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Quand les Gascons émigraient en Espagne

Les Pyrénées n’ont jamais constitué une frontière pour les habitants des deux versants. Bien sûr les échanges commerciaux sont nombreux. Moins connus, les échanges de population le sont tout autant. En particulier, les Gascons émigrent en Espagne à l’occasion des guerres ou pour fuir la misère.

L’émigration vers l’Aragon

L'uniob des royaumes de Pampelune et d'Aragon et la Reconquista de la Vallée de l'Ebre (1076-1134)
L’union des royaumes de Pampelune et d’Aragon et la Reconquista de la Vallée de l’Ebre (1076-1134)

L’émigration vers l’Aragon remonte au début de la Reconquista.

Déjà, au XIe siècle, les souverains d’Aragon tissent des liens matrimoniaux avec des familles de Gascogne. En 1036, Ramire I d’Aragon épouse Ermesinde, fille de Roger-Bernard, comte de Foix et de Couserans et de Guarsinde, comtesse de Bigorre. En 1086, Pierre I d’Aragon épouse Agnès, fille du Duc d’Aquitaine.

Ce réseau d’alliance entraine l’intervention de chevaliers gascons dans les guerres contre les musulmans.

Alfonso 1er d'Aragon - portrait imaginaire par Pradilla (1879) - Quand les Gascons émigraient en Espagne
Alfonso 1er d’Aragon – portrait imaginaire par Pradilla (1879)

En échange de leurs services, ils reçoivent des terres.  Ainsi, Alphonse I d’Aragon donne Saragosse, Huesca et Uncastillo à Gaston IV de Béarn. De même, il donne Tarazona à Centulle de Bigorre, Belorado à Gassion de Soule. Puis les autres seigneurs reçoivent des terres dans les régions reconquises.

Pour repeupler les zones acquises, les rois d’Aragon s’efforcent d’attirer de nouvelles populations par l’octroi de fors qui donnent des privilèges. En conséquence, en 1063, Jaca est peuplée de Gascons.

Les autres royaumes cherchent aussi à attirer une nouvelle population. L’évêque de Pampelune favorise l’arrivée des Gascons. D’ailleurs, en 1129, les Gascons fondent le faubourg Saint-Sernin de Pampelune.

Une nouvelle vague d’émigration au XVIe et XVIIe siècles

L’occupation de la Cerdagne et du Roussillon par les troupes du Roi de France (1463-1493) attire de nombreux Gascons qui s’installent en Catalogne. Vite, en 1542, ils y sont près de 7 000.

En suivant, la période de 1590 à 1620 est une grande période d’émigration vers l’Espagne. Elle est provoquée par les guerres de religion. L’essor démographique en France et les disettes y contribuent aussi largement.

En 1667, Louis de Froidour voit en haut-Couserans « une quantité si considérable de monde en un si petit pays » qui, dans certaines zones « ne recueille pas la douze ou la quinzième partie du blé qu’il faut pour la nourriture des habitants ». L’évêché de Rieux est victime de quatre années consécutives de grêle entre 1689 et 1693. Alors, les habitants s’en vont.

Lors du recensement des Français résidant en Catalogne de 1637, 53,4 % viennent des évêchés pyrénéens. Plus précisément, 95 viennent de celui de Tarbes, 454 de celui du Comminges, 186 de celui de Rieux, 98 de celui de Pamiers, 194 de celui de Mirepoix et 59 de celui d’Alet. On le voit, c’est surtout la zone du piémont qui est concernée. Par exemple, dans la plaine de Rivière, 16 habitants viennent de Saint-Gaudens, 16 d’Arnaud-Guilhem, 21 de Labarthe-Inard, 15 de Beauchalot, 24 de Landorthe, etc.

Le mouvement est aussi important en Navarre et en Aragon. En 1577, on compte que les Français représentent 20 % de la population.

De même, sur les 757 immigrants français de Barbastro, on connait l’origine de 362 d’entre eux. Ils sont essentiellement des diocèses de Comminges, Tarbes, Oloron et Auch.

La bataille de Montjuic (1641) - Les Catalans unis à la France contre l'Epagne
La bataille de Montjuic (1641)

Pourtant, à partir de 1620, le climat des relations franco-espagnoles conduit à un ralentissement des migrations définitives. Le 7le Pacte de Céret signe une alliance entre le Royaume de France et la Catalogne. La France s’engage à défendre le Principat de Catalogne. Le 23 janvier 1641, Louis XIII de France devient comte de Barcelone. La bataille de Montjuïc, le , voit la victoire des Franco-Catalans sur les Espagnols. La Catalogne restera française jusqu’en 1652.

Précarité de la condition d’étranger en Espagne

L’intégration est une réussite et les émigrants se marient sur place. Les registres paroissiaux de Barbastro montrent qu’entre 1611 et 1620, 10,6 % des mariages sont français ; 13,4 % entre 1631 et 1644 ; 7,7 % entre 1651 et 1660 ; 9,3 % entre 1661 et 1670 ; 10,2 % entre 1691 et 1700.

Quand les gascons émigraient en Espagne pour les travaux des champs
Quand les gascons émigraient en Espagne pour les travaux des champs

En Catalogne, ils sont agriculteurs et bergers en majorité. 29 % sont artisans, fabricants de peignes, forgerons… À Barbastro, 30 % sont dans le textile, 20 % dans les métiers de la terre. On trouve des forgerons, des verriers, des fabricants de peignes, ainsi que deux bourreaux !

Pourtant, la condition d’étranger n’est pas facile. Par exemple, en 1568, l’Aragon interdit aux Gascons d’enseigner ou d’exercer des fonctions cléricales. En 1626, l’évêque d’Urgell expulse de son diocèse tous les clercs français. De même, en 1678, les Cortès d’Aragon interdisent aux Français de tenir boutique sans être mariés et domiciliés dans le royaume.

Les étrangers sont appelés Gavachos. On leur applique le « droit de marque » qui donne à un particulier l’autorisation de se faire justice lui-même en saisissant les biens d’un étranger venant d’une région avec laquelle il a un différend (saisie de bétail ou autres biens). Le « droit d’aubaine » est l’interdiction faite aux étrangers de disposer de leurs biens par testament. Ainsi leur héritage revient au seigneur ou au roi, s’ils n’ont pas d’enfants français. À chaque guerre, les biens des étrangers sont confisqués et les plus suspects expulsés.

Des émigrations définitives aux migrations saisonnières

Les autorités espagnoles acceptent l’émigration définitive et luttent contre les migrations temporaires qui provoquent l’évasion monétaire.

De leur côté, les autorités françaises luttent contre l’émigration définitive qui appauvrit le royaume et favorisent l’émigration temporaire qui ramène des devises. En 1699, Richelieu prend un édit contre les expatriés qui ne reviendraient pas en France au bout de 6 mois et qui seraient alors réputés étrangers.

En tous cas, à partir de 1620, l’émigration définitive ralentit au profit de l’émigration saisonnière.

Ces migrations saisonnières rythment la vie des villages qui se vident parfois entièrement pour quelques mois. L’activité repose alors sur les femmes, les vieillards et les enfants. Pierre Sanquez de Boussan, près d’Aurignac, fait le voyage saisonnier pendant 30 ans !

Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre de Louis de Froidour - son opinion sur les Gascons émigrant en Espagne
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre de Louis de Froidour

Les départs massifs dans certains villages se fondent sur des solidarités. Les migrants vont dans des lieux ou des « Pays » sont déjà installés. Ils partent en groupe pour se protéger des bandits et des pillards sur le chemin.

Les saisonniers s’emploient surtout dans l’agriculture et l’élevage. En 1667, Froidour dit « Tous les habitants de touttes nos vallées ne subsistent pas seullemnt par le commerce dont je vous ai tant parlé, mais ils profitent de la paresse et de la fetardise des Espagnols dont ils vont faire les moissons, les vendanges et les huilles ; passent en Espagne du temps de la récolte des grains ; retournent en France pour y faire la moisson qui est plus tardive ; repassent en Espagne pour les vendanges et retournent ensuite les faire en France. Mesme il y en a qui passent les hivers en Espagne et c’est cela particulièrement qui fait subsister ces pauvres gens de ces frontières ».

L’émigration des Gascons des vallées de montagne

Aux XVIIIe et XIXe siècles, les migrations ne concernent plus la plaine mais les vallées de montagne. Elles sont fortes dans les cantons montagnards de l’arrondissement de Saint-Gaudens.

Chaque année, de 600 à 800 habitants des vallées d’Aure, de Barousse et de Campan passent en Aragon au début de l’hiver pour travailler aux huiles et ne reviennent qu’au printemps. Dans le haut Comminges, surtout dans le canton d’Aspet, ils sont charbonniers et rémouleurs. Ils vont jusqu’à Madrid et dans le sud de l’Espagne.

Contrebandier passant le port d'Oo - Fonds_Ancely - une activité pour les Gascons travaillant en Espagne
Contrebandier passant le port d’Oo – Fonds_Ancely

Les hommes partent. Parfois, ce sont des femmes mais leur salaire est inférieur.

Le change des monnaies entraine souvent la perte de la moitié des gains. Il vaut mieux faire des achats en Espagne, notamment de chevaux, et les passer en France au risque de se faire prendre et de tout perdre. C’est le début de la contrebande.

Les migrations s’entrecroisent. Des terrassiers du val d’Aran, de Venasque, de Ribagorza, du haut Pallars viennent travailler dans la plaine toulousaine et en Aquitaine pour les défrichements et le creusement des fossés.

Vers 1835, 2 000 Aranais viennent en France pour travailler la terre (la population est de 11 272 hab). Des femmes viennent ramasser le maïs et le chanvre.

Serge Clos-Versaille

Références

Les Pyrénées centrales du IX° au XIX° siècle. La formation progressive d’une frontière, Christian BONNET, Pyrégraph éditions, 1995.
Mémoire du pays et des Etats de Bigorre par Louis de Froidour, Jean Bourdette 1892, bibliothèque Escòla Gason Febus




La pibala, pibale ou civelle

La pibala [prononcer pibale] ou piba est l’alevin de l’anguille (Anguilla anguilla). Elle offre un mets raffiné et maintenant luxueux. Elle fait l’objet d’une pêche traditionnelle, mais ses effectifs sont en chute libre en raison d’un intense braconnage. Les mesures de protection font espérer un renouveau de la pibala.

Pibale en mouvement
Pibale en mouvement

La migration de la pibala

Dans sa vie, l’angèla (anguille) fait deux migrations. Elle pond dans la mer des Caraïbes puis ses larves entament une longue migration de 6 000 km, portées par le Gulf Stream, jusqu’aux côtes françaises et espagnoles. Après 1 an de voyage, elles arrivent de fin octobre à fin avril. Elles mesurent quelques centimètres et pèsent de 20 à 30 grammes.

Civelles ou pibales
Civelles ou pibales

Les pibalas s’engagent dans les estuaires et remontent les rivières à la recherche d’eau douce. Elles n’aiment pas la lumière. La nuit, elles sont en surface et s’enfoncent dans l’eau ou dans la vase le jour. Pourtant, elles réalisent des prouesses car elles sont capables d’escalader des barrages verticaux de quelques mètres.

Elles vivent dix ans dans les cours d’eau, les mares, les étangs et les fossés où elles connaissent quatre métamorphoses successives, avec des changements de couleur du jaune au gris et argenté, avant de devenir adultes.

L’angèla a des embryons de poumons. Sinon, elle respire par la peau et les branchies. Cela lui permet de parcourir plusieurs kilomètres sur un sol humide à la recherche d’étangs ou de mares isolées.

Enfin, elle redescend les cours d’eau pour regagner la mer des Caraïbes pour frayer et pondre, avant de mourir.

L'anguille
L’anguille

La pêche de la Pibala

La pêche à pied de la pibale
La pêche à pied de la pibale

La migration de la pibala donne lieu à une pêche traditionnelle à pied le long des cours d’eau. On utilise le pibalèr ou pibalor, sorte d’épuisette tamis qui permet de pêcher les pibalas de 1 à 5 cm. Souvent « plat du pauvre », elle complète l’alimentation des populations. Quand il y en a trop, on les donne aux poules.

1) la lampe à pétrole - (2) lo cedas à mailles fines - (3) la caisse à mailles moyennes
1) la lampe à pétrole – (2) lo cedàs à mailles fines – (3) la caisse à mailles moyennes

 

À noter : lorsque le temps est doux en avril, on dit en Médoc qu’il pibaleja [prononcer pibalège].

Aujourd’hui, c’est un mets recherché qui peut couter 1 000 € par kg, à tel point que les industriels commercialisent le « Gula », à base de morue d’Alaska, qui imite la pibala et à des prix plus raisonnables.

Pêche, sur-pêche et braconnage

À partir de 1967, l’État autorise la pêche en bateau. On estime que 3 à 4 000 tonnes de pibalas sont pêchées chaque année.

Puis, à partir des années 1970, un marché s’organise. Des pêcheurs professionnels prélèvent jusqu’à 4 000 tonnes de pibalas par an. Cette sur-pêche réduit considérablement la population et on n’en pêche plus que 110 tonnes en 2010.

D’ailleurs, il existe un marché en Espagne ou en Russie. Le marché asiatique, plus récent, recherche des pibalas vivantes pour les élever et les vendre, une fois adultes, en Chine, au Japon, en Corée et à Taïwan. Comme jusqu’ici, il n’est pas possible de faire reproduire les angèlas en captivité, le braconnage est intense.

En 2021, on a démantelé un trafic international  après plusieurs années d’enquête. Plus de 46 tonnes de pibalas ont été exportées frauduleusement en Chine où le prix du kilo atteint 5 000 €. On a arrêté des mareyeurs français et un gérant de « société écran » espagnole. L’affaire commence par l’arrestation de trois Chinois, lors d’un banal contrôle routier en Ariège, avec 50 kg de pibalas dans leur coffre. La justice les condamne à 5 ans de prison, dont 3 avec sursis et à 20 000 € d’amende.

Le braconnage est la principale cause de la chute de la population de pibalas et d’angèlas. Elle est de 75 % en 30 ans. L’espèce est considérée comme menacée.

Trafic de civelle - un réseau démantelé dans le Médoc, des ramifications en Espagne et au Portugal
Trafic de pibales – un réseau démantelé dans le Médoc, des ramifications en Espagne et au Portugal

L’angèla et la pibala sont protégées

L’angèla et la pibala sont protégées depuis 2009, au titre des espèces menacées de disparition. En France, l’arrivée de pibalas en 2019 correspond à 5 % des effectifs constatés en 1989.

Un système de licences et de quotas, réglemente strictement, la pêche, réservée à la consommation personnelle et au repeuplement des rivières. Faisant suite à un règlement européen de 2007, la France approuve en 2010 un plan de gestion de l’anguille. Il prévoie la lutte contre le braconnage, l’amélioration de la continuité écologique, la réduction de la pêche, la réduction de la pollution et des mesures de repeuplement.

Le silure, prédateur des anguilles et des pibales
Le silure, prédateur des anguilles et des pibales

La pêche professionnelle se réduit de moitié en 10 ans. Cependant, la lutte contre la pollution est plus difficile : l’angèla est un poisson gras qui accumule les polluants solubles dans les graisses, pollution lumineuse car la pibala est sensible à l’éclairage artificiel, pollution thermique due aux rejets d’eaux chaudes de certaines usines. En revanche, rien n’est fait contre le silure, grand prédateur de pibalas et d’angèlas.

La pêche de la pibala se déroule sur 5 mois, du 1er décembre au 15 avril, en contrepartie de la déclaration des prises et des ventes aux Affaires maritimes. Les bateaux ne doivent pas dépasser 10 mètres, une puissance de 150 cv et les tamis à mailles ne peuvent dépasse un diamètre de 1,20 mètre.

Dans les Landes, sur les 57 pêcheurs titulaires d’une licence en 2000, il n’en reste plus que 4 en 2005.

Une remontée de la population

Programme de suivi des poissons migrateurs
Programme de suivi des poissons migrateurs

La Fédération de pêche de la Gironde conduit, au canal du Porge, un programme de suivi de la population d’angèlas et de pibalas. Il s’agit de les capturer à leur passage dans le canal pour en compter la population.

Ce suivi montre une diminution importante de 2008 (95,9 kg) à 2011 (23,5 kg), puis une remontée en 2012 (135 kg) et 2013 (349 kg), suivie d’une nouvelle diminution de 2014 à 2016 pour arriver à seulement 40 kg.

Depuis 2017, la population remonte régulièrement. En 2019, 92,5 kg d’angèlas ont été capturées, dont 77% de pibalas.

Le Conseil International pour l’Exploration de la Mer (CIEM) recommande de ne plus pêcher de pibalas pour permettre la reconstitution de l’espèce. L’État attribue des quotas annuels de pêche : 57 tonnes en 2021.

La Fédération Nationale de la Pêche et des associations de protection de la nature ont saisi, en mai 2021, le Conseil d’Etat pour dénoncer les quotas.

Certains experts recommandent d’interdire la pêche de la pibala en bateau, l’interdiction de la pêche de l’angèla quand elle repart en mer, de réduire à 2 mois la période d’autorisation de la pêche.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Fédération de pêche de la Gironde
Centre culturel du pays d’Orthe
Wikipédia




Le lin en Gascogne

De tous temps, le lin se cultive pour ses fibres qui permettent de tisser du linge ou des vêtements. Chaque famille en semait pour ses besoins domestiques. Supplanté par les fibres synthétiques, le lin connait un timide renouveau.

La fabrication du linge et des vêtements

Linum_usitatissimum ou Lin cultivé
Linum_usitatissimum

Culture particulièrement adaptée au sol et au climat du piémont pyrénéen, le lin se plante pour satisfaire les besoins familiaux en linge et en vêtements. Quelques artisans manufacturiers confectionnent des articles pour le compte des familles.

Toute la famille participe aux longs travaux de semis, d’arrachage et de préparation de la fibre de lin. Vieillards et enfants sont mis à contribution pour préparer le fil que les femmes tissent en hiver, saison morte pour les travaux des champs.

Sur la Glèbe, Joseph de Pesquidoux

Jean-François Millet (1814-1875). Le brisage du lin
Jean-François Millet (1814-1875). Le broyage du lin

Dans Sur la Glèbe, Joseph de Pesquidoux écrit :

« Je regrette de n’avoir pas à parler du lin. On n’en fait plus. Chaque métairie autrefois possédait ses planches de lin, et, partant, ses draps et ses torchons, son linge. Rude d’abord, il devenait souple à l’usage, moelleux au toucher, doux au corps. Au printemps, alors que presque toutes les fleurs naissantes sont jaunes, il frémissait en petites vagues bleues, annonciatrices du premier azur. C’était vers Pâques. Il frissonnait au vent des grandes cloches revenues de Rome qui s’ébranlaient pour la Résurrection.

Plus tard, séché, lavé, il passait aux mains des vieilles femmes. Elles filaient à la fin du jour, assises devant leur porte, en parcourant de leurs yeux fanés l’horizon de toute leur vie, en chantonnant des airs anciens, mélancoliques et profonds comme le soir tombant. Le soleil, en s’en allant, ami de leur déclin, baignait de flammes apaisées leur dernier travail, et la quenouille rayonnait entre leurs doigts lents… ».

Le lin dans les trousseaux des mariées

Aspetti di vita quotidiana: Abbigliamento di lino (Italia - 14e siècle)
Aspetti di vita quotidiana: Abbigliamento di lino (Italia – 14e siècle)

Les tissus de lin figurent dans tous les contrats de mariage pour constituer le trousseau de la mariée, par exemple : « huit linsuls dont quatre de lin et quatre d’estoupe, huit serviettes d’aussÿ quatre de lin et quatre autre d’estoupe, six chemises a usage de femme le haut de lin le bas d’estoupe ». Le linge est si solide qu’il se transmet de mère à fille par testament. Il fait aussi l’objet de procès dans les partages au sein de la famille.

 

 

Boeufs recouverts de la manta
Boeufs recouverts de la manta

Le Béarn est renommé pour ses toiles et ses mouchoirs de lin. C’est le plus gros producteur des Pyrénées. En 1782, on y compte 2 000 métiers qui le travaillent. La matière première locale devient vite insuffisante pour satisfaire la demande. Le lin est importé du Maine.

La production familiale décline à partir du XVIIIe siècle, concurrencée par les manufactures et l’arrivée des cotonnades. Les manufactures disparaissent elles aussi, concurrencées par les fibres textiles synthétiques. Les champs de lin disparaissent au début du XXe siècle.

Le vocabulaire gascon du lin

Emile Claus (1849 - 1924) - récolte du lin
Emile Claus (1849 – 1924) – récolte du lin

L’important vocabulaire gascon lié au lin montre bien son importance dans la vie des campagnes. En voici quelques exemples.

Il se cultive au printemps dans un liar (champ de lin). La liada est la récolte. Dans son dictionnaire, l’abbé Vincent Foix nous énumère les opérations nécessaires pour en extraire le fil : lo lin que cau semià’u (le semer).

Bigourdanes_et_leur_quenouille
Bigourdanes_et_leur_quenouille

On dit aussi enliosar), darrigà’u (l’arracher pour ne pas perdre les fibres de la partie basse de la tige), esbruserà’u (le battre, c’est-à-dire l’écraser), tene’u (l’étendre), virà’u (le retourner), malhà’u (le briser), amassà’u un còp aliat (le ramasser quand il est roui), bargà’u (le broyer), arrebargà’u (le broyer une deuxième fois), pietà’u (le peigner), arrepietà’u (le repeigner), hialà’u (le filer), cossejà’u (le dévider), eishalivà’u (le laver), dapà’u (le démêler), teishe’u (le tisser).

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Outillage pyrénéen de préparation du lin
Outillage pyrénéen de préparation du lin : Broyeur, peignes, banc  – Source : Le site des Patrimoines du Pays des Vallées des Gaves

La tiges est trempée dans l’eau (eishalmivar) pour obtenir une fibre plus fine pour l’habillement ou le linge de maison. La filature « au sec » donne un fil plus épais.

Métier à tisser le lin en 1935
Métier à tisser le lin en 1935

Les qualités de tissus de obtenus sont lo capit, l’estopa moins grossière, l’arcola un peu plus fine et lo lin. On dit qu’un tissu est estopelhat quand la fibre est mélangée avec de l’étoupe.

De nombreux dictons ont rapport au lin : Annada de lin, annada de vin (année de lin, année de vin), Se plau en abriu, lo lin qu’ei corriu (s’il pleut en avril, le lin pousse vite). L’abbé Césaire Daugé nous en donne une autre version : Au mes d’abriu, lo lin que hè lo hiu (au mois d’avril, le lin fait le fil).

Simin Palay, dont le père était tailleur et tissait du lin, nous rapporte diverses expressions liées au lin : Un sordat d’estopa (pour dire une fileuse), Ua lenga d’estopa (une langue peu déliée), Grossièr com l’estopa (grossier, rude, peu civilisé), Un pèu de lin (cheveux lisses et blonds), Estar com un escargòlh dens l’estopa (être comme un escargot dans l’étoupe, c’est-à-dire, embarrassé, gêné).

La culture du lin aujourd’hui

L'arrachage du lin
L’arrachage du lin

Le lin ne représente que 2,4 % des fibres naturelles textiles utilisées dans le monde. Les 2/3 sont produites en Europe.

Avec 95 000 tonnes de fibres de lin textile, la France est le 1er producteur mondial. 75 % de la production mondiale se concentre en Normandie. Cocorico !

L’habillement représente 60 % de la consommation de lin, la maison 30 % (linge de lit ou de table), les textiles techniques 10 %.

Tout est bon dans le lin. L’étoupe est utilisée dans le bâtiment comme isolant. Il sert à la fabrication de matériaux composites pour les sports de loisirs (vélos, tennis skis ….), les papiers fins (cigarettes) ou de haut de gamme pour l’édition, les panneaux de particules, les litières et pailles horticoles.

Un renouveau récent

Production mondiale et production française de lin en 2012
Production mondiale et production française de lin en 2012

La production connait un renouveau spectaculaire en France. Entre 2002 et 2007, les surfaces de production de lin textile sont passées de 30 000 à 75 000 hectares ; celles de production de graines de lin sont passées de 5 000 à 15 000 hectares.

L’huile extraite des graines (liòsa : graine de lin ; bruset : graine de lin non décortiquée) est utilisée dans les peintures, les vernis ou mastics. Depuis 2008, elle n’est plus interdite pour la consommation humaine. Riche en Oméga 3, sa consommation a des effets positifs pour la prévention des risques cardio-vasculaires et de certains cancers. Cette propriété fait utiliser la graine de lin dans l’élevage des poules pour augmenter la teneur des œufs en Oméga 3.

Le Gers est un des principaux producteurs de graines. Quiquiriqui !

Le lin / capsules, graines et fibres
Le lin :  capsules, graines et fibres

Une production qui a de l’avenir

Huile de l'Atelier des Huiles_
Huile de l’Atelier des Huiles à Jegun (32)

Dans une rotation de cultures, le lin présente l’avantage de limiter les maladies et ravageurs qui se conservent dans le sol, de rompre le cycle de certaines mauvaises herbes. Son action sur la structure du sol permet une augmentation de 5 % des rendements de la culture suivante.

Peu gourmand en eau, sa production ne nécessite pas de pesticides. La plante retient les gaz à effets de serre (l’équivalent annuel de 250 000 T de CO2 en Europe). Toutes les parties de la plante sont utilisées.

Le matériau revient à la mode. À Jegun (Gers), l’Atelier des huiles propose une gamme d’huiles biologiques de consommation cultivées et transformées sur place. L’huile servait autrefois à l’éclairage des maisons dans les carelhs ou calelhs.

L’association « Lin des Pyrénées »

Catherine et Benjamin Mouttet
Catherine et Benjamin Moutet

Benjamin Moutet est à l’origine de l’association « Lin des Pyrénées » qui veut créer une filière de production de lin oléagineux et de fibres. Elle bénéfice des aides de l’appel à projet « Pyrénées, Territoire d’innovation » porté par les conseils départementaux des Hautes-Pyrénées et des Pyrénées-Atlantiques.

À Orthez, la filature Moutet produit du « linge basque » en lin. Créée en 1874, elle produit la manta des bœufs, ou lo ciarrèr, toile à fond blanc qui les protège de la chaleur et des mouches.  L’usine qui emploie 250 personnes ne résiste pas à la concurrence internationale. Elle fait faillite en 1998. Catherine Moutet la reprend aussitôt et lui redonne un second souffle.

Filature Moutet à Orthez
Tissage Moutet à Orthez

Le syndicat des tisseurs de linge basque d’origine, présidé par Benjamin Moutet obtient l’indication géographique « Linge basque » en novembre 2020. Le syndicat regroupe les Tissages Moutet et les Tissages Lartigue et Lartigue de Bidos et d’Ascain.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes,  Simin Palay
Le site des Patrimoines du Pays des Vallées des Gaves – 6- Le pèle-porc, l’echépélouquèro, le lin, les lessives, la fenaison et l’épandage
Dictionnaire gascon-français, (Landes), abbé Vincent Foix
Une ancienne culture à Thil : Le lin
La révolution agricole du XVIIIe siècle en Gascogne gersoise  [article] – O. Perez
Lin cultivé — Wikipédia (fr)
Lin (textile) — Wikipédia (fr)
Flax (en) – Wikipedia

 




L’industrie de la laine

La production de laine a permis la création d’industries prospères jusqu’à leur déclin au cours du XIXe siècle. L’arrivée des fibres synthétiques dans les années 1950 la fait tomber en disgrâce. Pire même, la laine devient encombrante pour les éleveurs ! Depuis les années 1990, des initiatives se multiplient pour lui redonner ses lettres de noblesse.

La laine est un artisanat familial qui s’exporte

Filage au rouet, Terrier de Sadournin
Filage au rouet, Terrier de Sadournin, 1772, AD H-P

Dans des temps anciens, la lanejada ou production de laine est une industrie familiale destinée à satisfaire les besoins ménagers. En dehors des périodes de grands travaux agricoles, les femmes filent la lan [laine] pour la tisser sur des métiers rudimentaires appelés telèrs.

Très tôt, cet artisanat familial devient excédentaire et se vend. Des ateliers de fabrication apparaissent dès le XVIe siècle pour alimenter des marchés lointains en toiles, en articles tricotés, et surtout en draperies communes.

 

La qualité de la laine

Les races ovines locales ou bestiar de lan [bétail à laine] : béarnaise, Manech, lourdaise, Tarasconnaise, … donnent une laine de qualité inférieure que l’on appelle lana de can [laine du chien] ou lanassa [grosse laine]. Ainsi, les tissus fabriqués sont bon marché et destinés aux paysans et aux pauvres. On les appelle les estaminas [petites étoffes].

Plusieurs qualités de tissus de laine sont produites. Cadis et Burats sont les plus grossiers. Les Droguets sont plus fins. Les Cordelats sont de qualité supérieure. Il y a aussi des Rases, des Serges.

Grâce aux contrats de mariage au XVIIIe siècle, on peut connaitre la destination des certains tissus de laine : cotillons de Burat ou de Cordelat, ceintures de Raze, coiffes de Cordelat, bas de laine, tours de lit de Burat ou de Cadis, couvertures, rideaux de Burat.

Capulets pyrénéens, costume traditionnel
Capulets, Gallica

De même, les vêtements sont faits de laine, notamment le capulet des femmes. Il s’agit d’une coiffe longue portée dans les Pyrénées, que l’on voit par exemple sur la tête de  Bernadette Soubirous.

 

L’industrialisation de la production

La production familiale excédentaire permet la création de centres de production de toiles de laine. En particulier, Couserans et Béarn sont de gros producteurs.

D’autres exportent : la région de Nay fabrique des Cadis et des Cordelats qu’elle exporte en Espagne. De même, la vallée d’Aure travaille des Cadis envoyés en Aquitaine et en Angleterre. Le Volvestre (Sainte-Croix, Montesquieu, Cazeres) produit surtout des Droguets pour le Massif central. La plaine de Rivière (Valentine, Miramont) fait aussi des Cadis.

Ces quatre centres de production de laine occupent des milliers d’ouvriers, la plupart à façon. Mais les ouvriers restent indépendants et vendent leurs toiles dans les foires. En 1820, le sous-préfet de Saint-Gaudens écrit : « les tisserands vendent les cadis eux-mêmes à des marchands de Miramont qui les font teindre dans cette dernière commune et les expédient ensuite ». Progressivement, le travail à façon se concentre dans les villes pour créer une industrie manufacturière de la laine.

La commercialisation est règlementée

En 1698, les fabriques de Saint-Gaudens produisent 20 000 pièces de toiles de laine. Plus tard, en 1703, elle en produit 25 000. Pour s’assurer de la qualité des étoffes et faire respecter les règlements, un inspecteur est nommé à la résidence de Saint-Gaudens en 1742. Il a autorité sur le Comminges, le Nébouzan, la vallée d’Aure et le Couserans.

Lettres patentes réglementant la fabrication de tissus dans la Généralité d’Auch en 1781
Lettres patentes réglementant la fabrication de tissus dans la Généralité d’Auch, 1781, Gallica

Les règlements généraux de 1669 et de 1721 prévoient l’apposition d’une marque sur toutes les pièces d’étoffe de laine produites. Elle ouvre la perception d’un droit d’un sol par pièce. Une deuxième marque de contrôle est apposée sur les marchés où elles sont négociées. En même temps, des édits précisent, pour chaque centre de production, la matière à utiliser pour chaque qualité de tissus, leur largeur, le nombre de fils de trame et de chaine.

Cette fabrication est un succès et la laine locale ne suffit plus. Aussi, il faut en importer. Le Béarn, la vallée d’Aure et le Comminges la font venir d’Espagne, le Couserans d’Andorre.

À partir de la fin du XVIIIe siècle, la draperie de laine décline lentement. Les gouts changent. Les clients ne veulent plus de « petites étoffes ». En fait, l’arrivée des cotonnades modifie la demande.

Une reconversion difficile

Les filatures n’exportent plus et reviennent à une production de tissus de laine pour satisfaire les besoins locaux. Les centres de production qui bénéficient d’une main d’œuvre locale abondante se reconvertissent.

Filature à Pau
Filature à Pau

Ainsi, Hasparren qui faisait travailler 400 tisserands devient un fabriquant de chaussures à bon marché avant de se spécialiser dans la sandale à partir de 1870. Mauléon prend le relai. Oloron se spécialise dans la coiffure et produit les bérets de laine. Sainte-Croix-Volvestre se spécialise dans la fabrication de toiles d’emballage et de minoterie. Miramont devient un centre de fabrication de bonneterie.

En revanche, la bonneterie se maintient grâce au tourisme. La mode des « Barèges » (crépons de laine que portent les femmes sous forme de voile pendant les offices) maintient des filatures. Pourtant, la vallée de Barèges n’en profite pas car les ateliers se déplacent à Bagnères de Bigorre.

L’introduction du tricotage mécanique à Bagnères de Bigorre sauve l’industrie de la laine. Il permet de fabriquer les « lainages pyrénéens » qui sont des tricots très fins et chauds utilisés sous forme de châles et de vêtements féminins. La laine y emploie 1 500 ouvriers au début du XXe siècle.

La volonté d’un renouveau

Filature à Sarrancolin
Filature à Sarrancolin

Aujourd’hui, il reste 20 filatures artisanales comme à Sarrancolin (Hautes-Pyrénées) ou à Audressein (Ariège). Une production plus industrielle est réalisée dans les Pyrénées centrales.

La société « La Carde » basée à Esquièze-Sère, près de Luz Saint-Sauveur, produit des lainages de qualité depuis 1891. La société « Val d’Arizes » située à Cieutat, près de Bagnères de Bigorre, produit également des articles de laine des Pyrénées depuis plus de 30 ans.

L’association « Halte-Laa » s’est donnée pour objectif de reconstituer une filière de la laine des Pyrénées, depuis l’éleveur jusqu’au produit final. En particulier, elle a organisé les « Rencontres transfrontalières de la laine des Pyrénées » les 22 et 23 novembre 2011 à Bagnères de Bigorre.

Métier à Esquièze-Sère
Métier à Esquièze-Sère

Malheureusement, le constat est accablant. La laine issue de la tonte des moutons est devenue une charge pour les éleveurs. Le prix est au plus bas. Les unités de traitement de la laine (lavage) ont disparu. L’opération est réalisée en Espagne ou au Portugal. La concentration industrielle a fait disparaitre les petits centres de production.

Cependant, l’exemple de la filière de la chèvre Angora montre qu’il est possible de structurer une filière économique viable. La réussite de la SCOP (société coopérative ouvrière) « Ardelaine » à St Pierreville, en Ardèche, en est un autre exemple.

En Aragon, la coopérative COTEGA propose aux éleveurs un service de la tonte à la vente. La production de grandes quantités de laine permet de répondre aux appels d’offre des industriels.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’industrie textile pyrénéenne et le développement de Lavelanet, Michel Chevalier, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, tome 21, 1950.
L’Etat et les draperies dans les Pyrénées centrales au milieu du XVIIIème siècle, Jean-Michel MONIVOZ, Annales du Midi, tome 116, 2004.
Halte-laa 




L’eau et Bordeaux, vingt siècles d’histoire

Si on associe Bordeaux au vin, son histoire d’eau mérite aussi de s’y intéresser. Entre les marais et les eaux salées, la ville a dû faire preuve d’ingéniosité pour trouver de l’eau douce.

L’eau aux temps anciens de Bordeaux

Ausonius
Ausonius

Nos ancêtres s’installent dans un méandre de la Garonne, permettant l’accès à l’océan. Pourtant la zone est un marais, mais la Garonne est une voie de communication et le lieu devient une place commerciale. C’est une des routes de l’étain qui permet d’acheminer le métal depuis les mines de Cornouailles. Ce métal est très prisé car il permet de fabriquer le bronze.

En 56 av J.-C., Crassus vainc les Aquitains et Burdigala grandit. On estime la population à 20 000 habitants. Il faut de l’eau douce à consommer, ils utilisent principalement cinq sources.

Ausone, au IVe siècle, écrit un quatrain sur la source Divona :
Salve, fons ignote ortu, sacer, alme, perennis,
Vitree, glauce, profunde, sonore, inlimis, opace!
Salve, urbis genius, medico potabilis haustu,
Divona, Celtarum lingua, fons addite divis!

Salut, source d’origine mystérieuse, sacrée, nourricière, éternelle,
transparente, verte, profonde, chantante, limpide, ombreuse!
Salut, génie de la ville, breuvage curatif,
Divona, en langue celte, source d’ordre divin!

 

Vestiges de l'aqueduc gallo-romain à Sarcignan
Vestiges de l’aqueduc gallo-romain à Sarcignan

Il faut aussi se laver, alors les Romains construisent des aqueducs pour leurs thermes. Encore une fois, Ausone nous renseigne en évoquant un aqueduc qui part de Léognan vers Bordeaux. On peut encore en voir des vestiges à Sarcignan.

Ces constructions seront détruites par les invasions barbares un peu plus tard. Il faudra attendre dix siècles pour recommencer à mettre en place un réseau d’eau.

Enfin, les Romains, comme leurs successeurs, ne dédaignaient pas de se baigner dans la Garonne.

L’alimentation en eau de Bordeaux devient difficile

Au Moyen Age, les eaux des rivières où on s’abreuve sont appelées esteys / estèirs ; elles vont être contenues grâce aux constructions des remparts. La situation reste fragile. La Devèze s’envase ; l’influence des marées entraine une salinité élevée de l’eau. Des puits sont creusés, privés et publics, dans la nappe phréatique.

Bordeaux - les bains publics
Bordeaux – les bains publics

À la fin de XVe siècle, le développement de Bordeaux entraine une dégradation de la ressource. Au XVIIIe siècle, la population double. La qualité de l’eau est affreuse, les pénuries fréquentes. On fait venir l’eau de Mérignac grâce à de grands travaux.

À cette même époque, on interdit la baignade dans la Garonne. Des bains publics sont alors construits. D’abord, en 1763, deux bateaux-bains flottants installés le long du cours du Chapeau rouge et de la place des Quinconces. Puis, en 1799, des bains orientaux, et enfin, en 1826 les bains des Quinconces.

Les bains-douches du Bouscat
Les bains-douches du Bouscat

Deux pavillons furent construits à l’extrémité des allées d’Orléans et de Chartres, les hommes et les femmes avaient des thermes séparés. Des conduites en fonte amenaient l’eau de la Garonne jusqu’à un réservoir au sommet des deux édifices, puis elle s’écoulait dans un bassin de décantation avant d’être distribuée dans les baignoires. Des pompes aspirantes et refoulantes alimentées par des machines à vapeur assuraient le bon fonctionnement de l’ensemble.

De l’eau à domicile au service public

L'eau à Bordeaux - L'aqueduc du Thil franchissant sur un pont la jalle d'Eysines au Taillan-Médoc
L’aqueduc du Thil franchissant sur un pont la jalle d’Eysines au Taillan-Médoc

En 1850, 130 000 personnes vivent à Bordeaux et n’ont que 5 l d’eau par jour et par personne (à comparer aux 250 l/j/pers d’aujourd’hui !). Des marchands à domicile colportent l’eau depuis les fontaines.

Alors, on lance un grand projet en 1835, sur la suggestion de Joseph Louis, directeur de l’établissement hydraulique de la Font de l’Or. Les ingénieurs Mary et Devanne captent les eaux d’une source située du côté du Thil, au Taillan, et construisent un aqueduc jusqu’à Bordeaux.  On utilise des moellons, et il est long de 12 km. Dès 1857, il permet d’acheminer 250 m³ d’eau par heure et alimente 400 bornes fontaines, cinq fontaines monumentales et cinq fontaines Wallace. On l’exploite encore aujourd’hui.

En 1880, la ville achète les terrains contenant les sources de Fontbanne à Budos et construit un aqueduc de 41 km qui apportent par gravité les eaux captées à l’usine du Béquet à Villenave d’Ornon. Avec seulement 4,50 m de différence d’altitude entre le début et la fin de l’aqueduc, sa construction est un exploit. Il est opérationnel en 1887. On utilise l’eau pour alimenter la population et aussi pour nettoyer les rues. Les anciennes fontaines sont peu à peu reléguées au simple agrément. Cet aqueduc fournit encore 15% des besoins de la métropole.

Tracé de l'aqueduc de Budos et Usine du Béquet qui alimente Bordeaux
Tracé de l’aqueduc de Budos et Usine du Béquet

Les fontaines monuments de Bordeaux

Bordeaux - Place de la Bourse - Fontaine des Trois Grâces
Fontaine des Trois Grâces

Il existe déjà des fontaines comme la fontaine de la Grave, dans le quartier St Michel, construite par l’architecte bordelais Richard-François Bonfin en 1784. Mais c’est surtout à partir de 1850 que la ville engage plusieurs constructions de fontaines.

En 1865, l’architecte Louis-Michel Garros et le sculpteur bordelais Edmond Prévot construisent la fontaine du Parlement. Quatre visages de femmes la surmontent alors que, plus bas, L’eau sort de la bouche de quatre barbus. L’aqueduc du Thil l’alimente.

Léon Visconti, en 1869, lance le projet de la fontaine des Trois Grâces, place de la Bourse. Lors de son inauguration, le pauvre curé de la paroisse s’exclame : j’aurai préféré bénir des statues de Saints que des seins de statues.

Enfin citons la fontaine du monument aux Girondins. En 1857, la ville lance un concours pour réaliser une fontaine monumentale place des Quinquonces. C’est Frédéric Bartholdi (le sculpteur de la statue de la Liberté) qui le remporte. En 1887, il propose sa fontaine, Char triomphal de la Garonne. Trop cher. Bordeaux abandonne et c’est Lyon qui la fera construire. Parallèlement, les Bordelais veulent faire construire un monument à la mémoire des députés girondins exécutés pendant la Révolution. Ils rapprochent les deux projets et édifient en 1902 une grande colonne montrant le génie de la Liberté tenant une chaine brisée, flanquée de deux fontaines de part et d’autre. Ironie de l’histoire, les statues représentant huit des principaux députés exécutés ne seront jamais réalisées et leurs emplacements en arrière de chacune des deux fontaines, sur le socle de la colonne, demeurent toujours vides.

Bordeaux - Place des Quinconces - La fontaine des Girondins
La fontaine des Girondins

Les grands travaux du XXe siècle à Bordeaux

On exploite toutes les sources à 40 km à la ronde. De plus, on creuse des forages en nappe profonde à la fin du XIXe siècle pour l’agriculture et l’industrie. La nappe phréatique est de mauvaise qualité et vulnérable. À partir de 1940, Bordeaux cherche de nouveaux approvisionnements et s’intéresse aux nappes profondes dans l’oligocène (100 à 150 m de profondeur) et dans l’éocène (plus de 300 m de profondeur).

Dix ans plus tard, Bordeaux et les communes environnantes mettent en place une gestion commune de l’eau. 120 forages prennent de l’eau dans la nappe de l’Éocène et apportent 35 millions de m3 par an.

En 1992, le prélèvement des eaux profondes de l’Éocène entraine des entrées d’eau salée dans la nappe. Un schéma directeur rééquilibre l’utilisation des ressources.

Schéma de circulation des eaux souterraines en Aquitaine
Schéma de circulation des eaux souterraines en Aquitaine

Quelle eau boivent les Bordelais ?

Les résurgences utilisés dans les houns / honts / fontaines provenaient principalement de la nappe de l’Éocène. Une partie des forages actuels prennent aussi dans cette nappe.

Sous Bordeaux, on trouve des roches datant de l’Eocène, soit de 33 à 65 millions d’années. L’eau qui y circule provient des contreforts du Massif Central et s’écoule vers l’océan. Lors des dernières glaciations, l’eau de pluie et surtout de la fonte des glaces s’est infiltrée dans ces roches et a commencé son cheminement vers l’océan. Mais le chemin est long et l’eau sous Bordeaux a 20 000 ans, c’est-à-dire qu’elle était à l’air libre dans le Massif Central il y a 20 000 ans. Une eau de belle qualité !

Aujourd’hui, l’eau circule moins vite car il n’y a plus que l’eau de pluie qui s’infiltre dans le Massif Central (plus de fonte de glace) et le niveau de l’océan est plus haut, freinant son écoulement.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

SMEGREG, nappes profondes de Gironde
aqueduc gallo-romain de Villenave d’Ornon à Bordeaux
Champs captants du Thil
SAGE diagnostic

 




Des femmes de l’eau-de-vie d’Armagnac

Nous n’arrêterons pas de chanter les louanges de l’armagnac, son élégance et son raffinement. Cette fois-ci, nous parlerons de ces Armagnacaises qui changent l’image de notre eau-de-vie.

Les quatre mousquetaires de l’eau-de-vie

La liste des femmes et des hommes qui œuvrent pour valoriser notre armagnac est évidemment très longue. L’armagnac c’est une grande histoire – le prieur de Bazas, Maitre Vital du Four en parle déjà au XIIIe siècle. Notre eau-de-vie connait un essor important au XIXe siècle puis une forte récession. Depuis quelques années, les viticultrices et les viticulteurs rivalisent d’idées pour lui redonner une place. Nous citerons quatre femmes qui insèrent ce breuvage dans un art de vivre raffiné, bien ancré dans la Gascogne.

Claire de Montesquiou et le domaine ancestral de l’Espérance

Claire de Montesquiou
Claire de Montesquiou

D’abord chasseuse de tête à Londres dans le domaine du luxe, elle dirige depuis 1991 le domaine de l’Espérance. Une exploitation de 30 ha dans des « sables fauves » (sols sableux contenant de l’argile et du fer) qui collectionne les médailles.

Les Montesquiou sont une vieille famille gasconne, connue depuis au moins le Xe siècle. En 1587, Henri IV demande au comte de se joindre à la bataille de Coutras, non sans prévoir de gouter son armagnac : « Grand pendu, j’iray taster de ton vin en passant. Votre meylleur mestre et affectionné amy – Henry« .

Domaine de l'Espérance
Domaine de l’Espérance

Quelques années après, le jeune Charles de Batz de Castelmore (1611?-1673) monte à la Cour de France, espérant entrer chez les mousquetaires. Il prend le nom de sa mère, Montesquiou d’Artagnan, dont on retiendra surtout la deuxième partie : d’Artagnan.

Aujourd’hui, les vins et l’eau-de-vie de l’Espérance ont conquis le monde entier. Raffinement oblige, c’est le designer Jean-Charles de Castelbajac qui conçoit certaines étiquettes.

De plus, dans leur belle maison de Mauvezin d’Armagnac, les propriétaires ont installé un gite classé 4 épis et proposent des cours de cuisine dispensés par un chef renommé. Il faut dire que Claire, la patronne, est aussi au Comité Directeur des formations au savoir-vivre appelé En toute élégance.

Florence Castarède et la cuisine à l’armagnac

Château de Maniban
Château de Maniban

Les Castarède sont d’abord des négociants qui s’installent en 1832 à Nérac, à proximité de la Baïse dans un lieu appelé Pont de Bordes. Encouragés par le préfet du lieu, le baron Haussmann, ils reçoivent par carriole, des barriques de tout le Bas-Armagnac. Plus tard, la famille achète le château de Maniban. Un château déjà connu. En effet, en 1762, Marie Christine de Maniban en avait hérité. Son mari était premier maitre d’hôtel de Louis XV et elle fit gouter au roi l’armagnac de son domaine. C’est ainsi que notre eau-de-vie entra à la Cour de France.

Florence Castarède
Florence Castarède

Florence Castarède rend un clin d’œil au préfet de Nérac et ouvre Armagnac Castarède, un magasin et lieu de culture au 140 Boulevard Haussmann.  Là, les artistes et autres amateurs d’armagnacs peuvent bavarder en dégustant notre breuvage. Et même, vous y entendrez parler gascon !

Son eau-de-vie orne la table de grands restaurants, fréquente les grands banquets, est vendue dans une cinquantaine de pays. Quelques cuisiniers en ont parfumé des plats célèbres comme Michel Guérard et sa «  La jeune dinde ivre d’Armagnac » ou Alain Ducasse et son babarmagnac. Florence Castarède a d’ailleurs publié un livre, La cuisine à l’armagnac que nous vous conseillons sans hésiter !

Maïté Dubuc-Grassa et la réussite du domaine Tariquet

Maïté Dubuc-Grassa
Maïté Dubuc-Grassa

Fin XIXe, à Ercé en Ariège, la famille Artaud a du mal à nourrir ses enfants et leur fils part comme montreur d’ours de par le monde. En 1912, il vit aux Etats-Unis mais le mal du pays le ramène en France.  Avec l’aide financière de son fils, Jean-Pierre, il achète une propriété dans le Gers, le Tariquet, où l’on produit depuis au moins 200 ans de l’armagnac. Le phylloxéra les ruine. De plus, en 1914, une grave blessure à la guerre rend le fils amnésique. Il ne reste que 7 ha. C’est sa femme, Pauline, qui fait tourner l’exploitation.  Leur fille, Hélène, épousera Pierre Grassa, originaire d’Urdos, un Béarnais humoriste qui racontait : « Quand on a compris qu’on n’a pas de prise sur le temps et qu’on ne change pas le caractère des femmes, la vie peut se dérouler sans difficultés ».

Le Tariquet et d’Artagnan

Statue équestre de d'Artagnan à Lupiac
Statue équestre de d’Artagnan à Lupiac

C’est après bien des mésaventures encore qu’en 1982, deux enfants de Pierre et Hélène, Maïté et Yves, prennent la tête de ce petit domaine. Ils choisissent de produire des vins blancs. Yves plante des cépages inhabituels et réalise des assemblages tout aussi inhabituels. Ce sera la célèbre cuvée « classic ». Maïté monte à Paris et convainc Francine Legrand de placer ce vin inconnu dans les endroits les plus en vue de Paris. Le vin s’exporte et est élu à Londres « meilleur vin blanc de l’année 1987”.

Avec 1 125 ha de vignes, le domaine Tariquet est aujourd’hui la plus grande exploitation de la même appellation de France.

Maïté a son cœur en Gascogne et le prouve. Avec deux autres femmes, elle va faire aboutir un projet. Elle finance pour la commune de Lupiac dont la mairesse est Véronique Thieux Louit, une statue équestre monumentale de d’Artagnan, œuvre de la Hollandaise Daphné du Barry.  La statue porte cette simple mention « un mécène gascon ».

Carole Garreau et son écomusée

Carole Garreau
Carole Garreau

Comme bien des domaines, il s’agit au départ d’une exploitation de polyculture mais les fermes de Gayrosse et Brameloup sont situées dans le triangle d’or de l’armagnac, plus précisément à Labastide d’Armagnac. Au XIXe siècle, son propriétaire, le prince Soukowo-Kabylin apporte l’eau-de-vie du domaine de Gayrosse à la cour de Russie. Avec un gout sûr, il innove et fait construire un chais de vieillissement souterrain. Cela apportera une bonne stabilité de la température. En 1919, Charles Garreau, ingénieur agricole, achète la propriété et s’y installe.

En 1974, Charles Garreau reprend une vieille recette et crée le floc de Gascogne. Il s’agit d’un heureux mélange entre un jeune Armagnac et du mout de raisin blanc ou rouge.

Floc du Château Garreau
Floc du Château Garreau

À partir de 2005, le domaine propose aussi de la Blanche Armagnac qui rappellera aux locaux cette partie de l’eau-de-vie fraichement distillée que se gardaient les viticulteurs pour leur propre besoin.

Carole Garreau commence sa carrière comme cadre supérieur dans les collectivités territoriales. Puis, en 2015, elle reprend le domaine familial. Elle va mettre en valeur le domaine et, en particulier, organiser des visites où l’on peut voir de vieux alambics, une exposition de bouteilles et, plus encore, une mise en valeur de cette belle région avec un circuit botanique autour des étangs du domaine.

L’eau-de-vie de Château Garreau collectionne une bonne centaine de médailles et est une des plus réputées de l’Armagnac.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle




L’immigration italienne en Gascogne

On connait bien la vague d’immigration des Espagnols qui fuient le régime franquiste à partir de 1936. On connait moins bien l’immigration italienne qui l’a précédée et qui a permis le repeuplement des campagnes gasconnes.

L’immigration italienne en France, une vieille histoire

Morte agli Italiani ! Il massacro di Aigues-Mortes 1893
Morte agli Italiani ! Il massacro di Aigues-Mortes 1893

C’est une histoire qui commence dès le XIXe siècle avec les grands travaux d’aménagement du Second Empire et le développement de l’industrie à la recherche d’une main d’œuvre non-qualifiée, prête à accepter des travaux pénibles et peu rémunérés.

Les Italiens s’installent surtout dans le Sud-Est de la France. En 1911, ils représentent 20% de la population des Alpes-Maritimes et un quart de la population marseillaise. Cela ne se fait pas sans conflits qui peuvent être sanglants comme à Marseille en 1881 ou, plus gravement en 1893, à Aigues-Mortes où des émeutes xénophobes feront de nombreuses victimes. On trouve également une forte immigration dans la région lyonnaise, dans la région parisienne, en Lorraine et dans le le Nord qui recherchent une main d’œuvre surtout ouvrière.

On ne s’installe pas par hasard dans une région. Les réseaux familiaux, villageois ou provinciaux orientent les flux migratoires. Un voisin, un parent accueille, fournit un logement et ouvre les portes du travail.

L’origine de l’immigration italienne en Gascogne

L’immigration italienne en Gascogne a une origine différente. L’exode rural et la dénatalité caractérisent la Gascogne depuis le milieu du XIXe siècle. La saignée provoquée par la « Grande Guerre » 1914-1918 accélère ce mouvement.

Les Italiens dans les départements du Sud-Ouest
Les Italiens dans les départements du Sud-Ouest- (Les paysans italiens, une composante du paysage rural de l’Aquitaine centrale et du Réolais dans l’Entre-deux-guerres – Carmela Maltone)

Des domaines entiers sont en friches, les prés remplacent les champs de blé. Dans le seul département du Gers qui compte 314 885 habitants en 1846, il ne reste plus que 194 409 habitants en 1921. On compte 2 500 fermes abandonnées. La situation n’est pas meilleure dans les autres départements.

On songe à repeupler la Gascogne. Des Bretons et des Vendéens s’installent mais ils sont trop peu nombreux. On installe des Suisses mais c’est un échec. Quelques familles italiennes arrivent et se font vite apprécier. L’idée d’organiser l’immigration italienne est lancée.

L’immigration italienne est favorisée par la convention entre la France et l’Italie du 30 septembre 1919. L’Italie est surpeuplée, la guerre a ravagé les provinces du nord. La plupart des migrants échappent toutefois à ce cadre et entrent en France de manière autonome.

En mars 1924, un Office régional de la main d’œuvre agricole du sud-ouest est créé à Toulouse. Il met en relation les agriculteurs français avec les services italiens de l’émigration. On distribue des aides pour payer le voyage et les frais d’installation. En 1926, on compte déjà 40 000 Italiens en Gascogne.

L’apport des Italiens en Gascogne

Travaux agricoles sur les terres de la famille de Stefani à Saint-Jory (Haute-Garonne), 1942. © EDITALIE
Travaux agricoles sur les terres de la famille de Stefani à Saint-Jory (Haute-Garonne), 1942. © EDITALIE

L’immigration italienne en Gascogne est essentiellement celle d’une main d’œuvre agricole. Les italiens rachètent des fermes abandonnées et remettent en culture des terres délaissées.

Ils apportent avec eux le système de cultures intensives et des variétés de céréales inconnues en Gascogne. Profitant du canal d’irrigation de Saint-Martory, deux colons sèment du riz. La récolte est abondante. D’autres ressuscitent l’élevage du ver à soie.

Dépiquage au Mousse, Gers 1946. © Jean Dieuzaide.jpg
Dépiquage au Mousse, Gers 1946. © Jean Dieuzaide

Ils développent les prairies artificielles, améliorent les techniques de sarclage et obtiennent de meilleurs résultats sur la production de maïs, de pommes de terre ou de tomates. Les Italiens rationalisent l’utilisation des fumures et des engrais. Ils importent la charrue « brabant ».

Les Italiens sont propriétaires, fermiers ou métayers. Les travailleurs agricoles et forestiers sont minoritaires. Dans le Gers, par exemple, on trouve 2 000 propriétaires, 7 500 métayers, 3 000 fermiers et 500 ouvriers agricoles. La moitié de la surface agricole qui a été abandonnée est remise en culture grâce à l’immigration italienne.

Les propriétaires apprécient les Italiens. Ils les considèrent travailleurs, courageux, même si on les dit peu instruits et religieux. Ils viennent surtout du nord de l’Italie : Piémont, Lombardie, Emilie, Toscane et Vénétie.

Mussolini contrôle l’émigration italienne

Répartition de la population italienne dans les départements francais en 1931-V2 À partir de 1926, Mussolini change la politique d’émigration. Le nombre des arrivées chute et se tarit presque complètement à partir de 1930.

Quelques Italiens s’installent encore en Gascogne mais ils viennent du nord et de l’est de la France touchés par le chômage dans les mines.

En 1936, ils sont 18 559 en Lot et Garonne, 17 277 en Haute-Garonne, 13 482 dans le Gers, seulement 1 112 dans les Landes.

Intégration et assimilation de l’immigration italienne

La Voix des Champs / La voce dei Campi
La Voix des Champs / La voce dei Campi

Le gouvernement italien ne veut pas l’intégration des migrants. Il favorise la naissance des enfants en Italie en payant les frais de voyage aller et retour et donne une prime d’accouchement généreuse.

Le consulat général d’Italie à Toulouse exerce une étroite surveillance sur les émigrés italiens. Il favorise la création d’un Syndicat régional des travailleurs agricoles italiens, et installe des écoles italiennes, sans succès. Les Italiens ont leurs restaurants, leurs magasins d’alimentation. Ils ont leurs prêtres officiellement chargés de visiter les familles. Un secrétariat de l’Œuvre catholique d’assistance aux Italiens en Europe ouvre à Agen. Plusieurs journaux publient une chronique en italien.

Le gouvernement italien fait tout pour empêcher l’assimilation. Pourtant, les retours au pays sont peu nombreux. Les italiens sont exploitants agricoles et se sentent intégrés dans la société. Un mouvement de demande de naturalisation commence dans les années 1930.

Des facteurs favorables à l’intégration

Moisson chez les Casagrande à Saubens (Haute-Garonne), fin des années 50. © EDITALIE.jpg
Moisson chez les Casagrande à Saubens (Haute-Garonne), fin des années 50. © EDITALIE

Il y a peu de célibataires. Les italiens viennent en familles nombreuses. La Gascogne a un habitat dispersé. Cela  explique qu’il n’y a pas eu de concentration d’immigrés italiens, sauf à Blanquefort, dans le Gers, qui constitue une exception.

Le Piémontais ressemble au Gascon. C’est un facteur d’intégration. À l’école, les Italiens provoquent les railleries des autres élèves. Ils s’habillent différemment et ils ont de drôles de coutumes ! On les appelle « ritals » ou « macaronis » dans les cours de récréation. Mais, dans l’ensemble, les Italiens se font rapidement accepter et ils s’intègrent facilement.

La seconde guerre mondiale a été douloureuse pour les immigrés italiens. Elle provoque un sentiment de rejet à cause de l’accusation du « coup de poignard dans le dos » et l’invasion d’une partie du pays par les Italiens. Même si beaucoup ont rejoint les maquis, il est difficile de s’avouer Italien à la Libération.

L’immigration italienne s’est poursuivie en s’appuyant sur les réseaux familiaux. Elle s’est tarie au début des années 1950. Aujourd’hui, ils sont intégrés et fondus dans la population.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les photos viennent de www.histoire-immigration.fr
L’arrivée des italiens dans le Sud-Ouest (1920-1939), de Monique Rouch, École Française de Rome, 1986. pp. 693-720.
L’immigration italienne dans le sud-ouest, depuis 1918 , Jean Semat, Bulletin de la Section des sciences économiques et sociales / Comité des travaux historiques et scientifiques, 1933.
« Perdus dans le paysage ? Le cas des Italiens du Sud-Ouest de la France », Les petites Italies dans le Monde, Laure Teulieres, 2007, p. 185-196
Les Italiens dans l’agriculture du Sud-Ouest (1920-1950) – Musée de l’Histoire de l’Immigration




Luchon Reine des Pyrénées

De nombreuses stations thermales des Pyrénées ont une origine ancienne, bien souvent antérieure à l’arrivée des Romains qui ont surtout réalisé des aménagements plus confortables pour les bains.  Jeanne de Navarre aimait se rendre aux eaux de Cauterets. Pourtant, c’est la mode des bains qui développera les stations et notamment Luchon qui prendra le qualificatif de Reine des Pyrénées.

L’origine ancienne de Luchon

Luchon et sa vallée sont occupées très tôt. Au néolithique, des hommes vivent dans la grotte de Saint-Mamet et construisent des cromlechs dans les montagnes voisines. On retrouve une statuette de marbre blanc à Cier de Luchon.

Cromlech au Port de Pierrefitte
Cromlech au Port de Pierrefitte

Les Aquitains vénèrent le dieu Illuxo, dieu des sources, qui aurait donné son nom à la vallée de Luchon. En 76 avant Jésus-Christ, Pompée, de retour d’Espagne, fonde Lugdunum Convenarum / Saint-Bertrand de Comminges. La légende veut qu’un soldat malade soit venu à Luchon et guérisse de sa maladie. Toujours est-il que l’empereur Tibère fait creuser trois piscines et participe à l’essor des thermes.

Lors de la reconstruction des thermes au 19e siècle, des fouilles ont permis de retrouver les fondations des thermes romains, la source qui alimentait les thermes et la trace des piscines revêtues de marbre avec circulation d’air chaud et de vapeur.

L’activité thermale se poursuit au Moyen-Age, sans que l’on connaisse vraiment l’ampleur de la fréquentation.

Luchon est un lieu de passage fréquenté

Hospice de France
Hospice de France

Luchon est un lieu de passage fréquenté par les pèlerins de Saint-Jacques qui passent par le port de Vénasque. Un hôpital tenu par les Hospitaliers de Saint-Jean est attesté dès le 13e siècle à Juzet de Luchon. Au 17e siècle, il est transporté dans la vallée de la Pique et devient l’Hospice du port de Vénasque.

On le reconstruit en l’an XII. L’adjudication des travaux du 26 Germinal (16 avril 1804) prévoit un bail de 13 ans. L’adjudicataire doit garder « en bon état et praticable » le chemin qui va à la frontière avec l’Espagne. Il doit y résider du 1er Germinal au 1er Frimaire de chaque année (du 21 mars au 21 novembre) et fournir aux voyageurs du pain, du vin et de l’eau de vie.

Pastoralisme à l'Hospice de France
Pastoralisme à l’Hospice de France

Suivant l’usage ancien, il bénéficie des pâturages attachés à l’Hospice et peut demander un droit de portage ou de passe de 25 centimes par bœuf, vache, mule, mulet, cheval ou jument, de quinze centimes par cochon, de 5 centimes par mouton, chèvre ou brebis et de 15 centimes par personne qui couche à l’Hospice.

On ouvre une route carrossable en 1858 et la Compagnie des Guides de Luchon fait de l’Hospice de France un lieu d’excursions et le point de départ des courses vers la Maladeta et l’Aneto. Un éboulement coupe la route en 1976 et l’Hospice ferme à la mort de son propriétaire en 1978. La ville de Luchon le réouvre en 2009 et y installe un petit musée.

L’intendant d’Étigny lance les thermes de Luchon

Luchon - Les Allées d'Etigny
Les Allées d’Étigny

L’Intendant d’Auch, Antoine Mégret d’Étigny, entreprend la construction d’un réseau de routes carrossables reliant toutes les villes de la Généralité. Il aménage la route de Montréjeau à Luchon à partir de 1759.

Il construit les thermes de Luchon et trace une nouvelle voie les reliant à la ville, baptisée plus tard Allées d’Étigny. En 1763, il fait venir le duc de Richelieu qui est gouverneur de Guyenne, pour prendre les eaux. Conquis par Luchon, le duc de Richelieu revient en 1769 avec une partie de la Cour. La mode des eaux à Luchon est lancée. En souvenir, la ville lui érige une statue.

L'Impératrice Eugénie mettra Luchon à la mode
L’Impératrice Eugénie

Au 19e siècle, l’Impératrice Eugénie donne un nouvel élan à la mode des bains. Les comptes de la ville relatent les frais occasionnés par la venue de la duchesse de Berry en septembre 1828, du duc de Nemours en juillet 1839 et du duc et de la duchesse d’Orléans en septembre 1839. À chaque fois, ce sont des gardes d’honneur par des compagnies de grenadiers et de voltigeurs, des promenades à cheval avec des guides, des rencontres avec les demoiselles de Luchon et des bals champêtres. Pour l’un d’eux, les rafraichissements ont couté 194,10 Francs à la ville de Luchon. On y a pris 4 sabotières de glace, 48 litres de limonade, 16 bouteilles de sirop d’orgeat, 15 bouteilles de bière et 4 livres de sucre.

Edmond Chambert donne un nouveau visage à Luchon

Les Thermes de Chambert
Les Thermes de Chambert

Edmond Chambert (1811-1881) est Toulousain. Nommé architecte du département de la Haute-Garonne en 1843, il intervient pour reconstruire les thermes de Luchon de 1846 à 1865, avec l’ingénieur Jules François qui réorganise le fonctionnement hydraulique de la station. Un incendie détruit en 1841, les thermes précédents construits entre 1805 et 1815. Passionné d’archéologie (il sera membre et trésorier de la Société archéologique du Midi), il découvre et dessine les fondations des thermes romains mis à jour lors des travaux de reconstruction des thermes.

La réussite de la reconstruction des thermes de Luchon fait qu’on le sollicite pour les thermes d’Audinac et d’Ax les Thermes (Ariège), de Bagnères de Bigorre et de Siradan (Hautes-Pyrénées) et de Castéra-Verduzan (Gers).

La Villa Tron
La Villa Tron

Edmond Chambert dessine également le parc des thermes avec le jardin anglais, la cascade et le lac et des buvettes.

En parallèle du chantier des thermes, il construit plusieurs villas de villégiature à Luchon : la villa Charles Tron, la villa Diana, la villa Edouard, la villa Emeraude, l’hôtel Sarthe Sarrivatet, la villa Bertin qui a hébergé le Prince impérial en juillet 1867. Il construit également le casino qui participe à la renommée de Luchon.

L’épopée du train 

Le train Paris - Luchon
Le train Paris – Luchon

L’arrivée du train en 1873 et la construction du casino développent la popularité de Luchon et attirent de nombreux visiteurs.

La Compagnie des chemins de fer du Midi obtient la ligne en concession en 1863. On l’ouvre le 17 juin 1873 et Luchon accueille des trains directs depuis Paris qui est à 15 heures de voyage. On l’électrifie en 1925. Pour des raisons de sécurité, on ferme la ligne en 2014. La région Occitanie a en projet sa réouverture à la circulation des trains. Un projet de continuation de la ligne jusqu’en Espagne ne verra pas le jour.

Le chemin de fer à crémaillère de Superbagnères
Le chemin de fer à crémaillère de Superbagnères

Une ligne à crémaillère relie Luchon à Superbagnères depuis 1912 pour le plus grand bonheur des curistes. En 1954, un accident fait 6 morts. Elle fonctionne jusqu’en 1965 et une route la remplace.

Un funiculaire à crémaillère inauguré en 1894 relie le parc des thermes à l’hôtel-restaurant de la Chaumière. Le parcours de 300 mètres se fait en à peine 2 minutes et donne une vue plongeante sur Luchon. Les premiers skieurs l’empruntent en 1908. Son fonctionnement est hydraulique jusqu’en 1954 puis électrique jusqu’à sa fermeture en 1970 en raison de la dégradation des voies et de l’incendie de l’hôtel-restaurant de la Chaumière.

Luchon, Reine des Pyrénées

Le Casino de Luchon
Le Casino de Luchon

Depuis l’ouverture du casino, de nombreux personnages célèbres viennent à Luchon. La station est à la mode. C’est la Reine des Pyrénées. La Compagnie des guides, la plus ancienne des Pyrénées, reconnaissable à son béret bleu à pompon se crée en 1850. Elle dispose d’une compagnie à cheval qui emmène les curistes en excursions.

Les écrivains et hommes de lettres viennent à Luchon. Edmond Rostand y possède une villa familiale où il vient chaque été. Dans son recueil, Les Musardises, publié en 1890, il chante Luchon et les Pyrénées :

La fête des fleurs de Luchon
La fête des fleurs de Luchon

Luchon, ville des eaux courantes,
Où mon enfance avait son toit,
L’amour des choses transparentes,
Me vient évidemment de toi !

En 1888, Edmond Rostand se rend à l’hippodrome de Moustajon avec un équipage décoré de fleurs. Devant un café, il improvise une bataille de fleurs avec ses amis. C’est ainsi que nait la Fête des fleurs. D’autres stations thermales l’imitent comme Bagnères de Bigorre, Les Eaux-Chaudes et Ax les Thermes. Seule, celle de Luchon subsiste.

Le Tour de France y fait régulièrement étape depuis 1910. Les congés payés, la vogue du ski et le thermalisme amènent une clientèle populaire.  Luchon est la Reine des Pyrénées mais se cherche un nouveau souffle.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Wikipedia Luchon
L’œuvre de l’architecte Edmond Chambert à Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne), Alice de la Taille, Patrimoines du Sud, 2019
Voyages littéraires dans les Pyrénées, Escòla Gaston Febus




L’école « Des mots et des choses » et la Gascogne

« Wörter und Sachen », « Des mots et des choses » est une école allemande d’études ethnographiques. Son travail est essentiel pour la Gascogne. Elle se développe à Hambourg dans l’entre-deux guerres et elle s’intéresse aux sociétés rurales des peuples romans.

L’école des mots et de choses

Jacob Grimm Le linguiste Jacob Grimm (1785-1863) utilise le premier le terme ds mots et des choses
Jacob Grimm (1785-1863)

Le linguiste Jacob Grimm (1785-1863) utilise le premier le terme Wörter und Sachen. Mais c’est Rudolf Meringer  (1859-1931) et Hugo Schuchardt (1842-1927) qui créent vraiment l’école « des mots et des choses » en 1912 à Munich ; ce sera d’ailleurs le nom d’une revue.

Wörter und Sachen (Des mots et des choses)
Wörter und Sachen, la revue de R. Meringer

Meringer pense que l’étude d’une langue n’est « qu’une partie de la recherche sur les cultures, que l’histoire de la langue a besoin pour expliquer les mots de l’histoire des choses, de même que l’histoire des choses à la connaissance de la vie et de l’ensemble des activités d’un peuple ». La méthode consiste à mettre en regard le mot et l’objet pour les décrire. Ainsi, la connaissance de la culture, de la pensée et de l’âme d’un peuple devient essentielle à la compréhension des mots.

Fritz Kruger fonde l'école des mots et des choses
Fritz Kruger, au port d’Acumuer (Aragon – 1927)

C’est à l’université de Hambourg que l’école « des mots et des choses » prospère sous la direction du professeur Fritz Krüger. Entre 1927 et 1929, celui-ci parcourt les deux versants des Pyrénées pour réaliser des enquêtes. Il publie plusieurs ouvrages sur la comparaison des habitats permanents et pastoraux dans les différentes vallées, sur l’architecture intérieure et extérieure des maisons, sur la culture matérielle pastorale, sur les moyens de transport dans les Hautes-Pyrénées, sur les pratiques agricoles et apicoles, sur le tissage du lin.

 L’école « des mots et des choses » nous laisse 53 études ethnographiques réalisées dans les pays européens où des sociétés rurales emploient encore, à côté des langues nationales, leurs dialectes issus du latin. Parmi elles, 16 concernent la France. 

L’école des mots et des choses en Gascogne

G. Rohlfs (1892-1986)
G. Rohlfs (1892-1986)

Entre 1926 et 1935, le Professeur Gerhardt Rohlfs fait des enquêtes dans les vallées pyrénéennes. Dans la vallée de Barèges, il travaille avec Joseph-Pierre Rondou (1860-1935), instituteur à Gèdre. En 1935, il publie Le gascon, études de philologie pyrénéenne, ouvrage de référence sur le gascon et sa comparaison avec les autres dialectes. Je me suis simplement proposé, dit-il, d’étudier le gascon surtout dans les traits où cet idiome se détache de l’évolution générale des parlers du midi. Il est réédité en 1977.

D’autres érudits de l’école « des mots et des choses » publient sur la terminologie pastorale dans les Pyrénées centrales (Alphonse Schmitt), sur la maison ou les modes de transport (Hans Brelis et Walter Schmolke), etc.

Joseph Pierre Rondou (1860-1935)
Joseph Pierre Rondou (1860-1935)

Les chercheurs de l’école « des mots et des choses » font des enquêtes sur le terrain. Ils décrivent les outils, les maisons, etc., font des croquis et prennent des photos. Ils relèvent le vocabulaire correspondant qu’ils restituent dans leurs publications.

La méthode de l’école « des mots et des choses » inspire des travaux comme l’Atlas linguistique de la France de E. Bermont et J. Gilliéron (1902-1910),

 

Ou encore l’enregistrement, pendant la 1ère guerre mondiale, de la voix de 2 000 soldats français prisonniers en Allemagne qui s’expriment dans leur langue ou dialecte.

Lotte Lucas Beyer et l’école dans les Landes

De 1931 à 1934, Lotte Lucas Beyer, élève de Fritz Krüger, réalise une étude ethnolinguistique dans la forêt des Landes, Der Waldbauer in den Landes der Gascogne. Elle soutient sa thèse en 1936. Elle est éditée en français en 2007. Dans son étude réalisée selon les préceptes de cette école, Lotte Lucas Beyer décrit l’habitat, la vie familiale et la vie économique des Landes. Elle consacre 14 pages au gemmage et restitue un vocabulaire gascon précieux.

Lotte Lucas Beyer cite le lieu de recueil des mots (Host. = Hostens, Belh = Belhadeade, Sabr = Sabree, Pis = Pissos). Pour expliquer les mots, elle cite abondamment des auteurs comme Félix Arnaudin, Simin Palay ou Césaire Daugé.

Lotte Lucas Beyer - Le paysan de la forêt dans les Landes de la Gascogne et dessins
Lotte Lucas Beyer – Le paysan de la forêt dans les Landes de la Gascogne et dessins

L’école « des mots et des choses » dans le val d’Azun

Lotte Paret - Arrens 1930 - Les mots et les choses
Lotte Paret – Arrens 1930 – Les mots et les choses

En Val d’Azun, Lotte Parett, une autre élève de Fritz Krüger, réalise une étude sur le vocabulaire de la vie courante à Arrens-Marsous. Elle publie sa thèse en 1932 et la dédicace à Miquèu de Camelat qui l’a aidée dans son travail de recueil :

A moussu Miquèu de Camelat
Felibre Mayourau,
En respectuous mercés
D’era soua recounechenta

La thèse a été récemment publiée par l’Association Guillaume Mauran et la Société des Sept vallées. Elle parle des productions animales et végétales, de la fabrication des produits de l’élevage, de la maison, des repas, des fêtes des superstitions, etc.

À cette occasion, on redécouvre les noms donnés aux vaches en fonction de la couleur de leur poil (extrait de la traduction française) :

  • Haubina f. « vache fauve » (M.I, 1108) < FALU-INA,
  • Coloúma f., couloumeta f. « vache de couleur blanche » (comme les colombes), (M.I, 607 « vache grise en Gascogne ») < COLUMBA,
  • Palouméta f. « vachye de la couleyur de la palombe » < PALUMBA,
  • Nabéta f. « vache de la couleur blanche du navet » < NAPU,
  • Saurina f. « vache saure » < germ. SAUR « sec, maigre » (REW7626),
  • Mouréta f. « vache noire » (M. II.371 vaco moureto « vache noiraude ») < MAURU,

L‘apport considérable de l’école allemande – à rééditer ?

Les élèves de l’école « des mots et des choses » nous ont laissé un remarquable travail d’ethnographie et de linguistique sur la vie rurale et les mots de tous les jours en Gascogne dans la première moitié du XIXe siècle.

Rédigés en allemand, ces travaux sont progressivement traduits et publiés en français. Ils nous montrent tout ce que nous devons aux romanistes allemands de l’école « des mots et des choses » dans la connaissance du gascon.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wörter und Sachen
Le gascon, études de philologie pyrénéenne, Gerhardt Rohlfs, 1935
Bulletin société de Borda, 1er trimestre 2021
Arrens 1930, des mots et des choses, Lotte Paret, 2008, édité par l’association Guillaume Mauran
Un demi-siècle après… Redécouvrir les travaux de l’école romaniste de Hambourg   Christian Bromberger




Héritières et cadettes des Pyrénées

Isaure Gratacos raconte la vie des héritières et cadettes dans ls Pyrénées
Isaure Gratacos

La vie difficile dans les Pyrénées entraine un mode de fonctionnement particulier où les héritières jouent le même rôle que les héritiers, où les cadettes jouent le même rôle que les cadets. Une exception gasconne !

Isaure Gratacos, docteure ès lettres (études occitanes), professeure agrégée d’histoire, a collecté de nombreux récits sur le sujet dans les Pyrénées centrales et mené des études approfondies.

Les filles héritières et le droit d’ainesse absolu

Dans les Pyrénées, le droit d’ainesse absolu prévaut. Ainsi, garçon ou fille, c’est l’ainé·e qui garde la maison et les biens, conserve les fonctions sociales – participe à l’assemblée de la vesiau [regroupement de maisons, équivalent à la commune], vote pour élire le représentant au conseil de la vallée, etc. Et on marie l’aireter o l’airetera [l’héritier ou l’héritière] avec ua capdèta o un capdèth  [une cadette ou un cadet]. Le capdèth ou la capdèta qui arrive prend le nom de la maison qu’il ou elle rejoint : qu’ei vengut gendre [il est venu gendre] qu’ei venguda nora [elle est venue belle-fille]. Ainsi la maison et son nom sont préservés. L’autorité reste cet·te ainé·e : qu’i jo que comandi, que sò a casa mio [c’est moi qui commande, je suis chez moi] rappelle un témoignage recueilli par notre professeure d’histoire.

La Révolution est une catastrophe pour les Pyrénées. Les femmes sont considérées comme non responsables, n’ont pas le droit de vote. Les communes sont créées et les femmes évincées. Une situation qui ne sera pas réparée dans les régimes qui suivent. Une chanson restera :

Héritiers et héritières : les femmes se révoltent contre l'Etat qui les dépossède de leurs droitsTot qu’ei dolors, per
totas eras maisons
Sustot eras airetèras
Maudit sia eth rei
Que nos a hèit era lei
Contr’eras airetèras.

Il n’y a que douleurs
dans toutes les maisons
Surtout pour les héritières
Ah! Maudit soit le roi
qui nous a fait cette loi
Contre les héritières.

Les femmes aînées combattent l’Etat

gardes forestiers
Gardes forestiers (1831)

Pendant un siècle (jusqu’en 1871), les femmes pyrénéennes se battront contre l’État qui s’approprie les terres communes (80% des terres étaient gérées de façon collective) devenues communales. L’État qui boise les pâturages, retirant les ressources aux locaux. Ceux-ci vont se défendre en encravatar les arbres, en les cravatant, c’est-à-dire en enlevant une bande d’écorce tout le tour, ce qui a pour effet de faire mourir l’arbre. D’autres s’opposent aux gendarmes. Isaure Gratacos rapporte une de ces bagarres.

L’une de ces femmes s’oppose à un gendarme. Elle se défend, prend une ardoise et lui coupe l’oreille. Elle s’échappe et rentre chez elle avec la complicité d’un paysan. Mais il lui faut comparaitre au tribunal de Saint-Gaudens. Elle n’a pas peur, elle s’y rend. Là, elle s’arrange pour murmurer au gendarme blessé : si tu me dénonces, je te tue. Le juge interroge la jeune femme : Marquète, est-ce vous qui avez coupé l’oreille à Monsieur Lapeyre ? Marquète n’a pas le temps de répondre, le gendarme s’écrie : Y a rien de plus faux ! L’histoire se raconte dans les familles jusqu’à nos jours.

Las hilhas devath

Fin XVIIIe, la population devient trop importante pour les maigres ressources des montagnes.  Et le sort des capdètas et des capdèths n’était pas des meilleurs. Elles et ils restent  à la maison, célibataires, et travaillent sans gage pour l’ainé·e. On les appelle d’ailleurs les esclaus [esclaves]. Alors commence une émigration saisonnière :

Crabas amont
Hilhas devath

Les chèvres en haut,
Les filles en bas.

Le bureau des nourrices, Rue du Cherche-Midi à Paris : une voie possible pour les cadettes
Le bureau des nourrices, Rue du Cherche-Midi à Paris

Elle va s’accélérer sous la Restauration, le Second Empire et jusqu’à la guerre de 40-45.

Au départ, il s’agit des capdètas. Après avoir semé le blé et le seigle, dès 16 ans, elles vont travailler en bas, hors des Pyrénées.  Elles reviendront pour les semences de mai. Certaines sont nourrices chez des bourgeois des villes de la plaine, d’autres cardairas [cardeuses] ou encore colporteuses. Un dicton précise Hilha e caperan non saben cap aon anar minjar eth pan. [Fille – comprendre cadette – et curé ne savent pas où aller manger leur pain.]

Cadets et cadettes vont sur les routes pour vivre : les chaudronniers-rétameurs
Les chaudronniers-rétameurs

Les capdèths, eux aussi, partiront comme artisan. Ils seront cauderèrs [chaudronniers], telerèrs [couvreurs], agusadors [aiguiseurs], segadors [moissoneurs] et iront surtout en Espagne.

On garde les traces de ces passages en Comenge [Comminges] par le nom d’un abri naturel, lo trauc d’eths cauderèrs [le trou des chaudronniers], simple trou dans la terre où l’on pouvait manger à l’abri du vent, bivouaquer, sur le chemin de l’Hospice de France à la Rencluse par le port de Vénasque. Ou par cette chanson du Couserans :
Que n’èran tres segadors qu’anavan tà Espanha…
Ils étaient trois moissonneurs qui allaient en Espagne…

Les cadettes colporteuses

Marchande ambulante
Colporteuse

Elles vendent, souvent pour leur propre compte, des articles fabriqués au village. Arbàs entà cauças, Aspeth entà anjòias [Arbas pour les chaussures, Aspet pour les bijoux]. Ce peut être aussi des chapelets, des dentelles, des chaussettes en laine, des lacets… et même des lunettes.

Selon leur village d’origine, elles vont, à pied, la marchandise sur le dos, dans telle ou telle région pour vendre. Elles marchent souvent pieds nus, ne mettant eras ‘sclopas [gros sabots de bois dans lequel on met une autre chaussure] que s’il pleuvait ou en arrivant au village où elles voulaient vendre.

Si elles arrivent à amasser un peu d’argent, elles pourront acheter des montres ou des chaussures qu’elles revendront. Elles pourront aussi acheter un âne, une voiture, un cheval.

Certaines vont loin, à Nàpols [Naples – Italie], à Cadiç [Cadix – Espagne] ou en Normandia. Par exemple, les filles de Malavedia [Malvezie] en Comenge (au sud de Sent Gaudenç) vendaient leur linge de maison en Italie du nord.

Les colporteuses seules ?

Marchands ambulants
Colporteurs

Les colporteuses des Pyrénées partent souvent seules, cas rare en France. Pourtant, des couples vont se former et elles partiront avec leur époux, colporteur aussi, et les enfants quand ils ont l’âge. Isaure Gratacos signale la famille Abadie, de Sent Pè d’Ardet [Saint-Pé d’Ardet]. Ils vendent des chaussures en Italie du sud. Outre le couple et leurs deux enfants qui suivront dès leur 16 ans, il y a un frère et une sœur. Leurs affaires marchent bien et ils pourront faire construire une maison confortable au village.

Ces nouvelles maisons auront un nom comme il est de coutume en Gascogne : eths balets [les balcons] pour celle-ci ornée de balcons. De même pour les capdèths artisans : au telerèr [chez le couvreur].

La réussite : les Nouvelles Galeries

Perpignan - Le Grand Bazar et les Nouvelles Galeries
Perpignan – Le Grand Bazar et les Nouvelles Galeries

Certains de ces colporteurs vont suffisamment s’enrichir pour s’établir. Et ce ne sera pas toujours au village. Ainsi, l’histoire de Germain et Henriette Claverie.

À Argut [Argut-Dessous en français], juste au sud de Sent Beath [Saint-Beat], en Comenge [Comminges], vit la famille Claverie. Germain et Henriette vont colporter du côté de la Méditerranée. En 1897, à Perpignan, Germain et Henriette Claverie achètent à M. Zappa un commerce du nom de Grand Bazar. Il est alors place Laborie (actuellement place Jean-Jaurès).

En 1905, les remparts de la ville sont détruits. Les Claverie achètent alors un terrain de 1 600 m2 en face du pont Magenta, au Castillet. Le Grand Bazar devient les Nouvelles Galeries. Il va rester dans la famille. Les enfants, Edouard, Ambroise et Germaine (épouse Barès) prennent le relai en 1933.

Le fonctionnariat des cadettes

Ecole Normale d'Institutrices (1927-1930) - le métier d'institutrice pour ls cadettes
Ecole Normale d’Institutrices (1927-1930)

Parmi les autres spécificités des Pyrénées, Isaure Gratacos signale la scolarisation. Les héritières et cadettes, comme tous les autres, garçons et filles, vont massivement à l’école primaire et au cours complémentaire. Bien plus que dans d’autres régions. Cet enseignement va ouvrir la porte du fonctionnariat à celles et ceux qui ne sont pas en charge de perpétuer la maison. Ainsi lo parçan d’Aspèth [l’Aspétois] va dès 1930 devenir une pépinière d’enseignants surtout pour les filles.

Ainsi, la situation se renverse. L’héritière ou l’héritier, restant dans la maison, se retrouve dans une situation sociale et économique moins enviable que les cadets. La profession agricole est de plus en plus dévalorisée. Alors, les ainé·es se mettent à leur tour à quitter la montagne…

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La vie humaine dans les Pyrénées ariégeoises…, Michel Chevalier, 1956
Femmes pyrénéennes, Isaure Gratacos, 1998