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Les vacants au pays des Lugues

Le canton de Houeillès, situé en Lot et Garonne, fait partie de la grande Lande. C’est l’ancien pays des Lugues. Au XIXe siècle, il est l’objet de procès au sujet de la propriété et de l’utilisation des vacants.

Qu’est-ce qu’un vacant ?

Au Moyen-âge, la propriété féodale repose sur le principe de « nulle terre sans seigneur ». Bien sûr, il y a des terres franches qui ne dépendent d’aucun seigneur : les alleux mais ils sont minoritaires.

Félix Arnaudin - Coupeuses de bruyère
Félix Arnaudin – Coupeuses de brana [bruyère]

En outre, le seigneur propriétaire dispose d’une réserve, c’est à dire une partie de son domaine qu’il exploite ou fait exploiter pour les besoins de sa famille. Et des tenanciers prennent le reste de son domaine en payant un cens annuel pour la maison et les terres cédées.

Cette cession se fait sous la forme d’un bail à fief qui est une sorte d’emphytéose puisque le bénéficiaire, moyennant le paiement annuel du cens, peut transmettre le bien cédé à ses héritiers ou le vendre. Ainsi, le seigneur ne peut récupérer son bien que dans le cas où le bénéficiaire n’a pas d’hérédité, en cas de délaissement (le bénéficiaire abandonne la terre pour s’installer ailleurs) ou en cas de vente. Dans ce cas, le seigneur peut exercer son droit de prélation qui consiste à annuler la vente à son profit, moyennant l’indemnisation des parties (prix de la vente, frais de notaire, frais d’enregistrement).

En fait, seules les terres exploitables sont cédées. Dans le secteur de Houeillès, beaucoup de terres sont inadaptées à la culture : marais et landes. Personne n’en veut. Finalement, elles bénéficient à tout le monde pour faire paitre les troupeaux, couper la toja [ajoncs] ou la brana [bruyère], recueillir l’arrosia [résine]. Ces terres sont les vacants.

Qui est propriétaire des vacants ?

Les possessions des Albret en 1380
Les possessions des Albret en 1380

Même si aucun particulier ne les exploite, les vacants appartiennent au seigneur qui n’en tire qu’un petit bénéfice par le droit de coupe, par exemple.

Et dans le secteur de Houeillès, le seigneur est le sire d’Albret. Profitant de la guerre franco-anglaise en Aquitaine, les sires d’Albret constituent un important domaine, certes éclaté en plusieurs entités, qui devient un duché en 1550.

Par mariage, le domaine des Albret rejoint celui des rois de Navarre. Puis, Henri III de Navarre devient roi sous le nom de Henri IV et, comme le veut la tradition, il réunit ses domaines à la couronne en 1607.

Voilà le roi de France propriétaire du duché d’Albret. Puis, pour des raisons politiques, Louis XIV échange les principautés de Sedan et de Raucourt contre le duché d’Albret en 1651. Ainsi, le nouveau propriétaire est le duc de Bouillon. Mais cet acte concernant les domaines du roi n’est pas enregistré selon les formes.

Plus tard, la Révolution de 1789 met fin aux droits féodaux. Il faut plusieurs décrets entre 1790 et 1793 pour les liquider. Concernant le duché d’Albret, l’échange de 1651 n’ayant pas été enregistré dans les formes, il est tout simplement annulé.

De plus, une contribution foncière (c’est la taxe foncière que nous connaissons encore aujourd’hui) remplace les droits seigneuriaux. Et chaque commune rédige un état des propriétaires et des contributions à payer.

Mais, qu’en est-il des vacants, soumis à la contribution foncière, et que personne ne veut payer parce qu’il n’y a pas de propriétaire avéré comme pour les terres cultivables ? En effet, pourquoi payer pour des terres qui ne rapportent rien ?

Un premier procès concernant les vacants

Félix Arnaudin - Labours et Semailles 1893 - les vacants
Félix Arnaudin – Labours et Semailles 1893

Si les vacants ne sont à personne, tout le monde en profite à bon compte.

Or, l’administration des Domaines récupère les biens confisqués à la Révolution. Et les vacants ne trouvent pas preneurs à la vente. Même si quelques personnes essaient d’en acheter à bon compte, ils doivent faire face aux autres qui s’y opposent car ils perdent le bénéfice de leur utilisation.

Dans ce contexte tendu, la princesse de Rohan, héritière du duc de Bouillon, veut reprendre les domaines non vendus. En 1822, elle intente un procès contre le maire de Pindères au sujet de trois parcelles de vacants en pinhadar [plantés de pins].

La riposte s’organise et les propriétaires du pays des Lugues se réunissent à Houeillès. Alors, ils décident que si un vacant est revendiqué par les héritiers du duc de Bouillon, tous les propriétaires mettraient leur troupeau à pacager sur la parcelle et à y couper la toja pour empêcher la jouissance du vacant. De plus, ils diffusent un mémoire imprimé à toutes les communes, portant les arguments de défense.

Et, en 1824, le tribunal de Nérac donne raison à la commune de Pindères.

Houeillès (Carte Cassini 18e siècle) l- es vacants objets de procès
Houeillès (Carte Cassini 18e siècle)

Les procès se multiplient

Houeillès-église fortifiée
Houeillès-l’église fortifiée

Cependant, la princesse de Rohan revendique deux métairies au sud de Houeillès. Mais elle est déboutée et fait appel. Enfin, le tribunal d’Agen lui donne raison.

La princesse assigne alors les maires des communes de Saint Martin de Curton, Durance, Boussès, Lubans, allons, Sauméjan et Houeillès afin qu’ils délaissent les vacants de leur commune. Et, en 1826, la cour de Nérac donne raison à la princesse de Rohan. L’appel des maires est rejeté.

Alors, la princesse de Rohan continue : en 1827,  elle assigne le maire de Durance pour la possession de deux tours. Mais, cette fois, elle est déboutée. En même temps, elle engage des actions contre Tartas et plusieurs communes voisines, ainsi que contre Labrit et deux autres communes qui faisaient aussi partie du duché d’Albret.

Le dénouement des affaires

Félix Arnaudin
Félix Arnaudin

Si la cour d’appel d’Agen donne raison à la princesse de Rohan contre les communes de Saint Martin de Curton et de Pindères, c’est sous réserve de l’usage des vacants par les habitants.

En effet, l’usage doit être immémorial ou de plus de quarante ans selon le nouveau code civil. Encore faut-il le prouver ! Ainsi, le tribunal de Nérac et la cour d’appel d’Agen demandent aux communes de fournir les preuves. C’est une première victoire pour les communes.

Des procès à rebondissement

Georges-Eugène Haussmann vers 1860 (1809 - 1891) prend parti dans le procès des vacants
Georges-Eugène Haussmann vers 1860 (1809-1891)

Enquêtes et contre-enquêtes se succèdent. Les communes trouvent des témoins parmi leurs habitants. La princesse de Rohan prend soin d’en prendre parmi les « étrangers ». Patatras ! les témoins des deux parties vont dans le même sens. Et les communes gardent leurs droits de jouissance des vacants.

Si les cours d’appel de Pau (affaire de Tartas) et de Mont de Marsan (affaire de Labrit) donnent raison aux communes, celle d’Agen donne raison à la princesse de Rohan. Aucune commune perdante ne se pourvoit en Cassation. On y voit l’influence du sous-préfet de Nérac qui n’est autre que le baron Haussman. Et puis, les communes demandent des secours pour payer les procès mais ne reçoivent rien.

Ainsi, les procès durent depuis 10 ans et la princesse de Rohan vend ses domaines en 1836, soit 10 000 hectares de vacants dont elle a retrouvé la propriété et 8 550 hectares en cours de procédure.

Félix Arnaudin - Attelage de boeufs
Félix Arnaudin – Attelage de boeufs

Toutefois, les nouveaux propriétaires poursuivent les actions mais changent de tactique. Ils n’attaquent plus les communes mais citent à comparaitre des particuliers utilisateurs de vacants et les forcent à les leur restituer par voie de composition. Ainsi, ils obtiennent ainsi plus de 80 hectares. Mais, un comité consultatif de défense contre les envahissements des concessionnaires des héritiers du duc de Bouillon se constitue à Nérac. Comme en 1822, les vacants en litige sont aussitôt envahis par les troupeaux, on y coupe la toja et on met le feu au pinhadar.

Enfin, la cour d’appel d’Agen donne tort aux utilisateurs des vacants. Pour apaiser la situation, les parties cherchent des compromis. Pourtant, c’est bien la fin des vacants.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

La querelle des vacants en Aquitaine, Gilbert Bourras, J&D éditions, 1995.
La querelle des vacants en Aquitaine, Annales de démographie historique, Françoise de Noirfontaine, 1996, pp 449-450
La querelle des vacants en Aquitaine, Histoire et Sociétés Rurales, Jean-Baptiste Capit, 1996, pp 291-292




Les feux pastoraux dans les montagnes

Au printemps et à l’automne, la montagne semble bruler. C’est la saison des feux pastoraux, cremadas ou uscladas en gascon, pour l’entretien des pâturages. Cette pratique ancestrale oppose le monde rural et les défenseurs de la nature. Peut-être abus et ignorance ne favorisent pas le dialogue…

Une pratique ancestrale d’entretien de la montagne

L’écobuage se définit comme le défrichement avec brulis de la végétation en vue d’une mise en culture temporaire.

Cette pratique est aujourd’hui abandonnée en plaine. En fait, jusque dans les années 1960, on a l’habitude de bruler les chaumes pour fertiliser le sol. Puis, la généralisation de la mécanisation de l’agriculture et l’apport des engrais contribuent à sa disparition.

Cependant, elle est toujours employée en montagne : l’écobuage reste la méthode d’entretien des pâturages en terrain difficilement accessible aux engins agricoles. Tout en fertilisant le sol, il permet d’éliminer les résidus végétaux et les broussailles qui gênent la pousse des plantes herbacées au printemps. Et il permet de fournir des pâturages aux troupeaux.

Ainsi, en haute montagne, la croissance de la végétation étant lente, le brulage se fait tous les 7 à 10 ans sur une même parcelle. En basse montagne, la croissance des ajoncs, genévriers et genêts est plus rapide, il se fait tous les 2 ou 3 ans.

L’évolution de la pratique des feux pastoraux

Un robot-broyeur pour lutter contre les friches
Un robot-broyeur pour lutter contre les friches

L’exode rural, l’abandon des terres et la diminution des troupeaux ont favorisé la pousse des friches. Alors, les feux pastoraux se sont espacés et couvrent de plus grandes surfaces concentrées dans les endroits les plus facilement accessibles. Mais le manque de main d’œuvre provoque la baisse du savoir-faire ancestral.

De plus, les pâturages sont descendus sur des zones anciennement cultivées, plus proches des zones habitées où la végétation est plus dense. Ainsi, les feux sont plus importants et concernent parfois des versants entiers de montagne. Par conséquent, les dégâts peuvent être importants sur la faune, les lignes électriques ou les habitations.

De plus, ces mêmes espaces concentrent les projets de développement économiques et touristiques, ce qui provoque inévitablement des conflits d’usage et la remise en cause des faux pastoraux.

Que reproche-t-on aux feux pastoraux ?

Ecobuage sous surveillance
Ecobuage sous surveillance

Ses détracteurs reprochent aux feux pastoraux de gêner la protection du gibier en gardant des espaces ouverts, de détruire la faune incapable de fuir, comme les mollusques ou les larves, d’entrainer une diminution de la diversité florale, d’être une source de pollution de l’air dans certaines conditions par l’émission de fines particules.

Toutefois, les recherches semblent montrer que les feux pastoraux n’ont pratiquement aucun effet de dégradation sur la composition végétale. Les mêmes espèces se retrouvent avant et après, seules les proportions changent au bénéfice des plantes herbacées.

De plus, le brulage ne concerne que la partie aérienne des plantes. Il a peu d’impact sur les racines et sur les graines enfouies. En revanche, il permet la réouverture de milieux qui contribuent à la biodiversité de nos montagnes.

Détracteurs et défenseurs s’acharnent. Tout comme l’ours, le feu est un révélateur des problèmes d’aménagement de l’espace en montagne : enfrichement des milieux, entretien des espaces pastoraux ou paysagers, choix touristiques, écologiques ou forestiers, etc.

Des catastrophes qui provoquent une prise de conscience

La sécheresse de l’hiver 1988-1989 provoque d’innombrables incendies et des dégâts importants. C’est le point de départ d’une prise de conscience qui conduit à la création des commissions locales d’écobuage dont le canton d’Argelès-Gazost sera le précurseur.

Samedi 20 février 2021 – violent incendie entre la Rhune et Ibardin

De plus, le 10 février 2000, huit randonneurs sont piégés par un incendie sur le GR 10 dans les montagnes d’Estérançuby : cinq sont morts, deux gravement brulés, un seul rescapé. Ce drame accélère le processus de concertation entre les parties prenantes à la montagne.

Pourtant, des agriculteurs continuent leur pratique plus ou moins maitrisée. En février 2002, dans un contexte de déficit pluviométrique, de sécheresse hivernale, de températures élevées et d’un fort vent du sud, une vague d’incendie touche les montagnes. Excepté dans les Hautes-Pyrénées où les commissions locales d’écobuage fonctionnent, les feux dégénèrent presque partout : des forêts brulent, plus de 5 000 hectares dans le seul pays basque, les canadairs interviennent.

Cet épisode douloureux accentue la gestion des feux pastoraux au niveau départemental. Cela n’empêche pas de nouveaux feux incontrôlés comme celui qui a ravagé la montagne de la Rhune en février 2021.

La réhabilitation des feux pastoraux

Contrôle de feux pastorauxLongtemps accusés de dégrader les pâturages, les feux pastoraux sont désormais au cœur des enjeux de l’aménagement de l’espace pastoral et forestier. Après avoir cherché à les interdire, on les reconnait comme outil d’aménagement de l’espace et la loi d’orientation sur la forêt du 9 juillet 2001 le réhabilite en tant que technique de prévention des incendies de forêt.

La loi sur la mise en valeur pastorale de la montagne de 1972 crée les Associations Foncières Pastorales et les Groupements pastoraux, qui réorganisent l’élevage. La loi pour le développement de la montagne de 1985 conduit à l’engagement des collectivités locales avec la création des Commissariats de Massif. L’Union Européenne met en place des aides pour la gestion de l’espace et de l’environnement. Chaque département met en place des organismes de développement pastoral.

S’appuyant sur les dispositions du Code forestier, des arrêtés préfectoraux réglementent la pratique des feux pastoraux.

Les commissions locales d’écobuage, instances de concertation et de régulation

Chantier pédagogique, démonstration d_usage des outils (65)
Chantier pédagogique, démonstration d_usage des outils (65)

Le code de l’environnement interdit le brulage des végétaux en plein air. Ils doivent être apportés en déchetterie. Les feux pastoraux constituent une exception notable à la réglementation.

Pour faciliter les feux pastoraux dans des conditions de sécurité améliorées, chaque département crée des commissions locales d’écobuage. Elles réunissent les collectivités, les services d’incendie et de secours, les éleveurs, les chasseurs, les forestiers, les gestionnaires d’espaces naturels, les naturalistes, les forces de l’ordre, etc. Ce sont des instances de concertation qui donnent un avis sur les chantiers déclarés et permettent leur organisation.

Les feux pastoraux sont autorisés seulement du 1er novembre au 30 avril de l’année suivante. Des arrêtés préfectoraux peuvent réduire cette période en cas d’épisodes de pollution de l’air.

Préalablement à tout chantier, le propriétaire doit en faire la déclaration à la mairie qui prévient les pompiers, les gendarmes, les communes environnantes et les riverains situés à moins de 200 mètres du brûlage. Une signalisation particulière doit être installée sur les sentiers de randonnée passant à proximité pour avertir les promeneurs éventuels.

Le propriétaire doit rester sur place et surveiller le feu jusqu’à sa complète extinction. En cas de manquement, les sanctions peuvent aller jusqu’à 1 an d’emprisonnement et une lourde amende.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Brûlage pastoral dans la vallée de Beaudéan (Wikipedia)
Brûlage pastoral dans la vallée de Beaudéan (Wikipedia)

Références

« Quinze années de gestion des feux pastoraux dans les Pyrénées : du blocage à la concertation », Jean-Paul Métalié et Johana Faerber, Sud-Ouest Européen, n° 16, p 37-51, Toulouse, 2003.
« Le feu pastoral en pays basque », Les cahiers techniques de Euskal Herriko Laborantza Ganbara, 5 mai 2019




Les grandes sècheresses en Gascogne

Une sècheresse sévit en 2022. La sècheresse la plus grave jamais enregistrée dans notre pays selon la Première Ministre, Élisabeth Borne. Que savons-nous de ce fléau au cours des siècles en Gascogne ? Et a-t-il toujours les mêmes conséquences?

Des sècheresses nombreuses et des sècheresses sévères

Emmanuel Garnier, chercheur au CNRS
Emmanuel Garnier, chercheur au CNRS

On dispose de relevés de température depuis les années 1750. Pour compléter, les spécialistes du climat reconstruisent les situations en s’appuyant sur des données indirectes comme les dates des vendanges ou des récoltes des fruits. Ils s’appuient aussi sur des évènements sociaux comme les exvoto, les tableaux datés au dos de l’œuvre, les processions religieuses ou rogations pro pluvia. Toutefois, à l’échelle de notre histoire, notre connaissance reste sur une période courte  (cinq siècles environ).

Emmanuel GARNIER, chercheur au CNRS de Caen, montre dans son document Sécheresses et canicules avant le Global Warming 1500-1950 que, si les sècheresses sont plus nombreuses sur les deux derniers siècles, les plus sévères ont lieu pendant les XVIIe et XVIIIe siècles.

Et les conséquences en étaient plus graves car les populations étaient plus dépendantes du climat. Des inondations, des gelées, des grêles, des orages ou une sècheresse avaient des conséquences dramatiques sur les récoltes et sur la santé. Par exemple, l’eau des rivières tiédie par une canicule se charge de virus et de bactéries pouvant provoquer toutes sortes d’épidémies.

Les sècheresses généralisées

L’année 1540 reste dans les mémoires car la sècheresse en Europe dure 11 mois. Après un hiver de fortes gelées dans le sud, le printemps, l’été et l’automne sont très chauds et très secs. Des puits sont taris, les rivières basses. Le Rhin se traverse par endroits à cheval. Le vin est très sucré et des moulins à eau ne sont plus alimentés, ce qui rend le pain rare. Ainsi, des animaux et des personnes meurent de soif.

Source : Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.
Source : Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.

Hélas, le XVIIIe siècle comptabilise en France une mortalité effroyable due aux sècheresses (Lachiver, 1991). Celles de 1705, 1706, 1707 entrainent des épidémies et la mort de 200 000 personnes. En 1718 et 1719, la canicule frappe durement Paris. Le prix du blé s’envole engendrant de grandes émeutes de population. Afin de limiter la disette, Paris importe des grains depuis la Gascogne et l’Angleterre. Mais le bilan est lourd : 400 000 morts. On pourrait encore citer l’été 1747 (200 000 morts) ou 1779 (200 000 morts).

Heureusement, les canicules sont moins meurtrières de nos jours, même si on a compté 17 500 morts en 2003.

D’autres fléaux frappent les populations

Bien sûr, il existe d’autres fléaux climatiques. D’ailleurs, le plus meurtrier de l’histoire française est lié à la pluie. A l’été et à l’automne 1692, les très fortes pluies gâchent les récoltes des grains et surtout les semailles. Les charrues ne peuvent pas entrer dans les champs. Le printemps 1693 reste pluvieux et tout cela se termine par un échaudage (problème de circulation des substances nutritives dans les plantes, engendrant une malformation des grains, qui restent de petite taille). Alors, la récolte de grains de 1693 est si faible que certains meurent de faim, d’autres, sous-alimentés, de maladies comme le typhus, la dysenterie ou les fièvres. Enfin, les mendiants propagent les épidémies.

Cette calamité occasionnera 1 300 000 morts (sur 22 250 000 habitants), ce qui est bien plus que n’importe quelle guerre, et du même ordre de celle de 1914-1918. Mais les baisses de population varient selon la pauvreté des régions. Elles atteignent 26 % dans le Massif Central et 5 % dans le Sud-Ouest.

Source : Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.
Source : Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.

Les sècheresses signalées dans le Midi pyrénéen

Météorologie ancienne du Midi Pyrénées –Francois Marsan (1906–1907)
Météorologie ancienne du Midi Pyrénées Francois – Abbé F. Marsan (1906–1907)

François Marsan (1861-1944), curé de Saint-Lary-Soulan, épluche les Livres de Raison, les Registres paroissiaux ou notariés, les Journaux du Temps de la région. Il publie toutes les informations recueillies dans un grand article de 18 pages de la Société Ramond, Météorologie ancienne du Midi Pyrénéen.

Notons par exemple :

1630. — En réponse à une supplique adressée à Mgr Barthélemy de Donadieu de Griet, évêque de Comminges, par les consuls et marguilliers de Guchan et Bazus (vallée d’Aure), ceux-ci sont autorisés à distribuer aux habitans les plus nécessiteux desdits lieux veu l’estérilité de ceste année, misère et pauvreté, quatre muids d’orge, seigle et millet payables à la récolte prochaine. (Verbal et Ordonnance de Me Etienne de Layo, commissaire député par Mgr de Consenge, du 25 février 1631).

1645. — Grandes chaleurs aux mois de mai et de juin ; on a coupé les blés et autres grains avant la St-Jean-Baptiste ; il y a eu quantité d’orbère [maladie du blé appelée aussi ergot] aux blés dans toute la région. Il n’a plu que le 8 septembre.

1646. – Grande orbère aux blés partout et grandes chaleurs en juillet.

1653. – En beaucoup d’endroits les blés se sont séchés ainsi que les orges, grande famine et peste.

L’intendant d’Étigny combat le climat

Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)
Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)

La liste de ces catastrophes est longue. Pourtant, on ne remet pas en question les méthodes agricoles. Il faut attendre l’intendant d’Auch, Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767) pour les revoir et les rendre moins vulnérables au climat.

En effet, il note qu’en 1745, l’été est marqué par des grandes chaleurs. La sécheresse était si forte que les habitants d’Auch furent obligés d’aller moudre leur grain à Toulouse et de congédier les écoliers, même les séminaristes, faute de pain dans la ville. (Chroniques ecclésiastiques du diocèse d’Auch, p. 175).

En 1751 et 1752, ce n’est pas la sècheresse mais les grêles qui ravagent les cultures. D’Étigny, dans sa correspondance, écrit : Lors de la seule grêle du 20 juin 1751, 79 communautés furent ravagées dans la seule élection d’Astarac. La misère qui suit est telle qu’on trouve des gens morts sur les chemins.

L’année suivante, d’Étigny note une sècheresse inouïe qui atteint particulièrement les fèves et le millet, aliments majeurs des paysans. Suivront deux années de pluies et d’orages tout aussi dévastatrices.

Les améliorations apportées par l’intendant apporteront une prospérité pendant 12 ans. Mais, en 1774, une terrible épizootie décimera les troupeaux.

Les grandes sècheresses suivantes

Elles sont si nombreuses qu’on ne peut toutes les citer. Celle de 1785 est particulière. En effet, une grande sècheresse, liée à l’éruption du volcan Laki (Islande), s’abat sur l’Espagne, la Sicile, la France. Dès le mois de janvier, les sources et torrents des Pyrénées faiblissent dramatiquement. La sècheresse s’installe vraiment en avril et des bêtes meurent dans les prés par manque d’herbe. Aussi, le 15 juin, les élus toulousains demandent une rogation pro pluvia. Cela ne suffira pas. En octobre et novembre, la Garonne est très au-dessous de son étiage normal (d’environ 50 cm).

En fait, cette éruption est extraordinaire, car ses impacts atteignent des régions bien au-delà des frontières de l’Islande. Le gaz se répand sur l’Europe du sud sous la forme d’un brouillard sec à l’odeur sulfureuse. Mais les contemporains, constatant la sècheresse, ignorent qu’une éruption volcanique s’est produite en Islande. De plus, le soleil prend une coloration « rouge sang » à son coucher et à son lever, renforçant le côté inquiétant de l’évènement.

Quarante sècheresses sont répertoriées au XIXe siècle. En particulier, les Pyrénées sont marquées par une grande sécheresse qui débute en mai 1847 : perte des deux tiers du foin, de l’herbe, du blé. Une demande de secours est adressée le 4 juillet. Même chose en 1860.

Le XXe siècle connait aussi son lot de sècheresses dont 1921 la plus importante connue à ce jour. Le nombre de victimes est de 11 300 personnes. Pourtant, la mortalité infantile par temps de canicule est alors pratiquement vaincue.

La gestion de l’eau en Gascogne

Les rivières réalimentées par le canal de la Neste pour lutter contre la sécheresse en Gascogne
Les rivières réalimentées par le canal de la Neste

Le XXe siècle voit la mise en place des plans de gestion de l’eau et d’irrigation qui vont améliorer la situation. Par exemple, la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne nait en 1927.  On modifie et on diversifie les cultures. On aménage les calendriers. En 1990, l’État lui confie par concession, la gestion du canal de la Neste mais aussi de la distribution des eaux en aval.

Le canal de la Neste a été créé entre 1848 et 1862 et mis en service en 1863. Il permet d’alimenter artificiellement les cours d’eau gascons prenant naissance sur le plateau de Lannemezan (Gers, Baïse, Save, Gimone, Arrats, Bouès, Louge, Gesse…). Il est tout particulièrement important pour le département du Gers.

Les Agences de l’Eau

En 1964, l’État crée six agences de l’eau pour une gestion coordonnée des bassins fluviaux : gestion de la ressource, protection des pollutions, préservation des milieux aquatiques. Une redevance sur la consommation d’eau les finance. Pour la Gascogne, il s’agit de l’Agence de l’Eau Adour-Garonne.

Lors de la grande sécheresse de l'été 1976, les habitants de Lesparre Médoc (Gironde) prient pour que la pluie arrive
Lors de la grande sècheresse de l’été 1976, les habitants de Lesparre Médoc (Gironde) prient pour que la pluie arrive

Si cette gestion amoindrit les impacts des sècheresses, les conséquences restent encore fortes. En 1976 par exemple, une grande sècheresse touche le Sud-Ouest. L’automne et l’hiver n’ont pas rechargé les nappes et la température atteint 30°C dès début mai. La moitié des céréales sont perdues. Des dizaines de tonnes de truites arc-en-ciel meurent dans les élevages piscicoles de la Dordogne. Il faut apporter de l’eau potable par camions-citernes dans les villages du canton de Miradoux (Gers). De plus, le 4 juillet, des orages provoquent des inondations à Bordeaux et dans le Pays Basque. Les chutes de grêle finissent d’abimer les cultures. Le président Valery Giscard d’Estaing annonce un impôt sècheresse qui permettra pour la première fois d’indemniser les agriculteurs.

Enfin, la Loi n° 92-3 du 3 janvier 1992 sur la régulation des prélèvements d’eau sera adoptée. La diminution des prélèvements, et le recyclage des eaux usées ou non restent toujours des enjeux forts.

Le Canal de la Neste (Hautes-Pyrénées) pour lutter contre la sécheresse en Gascogne
Le Canal de la Neste (Hautes-Pyrénées)

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Sécheresses et canicules avant le Global Warming 1500-1950, Emmanuel Garnier, p 297-325.
Sur l’histoire du climat en France depuis le XIVe siècle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, Jean-Pierre Javelle, 2017.
Aquitaine, du climat passé au climat futur, Francis Grousset, 2013, p. 41-60.
Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.
La révolution agricole du XVIIIe siècle en Gascogne gersoise, O. Pérez, 1944, p. 56-105.
Météorologie ancienne du Midi Pyrénéen, Bulletin de la Société Ramond, François Marsan, 1907, Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.
L’éruption de la fissure Laki, 1783-1784




Les moulins du Lavedan

Le moulin à eau est une belle invention qui sera fort prisée un peu partout. En Lavedan, le moulin s’adapte à la montagne et se différencie de celui de la plaine. Jean Wehrlé nous renseigne par son livre : Le moulin de montagne, témoin du passé.

L’invention du moulin à eau et son développement


Meule et broyeur -(Orgnac) - source Wikimedia
Meule et broyeur à main  (Orgnac) – Wikimedia

L’invention du moulin à eau est un soulagement pour le travail des femmes qui jusqu’alors, utilisaient un mortier ou deux pierres.

Ce seraient les Grecs qui l’inventèrent. En 30 av. J.-C., le poète Antipater de Thessalonique écrit : Ne mettez plus la main au moulin, ô femmes qui tournez la meule ! Dormez longuement, quoique le chant du coq annonce l’aurore ; car Cérès a chargé les nymphes des travaux qui occupaient vos bras

Moulin à eau de Barbegal - reconstitution
Moulin à eau de Barbegal – reconstitution

La première mention d’un moulin se trouve dans les écrits de Strabon au 1er siècle av. J.-C. Il signale l’existence d’un moulin à eau, à Cabira, dans le palais de Mithridate, roi du Pont. Mais la plus étonnante de ces constructions hydrauliques romaines se trouve en Provence, à Barbegal, près d’Arle [Arles]. Le plus grand « complexe industriel » connu de l’Empire romain est un ensemble de moulins capable de moudre le grain pour une ville de 80 000 habitants !

En France, on attribue l’introduction des moulins à eau à Clovis (~466-511). Puis, les monastères développent cette technique et les moines de Clairvaux disséminent les moulins en construisant de nouvelles abbayes dans toute l’Europe. En plus des besoins domestiques des abbayes, l’eau courante a des usages industriels : écraser les grains, tamiser les farines, fouler le drap et tanner les peaux, puis, plus tard, fabriquer de la pâte à papier.

Parmi les grandes réalisations du XI-XIIe, citons la Société des Moulins du Basacle [Bazacle] ou Los moulins de Basacle fondée à Toulouse par des citoyens de la ville, avant que ne commence la Croisade des Albigeois, pour exploiter en commun des dizaines de moulins installés sur le site du Basacle, à l’amont  de la ville. Ils constituent  pour cela, la première société française par actions.

Les moulin à eau en Lavedan

Saint Orens
Saint Orens

En Lavedan (ou Vallée des Gaves), c’est à Sent-Orens, le futur évêque d’Auch, que l’on attribue le premier moulin à eau.  La légende nous apprend que vers 370, il aurait construit dans le vallon d’Isaby, un moulin merveilleux qui fonctionna 700 ans sans la moindre réparation. Né à Huesca, très pieux, il serait venu se réfugier dans le Lavedan pour échapper au destin politique que sa riche famille voulait pour lui.

Très vite, les moulins privés vont se multiplier dans le Lavedan, au-delà de ce qu’on voit dans d’autres contrées. Le cartulaire de Sent Savin en 1150 ou le censier de 1429 en témoignent.

En 1708, une taxe est créée qu’on ne paiera pas toujours. En 1735 par exemple, 17 moulins clandestins sont découverts dans la baronia deths Angles

Toutefois, en 1836, le cadastre parle d’une vingtaine de moulins à Arcisans-Dessús pour trente-cinq familles. Et quand le moulin est partagé entre deux familles, chacune s’attribue des jours.

À quoi ressemble un moulin en Lavedan ?


Arcizans-Dessus_(Photo Omnes)
Moulins en chapelet – Arcizans-Dessus (Photo Omnes)

La superficie au sol d’une mola [moulin] fait 20 à 25 m2. En enlevant les murs, le moulin est donc très petit. En Val d’Azun, les murs sont en granit clair, en vallée de Gavarnia, ils sont en schiste sombre. Les toits sont en ardoise.

On construit le moulin généralement dans la pente et une rigole depuis le ruisseau permet l’alimentation en eau directement à l’intérieur. De plain-pied, on a l’espace de travail et dessous la chambre du rouet où l’on tient en général debout.


Beaucens (Photo SPPVG)
Moulin de Beaucens (Photo SPPVG)

 

Quant à la porte, elle ne se distingue pas de celle d’une bergerie. Elle peut être ornée d’une croix, voire fleurie. En revanche, à hauteur d’homme, une dalle horizontale encastrée dans le mur permet de poser les sacs lors des manipulations ou du chargement des bêtes.

Enfin, à l’intérieur, un tira huma, une cheminée dont le conduit traverse le mur et non la toiture, permet de se réchauffer l’hiver. Et le sol est le plus souvent en simple terre battue.

L’alimentation en eau du moulin


Canal de dérivation vers un moulin
Canal de dérivation (photo SPPVG)

Qui dit moulin à eau signifie qu’il faut de l’eau ! Ce qui est plus difficile avec l’altitude.  On trouve des rigoles d’alimentation appelées graus ou agaus parfois assez longues, comme celle d’Ayrues qui alimentait deux moulins mais uniquement l’été. Pourtant, on trouve des moulins même à plus de 1300 m d’altitude.

Et les passages ou ventes de droits d’eau font l’objet de transactions en Lavedan. Jean Wehrlé cite la vente de passage d’eau entre Maria du Faur et Johan de Palu le 8 février 1502.

Vieuzac, canal de l'Arrieulat-1
Vieuzac, canal de l’Arrieulat (photo SPPVG)

 

Ou encore l’établissement d’un canal de moulin en 1651 entre un certain Vergez et le sieur d’Authan.

Le plus souvent, le meunier actionne une simple pelle de bois ou de schiste pour donner passage à l’eau dans la rigole.

Au XXe siècle, lors des travaux en montagne, EDF devra assurer l’alimentation des canaux pour la marche des moulins.

Le fonctionnement du rouet


Schéma de principe du moulin à roue horizontale de Sazos
Schéma de principe du moulin à roue horizontale de Sazos (SPPVG)

Pour entrainer l’arrodet [la roue], on creuse dans un arbre évidé, une pièce appelée coursier.  Calé de 30 à 45° par rapport à l’horizontale, le coursier fait office de déversoir et l’eau fait une chute de 2 à 3 m, ce qui entraine la roue (ou rouet) à 60-80 tours par minute.


Turbine horizontale - Moulin de l’écomusée de Marquèze ( Landes)
Turbine horizontale – Moulin de l’écomusée de Marquèze ( Landes)

Quant au rouet, dans le sud de la France, comme dans le bassin méditerranéen, il est horizontal avec un axe vertical. Il mesure 1,15 m de diamètre est souvent en chêne ou en acacia. Il tourne généralement à droite.

La pèira [la meule], sauf exception, est faite de matériau trouvé sur place : la roche cristalline. Elle mesure de 0,90 à 1,15 m de diamètre, pour une épaisseur de 15 cm. Et elle pèse facilement 120 kg. Elle peut être marquée.

Que moud-on dans les moulins du Lavedan ?


Trémie avec son sabot
Trémie avec son sabot (SPPVG)

On peut moudre tous les grains : millet, orge, seigle, blé, avoine, maïs selon les époques. Pourtant la même meule ne s’adapte pas à tous les grains. Ainsi, René Escafre (1733-1800) nous signale : le moulin du seigneur aux Angles a une meule noire, il faudrait en acheter une blanche pour moudre le froment.

Le grain est versé dans un tremolh ou trémie pyramidale. Son soutirage est réglé par une pièce appelée esclop à cause de sa forme de sabot.

Le grain moulu servira à l’alimentation de l’homme et de l’animal. On pratique une mouture « à la grosse », le blutage étant fait par un cèrne [tamis à main] surmontant la masia [le coffre à bluter]. On peut ainsi séparer le son, séparer la fleur (farine très fine utilisée pour la pâtisserie).

Quauques reproès deth Lavedan

Les Gascons sont les rois des proverbes. Le Lavedanés Jean Bourdette (1818-1911), dans Reprouès det Labeda, signale les suivants :

Eras moulos, de Labéda, quoan an àyga n’an pas grâ.
Eras molas, de Lavedan, quan an aiga n’an pas gran.
Ces moulins, du Lavedan, quand ils ont de l’eau ils n’ont pas de grain.

Cadù q’apèra era ayga tat sué mouli,
E qe la tira at det bezî.
Cadun qu’apèra era aiga tad sué molin,
E que la tira a deth vesin
Chacun appelle l’eau pour son moulin / Et l’enlève à son voisin.

De mouliô cambià poudet, mes de boulur nou cambiarat.
De molièr cambiar podetz, mès de volur non cambiaratz.
Vous pouvez changer de meunier ; mais de voleur, non.
Bourdette précise : C’est que tous les meuniers passaient pour être voleurs ; ils conservent encore cette vieille réputation… en Labédâ du moins.

Mes bàou chaoumà que màou moule.
Mes vau chaumar que mau móler.
Mieux vaut ne rien faire que mal moudre.

Qi a mouli ou caperâ,
Jàmes nou mànca de pâ.
Qui a molièr o caperan,
Jamès non manca de pan.
Qui a curé ou moulin,
Ne manque jamais de pain.


Carte des Pays des Pyrénées - Le Lavedan
Carte des Pays des Pyrénées – Le Lavedan

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Reprouès det Labeda, Jean Bourdette, 1889, Bibliothèque Escòla Gaston Febus.
La Baronnie des Angles et les Roux de Gaubert de Courbons, René Escafre.
Le moulin de montagne, témoin du passé, Jean Wehrlé, 1990, Bibliothèque Escòla Gaston Febus
Patrimoine Volvestre Info, Les moulins du Volp
Le site des patrimoines du Pays de la Vallée des Gaves, Les moulins à eau, les scieries, les carderies, (les photos provenant du site sont référencées SPPVG)
La Société des moulins de Bazacle, Wikipedia
La Révolution industrielle du Moyen Âge,




La construction en terre et le Gers

Les constructions anciennes utilisent les matériaux disponibles sur place. Ainsi, on emploie la pierre en montagne, le galet roulé dans la plaine de l’Adour et des Gaves. Le centre de la Gascogne, dépourvu de carrières de pierres ou de galets, adopte traditionnellement la terre.

Les techniques de construction en terre traditionnelles

Banche de construction de murs de pisé
Banche de construction de murs de pisé

Il existe quatre techniques de construction en terre.

Le pisé consiste à compacter un mélange d’argile, de sable, de gravier et de fibres naturelles (paille, foin, etc.). Etalé en fine couche dans un coffrage, il est ensuite compacté à l’aide d’un pilon (prononcer : pilou). Cette technique est très utilisée entre le XVIIIe et le XXe siècle. On la rencontre surtout au nord du Béarn et de la Bigorre, en Astarac (environs de Mirande) et en Magnoac. Les murs sont très épais et généralement dépourvus d’ouvertures. Les murs en pisé ont une forte inertie (capacité d’emmagasiner et de restituer la chaleur de manière diffuse). On s’en servait pour la construction de caves ou de fours.

 

Construction en terre - mur en bauge recouvert d'un enduit
Mur en bauge recouvert d’un enduit

La bauge est un empilement de boules de terre malléables qui sont ensuite battues et taillées. Cette technique nécessite peu d’outillage. Il n’y a pas besoin de coffrage ou de moule, seulement un outil tranchant pour lisser les parois. Les murs sont très épais.

Construction en terre - mur en damier à Saint-Michel près de Mirande
Mur en damier d’adobes et de galets à Saint-Michel (32) près de Mirande

 

L’adobe est une brique de terre crue moulée et séchée au soleil. Elle est courante dans la région toulousaine. En Astarac et dans le Magnoac, on rencontre souvent des constructions en damier alternant adobes et galets.

Enfin, le torchis est une couche de terre, mélangée à de la paille, étalée sur un lattis de bois de chêne ou de châtaignier. Un enduit est ensuite passé sur la terre sèche. Cette technique est prépondérante en Armagnac. La technique est apparue dans les Landes au XVe siècle et a été très utilisée jusqu’au XVIIe siècle. Elle permet la construction d’étages. Les maisons du centre d’Auch, de Marciac ou de Tillac sont construites en torchis.

La terre, un matériau écologique et moderne

Construction en terre - La ferme fortifiée de Lagrange à Juilles (32) - étage en pisé sur une base en bauge
La ferme fortifiée de Lagrange à Juilles (32) – étage en torchis sur une base en bauge

On redécouvre que nos anciens étaient écologistes avant l’heure. En effet, la terre est un matériau naturel, entièrement recyclable, qui possède des qualités thermiques et hygrométriques particulièrement adaptées pour l’habitat.

De plus, on extrait la terre localement, ce qui réduit les couts d’extraction, de transformation et de transport qui pèsent sur le bilan carbone et l’empreinte écologique des constructions. Elle ne nécessite peu d’outils.

La terre est un matériau de construction sain qui ne nuit pas à la santé des habitants car il ne dégage aucune émanation toxique ou cancérigène. Elle amène un confort intérieur par l’apport d’inertie et la régulation de l’hygrométrie.

Construction actuelle en pisé
Construction actuelle en pisé

Précisons que l’inertie est la capacité d’un matériau à emmagasiner et à restituer la chaleur de manière diffuse, ce qui permet d’obtenir un déphasage thermique dans le temps par rapport aux températures extérieures. Associée à une bonne isolation, elle permet d’optimiser le confort d’été comme d’hiver.

Quant à l’hygrométrie, elle caractérise la quantité d’eau sous forme gazeuse présente dans l’air humide. Un mur en terre régule l’humidité ambiante en absorbant et en restituant naturellement la vapeur d’eau (respiration, salle de bain, cuisine).

La terre est un bon isolant qui apporte un confort acoustique entre deux pièces.

Enfin, il existe une grande diversité de terres qui offrent une palette de textures et de couleurs qui s’adaptent à tous les intérieurs et aux gouts de chacun.

Entretenir les constructions de terre anciennes

Beaucoup de constructions de terre ne sont pas entretenues. Les techniques sont oubliées et les propriétaires se trouvent souvent désemparés. Cela explique la disparition rapide de cet héritage.

Chapelle de Daunian en terre de Magnan (32)
Chapelle de Daunian en terre de Magnan (32)

Pourtant, un entretien régulier permet de conserver le bâti en terre pendant plusieurs siècles. C’est le cas des églises romanes de Magnan ou de Saint-Michel en Astarac.

Les signes d’une dégradation sont l’érosion de la tête de murs, l’apparition de sillons horizontaux le long du mur, des remontées capillaires depuis la base du mur, la présence de mousse, lichen ou champignons sur les murs, l’apparition de fissures verticales, l’éclatement ou le décollement de l’enduit qui sert de revêtement, une partie de mur abimée voire effondrée, l’écartement de deux pans de murs dans les angles.

Ces dégradations sont parfois dues aux intempéries, mais surtout à nos modes de vie moderne. Ce sont des habitudes ou des modes qui empêchent les murs de terre de respirer.

Chapelle Saint Jaymes en terre de Saint-Michel (32)
Chapelle Saint Jaymes en terre de Saint-Michel (32)

La construction de surfaces étanches aux abords des maisons de terre (trottoirs en ciment, sol goudronné, …) et la pose de revêtements intérieurs ou extérieurs étanches (dalles en ciment, carrelage, bâche de plastique, …), empêchent l’humidité du sol de s’évacuer naturellement et provoquent des dégâts à terme.

Des extensions accolées aux constructions de terre peuvent créer des désordres par suite d’une mauvaise jonction des toitures. De même, la création d’une ouverture trop près d’un angle peut fragiliser un mur.

Construire en terre aujourd’hui

On considère la terre comme un matériau « non noble » et les constructions modernes ne l’utilisaient plus. La réglementation technique favorise l’utilisation de matériaux industrialisés et rapides à mettre en œuvre. Toutefois, le développement durable s’impose. La terre est un matériau naturel, économique, recyclable, local et disponible. Son utilisation permet de valoriser des filières courtes.

Siège d'Ecocert à L'Isle Jourdain (32)
Siège d’Ecocert à L’Isle Jourdain (32)

Des collectivités favorisent le renouveau de la terre pour rénover le patrimoine bâti et dans les nouvelles constructions. Le Parc naturel régional d’Astarac en a fait un des axes de son développement.

Déjà, en 1981, le Centre Georges Pompidou présentait une exposition sur le thème : « Des architectures de terre ou l’avenir d’une tradition millénaire » pour promouvoir l’emploi de la terre crue dans la construction. « Il s’agit d’abord de redécouvrir et de comprendre les témoignages, […] ; […] et surtout, de déployer des politiques d’actions qui globalement visent à réactualiser et à moderniser, à rationaliser et à promouvoir divers usages nouveaux de ce mode de construction ».

Ecole de Saint-Germé (32)
Ecole de Saint-Germé (32)

Quarante ans plus tard, des filières se sont organisées. Des architectes et des entrepreneurs proposent une large gamme de compétences dans l’utilisation des différentes techniques de constructions en terre. La Gascogne est devenue un des pôles principaux de développement lié à une forte tradition de constructions en terre et à un important patrimoine local.

De nouvelles techniques apparaissent comme le « terre-paille » dérivé du torchis ou les briques de terre comprimées, sorte d’adobes mécanisés. On a utilisé ces techniques de construction pour la construction de l’école de Saint-Germé ou pour le siège d’Ecocert à l’Isle Jourdain.

Pour en savoir plus, lisez L’architecture de terre crue en Gascogne, Pistes pour sa revalorisation et son emploi contemporain,.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia
L’architecture de terre crue en Gascogne, Pistes pour sa revalorisation et son emploi contemporain, Ecocentre Pierre&Terre
Guide architectural « L’architecture de terre en Midi-Pyrénées, pistes pour sa revalorisation », Anaïs Chesneau, Ecocentre Pierre & Terre.




La pêche roussanne de Monein

La Gascogne est une région de production fruitière. De nombreuses variétés de fruits ont quasiment disparu, en raison de leur faible productivité ou d’une mauvaise adaptation aux normes de la grande distribution. La pêche Roussanne / persec ou pershec est cultivée à Monein.

Une pêche ancienne

Alfred Arthur de Brunel de Neuville (1852 - 1941) - Nature morte
Alfred Arthur de Brunel de Neuville (1852 – 1941) – Nature morte

On cultive la pêche Roussanne depuis longtemps en Béarn. À ne pas confondre avec la pêche de Pau, qui est une autre variété connue qui figure au Potager du Roi à Versailles. Le journal L’Indépendant des Basses-Pyrénées, du 9 novembre 1882, nous dit : « il ne faut pas confondre dans sa dénomination la pêche Roussanne de Monein avec la pêche de Pau, déjà célèbre sous Henri IV, inscrite en 1628 par Le Lectier sur le catalogue de son verger d’Orléans, et que nous voyons figurer sur tous les anciens catalogues du jardin et pépinières flamands des XVII° et XVIII° siècles ».

En effet, le Catalogue des variétés de la collection impériale du jardin du Luxembourg de 1809, compte l’Avant-pêche jaune, Albergue jaune ou Roussanne, ainsi que la Pêche de Pau.

L’Indépendant des Basses-Pyrénées nous dit encore : « Cette pêche présente de grands rapports avec les variétés précoces à chair jaune connues et réputées dans le Midi de la France sous les divers noms de Jaune de Bordeaux, Jaune de Mézens, Pêche de Montauban, de Gaillac, double jaune de Pourville ; cependant s’il en est dans cette classe de plus douces et douées d’une plus grande finesse comme chair, aucune n’approche de la pêche jaune de Monein, comme grosseur, perfection de formes et richesse des coloris ».

Quelle est sa particularité ?

Deux pêches Roussanne
Deux pêches roussannes de Monein

Pour les amateurs de botanique, le Conservatoire végétal régional d’Aquitaine présente la pêche Roussanne comme :

« Pêche de gros à très gros calibre, surtout après éclaircissage, de très bel aspect, à épiderme jaune-orangé maculé de rouge pourpre sur la joue ensoleillée, pointillé de rouge, finement rayé, à chair orangée, typique des Roussanes, légèrement veinée de rouge à proximité du noyau et sous l’épiderme, fondante, extrêmement juteuse, dense, très sucrée, relevée d’une pointe d’acidité, très parfumée, excellente, qui se pèle facilement. Cueillette mi-juillet, qui s’échelonne en 3 passages minimum depuis le 15 juillet. Arbre vigoureux, à mise à fruit rapide, précoce et abondante, de feuillage vert-jaunâtre, typique des variétés à chair jaune. Variété assez rustique, bon comportement au corynéum et à la rouille, faiblement sensible au monilia et moyennement sensible à la cloque. Floraison d’époque moyenne, pleine floraison entre le 14 et le 18 mars, fleur de type campanulée, rose ».

La pêche Roussanne se récolte de mi-juillet à début aout. Et il faut la consommer rapidement car elle supporte mal le transport et la conservation dans les réfrigérateurs. En revanche, elle se prête très bien à la transformation.

La Roussanne est relancée en 2002

Dans les années 1830, il y avait 150 producteurs de pêches Roussanne, et seulement 3 dans les années 2000. La cloque, la gomme, l’oïdium, la mouche du pêcher et les émanations de la production gazière du bassin de Lacq, tout proche, ont eu raison de cette production.

Heureusement, quelques irréductibles s’attachent à sauver la pêche Roussanne.

La récolte des pêches Roussanne chez Marie-Josée Cazaubon
La récolte des pêches Roussanne chez Marie-Josée Cazaubon

Ainsi, la coopérative Les vergers du pays de Monein voit le jour en 2004, grâce à la persévérance de Marie-Josée Cazaubon, productrice de pêches Roussanne. Puis, en 2006, c’est le tour de L’Association de promotion de la pêche Roussanne.

Avec l’aide de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) et du Conservatoire végétal régional d’Aquitaine situé à Montesquieu en Lot et Garonne, deux pêchers / perseguèrs, persheguèrs sont sélectionnés et donnent 5 000 plants qui sont confiés à un pépiniériste. Durant l’hiver 2005-2006, ils sont replantés dans 15 vergers. Les producteurs sont formés aux techniques de production.

Traditionnellement cultivée dans les rangs de vigne, on cultive la pèche Roussanne en vergers.

Aujourd’hui, la coopérative compte 18 producteurs, sans compter les producteurs indépendants. Et tous rêvent d’obtenir le Label Rouge.

D’ailleurs, le succès de la pêche Roussanne est tel que la coopérative ne peut fournir tous ses clients.

Marie-Josée Cazaubon

Fête de la pêche roussanne à Monein
Fête de la pêche roussanne à Monein

Agricultrice à Cuqueron, Marie-Josée Cazaubon décide de relancer la production de pêches Roussanne. Elle est présidente de la coopérative Les vergers du pays de Monein.

En association avec les producteurs indépendants et le Comice agricole de Monein, Marie-Josée Cazaubon crée une fête de la pêche qui a lieu chaque année sous les halles de Monein. C’est l’occasion de rencontrer les producteurs et de gouter ce fruit délicieux.

Ses efforts sont couronnés de succès. En 2019, on sert la pêche Roussanne au sommet du G7 qui s’est tenu à Biarritz. Quelle surprise ! L’information avait été bien gardée et Marie-Josée Cazaubon la découvre en regardant les informations régionales.

Dans une interview à France-Bleu, elle dit : « Je me suis dit : ça y est ! C’est l’aboutissement de quelque chose de beau, les grands chefs vont gouter la pêche Roussanne de Monein ! Le monde entier va savoir que cette pêche existe, c’est incroyable ! ».

Pour tous les gourmands

La description de la pêche roussanne du Conservatoire végétal régional d’Aquitaine vous a surement mis l’eau à la bouche ….

Après tout, il n’y a pas que les chefs d’Etats qui ont droit de gouter à cette pêche !

Salade de pêches à la menthe
Salade de pêches à la menthe

Voici une recette simple :

  • Epluchez 1 kg de pêches roussanne,
  • Coupez-les en petits morceaux,
  • Saupoudrez de 160 gr de sucre,
  • Réservez au réfrigérateur,
  • Mélangez délicatement avec du Jurançon doux,
  • Ciselez une feuille de menthe fraiche,
  • Servez frais,
  • Régalez-vous.

Les gourmets gouteront aussi le foie gras poêlé à la roussanne ou le gratin de pêches roussanne. Et bien d’autres recettes qui sont à découvrir sur le site de la coopérative des Vergers de Monein.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia.
Coopérative Les vergers de Monein
Conservatoire végétal régional d’Aquitaine




La première papèterie en Gascogne

La première papèterie de Gascogne est probablement à Caüsac d’Ador [Cahuzac-sur-Adour] dans le Gers. Fantaisie ou sens du progrès?

Gilbert Loubès s’intéresse à la papèterie 

G. Loubès - la première papeterie de Gascogne à CAHUZAC sur Adour (1492)
G. Loubès – la première papèterie de Gascogne à CAHUZAC sur Adour (1492)

Cette histoire, nous la connaissons grâce à Gilbert Loubès, ordonné prêtre en 1951 et exerçant dans le diocèse d’Auch. Il a une passion pour l’histoire médiévale du département et on lui doit une quinzaine de livres et articles, comme L’énigme des cagots, Routes de la Gascogne médiévale, Abbayes et monastères le Gers monastique, etc.

En particulier, il va s’intéresser à l’arrivée de l’imprimerie en Gascogne et publier, en 1973, La première papeterie de Gascogne à Cahuzac-sur-Adour (1492). Un travail fouillé, avec bien des surprises.

D’où vient le papier ?

T'sai Lun ou Cai-lun, l'inventeur chinois du papier
T’sai Lun ou Cai-lun, l’inventeur chinois du papier

On attribue à T’sai Lun (ou Cai-Lun), de la cour impériale chinoise, l’invention du papier en l’an 105 en mélangeant du tissu, des écorces d’arbre et des filets de pêche. Plus tard, en 751, grâce à la capture de deux papetiers chinois, le califat de Bagdad fabrique du papier mais en employant du chanvre et du lin.

Au début du XIIe siècle, les Arabes envahissent l’Espagne et apportent le papier. Et pendant longtemps, c’est au royaume de Valence que les marchands languedociens s’approvisionnent. Puis, au milieu du XIVe siècle, la fabrication commence en Champagne. C’est le grand centre français du papier. Il faut attendre la fin du XVe siècle pour voir une généralisation des papèteries.

Fabrication du papier dans le Royaume de Bagdad
Fabrication du papier dans le Royaume de Bagdad

Précisons qu’au moyen-âge, la méthode de fabrication reste celle développée par Bagdad. Des chiffonniers courent la campagne pour récupérer de vieux habits ou de vieux chiffons de lin et de chanvre. Puis ils les vendent aux meuniers à papier. Comme on était assez économe dans ces époques, arriver à acheter même des vieilles guenilles n’était pas si simple et pouvait occasionner quelques disputes. De là est née l’expression « se battre comme des chiffonniers ».

Cahuzac sur Adour

Le Chateau de Cahuzac sur Adour
Le Chateau de Cahuzac sur Adour

Le village se situe dans l’ouest du département du Gers, dans le bassin de l’Adour.

Là, au XVe siècle, un marchand de blé a un moulin sur les terres de Géraud de Saint Lanne, seigneur de Cahuzac. Le moulin est sur deux niveaux, ses murs sont constitués de moellons (petites pierres) du pays et recouverts d’enduit. Et ce moulin aura une histoire inattendue dont on a trace par des papiers conservés chez le notaire local.

La fausse papèterie de Cahuzac

Une pachère ou digue
Une paishèra ou digue

Un différent entre le comte d’Armagnac et Géraud de Saint-Lanne débute le 9 mai 1492. L’année précédente, une crue aurait emporté la « papèterie » du comte d’Armagnac. Il charge donc son procureur, Nicolas de Mediavilla (ou Miegeville), de la faire rebâtir.  Saint-Lanne s’y oppose et chasse les maçons, prétendant être le propriétaire des lieux. Différents historiens voient là une trace de la première papèterie de Gascogne.

Schéma d'alimentation d'un moulin à eau
Schéma d’alimentation d’un moulin à eau

 

Pourtant, Gilbert Loubès, en étudiant l’original de l’acte, découvre une erreur d’interprétation. Le texte original est en latin, il dit « …paxeriam in aqua vocata Lado in gressu banniui molendini Riscle… » [sur la rivière appelée l’Adour, au départ du canal du moulin de Riscle… ].Mais, paxeria ne veut pas dire papèterie précise l’historien (ce serait papereria) ; il y voit plutôt le mot gascon pashèira (prononcé pachère ou pachèro), qui veut dire digue. D’ailleurs la lettre du seigneur de Cahuzac, écrite en bon gascon, confirme la chose : Mossenh lo procurayre cum bastitz vos aqui aquera payxera qui mes preiudicable… [Monsieur le procureur comment bâtissez-vous ici cette digue qui m’est préjudiciable]

Il n’en fallait pas plus à l’abbé gersois pour fouiller tous les actes du notaire de Cahuzac. Et il découvre cet autre acte, écrit dans un mélange de latin et de gascon, qui commence par : La Rendament deu molin deu poppe de Cahuzac apartenen au noble Guiraud de Sent Lana, seinhor deudit loc de Cahuzac. [L’arrentement du moulin à papier de Cahuzac, appartenant à noble Géraud de Sainte-Lanne, seigneur dudit lieu de Cahuzac.]

La vraie papèterie de Cahuzac

Moulin à foulon
Moulin à foulon

Il y a donc un moulin à papier, c’est-à-dire une papèterie, à Cahuzac en 1492 ! Gilbert Loubès rassemble les informations.

En fait, le seigneur de Cahuzac passe un contrat avec un Champenois de Troyes, l’endroit de France qui développe les papèteries depuis quelques années. Est-il novateur ? A-t-il le sens de affaires ? Toujours est-il qu’en 1492, il installe sa papèterie, la première de Gascogne, dans un batan [moulin à foulon] préexistant.

Rappelons que le moulin à foulon permet de remplacer jusqu’à 40 ouvriers fouleurs à pied ou à main. Le moulin à foulon est appelé mail à la limite entre les pays d’oc et d’oil, paraire ou parador en languedocien ou en provençal, batan en Gascogne et en Espagne.

La préparation du papier

La préparation du papier nécessite de l’eau et des meules. Facile donc de détourner une partie du moulin à cet usage.

En effet, à l’époque, le meunier commence par trier les chiffons de lin et de chanvre en fonction de leur nature et de leur couleur, les débarrasse des boutons, défait les ourlets. Ensuite, il les découpe en pedaçons [petits morceaux] les lave et les blanchit au soleil.

Pressage du papier au Moulin de la Rouzique
Pressage du papier au Moulin de la Rouzique

L’étape suivante consiste à les mettre à tremper les laissant fermenter dans un poiridèr [pourrissoir]. En macérant, les pedaçons dégagent une odeur forte qui ressemble à l’odeur d’un chou qu’on fait cuire. Puis le meunier écrase ces bouts de chiffon bien ramollis avec les meules du moulin jusqu’à obtenir une pâte blanchâtre, la pâte à papier.

Il ne reste plus qu’a préparer le papier. Pour cela, le meunier, étale la pâte sur un tamis où elle va sécher et devenir des feuilles de papier un peu épaisses et irrégulières. Enfin, le meunier les écrase avec une presse.

Nos méthodes industrielles gardent ces mêmes étapes, même si on part aujourd’hui des fibres cellulosiques du bois. On peut encore voir cette préparation ancienne dans quelques moulins comme le moulin de la Rouzique en Bergeracois.

L’expansion des papèteries en Gascogne

Coupeuse mécanique des chiffons (1873)
Coupeuse mécanique des chiffons (1873)

Il est probable que cette papèterie ne dura qu’un temps car on n’en trouve plus mention dans les siècles qui suivent. En 1665, Cahuzac ne compte plus qu’un moulin à trois mules, donc un moulin plus traditionnel pour faire des farines de céréales.

Pourtant, ce moulin existe toujours, sur la rive gauche de l’Adour. même si son usage a évolué au fil du temps. Et il est probable que le moulin à papier était sur la partie gauche du bâtiment actuel.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le moulin de Cahuzac
L’histoire du papier, Sarah Cantavalle, 2019
Les moulins du papier en France
La première papeterie de Gascogne à Cahuzac-sur-Adour (1492), Abbé G. Loubès, 1973, bibliothèque Escòla Gaston Febus.




Lacq : l’épopée du gaz

Le gisement de gaz de Lacq est à l’origine de l’essor industriel du Béarn. Il a fourni du gaz à tous les foyers de Gascogne. Mais, tout a une fin, il faut penser à la reconversion.

La découverte du gaz en Gascogne

Pierre Angot (1902-1945) premier président de SNPA et de la RAP
Pierre Angot (1902-1945) premier président de SNPA et de la RAP

Le 14 juillet 1939, on découvre le gisement de gaz de Saint-Marcet  en Haute-Garonne. La Régie Autonome des Pétroles (RAP) l’exploite et des gazoducs acheminent le gaz vers Pau et vers Toulouse.

Plus tard, en 1941, l’Etat crée la Société Nationale des Pétroles d’Aquitaine (SNPA). Il lui  confie l’exploration pétrolière dans tout le sud-ouest. Pierre Angot, né en 1902 à Montréjeau, est président de la RAP et de la SNPA. Mais, celui-ci, travaillant avec les FFI, est arrêté en 1944 et meurt d’épuisement l’année suivante, dans la mine de sel de Plömnitz (Weirmar).

Puits de pétrole à Lacq, 4 avril 1950
Puits de pétrole à Lacq, 4 avril 1950

En 1949, un forage effectué à Lacq, à 650 mètres de profondeur, révèle l’existence d’un gisement de pétrole. Il produit 6 000 barils par jour mais il est épuisé à la fin des années 1950.

Or, les gisements sont souvent superposés. Donc, un forage plus profond est entrepris en 1951 et atteint 3 550 mètres de profondeur. Du gaz jaillit et détruit les installations de forage. Devant le risque d’explosion, on appelle l’Américain Myron Kinley (1898-1978) qui mettra cinquante-trois jours à refermer le puits et arrêter la fuite de gaz.

Quand Myron Kinley repart, il préconise d’oublier le champ de gaz. « C’est une bombe… Rebouchez vos forages, semez-y de l’herbe et mettez-y des vaches à paitre. »

D’ailleurs, c’est presque une catastrophe pour l’époque. On cherche du pétrole et on découvre du gaz qui n’est pas encore une source énergétique recherchée ! Et il faut attendre la guerre d’Algérie, avec l’incertitude quant au devenir des gisements pétrolifères et gaziers de ce pays, pour que l’on s’intéresse à la découverte de Lacq.

Le gisement de gaz de Lacq

Schéma de procédé d'une installation de traitement des gaz par une amine
Schéma du procédé du traitement des gaz par une amine

Le gisement de Lacq entraine d’énormes difficultés techniques pour l’époque. En effet, il est profond et présente une importante teneur en sulfure d’hydrogène (H2S), gaz corrosif et toxique – et même mortel à haute dose. De plus, il corrode l’acier.

Aussi, il faut trouver un matériau qui lui résiste. La Société des Hautes Fourneaux, Forges et Aciéries de Pompey (Meurthe et Moselle) trouve une solution en 1956 en mettant au point un acier au chrome. À noter, c’est cette même société qui a fourni le fer pour la construction de la tour Eiffel.

Le gisement de gaz de Lacq s’étend sur une nappe de 20 km de long et 15 km de large. Il faut sept forages pour en délimiter les contours. Sa pression est le double de celle que l’on rencontre dans les autres gisements.

Cependant, le gaz doit être débarrassé du sulfure d’hydrogène. Le procédé de lavage du gaz est mis en œuvre à grande échelle. L’exploitation industrielle peut commencer en avril 1957 et fournit du gaz jusqu’en 2013.

En plus, de petits gisements sont découverts en Béarn et exploités avec les infrastructures de Lacq : Meillon, Lacommande ou dans le Vic-Bilh. Leur exploitation cesse en même temps que celle du gisement de Lacq.

Le bassin de Lacq - Brunet Roger. Lacq, le pétrole et le Sud-Ouest. In: Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, tome 29, fascicule 4, 1958.
Brunet Roger, Lacq, « Le pétrole et le Sud-Ouest », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, 1958

L’exploitation du gaz de Lacq

Le réseau de transport du gaz de Lacq en 1958
Le réseau de transport du gaz de Lacq en 1958

L’exploitation du gaz de Lacq nécessite la construction d’un réseau de distribution pour compléter celui du gisement de Saint-Marcet (fermé en 2009) et remplacer le gaz produit par les usines de gaz dont sont dotées presque toutes les villes.

Simplement, le réseau du sud-ouest est une extension de celui de Saint-Marcet et distribue le gaz en Gascogne : Bordeaux, Toulouse, Bayonne, Pau, etc.

Pour le compléter, le réseau national comporte une liaison de Lacq à Paris. Deux branches, l’une vers Nantes, l’autre vers Lyon, permettent une distribution dans les grandes usines et les villes principales.

Au total, les deux réseaux font près de 5 000 km à la fin des années 1960. En supplément, on installe un centre de stockage souterrain de gaz à Lussagnet, dans les Landes.

Dans un souci d’aménagement du territoire, on décide que le gaz de Lacq serve prioritairement à la Gascogne. Alors, des industries s’installent sur le bassin de Lacq pour bénéficier de prix compétitifs.

Au plus haut, la production de gaz atteint 12 milliard de m3, soit 33 Millions m3/j. Puis, elle décline lentement malgré le forage de 165 puits.

Ce film de 2 min 11, datant de 1957, permet de visualiser ce qu’a représenté l’exploitation du gisement de gaz : L’exploitation du gaz de Lacq – Ina.fr (1957) .

Mourenx, ville nouvelle

Visite du général De Gaulle, alors président de la république, en février 1959 à Mourenx-ville nouvelle
Visite du général De Gaulle en février 1959 à Mourenx – Ville nouvelle

L’exploitation du gaz et l’installation d’usines entraine un afflux considérable de travailleurs. Les logements proposés dans les communes à l’entour ne suffisent pas. Renouant avec la tradition gasconne des bastides du XIIIe siècle, on décide la construction d’une ville nouvelle à Mourenx.

De 1957 à 1961, la SCIL (Société Civile Immobilière de Lacq) construit 3 000 logements pour accueillir une population de 12 000 habitants selon le principe des unités de voisinage.

Ainsi, la ville s’organise autour d’une place centrale et de deux axes perpendiculaires qui rappellent l’organisation romaine du Forum, du Cardo maximus (axe nord-sud) et du Decamenus (axe est-ouest.

Elle se compose d’ilots. Chacun comporte une cour ceinturée de bâtiments. Il dispose de son école, de ses commerces et de ses espaces publics. On y trouve des barres d’immeubles de quatre étages, des tours de douze étages et des pavillons.

Malgré les efforts des urbanistes, Mourenx reste une ville dortoir, sous-équipée en commerces et en services. Pau est trop proche.

Mourenx, Ville Nouvelle
Mourenx, Ville Nouvelle

La reconversion du site de Lacq

Lacq et la production de soufre
Lacq et la production de soufre

Le gisement de Lacq accueille de nombreuses industries : traitement du gaz, conditionnement en bouteilles de butane et de propane, fabrication de polystyrène, fabrication d’aluminium, centrale thermique à gaz, fabrication d’engrais azotés, industries pharmaceutiques.

La Gascogne est le sixième producteur mondial de soufre que l’on exporte par le port de Bayonne, ce qui contribue à développer son activité.

Mais le gisement s’épuise, la production n’est plus que de 2 Millions m3/j en 1982. Par conséquent, on décide d’arrêter l’exploitation du gisement, tout en conservant une production minimale de gaz et de soufre, pendant 30 ans, pour alimenter les industries locales.

Usine de production d’énergie biomasse de Lacq
L’Usine de production d’énergie biomasse de Lacq

Récemment, de nouvelles activités, qui emploient presque autant d’ouvriers que l’exploitation du gaz naturel, remplacent l’industrie lourde. Il s’agit d’une usine de bioéthanol-carburant à base de maïs, une centrale de cogénération bois pour la fourniture d’électricité, une unité de production de fibres de carbone, un centre de recherches et de production de batteries, un centre de production de phéromones de synthèse pour lutter contre les ravageurs (chenille processionnaire du pin, par exemple).

Autre particularité, Lacq est devenu un site pilote pour la séquestration du dioxyde de carbone (CO2). Sa capacité de stockage représente la production annuelle de CO2 par la France.

Un héritage environnemental

Bassin de Lacq - le combat contre les pollutions
Bassin de Lacq – le combat contre les pollutions

Le bassin de Lacq a fait la richesse du Béarn. Sa reconversion vers des industries non polluantes semble une réussite.

Cependant, les émanations de soufre ont entrainé des nuisances pour la population : nausées, conjonctivites, problèmes pulmonaires. Les voyageurs de la ligne de train de nuit entre Paris et Tarbes se souviennent sans doute des odeurs particulières, d’œuf pourri, qui signalaient leur passage à Lacq et à Artix.

De plus, la décompression due à l’exploitation du gaz entraine une activité sismique alors que le Béarn n’en connaissait pas en plaine. On enregistre la première secousse en 1969. On a enregistré depuis, plusieurs dizaines de secousses . Le sol s’est affaissé de 6 cm au-dessus du gisement.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia
Lacq, le pétrole et le sud-ouest, Roger Brunet, 1958, pp. 351-374
Histoire du bassin de Lacq, Lacq Odyssée
Chronologie commentée sur l’histoire du pétrole et du gaz en France, Alain Beltran, 2013
Mourenx, ville nouvelle




Des hydravions à Biscarrosse

L’histoire des hydravions est liée à Pierre-Georges Latécoère et à Biscarrosse. Notamment à son étang qui permet le décollage de ces drôles d’engins.

Rappelons qui est Pierre Georges Latécoère


Pierre-Georges Latécoère (1925)
Pierre-Georges Latécoère (1925)

Pierre-Georges Latécoèrevoir article détaillé – nait en 1883 à Bagnères de Bigorre. C’est un chef d’entreprise, passionné d’aviation, qui investit dans deux usines à Toulouse, dont l’une fabrique des cellules d’avion. En 1918, il livre près de 800 avions à l’armée française, soit une cadence de 6 appareils par jour.

Passionné d’aviation, Pierre-Georges Latécoère contribue à la naissance de l’Aéropostale sur le site de Toulouse-Montaudran. Ainsi, il crée les liaisons Toulouse-Barcelone, Toulouse-Casablanca-Dakar, ainsi que les premières liaisons postales transatlantiques vers le Brésil, l’Argentine et le Chili. Les célèbres Jean Mermoz, Antoine de Saint-Exupéry et Henri Guillaumet volent sur les lignes de Latécoère.

Toujours pour l’aéropostale, Pierre-Georges Latécoère s’intéresse aux hydravions. Et en 1930, il choisit Biscarosse pour sa proximité avec ses usines de Toulouse et son plan d’eau abrité, proche de l’Atlantique, propice aux amerrissages. Dès lors, l’étang de Biscarosse est surnommé le « lac Latécoère ».

Le lac de Biscarrosse


Les usines Latécoēre de fabrication d'hydravions de Biscarosse
Les usines Latécoēre de Biscarosse

Le 28 juillet 1930, Latécoère signe l’acte d’achat du  lieudit les Hourtiquets, qui lui permet d’installer ses ateliers de montage et de réaliser ses essais de vol sur le lac. C’est un très grand lac d’eau douce de 3 540 ha. Le premier vol aura lieu la même année, le 24 aout.

Ainsi, Biscarrosse devient la base d’assemblage et d’essais en vol des hydravions Latécoère. En suivant, la Compagnie Générale Aéropostale s’installe à Biscarrosse et Air-France crée des lignes de passagers pour l’Amérique, les Antilles, le Brésil, l’Afrique du Sud… De même, les compagnies américaines, anglaises et allemandes y font escale.

La base de Biscarrosse : fabrication des hydravions et aéroport


Les Latécoère 631,  des hydravions conçu à Biscarrosse
Le Latécoère 631, un hydravion conçu à Biscarrosse

La base de Biscarrosse devient le point de départ des lignes de transport de passagers. En particulier, le Latécoère 631 fait la ligne Biscarrosse-Fort-de-France en 32 heures et transporte, de juillet 1947 à aout 1948, 2 000 passagers avec deux rotations par mois.

Jules Moch (1893-1985), ministre des transports et des travaux publics, inaugure la ligne. C’est un événement. Le Magazine d’Air-France, Les Echos de l’Air, de septembre 1947, nous dit : « lors de son premier vol, il réussit à couvrir en 30 heures 48 les 8 090 kilomètres qui séparent la France de Antilles. Parti en effet le 22 août, à 3h 10 G.M.T. de Biscarrosse, l’appareil se posa devant Port-Etienne à 15h 27 G.M.T. d’où 3h 43 plus tard, il s’élança par-dessus l’Atlantique central, dont il franchit sans escale les 4 760 kilomètres avant d’amerrir sur la rade de Fort-de-France le 23 août, à 95 58, réalisant ainsi la plus longue étape commerciale du monde ».

Malheureusement deux accidents en mer sonnent le glas de ces grands paquebots aériens, au profit d’avions quadrimoteurs.


Le Laté 631 (1948)
Le Latécoēre 631 (1948)

D’ailleurs, Terre et Ciel, magazine du personnel d’Air-France relate, dans son numéro de juillet 1948 : « Le 1er août 1948, l’hydravion Laté 631, F-BDRC, disparaissait en plein Atlantique. L’appareil parti la veille de Fort-de-France pour Port-Etienne et Biscarrosse avec 40 passagers et 12 hommes d’équipage, avait, jusqu’à 0h 15, heure de son dernier message, effectué la moitié de son étape transocéanique suivant l’horaire normal. Puis ce fut le silence absolu ».

Le 20 aout, le ministre des transports et le patron d’Air-France rendent un hommage aux disparus sur la base de Biscarrosse. La population de Biscarrosse s’associe en foule aux cérémonies.

Puis, après 18 ans de fonctionnement, la base de Biscarrosse ferme en 1948.

Les hydravions

Un hydravion est un avion, à coque ou à flotteurs, capable de décoller et de se poser sur l’eau.


Le 1er vol en hydravion de Gabriel Voisin sur la Seine le 8 juin 1905
Le 1er vol en hydravion de Gabriel Voisin sur la Seine le 8 juin 1905

Bien que le premier brevet d’hydravion ait été déposé en 1876, c’est Gabriel Voisin qui effectue le premier vol expérimental sur la Seine en 1905. C’est alors une vedette rapide qui tire l’appareil. Il faut attendre cinq ans pour que le premier vol autonome d’un hydravion soit effectué – en 1910 – sur l’étang de Berre.

Peu après, vers la fin de la première guerre mondiale, de petits hydravions pour effectuer des reconnaissances équipent les navires. Le développement des radars et le développement des porte-avions les font délaisser dans les années 1950.


Howard Hughes (1925)
Howard Hughes (1938)

En fait, les hydravions connaissent un véritable âge d’or entre les deux guerres mondiales. Un projet de base voit le jour sur l’étang de Saint-Quentin en Yvelines. Cependant, la base de Biscarrosse s’avère plus pratique pour les liaisons transatlantiques.

La course commence.

On construit des hydravions toujours plus gros pour transporter toujours plus de passagers. Le milliardaire américain Howard Hughes (surtout connu pour sa production de films à Hollywood) construit le H-14 Hercules qui ne vole qu’une seule fois. Conçu sur une structure en bois et baptisé par les Américains, « The Spruce Goose » (l’oie en sapin), on le destine au transport de troupes. Il peut amener 750 hommes équipés à une distance de 4 800 km. Mais la guerre est finie et cet hydravion qui a couté 40 millions de dollars ne sert plus à rien.


Le H-4 Hercules; l'hydravion de H. Hughes
Le H-4 Hercules, l’hydravion de H. Hughes

Si les hydravions de gros tonnages ont disparu (la Chine construit cependant le Kunlung en 2017), ils sont toujours utilisés, notamment dans le combat contre les feux de forêts. Des résidences d’habitations sont même aménagées pour être accessibles en hydravion (Vendée-Air-Park qui accueille 52 résidents à Talmont-Saint-Hilaire en Vendée).

Le Musée historique de l’hydraviation

Le Musée est implanté sur le site de la base de Latécoère à Biscarrosse. Il perpétue l’épopée des hydravions transatlantiques et de la base de Biscarrosse. Des maquettes, des photos, des films et des documents d’époque retracent l’histoire de l’hydraviation. Un hall d’exposition présente quelques-uns des appareils les plus emblématiques.

Depuis 1991, un Rassemblement International d’Hydravions (RIHB) réunit des appareils de toutes les époques et de tous les pays pour des démonstrations en vol. Cette manifestation qui se tient tous les 2 ans, verra sa prochaine édition en 2022.

Heureusement, les passionnés peuvent pratiquer le vol en hydravion toute l’année. En effet, l’association « Le Vol des Aigles » propose des baptêmes de l’air et des stages de pilotage à Biscarrosse.


Le Musée historique de l’hydraviation de Biscarosse
Le Musée historique de l’hydraviation de Biscarrosse

Références

Musée de l’hydraviation
Histoire et traditions Biscarrosse




Quand les Gascons émigraient en Espagne

Les Pyrénées n’ont jamais constitué une frontière pour les habitants des deux versants. Bien sûr les échanges commerciaux sont nombreux. Moins connus, les échanges de population le sont tout autant. En particulier, les Gascons émigrent en Espagne à l’occasion des guerres ou pour fuir la misère.

L’émigration vers l’Aragon

L'uniob des royaumes de Pampelune et d'Aragon et la Reconquista de la Vallée de l'Ebre (1076-1134)
L’union des royaumes de Pampelune et d’Aragon et la Reconquista de la Vallée de l’Ebre (1076-1134)

L’émigration vers l’Aragon remonte au début de la Reconquista.

Déjà, au XIe siècle, les souverains d’Aragon tissent des liens matrimoniaux avec des familles de Gascogne. En 1036, Ramire I d’Aragon épouse Ermesinde, fille de Roger-Bernard, comte de Foix et de Couserans et de Guarsinde, comtesse de Bigorre. En 1086, Pierre I d’Aragon épouse Agnès, fille du Duc d’Aquitaine.

Ce réseau d’alliance entraine l’intervention de chevaliers gascons dans les guerres contre les musulmans.

Alfonso 1er d'Aragon - portrait imaginaire par Pradilla (1879) - Quand les Gascons émigraient en Espagne
Alfonso 1er d’Aragon – portrait imaginaire par Pradilla (1879)

En échange de leurs services, ils reçoivent des terres.  Ainsi, Alphonse I d’Aragon donne Saragosse, Huesca et Uncastillo à Gaston IV de Béarn. De même, il donne Tarazona à Centulle de Bigorre, Belorado à Gassion de Soule. Puis les autres seigneurs reçoivent des terres dans les régions reconquises.

Pour repeupler les zones acquises, les rois d’Aragon s’efforcent d’attirer de nouvelles populations par l’octroi de fors qui donnent des privilèges. En conséquence, en 1063, Jaca est peuplée de Gascons.

Les autres royaumes cherchent aussi à attirer une nouvelle population. L’évêque de Pampelune favorise l’arrivée des Gascons. D’ailleurs, en 1129, les Gascons fondent le faubourg Saint-Sernin de Pampelune.

Une nouvelle vague d’émigration au XVIe et XVIIe siècles

L’occupation de la Cerdagne et du Roussillon par les troupes du Roi de France (1463-1493) attire de nombreux Gascons qui s’installent en Catalogne. Vite, en 1542, ils y sont près de 7 000.

En suivant, la période de 1590 à 1620 est une grande période d’émigration vers l’Espagne. Elle est provoquée par les guerres de religion. L’essor démographique en France et les disettes y contribuent aussi largement.

En 1667, Louis de Froidour voit en haut-Couserans « une quantité si considérable de monde en un si petit pays » qui, dans certaines zones « ne recueille pas la douze ou la quinzième partie du blé qu’il faut pour la nourriture des habitants ». L’évêché de Rieux est victime de quatre années consécutives de grêle entre 1689 et 1693. Alors, les habitants s’en vont.

Lors du recensement des Français résidant en Catalogne de 1637, 53,4 % viennent des évêchés pyrénéens. Plus précisément, 95 viennent de celui de Tarbes, 454 de celui du Comminges, 186 de celui de Rieux, 98 de celui de Pamiers, 194 de celui de Mirepoix et 59 de celui d’Alet. On le voit, c’est surtout la zone du piémont qui est concernée. Par exemple, dans la plaine de Rivière, 16 habitants viennent de Saint-Gaudens, 16 d’Arnaud-Guilhem, 21 de Labarthe-Inard, 15 de Beauchalot, 24 de Landorthe, etc.

Le mouvement est aussi important en Navarre et en Aragon. En 1577, on compte que les Français représentent 20 % de la population.

De même, sur les 757 immigrants français de Barbastro, on connait l’origine de 362 d’entre eux. Ils sont essentiellement des diocèses de Comminges, Tarbes, Oloron et Auch.

La bataille de Montjuic (1641) - Les Catalans unis à la France contre l'Epagne
La bataille de Montjuic (1641)

Pourtant, à partir de 1620, le climat des relations franco-espagnoles conduit à un ralentissement des migrations définitives. Le 7le Pacte de Céret signe une alliance entre le Royaume de France et la Catalogne. La France s’engage à défendre le Principat de Catalogne. Le 23 janvier 1641, Louis XIII de France devient comte de Barcelone. La bataille de Montjuïc, le , voit la victoire des Franco-Catalans sur les Espagnols. La Catalogne restera française jusqu’en 1652.

Précarité de la condition d’étranger en Espagne

L’intégration est une réussite et les émigrants se marient sur place. Les registres paroissiaux de Barbastro montrent qu’entre 1611 et 1620, 10,6 % des mariages sont français ; 13,4 % entre 1631 et 1644 ; 7,7 % entre 1651 et 1660 ; 9,3 % entre 1661 et 1670 ; 10,2 % entre 1691 et 1700.

Quand les gascons émigraient en Espagne pour les travaux des champs
Quand les gascons émigraient en Espagne pour les travaux des champs

En Catalogne, ils sont agriculteurs et bergers en majorité. 29 % sont artisans, fabricants de peignes, forgerons… À Barbastro, 30 % sont dans le textile, 20 % dans les métiers de la terre. On trouve des forgerons, des verriers, des fabricants de peignes, ainsi que deux bourreaux !

Pourtant, la condition d’étranger n’est pas facile. Par exemple, en 1568, l’Aragon interdit aux Gascons d’enseigner ou d’exercer des fonctions cléricales. En 1626, l’évêque d’Urgell expulse de son diocèse tous les clercs français. De même, en 1678, les Cortès d’Aragon interdisent aux Français de tenir boutique sans être mariés et domiciliés dans le royaume.

Les étrangers sont appelés Gavachos. On leur applique le « droit de marque » qui donne à un particulier l’autorisation de se faire justice lui-même en saisissant les biens d’un étranger venant d’une région avec laquelle il a un différend (saisie de bétail ou autres biens). Le « droit d’aubaine » est l’interdiction faite aux étrangers de disposer de leurs biens par testament. Ainsi leur héritage revient au seigneur ou au roi, s’ils n’ont pas d’enfants français. À chaque guerre, les biens des étrangers sont confisqués et les plus suspects expulsés.

Des émigrations définitives aux migrations saisonnières

Les autorités espagnoles acceptent l’émigration définitive et luttent contre les migrations temporaires qui provoquent l’évasion monétaire.

De leur côté, les autorités françaises luttent contre l’émigration définitive qui appauvrit le royaume et favorisent l’émigration temporaire qui ramène des devises. En 1699, Richelieu prend un édit contre les expatriés qui ne reviendraient pas en France au bout de 6 mois et qui seraient alors réputés étrangers.

En tous cas, à partir de 1620, l’émigration définitive ralentit au profit de l’émigration saisonnière.

Ces migrations saisonnières rythment la vie des villages qui se vident parfois entièrement pour quelques mois. L’activité repose alors sur les femmes, les vieillards et les enfants. Pierre Sanquez de Boussan, près d’Aurignac, fait le voyage saisonnier pendant 30 ans !

Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre de Louis de Froidour - son opinion sur les Gascons émigrant en Espagne
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre de Louis de Froidour

Les départs massifs dans certains villages se fondent sur des solidarités. Les migrants vont dans des lieux ou des « Pays » sont déjà installés. Ils partent en groupe pour se protéger des bandits et des pillards sur le chemin.

Les saisonniers s’emploient surtout dans l’agriculture et l’élevage. En 1667, Froidour dit « Tous les habitants de touttes nos vallées ne subsistent pas seullemnt par le commerce dont je vous ai tant parlé, mais ils profitent de la paresse et de la fetardise des Espagnols dont ils vont faire les moissons, les vendanges et les huilles ; passent en Espagne du temps de la récolte des grains ; retournent en France pour y faire la moisson qui est plus tardive ; repassent en Espagne pour les vendanges et retournent ensuite les faire en France. Mesme il y en a qui passent les hivers en Espagne et c’est cela particulièrement qui fait subsister ces pauvres gens de ces frontières ».

L’émigration des Gascons des vallées de montagne

Aux XVIIIe et XIXe siècles, les migrations ne concernent plus la plaine mais les vallées de montagne. Elles sont fortes dans les cantons montagnards de l’arrondissement de Saint-Gaudens.

Chaque année, de 600 à 800 habitants des vallées d’Aure, de Barousse et de Campan passent en Aragon au début de l’hiver pour travailler aux huiles et ne reviennent qu’au printemps. Dans le haut Comminges, surtout dans le canton d’Aspet, ils sont charbonniers et rémouleurs. Ils vont jusqu’à Madrid et dans le sud de l’Espagne.

Contrebandier passant le port d'Oo - Fonds_Ancely - une activité pour les Gascons travaillant en Espagne
Contrebandier passant le port d’Oo – Fonds_Ancely

Les hommes partent. Parfois, ce sont des femmes mais leur salaire est inférieur.

Le change des monnaies entraine souvent la perte de la moitié des gains. Il vaut mieux faire des achats en Espagne, notamment de chevaux, et les passer en France au risque de se faire prendre et de tout perdre. C’est le début de la contrebande.

Les migrations s’entrecroisent. Des terrassiers du val d’Aran, de Venasque, de Ribagorza, du haut Pallars viennent travailler dans la plaine toulousaine et en Aquitaine pour les défrichements et le creusement des fossés.

Vers 1835, 2 000 Aranais viennent en France pour travailler la terre (la population est de 11 272 hab). Des femmes viennent ramasser le maïs et le chanvre.

Serge Clos-Versaille

Références

Les Pyrénées centrales du IX° au XIX° siècle. La formation progressive d’une frontière, Christian BONNET, Pyrégraph éditions, 1995.
Mémoire du pays et des Etats de Bigorre par Louis de Froidour, Jean Bourdette 1892, bibliothèque Escòla Gason Febus