Milh e milhs, millet et autres

Quand on parlait de céréale en Gascogne, outre le blé, on parlait de milh [millet] puis, petit à petit des nouveaux milhs sont apparus.

Des céréales dont le milh

Blé (Triticum aestivum), Otto Müller, (1833-1887) © Wikipedia
Blé (Triticum aestivum), Otto Müller, (1833-1887) © Wikipedia

Avant l’arrivée des Romains, les Aquitains connaissent déjà le blé, le seigle, le millet. Dans les Pyrénées, l’orge se substitue au blé, et le seigle n’est pas utilisé. Les gens du sud-ouest pratiquent l’assolement biennal, c’est-à-dire une alternance de jachère et de culture sur deux ans. Si ce système ne donne pas des productions importantes, il en assure la régularité. De plus, la part en jachère sert de pâturage complémentaire, apportant plus de fumure et donc plus de céréales l’année de culture. Cette pratique est d’ailleurs présente dans tous les pays de la Méditerranée, en raison du climat chaud.

Bien sûr, il existe plusieurs espèces de blat [blé]. La bladeta [bladette] est très résistante aux maladies, elle a une paille haute, un épi long et bien rempli, aux grains tendres et clairs. Le blé de printemps, appelé le sarranhet ou sassonhet, est un un blé indigène à paille longue et souple. Enfin, la gròssanha [grossagne] est un blé dur, gros et barbu, doté d’une paille solide. Ces espèces supportent les grandes sécheresses des régions du département actuel du Gers, qui débutent généralement en juin.

Millas ariégeois à base de milh
Milhàs ariégeois

Quant au milh [millet], il est aussi bien adapté aux régions qui connaissent peu de pluie. Et sa farine permet de nourrir les animaux et de faire des bouillies ou galettes qu’on appelle souvent milhàs, ou armòtas dans la Gascogne centrale ou cruishadas dans les Landes. On fait aussi du pain de millet. D’ailleurs, en Béarn, les producteurs peu fortunés vendent le pain de blé et consomment le pain de millet ou, plus tard, le pain de maïs. (Béarn, Henri Polge).

Le milhòc ou maïs fait son apparition

Maïs (Zea mays), Otto Müller, (1833-1887) © Wikipedia

Bien plus tard, au XVIe siècle, le maïs remplace le millet. Et l’on fait à peu près toutes les préparations avec. Par exemple, on utilise le maïs pour faire du pain, le mesturet. Et des bouillies diverses, ce que nous conte le poète lomanhòl Jean-Géraud d’Astros dans son Beray e naturau Gascon (1636) :

Que [lou pagès] se sap perbesioun tabenc
De pan é bin ou mitadenc
E force milh per las armotes
.
Il [Le paysan] sait qu’il a aussi en réserve
Du pain et du vin ou du méteil
Et beaucoup de maïs pour les armotes.
(où le méteil est un mélange de plusieurs céréales)

Dans les bòrdas [maisons], on conserve la farine dans un coffre à farine que l’on place près de la cheminée et qui sert de siège à quelque ancien de la famille.

Et jusqu’au XVIIIe siècle, tout cela variera peu.

Le milh ou millet qu’ei aquò?

Epis de millet ou milh © Wikipedia
Epis de millet ou de milh © Wikipedia

En y regardant de plus près, le terme milh ou milh petit sert à désigner plusieurs variétés de poacées comme le millet commun (Panicum miliaceum), le millet perlé jaune ou brun (Pennisetum glaucum), le millet des oiseaux (Setaria italica) et l’éleusine (Éleusine coracana).

Même si le millet est originaire d’Afrique, sa culture apparait en Chine il y a plus de dix mille ans. Elle s’étendra sur tous les continents. Elle sera particulièrement présente dans les Landes. Le dictionnaire de Vastin Lespy (1817-1897) fait d’ailleurs mention des meules spécialisées des moulins :
Dues moles, l’une milhère, l’autre bladère
Duas molas, l’una milhèra, l’autra bladèra
Deux meules de moulin, l’une pour le millet, l’autre pour le blé.

Il cite aussi Une jornade de terre, laquau deu semiar de amilh / Una jornada de tèrra, la quau deu semiar de milh [Un arpent de terre qu’il doit ensemencer de millet].

Un avantage, sa saison s’étend tout au long de l’année. Il possède une saveur douce et délicate et il ne contient pas de gluten. On le considère souvent comme une fécule dans l’alimentation.

Le millet était encore cultivé dans le canton de Pouyastruc au milieu du XXe siècle et l’entrepreneur de battage avait une batteuse spéciale pour le milh. Mais sa culture fut abandonnée au profit du maïs. Aujourd’hui, on trouve encore du millet dans les mélanges vendus pour nourrir les oiseaux en cage.

Les autres milhs

Quien se va a Sevilla, pierde su silla, disent les Espagnols. Qui va à la chasse perd sa place.  Au cours du temps, de nouvelles céréales apparaissent et parfois, chassent les premières. Alors, comme on aime le faire en Gascogne, le mot milh devient générique et on précisera seulement par deuxième mot de quelle céréale il s’agit.

Le milh moro

 Milh moro ou Blé de Turquie ou Sarrasin ou, Grandes Heures d'Anne de Bretagne (ca 1500) © Wikipedia
Milh moro ou Blé de Turquie ou Sarrasin, Grandes Heures d’Anne de Bretagne (ca 1500) © Wikipedia

Ainsi, le milh moro [sarrasin] arrive d’Espagne à la fin du Moyen-âge. Il se contente de sols pauvres et s’implante malgré un rendement 5 à 10 fois plus faible que le blé. Il est aussi appelé milh talòish en Lavedan, milh morisco dans l’est de la Gascogne.

Aujourd’hui, le milh moro est revenu sur nos tables, principalement pour les consommateurs sans gluten. On le cultive encore dans certaines vallées pyrénéennes. Par exemple, un agriculteur ariégeois, Olivier Campardou, cultive cette plante dans sa propriété et fournit son atelier SOBA (nom du sarrasin en japonais) à Paris 11e.

On en fait aussi du miel, ou des infusions et, bien sûr, les fameuses crêpes bretonnes que l’on déguste partout en France.

Le milh d’escoba

Sorgho commun © Wikipedia
Sorgho commun © Wikipedia

Vieille céréale cultivée en Afrique (Éthiopie, Soudan…) il y a dix mille ans, il s’agit du sorgho. Quand elle arrive en Gascogne, elle ne détrône pas nos céréales. Pourtant, elle demande peu d’eau et est adaptée à nos climats.

On l’appelle dans les régions du sud-ouest milh d’escoba ou milh de baleja [céréale à balai] parce qu’il servait à faire des balais dits de paille. À ne pas confondre avec l’escoba de brana, le balai de bruyère.

Marcel Serin (1919-2020), passionné de jardin et de culture locale,  nous rappelle qu’en Bigorre, on le semait dans un sillon en bordure d’un champ de maïs, parce que leur culture et la taille des deux plantes étaient semblables. Il raconte : On en faisait encore l’hiver à la veillée au village de Buzon il y a une quarantaine d’années. Ils étaient achetés par une marchande de Tarbes (Mme Cardeilhac) qui les revendait le jour de marché dans son étal situé devant l’église Sainte-Thérèse, la place Montaut ayant perdu sa fonction de « place aux Balais ».

Le milh inspire les Gascons

Un peu en vrac pour terminer, le Gascon utilise le milh dans des proverbes, pour des noms de famille et… pour de nouveaux jeux ! Quelques exemples.

Se au mes d’abriu la tèrra te cauha lo cuu, pòdes hèr lo milh, e se au mes d’abriu la tèrra te cauha pas lo cuu, hès lo milh.
Si au mois  d’avril la terre te chauffe les fesses, tu peux semer le maïs, et si au mois d’avril la terre ne te chauffe pas les fesses, alors sème le maïs.

Se Nadau es a l’escurada, gita lo milh capvath la prada, s’es a la lutz gita-lo capvath lo putz.
Si Noël est sombre, sème ton maïs dans le pré, s’il est lumineux jette-le dans le puits.

Qu’ha lou c. bou ta semia milh
Qu’a lo cuu bon tà semiar milh
Il a le cul qu’il faut pour semer du millet, c’est-à-dire il a peur. Les français disent à peu près pareil : on lui boucherait le cul d’un grain de millet. (Lespy)

Grà de milh en bouque d’asou
Gran de milh en boca d’aso
[Grain de millet dans une bouche d’âne] ce qui s’exprimerait en français par Peu de chose pour un affamé. (Vignancour) ou Une goutte d’eau dans la rivière (Palay)

coma qui minja milhàs
aller vite en besogne (Palay)

Dans le sud-ouest, le mot milh est utilisé pour des noms de famille. Il désignera souvent un producteur ou marchand de millet.

Champ de Millet ou milh DR
Champ de Millet © DR

Les nouvelles inspirations

Fête de l'Egrenage du maïs rouge de Sarrant (Gers)
Fête de l’Égrenage du maïs rouge de Sarrant (Gers) © DDM M. Grégoire

En 2000, nait la fête du maïs, en s’inspirant de la Grèce antique. À Laàs par exemple, un labyrinthe de maïs permet de se prendre pour Thésée allant vaincre  le minotaure.

Un comité international olympique du maïs (CIOM) crée en 2013 les Olimpiadas deu Milhòc avec cinq disciplines :
l’Escopit [le crachat] qui consiste à cracher un grain de maïs le plus loin possible ;
– le lancer de cama [tige de maïs] ;
l’esperoquèra [dépouillage du maïs] qui consiste à enlever les feuilles qui enveloppent l’épi le plus vite possible ;
– le lancer du cabelh [épi] ;
la desquilhada [l’égrenage] qui consiste à égrener un maïs le plus rapidement possible.

Les gagnants se voient décerner une médaille d’or, d’argent ou de bronze.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La révolution agricole du XVIIIe siècle dans la Gascogne gersoise, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-ouest, O. Pérez, 1944
Millet graminée, Techno-sciences.net
Marcel Serin (1919-2020), cultiver le jardin du savoir, association Guillaume Mauran, 2022




Francs et Gascons, une vieille haine !

Les  Francs et les Gascons se sont souvent opposés. Même l’esprit de Dieu qui baigne les monastères n’a pu apaiser leurs ressentiments. Le meurtre de La Rèula en est un exemple tragique.

Le prieuré de La Rèula

La Maison des Comtes de Vasconie fondatrice du Prieuré de La Réole
Maison des Ducs de Vasconie (d’après Wikipedia) © Escòla Gaston Febus

La Rèula est une ville située à une soixantaine de kilomètres en amont de Bordeaux sur la Garona (Garonne). Son nom vient du latin regula. En effet, en 977, l’évêque Gombaud, évêque de Bazas, et son frère Guilhem Sants, duc des Vascons, signent une charte de restauration de l’ancien monastère de Squirs.

L’an de l’Incarnation du Seigneur 977, indiction V, au nom de la sainte et indivisible Trinité, moi Gombaud, évêque de Vasconie, et mon frère Willem Sanche, duc des Vascons, inspirés par l’amour de Dieu et par le profond repentir de nos péchés et de ceux de nos pères, de nos fidèles et de tous nos coopérateurs et conseillers de l’œuvre divine, nous avons décidé, pour le salut de nos âmes, de rétablir dans son état primitif, et, d’après l’avis de nos fidèles, de dédier, sous l’invocation de saint Pierre, prince des apôtres, un monastère de notre juridiction. (extrait de la charte, Histoire de saint Abbon, Jean-Baptiste Pardiac)

Ils imposent la « règle » ecclésiastique de saint Benoit. Ainsi nait La Rèula (prononcer La oule) qui deviendra La Réole en français. Notons que le prieuré existe toujours et abrite aujourd’hui diverses administrations dont la mairie et la bibliothèque intercommunale.

La Rèula revient à l’abbaye de Fleury

L'Abbaye de Fleury (Saint-Benoit sur Loire) reoit du duc de Vasconie le Prieuré de La Réole
Abbaye de Fleury (Saint-Benoit sur Loire) © Wikimedia Commons

En fait, les deux frères vascons donnent à perpétuité le prieuré à l’abbaye de Fleury, située plus haut sur la Loire. Alors, L’abbé Richard de Fleury se rend en Gascogne en 977 pour prendre possession du monastère. Il place des moines de sa maison de Fleury et des membres locaux de l’ancienne abbaye de Squirs. Voilà donc dans un même prieuré des Francs et des Gascons. Outre des coutumes éloignées, de vieux différends, voire de vieilles haines, vont compliquer la vie quotidienne. Les disputes s’installent. Le moine franc Aimoin de Fleury (965 ?-1010 ?) note que les Gascons molestent les Francs.

Les choses s’enveniment et le monastère développe toujours plus de désordre et d’indiscipline. Pour ne rien arranger, l’abbé Richard meurt en 978. Bien sûr, il y a bien des tentatives de ramener le calme. Ainsi, l’abbé Amalbert, successeur de Richard, se rend au prieuré mais il meurt en 985. Son successeur, Oybold, meurt trois ans plus tard.

Abbon de Fleury calme le jeu entre Francs et Gascons

Saint Abbon de Fleury va chercher à apaiser les tensions entre Francs et Gascons
Saint Abbon de Fleury (ca 940-1004)

Enfin, en 988, l’abbé Abbon de Fleury, moine bénédictin réformateur et grand théologien, prend les rênes de l’abbaye de Fleury. Cela fait plus de dix ans que le prieuré est agité. Mais l’évêque Gombaud meurt en 992 et le duc Guilhem Sants en 996. Alors, l’abbé se rend sur place, prend les avis des nouveaux comtes Bernat Guilhem et Sants Guilhem, fils de Guilhèm Sants et écrit des règlements censés faciliter la cohabitation. Mais, à peine rentré sur la Loire, les bagarres reprennent en Gascogne.

Il faut dire que, se prévalant du titre de Français, les moines méprisent les Gascons, ces Romains d’outre-Loire. Les animosités ressortent, les violences augmentent. Finalement, les moines francs retournent à Fleury. Abbon envoie alors une seconde équipe. Cela ne se passe pas mieux.

Les Francs sont sur le point d’abdiquer, mais les comtes Bernat et Sants leur conseillent de rappeler l’abbé.  N’est-ce pas à lui de mettre de l’ordre ? L’abbé entreprend un voyage vers le sud en octobre 1004. Au passage, il s’arrête à l’abbaye de Saint Cyprien de Poitiers pour soutenir l’abbé local victime de calomnies. Finalement, les monastères ne sont pas des lieux de paix ni de calme !

Puis l’abbé arrive à La Rèula et les Francs lui demandent de mettre une séparation complète entre les deux communautés. Aimoin, qui écrira la vie d’Abbon, rapporte ses mots pleins d’humour : Potentior nunc sum domino nostro rege Francorum intra hos fines, ubi nullus ejus veretur dominiura. (Je suis plus puissant que le roi de France ici, car personne n’y reconnait sa suzeraineté). Mais on ne calme pas si facilement des Gascons.

1004, jour de Saint-Martin

Les moines francs et lgasconsde la Réole ne do,nnent pas un exmple de vie communautaire apaisée de moines bénédictins, Bibliothèque royale de Belgique
La vie communautaire des moines bénédictins, © Bibliothèque royale de Belgique

Abbon est arrivé à La Réole le 9 novembre. Les Gascons se doutent qu’ils vont encourir de nouvelles punitions. Alors, les moines réfractaires redoublent de violence.

Or le jour de Saint-Martin, des domestiques gascons se querellent avec des Francs de la suite d’Abbon au sujet de la façon de nourrir les chevaux. On s’insulte. Les Gascons refusent de recevoir des ordres des Francs. Ils en viennent aux mains et notre pauvre abbé a toutes les peines du monde à les séparer. L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais Abbon, le lendemain, fait une remontrance à Anezan : cet indiscipliné Gascon serait allé manger hors du monastère sans la permission de l’abbé. Anezan est Gascon, gente barbarus (un barbare par sa race), rappelle Aimoin le chroniqueur.

Mais, au même moment, on entend des cris terribles. C’est une nouvelle querelle. Un Gascon aurait mal parlé de l’abbé et un de ses domestiques, un Franc, lui aurait donné un coup de bâton. Il faut dire qu’on a la main leste et le patac facile à cette époque. Abbon s’interpose et un Gascon lui donne un coup de lance. L’abbé aurait répliqué : celui-ci y va tout de bon.

Là-dessus, l’abbé se retire dans sa maison, sans avoir arrêté la querelle. Mais, sur le seuil de la porte, le moine Aimoin, qui le suit, voit du sang aux pieds de l’abbé. Demandant des explications, Abbon répond simplement : c’est mon sang. Alors qu’il lève le bras, le moine voit que toute sa manche en est rempli. Il en est terriblement désolé. Mais Abbon lui ordonne d’aller faire cesser ce combat et donner ordre à ses gens de rentrer.

13 novembre 1004, l’Abbon de Fleury décède

Miniature représentant les trois « ordres » de la société médiévale : l'homme d'Église (le clerc, reconnaissable à la tonsure), celui qui combat (le chevalier), celui qui travaille (le paysan, avec son outil).
Miniature représentant les trois « ordres » de la société médiévale, prônés par Abbon de Fleury : l’homme d’Église, celui qui combat, celui qui travaille, © Wikimedia Commons

Malgré tous les soins de ses gens, Abbon meurt le lendemain, le 13 novembre 1004. Se derniers mots auraient été : Seigneur prenez pitié de moi et du monastère que j’ai gouverné. Il sera enterré dans l’église gasconne le mercredi suivant dans ses habits tachés de sang, car on ne touche pas aux corps morts de mort violente. Et il sera vénéré comme martyr.

Saint Abbon est d’ailleurs fêté le 13 novembre, anniversaire de son assassinat. On se souviendra de ses nombreux écrits. En particulier, un peu avant l’an 1000, alors que les esprits étaient frappés d’une terreur universelle à l’approche de la fin du monde, Abbon répétait que c’était faux. Et il écrivit un livre dénonçant les préjugés des faux prophètes et la crédulité publique.

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Encore échauffés de leurs disputes, des Gascons entrent dans la chambre de l’abbé qui vient de mourir et tuent un de ses domestiques.

Le comte Bernat, pour calmer les ardeurs, pend quelques Gascons dont Anezan, en brule quelques autres et, finalement, donne le prieuré aux seuls moines francs. Mal lui en a pris. Bernat mourra sans enfant, cinq ans plus tard, de maladie de langueur. Des mauvaises langues parlent de circonstances suspectes ou de vengeance.

La Réole : le Prieuré, le Château et l'Église
La Réole : le Prieuré, le Château et l’Église © Wikimedia Commons

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire de saint Abbon, Jean-Baptiste Pardiac, 1872
Histoire de la Gascogne, abbé Monlezun, 1846




Les enclaves de Bigorre en Béarn

Depuis le XIe siècle, la Bigorre possède deux enclaves dans le Béarn. Une histoire d’irréductibles Bigourdans.

Des petits bouts d’Ancien Régime

Carte du Béarn historique, montrant notamment le Montanérès, rattaché au XIe siècle.
Carte du Béarn historique, montrant notamment le Montanérès, rattaché au XIe siècle © Wikipedia

Il s’agit de deux enclaves à mi-chemin entre Tarbes et Pau. Celle du nord comprend trois communes (Escaunets, Séron et Villenave-près-Béarn), celle du sud, deux communes (Gardères et Luquet). Séparées d’à peine 200 mètres, elles comptent seulement 1 500 habitants sur 42 km².

Cette survivance d’Ancien Régime n’est pourtant pas la seule en France. On aime bien cultiver ses spécificités ! Le Nord a une enclave de trois communes dans le Pas de Calais ; la Côte d’Or a une enclave d’une seule commune située à cheval sur les deux départements de la Nièvre et de la Saône et Loire ; la Meurthe et Moselle a une enclave d’une seule commune dans le département de la Moselle et enfin le Vaucluse a une enclave de 4 communes situées dans la Drôme. C’est l’« Enclave des Papes ».

Pour être complet, n’oublions pas l’enclave espagnole de Llivia dans les Pyrénées-Orientales. Elle est le résultat d’un oubli des commissaires chargés de délimiter la frontière entre les deux pays lors du Traité des Pyrénées.

D’où viennent les enclaves ?

Gaston IV de Béarn dit le Croisé, portail de la Cathédrale Saint-Marie d'Oloron © Wikimedia Commons
Gaston IV de Béarn dit le Croisé, portail de la Cathédrale Saint-Marie d’Oloron © Wikimedia Commons

On sait peu de choses sur leur histoire. Cependant, la vicomté du Montanerès appartient au comte de Bigorre. Sa capitale est Montaner où il existe un château avant la construction de la forteresse de Gaston Febus. La vicomté existe en 970 lorsque son vicomte fonde le monastère de Larreule en Bigorre.

En 1085, Talèse d’Aragon en est la vicomtesse. Elle épouse Gaston de Béarn (1074-1130), futur Gaston IV dit le croisé. Néanmoins, le comte de Bigorre qui accepte le rattachement du Montanarès au Béarn, se réserve 5 communautés qui restent rattachées à la Bigorre. Certains disent que c’est parce que les troupeaux de Lourdes pacagent l’hiver sur les landes de ces communautés.

Bien que définitivement béarnais, le Montanerès n’en conserve pas moins des liens étroits avec la Bigorre puisque, jusqu’à la Révolution de 1789, il est rattaché à l’évêché de Tarbes.

La bande de 200 mètres qui sépare les deux enclaves serait, selon certains, voulue par Gaston Febus qui souhaitait accéder directement à sa forteresse de Montaner sans avoir à faire un grand détour.

Les difficultés des habitants

Le château de Montaner, siège de la vicomté du Montanerés
Le château de Montaner, siège de la vicomté du Montanerés © Wikimedia

Vivre enclavé dans un autre territoire n’est pas sans difficulté pour la population. Pour en avoir un aperçu, consultons, par exemple, le Cahier de doléances de Villenave.

La communauté se trouve « dans la plus grande gêne pour l’importation et exportation de ses denrées et vente de ses bestiaux a raison de la gabelle et foraine dont ils sont inquiétés ». En effet, pour aller au marché de Vic-Bigorre, il faut traverser une partie du Béarn et payer la foraine (droit de douane) en entrant en Bigorre. C’est un comble : des Bigourdans paient des droits de douane pour aller chez eux !

En matière de justice, la communauté explique que « l’éloignement du Parlement de Toulouse […] rend les frais de voyage très dispendieux ce qui est un obstacle pour obtenir prompte justice, […] demandent d’être arrondit au Parlement de Navarre qui par sa proximité nous offre prompte justice. Et les frais de procédure infiniment moins ruineux ». Villenave demande aussi « l’établissement d’un présidial à Tarbes établissement qui coupera la ruine a des appels ruineux pour des objets peu importants ». Pour les affaires peu importantes, le Présidial est à Auch.

Les difficultés administratives perdurent toujours. Un regroupement pédagogique intercommunal associe les élèves de deux Académies qui n’ont pas le même calendrier des vacances scolaires. L’eau potable est gérée par un syndicat spécifique aux deux enclaves. La route qui relie les deux enclaves est gérée par les Hautes-Pyrénées alors qu’elle se situe en Béarn. Bref, il faut s’adapter.

Les tentatives pour supprimer les enclaves

Bertrand Barère (1755 - 1841)
Bertrand Barère (1755-1841) © Wikimedia

La formation des départements en 1790 est une belle occasion pour supprimer les deux enclaves. C’est sans compter avec Bertrand Barère de Vieuzac qui veut absolument un département avec Tarbes pour chef-lieu.

Si le futur département des Basses-Pyrénées a déjà englobé les enclaves sans aucune difficulté, Bertrand Barrère s’y oppose fermement : « Si ce pays, la Bigorre, est trop petit pour former un département, il convient de l’agrandir. Mais il serait très inique de n’en faire que des districts dépendant d’une ville étrangère ; ce serait un meurtre politique que de faire de Tarbes le misérable chef-lieu d’un district ».

Qu’à cela ne tienne ! On lui propose d’échanger les deux enclaves contre 5 autres communautés qui touchent à la Bigorre. Cette fois-ci, ce sont les habitants unanimes de toutes les communautés concernées qui s’y opposent.

En 1946, un référendum est organisé dans l’enclave nord pour son rattachement au département des Pyrénées-Atlantiques. Encore une fois, les habitants d’Escaunets et de Villenave sont unanimes à refuser.

L’apport de l’intercommunalité

Les intercommunalités des Hautes-Pyrénées
Les intercommunalités des Hautes-Pyrénées

L’État favorise les regroupements intercommunaux.

Dans l’enclave nord, Escaunets et Villenave-près-Béarn rejoignent la Communauté de Communes de Vic-Montaner qui regroupe 15 communes des Hautes-Pyrénées et 11 des Pyrénées-Atlantiques. Regrouper des communes de deux départements sur deux régions ne pose pas de difficultés à priori, sauf qu’il faut tout faire en double !

Séron et les deux autres communes de l’enclave sud relèvent de la Communauté de Communes du Canton d’Ossun dont elles sont physiquement séparées.

Mais voilà, la nouvelle réforme de l’intercommunalité pose comme principe intangible, la continuité territoriale. Cela ne pose aucune difficulté pour Escaunets et Villenave. Ce n’est pas le cas des trois autres communes des enclaves qui sont séparées des 14 autres communes.

Gilles Nogues (maire de Luquet), Ginette Curbet (maire de Gardères), Jean Touya (maire de Séron), les trois mousquetaires des enclaves © République des Pyrénées
Gilles Nogues (maire de Luquet), Ginette Curbet (maire de Gardères), Jean Touya (maire de Séron), les trois mousquetaires des enclaves © République des Pyrénées

Il n’en faut pas plus pour que le préfet des Pyrénées-Atlantiques imagine de les rattacher à la nouvelle Communauté de Communes d’Ousse et de Morlaàs en Béarn.  Continuité territoriale ou pas, il n’est est pas question ! Les élus se mobilisent dans la presse, au Sénat…

Évidemment, la loi n’a pas prévu ce cas particulier. Une fois de plus, les habitants des enclaves ont eu gain de cause.

Mais quelle est donc la recette de la potion magique de ces irréductibles Bigourdans ?

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

enclaves bigourdanes, Wikipédia.
Archives départementales de Hautes-Pyrénées.
Origine et maintien des enclaves des Hautes-Pyrénées dans les Basses-Pyrénées, Bulletin de la Société des sciences, lettres et arts de Pau, Pierre TUCOO-CHALA, 1954, p. 52-58.




Astarac, le pays oublié qui renait de ses cendres

Gouverné pendant neuf siècles par ses comtes, l’Astarac a constitué une entité politique et administrative active jusqu’à la Révolution française avant d’être dissous dans les divisions administratives républicaines. Mais il faut croire que les braises sont encore chaudes, puisque l’Astarac renait aujourd’hui de ses cendres, porté par ses habitants, au travers de nouvelles entités.

Les origines : la Novempopulanie puis le duché de Vasconie

La Novempopulanie romaine
La Novempopulanie romaine

L’administration romaine avait au IIIe siècle divisé l’Aquitaine en 3 provinces, ou trois Aquitaines. L’Aquitaine troisième prit le nom de Novempopulanie, pays des neuf peuples. L’un de ces peuples, les Auscii, donna naissance à un pagus (division administrative romaine) autour d’une civitas (cité) Augusta Auscorum (Auch). Son territoire correspondait à une grosse partie centre et sud de l’actuel département du Gers. Il était prolongé au sud par une pointe qui s’avançait dans le nord-est de l’actuel département des Hautes-Pyrénées. Avec la christianisation, ce pagus devint un évêché, celui d’Auch.

 

Les comtes d’Astarac

L'Astarac au Xe siècle
L’Astarac au Xe siècle

À la suite d’un partage du duché de Gascogne en 920, Arnaud-Garsie, dit Nonnat, reçut le pagus d’Astarac. Ainsi, il est le premier comte d’Astarac attesté dans les sources écrites.

Le territoire comtal comprenait alors tout le sud de l’évêché d’Auch. Il fut même agrandi au milieu du Xe siècle du comté d’Aure au sud. Mais, au début du XIe siècle, une nouvelle division entre les fils du comte Arnaud II siècle aboutit au détachement définitif du comté d’Aure, auquel le Magnoac avait été rattaché. Le Pardiac, fut à son tour érigé en comté indépendant.

Pendant tout le XIIe siècle, la grande guerre méridionale fit rage entre le duc d’Aquitaine (qui était aussi duc de Gascogne) et le comte de Toulouse. Bien que vassaux du premier jusqu’à la fin du XIe siècle, les comtes d’Astarac restèrent à l’écart de ce conflit.

Influence commingeoise et toulousaine

La bataille de Muret le 12 septembre 1213
La bataille de Muret le 12 septembre 1213 © Wikipedia

Dès la fin du XIIe siècle, l’Astarac ressentit une forte influence commingeoise dans ses affaires. Le comte Centulle Ier est connu pour avoir participé à la bataille de las Navas de Tolosa (1212) en Espagne aux côtés du roi Pierre d’Aragon. Toutefois, il parvint à rester à l’écart de la bataille de Muret en 1213. Il évita ainsi la défaite du roi d’Aragon et du Comte de Toulouse face aux troupes croisées menées par Simon de Monfort. Et le comte d’Astarac finit par prêter hommage au comte de Toulouse en 1230, puis, en 1271. Il devint ainsi vassal direct du roi de France.

Les bastides royales et la perte de souveraineté

Mirande en Astarac
Mirande en Astarac © Wikipedia

La fin du XIIIe siècle fut la période de construction en Gascogne des premières bastides en paréage avec le roi de France. En Astarac on en trouve de nombreuses parmi lesquelles Masseube (1274), Mirande et Pavie (1280), ou Seissan (vers 1288). De plus, avec les bastides, la justice royale s’implantait durablement dans le comté. Ceci provoqua le détachement de plusieurs terres du domaine comtal dont Simorre et ses possessions, et la seigneurie de Sauveterre. Sous les coups de butoirs juridiques de la royauté, les comtes d’Astarac perdaient peu à peu leur souveraineté.

Avec les comtes de Foix contre Armagnac et les Anglais

Gaston Febus (1331-1391) © Livre de la Chasse – BNF

Dans la lutte entre les comtes d’Armagnac et ceux de Foix-Béarn les comtes d’Astarac prirent le parti de ces derniers. C’est ainsi que Centulle IV participa le 5 décembre 1362 à la fameuse bataille de Launac aux côtés de Gaston III de Foix. À cette occasion, l’alliance Armagnac-Comminges-Pardiac et Labarthe subit une défaite cuisante. La rupture entre les maisons d’Astarac et de Comminges était alors définitive.

Pendant la guerre de cent ans, les comtes d’Astarac suivirent leur Suzerain, le roi de France et leurs alliés les comtes de Foix. En 1355, une chevauchée du Prince Noir dévasta l’Astarac. Gouverneur de Gascogne, Jean III était aux côtés des comtes de Foix, d’Armagnac et de Comminges en 1434 pour soutenir Charles VII face aux Anglo-bourguignons. Et en 1442, il participa à la prise de Saint-Sever et de Dax. Puis, en 1449, il était présent lors de la conquête de Mauléon en Soule, une des dernières places fortes anglaises en Gascogne.

En 1446, le roi de France, Charles VIII, chargea son fidèle lieutenant, le comte Jean V, de confisquer les domaines du comte d’Armagnac, et de capturer celui-ci, tâche dont il s’acquitta avec zèle.

Fin de la maison d’Astarac

Jean-Louis de Nogaret de la Valette, futur duc d’Epernon (1581-1642) © Wikipedia

À partir de 1508, l’Astarac entrait par mariage dans la maison des Foix-Candale, puis en 1587 dans celle des ducs d’Epernon. Au milieu du XVIIe siècle, l’administration royale saisit les biens de la famille. Alors, le comté fut transféré à la maison de Roquelaure dans laquelle il resta jusqu’à la Révolution.

L’Élection d’Astarac et la Généralité d’Auch

Le pouvoir royal voulait maitriser la répartition des impôts, en particulier les tailles, et les soustraire au pouvoir des grands seigneurs féodaux. C’est ainsi que le royaume créa les « pays d’élection ». Ils devaient se substituer aux « pays d’états », lesquels décidaient librement de la levée et de la répartition de ces impôts.

En juin 1622, l’élection d’Astarac fut créée. Celle-ci comprenait alors non seulement le comté d’Astarac proprement dit, mais aussi la Perche de Mirande, le comté de Pardiac, les seigneuries des Affites et de Puydarrieux, Tournay et la baronnie d’Esparros en Bigorre, et même Sos en Condomois. On y inclut même plusieurs communautés relevant du comté de Fézensac autour de Montesquiou.

Les pays d’élection étaient regroupés dans les généralités et gouvernés par un intendant. L’élection d’Astarac fit partie de la généralité de Guyenne de sa création jusqu’en 1635. Elle intégra alors celle de Montauban jusqu’en 1716, puis la généralité d’Auch jusqu’en 1767, laquelle subit ensuite plusieurs modifications jusqu’à la révolution.

L’Election d’Astarac et ses divisions / La Généralité d’Auch entre 1717 et 1767 © E. Pène

La sénéchaussée d’Auch

D’un point de vue judiciaire, l’Astarac, situé dans le ressort du parlement de Toulouse, dépendait de la sénéchaussée d’Auch, créée en 1639. Les sénéchaussées recevaient les appels de nombreuses hautes justices royales et seigneuriales. Outre le comté d’Astarac, les comtés de Fézensac, Gaure, Pardiac, la vicomté de Fézenzaguet, et le pays des quatre vallées en faisaient partie. Toutefois, une partie de l’Astarac ne relevait pas de cette sénéchaussée. Les enclaves de Rivière-Verdun et la baronnie de Barbazan dépendaient de la sénéchaussée de Toulouse. Quant au bailliage ducal d’Antin (siégeant à Miélan), il avait gagné le privilège en 1711 de porter ses appels directement auprès du parlement de Toulouse… sans passer par la case sénéchaussée !

La Révolution, le département du Gers, et la fin de l’Astarac

La Révolution de 1789 mit fin à l’extrême complexité des droits de justice, fiscaux et autres privilèges issus de plusieurs siècles de féodalité. Il y eut de nombreux débats pour la constitution des départements. Le 16 février 1790, un décret fixa les contours du nouveau département du Gers. Il comprenait la quasi intégralité des élections d’Armagnac et d’Astarac (à l’exception de ses parties les plus méridionales intégrées aux Hautes-Pyrénées), une partie du Condomois, de la Lomagne et du Comminges (le Savès), et les enclaves de Rivière-Verdun qui étaient comprises dans le périmètre ainsi délimité.

Désormais intégré dans un département au nom d’une simple rivière (le Gers), et divisé en plusieurs cantons, l’Astarac disparut des cartes administratives jusqu’à la fin du XXe siècle.

La renaissance de l’Astarac ?

À la suite de la loi de 1996 sur la coopération intercommunale, les Gersois créèrent la communauté de communes de Cœur d’Astarac en Gascogne en 1999, et la CC Vals et villages en Astarac en 2001. Celle-ci fusionna en 2013 avec la CC des Hautes-Vallées de Gascogne pour former la Communauté de communes Astarac Arros en Gascogne.

La réforme territoriale de 2015 se traduisit par une refonte complète des cantons. Finis les cantons au nom des villes, Mirande, Miélan, Masseube… De nouveaux cantons furent créés, plus grands : Mirande-Astarac, et Astarac-Gimone.

Enfin, on peut citer le projet du Parc Naturel Régional (PNR) d’L’Astarac au Xè siècleAstarac, initié en 2017. Il regroupe les 3 communautés de commune de Cœur d’Astarac en Gascogne, Astarac Arros en Gascogne, et Val de Gers.
On observe toutefois que ces découpages administratifs s’éloignent parfois de manière importante de l’Astarac historique, que ce soit le comté ou l’élection.

Le projet de PNR est une très bonne initiative sur le papier, mais ses contours sont perfectibles. Ses limites à l’est correspondent quasi parfaitement au comté d’Astarac historique. Mais il est assez incompréhensible qu’il se soit étendu si loin au nord-ouest au cœur même du Fézensac historique.

Astarac - Cantons et Communautés de Communes
Astarac – Cantons et Communautés de Communes

 

Pour finir, nous proposons une carte moderne de l’Astarac, basée essentiellement sur des critères historiques.

Emmanuel Pène

écrit en orthographe nouvelle

Références

« L’intendant d’Etigny aux origines du département du Gers », Bulletin de la Société archéologique, historique littéraire & scientifique du Gers, 2e trimestre 1962, pp. 209-215, Maurice Bordes.
La famille d’Astarac et la gestion du territoire comtal entre le début du Xe siècle et le milieu du XVIe siècle, Nicolas Guinaudeau.
Fortifications seigneuriales et résidences aristocratiques gasconnes dans l’ancien comté d’Astarac entre le Xème et le XVIème siècle. Histoire. Université Michel de Montaigne – Bordeaux III, 2012, Nicolas Guinaudeau.
« Les ouvrages de terre fortifiés dans l’ancien comté d’Astarac (Gers) et ses marges entre le Xe et le XVIe siècle.. », Archéologie du Midi médiéval. Tome 25, 2007. pp. 59-72, Nicolas Guinaudeau.
« Entre Astarac et Bigorre, le Pardiac : sur l’éponyme du comté de même nom. », Nouvelle revue d’onomastique, n°49-50, 2008. pp. 115-139, Xavier Ravier.
Nouveau dénombrement du royaume, par généralitez, élections, paroisses et feux, P. Prault (Paris), 1735, Première Partie, pp. 296-299, Claude-Marin Saugrain.
Histoire de la ville d’Auch depuis les romains jusqu’en 1789, L.-A. Brun (Auch), 1851, Tome 2, pp. 375-377, P. Lafforgue.




Mégalithes et tumulus de Gascogne

Tout le monde connait les alignements de menhirs de Carnac en Bretagne. On connait moins les nombreux mégalithes et tumulus qui parsèment la Gascogne.

Les mégalithes gascons

Dolmen de Peyre Dusets à Loubajac (65)
Dolmen de Peyre Dusets à Loubajac (65)

La Gascogne est parsemée de menhirs isolés. Elle est très riche en mégalithes recouverts de terre, les tumulus (tumulus au singulier), témoins des civilisations du néolithique qui se sont développées entre -4500 et -2500 avant Jésus-Christ.

On les rencontre surtout sur le plateau de Lannemezan, le plateau de Ger, dans les vallées de Cauterets, d’Ossau, d’Aspe, de Soule, en Chalosse et dans le Tursan. Ce sont des tertres de terre pouvant mesurer jusqu’à 40 mètres de diamètre et 3,50 mètres de hauteur. Ils recouvrent des chambres funéraires.

À l’intérieur, on trouve des mégalithes (dolmens) avec des vases funéraires, des armes, des outils souvent en pierre. À cette époque, on brulait les corps avant leur enterrement comme en témoignent les charbons et restes d’os non calcinés trouvés dans la plupart des tumulus. Parfois, on retrouve des squelettes entiers. Cela montre l’existence de deux rites funéraires distincts.

Les tumulus des Landes, entre le Gave et l’Adour, sont plus petits que ceux du piémont. Leur diamètre ne dépasse pas 15 mètres et leur hauteur 2 mètres. Et ils ne contiennent pas de mégalithes. Leur mobilier est souvent en bronze, ce qui indique qu’ils sont construits à la fin du néolithique.

 

Les premières fouilles de tumulus

Dolmen - Fouilles du tertre du Pouy Mayou à Bartrès (Hautes-Pyrénées) durant l’hiver 1879-1880-1
Fouilles du tertre du Pouy Mayou à Bartrès (Hautes-Pyrénées) durant l’hiver 1879-1880

Les tumulus ont longtemps échappé à la curiosité. En effet, les premières fouilles n’auront lieu qu’à partir de 1823 sur le plateau de Ger qui compte 300 tumulus, puis sur le plateau de Lannemezan qui en compte une centaine.

Le premier témoignage écrit qui date de 1823 est celui de Marie-Armand de Davezac-Macaya (1800-1875), président de la Société Géographique. Le général de Nansouty (1815-1895), plus connu pour être à l’origine de l’observatoire du Pic du Midi, s’y intéresse. Mais, c’est au colonel de Reffye et surtout à son adjoint, le commandant Edgard Lucien Pothier, que l’on doit les découvertes faites entre 1869 et 1879 sur le plateau de Ger. En fait, si les militaires sont les premiers à s’y intéresser, c’est que le plateau de Ger comporte un vaste terrain militaire pour les manœuvres.

Lucien Pothier, futur général, répertorie les tumulus et en fouille méthodiquement 62. Il publie le résultat de ses recherches en 1900. Mais, les objets trouvés encombrent les armoires de l’école d’artillerie qu’il commande à Tarbes. Aussi, il transfère ses collections au Musée des Antiquités Nationales à Saint-Germain en Laye, en 1886.

Mobilier retrouvé dans les tumulus d’Avezac (65).
Mobilier retrouvé dans les tumulus d’Avezac (65).

Parallèlement, Edouard Piette (1827-1906) et Julien Sacaze (1847-1889) entreprennent les fouilles sur le plateau de Lannemezan. Edouard Piette a aussi fouillé de nombreuses grottes et sites préhistoriques. En 1902, il donne sa collection au Musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain en Laye. Parmi les pièces, il y a fameuse statue de la dame de Brassempouy.

Près de 50 ans après ces premières fouilles, des spécialistes réalisent une nouvelle vague de découvertes en Gascogne. Aujourd’hui, c’est surtout le fait d’amateurs passionnés.

Répartition en Gascogne

Mégalithe de Guillay à Larrivière-Saint-Savin, Landes
Mégalithe de Guillay à Larrivière-Saint-Savin (Landes)

Comme nous l’avons vu, la plus grande concentration de mégalithes se trouve au pied des Pyrénées. Toutefois, on en rencontre dans toute la Gascogne, le long des anciennes voies de communication.

En Lot et Garonne, ils se concentrent autour de Villeneuve sur Lot et surtout de Nérac. Leur particularité est de comporter le plus souvent des allées couvertes. Mais, les fouilles entreprises n’ont pas fait l’objet de publications, si bien qu’on est très mal renseignés sur ces découvertes et leur contenu.

Plus à l’ouest, en Gironde, les sites sont peu nombreux. Ils sont aussi majoritairement à allées couvertes. On les trouve dans le nord du département où la pierre calcaire est abondante. Le sud de la Gironde étant sablonneux, on n’en connait aucun.

À l’est, en Haute-Garonne, où ils sont très peu nombreux, on les trouve surtout en Comminges, autour de Saint-Martory. La ville à d’ailleurs placé un menhir sur une place publique en 1962.

Enfin, dans le Gers, il ne reste plus que deux mégalithes visibles. Pourtant, Ludovic Mazeret (1859-1929) en a étudié plusieurs, tous situés au nord du département. Mais ils ont fait l’objet de dégradations liés à l’agriculture mécanisée ou pour servir de carrières. Il est vrai aussi qu’une fois fouillé, le tumulus est perdu. Et encore plus si les fouilles n’ont pas donné lieu à des publications.

Heureusement, on fait encore des découvertes. Par exemple, près de Grenade dans les Landes, lors d’un défrichement effectué en 1967, on trouve un menhir couché. On le relève et on découvre qu’il est gravé de signes néolithiques à son sommet.

Qu’est-ce qu’un tumulus ?

Un tumulus est une tombe. On construit un dolmen sous lequel on dépose des objets funéraires et les restes, calcinés ou pas, d’un défunt. Pour arriver à la chambre funéraire, on construit parfois une allée couverte, c’est à dire plusieurs dolmens mis bout à bout pour constituer un couloir. La chambre funéraire est parfois entourée d’un ou de plusieurs cercles de pierres.

On recouvre le tout de terre pour former un monticule qui peut faire plusieurs mètres de haut et plusieurs dizaines de mètres de diamètre.

Allée couverte de Barbehère et coupe du dolmen - Saint-Germain d'Esteuil(Gironde)
Allée couverte de Barbehère – Saint-Germain d’Esteuil (Gironde)

Néanmoins, on rencontre parfois des dolmens isolés. Bien souvent, le tumulus qui le recouvrait a été fouillé et il ne reste plus que les pierres.

Outre l’intérêt du tumulus lui-même, l’étude des objets funéraires nous renseigne sur le mode de vie des défunts et leurs rites funéraires.

Tumulus et mégalithes n’ont pu échapper aux Gascons qui vivaient autour d’eux. Curieusement, ils ne leur ont pas donné de noms particuliers. On les appelle pèiras (pierres) et on ajoute un qualificatif désignant leur aspect comme pèira quilhada, pèira hita (pierre levée, borne) ou simplement calhaus (cailloux). On appelle les tumulus tucs (tertres) ou tucs redons (tertres arrondis).

En revanche, les Gascons les associent à des saints locaux, et aussi à des géants, au Diable ou aux hadas ou encantadas (fées). Le savez-vous ? Les menhirs dansent en tournant sur eux-mêmes à minuit. Ils ont le pouvoir de rendre les femmes fécondes. Et même, dans le bordelais, ils peuvent signaler la proximité d’une source et guérir les maux liés aux yeux.

Autres formes de mégalithes

Tumulus, dolmens et menhirs se rencontrent dans le piémont pyrénéen et en plaine. Pourtant, d’autres formes de mégalithes existent, cette fois-ci en montagne. Ce sont les pasteurs qui pratiquent déjà la transhumance des troupeaux qui les érigent.

Cromlechs du plateau du Bénou en Vallée d'Ossau
Cromlechs du plateau du Bénou en Vallée d’Ossau

En vallée d’Ossau, par exemple, sur le plateau du Bénou, on trouve 80 cromlechs qui sont des cercles de pierre plantées dans le sol. La majorité ont un diamètre qui varie entre 3,5 et 5,5 mètres. Quelques-uns peuvent atteindre 11 mètres de diamètre. Ils sont tous construits sur des mamelons ou des replats qui offrent une vue dominante sur la vallée.

À la fin du XIXe siècle, l’abbé Châteauneuf, curé de Bielle, en donne une première description et fait des croquis. Il remarque que 16 cromlechs constituent une ligne droite et sont précédés d’un alignement de grandes dalles de 110 mètres de long. Il n’en subsiste plus que 50 mètres.

Leurs fouilles n’ont pas donné d’objets ou de restes funéraires. Si ce ne sont pas des tombes, à quoi pouvaient-ils servir ?

Sur le plan de Beret en val d’Aran, il y a de nombreuses traces d’habitat néolithique lié au pastoralisme. Le plus surprenant est un ensemble considérable de pétroglyphes (gravures sur la pierre) dont on ne connait pas la signification. Certains signes se retrouvent sur le menhir retrouvé près de Grenade dans les Landes. Isaure Gratacos s’y intéresse et publie un article très intéressant dans la Revue du Comminges (n°1, 2009).

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Poursuivre avec les stèles discoïdales de Gascogne.

Références

Les tumulus du plateau de Ger, Lucien Pothier, 1900, 5 volumes.
Les nécropoles du Premier âge du Fer dans les Landes de Gascogne, Bernard Gellibert, Jean-Claude Merlet, Sandrine Lenorzer, 9 février 2023.
Bulletins de la Société de Borda, de la Société Ramond, de la Société Archéologique du Gers, Société du Comminges




Figues et figuiers

Le figuier est associé à la Méditerranée, et pourtant, c’est un arbre, doté de pouvoirs, que l’on trouvait dans toutes les maisons de Gascogne.

Histoire succincte du figuier

Chapiteau de la nef, basilique de Vézelay, Yonne - Adam et Ėve cachent leur nudité avec une feuille de figuier
Adam et Ėve cachent leur nudité avec une feuille de figuier. Chapiteau de la nef de la basilique de Vézelay, Yonne.

Lo higuèr, le figuier en français, est un arbre fort ancien puisqu’il est cité dans la Bible. Souvenez-vous, Adam et Ève découvrant leur nudité cachent leur sexe sous des feuilles de figuier : Les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, ils connurent qu’ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures. (Genèse 3 v 7).

On sait aussi que l’on cultivait le figuier au Proche-Orient il y a plus de 10 000 ans. D’ailleurs, son nom latin, ficus carica, veut dire figuier de Carie, région du sud-ouest de l’Asie mineure dont serait originaire cet arbre. Un peu avant notre ère, les Carthaginois apportent le figuier dans tout le pourtour de la Méditerranée. Puis, les Phocéens et les Romains le propagent dans leurs territoires de conquête.

Ainsi, on le trouve aujourd’hui dans tout le sud de la France, et aussi dans des zones abritées en Ile de France, Bourgogne, Bretagne ou sur la Manche. Dans le sud-ouest, il laisse son nom à plusieurs lieux comme le col du Figuier à Belestar (Bélesta), en Ariège languedocienne. Les Béarnais ont Higuèra (Higuères) ou Labatut-Higuèra (Labatut-Figuières), les Commingeois Higaròu (Figarol), etc. Et les Basques Picomendy (la hauteur des figuiers) à Saint-Étienne-de-Baïgorry.

La culture du figuier autour de la Méditerranée - Source : Jacques Vidaud, Le Figuier.
La culture du figuier autour de la Méditerranée – Source : Jacques Vidaud, Le Figuier.

Le figuier est symbole de vie (il peut vivre 300 ans) ; il possède des fruits en forme de bourses et son latex qui évoque le liquide séminal. Il est d’ailleurs l’arbre de Dionysos, dieu de la fécondité. Et c’est au pied d’un figuier que la louve allaite Romulus et Rémus qui fondent Rome.

Le figuier des botanistes

Ficus Carica © Wikipedia
Ficus Carica, Trew,C..J. (1771) © Wikipedia

Le figuier (ficus carica) appartient à la famille des Moracées, comme le murier ou l’arbre à pain. Il n’est pas très grand, dans les 4 ou 5 m, il aime le soleil et pas du tout le vent. Mais il peut supporter des températures basses, de -15°C. Il en existe plus de 260 variétés et on les regroupe souvent selon la couleur de leur fruit : figue blanche (à peau verte), noire (à peau violette), figue grise (à peau mauve).

Une toute petite abeille nommée blastophage s’occupe de la pollinisation des fleurs femelles ; en contrepartie le figuier l’abrite et le nourrit. Toutefois, l’abeille ne pollinise pas toutes les figues qui vont alors murir plus tôt, fin juillet. Nos amis provençaux les appellent les « couilles du pape ».

Mais attention, le figuier n’est pas que sympathique : ses feuilles et ses tiges contiennent un latex photosensibilisant. Si vous en mettez sur votre peau et que vous allez au soleil, vous verrez apparaitre de jolies brulures.

Le figuier est dans chaque maison gasconne

Dans les plaines ou les collines de Gascogne, jusque fin XIXe siècle, on trouve des figuiers qui bordent les routes. En Lomanha / Lomagne, los broishs (les sorciers) les utilisent car on attribue à ses branches un pouvoir divinatoire. Dans les Landes, le figuier protège la maison. D’ailleurs, le Landais Isidore Salles (1821-1900) nous le rappelle dans sa poésie Lou higuè / Lo higuèr / Le figuier

Isodore Salles (1821 -1900)
Isidore Salles (1821 -1900)

Toute maysoun, grane ou petite,
A soun higué, petit ou gran.
Tota maison, grana o petita, / A son higuèr, petit o gran.
Toute maison grande ou petite, / A son figuier petit ou grand.

Sans aller jusqu’à le dire sacré, on ne touche pas à un figuier même devenu vieux :

Badut bielh e quent lou cap plegue,
Que herèn un pecat mourtau
De pourta le hapche ou le sègue,
Sus l’anyou gardien de l’oustau.

Vadut vielh e quan lo cap plega, / Que herén un pecat mortau / De portar la hacha o la sèga, / Sus l’anjo gardian de l’ostau.
Devenu vieux et quand sa tête plie, / Ce serait un péché mortel / De porter la hache ou la scie, / sur l’ange gardien de la maison.

Vous pouvez écouter, lu par Tederic Merger, le texte d’Isidore Salles extrait de Langue et chansons en pays de Gascogne d’Hubert Dutech aux Editions CPE.

      1. Lo higuer-V2
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Le figuier dans la conversation

Plusieurs expressions gasconnes font référence à la figue ou au figuier comme gras com ua higa (gras comme une figue, équivalent français : gras comme un cochon) ou har la higa (faire la figue, eq. français faire la mijaurée), ou encore segotir lo higuèr (secouer le figuier, eq. français secouer les puces). Quelques proverbes s’en inspirent comme:
Eth laurèr, eth higuèr que deishan tostemps heretérs.
Le laurier et le figuier laissent toujours des héritiers (c’est-à-dire que ces arbres vous survivront).

Papire Masson note en 1611 dans son livre Descriptio Fluminvm Galliae (description des fleuves de France) le proverbe suivant qui est presque un virelangue :

Lo no es bon gasconet
Se non sabe dezi
Higue, Hogue, Haguasset

Lo non es bon gasconet
se non sap díser
Higa, Hoga, Hagasset

N’est pas bon petit gascon
Celui qui ne sait dire
Higa, Hoga, Hagasset
(en expirant fortement les h s’il vous plait ; higa : figue)

Diverses utilisations de la figue

Le figuier est généreux, il peut donner à l’âge adulte (après 10 ans) de 30 à 100 kg de fruits par an. Il n’est pas très exigeant et se développe facilement, aussi il est appelé l’arbre du pauvre. Son fruit peut être séché et il se conserve longtemps.

Rome et Carthage au début de la 2ème Guerre Punique (218 av. JC)
La proximité de Rome et Carthage, à l’époque de Caton, au début de la 2ème Guerre Punique (218 av. JC)

Déjà, la figue est à la base du régime des athlètes en période olympique. Et c’est le fruit préféré de Cléopâtre. En Gascogne, comme partout, on fait sécher la figue qui devient un aliment calorifique pour toute l’année.

Plus amusant, Caton (234-149) utilise la figue pour convaincre le Sénat des dangers que représente la puissance punique. Carthago delenda est (Il faut détruire Carthage) répète-t-il inlassablement.  Et celui-ci de se laisser convaincre grâce à une figue : Sachez qu’elle a été cueillie il y a trois jours à Carthage : voilà à quelle proximité nous sommes de l’ennemi ! 

La figue et le foie gras

Les Égyptiens remarquent que les anatidés (oies, cygnes, canards…) se gavent avant la migration. Et ils remarquent aussi que la chair de ces oiseaux en devient plus tendre.  Ils décident alors de reproduire ce gavage pour rendre les chairs plus savoureuses. La technique se transmet dans le pourtour méditerranéen.

Figues farcies au foie gras
Figues farcies au foie gras

À leur tour, les Romains s’y mettent. Horace (-35, -8) nous rappelle : Pinguibus et ficis pastum jecur anseris albi (le foie de l’oie blanche est nourri de graisse et de figues). Ce qui rend leur chair tendre et leur foie plus savoureux.  D’ailleurs, ils parlent de Jecur ficatum (foie aux figues). Le mot ficatum (figue) devient figido au VIIIe siècle puis hitge en gascon, fetge en languedocien, feie en français au XIIe et finalement foie.

Les Romains portent cette technique jusque chez nous en Gascogne. De là, des Juifs se déplacent vers le centre de l’Europe. Or, ils n’ont pas le droit d’utiliser du beurre avec la viande et ils ne trouvent pas d’huile dans ces régions, alors ils vont utiliser le gavage afin d’obtenir de la graisse d’oie. Ainsi, ils l’installent en Alsace, en Hongrie et en Bulgarie.

Recettes de figues

El llibre del coch
Llibre de doctrina per a ben servir, de tallar y del art de coch cs (ço es) de qualsevol manera, potatges y salses compost per lo diligent mestre Robert coch del Serenissimo senyor Don Ferrando Rey de Napols

Si les figues sont surtout mangées sèches, nos aïeux ne dédaignent pas de les cuisiner.  Et nous en trouvons trace dans le Llibre del Coch (Livre du cuisinier), premier livre de cuisine catalane, écrit vers 1490 par Robert de Nola, maitre queux de l’Aragonais Ferdinand 1er, roi de Naples.

Mestre Robert nous propose une bonne recette de préparation à partir de figues sèches.

Les figues seques pendras mes melades que pugues hauer negres e blanques e leuals lo capoll e apres rentales ab bon vin blanch que sia dolç: e quant sien netes pren vna panedera de terra e met les dins menant les vn poch: e apres posa aquella panadera sobre vnes brases e tapa les be de manera que se stufen alli e quant seran estufades ese hauran beguda la vapor menales vn poch e met hi salsa fina damunt e tornales amenar de manera que encorpora aquella salsa: e apres menja ton potatge eveuras gentil cosa e mengen se entrant de taula.

Les figues sèches, tu prendras aussi miellées que tu pourras, noires et blanches ; enlève la peau ; après rince-les avec du bon vin blanc qui doit être doux et quand elles sont propres, prends une casserole en terre et mets-les dedans, tout en les remuant un peu ; ensuite, pose la casserole sur des braises et couvrez-les pour qu’elles réduisent et quand elles sont réduites et qu’elles ont bu la vapeur, remue-les un peu et verse dessus une sauce fine ; remue-les à nouveau pour qu’elles incorporent cette sauce : et puis mange le potage ; jamais ne mange cette chose délicate en te mettant à table.

Depuis, la créativité contemporaine mêle la figue à la volaille et propose par exemple du poulet sur des feuilles de figuier ou du confit de figues. Sans oublie les savoureux desserts et les confitures.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Vousvoyezletopo, Du figuier, 2019
L’Amelier, Ydille du figuier et de son abeille
Secrets de jardin, le figuier
Recette du Llibre del coch, Roberto de Nola, 1520
Le foie gras, c’est toute une histoire




Jazz in Marciac

Marciac est une bastide du Gers dont peu de gens auraient entendu parler s’il n’y avait le festival international de musique Jazz in Marciac. Revenons sur cette réussite.

Marciac est une bastide fondée en 1298

La bastide de Marciac - Restitution partielle duplan médiéval (plan S. Abadie)
La bastide de Marciac – Restitution partielle du plan médiéval (plan S. Abadie)

Marciac est fondée en 1298 en paréage entre l’abbé de La Case-Dieu, le comte de Pardiac et le sénéchal de Toulouse au nom du roi de France (Philippe IV le bel). Ce sénéchal s’appelle Guichard de Marzé,  et donne son nom à la nouvelle bastide. Qui sont ces personnages ?

L’abbé de La Casa-Diu. Avant Marciac, le comte de Bigorre et l’évêque d’Auch avaient fondé l’abbaye de La Casa-Diu en 1135. Elle se situe près de Beumarchés [Beaumarchès], au confluent du Boès [Bouès] et de l’Arròs. C’est une abbaye importante située sur la route des pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle. Outre Marciac où l’abbé possède une maison forte (elle jouxte l’actuelle mairie), l’abbaye fonde également Plaisance en 1322.

Le comte de Pardiac. Le comté de Pardiac est un démembrement du comté d’Astarac vers 1023. Sa capitale est Montlesun [Montlezun] situé à quelques kilomètres de Marciac. Aujourd’hui, il ne reste que des ruines du château des comtes de Pardiac.

Le sénéchal de Toulouse. Guichard de Marzé (vers 1260-1317) appartient à une riche et noble famille du Beaujolais où elle possède des vignes. Guichard est nommé sénéchal de Toulouse et d’Albi en 1296.

La bastide de Marciac

Marciac- la place principale
Marciac – la place principale

La bastide de Marciac occupe 27 hectares entourés d’une enceinte percée de huit portes et d’un fossé. D’ailleurs, on peut encore voir un bout de cette muraille côté nord. Récemment, un projet viserait à reconstruire une partie de la muraille et la porte du Houga.

La place centrale fait 1 hectare et devait comporter une halle pour le marché. C’est la plus grande place du Gers.

Marciac a des formes parfaites, régulières, symétriques, bref les concepteurs ont cherché la cité idéale. Ainsi, elle s’inscrit dans un rectangle de 7 ilots en longueur et 7 en largeur. Chaque ilot fait 90 mètres sur 60. Pourtant, les ilots qui jouxtent la place centrale son plus grands, conférant à la place un aspect monumental.

L’église à 5 flèches culmine à 87 mètres, ce qui en fait le plus haut clocher du Gers. Et cela fait dire aux mauvaises langues que Marciac compte 5 clochers et 400 cloches ! il faut naturellement comprendre 4 sans cloches. Aujourd’hui, il ne subsiste que le clocher et le portail du couvent des Augustins ; son cloitre se trouve aux Etats-Unis.

Marciac se réveille au son du jazz

Hélas, comme beaucoup de bastides, Marciac n’est plus qu’un bourg rural endormi. De plus, elle est loin des voies de communication. Bien malin qui pourrait dire où se trouve Marciac !

L'Astrada à Marciac
L’Astrada à Marciac

En 1978, le Foyer des jeunes et de l’éducation populaire de Marciac organise un festival d’un jour de Jazz New Orleans. L’année suivante, il passe à 3 jours avec la participation du saxophoniste Guy Lafitte (1927-1998) et le trompettiste Bill Coleman (1904-1981), tous deux résidant dans le Gers. En 1992, le festival dure 8 jours puis passe à 16 jours dès 2009. Le petit festival est devenu un grand ! D’ailleurs, Jazz in Marciac est le festival de jazz le plus couru d’Europe. Les plus grands s’y produisent : Dizzy Gillespie, Oscar Peterson, Stéphane Grappelli, Wynton Marsalis, Nina Simone, Ray Charles

Jean-Louis Guillaumon
Jean-Louis Guilhaumon

Depuis 1984, les concerts se jouent sous un grand chapiteau qui peut contenir jusqu’à 6 000 places assises. Puis, en 2011, on inaugure la salle de concert L’Astrada. Et des concerts gratuits se jouent sur la place centrale.

En fait, on doit cette réussite à l’Oranais Jean-Louis Guilhaumon, enseignant affecté à Marciac en 1979 pour préfigurer la création d’un collège. C’est chose faite en 1982 et Jean-Louis Guilhaumon sera Principal jusqu’à sa retraite.

Adjoint au maire de Marciac depuis 1977, Jean-Louis Guilhaumon devient maire en 1995, conseiller régional, vice-président chargé du tourisme et du thermalisme au Conseil régional de 2004 à 2015, président de la communauté de communes et président de l’association qui gère le festival Jazz in Marciac.

Du jazz toute l’année

Classe de jazz au Collège de Marciac
Classe de jazz au Collège de Marciac

Jazz in Marciac n’est pas qu’un festival d’été. En effet, le jazz est ancré dans la vie de la bastide et contribue largement à son animation toute l’année.

Revenons au collège de Marciac. Jean-Louis Guilhaumon le met en place en 1982. Mais, le collège voit ses effectifs péricliter. Il va fermer en 1993 car à peine 93 élèves sont inscrits. Alors, il ouvre des ateliers d’initiation à la musique de jazz. C’est un succès : 118 élèves s’inscrivent et le collège retrouve son dynamisme. Aujourd’hui, plus de 200 élèves y sont inscrits, la moitié venant d’autres départements que le Gers. On réhabilite le collège, on ouvre un internat. Et, lors de chaque festival, les collégiens se produisent sur scène et dans les restaurants.

Le trompettiste et musicien américain Wynton Marsalis (1961- ), qui conduit des actions pédagogiques reconnues, dit du collège de Marciac : « Je voyage tout le temps, partout, jusqu’en Chine et je ne connais aucune école ailleurs comparable à ce collège de Marciac. C’est vraiment unique ».

Classe de jazz au collège

Émile Parisien
Émile Parisien, saxophoniste et ancien élève du Collège de Marciac

Le célèbre saxophoniste lotois Emile Parisien (1982- ) fait ses études au collège de Marciac. Il joue avec les plus grands pendant le festival Jazz in Marciac. Et c’est aujourd’hui une vedette internationale.

En fait, le jazz est présent toute l’année à Marciac. Un espace muséographique ouvre : Les Territoires du jazz. Des jazzmen de renommée internationale proposent des stages et Master classes tout au long de l’année.

La salle de l’Astrada propose des concerts mensuels d’octobre à juin. Sa directrice explique : « Nous sommes un lieu de diffusion avec 50 levers de rideaux par an, de création, de formation avec des artistes en résidence, et d’éducation artistique pour une dizaine d’établissements scolaires. »

Les retombées du festival Jazz in Marciac

Le festival Jazz in Marciac amène des retombées économiques importantes pour la bastide. En effet, il draine plus de 220 000 visiteurs chaque année. Pour les recevoir, plus de 1 000 bénévoles s’activent. Les candidatures viennent de toute l’Europe pour vivre cette aventure.

Son chiffre d’affaires se compte en millions : billetterie, mécénat, subventions, etc. Aussi, en 2015, la Chambre régionale des comptes s’intéresse à Jazz in Marciac et fait des propositions pour améliorer le fonctionnement de l’association et pérenniser le festival.

Jazz in Marciac 2005
Jazz in Marciac 2005

Tout comme le collège de Marciac qui évite la fermeture grâce au jazz, la ville entière profite du jazz. Il faut loger et nourrir bénévoles et festivaliers.

Ainsi, l’ancienne école devient un hôtel 5 étoiles. Un Village Vacances de 350 lits du groupe Pierre & Vacances s’installe. Le conseil régional labellise Marciac Grand site d’Occitanie.

La commune se développe : on crée des lotissements, une zone d’activité économique, une zone commerciale, une station d’épuration avec lagunage, un pôle culturel de 500 places, …

On réhabilite la place centrale de la bastide, restaure le patrimoine bâti ancien, les monuments historiques font l’objet de travaux. Des équipements modernes font aussi l’objet d’une grande attention : réhabilitation du groupe scolaire, création d’une maison de retraite, création d’un complexe sportif, … L’INSEE constate un développement de l’économie locale et une augmentation du nombre d’emplois.

C’est la démonstration qu’un festival de jazz peut avoir des retombées économiques importantes et permettre le développement d’une commune rurale de 1 300 habitants.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Marciac. La maison des abbés de La Casedieu –Stéphane Abadie  Bulletin Monumental Année 2016 174-2 pp. 195-200
Jazz in Marciac
Site de la mairie de Marciac
Le fabuleux destin de Marciac, J. Barnouin, P.-H. Ardonceau et B. Deubelbeiss, 2014




Larressingle, village fortifié

Larressingla, Larressingle en français, est un beau village fortifié du Gers. Certains disent que c’est une « réduction de Carcassonne ».

Le castrum de Larressingle

Le château de Larressingle
Le château de Larressingle

Au XIe siècle, l’abbé Hugues, fondateur de l’abbaye de Condom, et héritier des ducs de Gascogne, devient évêque d’Agen et de Bazas. En 1011, il laisse sa charge abbatiale de Condom et fait don à son successeur de ses terres de Larressingle. C’est ainsi que les abbés en deviennent propriétaires. Puis, ce seront les évêques de Condom à la création de l’évêché en 1317.

Le conflit en Aquitaine entre le roi d’Angleterre et le roi de France nécessite la fortification des bourgs et des villes. Ainsi, les abbés de Condom fortifient le village. En 1285, l’abbé de Condom et le roi d’Angleterre établissent un paréage. On rehausse les tours. La justice est partagée. Et la garnison est anglaise. Cependant, la guerre en Aquitaine ne semble pas avoir touché Larressingle.

Plus tard, en 1589, les Ligueurs s’en emparent et en font une base pour leurs opérations en agenais et en condomois. Mais, vite, Antoine-Arnaud de Pardaillan de Gondrin (1562-1624) fera sa soumission à Henri IV et rendra Larressingle en 1596.

À partir de 1610, Larressingle ne fait plus partie de Condom et devient communauté à part entière.

Château de Cassaigne
Le château de Cassaigne

Finalement, les évêques de Condom abandonnent le château de Larressingle pour le château de Cassanha (Cassaigne) tout proche et plus commode. Monseigneur d’Auterroches, dernier évêque de Condom (1763-1792) fait même enlever la toiture de l’église Saint Sigismond pour utiliser la charpente dans son château de Cassaigne.

À la Révolution, Larressingle est vendue comme bien national. Dépecé et vidé de ses plus belles pierres, le village est progressivement abandonné. Seules trois familles habitent dans l’enceinte. Les autres préfèrent s’établir à l’extérieur.

Larressingle est un village défensif

Église_Saint-Sigismond
Église Saint-Sigismond

Un rempart polygonal crènelé de 270 mètres, quasiment intact, entoure Larressingle. Les courtines font 14 mètres de haut. Sept contreforts carrés renforcent l’enceinte. Un fossé large de 10 mètres complète l’ensemble.

On y accède par une porte fortifiée ; un pont fixe remplace le pont-levis. Une quarantaine de maisons s’adossent aux courtines ; elles pouvaient abriter environ 300 personnes. Une seule rue polygonale fait le tour du donjon et de l’église.

Au centre, s’élève un château avec un donjon à quatre étages. L’intérieur est en ruine mais on y voit encore l’escalier à vis qui permettait d’accéder aux étages supérieurs éclairés par des fenêtres géminées.

Saint Sigismond
Saint Sigismond en Vercingétorix

Jouxtant le château, l’église romane Saint-Sigismond n’offre que des meurtrières pour toute ouverture. Elle est classée au titre des Monuments Historiques. Ce sont les ateliers Monna de Toulouse qui réalisent la statue qui orne l’église, dédiée à Saint Sigismond. Curieusement, ils livrent une statue de Vercingétorix, reproduction de celle de Millet, érigée en 1865 à Alésia. Et voilà Saint-Sigismond avec une remarquable moustache !

L’ensemble château et église constitue un élément de défense impressionnant pour servir de refuge aux habitants.

À proximité de Larressingle, le pont d’Artigues est classé au Patrimoine Mondial de l’UNESCO en tant que passage des pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle.

Enfin, Larressingle se classe parmi les Plus beaux villages de France.

Un sauvetage inespéré

Edouard Mortier duc de Trévise
Edouard Mortier, duc de Trévise (1883-1946)

Le château et l’église sont en ruines. Larressingle appartient à de nombreux propriétaires. Les maisons adossées aux remparts les protègent, ainsi que les contreforts.

Si Violet le Duc restaure la cité de Carcassonne, Larressingle doit son sauvetage à Édouard Mortier, duc de Trévise (1883-1946). En 1920, Édouard Mortier fait une randonnée à bicyclette ; il remarque la beauté du village. Un an plus tard, il fonde La Sauvegarde de l’Art Français dont il assure la présidence de 1921 à 1946.

Le duc de Trévise parcourt la France. Ses articles dans la presse attirent l’attention du public sur l’état pitoyable du patrimoine français. D’ailleurs, c’est un de ses articles qui empêche que la vache qui orne la porte de l’évêché d’Alan en Comminges ne soit vendue à un Américain par un antiquaire peu scrupuleux.

Un mécénat inattendu

Il a l’idée d’aller aux États-Unis pour sensibiliser les Américains à la sauvegarde du patrimoine français, non seulement en cessant d’en acheter des morceaux, mais surtout en finançant sa restauration. Son voyage dure 6 mois entre 1925 et 1926.

C’est un triomphe. « The Duke » (les Américains ont du mal à prononcer son nom) fonde 12 comités locaux réunissant chacun un capital dont les revenus iront aux restaurations d’un monument. Le comité de Saint-Louis s’intéresse aux monuments de Toulouse, celui de Saint-Paul à l’église d’Alan en Comminges, celui de New-York aux boiseries de la chambre du château de Bayonne dans laquelle fut payée la rançon de François 1er, celui de Boston à Larressingle.

Il fait adopter chaque maison du village par des dames de Boston. Les fonds recueillis permettent de restaurer quatre contreforts, l’enceinte et 12 maisons du castrum de Larressingle. Les petits-enfants de ces bienfaitrices viendront à la fin du XXe siècle visiter le village et découvrir ce que leurs grand-mères avaient permis de sauver.

Depuis, sous l’égide de la mairie et de l’association des Amis de Larressingle, les travaux de restauration se poursuivent.

Dessin de Pierre Bénouville dans "Larressingle en Condomois, description et histoire"
Dessin de Pierre Bénouville dans « Larressingle en Condomois, description et histoire »- 1892 (Gallica)

Un site touristique remarquable

Si l’on en croit la légende, le nom de Larressingle viendrait d’un siège de l’armée romaine. Le village leur aurait résisté et Crassus, lieutenant de César, aurait ordonné la retraite à ses soldats avec ces mots : Retro singuli, c’est-à-dire « en arrière un par un ». Les experts proposent diverses hypothèses pour sa toponymie.

Aujourd’hui, les Amis de Larressingle animent la « réduction de Carcassonne » ; ils reçoivent près de 130 000 visiteurs chaque année.

Outre les visites guidées du castrum, un camp médiéval permet de découvrir les techniques de l’art du siège d’un château avec des reconstitutions de machines de guerre et des démonstrations de tirs.

Grands et petits peuvent s’initier au tir à l’arc, à l’arbalète, frapper une monnaie, s’habiller en chevalier.

Un site gascon à découvrir, situé entre Condom et L’Arromiu (La Romieu).

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia.
The extraordinary village of Larressingle in Gers.
Sauvegarde de l’art français, Larressingle et La Mothe-Chandeniers : un même modèle innovant et efficace de mécénat culturel.
Larressingle en Condomois, description et histoire, Georges Tholin et Joseph Gardère, Auch, 1892.
Visiter la petite Carcassonne du Gers




Paul Lacôme, musicien gascon

Paul Lacôme est un grand musicien et compositeur du XIXe siècle. Il compose plus de 200 œuvres, dont une vingtaine d’opéras comiques, d’opéras bouffe et d’opérettes. S’il mène une brillante carrière à Paris et à l’international, il n’oublie pas sa Gascogne natale.

Paul-Jean-Jacques Lacôme d’Estalenx

Paul Lacôme  cliché Nadar — Bibliothèque nationale de France
Paul Lacôme (1838 – 1920) – Cliché Nadar — BNF

Plus connu sous le nom de Paul Lacôme, il nait en 1838 au Houga dans l’Armagnac Noir.

Très tôt, il baigne dans la musique. Sa mère, Clémentine d’Estalenx, est la petite-fille d’Angélique Bouillon (1733-1814) qui dirigeait la musique de la reine Marie Leszczynska, épouse de Louis XV. Angélique avait épousé Jean-François d’Estalenx et eut un fils unique, Jean-Jacques, le grand-père de Paul Lacôme, qui revint au Houga en 1779. Et il en fut le maire de 1804 à 1830.

Son père, Auguste Lacôme, est musicien amateur et lui apprend quelques principes d’art musical. D’ailleurs, à 14 ans, le jeune Paul a déjà écrit un opéra.

Malheureusement, les parents de Paul Lacôme décèdent. Alors, sa tante, Elvire d’Estalenx, célibataire et sans enfant, s’en occupe ; elle l’adoptera en 1870. Elle est passionnée d’art, de poésie, de théâtre et de musique.

Côté études, Paul Lacôme est interne au collège d’Aire sur l’Adour. Là, il compose des morceaux pour la fanfare du collège et il en prend la direction. Il prend des cours de musique auprès de José Puig i Alsubide, un Catalan organiste de la cathédrale d’Aire. Ce sera son seul professeur.

En 1863, la revue illustrée Le Musée des familles organise un concours de composition d’un opéra bouffe en un acte. Paul Lacôme remporte le 1er prix. Alors, il part à Paris où son œuvre doit être jouée. Mais elle est déprogrammée au dernier moment. C’est une grande déception.

Une brillante carrière à Paris

Paul Lacôme - Jeanne, Jeannette et Janeton (1876)  © Wikimedia Commons
Paul Lacôme – Partition de Jeanne, Jeannette et Janeton (1876)  © Wikimedia Commons

En 1866, il repart pour Paris. Son succès est rapide. Ainsi, ses œuvres sont jouées à l’Opéra-Comique et aux Bouffes-Parisiens. Cela lui permet de côtoyer Jules Massenet, Gabriel Fauré, Camille Saint-Saëns, Léo Delibes, etc. Paul Lacôme est curieux et ouvert ; il recueille deux chants d’Espagnols venus se louer au Houga pour les travaux des champs. Et il les donne à Guiseppe Verdi qui les insère dans son opéra Don Carlos.

À partir de 1872, ses pièces sont jouées dans divers théâtres. En 1873, il entre aux Bouffes-Parisiens avec Le Mouton enragé puis La Dot mal placée qui fait plus de 100 représentations. En 1874, il joue l’Amphytrion à l’Opéra-Comique.

De même, en 1876, Jeanne, Jeanette et Janneton remporte un immense succès aux Folies-Dramatiques. La carrière de Paul Lacôme est définitivement  lancée. De plus, ses œuvres sont éditées par une société d’édition musicale fondée par Wilhelm Enoch et Georges Costallat, originaire de Bagnères de Bigorre. Leur collaboration dure 40 ans.

Paul Lacôme écrit des opéras comiques à succès, comme Le Beau Nicolas en 1880, La Gardeuse d’oies en 1888, Le Maréchal Chaudron en 1898. Il écrit aussi des opérettes : La Fille de l’air en 1890, Les Quatre filles Aymon en 1898.

Le public d’aujourd’hui connait peu ses œuvres mais on continue à les jouer dans tous les pays. Son œuvre la plus connue est L’Estudiantine. Elle a été reprise dans la bande originale du film Titanic. D’ailleurs, de nombreuses formations musicales ont pris ce nom : Anglet, Ciboure, Bayonne, Saint Jean de Luz, Saint-Juéry, Ajaccio, Roanne, etc.

Musique Originale du film Titanic d’après l’Estudiantina de Paul Lacôme

 

L’ami Emmanuel Chabrier et l’Espagne

Emmanuel Chabrier (1841-1894)
Emmanuel Chabrier (1841-1894) © Wikimedia Commons

Paul Lacôme donne des conférences. Il est aussi critique musical dans 25 revues. Grand ami d’Emmanuel Chabrier, il voyage souvent en Espagne et introduit en France la vogue de la musique espagnole. D’ailleurs, il écrira lui-même quelques pièces sur des musiques espagnoles.

Adolphe Desbarolles (1801-1866), qui remet à l’honneur la chiromancie lui prédit : « Vous feriez une magnifique carrière si vous n’aimiez pas tant votre pays natal ». Il est vrai que Paul Lacôme partage sa vie entre Paris et Le Houga.

 

Paul Lacôme n’oublie pas sa Gascogne natale

Le Houga - Église Saint-Aubin
Le Houga – Église Saint-Aubin © Wikimedia Commons

En 1882, Paul épouse Gabrielle du Lau-Lusignan de Laujuzan, commune proche du Houga. Ils ont deux fils dont l’un disparait au Chemin des Dames en 1917. Son dernier fils dépouille les mémoires et la correspondance de Paul Lacôme et écrit La vie sincère de Paul Lacome d’Estalenx publiée en 1941.

Sa femme continue l’exploitation de la propriété familiale. Et Paul Lacôme rentre souvent au Houga. D’ailleurs, il y tient l’orgue. La Messe de Noël est un spectacle qui attire la foule. Il écrit plusieurs cantiques et chants de Noël.

Dans Le Courrier de l’art du 23 novembre 1882, Octave Fouquet écrit : Volontiers le maestro du Houga parle de la vigne paternelle, des métairies où s’élève le bétail, des poulets qu’il nourrit et qui le lui rendent. Pour un peu il signerait, non pas vigneron, comme Paul-Louis, mais viticulteur, appellation plus noble et de formation savante, latine, méridionale. Pour tout dire d’un mot, M. Lacome, dès son début dans la vie, a su prendre une attitude, et cela lui a réussi. Voilà au moins quinze ans que son nom et sa personne sont célèbres dans le quartier de la nouvelle Athènes, où cependant il n’a jamais passé plus de cinq mois par an. Au commencement de juin, aussi invariable que le soleil, Lacôme quittait Paris pour aller se livrer aux soins que réclame la culture de la vigne. Il ne revenait que les vendanges faites et sa récolte vendue.

Paul Lacome seul, avec son professeur et caricatureDe gauche à droite :
Portrait de Paul Lacôme –  © Alix de Selva
Caricature de Paul Lacôme –  © Alix de Selva
Paul Lacôme et son professeur José Puig i Alsubide – © Alix de Selva

Le Gascon rentre en Gascogne

En 1900 – il a 62 ans – Paul Lacôme décide de rentrer définitivement au Houga. Là, il écrit une Fantaisie pour violon en hommage au poète d’Agen Jansemin (Jasmin, 1798-1864).

Deux ans après, il fonde l’école de musique de Mont-de-Marsan qu’il dirige pendant 10 ans. C’est maintenant le Conservatoire départemental de musique.

Parallèlement, il obtient des subventions pour sa commune et les communes voisines pour entretenir le patrimoine. Nombre d’églises du secteur lui doivent leur restauration. Et il s’occupe de faire installer le télégraphe au Houga, un bureau de poste, etc.

Il meurt en 1920 à la suite d’un accident de voiture à cheval. Il a 82 ans. Le Journal des débats politiques et littéraires du 9 janvier 1921 lui rend un vibrant hommage : Bref, celui qui vient de disparaitre fut un artiste doué d’une grande facilité, mais qui ne s’y abandonnait pas ; qui sut, dans un genre où il n’est que trop facile de s’abaisser, garder toujours une tenue, une distinction rares et, vraiment, si l’on s’avisait un jour d’écrire l’histoire de la musique légère au théâtre (mais qui donc s’en soucie aujourd’hui?), il serait souverainement injuste de n’y pas classer en bon rang l’auteur de Jeanne, Jeanette et Janneton.

Le souvenir d’un grand compositeur

De nombreuses personnalités sont présentes à l’inauguration d’une stèle au Houga en 1924. Joseph de Pesquidoux y prononce un discours : « … Ce monument est ici, et pour cet homme, est à sa place. Paul Lacôme d’Estalenx a rayonné par l’art, par la pensée, par le cœur… ». On chante la messe avec les airs composés par Paul Lacôme. Puis on joue son opéra-comique Ma mie Rosette devant 5 000 personnes. Filadèlfa de Gèrda (Philadelphe de Gerde) déclame des vers en gascon. Suivent des danses gasconnes et un défilé avec concours de costumes d’Armagnac et de Bigorre.

La maison natale de Paul Lacôme devient Monument Historique. Une association perpétue son souvenir.

De gauche à droite :
Joseph de Pesquidoux © Wikimedia Commons
Stèle en hommage à Paul Lacôme au Houga © Wikimedia Commons
Filadèlfe de Gèrda © Wikimedia Commons

Références

Œuvres musicales de Paul Lacôme, Gallica
La vie sincère de Paul Lacôme, Bulletin de Société archéologique du Gers, 1941
Le Houga: Paul Lacome d’Estalenx est mort il y a 100 ans, La Depèche, 16 janvier 2022
Hommage au compositeur Paul Lacome d’Estalenx, grand homme du Houga, Le Journal du Gers, 23 octobre 2022




Les Cercles de Gascogne

Les cafés associatifs fleurissent dans les communes dépourvues de commerce. C’est un moyen d’entretenir un lien social. Cette idée n’est pas nouvelle. Dans les Landes et en Gironde, ce sont les Cercles de Gascogne.

L’origine des Cercles de Gascogne

Enseigne du Cercle des Travailleurs de Bazas
Enseigne du Cercle de l’Union des Travailleurs de Bazas (1883)

Les Cercles de Gascogne naissent après la Révolution de 1789 dans le Bazadais et la Haute-Lande. D’abord réservés aux notables, les « Cercles des Messieurs » s’ouvrent progressivement aux commerçants, aux métayers, aux bergers, aux résiniers et aux autres professions ouvrières.

À leur apogée, sous la IIIe République, on y parle politique, on y lit les journaux, on y commente l’actualité, on y refait le monde autour d’une pinte. C’est un espace démocratique et convivial.

François Mauriac (Destins, Paris, 1922) voit le rôle politique et électoral joué par les Cercles : il enlevait tous les quatre ans pour le compte du ministre quelques centaines de voix au député de l’arrondissement, le Marquis de Lur. Il était admiré. Il avait formé un cercle à Vindis où désormais le samedi, après la paye, les paysans venaient boire et parler politique.

Cependant, les statuts des Cercles sont stricts.

Le Cercle de Saint-Symphorien

Le cercle de Saint-Symphorien en Gironde est créé en avril 1898. Il précise : La société a pour but de resserrer les liens de fraternité qui déjà unissent ses membres et de leur faciliter l’économie par les moyens de coopération qu’elle possède (art. 2). On peut parler de tout, mais Les questions politiques et religieuses sont formellement interdites (art. 3). Pour y entrer, il faut avoir 21 ans, jouir de ses droits civils et politiques et réunir la majorité des suffrages exprimés (art. 5). La première mise de fonds est de vingt francs (art 7).

Puis, la cotisation annuelle est de trois francs payables mensuellement. Et gare aux retardataires car Les membres en retard sur le paiement de trois cotisations auront leur nom affiché pendant huit jours dans la salle du Cercle. Ils cesseront de faire partie du Cercle s’ils ne s’acquittent pas pendant ces huit jours (art. 8).

Le cercle de Saint-Symphorien
Le cercle de Saint-Symphorien

Les Cercles prennent le statut d’association

La loi de 1901 sur les associations officialise les statuts des Cercles. Ils se nomment Cercle de l’Union, des Républicains, des Démocrates, des Citoyens, des Travailleurs, de la Concorde et de la Paix, de la Fraternité, de l’Avenir, etc.

Les femmes y sont interdites jusque dans les années 1950.

Logo des Cercles de Gascogne
Logo des Cercles de Gascogne

Les Cercles catholiques d’ouvriers

Albert de Mun (1841-1914)
Albert de Mun (1841-1914)

Parallèlement, Albert de Mun (1841-1914) fonde en 1871 « L’œuvre des Cercles catholiques d’ouvriers ». Royaliste légitimiste, sensible aux questions sociales, il souhaite rechristianiser le monde ouvrier. D’ailleurs, il pense que des drames comme celui de la Commune de Paris ne peuvent être évités que si les classes dirigeantes s’intéressent aux ouvriers.

Aussi, il s’inspire du modèle du « Cercle de Montparnasse » créé par un membre de la congrégation de Saint-Vincent de Paul. Et il fonde l’Œuvre des cercles catholiques d’ouvriers à Bordeaux en 1872 ; elle rassemble des adultes et des jeunes. Et il leur en confie la gestion.

Des cercles similaires ouvrent à Saint-Seurin, à Saint-Nicolas et aux Chartrons. Au total, en 1878, il en existe 375 dans tout le pays. Ils comptent 38 000 ouvriers et 800 notables.

Maison du premier Cercle Catholique ouvrier à Paris en 1865
Maison du premier Cercle Catholique ouvrier à Paris en 1865

Les Cercles catholiques d’ouvriers sont des lieux faits pour conserver leur foi, leurs mœurs et leur patriotisme. On y pratique des activités de détente, des activités d’éducation et des activités religieuses.

De plus, ce mouvement s’accompagne d’initiatives pour aider les ouvriers. Et il est à l’origine de nombreux syndicats agricoles, dans le bâtiment ou de métiers. D’ailleurs, la plupart des Cercles ont des caisses d’entraide pour venir en aide aux malades ou aux chômeurs.

Si certains Cercles fusionnent rapidement dans d’autres œuvres (Bordeaux en 1895), d’autres subsistent jusqu’au début des années 1930.

Les nouveaux Cercles de Gascogne

Le Cercle de l'Union à Pissos (40)
Le Cercle de l’Union à Pissos (40)

L’évolution de la société fait disparaitre les Cercles de Gascogne, les uns après les autres. Et ils auraient sans doute tous disparu sans le travail remarquable du Parc naturel des Landes de Gascogne qui accompagne leur renouveau.

Alain Crenca, adjoint au maire de Pissos, crée en 1998 la Fédération des Cercles de Gascogne. Elle compte aujourd’hui 23 Cercles ou cafés associatifs. Grâce à son travail, de nouveaux Cercles ouvrent comme Sort en Chalosse en 2012, Saint-Justin en 2015. Des projets existent au-delà de l’aire traditionnelle des cercles, comme à Nassiet en Chalosse.

La carte des Cercles de Gascogne
La carte des Cercles de Gascogne

En reconnaissance de son travail, la Fédération et le Conseil départemental des Landes signent en 2014 une convention d’objectifs pour aider la Fédération des Cercles de Gascogne dans sa mission de coordination des activités des Cercles.

Les Cercles fonctionnent sous la forme d’associations de type loi de 1901. Ils sont accessibles à tout le monde. Sur le modèle des Bistrots de Pays, ils sont un lieu essentiel de la vie locale.

D’ailleurs, beaucoup accueillent le siège d’associations locales. Comme dans les premiers Cercles, on vient y prendre une consommation (on ne dit plus boire une pinte…), jouer aux cartes, lire le journal. Modernité oblige, on vient aussi y déjeuner, participer à des banquets, participer à des lotos, à des soirées musicales ou à des présentations théâtrales.

Cercle de Gascogne et culture gasconne

Jean-Luc Lagrave, Président du Cercle gascon de negòcis © Bernard Dugros
Jean-Luc Lagrave, Président du Cercle gascon de negòcis © Bernard Dugros

Les cercles n’oublient pas la culture gasconne. On peut jouer aux quilles dans certains cercles ou faire bruler la halha de Nadau. Les Cercles présentent aussi une vitrine de produits locaux ou régionaux et font office de lieu d’information touristique.

Citons le Cercle gascon de negòcis, créé en 2021 à Capbreton, qui rassemble une trentaine d’entreprises à l’ADN Gascogne.  Elle a été spécialement créée pour mettre en relation les entrepreneurs qui partagent les valeurs simples et intègres de la Gascogne et développer l’économie locale dans une optique juste et durable, précise leur site Linkedin. et dont l’objectif est de créer un label « Produit en Gascogne » ou « Produit en pays gascons ». Jean-Luc Lagrave, son président, espère bien que d’autres se joignent à eux. Et on y entend parler gascon !

 

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Fédération des Cercles de Gascogne
Cercles et sociabilité en Gascogne (XIX°-XX° siècles), Annales du Midi, Bernard Traimond, 1981
Histoire et vies des cercles de Gascogne, Jean-Jacques Fenié, Patrice Clarac, Isabelle Loubère, 2014