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L’immigration italienne en Gascogne

On connait bien la vague d’immigration des Espagnols qui fuient le régime franquiste à partir de 1936. On connait moins bien l’immigration italienne qui l’a précédée et qui a permis le repeuplement des campagnes gasconnes.

L’immigration italienne en France, une vieille histoire

Morte agli Italiani ! Il massacro di Aigues-Mortes 1893
Morte agli Italiani ! Il massacro di Aigues-Mortes 1893

C’est une histoire qui commence dès le XIXe siècle avec les grands travaux d’aménagement du Second Empire et le développement de l’industrie à la recherche d’une main d’œuvre non-qualifiée, prête à accepter des travaux pénibles et peu rémunérés.

Les Italiens s’installent surtout dans le Sud-Est de la France. En 1911, ils représentent 20% de la population des Alpes-Maritimes et un quart de la population marseillaise. Cela ne se fait pas sans conflits qui peuvent être sanglants comme à Marseille en 1881 ou, plus gravement en 1893, à Aigues-Mortes où des émeutes xénophobes feront de nombreuses victimes. On trouve également une forte immigration dans la région lyonnaise, dans la région parisienne, en Lorraine et dans le le Nord qui recherchent une main d’œuvre surtout ouvrière.

On ne s’installe pas par hasard dans une région. Les réseaux familiaux, villageois ou provinciaux orientent les flux migratoires. Un voisin, un parent accueille, fournit un logement et ouvre les portes du travail.

L’origine de l’immigration italienne en Gascogne

L’immigration italienne en Gascogne a une origine différente. L’exode rural et la dénatalité caractérisent la Gascogne depuis le milieu du XIXe siècle. La saignée provoquée par la « Grande Guerre » 1914-1918 accélère ce mouvement.

Les Italiens dans les départements du Sud-Ouest
Les Italiens dans les départements du Sud-Ouest- (Les paysans italiens, une composante du paysage rural de l’Aquitaine centrale et du Réolais dans l’Entre-deux-guerres – Carmela Maltone)

Des domaines entiers sont en friches, les prés remplacent les champs de blé. Dans le seul département du Gers qui compte 314 885 habitants en 1846, il ne reste plus que 194 409 habitants en 1921. On compte 2 500 fermes abandonnées. La situation n’est pas meilleure dans les autres départements.

On songe à repeupler la Gascogne. Des Bretons et des Vendéens s’installent mais ils sont trop peu nombreux. On installe des Suisses mais c’est un échec. Quelques familles italiennes arrivent et se font vite apprécier. L’idée d’organiser l’immigration italienne est lancée.

L’immigration italienne est favorisée par la convention entre la France et l’Italie du 30 septembre 1919. L’Italie est surpeuplée, la guerre a ravagé les provinces du nord. La plupart des migrants échappent toutefois à ce cadre et entrent en France de manière autonome.

En mars 1924, un Office régional de la main d’œuvre agricole du sud-ouest est créé à Toulouse. Il met en relation les agriculteurs français avec les services italiens de l’émigration. On distribue des aides pour payer le voyage et les frais d’installation. En 1926, on compte déjà 40 000 Italiens en Gascogne.

L’apport des Italiens en Gascogne

Travaux agricoles sur les terres de la famille de Stefani à Saint-Jory (Haute-Garonne), 1942. © EDITALIE
Travaux agricoles sur les terres de la famille de Stefani à Saint-Jory (Haute-Garonne), 1942. © EDITALIE

L’immigration italienne en Gascogne est essentiellement celle d’une main d’œuvre agricole. Les italiens rachètent des fermes abandonnées et remettent en culture des terres délaissées.

Ils apportent avec eux le système de cultures intensives et des variétés de céréales inconnues en Gascogne. Profitant du canal d’irrigation de Saint-Martory, deux colons sèment du riz. La récolte est abondante. D’autres ressuscitent l’élevage du ver à soie.

Dépiquage au Mousse, Gers 1946. © Jean Dieuzaide.jpg
Dépiquage au Mousse, Gers 1946. © Jean Dieuzaide

Ils développent les prairies artificielles, améliorent les techniques de sarclage et obtiennent de meilleurs résultats sur la production de maïs, de pommes de terre ou de tomates. Les Italiens rationalisent l’utilisation des fumures et des engrais. Ils importent la charrue « brabant ».

Les Italiens sont propriétaires, fermiers ou métayers. Les travailleurs agricoles et forestiers sont minoritaires. Dans le Gers, par exemple, on trouve 2 000 propriétaires, 7 500 métayers, 3 000 fermiers et 500 ouvriers agricoles. La moitié de la surface agricole qui a été abandonnée est remise en culture grâce à l’immigration italienne.

Les propriétaires apprécient les Italiens. Ils les considèrent travailleurs, courageux, même si on les dit peu instruits et religieux. Ils viennent surtout du nord de l’Italie : Piémont, Lombardie, Emilie, Toscane et Vénétie.

Mussolini contrôle l’émigration italienne

Répartition de la population italienne dans les départements francais en 1931-V2 À partir de 1926, Mussolini change la politique d’émigration. Le nombre des arrivées chute et se tarit presque complètement à partir de 1930.

Quelques Italiens s’installent encore en Gascogne mais ils viennent du nord et de l’est de la France touchés par le chômage dans les mines.

En 1936, ils sont 18 559 en Lot et Garonne, 17 277 en Haute-Garonne, 13 482 dans le Gers, seulement 1 112 dans les Landes.

Intégration et assimilation de l’immigration italienne

La Voix des Champs / La voce dei Campi
La Voix des Champs / La voce dei Campi

Le gouvernement italien ne veut pas l’intégration des migrants. Il favorise la naissance des enfants en Italie en payant les frais de voyage aller et retour et donne une prime d’accouchement généreuse.

Le consulat général d’Italie à Toulouse exerce une étroite surveillance sur les émigrés italiens. Il favorise la création d’un Syndicat régional des travailleurs agricoles italiens, et installe des écoles italiennes, sans succès. Les Italiens ont leurs restaurants, leurs magasins d’alimentation. Ils ont leurs prêtres officiellement chargés de visiter les familles. Un secrétariat de l’Œuvre catholique d’assistance aux Italiens en Europe ouvre à Agen. Plusieurs journaux publient une chronique en italien.

Le gouvernement italien fait tout pour empêcher l’assimilation. Pourtant, les retours au pays sont peu nombreux. Les italiens sont exploitants agricoles et se sentent intégrés dans la société. Un mouvement de demande de naturalisation commence dans les années 1930.

Des facteurs favorables à l’intégration

Moisson chez les Casagrande à Saubens (Haute-Garonne), fin des années 50. © EDITALIE.jpg
Moisson chez les Casagrande à Saubens (Haute-Garonne), fin des années 50. © EDITALIE

Il y a peu de célibataires. Les italiens viennent en familles nombreuses. La Gascogne a un habitat dispersé. Cela  explique qu’il n’y a pas eu de concentration d’immigrés italiens, sauf à Blanquefort, dans le Gers, qui constitue une exception.

Le Piémontais ressemble au Gascon. C’est un facteur d’intégration. À l’école, les Italiens provoquent les railleries des autres élèves. Ils s’habillent différemment et ils ont de drôles de coutumes ! On les appelle « ritals » ou « macaronis » dans les cours de récréation. Mais, dans l’ensemble, les Italiens se font rapidement accepter et ils s’intègrent facilement.

La seconde guerre mondiale a été douloureuse pour les immigrés italiens. Elle provoque un sentiment de rejet à cause de l’accusation du « coup de poignard dans le dos » et l’invasion d’une partie du pays par les Italiens. Même si beaucoup ont rejoint les maquis, il est difficile de s’avouer Italien à la Libération.

L’immigration italienne s’est poursuivie en s’appuyant sur les réseaux familiaux. Elle s’est tarie au début des années 1950. Aujourd’hui, ils sont intégrés et fondus dans la population.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les photos viennent de www.histoire-immigration.fr
L’arrivée des italiens dans le Sud-Ouest (1920-1939), de Monique Rouch, École Française de Rome, 1986. pp. 693-720.
L’immigration italienne dans le sud-ouest, depuis 1918 , Jean Semat, Bulletin de la Section des sciences économiques et sociales / Comité des travaux historiques et scientifiques, 1933.
« Perdus dans le paysage ? Le cas des Italiens du Sud-Ouest de la France », Les petites Italies dans le Monde, Laure Teulieres, 2007, p. 185-196
Les Italiens dans l’agriculture du Sud-Ouest (1920-1950) – Musée de l’Histoire de l’Immigration




Luchon Reine des Pyrénées

De nombreuses stations thermales des Pyrénées ont une origine ancienne, bien souvent antérieure à l’arrivée des Romains qui ont surtout réalisé des aménagements plus confortables pour les bains.  Jeanne de Navarre aimait se rendre aux eaux de Cauterets. Pourtant, c’est la mode des bains qui développera les stations et notamment Luchon qui prendra le qualificatif de Reine des Pyrénées.

L’origine ancienne de Luchon

Luchon et sa vallée sont occupées très tôt. Au néolithique, des hommes vivent dans la grotte de Saint-Mamet et construisent des cromlechs dans les montagnes voisines. On retrouve une statuette de marbre blanc à Cier de Luchon.

Cromlech au Port de Pierrefitte
Cromlech au Port de Pierrefitte

Les Aquitains vénèrent le dieu Illuxo, dieu des sources, qui aurait donné son nom à la vallée de Luchon. En 76 avant Jésus-Christ, Pompée, de retour d’Espagne, fonde Lugdunum Convenarum / Saint-Bertrand de Comminges. La légende veut qu’un soldat malade soit venu à Luchon et guérisse de sa maladie. Toujours est-il que l’empereur Tibère fait creuser trois piscines et participe à l’essor des thermes.

Lors de la reconstruction des thermes au 19e siècle, des fouilles ont permis de retrouver les fondations des thermes romains, la source qui alimentait les thermes et la trace des piscines revêtues de marbre avec circulation d’air chaud et de vapeur.

L’activité thermale se poursuit au Moyen-Age, sans que l’on connaisse vraiment l’ampleur de la fréquentation.

Luchon est un lieu de passage fréquenté

Hospice de France
Hospice de France

Luchon est un lieu de passage fréquenté par les pèlerins de Saint-Jacques qui passent par le port de Vénasque. Un hôpital tenu par les Hospitaliers de Saint-Jean est attesté dès le 13e siècle à Juzet de Luchon. Au 17e siècle, il est transporté dans la vallée de la Pique et devient l’Hospice du port de Vénasque.

On le reconstruit en l’an XII. L’adjudication des travaux du 26 Germinal (16 avril 1804) prévoit un bail de 13 ans. L’adjudicataire doit garder « en bon état et praticable » le chemin qui va à la frontière avec l’Espagne. Il doit y résider du 1er Germinal au 1er Frimaire de chaque année (du 21 mars au 21 novembre) et fournir aux voyageurs du pain, du vin et de l’eau de vie.

Pastoralisme à l'Hospice de France
Pastoralisme à l’Hospice de France

Suivant l’usage ancien, il bénéficie des pâturages attachés à l’Hospice et peut demander un droit de portage ou de passe de 25 centimes par bœuf, vache, mule, mulet, cheval ou jument, de quinze centimes par cochon, de 5 centimes par mouton, chèvre ou brebis et de 15 centimes par personne qui couche à l’Hospice.

On ouvre une route carrossable en 1858 et la Compagnie des Guides de Luchon fait de l’Hospice de France un lieu d’excursions et le point de départ des courses vers la Maladeta et l’Aneto. Un éboulement coupe la route en 1976 et l’Hospice ferme à la mort de son propriétaire en 1978. La ville de Luchon le réouvre en 2009 et y installe un petit musée.

L’intendant d’Étigny lance les thermes de Luchon

Luchon - Les Allées d'Etigny
Les Allées d’Étigny

L’Intendant d’Auch, Antoine Mégret d’Étigny, entreprend la construction d’un réseau de routes carrossables reliant toutes les villes de la Généralité. Il aménage la route de Montréjeau à Luchon à partir de 1759.

Il construit les thermes de Luchon et trace une nouvelle voie les reliant à la ville, baptisée plus tard Allées d’Étigny. En 1763, il fait venir le duc de Richelieu qui est gouverneur de Guyenne, pour prendre les eaux. Conquis par Luchon, le duc de Richelieu revient en 1769 avec une partie de la Cour. La mode des eaux à Luchon est lancée. En souvenir, la ville lui érige une statue.

L'Impératrice Eugénie mettra Luchon à la mode
L’Impératrice Eugénie

Au 19e siècle, l’Impératrice Eugénie donne un nouvel élan à la mode des bains. Les comptes de la ville relatent les frais occasionnés par la venue de la duchesse de Berry en septembre 1828, du duc de Nemours en juillet 1839 et du duc et de la duchesse d’Orléans en septembre 1839. À chaque fois, ce sont des gardes d’honneur par des compagnies de grenadiers et de voltigeurs, des promenades à cheval avec des guides, des rencontres avec les demoiselles de Luchon et des bals champêtres. Pour l’un d’eux, les rafraichissements ont couté 194,10 Francs à la ville de Luchon. On y a pris 4 sabotières de glace, 48 litres de limonade, 16 bouteilles de sirop d’orgeat, 15 bouteilles de bière et 4 livres de sucre.

Edmond Chambert donne un nouveau visage à Luchon

Les Thermes de Chambert
Les Thermes de Chambert

Edmond Chambert (1811-1881) est Toulousain. Nommé architecte du département de la Haute-Garonne en 1843, il intervient pour reconstruire les thermes de Luchon de 1846 à 1865, avec l’ingénieur Jules François qui réorganise le fonctionnement hydraulique de la station. Un incendie détruit en 1841, les thermes précédents construits entre 1805 et 1815. Passionné d’archéologie (il sera membre et trésorier de la Société archéologique du Midi), il découvre et dessine les fondations des thermes romains mis à jour lors des travaux de reconstruction des thermes.

La réussite de la reconstruction des thermes de Luchon fait qu’on le sollicite pour les thermes d’Audinac et d’Ax les Thermes (Ariège), de Bagnères de Bigorre et de Siradan (Hautes-Pyrénées) et de Castéra-Verduzan (Gers).

La Villa Tron
La Villa Tron

Edmond Chambert dessine également le parc des thermes avec le jardin anglais, la cascade et le lac et des buvettes.

En parallèle du chantier des thermes, il construit plusieurs villas de villégiature à Luchon : la villa Charles Tron, la villa Diana, la villa Edouard, la villa Emeraude, l’hôtel Sarthe Sarrivatet, la villa Bertin qui a hébergé le Prince impérial en juillet 1867. Il construit également le casino qui participe à la renommée de Luchon.

L’épopée du train 

Le train Paris - Luchon
Le train Paris – Luchon

L’arrivée du train en 1873 et la construction du casino développent la popularité de Luchon et attirent de nombreux visiteurs.

La Compagnie des chemins de fer du Midi obtient la ligne en concession en 1863. On l’ouvre le 17 juin 1873 et Luchon accueille des trains directs depuis Paris qui est à 15 heures de voyage. On l’électrifie en 1925. Pour des raisons de sécurité, on ferme la ligne en 2014. La région Occitanie a en projet sa réouverture à la circulation des trains. Un projet de continuation de la ligne jusqu’en Espagne ne verra pas le jour.

Le chemin de fer à crémaillère de Superbagnères
Le chemin de fer à crémaillère de Superbagnères

Une ligne à crémaillère relie Luchon à Superbagnères depuis 1912 pour le plus grand bonheur des curistes. En 1954, un accident fait 6 morts. Elle fonctionne jusqu’en 1965 et une route la remplace.

Un funiculaire à crémaillère inauguré en 1894 relie le parc des thermes à l’hôtel-restaurant de la Chaumière. Le parcours de 300 mètres se fait en à peine 2 minutes et donne une vue plongeante sur Luchon. Les premiers skieurs l’empruntent en 1908. Son fonctionnement est hydraulique jusqu’en 1954 puis électrique jusqu’à sa fermeture en 1970 en raison de la dégradation des voies et de l’incendie de l’hôtel-restaurant de la Chaumière.

Luchon, Reine des Pyrénées

Le Casino de Luchon
Le Casino de Luchon

Depuis l’ouverture du casino, de nombreux personnages célèbres viennent à Luchon. La station est à la mode. C’est la Reine des Pyrénées. La Compagnie des guides, la plus ancienne des Pyrénées, reconnaissable à son béret bleu à pompon se crée en 1850. Elle dispose d’une compagnie à cheval qui emmène les curistes en excursions.

Les écrivains et hommes de lettres viennent à Luchon. Edmond Rostand y possède une villa familiale où il vient chaque été. Dans son recueil, Les Musardises, publié en 1890, il chante Luchon et les Pyrénées :

La fête des fleurs de Luchon
La fête des fleurs de Luchon

Luchon, ville des eaux courantes,
Où mon enfance avait son toit,
L’amour des choses transparentes,
Me vient évidemment de toi !

En 1888, Edmond Rostand se rend à l’hippodrome de Moustajon avec un équipage décoré de fleurs. Devant un café, il improvise une bataille de fleurs avec ses amis. C’est ainsi que nait la Fête des fleurs. D’autres stations thermales l’imitent comme Bagnères de Bigorre, Les Eaux-Chaudes et Ax les Thermes. Seule, celle de Luchon subsiste.

Le Tour de France y fait régulièrement étape depuis 1910. Les congés payés, la vogue du ski et le thermalisme amènent une clientèle populaire.  Luchon est la Reine des Pyrénées mais se cherche un nouveau souffle.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Wikipedia Luchon
L’œuvre de l’architecte Edmond Chambert à Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne), Alice de la Taille, Patrimoines du Sud, 2019
Voyages littéraires dans les Pyrénées, Escòla Gaston Febus




L’école « Des mots et des choses » et la Gascogne

« Wörter und Sachen », « Des mots et des choses » est une école allemande d’études ethnographiques. Son travail est essentiel pour la Gascogne. Elle se développe à Hambourg dans l’entre-deux guerres et elle s’intéresse aux sociétés rurales des peuples romans.

L’école des mots et de choses

Jacob Grimm Le linguiste Jacob Grimm (1785-1863) utilise le premier le terme ds mots et des choses
Jacob Grimm (1785-1863)

Le linguiste Jacob Grimm (1785-1863) utilise le premier le terme Wörter und Sachen. Mais c’est Rudolf Meringer  (1859-1931) et Hugo Schuchardt (1842-1927) qui créent vraiment l’école « des mots et des choses » en 1912 à Munich ; ce sera d’ailleurs le nom d’une revue.

Wörter und Sachen (Des mots et des choses)
Wörter und Sachen, la revue de R. Meringer

Meringer pense que l’étude d’une langue n’est « qu’une partie de la recherche sur les cultures, que l’histoire de la langue a besoin pour expliquer les mots de l’histoire des choses, de même que l’histoire des choses à la connaissance de la vie et de l’ensemble des activités d’un peuple ». La méthode consiste à mettre en regard le mot et l’objet pour les décrire. Ainsi, la connaissance de la culture, de la pensée et de l’âme d’un peuple devient essentielle à la compréhension des mots.

Fritz Kruger fonde l'école des mots et des choses
Fritz Kruger, au port d’Acumuer (Aragon – 1927)

C’est à l’université de Hambourg que l’école « des mots et des choses » prospère sous la direction du professeur Fritz Krüger. Entre 1927 et 1929, celui-ci parcourt les deux versants des Pyrénées pour réaliser des enquêtes. Il publie plusieurs ouvrages sur la comparaison des habitats permanents et pastoraux dans les différentes vallées, sur l’architecture intérieure et extérieure des maisons, sur la culture matérielle pastorale, sur les moyens de transport dans les Hautes-Pyrénées, sur les pratiques agricoles et apicoles, sur le tissage du lin.

 L’école « des mots et des choses » nous laisse 53 études ethnographiques réalisées dans les pays européens où des sociétés rurales emploient encore, à côté des langues nationales, leurs dialectes issus du latin. Parmi elles, 16 concernent la France. 

L’école des mots et des choses en Gascogne

G. Rohlfs (1892-1986)
G. Rohlfs (1892-1986)

Entre 1926 et 1935, le Professeur Gerhardt Rohlfs fait des enquêtes dans les vallées pyrénéennes. Dans la vallée de Barèges, il travaille avec Joseph-Pierre Rondou (1860-1935), instituteur à Gèdre. En 1935, il publie Le gascon, études de philologie pyrénéenne, ouvrage de référence sur le gascon et sa comparaison avec les autres dialectes. Je me suis simplement proposé, dit-il, d’étudier le gascon surtout dans les traits où cet idiome se détache de l’évolution générale des parlers du midi. Il est réédité en 1977.

D’autres érudits de l’école « des mots et des choses » publient sur la terminologie pastorale dans les Pyrénées centrales (Alphonse Schmitt), sur la maison ou les modes de transport (Hans Brelis et Walter Schmolke), etc.

Joseph Pierre Rondou (1860-1935)
Joseph Pierre Rondou (1860-1935)

Les chercheurs de l’école « des mots et des choses » font des enquêtes sur le terrain. Ils décrivent les outils, les maisons, etc., font des croquis et prennent des photos. Ils relèvent le vocabulaire correspondant qu’ils restituent dans leurs publications.

La méthode de l’école « des mots et des choses » inspire des travaux comme l’Atlas linguistique de la France de E. Bermont et J. Gilliéron (1902-1910),

 

Ou encore l’enregistrement, pendant la 1ère guerre mondiale, de la voix de 2 000 soldats français prisonniers en Allemagne qui s’expriment dans leur langue ou dialecte.

Lotte Lucas Beyer et l’école dans les Landes

De 1931 à 1934, Lotte Lucas Beyer, élève de Fritz Krüger, réalise une étude ethnolinguistique dans la forêt des Landes, Der Waldbauer in den Landes der Gascogne. Elle soutient sa thèse en 1936. Elle est éditée en français en 2007. Dans son étude réalisée selon les préceptes de cette école, Lotte Lucas Beyer décrit l’habitat, la vie familiale et la vie économique des Landes. Elle consacre 14 pages au gemmage et restitue un vocabulaire gascon précieux.

Lotte Lucas Beyer cite le lieu de recueil des mots (Host. = Hostens, Belh = Belhadeade, Sabr = Sabree, Pis = Pissos). Pour expliquer les mots, elle cite abondamment des auteurs comme Félix Arnaudin, Simin Palay ou Césaire Daugé.

Lotte Lucas Beyer - Le paysan de la forêt dans les Landes de la Gascogne et dessins
Lotte Lucas Beyer – Le paysan de la forêt dans les Landes de la Gascogne et dessins

L’école « des mots et des choses » dans le val d’Azun

Lotte Paret - Arrens 1930 - Les mots et les choses
Lotte Paret – Arrens 1930 – Les mots et les choses

En Val d’Azun, Lotte Parett, une autre élève de Fritz Krüger, réalise une étude sur le vocabulaire de la vie courante à Arrens-Marsous. Elle publie sa thèse en 1932 et la dédicace à Miquèu de Camelat qui l’a aidée dans son travail de recueil :

A moussu Miquèu de Camelat
Felibre Mayourau,
En respectuous mercés
D’era soua recounechenta

La thèse a été récemment publiée par l’Association Guillaume Mauran et la Société des Sept vallées. Elle parle des productions animales et végétales, de la fabrication des produits de l’élevage, de la maison, des repas, des fêtes des superstitions, etc.

À cette occasion, on redécouvre les noms donnés aux vaches en fonction de la couleur de leur poil (extrait de la traduction française) :

  • Haubina f. « vache fauve » (M.I, 1108) < FALU-INA,
  • Coloúma f., couloumeta f. « vache de couleur blanche » (comme les colombes), (M.I, 607 « vache grise en Gascogne ») < COLUMBA,
  • Palouméta f. « vachye de la couleyur de la palombe » < PALUMBA,
  • Nabéta f. « vache de la couleur blanche du navet » < NAPU,
  • Saurina f. « vache saure » < germ. SAUR « sec, maigre » (REW7626),
  • Mouréta f. « vache noire » (M. II.371 vaco moureto « vache noiraude ») < MAURU,

L‘apport considérable de l’école allemande – à rééditer ?

Les élèves de l’école « des mots et des choses » nous ont laissé un remarquable travail d’ethnographie et de linguistique sur la vie rurale et les mots de tous les jours en Gascogne dans la première moitié du XIXe siècle.

Rédigés en allemand, ces travaux sont progressivement traduits et publiés en français. Ils nous montrent tout ce que nous devons aux romanistes allemands de l’école « des mots et des choses » dans la connaissance du gascon.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wörter und Sachen
Le gascon, études de philologie pyrénéenne, Gerhardt Rohlfs, 1935
Bulletin société de Borda, 1er trimestre 2021
Arrens 1930, des mots et des choses, Lotte Paret, 2008, édité par l’association Guillaume Mauran
Un demi-siècle après… Redécouvrir les travaux de l’école romaniste de Hambourg   Christian Bromberger




Héritières et cadettes des Pyrénées

Isaure Gratacos raconte la vie des héritières et cadettes dans ls Pyrénées
Isaure Gratacos

La vie difficile dans les Pyrénées entraine un mode de fonctionnement particulier où les héritières jouent le même rôle que les héritiers, où les cadettes jouent le même rôle que les cadets. Une exception gasconne !

Isaure Gratacos, docteure ès lettres (études occitanes), professeure agrégée d’histoire, a collecté de nombreux récits sur le sujet dans les Pyrénées centrales et mené des études approfondies.

Les filles héritières et le droit d’ainesse absolu

Dans les Pyrénées, le droit d’ainesse absolu prévaut. Ainsi, garçon ou fille, c’est l’ainé·e qui garde la maison et les biens, conserve les fonctions sociales – participe à l’assemblée de la vesiau [regroupement de maisons, équivalent à la commune], vote pour élire le représentant au conseil de la vallée, etc. Et on marie l’aireter o l’airetera [l’héritier ou l’héritière] avec ua capdèta o un capdèth  [une cadette ou un cadet]. Le capdèth ou la capdèta qui arrive prend le nom de la maison qu’il ou elle rejoint : qu’ei vengut gendre [il est venu gendre] qu’ei venguda nora [elle est venue belle-fille]. Ainsi la maison et son nom sont préservés. L’autorité reste cet·te ainé·e : qu’i jo que comandi, que sò a casa mio [c’est moi qui commande, je suis chez moi] rappelle un témoignage recueilli par notre professeure d’histoire.

La Révolution est une catastrophe pour les Pyrénées. Les femmes sont considérées comme non responsables, n’ont pas le droit de vote. Les communes sont créées et les femmes évincées. Une situation qui ne sera pas réparée dans les régimes qui suivent. Une chanson restera :

Héritiers et héritières : les femmes se révoltent contre l'Etat qui les dépossède de leurs droitsTot qu’ei dolors, per
totas eras maisons
Sustot eras airetèras
Maudit sia eth rei
Que nos a hèit era lei
Contr’eras airetèras.

Il n’y a que douleurs
dans toutes les maisons
Surtout pour les héritières
Ah! Maudit soit le roi
qui nous a fait cette loi
Contre les héritières.

Les femmes aînées combattent l’Etat

gardes forestiers
Gardes forestiers (1831)

Pendant un siècle (jusqu’en 1871), les femmes pyrénéennes se battront contre l’État qui s’approprie les terres communes (80% des terres étaient gérées de façon collective) devenues communales. L’État qui boise les pâturages, retirant les ressources aux locaux. Ceux-ci vont se défendre en encravatar les arbres, en les cravatant, c’est-à-dire en enlevant une bande d’écorce tout le tour, ce qui a pour effet de faire mourir l’arbre. D’autres s’opposent aux gendarmes. Isaure Gratacos rapporte une de ces bagarres.

L’une de ces femmes s’oppose à un gendarme. Elle se défend, prend une ardoise et lui coupe l’oreille. Elle s’échappe et rentre chez elle avec la complicité d’un paysan. Mais il lui faut comparaitre au tribunal de Saint-Gaudens. Elle n’a pas peur, elle s’y rend. Là, elle s’arrange pour murmurer au gendarme blessé : si tu me dénonces, je te tue. Le juge interroge la jeune femme : Marquète, est-ce vous qui avez coupé l’oreille à Monsieur Lapeyre ? Marquète n’a pas le temps de répondre, le gendarme s’écrie : Y a rien de plus faux ! L’histoire se raconte dans les familles jusqu’à nos jours.

Las hilhas devath

Fin XVIIIe, la population devient trop importante pour les maigres ressources des montagnes.  Et le sort des capdètas et des capdèths n’était pas des meilleurs. Elles et ils restent  à la maison, célibataires, et travaillent sans gage pour l’ainé·e. On les appelle d’ailleurs les esclaus [esclaves]. Alors commence une émigration saisonnière :

Crabas amont
Hilhas devath

Les chèvres en haut,
Les filles en bas.

Le bureau des nourrices, Rue du Cherche-Midi à Paris : une voie possible pour les cadettes
Le bureau des nourrices, Rue du Cherche-Midi à Paris

Elle va s’accélérer sous la Restauration, le Second Empire et jusqu’à la guerre de 40-45.

Au départ, il s’agit des capdètas. Après avoir semé le blé et le seigle, dès 16 ans, elles vont travailler en bas, hors des Pyrénées.  Elles reviendront pour les semences de mai. Certaines sont nourrices chez des bourgeois des villes de la plaine, d’autres cardairas [cardeuses] ou encore colporteuses. Un dicton précise Hilha e caperan non saben cap aon anar minjar eth pan. [Fille – comprendre cadette – et curé ne savent pas où aller manger leur pain.]

Cadets et cadettes vont sur les routes pour vivre : les chaudronniers-rétameurs
Les chaudronniers-rétameurs

Les capdèths, eux aussi, partiront comme artisan. Ils seront cauderèrs [chaudronniers], telerèrs [couvreurs], agusadors [aiguiseurs], segadors [moissoneurs] et iront surtout en Espagne.

On garde les traces de ces passages en Comenge [Comminges] par le nom d’un abri naturel, lo trauc d’eths cauderèrs [le trou des chaudronniers], simple trou dans la terre où l’on pouvait manger à l’abri du vent, bivouaquer, sur le chemin de l’Hospice de France à la Rencluse par le port de Vénasque. Ou par cette chanson du Couserans :
Que n’èran tres segadors qu’anavan tà Espanha…
Ils étaient trois moissonneurs qui allaient en Espagne…

Les cadettes colporteuses

Marchande ambulante
Colporteuse

Elles vendent, souvent pour leur propre compte, des articles fabriqués au village. Arbàs entà cauças, Aspeth entà anjòias [Arbas pour les chaussures, Aspet pour les bijoux]. Ce peut être aussi des chapelets, des dentelles, des chaussettes en laine, des lacets… et même des lunettes.

Selon leur village d’origine, elles vont, à pied, la marchandise sur le dos, dans telle ou telle région pour vendre. Elles marchent souvent pieds nus, ne mettant eras ‘sclopas [gros sabots de bois dans lequel on met une autre chaussure] que s’il pleuvait ou en arrivant au village où elles voulaient vendre.

Si elles arrivent à amasser un peu d’argent, elles pourront acheter des montres ou des chaussures qu’elles revendront. Elles pourront aussi acheter un âne, une voiture, un cheval.

Certaines vont loin, à Nàpols [Naples – Italie], à Cadiç [Cadix – Espagne] ou en Normandia. Par exemple, les filles de Malavedia [Malvezie] en Comenge (au sud de Sent Gaudenç) vendaient leur linge de maison en Italie du nord.

Les colporteuses seules ?

Marchands ambulants
Colporteurs

Les colporteuses des Pyrénées partent souvent seules, cas rare en France. Pourtant, des couples vont se former et elles partiront avec leur époux, colporteur aussi, et les enfants quand ils ont l’âge. Isaure Gratacos signale la famille Abadie, de Sent Pè d’Ardet [Saint-Pé d’Ardet]. Ils vendent des chaussures en Italie du sud. Outre le couple et leurs deux enfants qui suivront dès leur 16 ans, il y a un frère et une sœur. Leurs affaires marchent bien et ils pourront faire construire une maison confortable au village.

Ces nouvelles maisons auront un nom comme il est de coutume en Gascogne : eths balets [les balcons] pour celle-ci ornée de balcons. De même pour les capdèths artisans : au telerèr [chez le couvreur].

La réussite : les Nouvelles Galeries

Perpignan - Le Grand Bazar et les Nouvelles Galeries
Perpignan – Le Grand Bazar et les Nouvelles Galeries

Certains de ces colporteurs vont suffisamment s’enrichir pour s’établir. Et ce ne sera pas toujours au village. Ainsi, l’histoire de Germain et Henriette Claverie.

À Argut [Argut-Dessous en français], juste au sud de Sent Beath [Saint-Beat], en Comenge [Comminges], vit la famille Claverie. Germain et Henriette vont colporter du côté de la Méditerranée. En 1897, à Perpignan, Germain et Henriette Claverie achètent à M. Zappa un commerce du nom de Grand Bazar. Il est alors place Laborie (actuellement place Jean-Jaurès).

En 1905, les remparts de la ville sont détruits. Les Claverie achètent alors un terrain de 1 600 m2 en face du pont Magenta, au Castillet. Le Grand Bazar devient les Nouvelles Galeries. Il va rester dans la famille. Les enfants, Edouard, Ambroise et Germaine (épouse Barès) prennent le relai en 1933.

Le fonctionnariat des cadettes

Ecole Normale d'Institutrices (1927-1930) - le métier d'institutrice pour ls cadettes
Ecole Normale d’Institutrices (1927-1930)

Parmi les autres spécificités des Pyrénées, Isaure Gratacos signale la scolarisation. Les héritières et cadettes, comme tous les autres, garçons et filles, vont massivement à l’école primaire et au cours complémentaire. Bien plus que dans d’autres régions. Cet enseignement va ouvrir la porte du fonctionnariat à celles et ceux qui ne sont pas en charge de perpétuer la maison. Ainsi lo parçan d’Aspèth [l’Aspétois] va dès 1930 devenir une pépinière d’enseignants surtout pour les filles.

Ainsi, la situation se renverse. L’héritière ou l’héritier, restant dans la maison, se retrouve dans une situation sociale et économique moins enviable que les cadets. La profession agricole est de plus en plus dévalorisée. Alors, les ainé·es se mettent à leur tour à quitter la montagne…

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La vie humaine dans les Pyrénées ariégeoises…, Michel Chevalier, 1956
Femmes pyrénéennes, Isaure Gratacos, 1998




L’armagnac, l’eau de vie des Gascons

La Gascogne produit du vin qui s’exporte en grande quantité. L’eau de vie fait l’objet d’un commerce dès le XIVe siècle. Les progrès de la viticulture et de la distillation donnent un essor à la production de l’armagnac, le nectar gascon, à partir du XIXe siècle.

L’armagnac, un remède efficace

Les alambics
Alambic – Gallica

Le procédé de distillation est connu des Arabes qui l’utilisent pour la fabrication de remèdes, d’huiles essentielles et de parfums. L’alambic est ramené lors de la reconquête de l’Espagne. Les moines et la faculté de médecine de Montpellier sont les premiers distillateurs connus au XIIe siècle.

En 1310, Vital Du Four, prieur d’Eauze nommé cardinal par le pape gascon Clément V, écrit le Livre très utile pour garder la santé et rester en bonne forme. C’est un traité de médecine dans lequel il cite les quarante vertus de l’eau de vie : L’onction fréquente d’un membre paralysé le rend à son état normal. […] Si on oint la tête, elle supprime les maux de tête, surtout ceux provenant du rhume. Et si on la retient dans la bouche, elle délie la langue, donne l’audace, si quelqu’un de timide en boit de temps en temps.

Les alambics de la distillerie – 1509
Les alambics de la distillerie – 1509 – Gallica

Charles le Mauvais, roi de Navarre, en imbibe sa chemise de nuit sur les conseils de ses médecins. Le 1er janvier 1387, une chandelle y met le feu et le brule gravement.

En 1410, la ville de Saint-Sever crée une taxe pour les quantités supérieures à quatre litres vendues sur le marché : De même tout homme qui apportera de l’aygue ardente audit marché pour vendre, s’il a deux lots en sus et avec toutes ses fioles et appareils, qu’il paye et sera tenu de payer un morlan. L’Aygue ardente/Aiga ardenta, est le nom gascon de l’eau de vie.

La période faste des vins d’armagnac

La consommation de vin blanc se développe en Europe du Nord, ce qui encourage la plantation de vignes en Armagnac. Au XVIIe siècle, les marchands hollandais achètent d’importantes quantités de vins. Ils vont à Bayonne pour éviter le privilège du vin bordelais.

Le vin arrive en barriques sur l’Adour. Celui produit en Armagnac est distillé pour réduire le volume du transport car il est amené en char à bœufs jusqu’à Mont de Marsan avant de prendre le bateau. À chaque voyage, on offre aux Hollandais un tonneau de vin brulé. Il sert à augmenter le degré du vin et sa meilleure conservation pendant le transport.

Carte postale d'un vignoble d'Eauze
Vignoble d’Eauze – Wikipedia

En 1600, Olivier de Serres parle du piquepout, cépage utilisé pour la distillation. Le piquepout ou Folle Blanche est une vigne basse, facile à cultiver et qui donne un vin blanc qui se distille bien. En 1666, on compte déjà 60 chaudières. L’expression gasconne un nas de piquepout / un nas de picapot [un nez de pique-lèvre] désigne quelqu’un qui en a trop abusé …

La production d’aygue ardenta / aiga ardenta se développe au XIXe siècle à la faveur des conflits qui en augmentent la demande pour les armées. Les alambics sont perfectionnés pour répondre à la demande. Le Marquis de Bonas met au point un alambic à distillation continue. En 1818, Jacques Tuillière, poêlier à Auch, met au point un alambic à colonne. En 1872, Alphée Verdier, producteur à Monguilhem invente le « système Verdier » qui permet d’obtenir une eau de vie entre 52° et 62°. L’Armagnac est vieilli en futs de chênes.

En 1839, la Baïse est aménagée et devient navigable, permettant l’exportation de l’armagnac depuis Condom vers Bordeaux.

Les conditions de production de l’armagnac sont règlementées

carte œnologique de l'armagnac
Terroirs de l’armagnac

En 1909, Armand Fallières est président du Conseil. Il est natif du Lot et Garonne où sa famille possède des vignes. Il définit par décret la zone de production de l’Armagnac et les appellations « Armagnac », « Bas Armagnac », « Ténarèze » et « Haut-Armagnac » qui correspondent à des caractéristiques géologiques du sol différentes. En 1936 les conditions de production de l’armagnac sont précisées. En 2003, les zones de production sont redéfinies et limitées.

Le phylloxéra détruit les anciens cépages. Ceux qui sont utilisés pour la production d’ armagnac sont l’Ugni, le Colombard, la Folle-Blanche (le piquepout) et le Baco qui est le seul cépage d’origine gasconne par hybridation de la Folle-Blanche et du Noah.

Futs de chêne contenant de l'armagnac
Vieillissement en futs de chêne

Le Baco est obtenu par François Baco (1865-1947) de Peyrehorade. Instituteur à Bélus dans les Landes, il fait une chute de vélo qui l’oblige à garder le lit plusieurs semaines. Pendant ce temps, il s’intéresse à la biologie et dès 1898, obtient le Baco qui est encore le plus utilisé en Armagnac.

L’eau de vie est placée dans des futs neufs de 400 litres en chêne blanc. Elle s’oxyde lentement et prend la couleur de l’armagnac.

Les surfaces de production se réduisent. En 2011, 1 800 hectares sont consacrés à l’armagnac dans le Gers, 400 hectares dans les Landes.

La production d’armagnac diminue

En 1893, le vignoble couvre 108 000 hectares. Décimé par le phylloxéra, il n’est plus que de 50 000 hectares en 1909. En 1979, il couvre 35 000 hectares, seulement 18 000 en 1988, à peine 2 240 en 2011.

La production d’armagnac est estimée à 35 000 hectolitres dans les années 1950. Une partie de la production est vendue à une autre région productrice d’eau de vie, au nord de la Garonne, qui ne produit pas assez pour faire face à la demande. L’armagnac n’a pas su se faire connaitre pour obtenir la réputation et les débouchés qu’il mérite.

cépage de l'ugni blanc servant à produire de l'armagnac
Ugni blanc – wikipedia

L’effondrement du marché japonais dans les années 1990 porte un rude coup. La production qui est de de 27 000 hectolitres en 1990 n’est plus que de 16 500 hectolitres en 2018, ce qui représente 5,7 millions de bouteilles dont environ la moitié vendues à l’exportation. Sa production est confidentielle si l’on compare aux 204,2 millions de bouteilles de cognac et aux 1,6 milliards de bouteilles de Whisky vendues en 2018.

La production d’armagnac concerne 733 viticulteurs et 164 maisons de négoce. La majorité des producteurs sont indépendants (30 % des ventes). Seulement 190 sont coopérateurs (32 % des ventes, le reste étant assuré par les négociants). C’est peut-être, malgré les efforts des producteurs, une des raisons du manque de frappe commerciale de l’armagnac.

Le renouveau de l’armagnac

chai des tonneaux
chai des tonneaux – Comité Départemental Tourisme Gers

Le Bureau National Interprofessionnel de l’Armagnac (BNIA), regroupe tous les acteurs de la filière : producteurs, coopératives, cavistes, négociants. Il insuffle une nouvelle dynamique à la filière de production de l’armagnac.

En 1990, le Floc de Gascogne obtient une appellation d’origine. Composé de 2/3 de jus de raison et de 1/3 d’armagnac jeune. Il vient d’une recette du XVIe siècle dont se prévaut également le Pineau de Charente.

En 2005, l’appellation Blanche Armagnac est reconnue. L’eau de vie est conservée dans des récipients en verre et n’est pas mise en futs de chêne. Sa production est ancienne et était réservée à la famille.

Les ventes progressent. Depuis 2014, elles augmentent de 11,4% en volume dont 4 % sur le marché français.

l'armagnac, sa robe, ses tonneaux
verre d’armagnac

Une classification permet de classer les armagnacs en fonction de la durée minimum de vieillissement en futs de chêne, toujours à boire avec modération : « *** » ou « VS » réunit différents armagnacs dont le plus jeune a un an ; « VSOP » pour quatre ans ; « Napoléon » ou « XO » pour six ans ; « hors d’âge » pour dix ans ; « XO premium » pour vingt ans.

Depuis 2020, les savoir-faire pour l’élaboration de l’armagnac sont inscrits à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français.

Le musée de l’armagnac de Condom est à découvrir pour qui s’intéresse à cet élixir. De nombreuses salles sont dédiées aux techniques agricoles et vinicole : travail du sol, traitements de la vigne, distillerie, tonnellerie, etc.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’armagnac, le nectar des dieux gascons, Escòla Gaston Febus
L’Armagnac pour les nuls, Chantal Armagnac, Editions First, 2019.
Les Vins du Gers et les eaux de vie d’Armagnac, M. J. Seillan, 1860
La lutte des vins piquepoults et eaux-de-vie d’Armagnac avec les vins de Chalosse et Tursan au XVIIIème siècle, Bulletin de la Société archéologique, historique littéraire & scientifique du Gers. 1950-01, René Cuzacq, p 86 à 92.




Des sauvetés aux bastides gasconnes

Au XIe siècle débute un mouvement de regroupement de la population au sein de sauvetés puis de bastides. Les bastides apparues au XIIIe siècle sont un mode original d’urbanisation qui constitue encore la trame urbaine de la Gascogne.

De la sauveté à la bastide

Castelnau Barbarens
Castelnau-Barbarens (32)

La population est dispersée dans de petits hameaux. L’insécurité entraine un regroupement autour d’établissements religieux qui assurent la protection des habitants et mettent en valeur de nouvelles terres.

La Sauveté ou Sauva tèrra en gascon, est une zone de refuge matérialisée par un enclos balisé par des bornes de pierres surmontées d’une croix. À l’intérieur de ce périmètre, les habitants bénéficient de protection et de franchises particulières dans le prolongement du droit d’asile et de la trêve de Dieu. Cette protection est toute relative et les Sauvetés s’entourent de remparts.

Saint-Justin
Saint-Justin (32)

Les Sauvetés gasconnes se construisent entre 1027 et 1141. Beaucoup se transforment par la suite en Bastides/ Bastidas mais certaines gardent un nom bien spécifique : Sauveterre, en Bigorre ou dans le Gers, Sauveterre de Béarn, Sauveterre de Comminges, etc.

Devant leur succès, les seigneurs créent également des Sauvetés autour de leurs châteaux pour mettre en valeur leurs terres. Ce sont des Castelnaux/ Castèths naus ou Castéras/ Casterars : Castelnau Rivière-Basse, Castelnau-Barbarens, Castelnau-Chalosse, Castéra-Loubix, Castéra-Verduzan, etc.       

La création des bastides

Bastide de Valentine (Haute-Garonne)
Valentine (31)

Après la croisade des Albigeois, un nouvel essor urbain conduit à la création de villes nouvelles fondées suivant un plan original et novateur pour l’époque.

Les bastides se développement parfois à partir d’un hameau existant ou par l’agrandissement d’une ville déjà existante. Dans la majorité des cas, la bastide est construite sur un nouveau terrain concédé par un abbé ou un seigneur, le plus souvent en paréage (à égalité entre deux ou plusieurs fondateurs) qui concèdent à la population des terrains et des droits pour les inciter à venir s’y installer. C’est un moyen de mettre en valeur un territoire.

Halle de Saint-Clar
Halle de Saint-Clar (32)

Les rois de France construisent de nombreuses bastides pour affirmer leur présence face aux rois d’Angleterre, ducs d’Aquitaine, qui en font tout autant le long de la frontière. Des comtes et des seigneurs construisent des bastides sur leurs terres mais toutes ne prospèrent pas et certaines sont abandonnées.

 

Bastide de Labastide d'Armagnac
Place de Labastide d’Armagnac (40)

Les différents partenaires signent une charte de fondation et ils concèdent des coutumes/ costumas écrites aux habitants qui bénéficient ainsi d’avantages fiscaux. Les bastides fondent un marché et elles se dotent d’une autonomie de gestion. Elles élisent leurs consuls ou jurats.

On connait environ 330 bastides dans le sud-ouest de la France. Plus des deux tiers sont gasconnes. La majorité d’entre elles datent de la période comprise entre 1240 et 1329.

Carte des bastides du Sud-Ouest
Carte des bastides du Sud-Ouest

Le contrat de paréage

Fourcès
Fourcès (32)

Le contrat de paréage est une association par indivis entre les fondateurs d’une bastide. Il définit l’apport de chacun et ses droits dans la future bastide. Le 21 février 1289, les moines de l’abbaye d’Arthous s’associent au roi d’Angleterre pour construire la bastide d’Hastingues.

La fondation de la bastide se fait autour de la cérémonie du pal ou pau en gascon. La cérémonie est publique. On plante un pieu supportant les armoiries des associés au contrat de paréage sur l’emplacement de la future bastide. On lit la charte de coutumes au public puis des crieurs vont dans tous les hameaux du voisinage pour la lire à tous et recruter de futurs habitants.

Le nom donné aux bastides peut venir de celui du fondateur : Montrejeau/ Mont reiau fondée en 1272 par le roi de France, Beaumarchés fondée en 1288 par Eustache de Beaumarchais sénéchal d’Alphonse de Poitiers, Rabastens fondée en 1306 par Guillaume de Rabastens sénéchal en Bigorre, etc. Il peut venir aussi du nom d’une ville étrangère que le seigneur a fréquentée lors d’un voyage ou d’une croisade : Tournay, Gan, Bruges, Pavie, Grenade, etc.

Le plus souvent, le nom de la bastide vient de la toponymie locale ou d’un caractère du relief : Montastruc, Monségur, etc.  

Bastide de Vianne - remparts
Remparts de Vianne (47)

La construction des bastides

Plan de Rabastens de Bigorre (65)
Plan de Rabastens de Bigorre (65)

La construction des bastides suit un plan déterminé. Des voies de circulation traversent la bastide. Des carrèras, d’une largeur constante de 6 à 10 mètres, avec un caniveau central permettent le passage de charrettes et des voies plus petites de 5 à 6 mètres forment des ilots rectangulaires d’une superficie identique. Chaque ilot se découpe en lots identiques pour la construction des maisons d’une largeur maximale de 8 mètres.

Les façades des maisons s’alignent sur la rue avec une androna de quelques centimètres entre elles pour éviter la mitoyenneté. Les maisons ont un étage. Sur la place, des passages couverts ou embans permettent le passage et l’exposition des marchandises à la vente.

Chaque maison dispose en plus d’un jardin et d’un lot de terre à cultiver situés à l’extérieur de la bastide. Chaque famille reçoit la même superficie de terre.

Tour Carrée de Tri-sur-Baïse (65)
Tour Carrée de Trie-sur-Baïse (65)

Une place centrale reçoit le marché parfois couvert sous une halle. La plus grande est celle de Marciac (75 m x 130 m). La place comprend une fontaine ou un puits pour alimenter les habitants en eau. On dote les bastides de remparts et de portes fortifiées pour protéger les habitants des brigands et des guerres.

La charte de coutumes

Bassoues - Arcades et maisons à colombage
Bassoues – Arcades et maisons à colombage (32)

La charte de coutumes a pour but d’attirer les familles de paysans. Elle énumère les privilèges accordés aux habitants de la bastide en matière politique, fiscale et judiciaire.

Les fondateurs et des consuls ou jurats administrent conjointement la bastide. Le seigneur nomme les consuls ou les anciens consuls les cooptent ou la charte définit les règles de l’élection. Au nombre de 4 à 6, ils administrent la bastide, assurent la police, l’entretiennent et la mettent en défense. Le bayle/ baile représente le fondateur. S’il s’agit d’un paréage, il peut y avoir plusieurs bailes.

La charte de coutumes définit les règles de basse justice (police). Les peines sont généralement sous forme d’amende et de prison  alors que les châtiments corporels sont encore courants. À Auch, on se fait couper l’oreille en cas de vol.

La charte de coutumes fixe les impositions. Les habitants des bastides ne paient pas certains impôts et ils peuvent lever des taxes pour les besoins de la bastide.

Références

Bastides, villes nouvelles du Moyen-Âge, A. Lauret, R. Malebranche, G. Séraphin
Histoire des bastides, Jacques Dubourg
Histoire des Bastides, André Roulland
Revue de Gascogne
, plusieurs numéros
Ordonnance des commissaires d’Edouard 1er sur les Bastides, les Questaux et les Nobles, 1278




Les routes de Gascogne et l’essor du 18ème siècle

Si vous prenez les routes nationales ou départementales de Gascogne, les grandes lignes droites agréables à la conduite vous surprendront. Mais savez-vous que vous roulez sur les routes de l’Intendant Mégret d’Étigny ?

Antoine Mégret d’Étigny, l’intendant bâtisseur

Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)
Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)

Originaire de Saint Quentin, aujourd’hui dans la Région des Hauts de France, Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767) sera Intendant de la Généralité d’Auch de 1751 à 1767. Il introduit en Gascogne d’importantes réformes dans l’exploitation forestière et celle des marbres, le thermalisme, l’agriculture, l’industrie et le commerce.

Son action la plus connue est l’amélioration du réseau routier de la Gascogne. Il réalise plus de 800 km de routes.

Il construit la route de Toulouse à Bayonne en passant par Montréjeau et Tarbes, celle de Tarbes à Martres-Tolosane par Trie et Boulogne-sur-Gesse, celle de Morlaàs à Vic en Bigorre, celle de Tarbes à Aire sur l’Adour, celle d’Oloron à Hastingues, celle d’Oloron à Monein, de Montréjeau à Luchon, celle d’Auch à Saint-Lary, celle de Luchon à Bagnères de Bigorre par les cols, celle de Pierrefitte à Cauterets, celle de Pierrefitte à Luz et Barèges, celle de Luz à Gavarnie, celle de Bordeaux à Bayonne, celle de Pau à Bordeaux, etc.

C’est lui aussi qui entreprend la traversée des Pyrénées par la vallée du Louron, par la vallée d’Aure, par le port de Salau en Couserans, par le port du Portillon à Luchon, par le col du Somport en Béarn. On ne terminera ces liaisons que bien après lui.

Etigny à Luchon
Etigny à Luchon

Plus remarquable encore, il consacre sa fortune à son action de développement de la Gascogne et meurt ruiné. Sur le socle de sa statue à Luchon, on peut lire un extrait de sa dernière lettre : « Je n’ai jamais eu en vue que le service de mon maitre et le bien public, et quoique j’ai dérangé très considérablement ma fortune dans cette province pour les objets qui lui sont utiles, je n’y ai aucun regret, parce que j’ai rempli mon inclination, et que je crois que ma mémoire y sera chérie ».

Plan des routes de l'Intendance d'Auch à la mort de d'Etigny (1767)
Plan des routes de l’Intendance d’Auch à la mort d’Étigny (1767)

La corvée royale des routes

Il faut dire que les routes sont de très mauvaise qualité. Louis XV (1710-1774) lance un important chantier de construction de routes mais l’État n’a pas les moyens de le financer.

Récapitulation générale des ouvrages fait par corvée sur les routes de la généralité d'Alençon
Récapitulation générale des ouvrages fait par corvée sur les routes de la Généralité d’Alençon

Le 13 juin 1738, l’État royal institue la corvée des routes dans tous les pays d’élections. Dans les pays d’États, ce sont les États qui construisent et entretiennent les routes. On réquisitionne pour une corvée annuelle de plusieurs jours, les habitants et leurs matériels situés dans les communautés de part et d’autre des routes, en dehors de l’époque des semailles et des moissons .

Cette corvée provoque un grand mécontentement populaire, d’autant qu’il y a beaucoup d’exemptions. En 1759, pour la construction de la route de Montréjeau à Luchon, l’Intendant d’Étigny a dû faire appel aux Dragons pour faire obéir la population. Bien encadrée, elle est cependant efficace car, pour la venue du duc de Richelieu à Luchon en 1763, elle construit la route de Cierp à Luchon en seulement trois semaines.

Un modèle économique inefficace

Turgot (1727 - 1781)
Turgot (1727-1781)

Devant l’imperfection du système et son peu d’efficacité, Turgot supprime la corvée royale des routes en février 1776. On la remet en vigueur dès le mois d’aout. On la supprime définitivement le 27 juin 1787 et on la remplace par une contribution financière répartie entre chaque paroisse.

La contribution financière des communautés touche tous les contribuables, alors que la corvée des routes, du fait des nombreuses exemptions, ne concerne que les brassiers et les journaliers. Aussi, les communautés demandent les adjudications comme pour la route de Saint-Sever à Tartas en 1765.

La construction des routes, une volonté royale

Un arrêt du 3 mai 1720 charge les Intendants de la construction des routes. Ils dressent un état de celles qui sont à élargir, à redresser ou à construire et établissent un projet particulier pour chaque chemin.

Les ingénieurs des ponts et chaussées dont le corps est créé en 1747, sont chargés de construire les routes et de mobiliser la main d’œuvre. Les piqueurs sont chargés de la surveillance des travaux. Les corvoyeurs (ceux qui sont appelés à la corvée des routes) sont encadrés par des députés de leur communauté qui dirigent les équipes, eux-mêmes encadrés par des syndics.

Pour construire la route, on décaisse sur la largeur de la chaussée. On place au fond des pierres plates épaisses et des pierres verticales pour marquer le bord de la route. On garnit ensuite avec des couches de cailloux et du gravier. Le profil bombé de la route rejette l’eau dans les fossés creusés de chaque côté.

Les routes ont 36 ou 30 pieds de large entre les fossés (1 pied = environ 30 cm) et permettent aux voitures de se croiser. Les fossés prennent 6 pieds de large chacun et des plantations d’arbres sont rendues obligatoires en 1720 de chaque côté. Ils sont plantés sur les propriétés riveraines.

C’est la loi du 9 ventôse an XIII qui a rapproché les plantations sur les terrains appartenant à l’État le long des routes. Le législateur n’avait pas prévu les automobiles et nombre d’arbres sont sacrifiés sur l’autel de la sécurité routière !

L’intendant d’Étigny est très présent sur tous les chantiers. Conscient des difficultés occasionnées par la corvée et son peu d’efficacité, il développe systématiquement les adjudications de travaux à des entrepreneurs privés, à la charge des communautés.

Traité de la construction des chemins- Henri Gautier (1660-1737)
Traité de la construction des chemins- Henri Gautier (1660-1737) – Gallica

Le tracé des routes

Sur le tracé des routes au 18e siècle, nous disposons d’un document d’une grande richesse. Il s’agit de l’Atlas des routes de France dits Atlas de Trudaine. C’est une collection de 62 volumes de plus de 3 000 planches. L’Atlas a été réalisé sur ordre de Charles Daniel Trudaine (1703-1769), administrateur des Ponts et Chaussées. Il contient les routes faites ou à faire dans les vingt-deux généralités des pays d’élections régies par des intendants. Nous avons retenu trois exemples en Gascogne mais l’Atlas en contient beaucoup d’autres sur les Généralités d’Auch et de Bordeaux.

Les tracés recherchent les lignes droites et évitent la traversée mal commode des bourgs. Les routes passent en dehors des agglomérations et voient naitre de nouveaux quartiers, des auberges, des commerces. Les commerçants et artisans installés le long des rues principales des bourgs protestent.

Route d'Auch à Tarbes près d'Orleix et Aureilhan
Route d’Auch à Tarbes près d’Orleix et Aureilhan – Atlas de Trudaine

À Auch où plusieurs routes se croisent, les carrefours donnent les nouveaux quartiers de la Porte Neuve en haute ville et la Patte d‘oie en basse ville.

Les routes passent en plaine et évitent les côtes. Les Ingénieurs s’efforcent de réduire les dénivellations en rabotant le relief et en remblayant les creux. En montagne, le tracé des routes emprunte les vallées. Quand il faut gravir un versant, on préfère les pentes à large rayon de courbure plutôt que les lacets pour permettre aux attelages de tirer en ligne et de soulager leur effort.

Des intérêts qui ne sont pas toujours convergents

Les doléances sont nombreuses sur les tracés : propriétaires qui se disent lésés par le passage des routes sur leurs terres, routes jugées trop larges et prenant trop de terres, fossés qui gênent l’accès aux maisons riveraines et aux champs, etc. Il est vrai aussi que les entrepreneurs prennent sur place les matériaux d’empierrement et ouvrent des carrières dans les champs.

Route de Mont de Marsan à Auch passant par Aubiet
Route de Mont de Marsan à Auch passant par Aubiet – Atlas de Trudaine

Pourtant, nombre de villes se disputent le tracé pour voir la route passer près de chez elles. Les grands propriétaires nobles offrent de construire à leurs frais des ponts pour faire passer la route. Ils offrent des terres sans indemnité car le passage des routes valorise leurs terres voisines.

Chacun essaie de faire prévaloir ses intérêts. La route d’Aire à Maubourguet passe par Viella et Madiran car les négociants en vin veulent favoriser leur commerce. Ce n’est qu’entre 1777 et 1784 qu’on construira la route de la plaine passant par Saint-Germé, Riscle et Castelnau-Rivière-basse.

Route de Bordeaux à Bayonne, traversée de St-Geours de maremme – Atlas de Trudaine
Route de Bordeaux à Bayonne, traversée de St-Geours de maremme – Atlas de Trudaine

Des progrès qui préparent le 19e siècle

Les progrès des voies de communication et des moyens de transport au cours du 18e siècle facilitent les contacts, les relations, le commerce. Ils facilitent aussi la diffusion des idées nouvelles. La littérature prérévolutionnaire, les articles des journaux, les motions des clubs parisiens et les débats des assemblées révolutionnaires bénéficient ainsi d’un impact plus large.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Les routes des Intendants – L’homme et la route en Europe occidentale, au Moyen-âge et aux Temps modernes, Les Rencontres de Flaran, Charles Higounet, Presses Universitaires du Midi, Toulouse.
La corvée des grands chemins au XVIIIe siècle, Anne Conchon, 2016
Traité de la construction des chemins ,Gautier, Henri (1660-1737).
Atlas de Trudaine, réalisés entre 1745 et 1780