L’armagnac, l’eau de vie des Gascons

La Gascogne produit du vin qui s’exporte en grande quantité. L’eau de vie fait l’objet d’un commerce dès le XIVe siècle. Les progrès de la viticulture et de la distillation donnent un essor à la production de l’armagnac, le nectar gascon, à partir du XIXe siècle.

L’armagnac, un remède efficace

Les alambics
Alambic – Gallica

Le procédé de distillation est connu des Arabes qui l’utilisent pour la fabrication de remèdes, d’huiles essentielles et de parfums. L’alambic est ramené lors de la reconquête de l’Espagne. Les moines et la faculté de médecine de Montpellier sont les premiers distillateurs connus au XIIe siècle.

En 1310, Vital Du Four, prieur d’Eauze nommé cardinal par le pape gascon Clément V, écrit le Livre très utile pour garder la santé et rester en bonne forme. C’est un traité de médecine dans lequel il cite les quarante vertus de l’eau de vie : L’onction fréquente d’un membre paralysé le rend à son état normal. […] Si on oint la tête, elle supprime les maux de tête, surtout ceux provenant du rhume. Et si on la retient dans la bouche, elle délie la langue, donne l’audace, si quelqu’un de timide en boit de temps en temps.

Les alambics de la distillerie – 1509
Les alambics de la distillerie – 1509 – Gallica

Charles le Mauvais, roi de Navarre, en imbibe sa chemise de nuit sur les conseils de ses médecins. Le 1er janvier 1387, une chandelle y met le feu et le brule gravement.

En 1410, la ville de Saint-Sever crée une taxe pour les quantités supérieures à quatre litres vendues sur le marché : De même tout homme qui apportera de l’aygue ardente audit marché pour vendre, s’il a deux lots en sus et avec toutes ses fioles et appareils, qu’il paye et sera tenu de payer un morlan. L’Aygue ardente/Aiga ardenta, est le nom gascon de l’eau de vie.

La période faste des vins d’armagnac

La consommation de vin blanc se développe en Europe du Nord, ce qui encourage la plantation de vignes en Armagnac. Au XVIIe siècle, les marchands hollandais achètent d’importantes quantités de vins. Ils vont à Bayonne pour éviter le privilège du vin bordelais.

Le vin arrive en barriques sur l’Adour. Celui produit en Armagnac est distillé pour réduire le volume du transport car il est amené en char à bœufs jusqu’à Mont de Marsan avant de prendre le bateau. À chaque voyage, on offre aux Hollandais un tonneau de vin brulé. Il sert à augmenter le degré du vin et sa meilleure conservation pendant le transport.

Carte postale d'un vignoble d'Eauze
Vignoble d’Eauze – Wikipedia

En 1600, Olivier de Serres parle du piquepout, cépage utilisé pour la distillation. Le piquepout ou Folle Blanche est une vigne basse, facile à cultiver et qui donne un vin blanc qui se distille bien. En 1666, on compte déjà 60 chaudières. L’expression gasconne un nas de piquepout / un nas de picapot [un nez de pique-lèvre] désigne quelqu’un qui en a trop abusé …

La production d’aygue ardenta / aiga ardenta se développe au XIXe siècle à la faveur des conflits qui en augmentent la demande pour les armées. Les alambics sont perfectionnés pour répondre à la demande. Le Marquis de Bonas met au point un alambic à distillation continue. En 1818, Jacques Tuillière, poêlier à Auch, met au point un alambic à colonne. En 1872, Alphée Verdier, producteur à Monguilhem invente le « système Verdier » qui permet d’obtenir une eau de vie entre 52° et 62°. L’Armagnac est vieilli en futs de chênes.

En 1839, la Baïse est aménagée et devient navigable, permettant l’exportation de l’armagnac depuis Condom vers Bordeaux.

Les conditions de production de l’armagnac sont règlementées

carte œnologique de l'armagnac
Terroirs de l’armagnac

En 1909, Armand Fallières est président du Conseil. Il est natif du Lot et Garonne où sa famille possède des vignes. Il définit par décret la zone de production de l’Armagnac et les appellations « Armagnac », « Bas Armagnac », « Ténarèze » et « Haut-Armagnac » qui correspondent à des caractéristiques géologiques du sol différentes. En 1936 les conditions de production de l’armagnac sont précisées. En 2003, les zones de production sont redéfinies et limitées.

Le phylloxéra détruit les anciens cépages. Ceux qui sont utilisés pour la production d’ armagnac sont l’Ugni, le Colombard, la Folle-Blanche (le piquepout) et le Baco qui est le seul cépage d’origine gasconne par hybridation de la Folle-Blanche et du Noah.

Futs de chêne contenant de l'armagnac
Vieillissement en futs de chêne

Le Baco est obtenu par François Baco (1865-1947) de Peyrehorade. Instituteur à Bélus dans les Landes, il fait une chute de vélo qui l’oblige à garder le lit plusieurs semaines. Pendant ce temps, il s’intéresse à la biologie et dès 1898, obtient le Baco qui est encore le plus utilisé en Armagnac.

L’eau de vie est placée dans des futs neufs de 400 litres en chêne blanc. Elle s’oxyde lentement et prend la couleur de l’armagnac.

Les surfaces de production se réduisent. En 2011, 1 800 hectares sont consacrés à l’armagnac dans le Gers, 400 hectares dans les Landes.

La production d’armagnac diminue

En 1893, le vignoble couvre 108 000 hectares. Décimé par le phylloxéra, il n’est plus que de 50 000 hectares en 1909. En 1979, il couvre 35 000 hectares, seulement 18 000 en 1988, à peine 2 240 en 2011.

La production d’armagnac est estimée à 35 000 hectolitres dans les années 1950. Une partie de la production est vendue à une autre région productrice d’eau de vie, au nord de la Garonne, qui ne produit pas assez pour faire face à la demande. L’armagnac n’a pas su se faire connaitre pour obtenir la réputation et les débouchés qu’il mérite.

cépage de l'ugni blanc servant à produire de l'armagnac
Ugni blanc – wikipedia

L’effondrement du marché japonais dans les années 1990 porte un rude coup. La production qui est de de 27 000 hectolitres en 1990 n’est plus que de 16 500 hectolitres en 2018, ce qui représente 5,7 millions de bouteilles dont environ la moitié vendues à l’exportation. Sa production est confidentielle si l’on compare aux 204,2 millions de bouteilles de cognac et aux 1,6 milliards de bouteilles de Whisky vendues en 2018.

La production d’armagnac concerne 733 viticulteurs et 164 maisons de négoce. La majorité des producteurs sont indépendants (30 % des ventes). Seulement 190 sont coopérateurs (32 % des ventes, le reste étant assuré par les négociants). C’est peut-être, malgré les efforts des producteurs, une des raisons du manque de frappe commerciale de l’armagnac.

Le renouveau de l’armagnac

chai des tonneaux
chai des tonneaux – Comité Départemental Tourisme Gers

Le Bureau National Interprofessionnel de l’Armagnac (BNIA), regroupe tous les acteurs de la filière : producteurs, coopératives, cavistes, négociants. Il insuffle une nouvelle dynamique à la filière de production de l’armagnac.

En 1990, le Floc de Gascogne obtient une appellation d’origine. Composé de 2/3 de jus de raison et de 1/3 d’armagnac jeune. Il vient d’une recette du XVIe siècle dont se prévaut également le Pineau de Charente.

En 2005, l’appellation Blanche Armagnac est reconnue. L’eau de vie est conservée dans des récipients en verre et n’est pas mise en futs de chêne. Sa production est ancienne et était réservée à la famille.

Les ventes progressent. Depuis 2014, elles augmentent de 11,4% en volume dont 4 % sur le marché français.

l'armagnac, sa robe, ses tonneaux
verre d’armagnac

Une classification permet de classer les armagnacs en fonction de la durée minimum de vieillissement en futs de chêne, toujours à boire avec modération : « *** » ou « VS » réunit différents armagnacs dont le plus jeune a un an ; « VSOP » pour quatre ans ; « Napoléon » ou « XO » pour six ans ; « hors d’âge » pour dix ans ; « XO premium » pour vingt ans.

Depuis 2020, les savoir-faire pour l’élaboration de l’armagnac sont inscrits à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français.

Le musée de l’armagnac de Condom est à découvrir pour qui s’intéresse à cet élixir. De nombreuses salles sont dédiées aux techniques agricoles et vinicole : travail du sol, traitements de la vigne, distillerie, tonnellerie, etc.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’armagnac, le nectar des dieux gascons, Escòla Gaston Febus
L’Armagnac pour les nuls, Chantal Armagnac, Editions First, 2019.
Les Vins du Gers et les eaux de vie d’Armagnac, M. J. Seillan, 1860
La lutte des vins piquepoults et eaux-de-vie d’Armagnac avec les vins de Chalosse et Tursan au XVIIIème siècle, Bulletin de la Société archéologique, historique littéraire & scientifique du Gers. 1950-01, René Cuzacq, p 86 à 92.




Des sauvetés aux bastides gasconnes

Au XIe siècle débute un mouvement de regroupement de la population au sein de sauvetés puis de bastides. Les bastides apparues au XIIIe siècle sont un mode original d’urbanisation qui constitue encore la trame urbaine de la Gascogne.

De la sauveté à la bastide

Castelnau Barbarens
Castelnau-Barbarens (32)

La population est dispersée dans de petits hameaux. L’insécurité entraine un regroupement autour d’établissements religieux qui assurent la protection des habitants et mettent en valeur de nouvelles terres.

La Sauveté ou Sauva tèrra en gascon, est une zone de refuge matérialisée par un enclos balisé par des bornes de pierres surmontées d’une croix. À l’intérieur de ce périmètre, les habitants bénéficient de protection et de franchises particulières dans le prolongement du droit d’asile et de la trêve de Dieu. Cette protection est toute relative et les Sauvetés s’entourent de remparts.

Saint-Justin
Saint-Justin (32)

Les Sauvetés gasconnes se construisent entre 1027 et 1141. Beaucoup se transforment par la suite en Bastides/ Bastidas mais certaines gardent un nom bien spécifique : Sauveterre, en Bigorre ou dans le Gers, Sauveterre de Béarn, Sauveterre de Comminges, etc.

Devant leur succès, les seigneurs créent également des Sauvetés autour de leurs châteaux pour mettre en valeur leurs terres. Ce sont des Castelnaux/ Castèths naus ou Castéras/ Casterars : Castelnau Rivière-Basse, Castelnau-Barbarens, Castelnau-Chalosse, Castéra-Loubix, Castéra-Verduzan, etc.       

La création des bastides

Bastide de Valentine (Haute-Garonne)
Valentine (31)

Après la croisade des Albigeois, un nouvel essor urbain conduit à la création de villes nouvelles fondées suivant un plan original et novateur pour l’époque.

Les bastides se développement parfois à partir d’un hameau existant ou par l’agrandissement d’une ville déjà existante. Dans la majorité des cas, la bastide est construite sur un nouveau terrain concédé par un abbé ou un seigneur, le plus souvent en paréage (à égalité entre deux ou plusieurs fondateurs) qui concèdent à la population des terrains et des droits pour les inciter à venir s’y installer. C’est un moyen de mettre en valeur un territoire.

Halle de Saint-Clar
Halle de Saint-Clar (32)

Les rois de France construisent de nombreuses bastides pour affirmer leur présence face aux rois d’Angleterre, ducs d’Aquitaine, qui en font tout autant le long de la frontière. Des comtes et des seigneurs construisent des bastides sur leurs terres mais toutes ne prospèrent pas et certaines sont abandonnées.

 

Bastide de Labastide d'Armagnac
Place de Labastide d’Armagnac (40)

Les différents partenaires signent une charte de fondation et ils concèdent des coutumes/ costumas écrites aux habitants qui bénéficient ainsi d’avantages fiscaux. Les bastides fondent un marché et elles se dotent d’une autonomie de gestion. Elles élisent leurs consuls ou jurats.

On connait environ 330 bastides dans le sud-ouest de la France. Plus des deux tiers sont gasconnes. La majorité d’entre elles datent de la période comprise entre 1240 et 1329.

Carte des bastides du Sud-Ouest
Carte des bastides du Sud-Ouest

Le contrat de paréage

Fourcès
Fourcès (32)

Le contrat de paréage est une association par indivis entre les fondateurs d’une bastide. Il définit l’apport de chacun et ses droits dans la future bastide. Le 21 février 1289, les moines de l’abbaye d’Arthous s’associent au roi d’Angleterre pour construire la bastide d’Hastingues.

La fondation de la bastide se fait autour de la cérémonie du pal ou pau en gascon. La cérémonie est publique. On plante un pieu supportant les armoiries des associés au contrat de paréage sur l’emplacement de la future bastide. On lit la charte de coutumes au public puis des crieurs vont dans tous les hameaux du voisinage pour la lire à tous et recruter de futurs habitants.

Le nom donné aux bastides peut venir de celui du fondateur : Montrejeau/ Mont reiau fondée en 1272 par le roi de France, Beaumarchés fondée en 1288 par Eustache de Beaumarchais sénéchal d’Alphonse de Poitiers, Rabastens fondée en 1306 par Guillaume de Rabastens sénéchal en Bigorre, etc. Il peut venir aussi du nom d’une ville étrangère que le seigneur a fréquentée lors d’un voyage ou d’une croisade : Tournay, Gan, Bruges, Pavie, Grenade, etc.

Le plus souvent, le nom de la bastide vient de la toponymie locale ou d’un caractère du relief : Montastruc, Monségur, etc.  

Bastide de Vianne - remparts
Remparts de Vianne (47)

La construction des bastides

Plan de Rabastens de Bigorre (65)
Plan de Rabastens de Bigorre (65)

La construction des bastides suit un plan déterminé. Des voies de circulation traversent la bastide. Des carrèras, d’une largeur constante de 6 à 10 mètres, avec un caniveau central permettent le passage de charrettes et des voies plus petites de 5 à 6 mètres forment des ilots rectangulaires d’une superficie identique. Chaque ilot se découpe en lots identiques pour la construction des maisons d’une largeur maximale de 8 mètres.

Les façades des maisons s’alignent sur la rue avec une androna de quelques centimètres entre elles pour éviter la mitoyenneté. Les maisons ont un étage. Sur la place, des passages couverts ou embans permettent le passage et l’exposition des marchandises à la vente.

Chaque maison dispose en plus d’un jardin et d’un lot de terre à cultiver situés à l’extérieur de la bastide. Chaque famille reçoit la même superficie de terre.

Tour Carrée de Tri-sur-Baïse (65)
Tour Carrée de Trie-sur-Baïse (65)

Une place centrale reçoit le marché parfois couvert sous une halle. La plus grande est celle de Marciac (75 m x 130 m). La place comprend une fontaine ou un puits pour alimenter les habitants en eau. On dote les bastides de remparts et de portes fortifiées pour protéger les habitants des brigands et des guerres.

La charte de coutumes

Bassoues - Arcades et maisons à colombage
Bassoues – Arcades et maisons à colombage (32)

La charte de coutumes a pour but d’attirer les familles de paysans. Elle énumère les privilèges accordés aux habitants de la bastide en matière politique, fiscale et judiciaire.

Les fondateurs et des consuls ou jurats administrent conjointement la bastide. Le seigneur nomme les consuls ou les anciens consuls les cooptent ou la charte définit les règles de l’élection. Au nombre de 4 à 6, ils administrent la bastide, assurent la police, l’entretiennent et la mettent en défense. Le bayle/ baile représente le fondateur. S’il s’agit d’un paréage, il peut y avoir plusieurs bailes.

La charte de coutumes définit les règles de basse justice (police). Les peines sont généralement sous forme d’amende et de prison  alors que les châtiments corporels sont encore courants. À Auch, on se fait couper l’oreille en cas de vol.

La charte de coutumes fixe les impositions. Les habitants des bastides ne paient pas certains impôts et ils peuvent lever des taxes pour les besoins de la bastide.

Références

Bastides, villes nouvelles du Moyen-Âge, A. Lauret, R. Malebranche, G. Séraphin
Histoire des bastides, Jacques Dubourg
Histoire des Bastides, André Roulland
Revue de Gascogne
, plusieurs numéros
Ordonnance des commissaires d’Edouard 1er sur les Bastides, les Questaux et les Nobles, 1278




Les routes de Gascogne et l’essor du 18ème siècle

Si vous prenez les routes nationales ou départementales de Gascogne, les grandes lignes droites agréables à la conduite vous surprendront. Mais savez-vous que vous roulez sur les routes de l’Intendant Mégret d’Étigny ?

Antoine Mégret d’Étigny, l’intendant bâtisseur

Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)
Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)

Originaire de Saint Quentin, aujourd’hui dans la Région des Hauts de France, Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767) sera Intendant de la Généralité d’Auch de 1751 à 1767. Il introduit en Gascogne d’importantes réformes dans l’exploitation forestière et celle des marbres, le thermalisme, l’agriculture, l’industrie et le commerce.

Son action la plus connue est l’amélioration du réseau routier de la Gascogne. Il réalise plus de 800 km de routes.

Il construit la route de Toulouse à Bayonne en passant par Montréjeau et Tarbes, celle de Tarbes à Martres-Tolosane par Trie et Boulogne-sur-Gesse, celle de Morlaàs à Vic en Bigorre, celle de Tarbes à Aire sur l’Adour, celle d’Oloron à Hastingues, celle d’Oloron à Monein, de Montréjeau à Luchon, celle d’Auch à Saint-Lary, celle de Luchon à Bagnères de Bigorre par les cols, celle de Pierrefitte à Cauterets, celle de Pierrefitte à Luz et Barèges, celle de Luz à Gavarnie, celle de Bordeaux à Bayonne, celle de Pau à Bordeaux, etc.

C’est lui aussi qui entreprend la traversée des Pyrénées par la vallée du Louron, par la vallée d’Aure, par le port de Salau en Couserans, par le port du Portillon à Luchon, par le col du Somport en Béarn. On ne terminera ces liaisons que bien après lui.

Etigny à Luchon
Etigny à Luchon

Plus remarquable encore, il consacre sa fortune à son action de développement de la Gascogne et meurt ruiné. Sur le socle de sa statue à Luchon, on peut lire un extrait de sa dernière lettre : « Je n’ai jamais eu en vue que le service de mon maitre et le bien public, et quoique j’ai dérangé très considérablement ma fortune dans cette province pour les objets qui lui sont utiles, je n’y ai aucun regret, parce que j’ai rempli mon inclination, et que je crois que ma mémoire y sera chérie ».

Plan des routes de l'Intendance d'Auch à la mort de d'Etigny (1767)
Plan des routes de l’Intendance d’Auch à la mort d’Étigny (1767)

La corvée royale des routes

Il faut dire que les routes sont de très mauvaise qualité. Louis XV (1710-1774) lance un important chantier de construction de routes mais l’État n’a pas les moyens de le financer.

Récapitulation générale des ouvrages fait par corvée sur les routes de la généralité d'Alençon
Récapitulation générale des ouvrages fait par corvée sur les routes de la Généralité d’Alençon

Le 13 juin 1738, l’État royal institue la corvée des routes dans tous les pays d’élections. Dans les pays d’États, ce sont les États qui construisent et entretiennent les routes. On réquisitionne pour une corvée annuelle de plusieurs jours, les habitants et leurs matériels situés dans les communautés de part et d’autre des routes, en dehors de l’époque des semailles et des moissons .

Cette corvée provoque un grand mécontentement populaire, d’autant qu’il y a beaucoup d’exemptions. En 1759, pour la construction de la route de Montréjeau à Luchon, l’Intendant d’Étigny a dû faire appel aux Dragons pour faire obéir la population. Bien encadrée, elle est cependant efficace car, pour la venue du duc de Richelieu à Luchon en 1763, elle construit la route de Cierp à Luchon en seulement trois semaines.

Un modèle économique inefficace

Turgot (1727 - 1781)
Turgot (1727-1781)

Devant l’imperfection du système et son peu d’efficacité, Turgot supprime la corvée royale des routes en février 1776. On la remet en vigueur dès le mois d’aout. On la supprime définitivement le 27 juin 1787 et on la remplace par une contribution financière répartie entre chaque paroisse.

La contribution financière des communautés touche tous les contribuables, alors que la corvée des routes, du fait des nombreuses exemptions, ne concerne que les brassiers et les journaliers. Aussi, les communautés demandent les adjudications comme pour la route de Saint-Sever à Tartas en 1765.

La construction des routes, une volonté royale

Un arrêt du 3 mai 1720 charge les Intendants de la construction des routes. Ils dressent un état de celles qui sont à élargir, à redresser ou à construire et établissent un projet particulier pour chaque chemin.

Les ingénieurs des ponts et chaussées dont le corps est créé en 1747, sont chargés de construire les routes et de mobiliser la main d’œuvre. Les piqueurs sont chargés de la surveillance des travaux. Les corvoyeurs (ceux qui sont appelés à la corvée des routes) sont encadrés par des députés de leur communauté qui dirigent les équipes, eux-mêmes encadrés par des syndics.

Pour construire la route, on décaisse sur la largeur de la chaussée. On place au fond des pierres plates épaisses et des pierres verticales pour marquer le bord de la route. On garnit ensuite avec des couches de cailloux et du gravier. Le profil bombé de la route rejette l’eau dans les fossés creusés de chaque côté.

Les routes ont 36 ou 30 pieds de large entre les fossés (1 pied = environ 30 cm) et permettent aux voitures de se croiser. Les fossés prennent 6 pieds de large chacun et des plantations d’arbres sont rendues obligatoires en 1720 de chaque côté. Ils sont plantés sur les propriétés riveraines.

C’est la loi du 9 ventôse an XIII qui a rapproché les plantations sur les terrains appartenant à l’État le long des routes. Le législateur n’avait pas prévu les automobiles et nombre d’arbres sont sacrifiés sur l’autel de la sécurité routière !

L’intendant d’Étigny est très présent sur tous les chantiers. Conscient des difficultés occasionnées par la corvée et son peu d’efficacité, il développe systématiquement les adjudications de travaux à des entrepreneurs privés, à la charge des communautés.

Traité de la construction des chemins- Henri Gautier (1660-1737)
Traité de la construction des chemins- Henri Gautier (1660-1737) – Gallica

Le tracé des routes

Sur le tracé des routes au 18e siècle, nous disposons d’un document d’une grande richesse. Il s’agit de l’Atlas des routes de France dits Atlas de Trudaine. C’est une collection de 62 volumes de plus de 3 000 planches. L’Atlas a été réalisé sur ordre de Charles Daniel Trudaine (1703-1769), administrateur des Ponts et Chaussées. Il contient les routes faites ou à faire dans les vingt-deux généralités des pays d’élections régies par des intendants. Nous avons retenu trois exemples en Gascogne mais l’Atlas en contient beaucoup d’autres sur les Généralités d’Auch et de Bordeaux.

Les tracés recherchent les lignes droites et évitent la traversée mal commode des bourgs. Les routes passent en dehors des agglomérations et voient naitre de nouveaux quartiers, des auberges, des commerces. Les commerçants et artisans installés le long des rues principales des bourgs protestent.

Route d'Auch à Tarbes près d'Orleix et Aureilhan
Route d’Auch à Tarbes près d’Orleix et Aureilhan – Atlas de Trudaine

À Auch où plusieurs routes se croisent, les carrefours donnent les nouveaux quartiers de la Porte Neuve en haute ville et la Patte d‘oie en basse ville.

Les routes passent en plaine et évitent les côtes. Les Ingénieurs s’efforcent de réduire les dénivellations en rabotant le relief et en remblayant les creux. En montagne, le tracé des routes emprunte les vallées. Quand il faut gravir un versant, on préfère les pentes à large rayon de courbure plutôt que les lacets pour permettre aux attelages de tirer en ligne et de soulager leur effort.

Des intérêts qui ne sont pas toujours convergents

Les doléances sont nombreuses sur les tracés : propriétaires qui se disent lésés par le passage des routes sur leurs terres, routes jugées trop larges et prenant trop de terres, fossés qui gênent l’accès aux maisons riveraines et aux champs, etc. Il est vrai aussi que les entrepreneurs prennent sur place les matériaux d’empierrement et ouvrent des carrières dans les champs.

Route de Mont de Marsan à Auch passant par Aubiet
Route de Mont de Marsan à Auch passant par Aubiet – Atlas de Trudaine

Pourtant, nombre de villes se disputent le tracé pour voir la route passer près de chez elles. Les grands propriétaires nobles offrent de construire à leurs frais des ponts pour faire passer la route. Ils offrent des terres sans indemnité car le passage des routes valorise leurs terres voisines.

Chacun essaie de faire prévaloir ses intérêts. La route d’Aire à Maubourguet passe par Viella et Madiran car les négociants en vin veulent favoriser leur commerce. Ce n’est qu’entre 1777 et 1784 qu’on construira la route de la plaine passant par Saint-Germé, Riscle et Castelnau-Rivière-basse.

Route de Bordeaux à Bayonne, traversée de St-Geours de maremme – Atlas de Trudaine
Route de Bordeaux à Bayonne, traversée de St-Geours de maremme – Atlas de Trudaine

Des progrès qui préparent le 19e siècle

Les progrès des voies de communication et des moyens de transport au cours du 18e siècle facilitent les contacts, les relations, le commerce. Ils facilitent aussi la diffusion des idées nouvelles. La littérature prérévolutionnaire, les articles des journaux, les motions des clubs parisiens et les débats des assemblées révolutionnaires bénéficient ainsi d’un impact plus large.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Les routes des Intendants – L’homme et la route en Europe occidentale, au Moyen-âge et aux Temps modernes, Les Rencontres de Flaran, Charles Higounet, Presses Universitaires du Midi, Toulouse.
La corvée des grands chemins au XVIIIe siècle, Anne Conchon, 2016
Traité de la construction des chemins ,Gautier, Henri (1660-1737).
Atlas de Trudaine, réalisés entre 1745 et 1780