconde enceinte plus bas, renforce les défenses par des créneaux et des mâchicoulis. Enfin, il bâtit un donjon de briques de 33 mètres qui porte la fameuse inscription : Febus me fe [Febus m’a fait].

Le château de Pau sous Fébus, par Raymond Ritter
Le château de Pau sous Fébus, par Raymond Ritter

Pourtant, les successeurs de Febus continuent d’habiter au château d’Orthez mais viennent faire de fréquents séjours au château de Pau. En particulier, les vicomtes de Béarn y réunissent les Etats de Béarn. Et Gaston IV (1423-1472) y fixera le siège de la Cort Major [Cour Majour].

 

Le Château de Pau : une résidence de plaisance

La cour intérieure du Château de Pau (E. Gluck - 1860)
La cour intérieure du Château de Pau (E. Gluck – 1860)

Gaston IV engage des travaux pour mettre le château de Pau au gout des résidences de l’époque. Il fait coiffer les tours d’un toit, surèlever les bâtiments d’un étage et percer des fenêtres. Les travaux durent 10 ans pour s’achever en 1472. Cependant, Gaston IV n’aura presque pas résidé au château de Pau.

Or, Gaston IV épouse Eléonore de Navarre et devient ainsi roi de Navarre. Alors, les rois de Navarre alternent leur résidence entre Pampelune et le château de Pau. Mais, en 1512, ils perdent la Haute Navarre. Et le château de Pau devient la résidence officielle des rois de Navarre.

Puis, Henri d’Albret (1503-1555) épouse Marguerite de France, la sœur de François Ier. Il lance des travaux d’embellissement du château de Pau. En particulier, on lui doit l’aménagement de la terrasse côté sud, le décor de la cour d’honneur, la réalisation de l’escalier d’honneur et la décoration des appartements.

Naissance d'Henri IV au Château de Pau - 13:12:1553)
Naissance d’Henri IV au Château de Pau – 13/12:/1553 (Deleria)

Après la mort de Marguerite, Henri d’Albret réside au château de Pau. Là, il se consacre à l’administration de ses États : il révise les fors, réorganise la justice, modernise l’agriculture, transforme la tour du moulin construite par Fébus, en atelier monétaire. Elle devient la Tour de la Monnaie.

Le 13 décembre 1553, Henri III de Navarre nait au château de Pau. La légende veut que sa mère, Jeanne d’Albret, chantait le cantique Nosta Dauna deu cap deu pont pendant l’accouchement et que son grand-père lui frotta de l’ail et du Jurançon sur les lèvres.

Les troubles religieux

Jeanne d'Albret (1528 - 1572)
Jeanne d’Albret (1528-1572)

Antoine de Bourbon (1518-1562), père d’Henri III, fait aménager le parc et les jardins du château de Pau. Le faste de la cour de Navarre n’a rien à envier à celui de la cour de France. D’ailleurs, on sert à table de la glace venue des Pyrénées. Pour l’époque, c’est un luxe inouï.

À la mort d’Antoine de Bourbon, Jeanne d’Albret se déclare protestante et impose la nouvelle religion dans ses états. L’armée française occupe brièvement le château de Pau en 1569.

Henri III de Navarre, futur Henri IV de France
Henri III de Navarre, futur Henri IV de France

En 1576, Henri III, jusqu’alors retenu à la Cour de France, s’enfuit et revient en Béarn. Il séjourne rarement au château de Pau et n’y reviendra plus à partir de 1587. Henri de Navarre devient roi de France en 1589.

Le château de Pau n’abrite plus que l’intendant, la chancellerie de Navarre et les prisons. Le marquis de La Force raconte que la veille de l’assassinat d’Henri IV, « il vint dans la ville et faubourgs de Pau une très grande quantité de vaches mugissant et beuglant de manière épouvantable […] et un taureau se jeta du pont en bas où il fut trouvé mort le lendemain ». En conséquence, le père de François Ravaillac est banni et enfermé dans le donjon du château de Pau.

Plus tard, devant le refus des Etats de Béarn de restituer les biens de l’Eglise catholique à son clergé, Louis XIII, fils d’Henri IV, prend la tête d’une armée et entre dans Pau en 1620. Il rétablit le culte catholique, annexe la Navarre et le Béarn à la France puis repart à Paris en emmenant avec lui 95 tableaux du château de Pau.

Le duc d'Epernon est présent alors de l'assassinat d' Henri IV
L’assassinat d’Henri IV (1610)

Le château de Pau s’endort

Le château de Pau abrite le gouverneur, l’intendant, le sénéchal, la cour des comptes de Navarre et sert de prison. On le confie aux ducs de Gramont qui ne réalisent que des travaux d’entretien, sauf la reconstruction des galeries orientales détruites par un incendie.

À la Révolution, Bertrand Barère le sauve de la destruction en réservant « au roi le château de Pau, avec son parc, comme un hommage rendu par la nation à la mémoire d’Henri IV ».

En 1796, le parc du château de Pau est aliéné. Une centaine de citoyens palois déforment une société pour le racheter et le conserver en promenade publique. La route de Bayonne le traverse et coupe en deux le parc. La place de Gramont est construite sur une partie du parc.

Le Château de Pau vu du parc
Le Château vu du parc

Pourtant, Louis XVIII fait rénover les appartements du château pour en faire une résidence royale. En 1848, l’émir algérien Abd el Kader est prisonnier au château de Pau. En partant, il n’a pas chanté le Bèth cèu de Pau mais aurait dit « Je quitte Pau de ma personne, mais j’y laisse mon cœur ». Il est vrai que plusieurs de ses enfants sont enterrés au cimetière de Pau.

Beth ceu de Pau par les Passo Cansoun

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Rénovation de la façade sud
Rénovation de la façade sud (1860)

Napoléon III relance les travaux en 1853 et remplace l’aile Est par un portique à trois arcades qui accueille, aujourd’hui encore, les visiteurs.

Enfin, le château de Pau devient palais national. Des présidents de la République, le roi d’Espagne et le roi d’Angleterre y séjournent. En 1927, le château de Pau devient un musée national, lieu de mémoire d’Henri IV, lo noste Enric, et de son règne.

Le musée du château de Pau

Le berceau d'Henri IV
Le berceau d’Henri IV

Le château de Pau fait l’objet d’une campagne de restaurations.

Les pièces aménagées sont meublées et décorées pour reconstituer un décor d’inspiration Renaissance. En outre, le château de Pau renferme 12 000 pièces et objets, dont une centaine de tapisseries des Gobelins des XVIe et XVIIe siècles et une collection de tableaux à la gloire d’Henri IV.

En particulier, la carapace de tortue qui a servi de berceau à Henri IV en est la pièce maitresse. Elle a failli être brulée à la Révolution.

De plus, le cabinet d’arts graphiques du château de Pau renferme une collection de 500 estampes et 300 dessins. Le médailler comprend 500 pièces (monnaies, médailles, décorations). Toutes ces collections sont présentées lors d’expositions temporaires.

La grande salle basse
La grande salle basse

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le site Wikipédia du Château de Pau
Le Musée National du Château de Pau
La Société des Amis du Château de Pau




Quand le gascon faillit devenir langue officielle

Le gascon est la langue du peuple. La Révolution de 1789, après bien des hésitations, décide d’imposer le français et de combattre les langues régionales. L’abbé Grégoire est le principal instigateur de cette lutte.

L’usage des langues régionales pendant la Révolution

Lous drets de l'ome traduits par Pierre Bernadau 1790)
Lous drets de l’ome traduits par Pierre Bernadau 1790)

Le 14 janvier 1790, l’Assemblée Nationale décide de faire traduire les lois et les décrets dans les différents « idiomes » parlés de France. Le but est de rendre partout compréhensibles les lois et les décrets de l’Assemblée car la majorité des citoyens ne parle pas français.

Le député Pierre Dithurbide, natif d’Ustaritz, se propose de réaliser les traductions en basque. Le Député Dugas, de Cordes dans le Tarn, rédacteur du journal Le Point du Jour, crée une entreprise de traductions pour les 30 départements du sud. Le 6 octobre 1791, Dugas présente 24 volumes, dont 9 pour les Hautes-Pyrénées, 7 pour les Basses-Pyrénées, 1 pour les Landes et 1 pour la Haute-Garonne. Il a des difficultés à se faire payer ce travail.

La traduction est mauvaise et les Hautes-Pyrénées font faire la leur.

Pierre Bernadau (1762-1852), avocat bordelais, traduit la Déclaration des Droits de l’Homme en gascon, ainsi que les décrets municipaux.

Les écrits en langues régionales se multiplient. À Toulouse, on publie Home Franc, « journal tot noubel en patois fait esprès per Toulouse » et destiné « a las brabos gens de mestiè ».

Une littérature occitane populaire de pamphlets et de chansons se développe. Le 2 nivôse an II, les jeunes de Mimbaste dans les Landes chantent sur l’air de la Marseillaise, un hymne en gascon dont les quatre couplets sont recopiés sur le registre des délibérations.

Cette politique de traductions prend fin en 1794, après la lecture du rapport de l’abbé Grégoire (1750-1831) : Rapport du Comité d’Instruction publique sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française.

Qui est l’abbé Grégoire ?

L'Abbé Grégoire
L’abbé Grégoire

Henri Grégoire (1750-1831) nait à Vého, près de Lunéville (actuel département de Meurthe et Moselle). Ordonné prêtre en 1775, l’abbé Grégoire parle l’anglais, l’italien, l’espagnol, l’allemand et publie une Eloge de la poésie à l’âge de 23 ans.

En 1787, avec un de ses confrères, il fonde un syndicat de prêtres pour obtenir de meilleurs revenus au détriment des évêques et des chanoines.

Elu député du clergé aux Etats Généraux de 1789, l’abbé Grégoire réclame l’abolition totale des privilèges, l’abolition du droit d’ainesse, l’instauration du suffrage universel masculin et contribue à rédiger la Constitution civile du clergé.

L’abbé Grégoire plaide la cause des juifs (reconnaissance de leurs droits civiques en 1791) et des noirs (première abolition de l’esclavage en 1794). Grégoire est élu évêque constitutionnel à Blois. Il s’oppose à la destruction des monuments publics et créé le terme de Vandalisme. Il dit : « Je créai le mot pour tuer la chose ».

Membre actif du Comité de l’Instruction publique, il réorganise l’instruction publique. C’est dans ce cadre qu’il entreprend une enquête sur les patois pour favoriser l’usage du français.

L’enquête de l’abbé Grégoire

Le 13 août 1790, l’abbé Grégoire lance une enquête relative « aux patois et aux mœurs des gens de la campagne ». Elle comprend 43 questions. Quelques exemples :

Q1. L’usage de la langue française est-il universel dans votre contrée. Y parle-t-on un ou plusieurs patois ?
Q6. En quoi s’éloigne-t-il le plus de l’idiome national ? N’est-ce pas spécialement pour les noms des plantes, des maladies, les termes des arts et métiers, des instruments aratoires, des diverses espèces de grains, du commerce et du droit coutumier ? On désirerait avoir cette nomenclature.
Q10. A-t-il beaucoup de termes contraires à la pudeur ? Ce que l’on doit en inférer relativement à la pureté ou à la corruption des mœurs ?
Q16. Ce patois varie-t-il beaucoup de village à village ?
Q18. Quelle est l’étendue territoriale où il est usité ?
Q21. A-t-on des grammaires et des dictionnaires de ce dialecte ?
Q23. Avez-vous des ouvrages en patois imprimés ou manuscrits, anciens ou modernes, comme droit coutumier, actes publics, chroniques, prières, sermons, livres ascétiques, cantiques, chansons, almanachs, poésie, traductions, etc. ?
Q29. Quelle serait l’importance religieuse et politique de détruire entièrement ce patois ?
Q30. Quels en seraient les moyens ?
Q41. Quels effets moraux produit chez eux la révolution actuelle ?

À la lecture des questions, on comprend très vite où il veut en venir !

Entre 1790 et 1792, l’abbé Grégoire ne reçoit que 49 réponses à son questionnaire, dont 11 proviennent des départements du sud-Ouest : Périgueux, Bordeaux, Mont de Marsan, Auch, Agen, Toulouse et Bayonne.

Les débats sur la question linguistique

Carte sur la traduction des lois en langues régionales (1792)
Carte sur la traduction des lois en langues régionales (1792)

La question linguistique anime les débats. L’impossibilité de se faire entendre par tous milite pour l’unification de la langue.

Un envoyé à Ustaritz, constate que « le fanatisme domine ; peu de personnes savent parler français ; les prêtres basques et autres mauvais citoyens ont interprété à ces infortunés habitants les décrets comme ils ont eu intérêt ». Dans les armées, des bataillons doivent être séparés car ils « n’entendaient pas le langage l’un de l’autre ».

Le 18 décembre 1791, Antoine Gautier-Sauzin de Montauban envoie une lettre au Comité d’Instruction publique de l’Assemblée nationale dans laquelle il propose un projet de fédéralisme.

« J’observe que le français est à peu de nuances près, la langue vulgaire de la majeure partie du royaume, tandis que nos paysans méridionaux ont leur idiome naturel et particulier ; hors duquel ils n’entendent plus rien […] Je crois que le seul moyen qui nous reste est de les instruire exclusivement dans leur langue maternelle. Oh que l’on ne croie pas que ces divers idiomes méridionaux ne sont que de purs jargons : ce sont de vraies langues, tout aussi anciennes que la plupart de nos langues modernes ; tout aussi riches, tout aussi abondantes en expressions nobles et hardies, en tropes, en métaphores, qu’aucune des langues de l’Europe ».

Antoine Gautier-Sauzin propose d’imprimer des alphabets purement gascons, languedociens, provençaux, … « dans lesquels on assignerait à chaque lettre sa force et sa couleur ». Il propose, par exemple, de supprimer le V qui se confond avec le B en gascon.

Il écrit : « Pour exprimer en gascon le mot « Dieu », que Goudouli écrit « Dius », j’écrirais « Dïous », les deux points sur l’i servant à indiquer qu’il faut trainer et doubler en quelque sorte cette voyelle ».

Bertrand Barrère
Bertrand Barrère

Bertrand Barrère impose la fin de tout usage des langues régionales dans le cadre officiel : « D’ailleurs, combien de dépenses n’avons-nous pas faites pour la traduction des lois des deux premières assemblées nationales dans les divers idiomes parlés en France ! Comme si c’était à nous à maintenir ces jargons barbares et ces idiomes grossiers qui ne peuvent plus servir que les fanatiques et les contre-révolutionnaires ! ».

L’abbé Grégoire présente son rapport devant la Convention

Rapport de l'Abbé Grégoire - Page 1
Rapport de l’Abbé Grégoire – Page 1

Le 16 Prairial an II, l’abbé Grégoire présente son rapport Sur la nécessité et les moyens d’anéantir le patois, et d’universaliser l’usage de la langue française. Texte complet disponible ici.

Extraits :

« On peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent, puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, & qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une & indivisible, l’usage unique & invariable de la langue de la liberté ».

« Cette disparité de dialectes a souvent contrarié les opérations de vos commissaires dans les départemens. Ceux qui se trouvoient aux Pyrénées-Orientales en octobre 1792 vous écrivoient que, chez les Basques, peuple doux & brave, un grand nombre étoit accessible au fanatisme, parce que l’idiôme est un obstacle à la propagation des lumières. La même chose est arrivée dans d’autres départemens, où des scélérats fondoient sur l’ignorance de notre langue, le succès de leurs machinations contre-révolutionnaires ».

« Quelques locutions bâtardes, quelques idiotismes prolongeront encore leur existence dans le canton où ils étoient connus. Malgré les efforts de Desgrouais, les gasconismes corrigés sont encore à corriger. [….] Vers Bordeaux on défrichera des landes, vers Nîmes des garrigues ; mais enfin les vraies dénominations prévaudront même parmi les ci-devant Basques & Bretons, à qui le gouvernement aura prodigué ses moyens : & sans pouvoir assigner l’époque fixe à laquelle ces idiômes auront entièrement disparu, on peut augurer qu’elle est prochaine ».

« Les accens feront une plus longue résistance, & probablement les peuples voisins des Pyrénées changeront encore pendant quelque temps les e muets en é fermés, le b en v, les f en h ».

C’est la fin de l’usage officiel des langues régionales. Il a duré quatre ans et commence alors la « chasse aux patois ».

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire de la langue française, des origines à 1900 ; 9, 1-2. La Révolution et l’Empire, par Ferdinand Brunot,1927-1937
La République en ses provinces : la traduction des lois, histoire d’un échec révolutionnaire (1790-1792 et au-delà) par Anne Simonin
Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Grégoire, 1794
La République condamne les idiomes dangereux, Anne-Pierre Darrées, 2021
Mélenchon comprendrait-il Montesquieu ?, Anne-Pierre Darrées, 2018




Marie, les miracles, les légendes

Le culte de Marie se développe dès le Moyen-âge. Mêlant dévotion et légende, s’inspirant de traditions antérieures, on lui attribue des miracles et on lui dédie des sanctuaires. Si ce phénomène n’est pas propre à la Gascogne, on y trouve fortement chez nous le symbole de la maternité divine.

Marie, Louis XIII et Louis XIV

"<yoastmarkLouis XIII, le fils d’Henri IV, promet plusieurs fois entre 1632 et 1638 de consacrer la France à Marie si celle-ci lui accorde un héritier. Une négociation divine, pourrait-on dire. Gagné ! Après 22 ans de mariage, Anne d’Autriche, son épouse, est enfin grosse. Alors, le 10 février 1638, Louis XIII voue la France à Marie dans un acte solennel de consécration. Ainsi, la France devient le royaume de Marie : Regnum Gallae, regnum Mariae. Et l’enfant, futur Louis XIV, recevra le nom de baptême de Louis Dieudonné.

En outre, le roi instaure les processions du 15 août, fête de l’Assomption de la Vierge. Et chaque église doit soit être sous le patronage de Marie, soit lui consacrer sa chapelle principale.

En fait, ce culte va bien aux Gascons. D’ailleurs, Saint Saturnin (mort en 250), lors de ses prêches dans notre région, y apporte déjà le culte de Marie, comme en témoigne le sanctuaire de Notre-Dame de Cieutat à Eauze. Un lien avec la déesse mère ?

Bien plus tard, on entendra les Gascons témoigner de leur tendresse pour Marie dans ce cantique Que’t vòi saludar, dont voici le refrain :

Qu’et boï saluda cado dio Mario
E qu’ets boï prega souben, souben
E qu’ets boï aima toustem, toustem!

Que’t vòi saludar cada dia Maria
E que’t vòi pregar sovent, sovent
E que’t vòi aimar tostemps, tostemps!

Cliquer ici pour écouter le cantique des Gascons à Marie chanté en gascon à Auch le 20 novembre 2020.

Marie dans les pays d’Auch et au-delà

Cathédrale d'Auch - mise au tombeau
Cathédrale d’Auch – mise au tombeau

Rien que dans le diocèse d’Auch, l’archéologue et historien gascon, membre fondateur des Archives historiques de Gascogne, Adrien Lavergne (1843-1914) compte encore vingt sanctuaires qui sont dédiés à Marie et qui sont toujours fréquentés au début du XXe siècle.

Sainte-Marie d’Auch est surement la plus connue. Pourtant, d’autres méritent notre intérêt.

Notre-Dame du Bernet en Dému 

Sanctuaire de Notre-Dame du Bernet en Demu
Sanctuaire de Notre-Dame du Bernet en Demu

Los demuqués (Démucois) connaissent déjà ce sanctuaire au XIe siècle. En effet, Agnès, veuve du vicomte de Gabarret le donna alors à l’archevêque d’Auch. C’est l’un des plus anciens de la région. À 800 m du village, dans une zone marécageuse plantée de verns (prononcer ber, aulnes en gascon), une source s’écoulait en petits ruisseaux.

Or, vers l’an 1000, une jeune mère affaiblie par la faim n’a pas assez de lait pour nourrir son bébé. Alors qu’elle garde deux génisses dans les prés humides du Vernet (Bernet, zone d’aulnes), voilà que l’une d’entre elles traverse le ruisseau et se met à meugler avec insistance en direction d’un vieil arbre aux dimensions colossales. Curieuse, la jeunette s’approche et voit, au-dessus du tronc, une belle dame au sein clair qui porte un enfant dans ses bras. Immédiatement, elle recule, tremble et n’ose plus bouger. Mais la belle dame, d’un sourire, calme sa frayeur et lui fait signe d’approcher.

Doucement, elle lui dit :

Aoujos counfienço ; toun maynatgé qui bioura, è toutos las mays qui bénguon aci préga, qu’obtenguëran la même fabou que tu, tant que l’aïgo d’equesto houn coulera.

Aujas confiénça; ton mainatge qui viurà, e totas las mairs qui vengan ací pregar, qu’obtengueràn la mèma favor que tu, tant que l’aiga d’aquesta hont colarà.

Còp sec, la vision disparait et la jeune mère réconfortée nourrit son enfant ce jour-là et tous les jours qui suivent. Bientôt, la nouvelle se répand, l’on court à la fontaine, l’on sculpte une Vierge avec le tronc de l’arbre et l’on construit un abri pour la protéger. Enfin, on bâtit un grand tumulus et on édifie une chapelle, Notre-Dame du Bernet en Dému. Ensuite, un prêtre s’installe à sa porte afin de recevoir les nombreux pèlerins. Et plus tard, l’archevêque d’Auch fera bâtir un prieuré.

Notre-Dame de Tonnetau à Gondrin

Notre-Dame de Tonnetau à Gondrin
Notre-Dame de Tonnetau à Gondrin (32)

La légende se situe probablement dans la première moitié du XVIe siècle. La famine sévit alors en Armagnac ; il n’y a plus de feuilles aux vignes et les prairies sont devenues des déserts. Un jeune berger garde ses moutons à la recherche de quelque herbe dans le vallon de Tonnetau. Lui cherche des baies pour tromper sa faim, mais les haies sont sèches. Cependant, il remarque un ormeau éclatant de lumière dans laquelle apparait une dame qui lui sourit et dit :

– Digo doun, migot, qu’as ende ploura?
– Madamo, qu’ey hamé, e y a pas brico de pan à la maysoun. Mous ban touts gani,
– Tourno-t-en. Daùbriras la cacho e y trouberas pan. E t’at disi, à parti d’adaro, jamè lou pan nou manquéra, praci.
– Mè, Madamo, bous counégui pas. Qui ets bous?
– Que souy la Sento Biergès. Diras à Moussu Curè que boy que hescon aci uo gleyso et qu’y bengon en poussessioun ». 

– Diga donc, migòt, qu’as ende plorar?
– Madama, qu’èi hame, e i a pas brica de pan a la maison. Mos van tots ganir.
– Torna-te’n. Daubriràs la caisha e i troberàs pan. E t’ac disi, a partir d’adara, jamès lo pan non manquerà pr’ací.
– Mès, Madama, vos conegui pas. Qui ètz vos?
– Que soi la Senta Vièrja. Diràs a Mossur Curè que vòi que hascan ací ua glèisa e qu’i vengan en procession.

Dis donc, petit, qu’as-tu à pleurer ? / Madame, j’ai faim et il n’y a pas de pain à la maison. Nous allons tous mourir de faim. / Rentre chez toi. Tu ouvriras la huche et tu y trouveras du pain. Et je te le dis, à partir de maintenant, jamais le pain ne manquera par ici. / Mais Madame, je ne vous connais pas. Qui êtes-vous ? / Je suis la Sainte Vierge. Tu diras à Monsieur le Curé que je veux qu’on fasse ici une église et qu’on y vienne en procession.

L’enfant court à la maison, ouvre la huche… remplie de pain. Alors, il s’empresse de tout raconter au curé. Mais celui-ci se méfie des affabulations d’un enfant. Pour en avoir le cœur net, il selle son cheval et part jusqu’à l’ormeau. Là, le cheval s’arrête, piaffe, s’obstine malgré les exhortations du cavalier. Alors, le prêtre promet alors de faire bâtir une chapelle et le cheval accepte de continuer. Ainsi, en 1667, une croix est mise en place, en 1719, une chapelle.

Des pèlerins vont venir en masse boire à la source, racontant les nombreux miracles, surtout des guérisons. Quant à l’orme de l’apparition, une tempête le détruit en 2009.

Des miracles de Marie et des sanctuaires

Notre-Dame de Bretous à Senta Aralha (Saint-Arailles) (32)
Notre-Dame de Bretous à Senta Aralha (Saint-Arailles) (32)

En fait, la Gascogne connait de multiples apparitions de Marie. Elles sont souvent liées à des sources – comme pour les hadas [fées]. Ainsi, depuis au moins 1080, une fontaine miraculeuse guérit les rhumatismes et les maladies des yeux à Notre-Dame de Bretous à Senta Aralha [Saint-Arailles]. De même, la fontaine miraculeuse de Notre-Dame de Tudet, à Gaudonvila [Gaudonville] est un lieu de pèlerinage depuis le XIIe siècle. Ou encore, selon une légende du XVe siècle, un gardien de vaches trouve une statue dans une source à Castèthnau d’Eusan [Castelnau d’Auzan] ; ce sera Notre-Dame de Pibèque.

L’autre élément traditionnel est l’apparition de Marie liée à un arbre, ormeau ou aulne. Ainsi, au XIVe siècle, on découvre une statuette de bois représentant Marie tenant son fils dans ses bras, au pied d’un rosier en fleurs en plein hiver. L’eau jaillit au pied du rosier et est à l’origine de la guérison de nombreux malades. Telle est la légende de Notre Dame des roses à Jigun [Jegun].

Un peu plus tard, en 1402, une jeune fille voit l’ormeau en haut du village s’illuminer. La Vierge est sur le tronc. Depuis, les pèlerins fréquentent Notre-Dame de Biran les lundis de Pentecôte.

Ou encore, on découvre en 1513 une statue dans un ormeau à Caüsac [Cahuzac] et on y élève une chapelle, Notre-Dame de Cahuzac, appelée aussi Notre-Dame de l’Orme.

Marie guérit la peste

Plus tard, une deuxième vague d’apparitions ou de miracles sera liée aux épidémies. Ne pouvant s’en remettre aux médecins pour conjurer le sort, nos aïeux se tournent vers Marie.

Notre Dame de Gaillan à Puicasquèr (Puycasquier)
Notre Dame de Gaillan à Puycasquier (32)

Par exemple, Notre Dame de Gaillan, à Puicasquèr [Puycasquier], sur un chemin de Compostelle, est un lieu de pèlerinage depuis le XIIIe siècle. Mais, plus tard, au XVIIe, la peste ou une autre maladie contagieuse (le mot était assez générique) sévit. Or, le 27 avril marque la fin miraculeuse de cette épidémie. Depuis, tous les ans, ce même jour, le curé bénit des bouquets de violiers (fleurs usuelles à Gaillan) afin d’étendre les bienfaits de Marie sur les familles.

De la même façon, en 1631, la peste s’abat sur Pavie. Heureusement, un bœuf, en léchant un ormeau, révèle une statue de la Vierge. D’une vingtaine de centimètres, elle date du XIIe ou XIIIe siècle. Ainsi, dès le 25 mars 1631, la communauté de Pavie fait le vœu perpétuel et solennel d’aller chaque année à la chapelle Notre-Dame du Cédon porter deux livres de cire et une livre d’huile.

On peut continuer ainsi. Terminons par Marciac. Là, en 1654, la Vierge Marie apparait à une jeune fille, dont le souvenir est perpétué par Notre-Dame-de-la-Croix. La peste s’est arrêtée à la pose de la première pierre.

Marciac (32) - Pélerinage du Lundi de Pentecôte à Notre-Dame de la Croix
Marciac (32) – Pèlerinage du Lundi de Pentecôte à Notre-Dame de la Croix

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Notre-Dame de Bernet en Dému, Joseph Lasserre, bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus
Notre-Dame de Tonnetau en Armagnac, Jean Pandellé, bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus




Les chanteurs montagnards

Le XIXe siècle voit le succès des chœurs d’hommes, les Orphéons. En 1867, on en compte 3 243 en France, regroupant plus de 147 000 chanteurs. Le plus célèbre est, sans conteste, celui des Chanteurs montagnards d’Alfred Roland.

Qui est Alfred Roland ?

Alfred Roland
Alfred Roland

Alfred Roland nait à Paris, le 22 janvier 1797. Il s’intéresse à l’histoire et aux sciences naturelles. Et il s’initie très tôt à la musique. D’ailleurs, il joue de la guitare et du violon. Aussi, sa famille organise des soirées musicales au cours desquelles il découvre des chanteurs de renom, titulaires à l’opéra de Paris.

On le voit, tout le prédispose à devenir musicien. Pourtant, il choisit de devenir fonctionnaire des impôts. Et, en octobre 1832, le voici à Bagnères de Bigorre en tant que « Vérificateur de l’Enregistrement et des Domaines ».

Et voilà ! À Bagnères, on chante à l’atelier, dans la rue, au marché et dans les cabarets. Séduit par les voix magnifiques, il fonde le « Conservatoire de musique et de chant de la ville de Bagnères ». Et il y donne gratuitement des cours de solfège, de diction et de chant.

Ainsi, lors de l’inauguration de son école de musique, le 26 janvier 1833, il donne un concert avec un chœur de 33 de ses élèves. Le succès est immédiat.

Des chants de Roland qui deviendront célèbres

De plus, Alfred Roland écrit les textes qu’il fait interpréter à ses élèves. Certains sont restés célèbres dans le répertoire pyrénéen comme la Tyrolienne des Pyrénées. Ici la version originelle par les Chanteurs Montagnards de Bagnères de Bigorre.

Montagnes Pyrénées
Vous êtes mes amours,
Cabanes fortunées
Vous me plairez toujours,
……

D’abord la tournée régionale

En juillet 1835, Alfred Roland présente sa troupe au concours des sociétés musicales de Toulouse. Là, ils interprètent des pièces de sa composition et remportent un énorme succès. En particulier, il compose une ode, dont le refrain deviendra celui de La Toulousaine, qu’il fait chanter place du capitole à minuit. C’est un triomphe ! Il est acclamé par les auditeurs.

Alfred Roland ne s’arrête pas là. Avec ses chanteurs montagnards, il se produit à Pau, à Orthez, à Dax, à Bayonne où il commande, à ses frais, une diligence pouvant emmener 40 personnes. Cependant, il songe déjà à une tournée nationale.

Alors, il sélectionne 40 chanteurs dont 14 sont des enfants, les plus jeunes n’ont que 8 ans. Avec un bon sens du spectacle, il leur confectionne un habit qui est la tenue des guides pyrénéens : veste bleue au large col blanc arrêté à la taille, pantalon blanc tombant sur des guêtres de laine, béret rouge avec gland de couleur blanche et large ceinture en laine nouée du côté gauche.

Puis la tournée nationale

Les chanteurs pyrénéens de Lourdes
Les chanteurs pyrénéens de Lourdes

Enfin, le 18 avril 1837, Alfred Roland part pour une tournée nationale en commençant par Auch, Toulouse, Perpignan, Carcassonne, puis l’ouest de la France : Poitou, Touraine, Anjou et Bretagne. Pourtant, lors d’un concert, il doit sortir sous la protection des gendarmes car la couleur des costumes des chanteurs rappelle celle des soldats de la République… qui ont laissé un mauvais souvenir aux anciens Chouans !

Peu importe, début février 1838, il est dans le nord : Evreux, Rouen, Lille, Tourcoing, la Belgique et Paris où il reste trois semaines. À Neuilly, il se produit devant le roi Louis-Philippe et toute sa cour.

Stendhal n’apprécie pas ce spectacle. Ainsi, il écrit dans son journal à propos de la musique qu’ils chantent : « Elle est d’une platitude et d’un gauche inimaginables. Il faudrait avoir du génie pour pouvoir se figurer cet excès de vide. [..] Ces pauvres jeunes gens ont le mérite de chanter toutes ces belles choses sans accompagnement. Leur affiche dit qu’ils vont à Paris. Quand ils seraient protégés par tous les journaux, il est impossible qu’un parterre parisien tolère un tel amas de platitude et de contresens. »

Erreur, le public leur fait un triomphe !

Enfin la tournée internationale

Fort de ces succès, en juillet 1838, Alfred Roland et ses chanteurs montagnards sont à Londres et donnent 21 concerts. De plus, la reine Victoria leur fait chanter une sérénade matinale sous les fenêtres de la reine mère pour son anniversaire au palais de Buckingham.

Ensuite, la tournée reprend en Belgique, en Hollande et en Allemagne. Là, un incident faillit tout arrêter. En effet, à Hambourg, un chanteur écrit à ses parents, et ceux-ci croient comprendre qu’il est maltraité. Aussitôt, le député des Hautes-Pyrénées et le Ministre des affaires étrangères s’en mêlent. Alfred Roland écrit une lettre indignée au préfet des Hautes-Pyrénées, signée par tous les chanteurs. Finalement, l’enquête n’aboutit à rien. Le chanteur à l’origine de la lettre maladroite est renvoyé et la tournée reprend.

Bernadotte, Roi de Suède
Bernadotte, Roi de Suède

Suivent le Danemark, la Suède où ils sont chaleureusement accueillis par le roi Bernadotte, Béarnais d’origine. Berlin, Vilnius, Varsovie, Smolensk, Saint-Pétersbourg, Minsk et Vienne.

En 1842, ils sont en Italie. Devant le Saint Père, ils chantent une Messe des montagnards tout simplement composée par Alfred Roland. C’est un triomphe !

Puis, le 24 mars 1842, ils sont de retour à Marseille et entreprennent un nouveau tour de France.

Un peu plus tard, le 4 septembre 1845, ils s’embarquent pour le Moyen-Orient et la Terre Sainte. Ils visitent l’Egypte. Le Médecin chef des armées du Khédive, Charles Chedufau, est un Bagnérais, qui plus est, ami d’enfance de l’un des chanteurs. Le 13 décembre, ils sont à Jérusalem et chantent la Messe des montagnards le jour de Noël à Bethléem.

Enfin, leur tournée les amène à Beyrouth, Damas, Athènes, Constantinople. Revenus à Marseille, infatigables, ils entament un nouveau tour de France de 1846 à 1852. Et leur dernier concert sera devant Napoléon III et Eugénie.

Napoléon III et Eugénie de Montijo
Napoléon III et Eugénie

Que reste-t-il des chanteurs montagnards d’Alfred Roland ?

Des dissensions se font jour dans le groupe. Les anciens veulent rentrer au pays, les nouveaux n’ont pas l’esprit de cohésion du début. Certains chantent pour leur propre compte. Alors, les enfants sont renvoyés à Bagnères et le groupe se disloque.

L'Orphéon de Salies de Béarn
L’Orphéon de Salies de Béarn

Alfred Roland s’installe à Grenoble où il fonde un nouveau chœur : L’orphéon des demoiselles. Mais il meurt le 15 mars 1874.

Si la vogue des Orphéons a disparu, il reste encore des chœurs d’hommes ou mixtes pyrénéens qui perpétuent les chants écrits par Alfred Roland : Chœur d’Oldara, les troubadours du Comminges, l’Orphéon de Luz, etc.

Les chansons d’Alfred Roland font partie du répertoire pyrénéen et tous connaissent quelques airs. Et les chanteurs montagnards d’Alfred Roland existent toujours à Bagnères de Bigorre et ils se produisent régulièrement.

Les Chanteurs du Comminges
Les Chanteurs du Comminges

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

« Le grand voyage des chanteurs montagnards bagnérais (1838-1854) », Bulletin de la Société académique des Hautes-Pyrénées – cycle 2001-2002, Louis Fage




La construction en terre et le Gers

Les constructions anciennes utilisent les matériaux disponibles sur place. Ainsi, on emploie la pierre en montagne, le galet roulé dans la plaine de l’Adour et des Gaves. Le centre de la Gascogne, dépourvu de carrières de pierres ou de galets, adopte traditionnellement la terre.

Les techniques de construction en terre traditionnelles

Banche de construction de murs de pisé
Banche de construction de murs de pisé

Il existe quatre techniques de construction en terre.

Le pisé consiste à compacter un mélange d’argile, de sable, de gravier et de fibres naturelles (paille, foin, etc.). Etalé en fine couche dans un coffrage, il est ensuite compacté à l’aide d’un pilon (prononcer : pilou). Cette technique est très utilisée entre le XVIIIe et le XXe siècle. On la rencontre surtout au nord du Béarn et de la Bigorre, en Astarac (environs de Mirande) et en Magnoac. Les murs sont très épais et généralement dépourvus d’ouvertures. Les murs en pisé ont une forte inertie (capacité d’emmagasiner et de restituer la chaleur de manière diffuse). On s’en servait pour la construction de caves ou de fours.

 

Construction en terre - mur en bauge recouvert d'un enduit
Mur en bauge recouvert d’un enduit

La bauge est un empilement de boules de terre malléables qui sont ensuite battues et taillées. Cette technique nécessite peu d’outillage. Il n’y a pas besoin de coffrage ou de moule, seulement un outil tranchant pour lisser les parois. Les murs sont très épais.

Construction en terre - mur en damier à Saint-Michel près de Mirande
Mur en damier d’adobes et de galets à Saint-Michel (32) près de Mirande

 

L’adobe est une brique de terre crue moulée et séchée au soleil. Elle est courante dans la région toulousaine. En Astarac et dans le Magnoac, on rencontre souvent des constructions en damier alternant adobes et galets.

Enfin, le torchis est une couche de terre, mélangée à de la paille, étalée sur un lattis de bois de chêne ou de châtaignier. Un enduit est ensuite passé sur la terre sèche. Cette technique est prépondérante en Armagnac. La technique est apparue dans les Landes au XVe siècle et a été très utilisée jusqu’au XVIIe siècle. Elle permet la construction d’étages. Les maisons du centre d’Auch, de Marciac ou de Tillac sont construites en torchis.

La terre, un matériau écologique et moderne

Construction en terre - La ferme fortifiée de Lagrange à Juilles (32) - étage en pisé sur une base en bauge
La ferme fortifiée de Lagrange à Juilles (32) – étage en torchis sur une base en bauge

On redécouvre que nos anciens étaient écologistes avant l’heure. En effet, la terre est un matériau naturel, entièrement recyclable, qui possède des qualités thermiques et hygrométriques particulièrement adaptées pour l’habitat.

De plus, on extrait la terre localement, ce qui réduit les couts d’extraction, de transformation et de transport qui pèsent sur le bilan carbone et l’empreinte écologique des constructions. Elle ne nécessite peu d’outils.

La terre est un matériau de construction sain qui ne nuit pas à la santé des habitants car il ne dégage aucune émanation toxique ou cancérigène. Elle amène un confort intérieur par l’apport d’inertie et la régulation de l’hygrométrie.

Construction actuelle en pisé
Construction actuelle en pisé

Précisons que l’inertie est la capacité d’un matériau à emmagasiner et à restituer la chaleur de manière diffuse, ce qui permet d’obtenir un déphasage thermique dans le temps par rapport aux températures extérieures. Associée à une bonne isolation, elle permet d’optimiser le confort d’été comme d’hiver.

Quant à l’hygrométrie, elle caractérise la quantité d’eau sous forme gazeuse présente dans l’air humide. Un mur en terre régule l’humidité ambiante en absorbant et en restituant naturellement la vapeur d’eau (respiration, salle de bain, cuisine).

La terre est un bon isolant qui apporte un confort acoustique entre deux pièces.

Enfin, il existe une grande diversité de terres qui offrent une palette de textures et de couleurs qui s’adaptent à tous les intérieurs et aux gouts de chacun.

Entretenir les constructions de terre anciennes

Beaucoup de constructions de terre ne sont pas entretenues. Les techniques sont oubliées et les propriétaires se trouvent souvent désemparés. Cela explique la disparition rapide de cet héritage.

Chapelle de Daunian en terre de Magnan (32)
Chapelle de Daunian en terre de Magnan (32)

Pourtant, un entretien régulier permet de conserver le bâti en terre pendant plusieurs siècles. C’est le cas des églises romanes de Magnan ou de Saint-Michel en Astarac.

Les signes d’une dégradation sont l’érosion de la tête de murs, l’apparition de sillons horizontaux le long du mur, des remontées capillaires depuis la base du mur, la présence de mousse, lichen ou champignons sur les murs, l’apparition de fissures verticales, l’éclatement ou le décollement de l’enduit qui sert de revêtement, une partie de mur abimée voire effondrée, l’écartement de deux pans de murs dans les angles.

Ces dégradations sont parfois dues aux intempéries, mais surtout à nos modes de vie moderne. Ce sont des habitudes ou des modes qui empêchent les murs de terre de respirer.

Chapelle Saint Jaymes en terre de Saint-Michel (32)
Chapelle Saint Jaymes en terre de Saint-Michel (32)

La construction de surfaces étanches aux abords des maisons de terre (trottoirs en ciment, sol goudronné, …) et la pose de revêtements intérieurs ou extérieurs étanches (dalles en ciment, carrelage, bâche de plastique, …), empêchent l’humidité du sol de s’évacuer naturellement et provoquent des dégâts à terme.

Des extensions accolées aux constructions de terre peuvent créer des désordres par suite d’une mauvaise jonction des toitures. De même, la création d’une ouverture trop près d’un angle peut fragiliser un mur.

Construire en terre aujourd’hui

On considère la terre comme un matériau « non noble » et les constructions modernes ne l’utilisaient plus. La réglementation technique favorise l’utilisation de matériaux industrialisés et rapides à mettre en œuvre. Toutefois, le développement durable s’impose. La terre est un matériau naturel, économique, recyclable, local et disponible. Son utilisation permet de valoriser des filières courtes.

Siège d'Ecocert à L'Isle Jourdain (32)
Siège d’Ecocert à L’Isle Jourdain (32)

Des collectivités favorisent le renouveau de la terre pour rénover le patrimoine bâti et dans les nouvelles constructions. Le Parc naturel régional d’Astarac en a fait un des axes de son développement.

Déjà, en 1981, le Centre Georges Pompidou présentait une exposition sur le thème : « Des architectures de terre ou l’avenir d’une tradition millénaire » pour promouvoir l’emploi de la terre crue dans la construction. « Il s’agit d’abord de redécouvrir et de comprendre les témoignages, […] ; […] et surtout, de déployer des politiques d’actions qui globalement visent à réactualiser et à moderniser, à rationaliser et à promouvoir divers usages nouveaux de ce mode de construction ».

Ecole de Saint-Germé (32)
Ecole de Saint-Germé (32)

Quarante ans plus tard, des filières se sont organisées. Des architectes et des entrepreneurs proposent une large gamme de compétences dans l’utilisation des différentes techniques de constructions en terre. La Gascogne est devenue un des pôles principaux de développement lié à une forte tradition de constructions en terre et à un important patrimoine local.

De nouvelles techniques apparaissent comme le « terre-paille » dérivé du torchis ou les briques de terre comprimées, sorte d’adobes mécanisés. On a utilisé ces techniques de construction pour la construction de l’école de Saint-Germé ou pour le siège d’Ecocert à l’Isle Jourdain.

Pour en savoir plus, lisez L’architecture de terre crue en Gascogne, Pistes pour sa revalorisation et son emploi contemporain,.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia
L’architecture de terre crue en Gascogne, Pistes pour sa revalorisation et son emploi contemporain, Ecocentre Pierre&Terre
Guide architectural « L’architecture de terre en Midi-Pyrénées, pistes pour sa revalorisation », Anaïs Chesneau, Ecocentre Pierre & Terre.




Les toponymes de Gascogne

Toponymie gasconne - Bénédicte et Jean-Jacques Fénié
Toponymie gasconne – Bénédicte et Jean-Jacques Fénié

Les toponymes sont les noms des lieux. En Gascogne comme ailleurs, les noms remontent parfois très loin et témoignent de son passé. Peut-être aimeriez-vous connaitre l’origine du nom de votre commune ou d’un lieu-dit ? Suivons Bénédicte et Jean-Jacques FENIÉ, les spécialistes de la toponymie gasconne.

Les toponymes anciens

Le Pic du Gar
Le Pic du Gar

Certains toponymes sont très anciens, remontant à une époque où on ne parlait pas encore gascon. Ils concernent surtout des reliefs et des cours d’eau.

Par exemple, la racine gar- qui peut se traduire par pierre ou caillou, se retrouve dans Garos, le pic du Gar et sans doute dans Garonne. Il a pu donner le gascon garròc qui signifie rocher, hauteur, mont. En basque, il donne garai avec la même signification.

La racine pal- qui peut se traduire par rocher escarpé, se retrouve au col de Pau en vallée d’Aspe et sans doute aussi dans le nom de la ville de Pau.

De même, le nom de cours d’eau gascons remonte à ces temps lointains : Adour, Neste, Gave, Ousse, Oussouet, Losse, Baïse.

Les Aquitains occupent le territoire entre l’Ebre et la Garonne.

Le lac d'Oredon
Le lac d’Oredon

Les Aquitains nous ont laissé des noms en os/osse que l’on retrouve surtout dans le val d’Aran et dans les pays qui bordent l’Atlantique. Citons Andernos, Biscarosse, Pissos, Biganos.

Citons aussi Ixone (brêche, crevasse) qui a donné Ilixone : Luchon. Alis (eaux argileuses) a donné Eauze. Ili (ville) et Luro (terre basse) a donné Iluro : Oloron. Iu ou èu (lac de montagne en gascon) a donné èu redon (lac rond : Orédon), èu verd (lac vert : Aubert). Ces deux derniers exemples montrent aussi comment les noms gascons ont été francisés au cours du XIXe siècle.

À noter, les Celtes ont peu pénétré en Gascogne, sauf le long de la Garonne et en val d’Aran. Cambo (méandre) a donné Cambo en pays basque. Condomages (marché de la confluence) a donné Condom.

Les toponymes d’origine latine

Signalisation bilingue des rues à Agen
Signalisation bilingue des rues à Agen

Ce sont les plus nombreux.

Acos, en latin acum (domaine de ….), associé à un nom de paroisse donne Arzacq, Aurignac, Listrac, Marciac, Pessac, Pontacq, Préchac.

Acum qui donne an, est spécifique de la colonisation romaine. On le retrouve dans le Gers dans Biran, Corneilhan, Orbessan, Aignan, Courrensan, Samaran, …. autour de Saint-Bertrand de Comminges dans Aventignan, Barbazan, Saléchan, Estansan ….,  autour de Tarbes dans Aureilhan, Artagnan, Juillan, Madiran, …. et autour de Bordeaux dans Draguignan, Caudéran, Léognan, ….

Villa (domaine) donne Bilhère, Vielle-Aure, Vielle-Adour, Vielle-Tursan. Vic (village) donne Vic en Bigorre. Vic-Fezensac semble plus tardif.

En revanche, les invasions du Ve siècle et l’implantation des Wisigoths en 418 nous ont laissé Gourdon, Goutz (colonies de Goths), Boussens, Maignaut-Tauzia, Estarvielle, Ségoufielle, Gaudonville (village de Goths).

Les toponymes gascons

À partir de l’an mil, les toponymes anciens se raréfient et ceux gascons deviennent de plus en plus nombreux. Leur sens est plus facile à saisir pour qui connait la langue.

L’essor de la population entraine la formation des sauvetats [sauvetés]. Ainsi : Saub=veterre, Lasseubetat… (n’oublions pas que le v se prononce b dans certaines parties de la Gascogne). Et des castelnaus [castelnaux]. Ce qui donnera : Castéra-Loubix, Castéra-Verduzan, Castets, Castex, Castelbon, Castetner, Castillon, Castelnau…

Commune de Came (Pyrénées-Atlantiques)
Commune de Came (Pyrénées-Atlantiques)

Plus tard, aux bastides du XIIIe siècle, on donne des noms prestigieux : Barcelone, Grenade, Pavie, Plaisance, Valence … ou celui des personnages qui les ont créées : Arthez d’Armagnac, Créon d’Armagnac (fondée par Amaury de Craon), Beaumarchés (fondé par Eustache de Beaumarchés), Hastingues (fondée par le sénéchal de Hastings), Rabastens (fondée par Guillaume de Rabastens).

Toutefois, les éléments du relief restent à l’origine de nombreux toponymes gascons. Mont [hauteur] donne Mont, Montegut, Montardon, Monclar, … Sèrra [colline] donne Serre-castèth, Sarremezan, … Poei [petite éminence] donne Pey, Pouey, Puch, Piau, Pujo, Pouyastruc, … Arrèc [sillon] donne Arricau, … Assosta [abri] donne Soustons, … Aiga [eau] donne Ayguetinte, Tramezaygues, … Averan [noisette] donne Abère, Averan, … Casso [chêne] donne Cassagne, Cassaber, Lacassagne, …. Castanha [châtaigne] donne Castèide, Castagnède, Castagnon, … Hau [hêtre] donne Faget, Hagetmau, … Bòsc [bois] donne Le Bouscat, Bosdarros, Parlebosc, … Hèn [foin] donne Héas, Hèches, … Casau [métairie] donne Cazaux, Cazarilh, Cazaubon, Cazaugitat…

Mais après l’an mil, c’est aussi l’époque de l’essor du christianisme en Gascogne. Et les noms de saints se généralisent : Saint-Sauveur, Saint-Pé, Saint-Emilion, Saint-Girons, Saint Orens, Saint-Boé, ….

Comment conserver les toponymes gascons ?

Département de la Haute-Garonne
Département de la Haute-Garonne

S’intéresser à la toponymie de sa commune, c’est s’intéresser à son histoire, à son identité. Et nombreux sont les Gascons qui s’y intéressent.

Pourtant, l’exercice est rendu difficile par la francisation des noms au cours du XIXe siècle. Par conséquent, il faut rechercher dans les documents anciens (terriers, compoix, cadastres, actes notariés) pour retrouver l’évolution de leur orthographe et leur signification ancienne.

Ce travail de recherche réalisé et complété par une enquête de terrain auprès de la population, il est tentant de redonner aux routes, aux chemins et aux lieux-dits, leurs noms gascons. Après tout, n’est-ce pas préférable de renouer le lien avec notre histoire plutôt que de leur donner des noms de fleurs (rue des coquelicots, rue des pervenches, …) ? Ou de leur donner des noms d’artistes dont peut-être peu de gens ont entendu parler ?

Le rôle décisif du conseil municipal

Osmets - Ausmes
Osmets – Ausmes

C’est le conseil municipal qui peut donner une dénomination aux voies et chemins de la commune, ou aux lieux-dits, dans le cadre de ses attributions prévues à l’article L 2121-29 du code général des collectivités territoriales. Ses décisions sont exécutoires de plein droit, dès que les formalités légales sont accomplies et qu’elles ont été transmises au préfet (article L. 2131-1 du CGCT).

Les communes de plus de 2 000 habitants doivent notifier au centre des impôts fonciers ou au bureau du cadastre, la liste alphabétique des voies publiques et privées de la commune (décret n° 94-1112 du 19 décembre 1994). Il en est de même des modifications apportées (changement de dénomination d’une voie ancienne, création d’une voie nouvelle), dans le mois qui suit la décision, par l’envoi d’une copie de cette décision.

Les pressions sont fortes pour ne pas adopter le gascon ! Lors des opérations Numérues qui consistent à donner des noms de rues et des numéros aux maisons pour faciliter l’intervention des services publics, notamment des pompiers, La Poste intervient pour donner des noms français au prétexte que les facteurs ne savent pas lire le gascon. Pourtant, le courrier arrive bien dans les communes qui ont donné des noms gascons à leurs voies et chemins…

La loi Molac autorise l’utilisation des langues régionales

Bayonne - signalisation trilingue français, basque et gascon
Bayonne – signalisation trilingue français, basque et gascon

La loi n° 2021-641 du 21 mai 2021, relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion, dite « Loi Molac », apporte certaines clarifications relatives à l’emploi des langues dites « régionales ».

Si l’on a surtout parlé de la censure des articles concernant l’enseignement des langues régionales, on ne peut passer sous silence son article 8 qui stipule que : « Les services publics peuvent assurer sur tout ou partie de leur territoire l’affichage de traductions de la langue française dans la ou les langues régionales en usage sur les inscriptions et les signalétiques apposées sur les bâtiments publics, sur les voies publiques de circulation, sur les voies navigables, dans les infrastructures de transport ainsi que dans les principaux supports de communication institutionnelle, à l’occasion de leur installation ou de leur renouvellement ».

Après les incertitudes juridiques, la signalétique bilingue est désormais reconnue par la loi. Rien ne s’oppose plus à ce que les communes mettent une signalisation bilingue à l’entrée de leur commune ou sur les bâtiments municipaux.

Alors, Gascons, à vos panneaux !

Références

Toponymie gasconne, Bénédicte et Jean-Jacques FENIÉ, Editions Sud-Ouest, 2006.