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Alexandre de Salies, Gascon aux trois vies

Alexandre de Salies ou Alexandre Danouilh n’est pas un chat puisqu’il n’a eu que trois vies. Mais trois vies bien remplies. Suivons le parcours de ce Gascon à qui l’histoire et l’archéologie doivent tant.

Alexandre Danouilh est commingeois

Acte de naissance de Alexandre de Salies à Salies du Salat le 9 décembre 1815
Acte de naissance de Alexandre Danouilh à Salies du Salat le 9 décembre 1815

Comme le dit son acte de naissance, Jean Grégorien Alexandre Danouilh nait à Salies du Salat le 9 décembre 1815 à 4h du matin. Son père, Jean-Paul Alexandre Danouilh (il signe Annouih) est avocat au Parlement de Toulouse. Et son grand-père, Jean-Baptiste, également avocat au Parlement, achète la seigneurie de Salies en 1738.

Ainsi, Alexandre Danouilh fait naturellement des études d’avocat à Toulouse. Cependant, il se passionne d’histoire, plus particulièrement, semble-t-il, pour l’Antiquité romaine. Mais le voilà de retour à Salies du Salat où il est élu Maire en 1848.

Alexandre de Salies (1815 - 1883)
Alexandre Danouilh de Salies (1815 – 1883)

L’année suivante, en 1849, la Cour d’Assises de Toulouse le condamne pour plusieurs délits et « crimes de papier ». On lui reproche « d’avoir commis quinze faux en écriture de commerce par contrefaçons d’écriture et de signature et par fabrication d’obligations … ». Sa peine est de 6 ans de réclusion, 10 000 Francs d’amende et paiement des frais de procédure.

Ainsi, il doit vendre sa propriété de Salies pour payer ses créanciers. Toutefois, Napoléon III lui accorde une remise de peine de 1 an de prison puis le décharge de l’amende de 10 000 Francs. Alexandre Danouilh sort de prison en 1854. Ruiné, divorcé, il quitte Salies pour s’installer à Tours.

La deuxième vie d’Alexandre Danouilh

À tout le moins, elle commence mal. Le voilà seul et sans le sou. Pour survivre, il prend un emploi de commis de bureau et donne des leçons de piano et de chant. Personne ne connait sa première vie et il restera toujours discret sur son passé. On le connait maintenant sous le nom d’Alexandre de Salies.

Bien que résident à Tours, Alexandre de Salies se passionne pour l’Histoire et les monuments du Vendômois. Aussi, il y fait de fréquents séjours, habite ponctuellement à Angers qui est plus près. Il s’intéresse surtout aux châteaux de Vendôme et de Lavardin.

Très vite, il devient membre de la Société archéologique du Vendômois et publie des notices et des ouvrages remarqués. Il publie divers ouvrages comme Notice sur le château de Lavardin (1865), Histoire de Foulque Nerra (1874), Le château de Vendôme, sa position stratégique, ses anciennes fortifications, ses souterrains, et le siège qu’il a subi en 1589, Monographie de Troô (1878), etc.

Le Château de Vendôme
Le Château de Vendôme (Loir et Cher)

La reconnaissance d’Alexandre de Salies

Alexandre de Salies
Alexandre de Salies

Dans un article du Bulletin de la Société archéologique du Vendômois, de 1986, l’ethnohistorien Daniel Schweitz écrit : « La personnalité d’Alexandre de Salies (1815-1883) est à tout jamais associée à l’étude archéologique du château de Lavardin, depuis la remarquable Notice qu’il lui a consacrée en 1865. Il peut même être regardé comme le véritable « inventeur » du château, et sa publication de 1865 comme l’acte de naissance de ce monument, tout au moins dans le champ du patrimoine et de la connaissance archéologique ».

Avec ses travaux, Alexandre de Salies fait partie de ces érudits locaux du XIXe siècle qui ont contribué à fonder l’identité culturelle de la France par l’invention de l’identité historique et patrimoniale des provinces.

D’ailleurs, on le reconnait aujourd’hui comme l’un des fondateurs de l’Archéologie du bâti et de la Castellologie (étude des châteaux), deux disciplines qui prendront leur essor dans les années 1970.

La troisième vie d’Alexandre de Salies

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Vue de l’abbaye de Marmoutier lez Tours de l’ordre de St Benoit, Congrégation de Saint-Maur – 17e –  (Gallica)

En 1876, Alexandre de Salies s’installe à Paris. Il vit misérablement mais suit – à 61 ans – les cours de l’Ecole des chartes.

Sa passion est toujours aussi vive. Ainsi, il laisse ses recherches dans le Vendômois et travaille sur le cartulaire de Marmoutier qui sera publié en 1893, près de 10 ans après sa mort.

En 1877, Alexandre de Salies rencontre l’abbé Louis Roussel qui est Directeur de l’œuvre des Orphelins-Apprentis d’Auteuil. Celui-ci lui propose le poste de rédacteur en chef du journal de l’institution, La France Illustrée, journal scientifique, littéraire et religieux. Il collabore en même temps au journal L’Univers.

Bien qu’ayant abandonné ses recherches sur le terrain, il publie des articles historiques qui font sa renommée et étonnent le Gotha parisien, surpris de voir un provincial impécunieux, venu d’on sait où, leur tenir la « dragée haute ».

Alexandre de Salies dit de la science archéologique qu’elle « n’asservit notre intelligence aux plus vulgaires recherches de la matière, que pour nous relever après, s’emparer de notre âme, l’enivrer des plus pures émotions, et se faire le trait d’union entre la poussière des tombeaux et le rayonnement de l’avenir ».

En 1879, il publie un roman historique sur le séjour de Charles VII à Lavardin en 1448.

La générosité discrète d’Alexandre de Salies

La France Illustrée, revue publie par les Orphelins et Apprentis d'Auteuil, dont Alexandre Salies est un des rédacteurs
La France Illustrée, revue publiée par les Orphelins et Apprentis d’Auteuil.  A. Salies est un des rédacteurs

Profondément religieux, Alexandre de Salies se dépouille de tout au profit des Orphelins-Apprentis d’Auteuil, refusant même de faire du feu en hiver dans sa chambre pour leur laisser le plus possible.

Alexandre de Salies meurt de maladie, dans la plus grande misère, le 16 mars 1883, à l’âge de 67 ans. Il repose au cimetière d’Auteuil.

Charles Bouchet, président de la Société archéologique du Vendômois, est présent à ses obsèques. Il publie une rubrique nécrologique dans la revue de la Société archéologique. Il dit :

Mais pour ne parler que des facultés intellectuelles, il est difficile de dire combien s’en rencontraient chez M. de Salies. Il était à la fois littérateur, critique, archéologue, poète, dessinateur, musicien, on pourrait ajouter architecte et ingénieur, s’il suffisait, pour mériter. ces noms, de connaître la théorie de ces nobles arts et d’en raisonner pertinemment avec les maîtres. Il n’était pas jusqu’au talent de causeur qu’il ne possédât à un degré ravissant. Fénelon disait de Cicéron : « Il avait je ne sais combien de sortes d’esprits. » Il s’en pourrait dire autant, dans un autre sens, de M. de Salies. — Il était bien de cette race du Midi si souple, si propre à tout, de cette famille gasconne dont il ne lui manquait que le côté…. gascon, car l’on peut dire qu’il en était absolument dépourvu.
[…]
Sa Foi était sans bornes, sans réserve, sa piété ardente, sa charité inépuisable. On se demande, nous écrit un de ses amis, comment il se trouvait si souvent dans un pareil état de gêne, mais une foule de malheureux accourus pour pleurer sur sa tombe se chargèrent de répondre.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Généalogie de la famille d’Anouilh de Salies – Généanet
Revue du Comminges n° 3, 2007.
Le château de Lavardin–épisode de la vie féodale au XVe siècle (texte complet) – Alexandre de Salies (1879)
Histoire de Foulques Nerra Comte d’Anjou d’après les chartes contemporaine et les anciennes chroniques (pdf) – Alexandre de Salies (1874)
Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire du Vendômois (1883) – Hommage à Alexandre de Salies p. 72 et 73




Théophile de Bordeu le précurseur

Théophile de Bordeu (XVIIIe siècle), originaire de la vallée d’Ossau, est un médecin novateur et un précurseur. Persévérant, grand travailleur, il impose ses idées dans un milieu hostile.

Théophile de Bordeu choisit médecine

Théophile Bordeu
Théophile Bordeu (1722-1776)

Bordeu nait le  à Izeste (vallée d’Ossau). Son père, est Antoine de Bordeu, médecin, sa mère Anne de Touya de Jurques. Pour fêter sa naissance, Antoine plante un hêtre.

Théophile fait ses études à Lescar, chez les Barnabites, puis part à Montpellier apprendre la médecine. Montpellier est alors le centre le plus réputé sur cette discipline.  On y avait effectué la première transfusion de sang, créé la chimiothérapie, etc.

Théophile est un jeune homme sérieux et travailleur. Il écrit : « Je ne sors que pour dîner, aller à l’anatomie, à l’université, point de mail, point de vin, point de filles. » Une image à modérer car il fait de nombreuses dettes et se moque des remontrances de son père.

Montpellier - La Faculté de Médecine
Montpellier – La Faculté de Médecine

En tous cas, il est extrêmement doué. Il écrit avec son cousin un ouvrage d’anatomie descriptive novateur, Chylificationis historia. En 1743, il présente une thèse de baccalauréat tellement brillante qu’il est dispensé des épreuves préliminaires de la licence et est nommé docteur quatre mois plus tard. Il a 21 ans.

Théophile peine à trouver un premier emploi

Théophile de Bordeu aimerait s’installer à Pau, mais il faut soit être docteur de la faculté de Paris, soit se faire agréger au corps de médecins. Tentant la deuxième solution, il déchante vite et écrit : Pau est une ville exigeante; elle exige autant de soins, autant de courbettes que toute autre grande place et le tout sans profit; on n’y peut ni penser, ni faire, ni dire ce qu’on veut.

Alors, il repart à Montpellier faire un stage (aujourd’hui on parlerait d’internat), ouvre un cours d’anatomie avec travaux pratiques. Mais il veut plus. Il publie alors Lettres sur les Eaux minérales du Béarn, adressées à Madame de Sorbério. C’est un ouvrage sur la médecine thermale qui lui vaudra un grand succès. Peut-être pas tout à fait mérité car les spécialistes détecteront que l’œuvre a été écrite majoritairement par son père, Antoine !

Guillaume-François Rouelle
Guillaume-François Rouelle (1703-1770)

En tous cas, cela lui permet de viser Paris. Là, il suit les cours du chimiste réputé, Guillaume-François Rouelle et de l’anatomiste Jean-Louis Petit. Son parent, Daniel Médalon, médecin de l’infirmerie royale, lui fait faire un stage d’observation à l’Infirmerie royale de Versailles, entre mai 1748 et juillet 1749. Notre jeune homme se fait remarquer en soignant le duc et la duchesse de Biron et en les envoyant à son père pour une cure.

 

Bordeu, protégé du Roi

Louis XV, par Louis-Michel van Loo
Louis XV, par Louis-Michel van Loo

Aussi, jouant de sa récente influence, Bordeu fait nommer son père, dès 1748, inspecteur des eaux de Barèges. Puis, le 5 avril 1749, Louis XV le nomme régent d’anatomie pour la ville de Pau « pour y faire des leçons et expériences publiques, et lui permet de prendre à l’Hôtel-Dieu de ladite ville tous les cadavres dont il aura besoin pour ses démonstrations et préparations, aussi bien que ceux des criminels exécutés. »

Enfin, deux mois plus tard, le roi le nomme intendant des eaux minérales d’Aquitaine.

Théophile de Bordeu perturbe ses collègues

À Pau, les démonstrations du nouveau régent d’anatomie font salle pleine. Mais ce succès ne convient pas aux collègues locaux qui obtiennent qu’on limite ses cours. Alors, Bordeu se détourne de la ville et part en 1751, visiter les stations pyrénéennes. C’est à cette occasion, à Bagnères-de-Bigorre, qu’il rencontre celle qui sera sa maitresse toute sa vie, Louise d’Estrées, demoiselle d’honneur de la comtesse de Mailly, l’ancienne favorite du roi.

Recherches anatomiques
Recherches anatomiques sur la position des glandes et sur leur action (1751)

Bordeu décide une bonne fois de s’installer à Paris. En 1752, il publie le livre qu’il a préparé à Pau : Recherches anatomiques sur la position des glandes et sur leur action. C’est un énorme succès. Dans la foulée, Il publie deux thèses pour obtenir le grade de Docteur-Régent de la Faculté de Paris. Encore une fois, son succès lui attire des difficultés avec ses confrères de la Faculté. Il déclare que c’est une pétaudière où je ne mettrai jamais les pieds si je puis.

Cependant, afin de remercier son père, il lui offre le nouveau titre qu’il vient d’obtenir : médecin de l’hôpital militaire de Barèges. La clientèle du jeune Bordeu s’élargit et il envoie à son père ceux qui ont besoin de prendre les eaux – très à la mode en ce temps-là. Il ne manque pas d’ajouter quelques phrases personnelles ou humoristiques à la recommandation. Par exemple en qualifiant Madame de Pompignan de caillette que cette femme. Ou, dans un esprit trufandèr bien gascon, en écrivant à son père : J’ai vu la princesse de Turenne […] son fils aussi gras que lorsqu’il partit de chez vous, aussi bête que lorsqu’il partit de chez nous.
En 1755, Bordeu est nommé médecin de l’hôpital de la Charité à Paris avec le titre, créé exprès pour lui, d’inspecteur.

La disgrâce

Bordeu pense que la santé n’est pas une simple question de mécanique et de chimie. Il parle de sensibilité des organes. Il définit la fibre nerveuse qui établit la connexion entres les organes : Le filament nerveux pris à part n’est qu’un filament solide, sujet à des allongements et à des raccourcissements alternatifs; les oscillations vont et viennent pour ainsi dire comme un flux et un reflux.

L'usage des eaux de Barèges et du mercure pour les écrouelles ou dissertation sur les tumeurs scrophuleuses
L’usage des eaux de Barèges et du mercure pour les écrouelles ou dissertation sur les tumeurs scrophuleuses (1767)

Si les idées de Bordeu seront confirmées dans le futur, elles sont trop novatrices pour l’époque et heurtent ses collègues. En particulier, en 1756, Bordeu publie un ouvrage qui provoquera de violents débats : Recherches sur le pouls. De plus, il est le médecin le plus couru de Paris, ce qui éveille des jalousies.

Finalement, le 4 avril 1761, à l’assemblée de la Faculté, un collègue parisien, Bouvart, l’accuse d’avoir volé une montre et une boite à un malade, le Marquis de Poudenas. Bordeu demande à se défendre et le 28 avril, explique les faits réels. La Faculté nomme une commission de six membres pour examiner la conduite de Bordeu. Le 23 juillet, la Faculté raye Bordeu de la liste des médecins de Paris, et défend tout confrère de le consulter.
Mais Bordeu ne plie pas, il continue ses recherches et ses publications. Son frère, resté au pays est lui-même attaqué. Théophile lui répond : Et vous allez ainsi fléchissant devant nos grandelets de province ; un homme comme vous qui devriez, mordieu, traiter ces gens-là avec sa lame ; parce que vous êtes pauvre vous les craignez ; vivez de miche et parlez ferme… Je poursuis mes coquins; ils se sauvent dans les broussailles de la chicane, j’irai les poursuivre partout. 

Effectivement, trois ans plus tard, il est enfin lavé de cette accusation mensongère.

Le devant de la scène

Denis Diderot fait de Bordeu un des deux personnages du "Rêve de d'Alembert"
Denis Diderot fait de Théophile de Bordeu, le médecin de d’Alembert dialoguant avec Mme de Lespinasse dans le  « Rêve de d’Alembert » (1769)

La notoriété de Bordeu est, finalement, grandie. Diderot le consulte, comme tous les Encyclopédistes. et il en fait un personnage littéraire. Bourdeu accouche la duchesse de Bourbon du futur duc d’Enghien. Il est appelé au chevet du roi Louis XV à cause de sa grande expérience sur la variole. Mais il ne pourra qu’écrire les bulletins de santé de ses derniers jours.

II se rend chez ses malades en carrosse gris à quatre chevaux. Rejetant les vêtements noirs traditionnels des médecins, il porte un habit de cannelé gris le matin ou noisette galonné d’or le soir, musqué et testonné comme M. de Buffon qu’il imitait par l’élégance de ses manchettes et de son jabot.
Parlant couramment le béarnais, il s’amuse aussi à écrire quelques poèmes dont une sera reprise  par Etienne Vignancour dans son recueil Poésies béarnaises.  Elle s’intitule Houmatye aüs d’Aüssaü, sus lous Truquetaülés de la Ballée.
En 1774, il a une première hémiplégie.

orate ne intetris intentationem
« Orate ne intretis intentationem », planche tirée du « Nouveau recueil d’ostéologie et de myologie dessiné d’après nature par Jacques Gamelin de Carcassonne » (1779)

Paris lui pue au nez, écrit-il. L’été suivant, il prend les eaux à Bagnères sans résultat notable. Il meurt dans la nuit du 23 au 24 décembre 1776. Il a 54 ans. Son domestique le trouve couché sur le côté gauche, appuyant la tête avec la main gauche ; il avait la main droite placée sur son cœur.

Sur sa tombe, Madame de Bussy, prononce ces quelques mots rapportés par le Journal de Paris : La mort craignait si fort M. de Bordeu, qu’elle l’avait pris en dormant.
Anne-Pierre Darrées
écrit en orthographe nouvelle

Références

Théophile de Bordeu, Docteur Lucien Cornet, 1922, Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus
Theophile de Bordeu, un homme d’esprit, de connaissances éclectiques et sachant séduire, Histoire des sciences médicales, tome LXI n°3, Jean-Jacques Ferrandis et Jean-Louis Plessis, 2007.
Nouveau recueil d’ostéologie et de myologie dessiné d’après nature par Jacques Gamelin de Carcassonne… divisé en deux parties (1779)
Recherches sur les eaux minérales des Pyrénées, par M. Théophile de Bordeu
Recherches sur le pouls par rapport aux crises. Tome 2 / , par M. Théophile de Bordeu
Poésies Béarnaises, Etienne Vignancour, 1860, Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus




Pey de Garros

Pey de Garros est le premier poète de la Renaissance Gasconne et un poète qui affirme son patriotisme. Il espère des rois de Navarre l’autonomie et la victoire du gascon. Il mourra avant de voir Henri III devenir roi de France.

Pey de Garros, lo lectorés

Pey de Garros nait à Lectoure (Armagnac) entre 1525 et 1530, d’une famille de noblesse de robe depuis deux siècles. Il obtient une licence de droit à Toulouse.

En 1553, de retour à Lectoure, il est élu consul, à la suite de son père. Son destin semble tracé. D’autant plus que, deux ans après, les consuls de Lectoure l’envoient les représenter à l’enterrement d’Henri II.

Jeanne d'Albret nomme Pey de Garros conseiller à la cour
Jeanne d’Albret (1528-1572) nomme Pey de Garros Conseiller à la Cour

Quatre ans plus tard, un doctorat de droit en poche, il devient avocat. Et comme l’Armagnac dépend de la maison d’Albret – donc de Jeanne d’Albret (1528-1572) – celle-ci le nomme Conseiller à la Cour et il siège au présidial d’Armagnac.

Cependant, cette même année, il écrit Chant royal de la Trinité qui lui vaut une violette aux Jeux floraux de Toulouse. Le chant royal était une forme ancienne de poème inventé dans le nord de la France au XIVe siècle.

Notons que depuis plus de quarante ans, le Collège de Rhétorique de Toulouse ne décerne plus de prix pour des poèmes en occitan. En revanche, le premier chant royal couronné aux Jeux Floraux de Toulouse date de 1539.

Pey de Garros est un patriote gascon

Les idées protestantes courent la Gascogne. Afin de tenter de les stopper, en 1551, le Parlement de Toulouse condamne un notaire lectourois pour avoir édité un livret contraire au catholicisme, brule un menuisier pour hérésie… Mais cela n’arrêtera pas la progression de ce mouvement.

Blaise de Monluc (1501 1577)
Blaise de Monluc (1501-1577)

De plus, en Gascogne, les huguenots ne reconnaissent pas le roi de France. D’ailleurs, Blaise de Monluc, rapporte les propos de l’un d’entre eux : Un gentilhomme… m’avoit mandé, que, comme il leur [aux paysans huguenots] avoit remonstré.. qu’ils faisoient mal, et que le roy le trouveroit mauvais, qu’alors ils lui respondirent : Quel roy ? Nous sommes les roys ! Celui-là que vous dites [Charles IX] est une petit reyot de merde…

En tous cas, en 1560, peut-être après un séjour à l’Ecole Protestante de Lausanne, notre poète embrasse ces nouvelles idées. Et il se met au service de la cour de Navarre. Car, pour lui, langue et nation sont liées, et l’indépendance du Béarn lui parait une garantie. En fait, il espère que Jeanne d’Albret sera l’instigatrice de cette nation gasconne.

Pey de Garros incite à l’utilisation du gascon

Poesias Gasconas de Pey de Garros (1567)
Poesias Gasconas de Pey de Garros (1567)

Amy lecteur, Noz deux langages principaux, sont le François celtique et lé Gascon. Ie parleray du nostre. (extrait de Poesias gasconas)

Pey de Garros entame un combat pour le gascon et incite les poètes à employer cette lenga mesprezada [langue méprisée]. Il l’affirme clairement dans une lettre qu’il écrit à un jeune poète (extrait de Poesias gasconas) :

[lenga] Damnada la podetz entene.
Si degun no la vo dehene :
Cadun la leixa e desempara,
Tot lo mon l’apera barbara
E, qu’es causa mas planedera,
Nosauts medix nos truphan d’era.

[langue] Comme perdue vous pouvez la considérer
Si personne ne veut la défendre :
Chacun l’abandonne ou la maltraite.
Tout le monde l’appelle barbare ;
Et, chose bien plus déplorable,
Nous-mêmes nous nous moquons d’elle.

Texte complet ici.

Pey de Garros défend une langue harmonisée

Sa vision de la Gascogne est large, comme il l’écrit dans les Poesias gasconasIl y a quelque diversité de langage, termination de motz, et pronuntiation, entre ceulx d’Agenois, Quercy, autres peuples de deça, et nous : non pas tele que nous n’entendions l’un l’autre : Aussi nostre langage par un mot general est appelé Gascon.

Comme Pey de Garros souhaite une Gascogne unifiée et indépendante, il se lance dans un travail d’harmonisation des parlers gascons, qu’il appelle « conférence ».

André Berry, poète (1902-1986) consacre sa thèse à Pey de Garros (1948)
André Berry, poète (1902-1986) consacre sa thèse à Pey de Garros (1948)

André Berry montre dans sa thèse, L’œuvre de Pey de Garros (éditée en 1997) que le poète lectourois a élaboré un nouveau système graphique justement à cette époque où une forte rénovation du français est en cours. Ainsi, il va à la fois s’appuyer sur la graphie traditionnelle de l’occitan et utiliser les habitudes de la scripta française.  Pourtant, il ne sera pas suivi par d’autres Gascons et son système graphique sera abandonné.

Affirmer une identité

Les Gascons sont réputés pour leur adresse aux armes. Aussi, Pey de Garros les exhorte à exceller de même dans le domaine de l’esprit, et il va s’attacher à donner l’exemple.  De façon claire, il va favoriser l’émergence d’une littérature gasconne.

Joachim du Bellay, gentilhomme angevin 'vers 1522-1560)
Joachim du Bellay, gentilhomme angevin (vers 1522-1560)

Pey de Garros ne veut pas imiter la Pléiade française, surtout après les propos désobligeants de Joachim du Bellay qui, en 1549, dans son Deffense et Illustration de la langue française, a rejeté les poèmes des Jeuz Floraux de Thoulouze en considérant qu’ils ne servaient qu’à porter temoingnaige de notre ignorance.

Alors, il va soit inventer des formes nouvelles, soit s’inspirer du modèle latin. Ainsi, il écrit en 1565, Les Psaumes de David, viratz en rythme gascoun [les Psaumes de David, traduits en vers gascons], dédiés à Jeanne d’Albret et publiés à Toulouse chez Jacques Colomès. En réalité 58 psaumes seulement.

Psaumes de David viratz en rythme gascon per Pey de Garros (1565)
Psaumes de David viratz en rythme gascon per Pey de Garros (1565)

Robert Lafont (1916-2010), écrira des Psaumes qu’ils sont « le coup d’éclat de la Renaissance gasconne et la première œuvre de la littérature occitane moderne ».

Puis, en 1567, il édite, toujours chez Jacques Colomès, les Poesias gasconas [poésies gasconnes], dédiées à Henri de Navarre (1567). Elles sont composées de quatre parties : Vers eroics (vers héroïques), Eglogas (églogues), Epistolas (épitres), Cant nobiau (chant nuptial). 

Lire en ligne sur Gallica.

Les églogues

Egloga 3 (extrait) de Pey de Garros
Egloga 3 (extrait)

Ces huit églogues, absolument magnifiques, témoignent des malheurs de l’époque, des guerres de religion. Elles rappellent celles de Virgile qui racontaient les guerres civiles de la république romaine.

Pey de Garros met en scène des personnages comme, par exemple, dans la troisième églogue, Menga [celle qui domine] dans laquelle on reconnait la reine de Navarre, Ranquina [celle qui boite] qui représente la ville de Lectoure, Vidau [celui qui a le pouvoir sur la vie] donc Charles IX, et Mairasta [la marâtre] c’est-à-dire Catherine de Médicis.

Ranquina – Lectoure – est la belle endormie agressée par la France et qui rêve d’un temps plus doux.  Menga vient la réveiller :

E sur aqui deixidá m’és venguda.
Que plassia a Diu peu ben deu monde trist,
Que sia vertat çó que domín jo e vist.

Et là-dessus tu es venue me réveiller. / Plaise à Dieu, pour le bien du triste monde, / que ce que j’ai vu en dormant soit la vérité.

Lo cant nobiau, dernier poème

Dans ce poème, Pey de Garros décrit un mariage gascon. C’est, à l’époque, très novateur. Mais ce qui est extraordinaire c’est qu’il ressemble à s’y méprendre au mariage gascon décrit par Jean-François Bladé trois siècles plus tard !

Tout d’abord il invite les dauzeras peu dauradas [donzelles aux cheveux d’or] à aller cueillir la jonchée pour revenir en chantant accueillir l’épousée :

Sus! Anatz , hilhas de Laytora,
La nobia qui ven arculhí,
Tornatz, gojatas, de bon’ora,
Qui la juncada vatz cullí;

Sus ! Allez filles de Lectoure, / Accueillir l’épousée qui vient, / Revenez, filles, de bonne heure, / Qui allez cueillir la jonchée ;

Puis, le poète demande aux donzels d’aller au bois rejoindre les donzelles.

Corretz desbrancá la ramada
Gentius compaños boscasses,
Au torná peu long de la prada
Sautatz, gaujos, e solasses.

Courez ébrancher la ramée / Gentils compagnons bocagers, / Au retour le long de la prée / Sautez joyeux et folâtres.

Au troisième, au moment où la nobia entre dans le bois, on invite les musiciens à saluer le cortège.

Comensatz de galanta aubada
Las amyänsas saludá

Commencez d’une aimable aubade / à saluer les épousailles

Enfin, le nobi est sorti de sa maison et accueille sa nobia. L’arculhensa [accueil] se fait entouré de monde et avec les compliments du poète.

L’espos dam sa longa seguensa
En miles plazes convertit
Per ha la sperada arculhensa
Magniphicament es sortit.

L’époux avec sa longue suite
Incité à mille plaisirs
Pour faire l’accueil espéré
Est sorti magnifiquement.

Pey de Garros et la postérité

En 1572, Blaise de Monluc occupe la ville de Lectoure et Pey de Garros part s’installer à Pau comme avocat de la cour souveraine du Béarn. Il meurt à Pau entre 1581 et 1583.

Léonce Couture (1832-1902) redécouvre Pey de Garros
Léonce Couture (1832-1902) redécouvre Pey de Garros

Il sera redécouvert au XIXe siècle, grâce à Léonce Couture (1832-1902). Aujourd’hui, sa renommée est suffisante pour que des exemplaires soient gardés dans plusieurs villes du monde : le premier à Aix-en-Provence, Paris, Vienne, Genève, Chicago et le deuxième à Albi, Toulouse, Versailles, Paris, Londres.

Pourtant, dans sa ville, seule une petite rue piétonne porte son nom. Et une fontaine, qu’il partage avec son frère Jean.

O praube liatge abusat,
Digne d’èste depaïsat,
Qui lèishas per ingratitud
La lenga de la noiritud,
Per, quan tot seré plan condat,
Aprene un lengatge hardat…

(Ô pauvre génération abusée / Digne d’être chassée du pays, / Qui laisses par ingratitude / la langue de ta nourrice / Pour apprendre, tout compte fait, un langage fardé…)

Références

« Est-ce pas ainsi que je parle ?” : la langue à l’œuvre chez Pey de Garros et Montaigne, Gilles Guilhem Couffignal, 2016
Entre Gascogne et France : l’idéologie de Pey de Garros dans les Poesias gasconas de 1567 et l’ethnotypisme linguistique du Faeneste, Jean-Yves Casanova, 1995
Pey de Garros, poète lectourois, chantre de la langue gasconne, Alinéas, 2021
Pey de Garros, Actes du colloque de Lectoure, 1981
Psaumes de David viratz en rhytme gascon, Pey de Garros, 1565




Blaise de Monluc

Blaise de Monluc (1501-1577) est un seigneur gascon qui a connu toutes les guerres du XVIe siècle : guerres d’Italie, guerres de religion. C’est un de ces Gascons si appréciés dans les armées de l’époque. Témoin de son temps, il écrit ses Commentaires.

Une jeunesse au château de saint Puy

Blaise de Monluc (1501 1577)
Blaise de Monluc (1501-1577)

Blaise de Monluc nait au château de Saint-Puy, en Armagnac, entre Valence sur Baïse et Lectoure. Son père possède plusieurs seigneuries. Et sa mère possède le château d’Estillac dans lequel Blaise de Monluc passera la plus grande partie de sa vie. Il a cinq sœurs et six frères, dont Jean qui deviendra évêque de Valence et de Die.

La famille n’est pas riche et elle ne peut pas payer une éducation à Blaise qui n’en recevra que des rudiments. Aussi, sa jeunesse est campagnarde et il se destine à la carrière des armes.

Grâce à un autre gascon, Bertrand de Goth, seigneur de Rouillac et voisin de Saint-Puy, il entre comme page à la cour d’Antoine de Lorraine à Nancy. Là, il parfait son éducation et se perfectionne à l’escrime et à l’équitation. Sorti de page à 14 ans, il s’enrôle comme archer dans les troupes du duc.

Charles VIII (1470 - 1498)
Charles VIII (1470-1498)

Cependant, les guerres d’Italie ont commencé en 1494. En effet, Charles VIII a hérité de la maison d’Anjou et de ses droits sur Chypre et Jérusalem. Aussi, il est entré en Italie, s’est emparé de Naples. Et il est devenu roi de Naples et de Constantinople. S’ensuivent vingt ans de guerres en Italie dans lesquelles Blaise de Monluc prendra une place importante.

Donc, Blaise de Monluc quitte la Lorraine et part pour Milan. Là, il retrouve ses deux oncles maternels qui lui procurent une place d’archer dans la compagnie de Thomas de Foix, sire de Lescun, qui deviendra le Maréchal de Foix.

Blaise de Monluc pendant les guerres d’Italie

Blaise de Monluc participe à la bataille de la BIcocca (1522)
Bataille de la Bicocca (1522)

Les hostilités reprennent en 1521. Rapidement, le 27 avril 1522, les Français sont battus à La Bicocca, près de Milan. Et le 15 mai, Blaise de Monluc est fait prisonnier à Crémone. Libéré en juillet, il rentre en Gascogne et sa compagnie s’installe à Beaumont de Lomagne.

Parallèlement, les Français prennent Fontarabie le 15 mai 1522. Et, en septembre 1523, les Impériaux assiègent Saint Jean de Luz. Blaise de Monluc participe au combat d’Ahetze et contient les Espagnols, permettant au gros de l’armée française de s’enfermer dans Bayonne. Sa bravoure et son sens tactique sont remarqués.

François Ier (1494-1547)
François Ier (1494-1547)

En 1524, François Ier franchit les Alpes pour reconquérir le Milanais. À la bataille de Pavie, le roi est fait prisonnier. Blaise de Monluc aussi, mais comme il est trop pauvre pour payer sa rançon, on le relâche.

Après l’échec devant Naples et la déroute française de 1527, Blaise de Monluc rentre en Gascogne où il se marie. Il aura quatre enfants.

Or, les armées de Charles Quint envahissent la Provence et assiègent Marseille. Alors, Blaise de Monluc prend la tête d’un raid nocturne contre un moulin qui assurait l’approvisionnement en farine des soldats de Charles Quint. Il y met le feu et les Impériaux doivent lever le siège.

Henri II (1519 - 1559)
Henri II (1519-1559)

Blaise de Monluc devient capitaine de l’infanterie gasconne. Il joue un rôle important lors de la bataille de Cérisolles et est fait chevalier sur le champ de bataille. En 1548, il prend le poste de gouverneur de Moncaliéri puis de Sienne. D’ailleurs, il défend la ville et soutient un siège de dix mois. Mais, il doit se rendre et les Espagnols lui rendent les honneurs. Pour sa conduite, le roi Henri II le fait chevalier de l’Ordre de Saint-Michel.

Enfin, le traité de Cateau-Cambrésis des 2 et 3 avril 1559 met fin aux guerres d’Italie. Blaise de Monluc rentre en Gascogne.

Blaise de Monluc est fait prisonnier à la bataille de Pavie (1523)
La bataille de Pavie (1523)

Blaise de Monluc et l’engagement dans les guerres de religion

La France est en proie aux troubles religieux, notamment en Gascogne.

Dans son château d’Estillac, Blaise de Monluc reçoit plusieurs délégations de Huguenots pour le convaincre de rejoindre leur parti. Devant son refus, il manque d’être assassiné.

Catherine de Médicis à la tête du parti catholique
Catherine de Médicis (1519-1589)

Catherine de Médicis le charge de lever des troupes en Gascogne. En 1562, il sillonne la Gascogne de Bordeaux à Agen et d’Auch à Toulouse. Son arrivée, accompagné de deux bourreaux, et les pendaisons qu’il organise ramènent le calme dans le pays. Il dit dans ses Commentaires : « on pouvoit cognoistre par là où j’estois passé, car par les arbres, sur les chemins, on en trouvoit les enseignes. Un pendu estonnoit plus que cent tuez ».

Blaise de Monluc devient Lieutenant général en Guyenne. Il bat Symphorien de Duras à Targon le 15 juillet, puis à Vergt le 9 octobre. La paix d’Amboise se signe en 1563. Paix provisoire. Pourtant, lors des troubles de 1567, les mesures prises par Blaise de Monluc font que la Gascogne reste relativement calme. Il participe au siège de La Rochelle et prend l’ile de Ré en mars 1568. La paix de Longjumeau se signe le 23 mars.

En 1569, Gabriel de Lorges, comte de Montgommery, celui-là qui a mortellement blessé le roi Henri II lors d’un tournoi, part d’Albi et va délivrer Navarrenx assiégée. De son côté, Blaise de Monluc assiège Mont de Marsan et reprend la ville. Aussitôt, il ordonne l’exécution de la garnison pour venger celle qui avait été massacrée à Navarrenx.

En juillet 1570, il assiège Rabastens, en Bigorre. Alors qu’il monte à l’assaut, Blaise de Monluc reçoit un coup d’arquebuse qui le défigure et l’oblige à porter un masque de cuir jusqu’à sa mort.

Une fin de carrière dans les honneurs

Château d'Estillac de Blaise de Monluc
Château d’Estillac

La paix de Saint-Germain se signe le 8 août 1570. Le roi tente une politique de conciliation avec les Huguenots et Blaise de Monluc en fait les frais. On lui retire la fonction de Lieutenant général en Guyenne, on l’accuse de détournement de fonds et on épluche ses comptes. Le duc d’Anjou, le futur Henri III, intervient pour que le procès sur ses comptes se termine en faveur de Blaise Monluc.Retiré dans son château d’Estillac, il écrit ses Commentaires qui racontent ses campagnes et donnent de précieux conseils aux capitaines des générations futures. Henri IV les qualifiera de « Bréviaire du combattant ».

En 1573, le duc d’Anjou le nomme conseiller dans son état-major lors du siège de La Rochelle. En septembre 1574, il devient Maréchal de France.

Les commentaires de Messire Blaise de Monluc
Commentaires de Messire Blaise de Monluc

Mais, en 1575, il échoue au siège de Gensac dans l’Entre-Deux-Mers, et ne peut prendre le château de Madaillan, près d’Agen. Humilié par ses deux échecs, il abandonne la carrière militaire – il a 74 ans – et se retire au château d’Estillac pour terminer ses commentaires. Il meurt le 26 aout 1577.

Ses fils ont combattu à ses côtés. Marc-Antoine meurt au siège d’Ostie en 1556, Pierre-Bertrand meurt en 1566 lors du sac de Funchal sur l’île de Madère, Jean devient évêque de Condom après une brillante carrière militaire, François-Fabian est blessé au siège de Rabastens et tué à celui de Nogaro en 1573.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Blaise de Monluc, un chef de guerre gascon de Denis Labau, Latitude Sud.
Commentaires et lettres, de Blaise de Monluc, tome 5, Alphonse de Ruble, 1872
Wikipédia




François Caneto, Gascon, prêtre et historien

François Caneto est un prêtre et un archéologue spécialiste de la Gascogne paléochrétienne. Il est surtout un immense érudit et son influence est considérable au XIXe siècle.

François Caneto et sa mère

François Caneto
François Caneto

 

François Caneto nait le 17 février 1805 à Marciac dans le Gers. Sa mère, Marie Caneto, n’est pas mariée et l’enfant n’aura pas de père.  Marie travaille chez le juge Bernard Joseph Abeilhé.

Toute sa vie, François Caneto montrera un attachement à sa ville et une affection dévouée à sa mère. D’ailleurs, à sa mort, afin de consacrer sa mémoire, il se fera représenter dans une des verrières de l’église de Marciac, en habits sacerdotaux, et agenouillé sur la tombe maternelle. Il faut dire qu’il fit plusieurs dons (verrière, chaire) à cette église.

"Acte

Les études

 

L'Abbé Caneto offrant un vitrail pour l'église de MarciacLe petit François montre un gout prononcé pour les études et pour les monuments religieux. Il est vif, intelligent et a du caractère. Aussi M. Abeilhé s’occupera de son éducation. Il l’envoie à Auch, chez des parentes, Mesdemoiselles de Castéran, nièces de l’abbé de Castéran, d’abord à l’école primaire puis au collège qui est alors géré par les Jésuites.

Mais le jeune homme est attiré par l’Église et entre au grand séminaire. Son protecteur n’est autre que l’abbé Abeilhé qui allait rapidement en devenir le directeur. Aucune matière ne résiste à cet esprit curieux.  François est brillant en philosophie ou en théologie et encore plus en sciences. D’ailleurs ses contemporains notent son attitude pénétrée, sa capacité de décision, sa rigueur logique et ses aptitudes pour la recherche.

 

François Caneto l’enseignant

Léonce Couture
Léonce Couture

Le 4 avril 1829, il est ordonné prêtre. Il débute sa carrière comme professeur de philosophie au petit séminaire, puis, en 1833, quelques années plus tard, professeur de physique au grand séminaire.

Il se révéla un professeur hors pair dans cette discipline. Le grand Léonce Couture (1832-1902) raconte : « M. Canéto, déjà supérieur du Petit Séminaire, trouva bon d’employer quelques séances à exposer les éléments de la cosmographie à une salle d’étude entière, de quatre-vingts élèves environ, appartenant à presque toutes les classes et dépourvus de toute préparation. C’était merveille devoir tous ces ignorants boire cette parole précise, claire et vive. On était vraiment sous le charme : l’intérêt des questions saisissait l’auditoire jusqu’aux moelles, et tout le monde comprenait ! Je déclare n’avoir jamais plus été à pareille fête ».

D’ailleurs, le 4  février 1853, il recevra le titre d’Officier de l’Instruction Publique.

François Caneto le supérieur

En 1838, le cardinal lui signifie sa nomination comme supérieur du petit séminaire. Craignant son refus, il précise : « Nous ne vous ferons point observer que vos nouvelles fonctions ne seront nullement incompatibles avec, l’étude des sciences que vous aimez. »

L’abbé Caneto modifiera l’institution révisant l’organisation, la discipline, la distribution du travail, l’enseignement… La réputation du séminaire en sera grandie. En particulier, les élèves du séminaire se révèleront souvent des universitaires talentueux.

Cependant, Léonce Couture commente : Il animait de son esprit, il formait par ses avis et plus encore par ses exemples, il soutenait de son autorité tous nos surveillants […] On était habitué à le voir circuler dans les récréations et survenir, sans avis préalable, dans les classes et surtout, dans les salles d’étude. Quant aux dortoirs, ils étaient, ce semble, son domaine spécial, où son ombre au moins passait et repassait sans cesse dans le demi-jour des veilleuses.

Il faut dire que l’homme ne dormait que 4 ou 5 h par nuit. Sa fermeté l’avait fait surnommé par les étudiants le petit caporal. Bref il inspirait admiration, crainte et même terreur. Il tiendra ce rôle pendant vingt ans.

Caneto l’archéologue

molaire de dinothérium
Molaire de dinothérium

Le 23 janvier 1837, le supérieur du Grand Séminaire d’Auch, M. Abeilhé, forme une vaste collection scientifique d’ossements fossiles, de coquillages marins et autres fossiles,  de médailles et monnaies anciennes ; en général tout ce qui a rapport à la géologie et à l’archéologie. Une collection qui intéresse le jeune professeur Caneto.

Un jour,  le curé de Labastide-d’Armagnac envoie pour le cours d’histoire naturelle du petit séminaire, un fossile qui est en fait une molaire de dinothérium (un ancien cousin de l’éléphant). Caneto rédige un rapport pour le présenter au monde savant. C’est le début de la notoriété.

Sous son impulsion, l’activité scientifique des deux séminaires redouble.

Production

Sainte-Marie d'Auch - Dessin tiré de la Monographie de Sainte-Marie d'Auch par l'Abbé Caneto (1850)
Sainte-Marie d’Auch – Dessin tiré de la Monographie de Sainte-Marie d’Auch par l’Abbé Caneto (1850)

 

L’abbé va écrire une quarantaine d’ouvrages sur des monuments ou des personnes. En particulier, il en écrira plusieurs sur la cathédrale Sainte-Marie d’Auch. Il écrit aussi sur l’archéologie comme Les deux couteaux de silex trouvés dans le département du Gers en 1865 et 1868 ou Questions d’archéologie pratique ou étude comparée de quelques monuments religieux du diocèse d’Auch… Ses écrits sont précis, détaillés.

Sa réputation s’élargit. Il entre à la Société Géologique de France dès 1837, puis à la Société d’Archéologie Nationale. Et ça s’accélère. Entre 1848 et 1852, il devient correspondant de l’Instruction Publique pour les Travaux Historiques, de l’Académie Nationale des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse, de la Société des Antiquaires de Picardie, de la Société d’Émulation de Bayonne, de la Société Archéologique du Midi, etc.

Il rejoint le Conseil départemental des bâtiments publics auprès de la Préfecture du Gers, devient membre de la Commission de topographie des Gaules (créée en 1858 par Napoléon III). Puis, en 1875, il est nommé correspondant du Comité des travaux historiques et scientifiques qui est un institut rattaché à l’École nationale des Chartes.

François Caneto et la revue de Gascogne

L'Eglise de l'Assomption de Marciac
L’Eglise de l’Assomption de Marciac

Entre-temps, en 1857, il est nommé Grand Vicaire. Il s’intéressera particulièrement à la construction et à l’entretien des églises du diocèse.  En particulier, il suivra de près les travaux de Notre-Dame-de-l’Assomption, à Marciac.

Parallèlement, il se lie d’amitié avec l’archevêque d’Auch, Antoine de SALINIS (1798-1861).

Antoine de Salinis
Antoine de Salinis

 

Deux ans plus tard, ce dernier crée une société savante, le Comité d’histoire et d’archéologie de la province ecclésiastique d’Auch, qui deviendra la Société historique de Gascogne en 1869. En fait, Caneto en est le président effectif et le premier directeur de la Revue de Gascogne. Il le restera jusqu’à sa mort le 14 août 1884, qui le surprend à Auch dans sa quatre-vingtième année.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Revue de Gascogne, M. l’abbé F. Caneto, Léonce Couture, 1884
blogmarciac
Le Gers – Dictionnaire biographique de l’Antiquité à nos jours, Société Archéologique et Historique du Gers, 2007
Bibliographie de François Caneto
Différents ouvrages disponibles à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.




Des hydravions à Biscarrosse

L’histoire des hydravions est liée à Pierre-Georges Latécoère et à Biscarrosse. Notamment à son étang qui permet le décollage de ces drôles d’engins.

Rappelons qui est Pierre Georges Latécoère


Pierre-Georges Latécoère (1925)
Pierre-Georges Latécoère (1925)

Pierre-Georges Latécoèrevoir article détaillé – nait en 1883 à Bagnères de Bigorre. C’est un chef d’entreprise, passionné d’aviation, qui investit dans deux usines à Toulouse, dont l’une fabrique des cellules d’avion. En 1918, il livre près de 800 avions à l’armée française, soit une cadence de 6 appareils par jour.

Passionné d’aviation, Pierre-Georges Latécoère contribue à la naissance de l’Aéropostale sur le site de Toulouse-Montaudran. Ainsi, il crée les liaisons Toulouse-Barcelone, Toulouse-Casablanca-Dakar, ainsi que les premières liaisons postales transatlantiques vers le Brésil, l’Argentine et le Chili. Les célèbres Jean Mermoz, Antoine de Saint-Exupéry et Henri Guillaumet volent sur les lignes de Latécoère.

Toujours pour l’aéropostale, Pierre-Georges Latécoère s’intéresse aux hydravions. Et en 1930, il choisit Biscarosse pour sa proximité avec ses usines de Toulouse et son plan d’eau abrité, proche de l’Atlantique, propice aux amerrissages. Dès lors, l’étang de Biscarosse est surnommé le « lac Latécoère ».

Le lac de Biscarrosse


Les usines Latécoēre de fabrication d'hydravions de Biscarosse
Les usines Latécoēre de Biscarosse

Le 28 juillet 1930, Latécoère signe l’acte d’achat du  lieudit les Hourtiquets, qui lui permet d’installer ses ateliers de montage et de réaliser ses essais de vol sur le lac. C’est un très grand lac d’eau douce de 3 540 ha. Le premier vol aura lieu la même année, le 24 aout.

Ainsi, Biscarrosse devient la base d’assemblage et d’essais en vol des hydravions Latécoère. En suivant, la Compagnie Générale Aéropostale s’installe à Biscarrosse et Air-France crée des lignes de passagers pour l’Amérique, les Antilles, le Brésil, l’Afrique du Sud… De même, les compagnies américaines, anglaises et allemandes y font escale.

La base de Biscarrosse : fabrication des hydravions et aéroport


Les Latécoère 631,  des hydravions conçu à Biscarrosse
Le Latécoère 631, un hydravion conçu à Biscarrosse

La base de Biscarrosse devient le point de départ des lignes de transport de passagers. En particulier, le Latécoère 631 fait la ligne Biscarrosse-Fort-de-France en 32 heures et transporte, de juillet 1947 à aout 1948, 2 000 passagers avec deux rotations par mois.

Jules Moch (1893-1985), ministre des transports et des travaux publics, inaugure la ligne. C’est un événement. Le Magazine d’Air-France, Les Echos de l’Air, de septembre 1947, nous dit : « lors de son premier vol, il réussit à couvrir en 30 heures 48 les 8 090 kilomètres qui séparent la France de Antilles. Parti en effet le 22 août, à 3h 10 G.M.T. de Biscarrosse, l’appareil se posa devant Port-Etienne à 15h 27 G.M.T. d’où 3h 43 plus tard, il s’élança par-dessus l’Atlantique central, dont il franchit sans escale les 4 760 kilomètres avant d’amerrir sur la rade de Fort-de-France le 23 août, à 95 58, réalisant ainsi la plus longue étape commerciale du monde ».

Malheureusement deux accidents en mer sonnent le glas de ces grands paquebots aériens, au profit d’avions quadrimoteurs.


Le Laté 631 (1948)
Le Latécoēre 631 (1948)

D’ailleurs, Terre et Ciel, magazine du personnel d’Air-France relate, dans son numéro de juillet 1948 : « Le 1er août 1948, l’hydravion Laté 631, F-BDRC, disparaissait en plein Atlantique. L’appareil parti la veille de Fort-de-France pour Port-Etienne et Biscarrosse avec 40 passagers et 12 hommes d’équipage, avait, jusqu’à 0h 15, heure de son dernier message, effectué la moitié de son étape transocéanique suivant l’horaire normal. Puis ce fut le silence absolu ».

Le 20 aout, le ministre des transports et le patron d’Air-France rendent un hommage aux disparus sur la base de Biscarrosse. La population de Biscarrosse s’associe en foule aux cérémonies.

Puis, après 18 ans de fonctionnement, la base de Biscarrosse ferme en 1948.

Les hydravions

Un hydravion est un avion, à coque ou à flotteurs, capable de décoller et de se poser sur l’eau.


Le 1er vol en hydravion de Gabriel Voisin sur la Seine le 8 juin 1905
Le 1er vol en hydravion de Gabriel Voisin sur la Seine le 8 juin 1905

Bien que le premier brevet d’hydravion ait été déposé en 1876, c’est Gabriel Voisin qui effectue le premier vol expérimental sur la Seine en 1905. C’est alors une vedette rapide qui tire l’appareil. Il faut attendre cinq ans pour que le premier vol autonome d’un hydravion soit effectué – en 1910 – sur l’étang de Berre.

Peu après, vers la fin de la première guerre mondiale, de petits hydravions pour effectuer des reconnaissances équipent les navires. Le développement des radars et le développement des porte-avions les font délaisser dans les années 1950.


Howard Hughes (1925)
Howard Hughes (1938)

En fait, les hydravions connaissent un véritable âge d’or entre les deux guerres mondiales. Un projet de base voit le jour sur l’étang de Saint-Quentin en Yvelines. Cependant, la base de Biscarrosse s’avère plus pratique pour les liaisons transatlantiques.

La course commence.

On construit des hydravions toujours plus gros pour transporter toujours plus de passagers. Le milliardaire américain Howard Hughes (surtout connu pour sa production de films à Hollywood) construit le H-14 Hercules qui ne vole qu’une seule fois. Conçu sur une structure en bois et baptisé par les Américains, « The Spruce Goose » (l’oie en sapin), on le destine au transport de troupes. Il peut amener 750 hommes équipés à une distance de 4 800 km. Mais la guerre est finie et cet hydravion qui a couté 40 millions de dollars ne sert plus à rien.


Le H-4 Hercules; l'hydravion de H. Hughes
Le H-4 Hercules, l’hydravion de H. Hughes

Si les hydravions de gros tonnages ont disparu (la Chine construit cependant le Kunlung en 2017), ils sont toujours utilisés, notamment dans le combat contre les feux de forêts. Des résidences d’habitations sont même aménagées pour être accessibles en hydravion (Vendée-Air-Park qui accueille 52 résidents à Talmont-Saint-Hilaire en Vendée).

Le Musée historique de l’hydraviation

Le Musée est implanté sur le site de la base de Latécoère à Biscarrosse. Il perpétue l’épopée des hydravions transatlantiques et de la base de Biscarrosse. Des maquettes, des photos, des films et des documents d’époque retracent l’histoire de l’hydraviation. Un hall d’exposition présente quelques-uns des appareils les plus emblématiques.

Depuis 1991, un Rassemblement International d’Hydravions (RIHB) réunit des appareils de toutes les époques et de tous les pays pour des démonstrations en vol. Cette manifestation qui se tient tous les 2 ans, verra sa prochaine édition en 2022.

Heureusement, les passionnés peuvent pratiquer le vol en hydravion toute l’année. En effet, l’association « Le Vol des Aigles » propose des baptêmes de l’air et des stages de pilotage à Biscarrosse.


Le Musée historique de l’hydraviation de Biscarosse
Le Musée historique de l’hydraviation de Biscarrosse

Références

Musée de l’hydraviation
Histoire et traditions Biscarrosse




Barère de Vieuzac, révolutionnaire et proscrit

Bertrand Barère de Vieuzac, plus connu sous le nom de Bertrand Barère, est un Gascon de Bigorre qui a joué un rôle majeur au cours de la Révolution française de 1789.

Un orateur et un rédacteur de talent

Bertrand Barère (1755 - 1841)
Bertrand Barère (1755-1841)

Bertrand Barère nait à Tarbes, le 10 septembre 1755. Son père était premier consul à Tarbes et président du Tiers aux Etats de Bigorre.

En 1770, il entame des études de droit et devient avocat au Parlement de Toulouse. Il se distingue par son éloquence qui lui vaut d’entrer à l’Académie de Montauban, à l’Académie des Jeux Floraux et à l’Académie des Sciences, des Inscriptions et des Belles Lettres de Toulouse. De même, il se distingue par des talents de rédaction.

Bertrand Barrère en est fier. En effet, il écrit dans ses Mémoires : « Que les modestes habitants de Paris qui n’estiment que les savants qui habitent leur ville et leur banlieue et qui croient qu’il n’y a pas d’autres Académies dans le monde que celles qui sont au bord de la Seine, me pardonnent d’avoir été membre de plusieurs Académies savantes dans les premières années de ma jeunesse ».

Barère devient Barère de Vieuzac

Son père veut accéder à la noblesse.  Aussi, il achète la seigneurie de Vieuzac, près d’Argelès-Gazost. Certes, elle est minuscule, n’a pas de château mais un moulin et quelques terres attachées à des droits seigneuriaux. Le voilà Bertrand Barère de Vieuzac.

En 1785, à Vic en Bigorre, il épouse Elisabeth de Monde. Elle a 13 ans et lui 30. Peu importe, la famille de Monde a une parenté prestigieuse. Le prince de Rohan-Rochefort, Lieutenant général des armées du roi, assiste à la cérémonie.

Le mariage n’est pas heureux et les époux se verront par intermittence, avant de se fâcher définitivement après l’exécution du roi.

Pour suivre un procès qu’a sa famille au Conseil d’Etat, il va à Paris en 1788 et rencontre Mirabeau, Condorcet, La Fayette et Brisseau. Mais son père meurt au début de 1789 et Bertrand Barère rentre à Tarbes.

Le Roi convoque les Etats Généraux. Bertrand Barère est élu député du Tiers par les Etats de Bigorre. Il « monte » à Paris.

Place Louis XV, aujourd'hui Place de la Concorde vers 1780
Place Louis XV, aujourd’hui Place de la Concorde vers 1780

Barère, député à l’assemblée Constituante

Bertrand Barère crée le journal Le Point du jour, dans lequel il rend compte des débats de la veille à l’Assemblée Constituante et des décrets qu’on y prend. Il fréquente les salons où son esprit séduit Madame de Genlis qui écrit : « C’est le seul homme que j’aie vu arriver du fond de sa province avec un ton et des manières qui n’auraient jamais été déplacées dans le grand monde et à la cour ».

Après la nuit du 4 aout, il écrit à ses électeurs bigourdans pour leur annoncer qu’il abandonne ses droits seigneuriaux et fait don à la Nation de sa charge de Conseiller à la Sénéchaussée de Bigorre.

À l’Assemblée Constituante, il se fait remarquer par ses propositions de réforme des institutions. En particulier, il fait adopter la restitution des biens confisqués aux protestants depuis la révocation de l’édit de Nantes, se bat pour l’égalité des hommes de couleur et des blancs dans les colonies.

Barère et le puzzle du département des Hautes-Pyrénées
Barère, les Provinces et le puzzle du département des Hautes-Pyrénées

Il se bat aussi pour la création du département des Hautes-Pyrénées avec Tarbes comme chef-lieu. « Si ce pays, la Bigorre, est trop petit pour former un département, il convient de l’agrandir. Mais il serait très inique de n’en faire que des districts dépendant d’une ville étrangère ; ce serait un meurtre politique que de faire de Tarbes le misérable chef-lieu d’un district ».

Et il n’oublie pas ses compatriotes. Il obtient un crédit de 300 000 livres pour la réparation des routes endommagées par la crue des Gaves, et 30 000 livres pour les pauvres du département.

Barère s’éloigne des modérés

Robespierre
Robespierre

Après la fuite et l’arrestation du Roi à Varennes, Bertrand Barère se détache des modérés qui veulent une monarchie constitutionnelle. Entre autres il disait que « La République ne convient pas mieux aux Français que le gouvernement anglais aux Ottomans ». Finalement, il rejoint Robespierre.

Le 2 septembre 1792, les Hauts-Pyrénéens l’élisent député à la Convention. Partagé entre la Plaine (modérés) et la Montagne (radicaux), Bertrand Barère hésite. Marat dit de lui : « Barère est l’un des hommes les plus dangereux, un politique fin et rusé, habitué à nager entre deux eaux et à faire échouer toutes les mesures révolutionnaires par l’opium du modérantisme ».

Il est élu au Comité chargé de rédiger la nouvelle constitution et préside la Convention lors du procès du Roi. Devant le danger d’invasion, on crée le Comité de salut public. Barère en devient membre et le rapporteur. Robespierre dit : « Barère sait tout, connait tout, est propre à tout ».

Jacques-Louis David - Serment du Jeu de paume, le 20 juin 1789
Jacques-Louis David – Serment du Jeu de paume, le 20 juin 1789  (Barère est assis, à gauche du groupe central, une feuille sur les genoux)

Barère  et le Comité de salut public

Joseph Barra - Il nourrissoit sa mère et il mourut pour la Patrie
Joseph Barra. « Il nourrissoit sa mère et il mourut pour la Patrie« .

Les discours et les comptes-rendus de Bertrand Barère sont attendus. Michelet dit que « C’est un incomparable menteur pour atténuer les défaites, créer des armées possibles, prophétiser des victoires ».

Bertrand Barère obtient un prodigieux succès avec ses discours sur la mort du petit tambour Barra, tué à 14 ans par les Vendéens et mort en criant « Vive la République ! » et sur le Vengeur du Peuple, ce navire coulé par les Anglais au large de Brest alors qu’il protégeait des navires ramenant du blé d’Amérique. La IIIe République en fera des héros et fera entrer l’orateur dans les manuels d’histoire.

Bertrand Barère est l’inspirateur de la Terreur. Il fait décréter qu’on devra exécuter les prisonniers anglais. Le décret ne sera pas appliqué. Il est à l’origine de la mort de Marie-Antoinette, de la profanation des tombes des rois à Saint-Denis, du massacre des Lyonnais révoltés. Le Général de Rochambeau dit qu’avec « son penchant pour la cruauté, Barrère signa plus de vingt mille arrêts de mort ».

La fin de l’Anacréon de la guillotine

Barère - Départ pour la Guyane
Le départ pour la Guyane

Robespierre tombe le 9 thermidor. Barère est mis en accusation et condamné à la déportation en Guyane avec Collot et Billaud-Varenne. Emprisonnés à l’ile d’Oléron, ses deux compagnons partent pour la Guyane mais le bateau de Barère n‘est pas encore prêt. Le député Boursault dit que « c’est la première fois que Barère néglige le vent ».

On enferme Bertrand Barère à Saintes dans l’attente d’un second procès. La déportation se voit confirmée mais il s’évade avec la complicité de son secrétaire Demerville, natif de Séméac en Bigorre.

Pendant plus de deux ans, il se cache à Bordeaux chez des amis et chez son cousin, Hector Barère, qui est commissaire de la Marine à Bordeaux. Sur le point d’être découvert, il s’enfuit à Paris, toujours avec la complicité de Demerville, et se cache à Saint-Ouen.

Après le coup d’état du 18 brumaire, Bonaparte décide d’une amnistie générale. Bertrand Barère peut rentrer à Tarbes. Sa femme le rejette et les Hauts-Pyrénéens l’accueillent fraichement. Trois mois plus tard, il repart à Paris.

Barère sous l’Empire et la Restauration

Barère propose des services à Bonaparte qui ne lui confie qu’une mission de rédaction d’un rapport hebdomadaire sur l’état de l’opinion publique. Le secrétaire de Napoléon écrit dans ses Mémoires : « L’Empereur cherchait de quelle manière il pourrait se servir de cet homme que son nom tristement fameux écartait de toutes les fonctions publiques. Il l’avait autorisé à lui adresser des actes périodiques sur des objets de politique intérieure et sur l’état de l’esprit public. Enfin l’idée lui vint de le charger de la rédaction d’un journal. Il fit les frais d’une feuille qui prit le titre significatif de Mémorial anti-britannique. Cette feuille n’eut pas de succès. L’empereur fut mécontent de la rédaction… Il cesse de s’intéresser à un homme pour lequel il ne pouvait avoir d’estime ».

Portrait et 1ère pages des Mémoires de Barère parues en 1842
Portrait et page de couverture des Mémoires de Barère parues en 1842

En février 1814, Bertrand Barère repart pour Tarbes La Restauration le fait s’exiler en Belgique et ne revient qu’après la révolution de 1830. Alors qu’il est en exil, le Conseil général des Hautes-Pyrénées offre à la cathédrale de la Sède, une plaque de marbre portant le testament de Louis XVI. Un pied de nez à Bertrand Barère !

Bertrand Barère s’établit dans une maison donnant sur la place du Maubourguet (place de Verdun, aujourd’hui). Il se fait élire député en 1834, voit son élection cassée, et meurt en 1841 après avoir rédigé ses Mémoires publiées en 1842.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Barère de Vieuzac (l’Anacréon de la guillotine), Robert Launay, Editions Jules Taillandier, 1929.
Bertrand Barrère 1755-1841, de Tarbes à Paris … et retour », association Guillaume Mauran, 2005, Bibliothèque Escòla Gaston Febus
Mémoires de B. Barère, membre de la Constituante, de la Convention, du Comite de salut public, et de la Chambre des représentants par Barère de Vieuzac, Bertrand, 1755-1841Carnot, H. (Hippolyte), 1801-1888David d’Angers, Pierre-Jean, 1788-1856




Félix Arnaudin l’imagier

C’est aujourd’hui, 6 décembre 2021, le centenaire de la mort de Félix Arnaudin. L’occasion de se souvenir de ce grand photographe.

La vocation de Félix Arnaudin

Félix Arnaudin - Autoportrait
Félix Arnaudin – Autoportrait (colorisé)

Félix Arnaudin est né à La Bohèira [Labouheyre] dans les Landes, le 30 mai 1844. Son père est concessionnaire des forges de Pontenx et possède quelques propriétés.  Ils vivent dans la maison du Monge. Le jeune Félix va au collège pendant 3 ans (1858 à 1861), à Mont-de-Marsan, sans grand enthousiasme. Heureusement, au retour chez lui, il fréquente l’abbé Cassiau et continuera à s’instruire avec lui.

Il commence par travailler avec son père mais ne montre ni gout ni aptitude pour ce métier de commerce. En fait, il traine sans trouver sa voie.

La maison Arnaudin
La maison Arnaudin

Pourtant, les choses vont changer. Il publie, en 1873 dans la Revue de Gascogne, un article qui raconte la mort étrange de Bernard de Pic de Blais de la Mirandole (1725-1760). Partant de propos (légende ?) qu’il a recueillis, il creuse les archives pour en découvrir les fondements et les expose dans la revue sous le titre Une branche des Pic de la Mirandole dans les Landes, p 259-267.

Jean-Baptiste Lescarret (1819-1898) l’encourage et le présente à l’Académie de Bordeaux. Lescarret est avocat, professeur d’économie politique et sociale, membre de sociétés savantes et auteur de romans. Il a aussi écrit un essai pour dénoncer la plantation systématique des pins maritimes (1858). Une opinion que les deux hommes partagent.

Le tournant décisif

Marie Darlanne
Marie Darlanne (1856-1911)

Félix Arnaudin s’éprend de Marie Darlanne (1856-1911) qui est au service de sa mère dans la maison familiale. Mais, la liaison est découverte et Marie est chassée en 1874. Félix a 30 ans. Il commence un journal qu’il tiendra pendant 40 ans.

Ne pouvant oublier Marie, il s’installera finalement avec elle à partir de 1881, et restera à ses côtés jusqu’à sa mort. La famille refuse cette mésalliance et Félix ne l’épousera pas.

Félix est un rêveur. Heureusement, il vit des revenus des métairies. Pourtant, en cette année 1874, le destin se précise. Félix achète son premier appareil photographique.

Félix Arnaudin l’ethnologue

Arnaudin - Fontaine Saint-Michel (1903)
Arnaudin – Fontaine Saint-Michel (1903)

Parcourant à vélo son pays, il va collecter un nombre impressionnant d’informations. Un collectage d’autant plus précieux que la forestation voulue par Napoléon III est en train de profondément chambouler la région.

Il procède de façon méthodique. Il établit un questionnaire qui lui permet d’interroger précisément les habitants de la région. Ensuite, il remplit des fiches d’enquête.

Félix Arnaudin - Attelage de boeufs
Félix Arnaudin – Attelage de boeufs

Il recueille méticuleusement des contes, des proverbes, des chants. Entre 1888 et 1910, il interroge 340 personnes. Il recueille plus de 150 mélodies et publie trois volumes de chants. Il note aussi les mots gascons utilisés, l’histoire, l’archéologie ou encore l’écologie de sa région.

En réalité, s’il a beaucoup amassé, il publie peu, quelques articles, une poignée de livres à faible tirage.

En 1912, il écrit dans Chants populaires de la Grande Lande : « Que de choses aimées dont chaque jour emporte un lambeau ou qui ont déjà disparu et ne sont plus qu’un souvenir ! « 

Félix Arnaudin - Les fileuses
Félix Arnaudin – Les fileuses

Un exemple de collectage : Trop, trop

En janvier 1913, Félix Arnaudin publie dans la revue Reclams de Biarn e Gascounhe (p 17) une chanson Trop, trop / Tròp, tròp. que l’on peut chanter lentement comme berceuse ou un peu plus vite pour en faire une chanson de danse.

      1. Arnaudin-Trop-Trop

Trop, trop
S’i ère luouat lou moyne,
Trop, trop,
S’i ère luouat matin
Carque soun sac su’l’ayne, – E hay ent’aou moulin, – Trop, trop…
I hadè’n tchic de brume, – S’i a perdut lou camin. – Trop, trop…
S’i a stacat lou soun ayne, – Eus mountat sus un pin. – Trop, trop…
Le garralhe ére seuque, – Toumbe lou jacoubin. – Trop, trop…
Que s’i’a dehéyt le coueche, – Disé qu’ére lou dit. – Trop, trop…
Lés heumnes dou besiatje, – An entinut lou crit. – Trop, trop…
L’uoue porte le guélhe, – E l’aoute lou tcharpit – Trop, trop…
E l’aoute le ligasse, – Pèr li liga lou dit. – Trop, trop…
S’i ère luouat lou moyne, – S’i ère luouat matin.

Arnaudin - Moulin à vent avec Jeanne Labat d'En-Meyri (1896)
Arnaudin – Moulin à vent avec Jeanne Labat d’En-Meyri (1896)

Trop, trop  S’était levé un moine. – Trop, trop, – S’était levé matin.
Il charge son sac sur l’âne. – Il va vers le moulin. – Trop, trop…/
Il faisait un peu de brouillard. – Il a perdu son chemin, – Trop, trop…/
Il a attaché son âne. – Il est monté sur un pin, – Trop, trop…
La branche était sèche. – Tombe le jacobin. – Trop, trop…
Il s’est démis la cuisse. – Il disait que c’était le doigt. – Trop, trop…
Les femmes du voisinage. – Ont entendu le cri. Trop, trop…
L’une apporte le chiffon. – Et l’autre de la charpie. Trop, trop…
Et l’autre la bande pour lui lier le doigt. Trop, trop…
S’était levé le moine. Trop, trop… S’était levé matin.

Comment ne pas reconnaitre les paroles de la comptine Compère Guilleri ? Et ce n’est peut-être pas si étrange.  Philippe Guillery, le capitaine des voleurs, nait en 1566 en Bas-Poitou, village Les Landes. Il passe ses dernières années à Bordeaux, avant d’être reconnu et roué de coups en 1608.

Félix Arnaudin, l’imajaire

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Félix Arnaudin constitue un répertoire détaillé d’images. Car il se considère comme un imajaire [un imagier] et non un photographe, mot qu’il a en horreur le considérant comme un des « plus détestables emprunts à mon goût, que le français ait pu faire au grec ».

Les quatre premières années (1874-1878), il fait une soixantaine de sorties autour de chez lui et produit 216 négatifs.

Félix Arnaudin - Eglise de Bias (1897)
Félix Arnaudin – Eglise de Bias (1897)

À sa mort, ce sont presque 2 500 images qui sont répertoriées. Il s’intéresse aux paysages qui représentent la moitié de ses photos. Ainsi, il photographie des champs, des lagunes, des pins, des mottes témoins du passé.

Il donne aussi une bonne place à l’habitat, fermes, maisons, moulins, et aussi à des témoignages anciens comme des églises, des sources et fontaines aux vertus médicinales, des bornes de sauveté.

Enfin, il s’intéresse aux portraits de personnes ou à des scènes de vie quotidienne. Ces images sont des mises en scène murement réfléchies par notre imagier.

Groupe d’hommes – Félix Arnaudin (1844-1921)

Le souvenir

Félix Arnaudin en chasseurSa passion, son amour pour le pays, son sens de la collecte paraissent étranges à son entourage. Il est surnommé lo pèc, un nom affectueux ou moqueur pour qualifier une personne simple ou niaise.

Le 30 janvier 1921, Félix Arnaudin écrit : « Dans ma pauvre vie de rêveur sauvage, toutefois anxieux de notre passé local, je n’ai guère reçu d’encouragements ; l’indifférence et les railleries, un peu de tous côtés, en ont volontiers pris la place ».

Note préparatoire
Note préparatoire

Certains de ses manuscrits, confiés au professeur de l’université de Bordeaux, Gaston Guillaumie (1883-1960), sont perdus.

Le fonds d’archives est maintenant consultable à l’écomusée de Marquèze, dans les Landes.

Plusieurs ouvrages ont été publiés sur Félix Arnaudin. Citons la Grammaire gasconne du parler de la Grande-Lande et du Born à travers les écrits de Félix Arnaudin, Renaud Lassalle, Editions Des Regionalismes, 2017.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle.

Références

Les fonds de Félix Arnaudin (1844-1921), collecteur et photographe des « Choses de l’ancienne Grande Lande », Florence Galli-Dupis, 2007
Chants populaires de la Grande Lande, Le monde alpin et rhodanien, Georges Delarue, 1973,  pp. 171-172
Choses de l’ancienne grande Lande, Félix Arnaudin
49 images de Félix Arnaudin sur Wikimedia Commons




Francis Jammes, poète gascon

Malgré un nom qui fleure bon l’Angleterre, Francis Jammes est un poète gascon né à Tornai / Tournay (Hautes-Pyrénées), le 2 décembre 1868. Il puise son inspiration en Bigorre, en Béarn et au Pays Basque.

Les débuts de poète de Francis Jammes

Maison natale de Francis Jammes à Tournay
Maison natale de Francis Jammes à Tournay

Francis Jammes (prononcer [ʒam] et non [dʒɛms]) fait de médiocres études à Pau et à Bordeaux. Il rate son baccalauréat avec un zéro en Français ! Qui aurait dit que l’un de ses poèmes, L’âne, serait appris par tous les écoliers ?

J’aime l’âne si doux
marchant le long des houx.

Il prend garde aux abeilles
il bouge ses oreilles ;
et il porte les pauvres
et des sacs remplis d’orge.
Il va, près des fossés,
d’un petit pas cassé.
Mon amie le croit bête
parce qu’il est poète. [….].

Tout d’abord, Francis Jammes écrit des poèmes que sa mère publie à compte d’auteur à Orthez où elle s’est installée après la mort de son mari. André Gide et Stéphane Mallarmé remarquent sa poésie.

Son premier recueil De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir parait en 1898, suivi de Le deuil des primevères. Son style plait. André Beaunier dit de lui : « Très loin de Paris, dans une petite ville pyrénéenne, un poète se cache dont l’œuvre est la plus sincère, la plus touchante, et la plus singulière peut-être de ce temps. Il a son esthétique à lui. La voici : faire simple, absolument simple ; – c’est tout. » (La poésie nouvelle, Société du Mercure de France-1902).

Francis Jammes fonde le « Jammisme »

Alors que foisonnent les écoles poétiques (le romantisme, le symbolisme, le naturalisme, ….), Francis Jammes compose son « Manifeste Jammiste » à Orthez en 1897. Il prône le retour aux valeurs simples et défend l’idée que « la vérité est la louange de Dieu » et que « toutes choses sont bonnes à décrire lorsqu’elles sont naturelles ».

Le Manifeste Jammiste (1897)
Le Manifeste Jammiste (1897)

Il termine sa profession de foi par cette invitation : « Et comme tout est vanité et que cette parole est encore vanité, mais qu’il est opportun, en ce siècle, que chaque individu fonde une école littéraire, je demande à ceux qui voudraient se joindre à moi pour n’en point former, d’envoyer leur adhésion à Orthez, Basses-Pyrénées, rue Saint-Pierre ».

Contre toute attente, le manifeste de Francis Jammes est un triomphe. Il lui attire la sympathie du public et favorise le succès de ses œuvres.

Dans Grotesques de 1925, il décrit ainsi la foule de snobs sur la plage de Biarritz :

Par tout cet océan qui n’a pour Néréïdes
qu’un grouillement de chair vautrée au sable humide,
Et dont les demi-dieux, aux caleçons rayés,
Sont des zèbres humains dont les poils sont noyés [….]

La grande plage de Biarritz (1923) par Jacqueline MARVAL
La grande plage de Biarritz (1923) par Jacqueline MARVAL

Francis Jammes redécouvre sa foi

Anna de Noailles
Anna de Noailles : « La rosée de Francis Jammes est mon eau bénite ».

Vers 1905, Francis Jammes redécouvre la foi et écrit une poésie plus religieuse. Déjà, dans son recueil De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir, il écrit : « Mon Dieu, vous m’avez appelé parmi les hommes. Me voici. Je souffre et j’aime. J’ai parlé avec la voix que vous m’avez donnée. J’ai écrit avec les mots que vous avez enseignés à ma mère et à mon père qui me les ont transmis. Je passe sur la route comme un âne chargé dont rient les enfants et qui baisse la tête. Je m’en irai où vous voudrez, quand vous voudrez ».

Anna de Noailles dira que la rosée de Francis Jammes est (son) eau bénite.

Francis Jammes publie Tristesses en 1905, Pensées des jardins, L’Eglise habillée de feuilles et Clairières dans le Ciel en 1906.

Il écrit des prières dont Je Vous salue Marie : « Par le petit garçon qui meurt près de sa mère tandis que des enfants s’amusent au parterre et par l’oiseau blessé qui ne sait pas comment son aile tout à coup s’ensanglante et descend, par la soif et la faim et le délire ardent, je Vous salue, Marie [……] ».

Georges Brassens mettra ce texte en chanson et aura un grand succès : La prière.

Un poète qui rayonne à l’international

Les premières traductions s’éditent en Tchéquie en 1906, en Angleterre en 1912, en Allemagne en 1919…  l’Anversois Jan van Nijlen lui consacre une monographie en 1912. Et Alfred Schilla réalise la première analyse universitaire sur son œuvre : Francis Jammes unter besonderer Berücksichtigung seiner Naturdichtung (1929).

Rainer Maria Rilke
Rainer Maria Rilke

Le grand poète Rainer Maria Rilke lui écrit le 11 aout 1904 une lettre qui commence ainsi :
« Monsieur,
Un homme qui tous les matins lit dans vos livres sent le besoin de vous remercier. (…) »

C’est dans 25 langues différentes que l’on peut lire du Francis Jammes ! Cependant, il n’a pas écrit en langue régionale. Un de ses livres, magnifique, Le roman du lièvre, déjà traduit en allemand sous le titre Der Hasenroman, est maintenant traduit en occitan : Lo roman de lebraud. Il débute ainsi :

Demest la frigola e l’aigatge de Joan de la Font, Lebraud escotèt la caça (…)
Parmi le thym et la rosée de Jean de la Fontaine, Lièvre écouta la chasse (…)

Et cela nous rappelle une phrase de sa correspondance : Il y a dans le regard des bêtes, une lumière profonde et doucement triste qui m’inspire une telle sympathie que mon âme s’ouvre comme un hospice à toutes les douleurs animales. 

Francis Jammes reste fidèle à la Gascogne

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Il reste un provincial malgré de fréquents séjours à Paris et une intense correspondance avec Arthur Fontaine et André Gide.

De Tournay à Pau, à Saint-Palais et à Bordeaux, le jeune Francis Jammes suit son père employé aux contributions indirectes. À la mort de ce dernier en 1888, il part chez une tante à Orthez. Il reste 33 ans dans cette ville.

Geneviève (dite Ginette) GOEDORP (1882-1963)
Geneviève GOEDORP (1882-1963)

En 1907, il se fiance à Lourdes avec Geneviève Goedorp, une admiratrice avec qui il correspond. Il l’épouse à Bucy-le-long, près de Soissons, et ils auront sept enfants. Ils louent une maison à Orthez que son propriétaire décide de vendre en 1919. Finalement, il hérite d’une maison à Hasparren où il meurt le 1er novembre 1938.

La place de Hasparren

Les deux frontons se font face dans la chaleur.
Les gradins sont remplis par trois mille amateurs.
Il semble que, béant et bleu, le ciel respire
Comme une mer où nul nuage ne se mire.
La palpitation de quelques éventails
Au parfum d’origan mêle celui de l’ail.
La place nette est un rectangle de lumière
Que l’ombre ronge un peu sur les bancs des premières.
Les joueurs sont en blanc, vêtus comme les murs
Qu’on croit voir se gonfler par moments dans l’azur.
Indifférent et sûr de lui, la taille haute,
Attirant, repoussant chacune des pelotes,
Mondragonès bientôt n’est plus qu’un balancier
Qui trace un quart de cercle autour d’un pied d’acier.

Francis Jammes ne sera jamais élu à l’Académie française. Toutefois, il obtient le Grand prix de littérature de l’Académie en 1912.

Les artistes reprennent les textes de Francis Jammes

La maison Chrestia à Orthez
La maison Chrestia à Orthez

Les textes de Francis Jammes sont repris par des artistes.

Ainsi, Lili Boulanger (1893-1918) compose Clairières dans le ciel, une série de treize mélodies dédiées à Gabriel Fauré, sur des poèmes de Francis Jammes tirés du recueil Tristesses de 1905.

En 1953, Georges Brassens met en musique le poème Rosaire de Francis Jammes. Dans son album Les sabots d’Hélène, il chante La Prière. Elle sera enregistrée par les Compagnons de la chanson, par Frida Boccara et par Hugues Aufray.

En 1982, l’association Francis Jammes perpétue son souvenir dans la Maison Chrestia à Orthez.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

 Références

Francis Jammes poète (1868-1938) – Jacques Le Gall
Maison d’écrivains, maison Chrestia à Orthez et maison Eyhartzea à Hasparren
Wikipoèmes de Francis Jammes
Wikisource de Francis Jammes




Dominique Larrey, le père de la chirurgie d’urgence

Dominique-Jean Larrey nait le 8 décembre 1766 à Beaudéan dans les Hautes-Pyrénées. Les Gascons trufandèrs disent qu’à Beaudéan, il y a « six clochers et cinq-cents cloches ».  Six clochers : allusion aux cinq anciennes paroisses rattachées à Beaudéan…

Dominique Larrey étudie la médecine

Dominique Larrey par Girodet

Plusieurs membres de la famille Larrey sont dans la médecine. Un cousin, Jean-François Larrey, de Larroque en Nebouzan, devient chef de la corporation de chirurgiens de Tarbes. Son fils Dominique y exercera également et sera le parrain de notre Dominique Larrey de Baudéan (Hautes-Pyrénées). Quant à l’oncle Alexis, il est chirurgien en chef à l’hôpital Saint-Joseph à Toulouse.

Son père, Jean, est cordonnier. Il meurt en 1780 et Dominique, qui n’a que 13 ans, rejoint son oncle Alexis. Celui-ci lui enseigne la médecine qui lui valent d’être nommé professeur-élève en 1785 puis aide-major de l’hôpital (l’équivalent d’un chef de clinique) en 1786. Il a vingt ans ! Sa thèse porte sur la carie des os et Il obtient le meilleur résultat de sa promotion.

Maison natale de Dominique Larrey à Beaudéan
Maison natale de D. Larrey à Beaudéan

Deux ans plus tard, il part pour Paris continuer ses études de chirurgie à l’Hôtel-Dieu. Reçu au concours de Chirurgien-Major des vaisseaux, il va à Brest et s’embarque à bord de la Vigilante pour Terre-Neuve. Il y apprend à travailler dans des conditions difficiles. Au retour, Dominique Larrey passe le concours d’aide-major de l’hôpital des Invalides. Il termine premier. Cette même année, avec ses camarades étudiants, il participe à la prise de la Bastille.

En 1794, Dominique Larrey épouse Marie Elisabeth Laville-Leroult, peintre et élève de David. Il a un fils, Hyppolite, qui sera lui aussi chirurgien militaire.

Larrey devient chirurgien militaire

Ambulance volante de Dominique Larrey
Ambulance volante de Dominique Larrey

En 1792, Dominique Larrey  part dans le service de santé des armées à Strasbourg. Là, il comprend qu’il est important pour le moral des troupes de savoir qu’un service de santé est capable de prendre en charge rapidement les blessés et de les soigner.

Aussi, il se distingue en parcourant le champ de bataille pour opérer les soldats blessés, contrairement à l’usage qui voulait que les hôpitaux se tiennent en arrière.

Il met au point des ambulances volantes pour ramasser les blessés qu’il soigne sans tenir compte de leur grade ou de leur nationalité, ce qui lui vaut l’estime des généraux des armées ennemies. En revanche, cela lui crée des ennuis en France. Convoqué par Robespierre pour avoir soigné et libéré un prince autrichien, il évite de justesse la guillotine.

En 1797, Bonaparte invite Dominique Larrey à venir en Italie expérimenter ses ambulances volantes. Bonaparte est enthousiaste et ne se séparera plus jamais de Dominique Larrey qui participe à toutes les guerres de l’Empire en tant que chirurgien en chef de la Garde et des Armées.

Dominique Larrey, organisateur du Service de santé des armées

Dominique Larrey - Mémoire de chirurgie militaire (1812)-2Dominique Larrey se bat pour l’organisation des ambulances militaires qui doivent être au plus près des combats et assurer leur propre défense. Son idée est de donner les premiers soins aux blessés et de les opérer dans les vingt-quatre heures.

Le service est organisé en trois divisions comprenant chacune 12 ambulances légères à deux roues, 4 ambulances lourdes à quatre roues et 2 fourgons chargés de matériels et de pansements. Ces groupes mobiles sont complétés par une ambulance sédentaire et deux hôpitaux temporaires. Chaque ambulance est servie par 7 chirurgiens, 2 pharmaciens et 8 infirmiers.

Avant chaque campagne, Dominique Larrey organise les hôpitaux d’évacuation. Le service de santé doit récupérer les blessés, les ramener vers l’arrière dans un centre de triage et les diriger vers un centre de soins équipé en fonction des blessures constatées. Cette idée nouvelle pour l’époque lui vaut l’inimitié de l’administration des guerres.

Sur le terrain, des équipes mobiles de santé sont équipées de pansements et du nécessaire pour les premiers secours avant l’évacuation.

Il invente le secours d’urgence

Amputation du bras selon Dominique Larrey
Amputation du bras selon Larrey

Les campagnes de l’Empire permettent à Dominique Larrey de mettre au point des techniques chirurgicales d’urgence : amputations et désarticulation de membres, traitement des fractures, traitement des gelures, des brulures et des plaies gangréneuses. Les antibiotiques n’existent pas et l’amputation qu’il sait pratiquer en moins d’une minute est le seul moyen d’éviter l’infection.

Dominique Larrey développe « l’asticothérapie » qui consiste à déposer des asticots sur les plaies infectées pour les assainir. Il s’intéresse aussi aux appareils pour extraire les balles, aux aiguilles pour les sutures, aux trépanations, aux effets de l’effet de souffle, etc.

Dominique Larrey fait évacuer les blessés le plus vite possible pour qu’ils ne restent pas dans les hôpitaux où la surinfection entraine une mortalité effrayante.

Malgré les difficultés de la chirurgie de campagne et les conditions sanitaires de l’époque, on estime que 60 % des blessés traités par Dominique Larrey sont guéris ou n’ont gardé que des séquelles partielles.

Dominique Larrey sauve ses blessés

Dominique Larrey pense que le rôle d’un chirurgien est aussi de défendre les blessés, les armes à la main s’il le faut. Cela lui vaut l’estime des soldats et de ses ennemis.

Sir Arthur Wellesley, 1st Duke of Wellington
Sir Arthur Wellesley, 1st Duke of Wellington à Waterloo : « Je salue l’honneur et la loyauté qui passent »

Après la défaite d’Alexandrie contre les Anglais, il obtient l’évacuation des malades et des blessés qui partent avant les soldats valides. Larrey devient « La Providence » pour les soldats. Il prend la défense des jeunes conscrits blessés à la main et accusés de mutilation volontaire. Il prouve à l’Empereur que c’est le tir trop bas de la 3ème ligne qui provoque ces blessures. L’Empereur le remercie et ordonne le tir des régiments sur deux lignes seulement.

Larrey devient une légende vivante. À Waterloo, Wellington le reconnait et ordonne de ne plus tirer de son côté pour lui laisser le temps de ramasser les blessés : « Je salue l’honneur et la loyauté qui passent ». Dominique Larrey est blessé. Les Prussiens le font prisonnier. Reconnu au moment où on allait le fusiller, on l’amène à Blücher dont il a soigné le fils grièvement blessé sur le champ de bataille.

Lors de la Révolution de 1830, les émeutiers lui réclament les blessés de la Garde royale. Dominique Larrey s’y oppose fermement et sauve ses blessés.

Larrey effectuant une amputation de Rebsomen à Hanau
Larrey effectuant une amputation de Rebsomen à Hanau

La retraite de Dominique Larrey

Après 28 ans de services, 25 campagnes, 60 batailles, 400 combats et plusieurs sièges de places fortes, Dominique Larrey prend sa retraite à l’âge de 49 ans.

Larrey se consacre à la rédaction des cinq volumes de ses Mémoires de chirurgie militaire et campagnes et participe à la rédaction du Dictionnaire des Sciences Médicales en 60 volumes entre 1812 et 1822. Il devient membre de l’Académie royale de Médecine en 1820. Il devient membre de l’Institut de France en 1829, chirurgien en chef des Invalides en 1831. De 1826 à 1836, il enseigne l’anatomie et la chirurgie militaire au Val de Grâce .

Napoléon Ier sur son lit de mort à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821 (CA Steuben)
Napoléon Ier sur son lit de mort à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821 : « C’est l’homme le plus vertueux que j’aie connu »

Il meurt le 25 juillet 1842, au retour d’une mission d’inspection des hôpitaux de l’armée en Algérie. C’était le lendemain du décès de sa femme.

Dans son testament du 15 avril 1821, Napoléon consacre Dominique Larrey : « Je lègue au chirurgien en chef Larrey 100 000 francs ; c’est l’homme le plus vertueux que j’aie connu ».

 

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le Baron Larrey Chirurgien de Napoléon de André Soubiran, Editions Fayard, 1966.
Dominique Larrey, chirurgien militaire, Françoise Deherly, 29 avril 2021, Gallica blog
Dominique-Jean Larrey (1766-1842), Histoire de la médecine, Xavier Riaud
Mémoires de chirurgie militaire et campagnes, Dominique-Jean Larrey, 1812