Henri III d’Albret ou Henri IV de France

L’Enricou, ou lo noste Enric comme l’appellent les Béarnais est né le 13 décembre 1553 à Pau. Henri III d’Albret est le fils de Jeanne d’Albret et d’Antoine de Bourbon. Son grand père Henri d’Albret lui frotte les lèvres avec de l’ail et lui fait boire une goutte de Jurançon pour le fortifier. Cela lui réussit puisqu’il est roi de France de 1589 à 1610 sous le nom de Henri IV.

La jeunesse

Henri d'Albret grandit au château de Coarraze
Le château de Coarraze

Ses parents étant rappelés à la Cour, confient Henri III d’Albret à une parente, Suzanne de Bourbon-Busset, qui l’élève au château de Coarraze. Jeanne d’Albret veille à son éducation calviniste.

En 1561, son père le fait venir à la Cour où il sera élevé comme un prince de France. Il y sera étroitement surveillé en tant qu’héritier de la Navarre.

Jeanne d'Albret, la mère d'Henri III de Navarre
Jeanne d’Albret, la mère d’Henri III de Navarre

En décembre 1566, Jeanne d’Albret demande la permission de se rendre à Vendôme avec ses enfants et en profite pour les ramener en Béarn où elle arrive en janvier 1567. Une tentative d’enlèvement d’Henri III d’Albret échoue en 1568. Jeanne d’Albret décide de se rendre à La Rochelle où elle prend en main la défense de la ville. Elle fait acclamer Henri III d’Albret comme commandant en chef de l’armée à 15 ans tout juste.

 

Henri III de Navarre et Marguerite de Valois
Henri III de Navarre et Marguerite de Valois

 

En juin 1572, à 19 ans, il devient roi de Navarre. Le 18 août, il épouse Marguerite de Valois, sœur du roi Charles IX qui le protège pendant le massacre de la Saint-Barthélemy du 24 août.

Le 5 février 1576, Henri III d’Albret s’enfuit de la Cour et rentre à Nérac. Pour ramener le calme et la prospérité dans le sud-ouest ravagé par les guerres, il promulgue les Ordonnances d’Agen, le 1er avril 1577.

 

Henri d’Albret, chef de guerre du parti protestant

Ayant dû abjurer sa foi pour calmer les oppositions catholiques-protestants, tous se méfient de lui. Bordeaux restée catholique refuse de lui ouvrir ses portes. En décembre 1576, il se rend à Éauze où les magistrats municipaux font fermer les portes juste après son entrée pour le faire prisonnier. Il réagit vivement et rétablit la situation.

Catherine de Médicis vers 1585
Catherine de Médicis vers 1585

D’octobre 1578 à mai 1579, Catherine de Médicis rend visite à Henri III d’Albret à Nérac. Ils sont à Auch pour des négociations lorsque, pendant le bal, Henri III d’Albret apprend que les catholiques ont pris La Réole. Pendant la nuit, il va prendre Fleurance et propose un échange entre ces deux villes. Les discussions aboutiront à la paix de Nérac signée le 5 février 1579.

Pendant le séjour de Nérac, les fêtes se succèdent. On y rencontre de nombreux lettrés comme Montaigne, du Bartas, Pibrac, d’Aubigné, du Plessis-Mornay.

La guerre reprend en 1585. Henri III d’Albret regagne le Béarn où la Ligue progresse, envoie des troupes à Mauléon qui s’est soulevée, fortifie Pau et Sauveterre, met une garnison à Navarrenx et repart vers le nord.

La bataille de Coutras
La bataille de Coutras le 5 octobre 1587

Malgré la surveillance des catholiques, Henri III d’Albret franchit la Garonne de nuit et rentre à La Rochelle le 2 juin 1586.

Après la victoire de Coutras, il regagne le Béarn et séjourne entre Navarrenx, Pau et Hagetmau où il retrouve la belle Corisande, surnom de sa maitresse, Diane d’Andoins.

Le 1er aout 1589, le moine Jacques Clément assassine le roi.  Ainsi, Henri III d’Albret devient l’héritier du trône.

Corisande et Gabrielle d‘Estrées

Henri III d’Albret a eu de nombreuses maitresses qui lui donnent douze enfants. Parmi elles, deux comptent particulièrement.

Diane d'Andouins la maitresse d'Henri III
Diane d’Andouins dite Corisande (1554-1621)

Diane d’Andoins (1554-1621) épouse en 1567 Philibert de Gramont, comte de Guiche qui meurt en 1580 au siège de La Fère. Réputée d’une grande beauté et d’une grande culture, elle correspond avec Montaigne. Éprise de littérature courtoise, elle prend le nom de Corisande, comme l’héroïne du roman Amadis de Gaule.

Elle rencontre Henri III d’Albret en 1582 et a une grande influence sur lui jusqu’en 1591. Il lui écrit assidument et l’associe à ses affaires. Pendant les guerres de la Ligue, elle vend tous ses bijoux et hypothèque ses biens pour lui envoyer 20 000 Gascons qu’elle enrôle à ses frais.

Gabrielle d’Estrées (1573-1599) rencontre Henri III d’Albret lors du siège de Paris en 1590. Il la comble de cadeaux, la fait marquise puis duchesse. Follement épris, il envisage de l’épouser mais le Pape s’y oppose. Elle meurt subitement en 1599. Elle est haïe par le peuple qui l’appelle la duchesse d’ordures à cause de ses nombreuses dépenses.

 

Le médiatique Henri III d’Albret

Echarpe et panache blancs
Écharpe et panache blancs

Henri III d’Albret se sert d’une intense propagande qu’il organise savamment pour accompagner tous les épisodes de sa conquête du pouvoir et de son règne.

Des pamphlets, des affiches, des livres illustrés, des dessins et des estampes sont réalisés et aussitôt envoyés dans tout le pays pour expliquer ses actions et dénigrer ses adversaires. Il réussit à se fabriquer une image contraire à celle que donnent de lui les Ligueurs.

Il utilise les symboles comme son panache blanc ou l’écharpe blanche qui deviennent la « marque » du roi. Dans les villes nouvellement conquises, les habitants organisent des fêtes de l’écharpe blanche.

Son portrait est largement diffusé afin que tout le monde reconnaisse le roi, ce qui tranche avec le passé quand peu de gens connaissaient le roi.

Henri III d’Albret à la conquête du trône de France

Henri III à la bataille d'Arques le 21 septembre 1589
Henri III à la bataille d’Arques en septembre 1589

Devant l’opposition de la Ligue et de plusieurs Parlements, Henri III d’Albret doit conquérir le trône et sa capitale. Les Espagnols envahissent la Provence et la Bretagne. Le duc de Savoie attaque en Provence.

Henri III d’Albret est victorieux à Arques en septembre 1589, à Ivry en mars 1590 et met le siège devant Paris. L’arrivée de renforts espagnols l’oblige à lever le siège.

Le 25 juillet 1593, Henri III d’Albret se convertit au catholicisme à Saint-Denis. Ce n’est pas la première fois qu’il change de religion. Dès l’âge de 6 ans, il suit une formation calviniste pendant deux ans et demi, renoue avec le catholicisme sous les injonctions de son père pour 7 mois, revient au calvinisme pour dix ans à sa mort, puis catholique pour 4 ans le jour de la Saint-Barthélemy, calviniste pour 17 ans lors de son retour en Béarn.

25 juillet 1593, Henri III d’Albret se convertit au catholicisme à Saint-Denis
25 juillet 1593, Henri III d’Albret se convertit au catholicisme à Saint-Denis

Maris de Médicis et Louis XIII en 1603
Maris de Médicis et Louis XIII en 1603

Le 27 février 1594, il est couronné roi sous le nom de Henri IV et entre dans Paris le 22 mars. Son mariage avec Marguerite de Valois est annulé en 1599 et il épouse Marie de Médicis le 17 décembre 1600. Le futur Louis XIII nait de cette union le 27 septembre 1601.

Après avoir échappé à plusieurs attentats, le roi est assassiné rue de la Ferronnerie à Paris le 4 mai 1610. Il meurt dans les bras du duc d’Épernon.

Le duc d'Epernon est présent alors de l'assassinat d' Henri IV
L’assassinat d’Henri IV

 Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle (1990)

Références

Henri IV, Jean-Pierre BABELON, éditions Fayard, 1982.




François Lay, la cigale gasconne

On sait que pour faire carrière, les gascons doivent « monter à Paris ». On les retrouve dans l’administration, dans les sciences et les arts, dans l’armée et dans les affaires ; François Lay (1758-1831), la cigale gasconne, lui, connait un destin exceptionnel de chanteur lyrique.

Dans la série Les Gascons de renom avec Le duc d’Epernon, Max LinderPierre Latécoère,  Jean BourdetteJean-Baptiste Sénac,  Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

L’enfance gasconne de François Lay

La chapelle de N-D de Garaison (65) où François Lai apprit la musique
La chapelle de N-D de Garaison (65) où François Lai apprit la musique

François Lay nait , le 14 février 1758, à La Barthe de Neste dans ce qui est aujourd’hui les Hautes-Pyrénées. Son père, Jacques, et sa mère, Jeannette Birabent, sont fermiers. Il est destiné à prendre la succession de son père mais il possède une voix qui le fait tout de suite remarquer par le curé du village.

En 1770, l’enfant a 12 ans. Deux chanoines de Notre-Dame-de-Garaison, en mission à l’église de La barthe de Neste, entendent sa voix particulièrement claire et pure. Ils décident de le prendre en pension. Les pères lui paient les études et le forment au chant.  À l’âge de 17 ans, il part étudier la philosophie et la rhétorique à Auch. La beauté de sa voix attire les curieux à la cathédrale. Il obtient une bourse pour étudier le droit à l’université de Toulouse.

Le dimanche de Pâques 1779, alors qu’il chante dans la cathédrale, l’intendant du Languedoc le remarque et l’envoie à Paris. Il n’a que 21 ans. C’est une aubaine pour la cigale gasconne qui n’est pas intéressée par une carrière religieuse.

François Lay connait la gloire à Paris

François Lay professeur de musique et chanteur lyrique
François Lay

S’il n’a pas un physique de jeune premier, on décrit François Lay comme un homme généreux, curieux, intelligent.  Il aime les plaisirs, l’égalité, est volontiers frondeur ou contestataire, refusant toute discipline.

En bon homme du sud, il accentue les paroles, ce qui lui vaut parfois des critiques ou d’être sifflé. Il compose, enseigne la musique, en particulier à la chanteuse Madame Chéron.

Le critique musical, Monsieur d’Aubers, souligne : Ce n’est donc pas une exagération que le titre de premier chanteur du monde que ses contemporains et, après eux, l’histoire, se sont plu à lui décerner. 

François Lay traverse les vicissitudes de son temps

Bertrand Barère (1755-1841)
Bertrand Barère (1755-1841)

Côté artistique, François Lay côtoie les grands de son époque. Il est par exemple ami du peintre Jean-Jacques David (1748-1825), le leader du mouvement néo-classique. Côté politique, il admire Jean-Jacques Rousseau, et embrasse les idées révolutionnaires. Son ami Bertrand Barère de Vieuzac, favorise son engagement. Il l’a rencontré lors de ses études à Toulouse, avant que celui-ci ne devienne, le 23 avril 1789, le premier député de Tarbes et joue un rôle éminent pendant la Révolution. François Lay chantera d’ailleurs admirablement La Marseillaise devant des sans-culottes. Dans les tourmentes de la Révolution, il est emprisonné pour avoir été chanteur au théâtre de la reine. Barère le fait libérer.

Un soir qu’il devait chanter une mélodie hollandaise, les députés bigourdans assis dans le public lui crient : Anem gojat, un pechic de patoès com s’èram a la lana de Capvèrn. [Allez jeune homme, une pincée de patois comme si on était dans la lande de Capvern]. La cigale gasconne chante immédiatement une mélodie du pays et est rappelé plusieurs fois par le public.

En 1793, François Lay fait un voyage en Gascogne. Bordeaux le reçoit mal car on le juge trop proche des Montagnards à l’Assemblée. Il doit s’enfuir sans même terminer son premier spectacle et en est blessé. L’accueil à La barthe et dans les Hautes-Pyrénées lui est plus favorable.

Sa proximité avec Barère lui vaut d’aller en prison brièvement. Il reconquiert la faveur du public et obtient celle de l’Empereur. Napoléon le juge incomparable et le nomme premier chanteur de la chapelle impériale. Le Gascon chante d’ailleurs lors de son sacre et à son second mariage.

Le sacre de Napoléon 1er
François Lay chante lors du sacre de Napoléon 1er le 18 mai 1804 (tableau de Jacques-Louis David)

La triste fin de François Lay

François Lay tombe dans l’oubli pendant la Restauration de 1814-1815 qui ne lui pardonne pas ses choix politiques antérieurs. Les royalistes lui interdisent l’Opéra de Paris. Alors, il devient professeur de musique au conservatoire de Paris, de 1822 à 1827, parfois sans solde.

Les conflits sur sa pension, des dettes, la mort de son fils, la maladie de sa femme et ses crises de goutte assombrissent la fin de sa vie. Il meurt à Ingrandes, sur les bords de la Loire, en 1831. La cigale gasconne s’est tue à jamais.

La Barthe de Neste lui a attribué une rue.

Serge Clos-Versailles

Le texte est en orthographe française de 1990 (nouvelle orthographe)

Références

François LAY dit Laÿs, La vie tourmentée d’un gascon à l’Opéra de Paris (1758-1831), Anne Quéruel, 2010
Biographie des hommes vivants, LA-OZ, Société de gens de lettres et de savants, tome 4e, 1818
François Lay, premier chanteur du monde, Paul Carrère, Société des études du Comminges, 1958
François Lay…, critique de Luc Daireaux, La cliothèque, 2010




Le Duc d’Épernon, un Gascon redouté

Le duc d’Épernon connait une vie riche et longue aux côtés de trois rois de France, Henri III, Henri IV qui meurt dans ses bras, et enfin Louis XIII. Il est surtout un des représentants les plus remarquables et les plus typiques des Gascons. Allons à sa rencontre.

Dans la série des Gascons de renom avec Max Linder, Pierre Latécoère,  Jean BourdetteJean-Baptiste Sénac,  Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Le duc d’Épernon 

Jean Louis de Nogaret de la Vlette, futur duc d'Epernon
Jean Louis de Nogaret de la Valette, futur duc d’Épernon

Jean-Louis de Nogaret de la Valette nait au château de Caumont, dans le Savès (Gers), en 1554. Il est le deuxième de six enfants. Son père Jean est seigneur de La Vallette, seigneur de Casaux et seigneur de Caumont. Sa mère est Jeanne de Saint-Lary de Bellegarde (Saint-Lary-Boujean dans la Haute-Garonne, Bellegarde dans le Gers)

Capdèth de la famille, il devient… cadet de Gascogne. Jean-Louis participe aux batailles des guerres de religion.

C’est d’ailleurs au siège de la Rochelle en 1573 qu’il rencontre Henri, duc d’Anjou, le futur Henri III.

Henri, duc d'Anjou. Portrait au crayon par Jean Decourt, Paris, BnF, département des estampes, vers 1570.
Henri, duc d’Anjou. Portrait au crayon par Jean Decourt, BnF, vers 1570.

Cinq ans plus tard, il est son conseiller et favori, avec le duc de Joyeuse. Le magistrat Jacques Auguste de Thou rapporte qu’Henri III est éperdument amoureux de notre Gascon. Surtout, il devient son bras droit de par son énergie, sa bonne santé, sa capacité d’action.

L’ascension du duc d’Épernon  

Portrait de Jean-Louis de Nogaret de la Valette, duc d’Épernon, gouverneur des Trois-Évêchés (1554-1642) Début du XVIIe siècle Musée de la Cour d’Or - Metz
Portrait du duc d’Épernon, gouverneur des Trois-Évêchés (Metz, Toul et Verdun) Début du XVIIe siècle
Musée de la Cour d’Or – Metz

Son ascension va commencer, il accumule charges et honneurs. Pair de France, chevalier de l’Ordre du Saint-Esprit, amiral de France, gouverneur de Normandie… Henri III crée même un duché et le fait duc d’Épernon en 1581.

En 1587, il épouse une femme de rang social plus élevé, Marguerite de Foix-Candale, fille d’Henri de Foix, comte de Candale, de Benauges et d’Astarac, dont il aura trois fils.

Le duc d’Épernon a la passion forte, une intelligence hors du commun, la franchise du terroir, le verbe vif. Et il gardera son accent gascon. D’ailleurs le poète Philippe Desportes, chargé de le « dégasconner », ne réussit pas à lui transmettre la préciosité de langage attendue à la Cour.

Terriblement ambitieux, il en est morose. Alors il se paie les services d’un bouffon à gages – l’humour est nécessaire au Gascon ! C’est un homme de (sale) caractère et, comme dira le prédicateur Michel Ponceton a guère ri à ses dépens que du bout des lèvres, et surtout à distance.

On l’aime ou on le déteste

Leader charismatique, le futur duc d’Épernon devient tout de suite le champion de la noblesse gasconne. Alors qu’il est de plus basse extraction, les Montesquiou, les Castelbajac, les Pardaillan, les Cominges… le soutiendront toujours. Son secrétaire, Guillaume Girard, raconte que lorsqu’il se rendait au Louvre, une escorte de plusieurs centaines d’hommes l’accompagnait, les premiers arrivant au palais alors que les derniers quittaient le palais du duc, rue Plâtrière (environ 500 m).

Nicolas de Villeroy, objet des railleries de d'Épernon portrait par Pierre Dumonstier, musée national de Varsovie, vers 1590.
Nicolas de Villeroy, portrait par Pierre Dumonstier, musée national de Varsovie, vers 1590.

Très entier, il se fait aussi de solides ennemis ! Comme Sully,  d’Aubigné ou Richelieu qui n’hésiteront pas à transmettre à l’opinion et la postérité une image horrible et fausse de l’homme. Il faut dire que le Gascon a la dent dure. Il n’hésite pas à traiter de petit coquin Nicolas de Villeroy,  ministre sous Charles IX, Henri III, Henri IV et Louis XIII. Ou il fait fuir le duc d’Epinac, archevêque de Lyon en l’attaquant sur ses mœurs.

Pourtant, il obtient très largement déférence et respect car il est sincère, fidèle à sa parole, et possède un grand sens de l’honneur. Qualités pas si répandues à la cour !

Le duc d’Épernon et la Ligue

François de France meurt en 1584, ouvrant la possibilité pour Henri III de Navarre de monter sur le trône de France au décès du roi actuel. Le duc d’Épernon perçoit immédiatement le danger d’une guerre de succession. Il va essayer de convaincre le Béarnais de passer à la religion catholique. Mais celui-ci ne s’y résoudra que plus tard. Et les protestants s’indigneront de la démarche.

Accord de Henri III avec Henri de Navarre (1588) à l'instigation du duc d'Épernon
Accord de Henri III avec Henri de Navarre à Plessis-les-Tours (1588)

De 1584 à 1589, il essaie de fédérer les protestants et les catholiques modérés autour d’Henri III, contre la Ligue catholique. Dans un but d’apaisement, il sera écarté. Du tiers du royaume dans ses mains, il ne restera que gouverneur de l’Angoumois.

Henri IV le laissera à distance, ce qui n’empêchera pas notre Gascon de continuer à influer, obtenant par exemple le retour des Jésuites.

Il assiéra aussi son prestige en faisant construire, dès 1598, le château de Cadillac, dont les immenses cheminées recouvertes de marbres sont considérées comme des plus belles de France. Les domestiques surnomment le cabinet de travail du duc, irascible et au sang vif, la moutarde...

L’assassinat d’Henri IV

En fait, les deux hommes se connaissent de longtemps quand le futur roi était retenu en cour de France et le futur duc un simple cadet. Alors leurs relations étaient bonnes. Puis elles furent plus hostiles. Le duc d’Épernon, toujours d’avis tranché, n’a pas une haute opinion d’Henri IV. Un jour, feignant un lapsus, il traitera Louis XIII de petit-fils d’un grand roi, oubliant ainsi le père…

Henri IV reproche au duc son hostilité, et celui-ci répond avec sa franchise habituelle : Sire, votre majesté n’a pas de plus fidèle serviteur que moi ; mais, pour ce qui est de l’amitié, votre majesté sait bien qu’elle ne s’acquiert que par l’amitié. Pourtant Henri IV, dans ses lettres, utilise le mot ami, ce qu’il ne fait que pour d’Épernon et Sully. Il lui écrit même des lettres aimables, évoquant des souvenirs, sans même parler affaires… En même temps, il le fait surveiller !

Le duc d’Épernon est dans le carrosse le 14 mai 1610 lorsque Henri IV se fait assassiner par François Ravaillac.  Ravaillac est d’Angoulême. Il n’en faut pas plus aux huguenots Sully, du Plessy-Mornay ou Bourbon-Soissons pour l’accuser d’avoir commandité ce meurtre.  Le procès montrera l’inexactitude de la chose.

Le duc d'Epernon est présent lors de l'assassinat d' Henri IV
L’assassinat d’Henri IV par Ravaillac (14 mai 1610)

D’Épernon et la Régence

Le duc d'Épernon impose la Régence de Marie de Médicis à la mort d'Henri IV
La Régente Marie de Médicis en 1616

La mort d’Henri IV ne fait pas pleurer le duc. D’Épernon va même prendre de vitesse tout le monde. Et, moins de deux heures après, obtient du Parlement la transmission du pouvoir à Marie de Médicis, sans tenir compte des dispositions d’Henri IV (qui voulait un conseil de régence). Ce sera malgré tout un retour limité car de nouveaux hommes, comme Concino Concini, vont avoir prise sur la reine. L’opposition ouverte du Gascon l’éloignera du pouvoir.

Le Louis XIII renverse sa mère et remercie les meurtriers de Concini : Grand merci à vous, à cette heure, je suis roi ! 

Le duc d’Épernon et Richelieu

Voulant des hommes énergiques et d’envergure, en 1622, Louis XIII nomme D’Épernon gouverneur d’Aquitaine. Le duc a 67 ans. Le roi renforce aussi sa garde en la dotant de mousquets (ce sera les mousquetaires). Sa Majesté demanda à Mr d’Épernon six de ses Gardes, pour mettre dans ladite Compagnie.

Le duc d'Epernon adversaire politique du Cardinal de Richelieu
Richelieu par Philippe de Champaigne

Le ministre principal Richelieu veut faire table rase de toute force en France et, en particulier des protestants, pour centraliser le pouvoir sur le roi. D’Épernon, défenseur de la féodalité, est son plus redoutable adversaire, critiquant ses choix politiques pour leurs conséquences au niveau local.

Richelieu va chercher à amadouer le duc. S’offrant à lui comme quatrième fils, d’Épernon répond qu’il attend les preuves. Alors Richelieu va chercher à le faire tomber, compliquant son gouvernement en donnant systématiquement raison à ses ennemis, lui tendant des pièges, irritant son humeur déjà exécrable.

Il va surtout chercher à le discréditer dans les opérations difficiles, lors des guerres contre les protestants menées par le prince de Condé. Il va par exemple encourager Condé à charger le duc du désastre de Fontarabie.

Les dernières luttes

Écoutant Richelieu, Louis XIII rattache le Béarn à la France en 1620. Il lance diverses opérations dont les degasts pour anéantir les protestants. Le duc d’Épernon est chargé de les exécuter dans son territoire.

Le duc d'Épernon participe aux campagnes de Louis XIII pour écraser les guerres huguenotes (1620-1621)
Les campagnes de Louis XIII contre les « guerres huguenotes » de 1620-1621

On recrute des gastadors payés à la tâche pour détruire les murailles, faire le degast autour des villes rebelles. Il s’agit de mettre à sac les alentours de ces villes pour éviter tout ravitaillement. Louis XIII écrit de ne pas perdre loccasion de faire le degast des bleds vins et autres fruits es environs et proche des autres villes rebelles… (lettre à l’évêque de Rieux, 21 juin 1629).

D’Épernon cherche une position plus modérée mais n’aura ni la confiance du roi, ni celle des Huguenots. Il n’est plus l’homme de la situation.

À Bordeaux, il se querelle avec l’archevêque Henri de Sourdis et le frappe en public en 1634. Le roi oblige d’Épernon à lui demander publiquement pardon en se mettant aux genoux de l’offensé. Quatre ans plus tard, il est démis de sa charge et meurt en disgrâce en 1642. Il a 87 ans. En plus de ses trois fils légitimes, il laisse quatre enfants, Louise, Louis, Bernard et Jean-Louis. Ce dernier sera légitimé par son mariage avec la mère, Anne de Monier, en 1596, sur son lit de mort.

Le souvenir

Le Gentilhomme gascon de Guillaume Ader dédié au duc d'Épernon (sur la couverture le blason du duc)
« Lou Gentilome Gascoun de Guillem Ader, Gascoun », dédié au duc d’Épernon (sur la couverture le blason du duc) – 1610

Le grand poète gersois Guilhèm Ader lui dédie Lou gentilome gascoun en 1610 : Lou Gentilome gascoun, é lous heits de gouerre deu gran é pouderous Henric Gascoun, Rey de France é de Nauarre. Boudat a Mounseignou lou duc d’Espernoun. / Lo gentilòme gascon, e los hèits de guèrra deu gran e poderós Enric Gascon, rei de França e de Navarra. Bodat a Monsenhor lo duc d’Espernon. / Le gentilhomme gascon, et les faits de guerre du grand et puissant Henri Gascon, roi de France et de Navarre. Dédié à Monseigneur le duc d’Épernon.

Dans le jardin de la cathédrale d’Angoulême,  le duc fait dresser la colonne d’Épernon qui rend hommage à son épouse, morte à 26 ans.  Ayant légué son cœur à Angoulême, une messe était célébrée à la cathédrale jusqu’à la Révolution.

Ainsi tous les matins, les cloches sonnaient les pleurs d’Épernon pour son épouse, selon la légende.

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

La clientèle du duc d’Epernon dans le sud-ouest du royaume, Véronique Larcade, 1996
Un Gascon du XVIe siècle, le premier duc d’Epernon, George de Monbrison, Revue des deux mondes, p.142-185
Le foudre de guerre et les fanfarons aux parchemins : le duc d’Epernon bourreau des villes protestantes (1616-1629), Valérie Larcade, 2002
La destinée exceptionnelle d’un « demi-roi » : Epernon, le mignon favori d’Henri III, Yves-Marie Bercé




Max Linder, un Gascon vedette du cinéma muet

Max Linder, de son vrai nom Gabriel Leuvielle était Gascon. Il est né à Saint-Loubès en Gironde et fut l’une des plus grandes vedettes françaises du cinéma muet. Charlie Chaplin qui l’admirait s’en inspira pour créer son personnage de Charlot.

Dans la série des Gascons de renom avec Pierre Latécoère,  Jean BourdetteJean-Baptiste Sénac,  Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Une enfance gasconne

Extrait de l'acte de naissance de Gabriel Leuvielle le 16 décembre 1883 à Saint-Loubes (Gironde)
Extrait de l’acte de naissance de Gabriel Leuvielle (source : AD de la Gironde)

Gabriel Leuvielle est né le 16 décembre 1883 à Saint-Loubès, dans l’Entre-Deux-Mers. Ses parents étaient vignerons mais suite aux ravages du phylloxéra, ils confièrent Gabriel et son frère à leurs grands-parents et s’exilèrent en Amérique.

Max Linder n’est pas le seul grand personnage de Saint-Loubès. L’écrivain béarnais Paul-Jean Toulet vécut chez sa sœur, à Saint-Loubès, de 1912 jusqu’à son mariage à Guétary. Et Saint-Loubès, c’est aussi la patrie de René Labat (1904-1974), spécialiste français de l’Assyrie, et de Sophie Davant, née en 1963, journaliste et comédienne.

Le futur acteur étudia au lycée de Talence puis suivit les cours du conservatoire de Bordeaux. Forte tête, il se fit renvoyer. Il joua sous le nom de Max Lacerda. En 1904, il changea Lacerda en  Linder, nom d’une boutique de chaussures qu’il vit dans les rues bordelaises. Et il monta à Paris.

Grâce à un de ses anciens professeurs, il put jouer au théâtre de l’Ambigu et au théâtre des Variétés. Là, il fut remarqué par Charles Pathé. Il entra dans sa maison en 1905 pour faire du cinématographe.

Max Linder rencontre le succès 

Max Virtuose (1913)
Max Virtuose (1913)

Il fit carrière dans la comédie, et tourna plusieurs courts métrages. En 1910, il créa le personnage de Max, dandy élégant, hâbleur, séducteur et toujours mêlé à des aventures loufoques.

Max adopta un physique reconnaissable qu’il garda toute au long de sa carrière : costumes élégants, chapeau haut-de-forme, canne, gants-beurre et petite moustache.

Il tourna une centaine de courts métrages que, le plus souvent, il écrivait et réalisait lui-même. Parmi lesquels : Comment Max fait le Tour du Monde en 1910, Max victime du quinquina en 1911, Une idylle à la ferme en 1912, Le Duel de Max  en 1913, Max sauveteur en 1914 …

En fait, Max Linder porta haut l’esprit gascon, alliant une observation fine à la légèreté de l’expression, le réalisme au trufandèr ou au burlesque.

Max Linder, première star internationale

Charles Pathé (1863 - 1957) fait connaitre Max Linder
Charles Pathé (1863 – 1957)

Grâce aux encarts publicitaires de Pathé, il devint la première star internationale du cinéma, bien avant la période d’Hollywood. Il alla en Espagne, en Allemagne et en Russie. Ses voyages lui inspirèrent quelques films comme Max toréador.

La guerre de 1914 interrompit sa carrière. Gravement gazé au front, il fut réformé. Puis, en 1916, se pensant rétabli, il signa un contrat avec les Studios Essaynay de Chicago, créés en 1907, que son grand ami Charlie Chaplin (1889-1977) venait de quitter. Mais sa santé encore fragile le trahit et il ne tourna que trois films sur les douze prévus.

 

Il fit un séjour dans un sanatorium de Los Angeles et rentra en France pour se faire soigner chez lui. Un an plus tard, Raymond Bernard le fit tourner dans Le Petit Café, une comédie française muette en noir et blanc adaptée de la pièce de théâtre de son père, le grand romancier et auteur dramatique, Tristan Bernard (1866-1947).

L’étroit mousquetaire

Max Linder dans l'Etroit Mousquetaire en français ou the Three Must-Get-Theres en anglais
Max Linder dans l’Etroit Mousquetaire (fr) ou the Three Must-Get-Theres (en)

Max Linder repartit aux États-Unis en 1919, à Hollywood qui était devenu depuis quelques années le centre majeur de production cinématographique. Il tourna trois longs métrages en tant que producteur, scénariste, metteur en scène et principal interprète. L’Étroit Mousquetaire dans lequel il joua le personnage de d’Artagnan fut un immense succès, aux États-Unis comme en France.

Il y joua d’anachronismes comme les dames de compagnie de la Reine qui forment un orchestre de jazz ou Richelieu qui téléphone. Les personnages sont étonnants comme Milady de Winter, grosse dame traversant la Manche à la rame. Et, surtout, il montra toute sa technique pour ne faire surgir le gag qu’au dernier moment. Ce film est toujours considéré comme la meilleure parodie des Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas. Il fut adapté en 1921 par Fred Niblo (1874-1948) avec Douglas Fairbanks (1883-1939).

Une fin tragique

Mariage de Max Linder et Ninette Peters
Mariage de Max Linder et Ninette Peters

Il menait une vie épuisante et sa gaieté cachait une neurasthénie chronique.  Il quitta les États-Unis  pour aller se reposer dans les Alpes. En 1921, à Chamonix, il rencontra Ninette Peters, âgée de 16 ans. Il l’enleva et l’épousa à Paris le 23 août 1923.

Sept mois plus tard, il fit une tentative de suicide. Tout y concourut : ses ennuis de santé, sa peur du néant, sa jalousie excessive… Et même l’arrivée du cinéma parlant. Il essaya d’entraîner sa femme dans la mort, mais Ninette réussit à sauver Max. Ninette était alors enceinte de cinq mois et leur fille, Maud naquit en juin 1924.

Malgré le succès de ses derniers films – au total, il tourna 500 films – et sa nomination à la présidence de la Société des Auteurs de Films, Max Linder abandonna tous ses projets. Il entra une fois de plus en dépression et demanda même le divorce.

Le 31 octobre 1925, on retrouva Max Linder et sa femme morts, dans un hôtel de la rue Kléber à Paris. Ils avaient pris du Gardénal et s’étaient tailladé les veines. Il avait 42 ans, elle en avait 20. Max avait mis ses affaires en ordre et prévenu ses amis. Il laissa à sa mort une lettre dans laquelle il disait : « Ma femme me demande de mourir ensemble. J’accepte. »

Max Linder reste dans les mémoires grâce à sa fille

Maurice Leuvielle en 1913 capitaine face à l'Angleterre
Maurice Leuvielle en 1913 capitaine face à l’Angleterre

Maud (1924-2017) est confiée à la garde du rugbyman Maurice Leuvielle, frère aîné de Max. Celui-ci dilapida une grande partie de l’héritage et enterra dans son jardin les bobines des films de son frère. Personne ne s’occupa de la mémoire de l’acteur et on l’oublia rapidement dans son propre pays.

Mathilde Peters, belle-mère de Max Linder, intervint et obtint la garde de Maud. Les deux familles se disputèrent, par procès interposé, et la garde de Maud et la fortune de Max Linder.

 

 

Maud Linder
Maud Linder

Maud Linder cherchera à comprendre qui était son père. Elle est l’auteur de deux films qui retracent sa vie et son œuvre à travers des extraits de films et des documents d’époque : En compagnie de Max Linder en 1963, et L’Homme au chapeau de soie en 1983. Elle complétera par un livre émouvant, Max Linder était mon père, en 1992, où elle pardonne enfin ce père et cette mère qui l’ont abandonnée.

Le premier Ciné Max Linder
Le premier Ciné Max Linder

Max Linder fonda en 1916 une salle de cinéma à Paris, le Ciné Max Linder que vous pouvez toujours fréquenter au 24 boulevard Poissonnière, Paris 9e. Vous la reconnaîtrez, elle s’appelle aujourd’hui le Max Linder Panorama et elle perpétue donc le souvenir de l’acteur.

 

 

Serge Clos-Versaille

 

Références

L’article Max Linder (1883-1925), le d’Artagnan du cinématographe, Michel Pujol, revue Vasconia, n° 8, 2007, p. 31.
L’article Max Linder sur Wikipedia
Max Linder était mon père, Maud Linder, Flammarion, 2003.
Max Linder, Maud Linder, Paris, Éditions Atlas, 1992.
La mort de Max Linder, revue de presse, La Belle équipe, 2015
Son père était Max Linder, interview Le soir, 1992




Pierre Latécoère, ingénieur bigourdan visionnaire

Pierre Latécoère, grand nom de la construction aéronautique. Audacieux, ingénieux, sachant s’entourer, il est incontestablement un Gascon de renom. Avec Jean Bourdette, Jean-Baptiste SénacGuillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Pierre-Georges Latécoère

Pierre-Georges Latécoère (1925)
Pierre-Georges Latécoère (en 1925)

Son père, Gabriel, nait à Bagnères de Bigorre en 1836. Il fonde des ateliers de menuiserie mécanique et fait fructifier son entreprise jusqu’à employer 150 ouvriers à la fin du XIXème siècle. Sa mère est Jeanne Pujol, née à Varilhes en Ariège. La famille Latécoère habite la villa Gabriel, dont il subsiste le portail.

Pierre-Georges, second des trois enfants, nait à Bagnères de Bigorre en 1883. Sa mère a 30 ans, son père 47. Il fait ses études d’ingénieur à Paris, à l’École Centrale des Arts et Manufactures. Après la mort de son père, en 1905, il reprend avec sa mère l’entreprise familiale. Son activité a évolué pour fabriquer principalement du matériel ferroviaire.  Inventif, il alimente l’usine avec une électricité fabriquée à partir de sciure de bois.

Il s’agrandit en ouvrant une nouvelle usine aux Pont des Demoiselles à Toulouse afin de répondre à la commande de 1500 wagons de la Compagnie des Chemins de Fer du Midi.

Latécoère s’intéresse aux avions

Le 3 février 1911, Louis Blériot arrive de Pau et atterrit dans la plaine de Gerde, tout à côté de Bagnères. De quoi donner de nouvelles idées à notre ingénieur.

Emile Dewoitine organise la production des Salmson A2 chez Latécoère
Emile Dewoitine organise la production des Salmson 2A2 pour Latécoère

Lors de la première guerre mondiale, non mobilisé à cause de sa mauvaise vue, Pierre-Georges décide de participer à l’effort de guerre. L’usine de Bagnères fabrique des cuisines roulantes, très appréciées des poilus. Et il crée deux entreprises à Toulouse. L’une fabrique des obus, l’autre des avions, la Société Industrielle d’Aviation Latécoère. C’est une première dans la ville rose.

Et c’est pour Latécoère une découverte, car il ne connait rien en aéronautique ! D’ailleurs l’Armée lui affecte Emile Dewoitine, surnommé Mimile-bras-de-fer, de retour du front russe (1917). Le 5 mai 1918, le premier avion de l’usine Latécoère, le Salmson 2A2, décolle de Montaudran, un aérodrome aménagé par des prisonniers de guerre allemands. Dewoitine ingénieur diplômé de l’École Bréguet, créera sa propre entreprise aéronautique à Toulouse en octobre 1920.

Latécoère se heurte à l’incrédulité

Déjà, l’industriel imagine une ligne France-Sénégal pour transporter des marchandises et du courrier. Ce sera un Vosgien, René Cornemont,  pilote de guerre, qui inaugurera le jour de Noël 1918 le voyage Toulouse-Barcelone sur un avion de reconnaissance utilisé pendant la guerre, le Salmson 2A2. Latécoère est dans l’avion.

Pierre Latécoère et René Cornemont préfigurent la ligne Toulouse - Rabat à la Noël 1918 sur un Salmson A2
Pierre Latécoère et René Cornemont préfigurent la ligne Toulouse – Rabat à la Noël 1918 sur un Salmson 2A2

Comment de petits appareils pourraient-ils traverser des tempêtes ou des montagnes ? Il faut convaincre les incrédules. Le 19 mars 1919, avec le pilote Lemaître, il franchit la distance de Toulouse à Rabat avec des escales à Barcelone, Alicante et Malaga. Le maréchal Lyautey l’attend sur le champ d’aviation. Latécoère lui remet le Journal Le Temps arrivé le matin même à Toulouse et un bouquet de violettes pour la Maréchale.

Bon de la Compagnie Générale Aéropostale de Latécoère (1928)
Bon de la Compagnie Générale Aéropostale  (1928)

Il ne reste plus à Latécoère qu’à créer les Lignes Aériennes Latécoère, qui deviendront quelques années après (1927), la Compagnie Générale Aéropostale, si bien glorifiée par Antoine de Saint-Exupéry dans Vol de nuit.  Le nouveau patron sera un banquier d’Angoulême, Marcel Bouilloux-Lafont.

La mise en place des Lignes Aériennes Latécoère

Didier Daurat rejoint Latécoère
Didier Daurat rejoint Pierre Latécoère

Il réunit hommes et matériel, récupère quinze avions d’observation Bréguet 14, des biplans utilisés pendant la guerre, devenus inutiles. Il recrute des pilotes de guerre, des gens qui n’avaient peur de rien. Fin 1919, ils ont déjà porté 9 124 lettres du Maroc vers la France.

Comme tous les grands créateurs, Latécoère réalise des choses dites impossibles. Dans ce bouillonnement du début de siècle, il sait faire rêver. Ainsi, en 1919, il engage pour sa ligne Toulouse-Rabat, Didier Daurat, un aviateur qui se révèlera prestigieux. Celui-ci rapporte cette phrase du Bigourdan : J’ai refait tous les calculs, ils confirment l’opinion des spécialistes : notre idée est irréalisable. Il ne nous reste qu’une seule chose à faire : la réaliser ! 

En octobre 1920, sous la direction de Daurat, la ligne est ouverte au transport de passagers. Montaudran devient la première aérogare de France.

Latécoère un innovateur et un aventurier

Latécoère reste un ingénieur génial. Il conçoit de nombreux avions, toujours plus performants. Il commence avec le Laté 1, monomoteur destiné au transport de la poste, et termine avec le géant Laté 631, en passant par le Laté 32, premier hydravion.

En 1927, il remplace les Bréguet 14  qui volent à 120km/h par des Laté 25 et 26 qui, eux, volent à 200 km/h, portent 600 kg et ont beaucoup moins de pannes.

Jean Mermoz
Jean Mermoz

Un peu avant, en 1924, il rencontre Jean Mermoz, un jeune pilote tout juste sorti de l’Armée. Il l’embauche le 13 octobre. Daurat le reçoit à contre-cœur, préférant des pilotes de lignes sérieux à des acrobates de cirque.

Pourtant,  à travers l’Atlantique le 9 mai 1930, Mermoz, Dabry et Gimié effectuent sur l’hydravion Laté 28 (baptisé Comte-de-La-Vaulx) la première liaison postale aérienne Sud.

Ils décollent de Saint-Louis du Sénégal avec 100 kg de courrier, réussissent, en restant au ras de l’eau, à franchir les terribles cumulonimbus de la Zone de Convergence Inter Tropicale (ZCIT) dite Pot-au-Noir. Enfin, ils arrivent à Natal au Brésil. Ils ont effectué 3 450 kilomètres. Le vol a duré 21 heures et 15 minutes. L’avion, novateur, était équipé d’instruments de vol : radio T.S.F. et radionavigation (radiogonio).  Des techniques déjà connues mais pas vraiment utilisées pour les vols.

L’Aéropostale fixe désormais une liaison Toulouse-Santiago du Chili, parcourue en quatre jours et demi.

Les hydravions

Latécoère croit particulièrement aux hydravions et va en construire un grand nombre. Parfois c’est un exemplaire unique, le suivant améliorant le précédent.

L’hydravion présente des avantages : pas besoin de construire des pistes, nombreux lacs, pas ou peu de limite de distance pour décoller et réutilisation des infrastructures portuaires déjà en place. Il faut dire que personne ne croit trop au développement d’une aviation commerciale et donc personne ne veut investir dans des pistes en béton.

Quant aux passagers, ils sont rassurés par l’hydravion. Ils pensent qu’ils pourront toujours amerrir en cas de panne. En pratique, c’est peu probable, la houle n’étant pas de nature à stabiliser un hydravion.

Quelques hydravions célèbres

Le Laté 298 est un bombardier torpilleur, monoplan, fabriqué à Anglet. Il sera construit en 127 exemplaires (la plus grosse production des avions Latécoère).

Le Laté 300, appelé Croix du sud, est construit en série. Latécoère a mis au point des nageoires (flotteurs le long de la coque) qui permettent de décoller en mer houleuse dans les passes du bassin d’Arcachon.

Sorti en 1935, le Latécoère 521 est le premier jumbo du monde. Il est appelé Lieutenant de vaisseau Paris en l’honneur de Paulin Paris qui réalisa des records de vitesse sur hydravion. Il permet de transporter 72 personnes dans un grand confort puisqu’il y a des cabines de luxe équipées de cabinets de toilette, une cuisine, un salon… En 1939, Henri Guillaumet, assure sur le Laté 521 la liaison directe New York-Biscarosse, soit 5 875 km dont 2 300 km avec un moteur stoppé. Cela représente tout de même une moyenne de 206 km/h.

Le Latécoère 532 successuer du 531, construit en 1939 et piloté par Henri Guillaumet
Le Latécoère 522 successeur du 521, construit en 1939 et piloté par Henri Guillaumet

Le Latécoère 631

Avec ses 75 tonnes, le Latécoère 631,  est le plus grand hydravion de l’époque. Il est fabriqué à Biscarosse, dans une base de montage et d’essais en vol créée en 1930 par l’entreprise Latécoère. Il peut transporter 50 passagers et 6 tonnes de fret. Cet appareil permettra de faire sans escale Saint-Etienne (Mauritanie) – Fort de France (Martinique) soit 4 700 km en un peu plus de 16 heures.  Ce sera une belle réussite technique.

Latecoère 631
Le Latécoère 631, développé pendant les années de guerre et lancé en 1945

Ci-dessous une vidéo des Actualités Françaises sur le premier vol du Latécoère 631 à Biscarosse, le 30 mars 1945.

De l’Aéropostale à Air France, la fin de l’aventure de Pierre Latécoère

En 1930, L’Aéropostale est forte de 200 avions, 17 hydravions, 1500 employés dont 51 pilotes. En 1933, l’Aéropostale fusionne avec quatre autres compagnies françaises pour devenir la SCELA (Société Centrale pour l’Exploitation des Lignes Aériennes). Rebaptisée très vite Air France.

En 1939, Latécoère vend les sites de Montaudran, Anglet et Biscarosse à Louis Breguet. Il construit une usine pour fabriquer le Laté 631.

Pierre-Georges Latécoère meurt en 1943. La Société Industrielle d’Aviation Latécoère disparait avec le concepteur génial.

Les débuts de l’aviation sont coûteux en vies

Malgré des ingénieurs inventifs, des techniciens habiles et des aviateurs courageux, les pannes ou les accidents sont nombreux.  Les aviateurs sont souvent obligés de se poser pour réparer. Ils se font parfois agresser par les populations. Par exemple, un avion de la ligne Toulouse-Rabat dut se poser. Les Maures les capturèrent et réclamèrent une rançon.

Le premier accident mortel de la même ligne a lieu en 1920. Pris dans une tempête, le pilote Jean Rodier et le mécanicien François Marty-Mahé, à bord d’un Salmson, tombèrent en mer, au large de Port-Vendres.

Depuis sa création jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale, la compagnie déplore près de 130 morts sur ses 13 000 km de la ligne, soit 1 mort tous les 100 km !

Henri Guillaumet et Antoine de Saint Exupéry
Henri Guillaumet et Antoine de Saint-Exupéry

Quelques accidents sont restés dans la mémoire comme celui de Guillaumet le 13 juin 1930 dans les Andes, à proximité de la Laguna del Diamante (lagune du diamant). Il marchera en plein hiver austral à 3 250 m d’altitude, pendant 5 jours pour atteindre une zone habitée. Récupéré par Saint-Exupéry, il lui dira : ce que j’ai fait, je te le jure, aucune bête ne l’aurait fait. Saint-Exupéry évoquera cette aventure dans Terre des Hommes (1939).

Le 1er août 1948, un Laté 631 s’abimera en mer, faisant 52 victimes, la totalité de l’équipage et des passagers.

Et Antoine de Saint-Exupéry, le pilote distrait (à tel point que certains hésitaient à monter avec lui) sera le pilote le plus vieux, lors de sa mort à 44 ans.

Le souvenir de Latécoère

Il existe aujourd’hui un raid Pierre-Georges Latécoère, qui reprend le trajet mythique Toulouse – Dakar.

Références

Gabriel Latécoère
Crash flying boat,
Histoire de l’Aéropostale
L’aéropostale
Latecoere.com




Jean Bourdette, per amou det Labéda

Certains Gascons comme Jean Bourdette méritent d’être connus même s’ils ont été discrets dans leur vie. Cet historien publia une bonne quarantaine d’ouvrages sur le Lavedan et quelques lieux à l’entour. Il publia aussi un épais lexique de gascon lavedanais. Ainsi, il nous fournit une vraie mine de connaissance. Encore un Gascon de renom.

Série Gascons de renom : Jean-Baptiste Sénac, Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Jean Bourdette

Jean Bourdette (1818-1911)
Jean Bourdette (1818-1911)

Jean Bourdette (1818-1911) est né à Argelès-Gazost. Il y passe son enfance.  Il suit des études d’ingénieur agronome à la prestigieuse Institution royale agronomique de Grignon, en Île de France, un ancêtre de l’actuelle AgroParisTech. Ensuite, il enseigne les sciences naturelles à Paris, fait des recherches à l’Observatoire avec Urbain Le Verrier, le papa de la météo,  dirige la Mission Égyptienne de Paris.

À 60 ans (1878), il décide de quitter ses fonctions et s’installe à Toulouse. Là, il travaille avec le botaniste Gaston Bonnier et parcourt les piémonts pyrénéens, Couserans, Comminges, Vallée d’Aure, Lavedan.

Pourtant, Jean Bourdette est avant tout un chercheur et un fouilleur de livres. Il délaissera rapidement la botanique. Muni d’une loupe, il se consacrera à l’étude de documents, d’archives sur son Lavedan natal. Il publiera pendant 21 ans un très grand nombre d’ouvrages sur cette région.

Jean Bourdette écrit per amor deth Lavedan

Per amou det Labéda / Per amor deth Lavedan (Par amour du Lavedan) est la devise de l’historien qu’il inscrit sur tous ses ouvrages. En 1903, l’Escole Gastou Fébus lui remet le prix d’honneur pour son travail. Pourtant, la plus grosse partie reste à venir.

Jusqu’à son dernier souffle, Bourdette écrit des notices très ciblées sur un thème. Elles peuvent être courtes, d’une bonne soixantaine de pages comme les Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, où il énumère les familles ayant possédé la seigneurie de Monblanc jusqu’à ce qu’elle soit donnée au Prieuré de Héas. Plus souvent, il développe les informations collectées avec précision et netteté, jusqu’à plus de 700 pages comme la Notice des abbés Lays du Labéda.

Ses ouvrages sont indispensables à toute étude sur cette région, en particulier parce qu’il y conserve la mémoire collective, celle des familles et les coutumes. Dix-sept de ses publications sont à disposition à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.

Jean Bourdette publie Froidour

"Mémoire

Non content de ce travail de fourmi, notre historien veut aussi faire connaître un ouvrage majeur sur la Bigorre. Il ne s’agit pas du manuscrit de Guillaume Mauran, Sommaire description du Pays et Comté de Bigorre, datant de 1614 ou peu après, qui fut édité, avec des notes complémentaires, par Gaston Balencie en 1887. Jean Bourdette, lui, voulut faire connaître le travail remarquable du Picard Louis de Froidour (1625?-1685), Grand-Maître des Eaux et Forêts au département de Languedoc, Guienne, Béarn, Basse-Navarre, Soule et Labourd.

Froidour avait écrit le Mémoire du pays et comté de Bigorre, probablement entre 1675 et 1685. Il s’agit d’une description du pays tels que l’a vu le Picard, d’abord une description géographique puis de son administration (justice, administration des eaux et forêts, feux de taille…).

Ce livre regorge d’informations sur la vie des Pyrénéens. Jean Bourdette explique par exemple qu’ayant besoin de sel pour réchauffer et purger les bestiaux pendant les périodes de neige, c’est la raison sans doute pour laquelle ils ont joui, jusques à présent, de la franchise et de la liberté de prendre du sel en Espagne, en Béarn ou ailleurs, ainsi que bon leur semble. Bien sûr, le peuple, gros consommateur de sel, est très opposé à l’impôt sur cette denrée, la gabelle. En Comminges, Froidour rapporte : Ils me dirent naïvement, en peu de paroles, qu’ils ne subsistaient que par le bétail, que leur bétail ne subsistait que par le sel, et que leur ôter le sel c’était leur ôter la vie, et qu’ils aimeraient beaucoup mieux mourir les armes à la main, que de mourir de faim et de misère.

Qu’ei monstruós de mespresar la lenga

Bourdette ne peut s’intéresser à l’histoire de son pays sans s’intéresser au gascon écrit et parlé dans cette région. D’ailleurs, il précise Tout Labedanés qe déou sabey era suo lenca de may, q’ey hountous d’ignourà-la, q’ey moustrous de mespresà-la. / Tot Lavedanés que dèu saber era lenca de mair, qu’ei hontós d’ignorar-la, qu’ei monstruós de mespresar-la. / Tout Lavedanais doit savoir la langue maternelle. Il est honteux de l’ignorer, il est monstrueux de la mépriser.

La route de Gavarnie au Pas de l'Echelle
La route de Gavarnie au Passage de l’Échelle

Ses notices sont d’ailleurs emplies de noms locaux et l’on peut ainsi apprendre ou se remémorer que la cascade de Gavarnie est appelée par les gens du pays et pich dèt Marbourè / eth pish deth Marborè / La pisse du Marboré ou que l’actuel pic de Montaigu est appelé à Bagnères le pic de Deux Heures. Ou encore que la petite vallée ou vallée de Barège communique avec le Lavedan propre ou grande vallée par le difficile pas de la scala (passage de l’échelle).

Jean Bourdette, consulté en 1889 par Miquèu de Camelat, conseillera au jeune auteur d’écrire en lavedanais (Camelat est né à Arrens, Lavedan). Ce que celui-ci fera pendant quatre ans, avant de choisir le béarnais de la plaine qu’il juge plus classique (ou plus connu ?).

Jean Bourdette conserve la langue

En érudit et conservateur de patrimoine culturel, Jean Bourdette se lance dans la réalisation d’un lexique et d’une grammaire. Seul le premier, Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, sera achevé en manuscrit (il ne sera pas publié). Il est conservé au Musée pyrénéen de Lourdes (4 volumes, 1404 pages).

Jean Bourdette - essai de vocabulaire lavedanais, p. 1391
Jean Bourdette – Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, p. 1391

Grâce à ce vocabulaire, vous pourrez parler montagnard en utilisant les arrealhs (éboulis), la coma (combe), le coret (petit col), le lità (couloir d’avalanche), la massavielha (roche usée par un glacier), l’ola (le cirque) ou la gauba (lac de montagne) tout en visant le som (sommet). Et, plus curieusement, vous pourrez aussi trouver un davantaiga (chemin qui mène à l’est de l’eau).

Enfin vous saurez différencier un bualar (pacage réservé aux bovins) d’un vedath (lieu interdit au bétail), écouter la balaguèra (vent du sud) et comprendre l’histoire de l’artiga que vous traversez (pâturage défriché).

Reprouès det Labedâ aplegats per Jean Bourdette

Jean Bourdette a édité en 1889 un recueil de 420 proverbes, locutions, comparaisons et sobriquets de son pays. Dans l’avertissement, le scientifique précise la prononciation et ses choix de graphie. Il n’y a pas de norme en cette époque.

Certaines expressions sont des expressions amusantes comme Doumâ q’ey u feniàn / Doman qu’ei un feniant / Demain est un fainéant, que l’on peut répondre à quelqu’un qui dit Q’at harèy doumà / Qu’ac harèi doman / Je le ferai demain.

Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos
Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos

Certains sont des constatations du peuple comme celui qui note les ravages des crues du Gave détruisant régulièrement berges et prairies ou changeant son cours :
Et mes gran proupiétàri det Labedà qu’ey et Gàbet.
Eth mes gran propietari deth Lavedan qu’ei eth Gavet. 
Le plus grand propriétaire du Labédà, c’est le Gave.

Bourdette ne peut d’ailleurs s’empêcher de reprocher aux Lavedanais leur fatalisme au lieu d’engager les travaux ad hoc.

Les parentés avec les peuples voisins

Ce recueil de proverbes présente une particularité intéressante. Jean Bourdette note les parentés ou emprunts à d’autres langues, comme les emprunts du lavedanais à l’espagnol. Il note aussi des proverbes similaires en français, ou en espagnol ou même, pour l’un en anglais !

Par exemple Deras olhas coundadas et loup qe s’en minjè / Deras òlhas condadas eth lop que se’n mingè / Des brebis comptées le loup en mangea. Effectivement, on retrouve le proverbe espagnol De lo contado come el lobo. La signification et l’image sont les mêmes. Il s’agit d’une critique de l’excès de contrôle qui n’empêche pas la perte de ce que l’on cherche à maitriser.

Ou encore Jean Bourdette rapproche :
En caza de hàoure, cabliha de husta / En casa de haure, cavilha de husta / En maison de forgeron, cheville de bois.
En espagnol, En casa del herrero, cuchillo de palo /  En maison de forgeron, couteau en bois.
Et en français : Les cordonniers sont les plus mal chaussés.
La même idée est exprimée mais d’une façon différente en français.  Encore une occasion de voir la proximité des deux côtés des Pyrénées.

Le souvenir

Lourdes et Argelès-Gazost ont gardé trace du chercheur infatigable. Elles lui ont offert le nom d’une rue, et même d’une école primaire pour Argelès.

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Références

Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, Jean Bourdette, 1898
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre, Louis de Froidour, 1892
M. Bourdette, Adrien Planté, Reclams de Biarn e Gascounhe, Deceme 1911, p.324




Jean-Baptiste Sénac, premier médecin du roi

Le Gersois Jean-Baptiste Sénac, premier médecin du roi Louis XV, est le fondateur de la cardiologie. Un précurseur éclairé, à ajouter à la liste des Gascons de renom, avec Guillaume Saluste du Bartas, Antoine de Nervèze, Sans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne. 

Jean-Baptiste Sénac 

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Jean-Baptiste Sénac nait en 1693, probablement à Lombez. Sa famille paternelle est d’Aux en Pardiac (aujourd’hui Aux-Aussat) à côté de Miélan. Sénac y est d’ailleurs le nom le plus fréquent (deux habitants sur cinq). C’est une famille bourgeoise possédant quelques terres. Son grand-père, Pierre, est notaire et son père, Jean-Bernard, avocat.

Sa mère, Marie Corregé (ou Courrèges), est fille de notaire. Le jeune couple s’installe dans le village de la femme, Ariès en Magnoac (aujourd’hui Ariès-Espenan), où celle-ci a une métairie.

Les études

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Herman Boerhaaven (1668-1738) rénovateur de la didactique médicale

Après son enfance à Ariès, Jean-Baptiste va au collège d’Auch, tenu par les Jésuites. Puis, cassant la tradition familiale, il entreprend des études de médecine, à Leyde (Hollande), premier centre médical d’Europe à cet époque, où il a le célèbre Herman Boerhaaven (1668-1738) comme professeur. On trouvera trace de son enseignement dans les premiers écrits de notre Gersois. Puis, à Londres, il suit les cours de John Freind (1675-1728), le géant du Collège de Médecine londonien.

On ne sait pas vraiment pourquoi il fait ses études à l’étranger, même si le marquis d’Argenson écrit en 1752 que c’est parce qu’il est protestant. Ce qui est tout à fait plausible.

Enfin, de retour en France, il est nommé docteur en médecine à Montpellier en 1719, puis reçu maitre es arts à Toulouse le 13 mars 1721.

Le mariage

Gabriel Sénac de Meilhan (1736-1803)
Gabriel Sénac de Meilhan (1736-1803), deuxième fils de Jean-Baptiste

Jean-Baptiste Sénac se marie à Blaye le 10 aout 1721 avec Marie-Thérèse Tanet, fille de marchands (qui commerçaient avec la Hollande) et grands notables. Le couple part pour Paris dès l’année suivante. Là, Sénac demande à être reçu médecin par la faculté sans soutenir de thèse, ce qu’on appelle aujourd’hui une équivalence. La faculté refuse.

Il a quitté la Gascogne, il n’y reviendra pas mais il y achètera des terres, la seigneurie de Meilhan et celle d’Ozon.

Avec Marie-Thérèse, il aura trois enfants : Jean en 1723, Thérèse en 1729, Gabriel en 1736. Ce dernier sera intendant et écrivain. Voltaire dit d’ailleurs de lui, le 4 juillet 1756 : Faites de la prose ou des vers, Monsieur, donnez-vous à la philosophie ou aux affaires, vous réussirez à tout ce que vous entreprendrez

Ses débuts de médecin

Jacob Benignus Winsløw
Jacob Benignus Winsløw (1669-1760) recommande J-B Sénac à l’Académie Royale des Sciences

En 1723, Jean-Baptiste Sénac entre à l’Académie Royale des Sciences sur la recommandation de deux grands médecins, le Provençal Joseph-Guichard du Vernay et le Danois Jacob Benignus Winsløw. En parallèle, il commence à restituer ce qu’il a appris et publie Nouveau cours de chimie suivant les principes de Newton et de Stahl, puis ses premières découvertes dans le Journal de Trévoux, et dans le Journal des Savants.

Ou dans des communications à des Académies, comme la très intéressante Observations sur le mouvement des lèvres ou encore sa Réflexion sur les noyésJusqu’alors, on croyait que l’eau envahissait l’intérieur du corps, provoquant la mort. Sénac montre que la trachée réagit quand elle reçoit de l’eau, en la rejetant. Comme quand un liquide passe par le « mauvais trou ». La mort résulte ainsi du défaut de respiration, des convulsions de la trachée et des ruptures des vaisseaux pulmonaires.

Ses discours sont si remarquables qu’il est reconnu très vite et devient docteur de la Faculté de Médecine de Reims en 1725, bachelier de la Faculté de Médecine de Paris en 1726, médecin du roi en 1727.

Sénac s’intéresse au cœur

Le chef d'oeuvre de Jean-Baptiste Sénac
Le chef d’œuvre de Jean-Baptiste Sénac

Sa curiosité est telle que notre médecin s’intéresse à tout, les mouvements du corps, la prévention de la peste… Pourtant, les grandes avancées concerneront le cœur.

Dans son très complet Traité de la structure du cœur, de son action et de ses maladies, Jean-Baptiste Sénac précise qu’il est intrigué par le cœur auquel on donna tant de propriétés : centre de l’intelligence, des passions, oracle. Un organe si merveilleux a occupé long-tems les anciens Philosophes… dit-il. Mais il ne veut pas aller sur ce terrain, Le fond de mes recherches étoit destiné à l’Académie, et il ne regardera que l’aspect médical. Ce à quoi il s’intéresse, ce sont les maladies du cœur, maladies fréquentes, difficiles à connoître et à guérir, l’écueil ordinaire de tant de malades & de tant de Médecins.

Il étudie les lésions du cœur, établit par l’autopsie des liens entre des troubles du rythme cardiaque et des insuffisances des valves. Il identifie des signes fonctionnels liés aux affections du cœur, comme l’œdème des jambes, l’arythmie, l’asthénie ou l’insuffisance pulmonaire. Bref, il met la cardiologie en route !

Sénac et la Faculté de Médecine

Georg Ernst Stahl
Georg Ernst Stahl (1659-1734)

Très ouvert et progressiste, Sénac embrasse les nouveaux courants dès lors que les démonstrations sont concluantes. Ce qui l’oppose parfois à la prudence ou au conservatisme de la Faculté. En bon Gascon, il a le parler direct. Ainsi, la première phrase de son traité de chimie : Il regne des préjugez ridicules parmi les sçavans comme parmi les ignorans ; le peuple peu capable d’éxaminer, suit des opinions répanduës par l’ignorance & reçûës par la crédulité ; on trouve dans les sçavans les mêmes idées fortifiées par un long travail, confirmées par la honte de les désavoüer, soûtenuës enfin par l’entêtement. 

Ainsi, il est le premier à présenter les thèses de l’Allemand Georg Ernst Stahl (1659-1734) qui considère que la médecine doit être séparée de la chimie, même si elle s’en sert pour les médicaments, et qu’elle ne peut non plus être uniquement fondée sur la mécanique comme le soutient Newton. Selon ce novateur, le corps est un organisme dont toutes les parties collaborent à un objectif commun. Il donne ainsi une place importante à l’âme, au psy dirait-on aujourd’hui.

Un autre exemple est le soutien que Sénac apporte au docteur Théodore Tronchin qui pratiquait l’inoculation. Cette méthode, ancienne mais remise au point en 1762 par le Britannique Daniel Sutton, consistait à mettre en contact le patient avec de la substance prélevée sur les vésicules d’une personne faiblement atteinte de la variole. Les résultats sont suffisamment probants pour notre Gascon, même s’il la reniera plus tard face aux risques insuffisamment maitrisés (certains disent parce qu’il était jaloux du succès de Tronchin).

Les honneurs

Maurice de Saxe (1696-1750)
Maurice de Saxe (1696-1750)

En 1744, Toulouse décide de lui rendre honneur et l’anoblit en l’élisant capitoul. Mais, finalement, son coup d’éclat aura lieu au printemps 1745. Sénac réussit deux paracentèses du myocarde sur le maréchal Maurice de Saxe, qui commandait l’armée royale de Flandre. Moins d’un mois après l’opération, celui-ci gagne la décisive bataille de Fontenoy. Sénac devient médecin des armées en Flandre.

En 1751, il est nommé premier médecin du duc d’Orléans, et en 1752, premier médecin du roi.

Il aura aussi la charge de surintendant des Eaux et Fontaines Minérales et Médicinales du Royaume.

Il s’éteint le 20 décembre 1770 à Versailles. Il a 77 ans. Louis XV, malgré ses 60 ans,  refusera de prendre un nouveau premier médecin.

Le souvenir

J-B Sénac (détail de la fresque de Diego Rivera à l'Institut de Cardiologie de Mexico - 1946)
J-B Sénac (détail de la fresque de Diego Rivera à l’Institut de Cardiologie de Mexico – 1946)

Jean-Baptiste Sénac n’a laissé que très peu de trace de ses origines et de sa vie. Était-il gêné par la modestie de son milieu alors qu’il évoluait parmi les nobles ? Il écrit : Le génie n’appartient à aucune nation ; il est semé par le hasard parmi la stupidité et l’ignorance. En tous cas, il précise qu’un bon philosophe n’est pas ébloui par l’éclat des grandeurs.

Le peintre Diego Rivera (1886-1957) fera figurer Jean-Baptiste Sénac montrant son traité, au premier plan de sa fresque Histoire de la cardiologie à l’entrée de l’Institut de cardiologie de Mexico. Un bel hommage !

Références

Nouveau cours de chimie suivant les principes de Newton et de Stahl, Jean-Bastiste Sénac, 1723
Sur les noyés, Jean-Bastiste Sénac, 1725

Traité de la structure du cœur, de son action et de ses maladies, T.1, M. De Sénac, 1741
Traité de la structure du cœur, de son action et de ses maladies,
T.2, M. de Sénac,  1783
Du lieu de naissance et des attaches gasconnes de Sénac, premier médecin de Louis XIV. G. de Monsembernard, Bulletin de la Société Archéologique, Historique, Littéraire et Scientifique du Gers, 4e trimestre 1987, p.407-437
Histoire de la cardiologie, Pascal Gueret,  2016




Guillaume Saluste du Bartas, le prince des poètes

Grand poète gascon, amoureux de sa terre, Guilhèm Salusti deu Bartas, ou Guillaume Saluste du Bartas en français, c’est la beauté lyrique, la spiritualité, la communion avec la Nature.  Et c’est aussi l’érudition, la tolérance, l’ouverture au monde et aux autres civilisations. Un immense Gascon de renom.

La vie de Saluste du Bartas

Guillaume Saluste du BartasÀ Montfort, en Fesansaguet, Francesc de Salustre, ayant charge de trésorier de France,  et Bertrande de Broqueville sont des commerçants aisés. En 1544, ils ont un fils, Guilhem. Celui-ci suit de solides études à Bordeaux, au collège de Guyenne, puis des études de droit à Toulouse. Là, il découvre le calvinisme et y adhère.

En 1565, son père, Francesc, achète à l’évêque de Lombez le château du Bartas. À sa mort, Guilhèm en prendra le nom et s’appellera Saluste (le r est perdu !) sieur du Bartas. Dès 1567, le jeune homme s’installe dans ses domaines en Gascogne que son ami, Pierre de Brach, décrira dans Le Voyage en Gascogne. Et, malgré son peu de goût pour la violence, il participera aux guerres de religions.

Henri III de Navarre protecteur de BartasGuilhèm parle plusieurs langues, hébreu, latin, grec, français, gascon, anglais, allemand et peut-être d’autres encore selon Georges Pelissier. Habile négociateur, il réalise des missions diplomatiques pour le compte d’Henri de Navarre, en particulier auprès de Jacques VI d’Ecosse. Ce dernier exprime son grand contentement de la compagnie du poète. D’ailleurs le futur roi d’Angleterre et d’Irlande traduit un des poèmes du Gascon.

Bartas se marie en 1570 avec Catherine de Manas, fille du seigneur d’Homs, avec qui il a quatre filles : Anne de Saluste, Jeanne, Isabeau et Marie.

En 1576, il est nommé écuyer tranchant du roi de Navarre. Profitant de sa position, il protégera le poète languedocien Auger Galhard (1540-1593), dit Lou roudié de Rabastens, huguenot lui aussi, et sans ressource.

Dès 1587, Bartas est malade. Il meurt trois ans après à Mauvezin (Gers), en 1590.

Bartas,  un Gascon simple

La Gimone à Larrezet

Saluste du Bartas est décrit comme un homme simple, modeste, sincère, tolérant, avec un profond sens du devoir. Il est un travailleur sérieux et constant. Son testament montre sa générosité et son attention à ses valets et aux pauvres. Par-dessus tout, Bartas aime la solitude et son pays. Il ne va pas chercher les honneurs à la cour parisienne.

 

Puissé-ie, Ô Tout-Puissant, inconnu des grands Rois,
Mes solitaires ans achever dans les bois !
Mon estang soit ma mer, mon bosquet, mon Ardene,
La Gimone mon Nil, le Sarrapin ma Seine,

Mes chantres & mes luths, les mignards oiselets ;
Mon cher Bartas, mon Louvre, et ma cour, mes valets…
(La sepmaine, fin du 3e jour, p.99 et 100)

L’œuvre

Jeanne d'Albret commande des oeuvres à Bartas
Jeanne d’Albret

En 1565, du Bartas remporte la Violette aux Jeux Floraux de Toulouse avec un Chant Royal – type de poème très contraint – Le prophète englouty au sein de la balayne. Il publie en 1574 La Muse Chrestienne, qui contient La Judit, une grande œuvre épique commandée par Jeanne d’Albret, Le Triomfe de la Foy, l’Uranie ou muse céleste et quelques sonnets. Bartas devra se défendre de pousser à la révolte contre les souverains dans sa Judit.

En 1576, il publie un (premier ?) sonnet amoureux en gascon, Ha ! chaton mauhazéc ! (Ah ! Enfant malicieux !) Et, en 1578, Bartas publie La sepmaine. Ce fut un succès incroyable dans toute l’Europe. Traduit dans une dizaine de langues, réédité 30 fois en 6 ans. Bien sûr, l’œuvre fut critiquée par certains comme le cardinal du Perron ou Charles Sorel, d’autant plus qu’elle provenait d’un huguenot et bousculait les usages de l’époque.

Suivront l’Hymne de la Paix (qui loue la paix de Fleix), Les Neuf Muses Pirenées, la Seconde semaine ou Enfance du monde en 1584 (inachevé), Le dictionnaire des rimes françoises, L’hymne de la paix, etc.

Toute son œuvre démontre une maîtrise du lyrisme, de la poésie et un talent extraordinaire. D’ailleurs, Du Bartas est considéré comme le poète le plus important après Ronsard. D’autres considèrent qu’il a détrôné ce dernier avec La Sepmaine. Jean de Sponde (1557-1595) écrit qu’il égale Homère. D’ailleurs, sa renommée est telle qu’il influence de grands poètes comme l’Anglais John Milton (1608-1674),  le Hollandais Joost van den Vondel (1587-1679) et l’Italien Torquato Tasso, dit Le Tasse (1544-1595), ou encore la première poétesse américaine Anne Bradstreet (1612-1672).

La sepmaine, chef d’œuvre de Guilhèm du Bartas

Bartas - La Septmaine ou Création du Monde
Bartas – La Sepmaine ou Création du Monde (1578) – exemplaire Gallica

Bartas y développe et illustre en 6494 vers, chacun des 7 jours de la création du monde par Dieu. D’une écriture fluide, en alexandrins à rimes plates, le texte, quoique inspiré de la Genèse, montre une grande liberté. Car son érudition est telle qu’il introduit dans son texte le savoir et les connaissances scientifiques de la Renaissance.

Peut-être la beauté de son œuvre est liée à la force, la simplicité des évocations, à sa connaissance profonde de la terre, des animaux, de la nature. C’est un foisonnement d’images. Par exemple, son hymne à la Terre débute par.

… Je te salue, ô Terre, ô Terre porte-grains,
Porte-or, porte-santé, porte-habits, porte-humains,
Porte-fruicts, porte-tours, alme, belle, immobile,
Patiente, diverse, odorante, fertile,
Vestue d’un manteau tout damassé de fleurs
Passementé de flots, bigarré de couleurs.

On pourrait même dire que c’est un foisonnement d’images tout gascon. Tout a l’humeur gasconne en un auteur gascon, dira Boileau (1636-1711). Bartas cite d’ailleurs son pays (III jour de la sepmaine):

Or come ma Gascogne heureusement abonde
En soldats, blés & vins, plus qu’autre part du Monde

La Sepmaine devient l’étendard des calvinistes, mais le Prince des Poètes refuse le clivage. Il n’est pas le poète officiel des huguenots, il est un poète universel.

Du Bartas écrit en gascon

Très attaché à son pays, du Bartas écrit aussi en gascon. En 1578, il écrit Poème dressé pour l’accueil de la Reine de Nauarre, faisant son entrée à Nérac. Dans lequel trois muses se disputent l’honneur d’accueillir la reine. Une muse latine, une muse française et une muse gasconne. Chacune parle dans sa langue. La gasconne l’emporte, étant plus éloquente et plus combative.

Leichem esta la force oun mès on s’arrasoue,
Mès on be que iou è drèt de parla d’auant bous.
Iou soun Nimphe Gascoue: ere es are Gascoue:
Soun marit es Gascoun e sous sutgets Gascous.
Leishem estar la fòrça on mes òm s’arrasoa
Mes òm vè que jo èi dret de parlar d’avant vos.
Jo soi Nimfa Gascoa: era es ara Gascoa:
Son marit es Gascon e sons subjècts Gascons.

Laissons là cette force où plus on se raisonne
Plus on voit que j’ai droit de parler avant vous.
Je suis Nymphe Gasconne : elle est ores Gasconne :
Son mari est Gascon et ses sujets Gascons.

Poème adressé par G. de Saluste Sieur Du Bartas pour l'accueil de la Reine de Nauarre faisant son entrée à Nerac - 1579 (extrait)
Poème adressé par G. de Saluste Sieur Du Bartas pour l’accueil de la Reine de Nauarre faisant son entrée à Nerac – 1579 (extrait)

On peut en faire une lecture politique – l’Église, la France et la Gascogne se disputent. Ou y peut voir un rêve sur les relations de l’Homme avec l’Histoire, la Nature et Dieu. Car, Du Bartas, c’est toujours la beauté d’une poésie tournée vers la spiritualité.

Le souvenir de Du Bartas

Gabriel de Lerm écrit en 1589 : Les pilastres et frontispices des boutiques allemandes, polaques et espagnoles se sont enorgueillis de son nom joint à ces divins héros : Platon, Homère, Virgile.

Johann Wolfang von Goethe aima Du Bartas
Johann Wolfang von Goethe

N’est-ce pas une évidence ? Du Bartas mérite largement d’être dans le bagage de connaissances de tout Gascon et de tout Français. Et c’est le grand Johann Wolfang von Goethe (1749-1832) qui nous le rappelle. Les Français ont un poète, Du Bartas, qu’ils ne nomment plus ou nomment avec dédain… Pourtant tout auteur français devrait porter dans ses armes, sous un symbole quelconque, comme l’Électeur de Mayence porte la roue, les sept chants de la Semaine de Du Bartas.

Le 13 août 1890, le Félibrige et la Cigale érigent un buste de Saluste du Bartas à Auch, représentant un austère protestant. L‘abbé Sarran, admirateur du poète, déclara qu’on ne vit jamais à Auch le buste rire.

Arthur Honegger (1892-1955) composa un cycle de six mélodies appelé Saluste du Bartas qui comprend Le château du Bartas (n° 1), Tout le long de la Baïse (n° 2), Le départ (n° 3), La promenade (n° 4), Nérac en fête (n° 5) et Duo (n° 6)

Anne-Pierre Darrées

Références

Poésies, Saluste du Bartas
La vie et les oeuvres de du Bartas, Georges Pellissier, 1883
La sepmaine ou la création du monde, Saluste du Bartas
Poème dressé pour l’accueil de la Reine de Nauarre, faisant son entrée à Nérac, Saluste du Bartas
Du Bartas à Nérac,
Salluste du Bartas un poète gascon, Association Tachoires-en-Astarac
Bulletin historique et littéraire, chronique inauguration du buste de Du Bartas à Auch, 1890, p.500
Du Bartas, humaniste et encyclopédiste dévot, Jean Daens, 1958




Antoine de Nervèze ou le bien parler à la cour d’Henri IV

Les Gascons savent parler, l’histoire le confirme. Certains furent remarqués dans toute la France et au-delà. Ainsi, Antoine de Nervèze, aujourd’hui oublié, fut surnommé le roi des orateurs.  Dans la série Gascons de renom, avec Sans Mitarra, Jacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Antoine de Nervèze

Melchior de Prez protecteur de Nervèze
Melchior des Prez-Montpezat

La vie de ce poète nous est mal connue. Jean-Paul Barbier-Mueller, un Genevois, a rassemblé quelques éléments biographiques dans son article publié dans Seizième siècle.

Par recoupement, on peut penser que le poète serait né avant 1559 du cousté du midy, vers les monts Pyrénées, comme il l’écrit lui-même. Son père est mort alors qu’il était encore jeune et il fut probablement envoyé chez des amis ou parents à Poitiers. Il s’attira les sympathies de Melchior des Prez-Montpezat, gouverneur et sénéchal du Poitou. Puis de son fils, Emmanuel-Philibert, le futur marquis de Villars. Il l’évoque dans ces vers :
Villars auprès de qui mes plus jeunes années
Ont doucement suivi le cours des destinées

Nervère devient le secrétaire du Prince de Condé
Henri II, prince de Condé

Adulte, il devient secrétaire d’Henri II de Bourbon, prince de Condé jusqu’à 1606-1607. Ensuite, il passe au service d’Henri IV de France, jusqu’à son assassinat en 1610.

Or, dès 1600, le roi avait autorisé Marguerite de Valois à revenir à Paris. Elle tient un salon fameux dans son hôtel, quai Malaquais.

L’hôtel de Marguerite de Valois à Paris

Son ex-mari le roi, la deuxième épouse Marie de Médicis et le futur Louis XIII sont des visiteurs fréquents.

Nervèze y vient souvent et devient vite la référence en matière de bon langage. On parlera d’ailleurs du « style Nervèze ».

Nervèze meurt en 1622.

L’oeuvre de Nervèze

Dès jeune homme, Nervèze écrit. En 1597, il transmet au libraire parisien, Antoine du Breuil, le privilège royal d’imprimer ou faire imprimer toutes ses œuvres. Autrement dit, l’exclusivité. Bonne affaire pour l’imprimeur car l’auteur est prolifique et vite célèbre !

Admirateur de Ronsard, Nervèze est l’auteur d’une douzaine de romans, de très nombreuses œuvres poétiques et autres. Ses premiers livres content des amours tragiques. Ils seront plus teintés de chevalerie par la suite. Comme cette réécriture d’une histoire tirée de l’épopée italienne Orlando furioso (Roland furieux) de L’ Arioste (1474-1533).

Nervèze et le roman sentimental

Gravure tirée des Amours de Clorinde (Amours diverses – 1617 – BNF)

Nervèze est le père, sinon le meilleur représentant du roman sentimental, qui sera de mode à cette époque. Adrienne Petit précise : Le roman sentimental se caractérise par une langue, rhétorique et fleurie, passée à la postérité sous le nom de « style Nervèze », du nom du maître du genre, Antoine de Nervèze. Cette prose à la syntaxe sinueuse, qui fait foisonner les discours oratoires – déplorations comme harangues – et les figures de style, est au service de l’expression des mouvements de l’âme et du movere [Utiliser l’émotion pour guider les conduites humaines].

On peut apprécier l’auteur dans cet extrait des Amours de Palmélie, destiné à susciter l’émotion chez le lecteur  :

« En quel gouffre de miseres me voy-je precipitee ? Quel sanguinaire destin qui (moissonnant les plus agreables fleurs de mon espoir) ne laisse en leur place que des cruelles épines ? De quoy me sert ceste vie, puis qu’elle est stérile de plaisirs, & ne sert que de matiere aux infortunes ? Qu’elle fatalité (avide de mon sang) m’y faict voir à regret le Soleil ? O mort ! qui n’est redoutable qu’à ceux qui sont contents, ne viendras tu point au secours de ceste Demoiselle, que la douleur & son desir t’ont vouée ? viens à moy, doux refuge de mes malheurs & ne me refuse point ta secourable rigueur que je reclame avec passion & attents avec impatience. C’est la raison que je meure, Amour, tu le veux bien, puis que tu m’as appris à vivre miserable. »

Le Nervèze moraliste

Cartas morales de Nevèze traduit en espagnol
Cartas Morales y Consolatorias del Senor de Narveza. Traduzidas en lengua Castellana por Madama Francisca de Passier y por por Cesar Oudin, Secretario Interprete de su Magestad Christianissima (Henri IV).

Nervèze publie aussi des ouvrages de philosophie morale. D’ailleurs cette philosophie à la fois morale et religieuse est présente dans tous ses livres, même ses romans d’amour. Son premier roman en témoigne, Les chastes et infortunées amours du baron de l’Espine et de Lucrèce de La Prade. Dans ce roman, Lucrèce, après la mort de son amant, s’interroge sur le meilleur choix pour elle. Et elle va s’interdire le suicide.

En fait, on retrouve là une dénonciation indirecte des mœurs de la Cour, non par la critique mais par l’exemple de hauts sentiments.

La religion est un cadre d’action

Gravure tirée des Amours de Clorinde (Amours diverses – 1617 – BNF)

Bruno Méniel a étudié le rôle de la religion dans l’oeuvre romanesque de Nervèze : Les protagonistes butent inéluctablement contre une de ces questions. Est-il loisible de s’opposer à ce qu’un père décide pour vous ? Doit-on accepter un mariage arrangé ? Le suicide offre-t-il une issue ? Faut-il choisir la vie conjugale ou la clôture ? Or les réponses à apporter à ces questions dépendent de la représentation que l’individu se fait de sa position dans le monde, de son rapport à autrui et à Dieu. Autrement dit, chez Nervèze, celui qui entend prendre une décision qui orientera toute son existence se pose une question religieuse.

L’étonnant exemple d’Olimpe

Un exemple est particulièrement intéressant, par la position qu’il propose. C’est le roman Les Amours d’Olimpe, et de Birene. Olimpe, mariée de force par son père, fait tuer son époux le jour de ses noces. Nervèze, à travers le narrateur, condamne les parents qui choisissent le mari de leur fille en fonction de leurs seuls intérêts :

Ces accidens font une belle leçon aux peres et meres, qui ne regardans qu’à leurs advantages, veulent que leurs filles servent d’appuy à leurs fortune, et forçans leurs volontez en mariage, martyrent leur contentement, et réduisent ces affections contraintes en des mortelles repentances. Et ces rigueurs sont le plus souvent les instruments de leur ruïne, et de leur blasme. Celles-là que je puis à bon droict appeller malheureuses, sont captives en leur liberté, et semblent estre plustost nées pour leurs parens que pour elles-mesmes. Il n’y a point de liberal arbitre pour leur volontez, lequel elles pourroient justement nier si leur foy le leur pouvoy permettre.

Le Nervèze civilisateur

Le guide des courtisans de Nervèze
Le Guide des Courtisans

Connu pour la qualité de son langage, et cherchant à raffiner le comportement et le langage de la cour, Nervèze écrit le Guide des courtisans. Le texte commence par : I entreprens un combat plein d’honneur & d’vtilité: I’aurai pour but de mon dessein la gloire de la Cour & le bien des Courtisans; pour armes une plume, pour champ de bataille ma solitude, & pour ennemis la Vanité, la Faintise, la Mesdisance, & l’Impiété. Il met en avant dans ce guide l’importance de l’émotion et de l’expression de cette émotion.

Maurice Magendie, dans La Politesse mondaine et les théories de l’honnêteté, voit surtout dans le style Nervèze, une réaction contre la vulgarité ambiante. Une volonté d’affiner les mœurs, de réguler les passions, d’installer la politesse. Frank Greiner, agrégé de lettres, normalien, l’exprime clairement : Le beau langage a ici une fonction civilisatrice. Son rôle n’est pas seulement de masquer la réalité grossière ou rugueuse sous de riches apprêts mais de transfigurer par de beaux discours des passions violentes.

Point trop n’en faut ?

François_Maynard

Le poète toulousain, membre de l’Académie française,  François Maynard (1582-1646) l’appelle le roi des orateurs. Et pourtant, disciple de Malherbe, il est assez éloigné d’un Nervèze. En revanche, Nicolas des Escuteaux (1570-1628), lui reproche de trop en faire et le traite de mignon des dames. En fait, Nervèze et Escuteaux raffinent tant leur style qu’on les accuse tous deux de « parler phebus » (Exprimer avec des termes trop figurez & trop recherchez, ce qui doit estre dit plus simplement, dictionnaire de l’Académie française, 1694).

Et peut-être le second avait-il une pointe de jalousie car il semblerait que les dames portaient plutôt leurs différends devant Nervèze. La Gazette de Paris de 1649, affirme même qu’avec ces dames, qui l’eût voulu contredire, eût été chassé comme un péteux de la compagnie.

L’opposition de Malherbe

François de Malherbe critique du style Nervèze
François de Malherbe

François de Malherbe est tout le contraire de Nervèze. C’est un homme froid, brutal, tyrannique et  profondément opposé aux poètes sensibles. Au-delà de Nervèze, c’est tout la génération des poètes baroques qu’il décrie et qu’il rejette. Il entraînera d’ailleurs la littérature française dans l’art classique, et les auteurs précédents dans l’oubli. Marie de Gournay (1565-1645), grande femme de lettres, les défendra dénonçant l’arrogance anarchique des prétendus novateurs, les traitant d’ignorants. Mais en vain.

Références

Seizième siècle, Jean-Paul Barbier-Mueller, 2011, 7, p. 297-306
Le guide des courtisans, Nerveze, 1606
Amours diverses. Divisees en dix histoires . Par le sieur de Nerveze, 1617
Le style Nervèze, langue des passions et langue de cour, Adrienne Petit
Les métamorphoses de la charité dans les romans d’Antoine de Nervèze, Bruno Méniel, 2012




Ausone, le poète bordelais de l’empire de Rome

Ausone est un grand nom de la littérature aquitano-romaine. Sa réputation s’étend bien au-delà de son bordelais natal chéri. Un « pré-Gascon » de renom !  Ayant beaucoup écrit sur lui-même et son pays, on connait bien sa vie. E-F Corpet nous en parle.

Les premières années d’Ausone

Decimus Magnus Ausonius (Ausone) nait en 309 ou 310 à Cossium (Bazas) ou à Burdigala (Bordeaux). Son père, Julius Ausonius, est un médecin réputé.  Sa mère, Ӕmilia Ӕonia, est d’une famille des Ӕdui (Éduens, peuples du côté de la Bourgogne) qui s’était réfugiée  à Aquae Tarbellae (Dax) en Aquitaine.

Buste d'Ausone, rue Ausone à Bordeaux
Buste d’Ausone de Bertrand Piéchald, Rue Ausone à Bordeaux

Le jeune Decimus a un oncle, Arborius, qu’il aime comme son père : Culta mihi est pietas, patre primum et matre vocatis : Dicere sed rea fit, tertius Arborius. / C’était un pieux devoir pour moi de nommer d’abord mon père et ma mère, mais je me reproche de ne parler qu’en troisième lieu d’Arborius. (Extrait de sa correspondance). Grâce à cet oncle, Ausone est confié à des professeurs à Burdigala : le grammairien bordelais Macrinus, les grammairiens grecs Corinthius et Sperchius (Julius Ausonius, le père, parle mieux le grec que le latin). Les penchants du jeune Decimus l’amènent plutôt vers l’éloquence et on lui donne comme professeurs de rhétorique l’Auscitain Luciolus Staphylius et le Bordelais Tiberius Victor Minervius.

Puis, toujours son oncle Arborius l’appelle à Tolosa pour continuer son apprentissage.

Ausone revient à Burdigala

Après quelques plaidoiries sans grand succès, Decimus devient professeur de grammaire à Burdigala. Il épouse la fille d’un sénateur copain de son père, Attusa Lucana Sabina que l’on décrit noble et belle. Elle lui donne trois enfants : Ausinius qui meurt très jeune, Hesperius qui sera vicaire de Macédoine et une fille dont Decimus n’a pas laissé le nom mais qui fera deux beaux mariages (le préfet d’Illyrie puis le proconsul d’Afrique). Attusa meurt à 28 ans et Ausone ne se remariera jamais.

Paulin de Nole, élève et ami de Ausone, d'après un vitrail de la cathédrale de Linz (Autriche).
Paulin de Nole d’après un vitrail de la cathédrale de Linz (Autriche).

Ausone reste trente ans professeur à Bordeaux et gardera des liens quasi paternels avec un de ses élèves, le futur saint-Paulin. La longue correspondance entre ces deux personnes donne des informations sur l’histoire, les modes de vies dans la noblesse de l’époque et sur la littérature. Dans l’épître 29, Ausone se désole du choix de Paulin, parti en Espagne : Tu as donc changé de sentiments, Paulin bien-aimé ? Voilà ce qu’ont produit ces forêts de la Vasconie, ces neigeuses retraites des Pyrénées et l’oubli de notre ciel ! À toi donc mes justes imprécations, terre d’Ibérie !

Ausone à la cour de l’empereur

Ausone, vue d'artiste (XVIIe siècle)
Ausone, vue d’artiste (XVIIe siècle)

La réputation de professeur d’Ausone amène l’empereur romain Valentinien Ier à lui confier en 367 l’éducation de son fils Gratien promis au trône. L’enfant a huit ans. Ausone rejoindra Valentinien et sa cour installée à Trèves (Allemagne). Ceux-ci sont chrétiens, Decimus, avec diplomatie, le deviendra aussi mais ne partagera jamais cette foi. On peut apprécier le poète qui, par humour ou par flatterie, compare Valentinien, son frère Valens (co-empereur) et Gratien au Père, au Fils et au Saint-Esprit…

Ausone chante la victoire de l’empereur sur les Alemanni, le Danube, la Moselle, Trèves, Mediolanum (Milan)… Il deviendra questeur. Après la mort de Valentinien en 375, Gratien lui ouvre des possibilités nouvelles, une ascension sociale hors pair. Ausone l’honore comme il sied (légende d’une peinture représentant Gratien tuant un lion d’une seule flèche) :

Quod leo tam tenui patitur sub arundine letum,
Non vires ferri, sed ferientes agunt. 
Si ce lion reçoit la mort d’une flèche aussi mince, c’est qu’il éprouve la force, non du fer, mais du bras qui le frappe.

Flavius Gratianus Augustus, empereur romain de 367 à 383

Ausone devient  préfet, proconsul, consul. Ses titres valent même à son père, Julius Ausonius, qui approche les 90 ans, d’être nommé préfet d’Illyrie (Albanie actuelle). Et il peut offrir ses vœux de bonne année à Paulin avec ces mots :

Vive, vale, et totidem venturos congere Ianos
Quot tuus aut noster conseruere patres,
Vis, vis bien, et amasse-toi autant de futurs jours de l’an
Qu’en ont enchaînés ton père ou le mien.

Le nid de vieillesse

À la mort de Gratien en 383, Decimus rentre enfin à Bordeaux. C’est là qu’est son âme. Il est riche et il peut consacrer son temps à écrire des poèmes, sans contrainte courtisane, et jouir de sa contrée. On le voit dans ses villas, Lucaniacus, Pagus Novarus… ou à la Villula, où il passe ses dernières années. Il célèbre le pays, dont il a une vision large. Il parle de Carentonus (fleuve Charente), des huîtres de Marennes, d’Iculisma (Angoulême), de Burdigala, du vin. Ausone parle de Divona, déesse celte des sources, qui donna, entre autres, son nom, Divona Cadurcorum, à Cahors.

Salve, fons ignote ortu, sacer, alme, perennis,
Vitree, glauce, profunde, sonore, inlimis, opace.
Salve, urbis genius, medico potabilis haustu,
Divona, Celtarum lingua, fons addite divis!
Salut, fontaine dont on ignore la source, sainte, bienfaisante, pérenne,
Cristalline, azurée, profonde, murmurante, limpide, ombragée.
Salut, génie de la ville, qui nous verse un breuvage salutaire,
Divona, en langue celte, source d’ordre divin!

Ausone le poète inspirant des poètes

Pierre de Ronsard en poète latin, Les Amours (1543)

Ausone le poète a une réputation qui passera les ans, les siècles. Il sera honoré à la Renaissance. On pourra reconnaître par exemple dans la poésie de Ronsard (1524-1585), Mignonne allons voir si la rose, ou dans celle de Malherbe (1555-1628), Consolation à M. Du Périer sur la mort de sa fille (Et rose elle a vécu ce que vivent les roses…) le poème d’Ausone :

Quam longa una dies, ætas tam longa rosarum,
Quas pubescentes juncta senecta premit.
Quam modo nascentem rutilus conspexit Eous,
Hanc rediens sero vespere vidit anum.
Sed bene, quod paucis licet interitura diebus,
Succedens ævum prorogat ipsa suum.
Collige, virgo, rosas, dum flos novus, et nova pubes,
Et memor esto ævum sic properare tuum.
La durée d’un jour est la durée que vivent les roses,
La puberté pour elles touche à la vieillesse qui les tue.
Celle que l’étoile du matin a vue naître,
à son retour le soir elle la voit flétrie.
Mais tout est bien : car, si elle doit périr en peu de jours,
elle a des rejetons qui lui succèdent et prolongent sa vie.
Jeune fille, cueille la rose, pendant que sa fleur est nouvelle et que nouvelle est ta jeunesse,
et souviens-toi que ton âge est passager comme elle.
(Traduction : E. – F. Corpet)

Ausone et son souvenir

Ausone meurt vers 394/395 entre Langon et La Réole.

Caille Jullian a parlé d'Ausone
Camille Jullian

Après avoir été largement célébré, on reprochera à Ausone, en particulier au XIXe siècle, d’avoir trop parlé de lui, d’avoir déjà la vanité des Gascons.  Pourtant, l’historien marseillais Camille Jullian (1859-1933) précise : Ce qui domine chez le plus grand de leurs poètes du IVe siècle, c’est la note, je ne dirai pas égoïste, mais vivante, mais personnelle, l’amour de ce qu’il est, de ce qu’il a fait, de ce qui l’entoure. Il ne rêve pas, il ne pleure pas, il ne se laisse pas aller au courant de capricieuses images ; il voit, il vit ; il est de son temps, il l’aime, il en parle. 

Le château d’Ausone, grand cru classé A du Saint-Emilion lui fait encore honneur. Il serait construit à l’emplacement de la villae Lucaniacum, villa qu’Ausone aurait eu de son beau-père.

Anne-Pierre Darrées

Références

Œuvres d’Ausone, tome second, traduit par l’abbé Jaubert, 1769
Œuvres complètes d’Ausone, tome 1, E.-F. Corpet,  1842
Ausone et Paulin de Nole, David Amherdt, 2004
La correspondance d’Ausone et de Paulin de Nole, Pierre de Labriolle, 1910
Ausone et son temps, Camille Jullian