Louis Ducos du Hauron, inventeur

Qui a inventé la photographie en couleur ou l’image en 3D ? Un Gascon nommé Louis Ducos du Hauron. Un inventeur génial et discret. Rendons-lui la place qu’il mérite !

Louis Ducos du Hauron

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Louis Arthur Montalembert Ducos nait à Langon le 8 décembre 1837. Son père, Amédée, est fonctionnaire des contributions. Sa mère est Marguerite Boivin. La famille se déplace dans le sud-ouest selon les affectations du père. Ainsi, il va à Libourne, Pau, Tonneins, Agen.

Doué dans de nombreuses disciplines, il sera un excellent pianiste, remarqué par Camille Saint-Saëns. Pourtant, son attrait pour la physique et la chimie lui inspire en 1859 son étude des sensations lumineuses (sur la persistance rétinienne) et sur la distribution de la lumière et des ombres dans l’univers.

Hélas, si Louis est un autodidacte de talent, il n’a pas de sens commercial et ne saura pas se mettre en avant.  Amédée le comprend. Il demande à son fils ainé, Alcide, de s’occuper de lui, ce qu’il fera volontiers, conscient du génie de son frère et aussi de sa fragilité. Alcide est un magistrat et un poète apprécié de Jean-François Bladé.  Alcide appuie son frère, rédige des publications pour lui… Quant à Louis, il participera financièrement en donnant des cours de piano.

Les premières inventions de Ducos du Hauron

Une nature morte de Ducos du Hauron - Feuilles et pétales de fleurs (1869)
Feuilles et pétales de fleurs (1869)

En 1864, Louis dépose son premier brevet (n° 61976) pour un « Appareil destiné à reproduire photographiquement une scène quelconque avec toutes les transformations qu’elle a subies pendant un temps déterminé ». On peut parler d’image animée – nous sommes trente ans avant l’invention des frères Lumière ! Il photographiera même des dessins pour faire des dessins animés, concevra les accélérés, les ralentis, les travellings et même les trucages.

La photographier indirecte
La photographie indirecte des couleurs par L. Ducos du Hauron

Il est suivi en 1868 d’un autre brevet majeur (n° 83061) :  Les couleurs en Photographie, solution du problème. C’est ce premier procédé par trichromie de photographie en couleurs qu’il montre à la Société Française de Photographie (SFP) le 7 mai 1869. Et il arrive avec une première photo en couleur,  Feuilles et pétales de fleurs, actuellement au musée Niépce (musée de la photographie de Chalon sur Saône). Ce même jour, Charles Cros (1842-1888) présentait un procédé similaire mais uniquement théorique (sans apporter de photo).  L’avantage du travail de Ducos du Hauron, c’est que tout est prêt pour un passage à une production industrielle.

La première imprimerie

En 1876, ses premières photographies couleurs sont présentées lors de l’Exposition de la Société Française de Photographie. Là, Eugène Albert (1856-1929), entrepreneur et chimiste de Munich, lui propose d’exploiter son procédé en Allemagne. Trop  patriote ou pas assez industriel, Louis décline l’offre. Il publie en 1878 son Traité pratique de photographie des couleurs.

Ducos du Hauron - Agen (1877)- la première photo en couleurs de paysage
Ducos du Hauron – Agen (1877)- la première photo de paysage en couleurs

La triplice photographique et l'imprimerie
La triplice photographique et l’imprimerie

Louis Ducos ne veut pas seulement inventer, il veut voir ses inventions mises en pratique. Alors, en 1882, il monte un projet avec l’aide de l’ingénieur agenais Alexandre Jaille (1819-1889) : fonder une imprimerie trichrome à Toulouse. Après 11 mois de travail, l’imprimerie est créée. Il s’y donne avec passion. On lira sa technicité dans son traité scientifique de 1897, La triplice photographique et l’imprimerie.

Pourtant, en 1884, Louis Ducos rejoint son frère qui vient d’être nommé président de la Cour d’assises d’Alger. Il y restera 12 ans.

Ducos du Hauron - Baie d'Alger
Louis Ducos du Hauron –  Alger – Quartier Saint-Eugène

La scoumoune industrielle 

L. Ducos du Hauron - Lourdes (phototypies - Quinsac - Toulouse
Lourdes – Phototypies de  Quinsac – Toulouse

En 1888, un incendie détruit ses ateliers de Toulouse.  Peut-être une bonne chose finalement, car Louis abandonne alors la production industrielle et se consacre aux inventions. Son imagination et sa science paraissent sans limite. Il laissera une vingtaine de brevets sur des sujets divers. Parmi les plus remarquables, citons l’imagerie 3D (déjà !), la reproduction des dessins et gravures, les corrections et déformations des panoramas (grâce à l’utilisation de deux fentes, brevet n° 191031), et tout un tas d’accessoires comme une canne œil de géant qui permet de photographier au-dessus d’une foule. Il invente aussi un appareil à miroir courbe qui permet de faire des panoramas 360° (brevet n° 247775, 1895).

L’image 3D par les anaglyphes

Anaglyphe

En 1891, Ducos du Hauron imagine de superposer deux photos, l’une en rouge pour l’œil gauche, l’autre en cyan pour l’œil droit. Avec des lunettes aux verres colorés, l’image apparait alors en relief. Il écrit d’ailleurs en 1893 un traité intitulé L’Art des anaglyphes. Il déclare à la Société des sciences, des lettres et des arts d’Agen, qu’il est prêt à renoncer aux droits de son brevet si quelqu’un pouvait imprimer et publier une image anaglyphe de la lune. Trente ans plus tard le reporter et photographe Léon Gimpel (1873-1948) applique la technique Ducos du Hauron à partir de deux photos de la lune réalisées par l’astronome Charles Le Morvan (1865-1933).

Le polyfolium

Kodachrome ca 1940
En 1935, Kodachrome reprend l’idée du polyfolium chromodialytique (photo de 1940)

En 1895, Louis Ducos dépose un brevet pour son polyfolium chromodialytique (brevet n° 250802), un système de superposition de couches sensibles transparentes et de filtres couleur. Il le propose aux frères Lumière qui n’en feront pas cas. C’est l’Allemand Rudolf Fischer qui reprendra le procédé en 1911 pour son Agfacolor, puis l’Américain Eastman Kodak en 1935 avec le Kodachrome.

Une gloire qui se fait attendre

Une des multiples inventions de Ducos du Hauron : le melanochromoscope
Une des multiples inventions de Ducos du Hauron : le melanochromoscope

En 1896, Louis s’installe à Paris. Il met au point un chromographoscope (brevet n° 271704, 1897), qui deviendra deux ans plus tard le mélanochromoscope. (brevet n° 288870). Cet appareil permet de prendre trois négatifs en même temps sur une même plaque. Il permet aussi une vision synthétique des couleurs.

Sous l’impulsion de son neveu, Raymond de Bercegol, il s’associe à la société Jougla. Trop chercheur et toujours pas industriel, Jougla sera racheté par les frères Lumière.

En 1909, son frère décède. Louis Ducos rentre dans la famille de sa belle-sœur en Lot-et-Garonne à la déclaration de la guerre.

 

Portrait de Ducos du Hauron sur Autochrome des Frères Lumière
Portrait de Ducos du Hauron sur Autochrome des Frères Lumière

Comment se fait-il que son génie n’ait pas été encensé ? C’est inexplicable. Il recevra quelques faibles reconnaissances comme celle du Palais des Champs-Élysées en 1870, celle de la 11e exposition de la Société Française de Photographie, celle de l’Union des Beaux-arts en 1876 et celle de l’Exposition Industrielle d’Agen, celle de la médaille d’honneur d’Agen en 1879. Des babioles !

Il lui faudra attendre 1912 pour qu’il reçoive la Légion d’honneur, 1914 pour un grand hommage de la Société Française de Photographie. Ses découvertes sont présentées, montrées. Peu de choses au total.

En 1920, il revient à Agen où il décède quelques mois après, le 31 aout. Il y aura cinq personnes à son enterrement.

Faut-il retenir ce qu’affirme le scénariste Joël Petitjean qui a fait des recherches approfondies sur le génial Gascon : ses inventions « étaient bien trop en avance sur leur temps » (Support/Tracé, avril 2017) ?

L’hommage de la ville d’Agen à Ducos du Hauron

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BD à l’occasion du centenaire de sa mort, de Pauline Roland et Marine Gasc

En janvier 2018, l’association Photo Vidéo Création 47 réalise un long-métrage consacré à notre photographe.

Pour le centenaire de sa disparition, la ville d’Agen prévoit un colloque international. Il est reporté pour cause COVID aux 10 et 11 septembre 2021.

 

 

 

 

Références

site des amis de l’inventeur
LDH, inventeur de la photographie en couleur
La gazette drouot, Ducos du Haron, la couleur révélée




D’Astros, le plus gascon des poètes gascons

Léonce Couture surnommait Jean-Géraud d’Astros l’Hésiode gascon. Jean-François Bladé l’annonçait comme le plus gascon des poètes gascons. Surtout, Jean-Géraud d’Astros est un humaniste et un des derniers à avoir écrit dans l’esprit des poètes antiques.

Joan-Giraud d’Astròs

J-G d'Astros (1594 - 1648)
J-G d’Astros (1594 – 1648)

Jean-Guillaume est né le 1er aout 1594 à Sent-Clar de Lomanha, dans le hameau de Joan Dòrdis. Son père est tailleur de campagne. Il court la vallée de l’Arrats et prend ses premières leçons auprès du curé de Sent-Clar. Peut-être a-t-il continué ses études à Leitora [Lectoure] puis à Aush. En tous cas, les cònsols de Sent Clar le nomment regent [instituteur]. Puis il termine ses études au séminaire de Tolosa, où, à 22 ans, il embrasse la prêtrise. Tout de suite, il est nommé vicaire dans son village qu’il ne quittera plus. Vivant de peu – il plaisante volontiers sur sa bourse vide – il frappe à la porte des châteaux pour demander sense bergougno / sense vergonha [sans honte] de quoi boire ou manger. Il sollicitera plusieurs fois le duc d’Epernon, alors gouverneur de Guiana [Guyenne].

Jean-Guillaume est décrit comme un homme de taille moyenne, chétif et d’un physique ordinaire, si ce n’est une légère bosse. Il est chaleureux, curieux, en particulier des découvertes de son temps, bon vivant et plutôt impressionnable. Ses écrits sont puissants, élégants, variés, frais et imagés comme souvent chez les Gascons. Sa langue est riche et Pierre Bec (1921-2014) le déclare comme un des poètes gascons les plus intéressants.

Les poètes sont au gost deu jorn 

Les poètes gascons ont alors le vent en poupe comme Guillaume Ader (1567?-1638) né à Lombèrs (Savés), puis, un peu plus tard, l’Astaracais Louis Baron  (1612-1662) ou encore l’Auscitain Gérard Bédout (1617-1697).

Pourtant, notre vicaire talentueux va s’essayer doucement à la poésie. Ses premières productions sont des Nadaus [Noëls]. Simples, naïfs, aux airs entrainants, ils connaissent un grand succès dans la population et seront longtemps chantés en Lomanha et ailleurs. Certains exhortent à ne pas se laisser aller à la morosité de la dureté des temps, d’autres à faire la fête.
Sur l’Ayre deou Branle de quate / Sur l’aire deu branle de quate [Sur l’air du branle de quatre – branle : danse qui « balance »]

Dastros chante le branle
Branle pyrénéen

Hestejo, hestejo plan Nadau,
E per hesteja carrejo,
Carrejo, carrejo lèu, Bidau
Bin per hesteja Nadau.

Hesteja, hesteja plan Nadau,
E per hestejar carreja,
Carreja, carreja lèu, Bidau
Vin per hestejar Nadau.

Fête, fête bien Noël,
Et pour fêter apporte,
Apporte, apporte vite, Bidau
Du vin pour fêter Noël.

Petit cathachisme gascon de d’Astros

d'Astros - L'ascolo deou Chestian idiotTôt, il écrit un catéchisme gascon en 23 leçons pour les enfants ignorants intitulé L’ascolo deou chrestian idiot. [Attention idiot veut dire à cette époque en gascon « qui n’a pas de connaissances », il ne s’agit nullement du sens de « stupide »]. Il est approuvé par les théologiens de Tolosa le 19 juillet 1644. Il avertit l’écolier :

Idiot tu qu’aprenes un coundé,
Qu’aprenes un tros de cansoun,
E mile peguessos deou moundé
Qué s’an rime n’an pas rasoun,
Digues, quit goüardara d’aprené
Aquestes mots que’t hén entené
So qu‘és de Diou é de ton ben.

Idiòt tu qu’aprenes un conde,
Qu’aprenes un tròç de cançon,
E mile peguessas deu monde
Que s’an rime n’an pas rason
Digas, qui’t guardarà d’apréner
Aquestes mòts que’t hèn enténer
Çò qu’es de Diu e de tòn ben.

Ignorant toi qui apprends un conte,
Ou un brin de chanson,
Et mille sottises du monde
Qui, si elles ont rime, n’ont pas de raison
Dis, qui t’empêchera d’apprendre
Ces mots qui te font comprendre
Ce qui est de Dieu et de ton bien.

Lou trimfe de la lengouo gascouo de d’Astros

d'Astros - Lou Trimfe de Lengouo Gascono
Lou Trimfe de Lengouo Gascono

Chef d’œuvre de d’Astros, Lou trimfe de la lengouo gascouo [Le triomphe de la langue gasconne].

Dans la première partie qu’on appelle communément Las sasous / Las sasons [les saisons], un pastou de l’Arrats / un pastor de l’Arrats [un berger de l’Arrats] esperan l’ouro d’alarga / esperant l’ora d’alargar [attendant l’heure de partir], voit les quatre saisons venir à lui et lui demander arbitrage sur laquelle est supérieure. Et chacune d’étaler ses qualités.

Dans le même esprit, suit un Playdeiat deous elomens daouant lou pastou de l’arrasts / Plaidejat deus elements davant lo pastor de l’Arrats [plaidoyer des éléments devant le berger de l’Arrats]. Ainsi Lou Houec, l’Ayre, l’Ayguo e la Térro / Lo huec, l’aire, l’aiga e la tèrra [Le feu, l’air, l’eau et la terre] exposent leurs forces.

En fait, tous ces textes exaltent la nature et l’amour – amour de Dieu, amour pour Dieu et amour humain.

La première pièce de théâtre en gascon

Le protecteur de d'Astros, Jean Louis de Nogaret de la Vlette, futur duc d'Epernon
Jean Louis de Nogaret de la Vilette, futur duc d’Epernon

De ce que nous en connaissons aujourd’hui, Jean-Géraud d’Astros serait l’auteur de la première pièce de théâtre sociale en gascon : La Mondina. En effet, il écrit une comédie dans laquelle il révèle son amour des gens et son sens social. Les pauvres y ont des excuses de se réconforter dans le vin, c’est le fruit de leurs conditions de vie difficiles. De même, l’auteur trouve plutôt moral que les riches payent pour les pauvres, en particulier les impôts. Pas si fréquent à son époque !

Il faut dire que d’Astros connait ce réconfort dans le vin : son chai est son cabinet de travail et il conseille le vin comme remède. Mais il n’est pas épicurien, plutôt, comme l’a dit Léonce Couture, un poète de la bonne humeur.

Modeste, il refuse les invitations du duc d’Epernon sous prétexte d’être mal habillé avec ses sabots et sa soutane usée. En revanche, il partage avec la population les malheurs des guerres et obtient du duc que Sent Clar soit exempté du passage des troupes, des réquisitions et des corvées.

La mort de Jean-Géraud d’Astros

Jean-Géraud d’Astros est dans la misère, il a été écarté de sa charge, on ne sait pourquoi. Il se sent vieux (53 ans), a la man empeguido de fret / la man empeguida de fred [la main engourdie de froid] en réalité quasi paralysée. Mais il déclare :

Mous membres an tan malananso
Qu’aquo n’es pas en ma pouchanso
De beü un cop dab lou bras dret.

Mos membres an tan malanança
Qu’aquò n’es pas en ma pochança
De bever un còp dab lo bras dret.

[Mes membres sont si mal en point
Qu’il n’est même plus en mon pouvoir
De boire un coup avec le bras droit]

et précise qu’il lèvera son verre du bras gauche s’il ne peut le faire du bras droit !

CygneLe 1er janvier 1647, il écrit des étrennes du nouvel an en vers. Et en avril, il écrit Lou cant deou cinné / Lo cant deu cigne [le Chant du cygne] au jeune fils du duc d’Epernon, c’est-à-dire sa dernière pièce. Pierre Bec nous offre ce très beau texte dont voici un extrait (graphie originale non présentée).

Atau canti jo, vielh e blanc coma lo cicne
E de la gaia Arrats hèu retronir lo bòrd ;
Mes d’ara ‘nlà mon cant es l’assegurat signe
Que jo m’apròchi de la mòrt.

Ainsi je chante, vieux et blanc comme le cygne,
Et de l’Arrats joyeux fais retentir le bord ;
Mais désormais mon chant est le plus sûr signe
Que je m’approche de la mort.

Le souvenir du poète d’Astros

Vieille église Dastros
Vieille église de Dastros à Saint-Clar

Le poète meurt le 9 avril 1648. Il a écrit son épitaphe (extrait du chant du cygne) :

Si ma vita, passant, t’a jamès hèit arríser,
Non plores pas ma mòrt, que nat subject non i a,
Jo’t pregui solament per mon repaus de díser
Lo Pater e l’Ave Maria.

Si ma vie, passant, t’a jamais fait rire,
Ne pleure pas ma mort, nul motif il n’y a,
Je te prie seulement pour mon repos de dire
Le Pater et l’Ave Maria.

L’église de la commune de Sent Clar s’appelle l’église de Dastros, et le square de Dastros attenant abrite son buste en bronze. À Aush, un autre buste, en pierre cette fois, trône au Jardin Ortholan.

Pour le tricentenaire de sa mort, en 1948, la mairie pose une plaque de marbre sur le vieux presbytère, lou gabinet escurit / Lo gabinet escurit [le cabinet obscur] du poète. Le 19 juin 1994, le linguiste astaracais Xavier Ravier (1930-2020) prononce un discours pour les quatre-cents ans de sa naissance.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’ascolo deou chrestian idiot, JG d’Astros, 1645
Dictionnaire de la conversation et de la lecture, tome LVIII, W. Duckett, 1845
Fêtes du tricentenaire du poète gascon JG Dastros, Bulletin de la Société archéologique historique littéraire & scientifique du Gers, M. le chanoine Charles Bourgeat, 1949




Jeanne d’Albret, au tems de la rèina Jana

Jeanne d’Albret nait le 16 novembre 1528 à Saint Germain en Laye. Elle est la fille unique de Henri d’Albret et de Marguerite de Navarre. Elle épouse Antoine de Bourbon en 1548 et donne naissance en 1553 au futur Henri IV. La rèina Jana des Béarnais devient reine de Navarre en 1555. Connue pour son caractère impétueux et son intransigeance, elle modernise le royaume et introduit la religion réformée.

Jeanne d’Albret épouse Antoine de Bourbon

Elle est mariée au duc de Clèves
Jeanne est mariée au duc de Clèves

François 1er marie Jeanne d’Albret à Guillaume Duc de Clèves, contre sa volonté et celle de ses parents qui font intervenir les Etats de Béarn pour s’y opposer. Du haut de ses 12 ans, le matin de la cérémonie, Jeanne d’Albret dicte devant témoins, une déclaration par laquelle elle dit refuser ce mariage imposé à sa volonté. « Moi, Jeanne de Navarre, continuant mes protestations auxquelles je persiste encore par cette présente que le mariage que l’on veut faire de moi avec le duc de Clèves est contre ma volonté, que je n’y ai jamais consenti, ni ne consentirai. »

Le Duc de Clèves, allié de François 1er, est battu par les Espagnols à Düren. Il ne sert plus à rien et François 1er fait annuler le mariage par le pape Paul III Farnèse en 1545.

Cependant, ce sont des noces salées. François 1er, à court d’argent, impose la gabelle dans les pays du sud-ouest jusque là exemptés. Des soulèvements ont lieu en Angoumois, en Saintonge et dans le bordelais.

Le 20 octobre 1548, Jeanne d’Albret épouse Antoine de Bourbon à Moulins. En mars 1549, ils sont à Pau pour demander l’assentiment des États. La guerre reprend en octobre 1551. Antoine commande l’avant-garde de l’armée et Jeanne d’Albret le suit de près. Antoine et Jeanne s’écrivent trois fois par semaine. C’est un véritable grand amour. Leur premier fils Henri nait à Coucy le 21 septembre 1551 mais ne survit pas.

Elle devient reine de Navarre

Jeanne accouche d'Henri à Pau
Jeanne accouche d’Henri à Pau

De nouveau enceinte de 8 mois, Jeanne d’Albret et Antoine partent pour le Béarn. Le futur roi Henri nait dans la nuit du 12 au 13 décembre. Henri d’Albret lui frotte les lèvres avec de l’ail et lui fait boire une goutte de jurançon pour le fortifier.

Henri d’Albret meurt le 29 mai 1555. Jeanne d’Albret devient reine de Navarre à 27 ans. Le roi Henri II de France propose aussitôt un échange entre le Béarn et un fief important dans le nord. Devant le refus, il tente de soudoyer le chancelier de Béarn, Nicolas Dangu, pour que Navarrenx soit livré aux français. Le complot échoue.

Pendant leur séjour en Béarn, Antoine refait les jardins du château et s’occupe aussi de ceux de Nérac. Il reprend la lutte pour récupérer la Navarre et intrigue, sans succès, dans toutes les chancelleries. 

Le 5 décembre 1558, le roi François II meurt. Le 25 décembre, Jeanne d’Albret se déclare publiquement calviniste à Nérac.

Jeanne d’Albret impose le calvinisme dans ses états

Jeanne est très instruite, elle parle plusieurs langues, aime les sciences et la poésie (elle en écrit). Elle protège les artistes, les savants et les écrivains, d’ailleurs la cour de Navarre sera particulièrement brillante sous son règne. Elle a les idées larges et est favorable à la liberté de conscience. Avant de partir pour Paris, Jeanne d’Albret promulgue, le 19 juillet 1561, ses premières ordonnances ecclésiastiques instaurant une coexistence entre les religions protestantes et catholiques dans ses états. Les deux cultes sont libres et célébrés alternativement dans les mêmes églises. Des émeutes ont lieu à Monein, Nay, Pau et Oloron où le peuple s’oppose à l’installation des ministres.

Jeanne refuse d'abandonner le calvinisme
Jeanne refuse d’abandonner le calvinisme

À Paris, Jeanne d’Albret fait célébrer le nouveau culte dans ses appartements grands ouverts et fait scandale. Refusant la modération, le roi l’exile en avril 1562 à Vendôme puis en Béarn mais garde à la Cour ses deux enfants, Henri et Marguerite.

Antoine, dont elle s’est séparée suite à ses infidélités, est tué au siège de Rouen le 17 novembre 1562. Lors d’une inspection des remparts, il s’arrête pour uriner et reçoit un coup d’arquebuse. Ce qui inspire à Voltaire cette rude épitaphe : Ami François, le prince ici gisant vécut sans gloire, et mourut en pissant.

Jeanne d’Albret prend aussitôt des mesures pour implanter le calvinisme en Béarn. Les églises Saint Martin de Pau, Saint André de Sauveterre et la cathédrale de Lescar sont transformées en temple, le catéchisme de Calvin traduit en béarnais est publié en 1563, l’académie protestante d’Orthez est fondée en 1566, le Nouveau Testament est traduit en basque par Jean de Liçarrague et les Psaumes de Clément Marot traduits en béarnais.

La souveraine du Béarn

Jeanne a du caractère, d’ailleurs Agrippa d’Aubigné a dit d’elle : Cette reine n’avait de femme que le sexe, l’âme entière aux choses viriles, invincible aux adversités. Elle va s’inspirer du protestantisme pour moderniser son royaume. Elle promulgue des lois contre la prostitution, les jeux de hasard, et crée des écoles pour filles avec des enseignements protestants.

La Cour de France organise un voyage de deux ans à travers le royaume. Jeanne d’Albret la rejoint à Mâcon mais les frictions religieuses sont si vives que le roi l’exile à Vendôme. Elle reçoit la Cour à Nérac, du 28 au 30 juillet 1565, et la suit à Paris. En décembre 1566, elle demande la permission de se rendre à Vendôme avec ses enfants et en profite pour les ramener en Béarn où elle arrive en janvier 1567.

En 1568, un incendie ravagea Pau. Sur sa bourse personnelle, elle dédommage les victimes , fait remplacer le chaume des toits par de l’ardoise et des tuiles et crée un service de pompiers. Elle fait paver les rues, construire des égouts, des puits et des fontaines, fait transporter les latrines au-dessus des fossés des remparts et autorise la construction de cimetières uniquement hors des murs.

Elle s‘entoure de poètes comme Clément Marot, Charles Macrin, Jean de la Jessée, Guillaume du Bartas, Augier Gaillard, Bernard du Poye, Nicolas Bordenave dont l’Histoire du Béarn sera publiée seulement en 1873, et Georgette de Montenay.

Jeanne d’Albret chef du parti protestant

Jeanne organise la défense de La Rochelle
Jeanne organise la défense de La Rochelle

Une tentative d’enlèvement du futur Henri IV échoue en 1568. Jeanne d’Albret décide de se rendre à La Rochelle où elle prend en main la défense de la ville et y reste 3 ans.

Jeanne délivre Navarrenx
Jeanne délivre Navarrenx

Charles IX ordonne la confiscation de tous ses biens et envoie une armée en Béarn et Navarre pour rétablir le catholicisme. Nay est saccagée et sa population massacrée. Le baron d’Arros s’enferme à Navarrenx avec 500 hommes et appelle la reine à son secours. Le 27 juillet, une armée commandée par Montgomery part de Castres et délivre Navarrenx le 9 août. Il prend Orthez, entre à Pau le 22 août, à Tarbes le 5 septembre et à Mont de Marsan le 10 septembre et rétablit l’autorité de Jeanne d’Albret dans ses états.

Le 26 novembre 1571, Jeanne d’Albret publie les Ordonnances ecclésiastiques.  L’assistance au prêche est obligatoire sous peine d’amende et elle impose à tous le calvinisme. Elle interdit les jeux et fêtes, règle les mariages et les décès. Elle proscrit l’oisiveté et interdit les mendiants. Les biens confisqués au clergé servent à l’assistance des pauvres.

Jeanne meurt à Vendôme
Jeanne meurt à Vendôme

Jeanne d’Albret meurt à Vendôme, le 9 juin 1572, de la tuberculose, alors qu’elle se rendait à Paris pour le mariage de son fils avec Marguerite de Valois. Le catholicisme est rétabli en octobre 1572.

Tout cela s’est passé au tems de la rèina Jana. C’est ainsi que les Béarnais parlent d’évènements lointains.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

 Jeanne d’Albret, la mère passionnée d’Henri IV, Françoise Kermina, éditions Perrin, 1998
Les Muses françaises I, anthologie des femmes poètes, Alphonse Séché, 1908
Jeanne d’Albret et sa cour, Actes du colloque international de Pau (17-19 mai 2001), 2004
Poésies de Jeanne d’Albret
Mémoires et poésies de Jeanne d’Albret




De Pau à Stockholm, l’aventure de Bernadotte

Jean-Baptiste Bernadotte est un de ces Gascons partis au loin chercher une destinée extraordinaire, sans jamais oublier ni son pays ni ses compatriotes. De Pau à Stockholm, mettons nos pas dans ceux de Jean-Baptiste.

Bernadotte, soldat du roi et de la République

Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, lieutenant au 36e régiment de ligne en 1792
Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, lieutenant au 36e régiment de ligne en 1792

Jean-Baptiste Bernadotte nait à Pau le 26 janvier 1763. Son père est avocat et lui fait faire des études au collège des Bernardins de Pau.

À la mort de son père, il s’enrôle au Régiment Royal – La Marine, le 3 septembre 1780. La République lui permet d’accéder aux grades d’officiers. Le voilà adjudant en février 1790, lieutenant en avril 1792, capitaine en juillet 1793, chef de bataillon en février 1794, chef de brigade en avril et commandant de l’armée de « Sambre et Meuse ».

Bernadotte fait merveille dans les armées de la République où il se distingue comme meneur d’hommes. Lors de la campagne de Belgique en 1794, il devient général le 29 juin à la bataille de Fleurus, général de division le 22 octobre à la bataille de Maastricht et gouverneur de la ville.

Soldat valeureux, il bat les Autrichiens à Tiening, près de Ratisbonne, le 22 août 1796 avec seulement 9 000 hommes contre 28 000. Et Bernadotte commence à se faire la réputation de prendre soin des prisonniers ennemis.

Bernadotte rencontre Bonaparte

En Janvier 1797, Bernadotte part en Italie sous les ordres de Bonaparte avec l’armée de « Sambre et Meuse ». Il se distingue dans tous les combats et devient gouverneur du Frioul. Son esprit indépendant lui vaut une certaine inimitié de Bonaparte.

Désirée Clary (1807)
Désirée Clary (1807)

Peu importe, après la paix de Campo Formio, Bernadotte devient ambassadeur à Vienne et y reste six mois. Son passage est marqué par l’affaire du drapeau tricolore qu’il arbore sur l’ambassade, dans le pays de Marie-Antoinette qui a été guillotinée à la Révolution. Inutile de dire que cela n’a pas plu.

Le 17 août 1798, Bernadotte épouse Désirée Clary qu’il a rencontrée lors de son passage en garnison à Marseille. Le 4 juillet 1799 nait Oscar leur fils unique. Bonaparte est son parrain. La sœur de Désirée Clary a épousé Joseph Bonaparte. Le voilà donc cousin de Napoléon Bonaparte.

Lors du coup d’état du 18 brumaire, il est le seul à ne pas soutenir Bonaparte par fidélité à la République. Ce dernier lui en gardera une rancune tenace.

Bernadotte Maréchal d’Empire

Lors du couronnement de Napoléon, le 18 mai 1804, Bernadotte est présent. Il figure sur le tableau du sacre portant le collier de l’empereur à côté du trône, près d’Eugène de Beauharnais. Il figure aussi à la place d’honneur dans le tableau figurant la distribution des Aigles aux régiments.

Serment de l'armée fait à l'Empereur après la distribution des aigles, 5 décembre 1804
Serment de l’armée fait à l’Empereur après la distribution des aigles, 5 décembre 1804

Napoléon passe les troupes en revue à Iéna
Napoléon passe les troupes en revue à Iéna (octobre 1806)

Bernadotte devient Maréchal d’Empire. De juin 1804 à septembre 1805, il est gouverneur du Hanovre et s’y montre un brillant administrateur.

Il participe à toutes les batailles de l’Empire. Sa valeur le fera distinguer et nommer prince de Ponte Corvo.

Après la bataille de Iéna du 14 octobre 1806, il poursuit l’armée prussienne, prend Halle et Lübeck. Dans cette ville, il fait 1 600 soldats suédois prisonniers qu’il traite convenablement et renvoie chez eux. Après le traité de Tilsitt de juin 1807, il est nommé gouverneur des villes hanséatiques et occupe le Danemark. Ses talents d’administrateur sont une nouvelle fois remarqués.

Bernadotte est nommé Prince héritier de Suède

Charles XIV Jean Prince Royal de Suède
Charles XIV Jean Prince Royal de Suède (1811)

En 1809, une révolution éclate en Suède et le roi Gustav IV est obligé de s’enfuir. Son oncle monte sur le trône sous le nom de Charles XIII mais il est sans descendance. Un prince danois est nommé par la Diète suédoise mais meurt peu après. Un nouveau prince héritier doit être nommé.

Bernadotte est à Paris. Il reçoit la visite d’un officier suédois qui avait été son prisonnier à Lübeck et lui fait part de l’état d’esprit des Suédois suite à son administration des villes hanséatiques et de son attitude envers les 1 600 prisonniers suédois. Il lui propose de se porter candidat au trône de Suède. Napoléon ne voit pas cette proposition d’un très bon œil mais se résout à le laisser partir.

Le 20 août 1810, Bernadotte est élu prince héritier au trône de Suède. Il se convertit au luthéranisme avant d’entrer en Suède. Notons que Henri III de Navarre avait fait le chemin inverse pour accéder au trône de France.

Dans le camp des coalisés

En janvier 1812, Napoléon commet l’erreur d’envahir la Poméranie suédoise. Bernadotte qui gardait toutes ses sympathies à sa patrie d’origine se voit obligé de lui déclarer la guerre.

Napoléon déclenche une violente attaque contre Bernadotte en le qualifiant de traitre. Du 17 octobre au 28 novembre, les villes sont sollicitées pour lancer des imprécations contre « le soldat déserteur ». Pau est sommée d’enlever les tableaux de Bernadotte et de le faire disparaitre des registres municipaux.

Bernadotte reprend la Poméranie, gagne plusieurs combats et participe activement à la bataille de Leipzig qui consacre la défaire de Napoléon. La seule présence de Bernadotte entraine la défection de nombreux régiments allemands qui rejoignent son armée et il est à l’origine de l’action décisive qui emporte la victoire. Il envahit le Danemark et le contraint à céder la Norvège à la Suède au traité de Kiel du 14 janvier 1814.

Il prend Liège en Belgique et y laisse son armée tandis qu’il entre seul dans Paris, en même temps que les troupes alliées le 31 mars 1814.

La bataille de Leipzig
La bataille de Leipzig (16 octobre 1813)

Il devient roi de Suède et de Norvège

Charles XIV Jean roi de Suède et Norvège (1840)
Charles XIV Jean roi de Suède et Norvège (1840)

Bernadotte n’oublie pas sa patrie et ses anciens amis. Après l’exécution du Maréchal Ney, il fait venir son fils, lui donne un emploi dans l’armée et le nomme aide de camp de son fils Oscar. Il en fait de même avec les fils de Davout et de Fouché.

Le 5 février 1818, Charles XIII meurt et Bernadotte devient roi de Suède sous le nom de Charles XIV-Jean et roi de Norvège sous le nom de Charles III. L’union des deux couronnes voulue par Bernadotte durera jusqu’en 1905. Il fait de nombreuses réformes et se serait inspiré des institutions  de son Béarn natal.

Sa femme Désirée est restée à Paris après un court séjour en Suède en janvier 1811. Elle rejoint Bernadotte en 1823 pour les fiançailles d’Oscar et de Joséphine de Leuchtenberg, fille d’Eugène de Beauharnais et de la fille du roi de Bavière. Elle ne quitte plus la Suède.

Bernadotte meurt le 18 mars 1844. Ses descendants sont toujours roi de Suède.

La Maison Bernadotte à Pau

La maison natale de Bernadotte à Pau
La maison natale de Bernadotte à Pau

Bernadotte entretient une correspondance fournie avec son frère resté à Pau. Il envoie son portrait et une collection de médailles suédoises au musée municipal de Pau et offre des vases de porphyre pour décorer le château.

Il achète la maison dans laquelle il a vu le jour, pour en faire un refuge pour les vétérans retraités. En 1935, une société se crée pour sauvegarder la maison et on y rassemble des objets ayant appartenu à Bernadotte. Après la guerre, la ville de Pau et par le gouvernement suédois rachètent la maison et les collections par moitié. On la classe Monument historique en 1953.

Les donations faites par la Suède enrichissent les collections. On peut y voir des pièces exceptionnelles comme la lettre par laquelle Napoléon autorise Bernadotte à répondre favorablement à sa nomination comme prince héritier de Suède.

Le 8 octobre 2018, à l’occasion du bicentenaire de l’accession de Bernadotte au trône de Suède, la famille royale vient à Pau inaugurer le musée Bernadotte qu’on vient de rénover. On plante un chêne au parc Beaumont, à l’emplacement du magnolia planté en 1899 par le roi Oscar II, petit-fils de Bernadotte.

Serge Clos-Versailles

écrit en orthographe nouvelle 

Références

Bernadotte, Sir Dumbar Planket Barton, éditions Payot, 1983, réédition de l’ouvrage de 1931.
Charles XIV Jean, Wikipédia
De Sceaux au Royaume de Suède, l’incroyable destinée de Jean-Baptiste Bernadotte

 




Joseph de Pesquidoux, le Virgile gascon

Joseph de Pesquidoux (1869-1946) est un écrivain gascon. Il est élu à l’Académie française, en 1936, à l’Académie des Jeux floraux de Toulouse en 1938. Il a écrit des pages merveilleuses qui mettent en valeur la noblesse et la vie des paysans de son pays du Hogar [Le Houga].

Joseph de Pesquidoux

"<yoastmarkJoseph de Pesquidoux, de son vrai nom Pierre Edouard Dubosc, est le deuxième comte de Pesquidoux. Il nait à Savigny les Beaune en Côte d’Or, le 13 décembre 1869 dans la maison de sa famille maternelle. Il est le fils de Léonce Dubosc, comte de Pesquidoux et de Olga Beuverand de la Loyère. Tous deux sont écrivains.

Il fait ses études à l’école des frères du Hogar, puis au collège des Pères Dominicains d’Arcaishon [Arcachon], enfin il suit les cours de Lettres Classiques à l’université de Paris. Il fait son service militaire à Aush [Auch] et envisage un instant une carrière militaire.

L'affiche de Ramsès présenté à l'Expo Universelle 1900
L’affiche de Ramsès présenté à l’Expo Universelle 1900

Finalement, Joseph de Pesquidoux reste quelques années à Paris. Il y écrit des poèmes qui sont publiés et des pièces de théâtre. L’une, Ramsès, est jouée au pavillon de l’Egypte lors de l’exposition universelle de 1900 à Paris.

Le retour dans le Gers

Joseph de Pesquidoux se marie en 1896 avec sa cousine Marie-Thérèse d’Acher de Montgascon (1873-1961), fille d’un homme politique dont la famille est originaire du Lengadoc (domaine de Montgascon, près de Limoux). Ils auront six enfants.

Seul garçon de la famille, il doit s’occuper du domaine viticole familial à la mort de son père en 1900. Le voilà revenu au château de Percheda [Perchède], près du Hogar, où il reste jusqu’à la fin de ses jours, le 17 mars 1946, sauf le temps de la première guerre mondiale. En effet, à l’âge de 45 ans, il s’engage dans la guerre de 1914-1918 d’où il ramènera des infirmités qui le feront souffrir toute sa vie.

Joseph de Pesquidoux décrit la société paysanne

Ce gentilhomme campagnard a un sens artistique développé et une culture solide. On associe volontiers ses écrits à Virgile, Horace ou Columelle. Peut-être cette phrase de son Livre de Raison montre ses convictions : On ne conçoit pas un bien sans un toit, un toit sans un foyer, un foyer sans une famille, une famille sans entente, union, amour… Toute la concordance des êtres et des choses est là.

Le Virgile gascon, comme le surnomment des critiques, publie des ouvrages sur la vie des paysans du Hogar, leurs coutumes, leurs rites et leurs fêtes. En 1921, son ami Jean de Pierrefeu (1883-1940), journaliste parisien, l’incite à rassembler ses textes dans un livre, Chez nous (A nouste) – Travaux et jeux rustiques, recueil de 23 chapitres dans lesquels il décrit de manière vivante les travaux des champs, les coutumes et les jeux traditionnels du monde paysan. On y retrouve : La course landaise, La chasse aux palombes, Autour de l’alambic, La fête du cochon, Lous esclops [les sabots], Lous pousoués [les sorcières], Le blé…

A noste

Pesquidoux - moissons à la faux
Les moissons à la faux

Ce travail de la faucille et de la faux est exténuant. En vain la ménagère, au bout du champ, une bouteille d’une main et le verre de l’autre, attend les moissonneurs pour les rafraîchir et les réconforter. « Le grand luisant », comme ils disent, les dévore : la masse du blé les accable. Une sueur poussiéreuse s’attache à leurs membres, leurs figures se plissent sous l’effort, leurs bouches à la sécheresse de l’air ; et la joie éclatée à l’aurore, la joie du bonjour se dissipe. Alors suprême recours, ils chantent. Envahis par la pesanteur du jour ils chantent d’une voix monotone et soutenue, par larges éclats d’une tristesse infinie. C’est une mélopée millénaire qu’ils reprennent, emplie de la soif du soir profond :
– Jou bien sabi quié l’auejade,
– La Marioun coum jou tabé …,
– Bet soureil aut coutchadé !
– Ben, bét soureil, ben té coutcha !
– Ja bére paouse que’s léouat

[ Jo bien sabi qui ei l’avejada, – La Marion com jo tanben…, – Bèth sorelh au cochadèr ! – Veng, bèth sorelh, veng te cochar ! – Ia bèra pausa que’s lhevat !
Je sais bien ce qu’est l’ennui, La Marion autant que moi aussi…, Beau soleil au couchant ! – Viens, beau soleil, viens te coucher ! – Il y a longtemps que tu es levé !].

La vie quotidienne des paysans et leurs travaux

Attelage de bœufs en Gascogne gersoise
Attelage de bœufs en Gascogne gersoise

En 1922, Joseph de Pesquidoux publie Sur la glèbe. Composé de trois chapitres parlant des travaux des champs, de l’Homme et de son foyer.  Pleines de vie, ces descriptions nous relatent la vie quotidienne de ces paysans. Ils voient leur monde se transformer avec l’arrivée des nouvelles cultures et des nouvelles techniques, notamment les engrais chimiques. Les prix de vente augmentent sur les marchés avec de meilleurs rendements. Le blé vaut 75 francs les 100 kilos, le maïs 55, l’avoine 65 : le triple des anciens prix

Une vie qui change

Si les techniques et les outils évoluent, le bœuf reste le compagnon de travail des paysans. Beaucoup, supportant mal les longues sueurs, devenaient tuberculeux. Survinrent les plants américains, avec eux la taille sur fil de fer, les larges allés, l’espace. On en profita pour changer les bêtes. On acheta dans le Haut-Armagnac des bœufs dit gascons. Ils sont gris, moyens, épais de torse et de flanc, amples d’épaules et de hanches, musclés, près de la terre, et respirent la puissance. Ils ont la corne courte, horizontale, et les muqueuses noires… Tels quels, ils se plient à tous les labeurs, et, sains, les poumons libres, avancent partout du même pas, de la même haleine.

Mais si les techniques et les rendements évoluent, les métayers sont toujours aussi pauvres, comme l’arroumic / l’ahromic [la fourmi] : Ses voisins, paysans comme lui, métayers ou brassiers, lui ont donné ce « chafre », ce surnom. En patois, la fourmi est du masculin, on dit, on écrit un arroumic. Ils l’ont appelé ainsi à cause de son économie, de sa prévoyance, et surtout de la constance qu’il a mise vingt ans pour acquérir un petit bien, oh ! tout petit encore, un embryon de propriété, ajoutant un are à un autre are, comme la fourmi ajoute un grain de mil à côté d’un autre grain de mil.

Joseph de Pesquidoux, chantre du pays d’Armagnac

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Ainsi, Joseph de Pesquidoux écrit plusieurs ouvrages sur l’Armanhac et la vie des paysans. On citera Le Livre de raison publié en 1925, Le coffre à sel en 1930, L’église et la terre en 1935, La harde en 1936. Il écrit : Si j’ai insisté sur les paysans, c’est qu’ils sont voués à la solitude dans la vie, à la solitude des moyens, des expériences, des efforts, et que, suivant le mot de Musset : les paysans, je les ai sur le cœur.

André Gide (1920) admirateur de Pesquidoux
André Gide (1920)

En 1927, Joseph de Pesquidoux obtient le Grand Prix de Littérature de l’Académie française, mettant à l’honneur la littérature régionaliste. André Gide est et restera un fervent admirateur des écrits de l’Armagnacais, comme il l’écrit dans Voyage au Congo – Le Retour du Tchad : « ce matin je chasse avec Pesquidoux qui ne se doute guère assurément que je fus un des premiers à m’éprendre de ses écrits…« 

Joseph de Pesquidoux s’intéresse également à l’histoire. En 1931, il publie Caumont duc de la Force, L’Armagnac, son eau de vie, son histoire et ses monuments, ses eaux thermales et son climat en 1937, Fêtes commémoratives du séjour de Pétrarque à Lombez en 1937.

Il est élu à l’Académie française le 2 juillet 1936, et à l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse en 1938.

L’auteur s’essaie au cinéma

Enfin, il s’essaye au cinéma. Il produit un film dans lequel il décrit une course landaise à Rion des Landes et qui sera diffusé pour faire connaitre ce sport à l’Exposition universelle des sports de 1939 à New-York.

En 1943, Joseph de Pesquidoux produit un court métrage de 20 mn, Gens et coutumes d’Armagnac. Il le présente à la Mostra de Venise. Il décrit la vie d’un couple depuis l’enfance jusqu’à sa mort et parle des coutumes, des chants et des danses en pays d’Armanhac. En particulier il montre les donzelons [garçons d’honneur du marié] qui annoncent le mariage de maison en maison et la passada au cours de laquelle on transporte en char à bœufs le lit et l’armoire de la mariée depuis la maison des parents de la belle jusqu’au futur domicile des mariés. Le film sera primé en 1947. Joseph de Pesquidoux ne le saura pas, il meurt le 17 mars 1946 au Hogar.

(un extrait de 3 minutes ci-dessous).

Pour retrouver la vie des paysans d’Armanhac, nous vous suggérons de visiter la Ferme aux cerfs du Houga et le Musée paysan de Toujouse.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Joseph Pesquidoux biographie, académie française
Chez Nous (A nouste)
Sur la glèbe
Plusieurs de ses livres sont disponibles à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus




Marie Robine ou Marie la Gasque, la sibylle gasconne

Si tout le monde connait Jeanne d’Arc, la prophétesse Marie Robine, appelée aussi Marie la Gasque [la Gasconne] et même Marie d’Avignon, a eu un grand renom quelques années auparavant. Elle se distingue par sa franchise envers les grands et un espoir infini dans le pardon.

Marie la Gasque, Maria la Gasca

Marie la Gasque vit un miracle sur la tombe de Pierre de Luxembourg
Pierre de Luxembourg

Elle nait dans une famille très modeste au XIVe siècle, à Essach [Héchac], petit village qui sera réuni à sa voisine Soblacausa [Soublecause], à 3 km de Madiran, et qui dépend du diocèse d’Aush. Paralysée d’un bras et d’une jambe, elle se rend à Avinhon en 1387 pour chercher sa guérison sur le tombeau du cardinal Pierre de Luxembourg qui vient de mourir (à 18 ans). Celui-ci est connu et admiré du peuple – même de Gascons pourtant loin d‘Avinhon – pour son ascétisme et surtout pour les aumônes qu’il distribue largement. Il est enterré dans le cimetière des pauvres, le cimetière Saint-Michel, et, en trois mois, 1964 miracles dont 13 résurrections sont enregistrés par l’Église !

Clément VII reconnait la guérion de Marie Robine
Clément VII

Le pape d’Avignon Clément VII reconnait la guérison miraculeuse de Marie la Gasque et lui offre une rente. Elle s’installe dans le cimetière pour rester à côté de celui à qui elle doit son bonheur.

Le successeur de Clément, Benoit XIII, réitère l’énorme rente de 60 florins d’or en 1395. Et il lui procure l’assistance d’un confesseur, Jean, et d’une servante.

Les prophéties de Marie la Gasque

Elle se met alors à prophétiser lors de douze visions qui vont du 22 février 1398 au premier novembre 1399, deux semaines avant sa mort. On les trouve rassemblées en latin dans le manuscrit de Tours (XVe siècle) même s’il est probable qu’elle parlait dans une langue d’oc. On les a publiées en 1986. Elle qui est sans instruction et ne comprend rien au latin – il est noté par exemple qu’elle ne comprend pas les paroles d’un cantique – va donner des conseils aux plus grands.

La médiéviste Madeleine Jeay rapporte dans Le petit peuple dans l’occident médiéval : Lors de sa première vision, elle expose au roi un projet de réforme politique basé sur l’assistance sociale, l’enseignement et la défense de l’Église ! (…) Que le roi fonde dans chaque diocèse trois maisons ou collèges,  l’un pour les indigents et les vieillards qui ne sont plus en mesure de travailler, un autre pour les étudiants nécessiteux afin qu’ils étudient et contribuent à l’élévation de la foi en instruisant les ignorants. Le troisième sera pour la défense de l’Église contre les ennemis de la foi.

Le ton des visions de La Gasque

Les textes de prophétie de Marie Robine sont d’une grande clarté, d’un style direct et pleins de bon sens. Ils témoignent aussi d’un grand sens du pardon et d’une préoccupation pour le salut.

Les douze visions sont exposés comme des pièces de théâtre avec des décors précis, des personnages qui dialoguent. Par exemple, Jésus répond ici à sa mère qui intervient pour les hommes : « Mère, il y a cinq-cents ans que je te vois et t’écoute faire tes pétitions. Je vais leur donner une durée déterminée pour leur sentence. »

Marie dialogue aussi en direct avec les êtres divins.  Ici avec Jésus :
As-tu bu et mangé aujourd’hui, Marie ?
— Tu sais bien que non.
— Crois-tu que je peux te montrer mes secrets avant de manger et après ?
— Tu sais bien que je n’ai jamais douté.

Dans ces dialogues, Marie montre de la familiarité avec ses interlocuteurs, et parle sans crainte comme quand elle dit à Jésus : Tu agis comme les enfants qui construisent de belles maisons de terre pour ensuite les détruire.

Marie la Gasque annonce Jeanne d’Arc

Représentation de Jeanne d'Arc, en marge d'un registre par Clément de Fauquembergue le 10 mai 1429
Représentation de Jeanne d’Arc, en marge d’un registre par Clément de Fauquembergue le 10 mai 1429

Un certain Jean Érault, docteur en théologie, parle, lors des interrogatoires de Poitiers de 1429, de la prophétie de Marie qu’il appelle Marie d’Avignon. Celle-ci serait venue trouver le roi de France pour lui annoncer qu’elle avait vu quantité d’armes dans sa vision, des armes qu’une vierge porterait après elle. Ce témoignage aurait convaincu Érault de la mission de Jeanne d’Arc. Plus tard,  l’avocat Jean Barbin, au procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc, rappelle cette déposition. Légende ? En tous cas, cette vision n’est pas dans le manuscrit de Tours.

Instrument politique ?

Marie d'Avignon va à la cour de Charles VI pour le convaincre de reconnaître l'anti-pape d'Avignon
Charles VI

Dès avril 1398, le pape d’Avinhon et la reine de Sicile poussent Marie Robine à aller voir le roi Charles VI à Paris. Nous sommes en plein schisme, cette rupture dès 1378 qui a entrainé l’élection de deux papes, l’un à Rome, l’autre à Avinhon. Leur objectif est de convaincre le roi de garder son obédience au pape d’Avinhon. Prudemment, le roi organise un débat contradictoire en réunissant six partisans et six adversaires de Benoit XIII. Cette assemblée refuse de faire entrer la prophétesse, et prend la décision de ne pas reconnaitre le pape d’Avinhon.

Benoit XIII
Benoit XIII

À son retour en Provence en mars 1399, Benoit XIII refuse de recevoir Marie qui comprend qu’on l’a instrumentalisée. Il faut dire que les troubles liés au grand schisme éloignaient le peuple qui cherchait des images et des emblèmes simples et forts. La guérison et les visions de Marie la Gasque étaient arrivées à point nommé pour conforter ceux qu’on appellera les antipapes.

Le pardon et l’Église des justes

Marie, femme simple, est pleine de sincérité, elle a confiance en l’Église. Mais elle prend peu à peu conscience des jeux de pouvoir des institutions politiques et ecclésiastiques. Et elle va s’en prendre à ceux qui l’ont corrompue. Dans ses dernières visions, Marie dénonce le roi et l’Église.

Le 12 mai 1399, dans sa huitième vision, elle dit à Clément VII qui lui apparait. Tu m’as déçue pendant ta vie, tu peux donc me décevoir encore.

La dernière montre l’espoir qu’à cette période de calamités fasse suite un renouveau de l’Église. Et, par ses convictions, elle ne peut imaginer la damnation éternelle. Les saints en procession autour du trone de la Trinité reçoivent des glaives pour le Jugement dernier. Mais Saint Martin arrête les peines pendant un jour. Il permet aux âmes de prier pour les viatores, ceux qui sont sur terre. Ils seront condamnés à poursuivre leur purgatoire. Alors que le roi sera déposé pour n’avoir rien voulu faire en faveur de l’unité de l’Église.

Le jugement dernier par Michel-Ange (extrait)
Le jugement dernier par Michel-Ange (extrait)

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Livre des Révélations de Marie Robine, folios 115-128 du manuscrit 520 de la bibliothèque municipale de Tours.
Marie Robine et Constance de Rabastens : humbles femmes du peuple, guides de princes et de papes,  Madeleine Jeay, 2002
Le Livre des Révélations de Marie Robine, Mathiew Tobin, 1986
Procès de réhabilitation, déposition de Jean Barbin




Paroles de femmes – Paraulas de hemnas

Quelle était la place de la femme dans la littérature d’oc ?  Quelle est-elle aujourd’hui ? Les Edicions Reclams vous proposent de découvrir les paroles de femmes, celles de 36 poétesses d’oc contemporaines, rassemblées et présentées par Pauline Kamakine.

Les femmes dans la littérature

Les autrices
Les autrices: 1% en 1500, 30% en 2010

Avant d’arriver aux poétesses d’aujourd’hui, rappelons-nous rapidement la place de la femme dans la littérature d’oc. Et d’ailleurs, est-elle la même que celle des femmes de langue d’oïl ? Le chercheur informaticien Frédéric Glorieux a fait une étude statistique sur les livres de la Bibliothèque Nationale de France (BNF). On voit que, sur le territoire français,  les femmes publient 1% des titres à l’époque baroque, 2% à la période classique. Il faut attendre le XXe siècle pour une vraie présence des femmes.

Trobairitz, la poétesse du Moyen-Âge

Paroles de femmes : les trobaritzEn pays de langue d’oc, la femme, souvent mécène des artistes, est aussi autrice. Au moins vingt-trois trobairitz ont passé les siècles. Elles sont surtout du Languedoc ou de la Provence. La Provençale Beatriz de Dia (1140?-1175?) ou l’Auvergnate Castelloza (1200?-?) sont probablement les plus connues. Toutefois, la première serait Azalaïs de Porcairagues, femme noble originaire de Montpellier. Selon sa vida [biographie] elle écrivit pour En Gui Guerrejat, Gui le Guerrier , frère de Guillem VII de Monpeslher. E la dòmna si sabia trobar, et fez de lui mantas bonas cansós. [Elle savait composer et écrivit pour lui de nombreuses belles chansons.]

En voici un extrait.

Ar em al freg temps vengut,
Que ‘l gèls e’l nèus e la fanha,
E l’aucelet estàn mut,
Qu’us de chantar non s’afranha ;
E son sec li ram pels plais,
Que flors ni folha no’i nais,
Ni rossinhols non i crida
Que la en mai me reissida.
Nous voici venus au temps froid,
Avec le gel, la neige, la boue.
Les oiseaux se sont tus,
Ils ne veulent plus chanter.
Les branches sont sèches,
Elles n’ont plus ni fleur ni feuille.
Le rossignol ne chante plus,
lui qui en mai me réveille.

La poétesse de l’époque baroque au XXe siècle

Suzon de Turson
Suzon de Terson (manuscrit disponible chez Occitanica)

Toujours en pays de langue d’oc, les femmes écrivaines sont rares, très rares à l’époque baroque ou classique qui, pourtant, marque un renouveau littéraire. La Gascogne joue d’ailleurs un rôle de leader dans ce renouveau, mais on est bien en peine de citer un nom féminin.

Citons quand même la Languedocienne Suzon de Terson (1657-1685) qui, malgré sa courte vie, marquera par la beauté de ses 81 poèmes.

Tu non n’aimas gaire,
Tant de mal me’n sap.
Cap que tu non me pòt plaire,
E tu m’aimas mens que cap.
Tu ne m’aimes guère,
C’est mon infortune.
Aucun plus que toi ne peut me plaire,
Et tu m’aimes moins qu’aucune.

On peut mentionner encore Perrette de Candeil, Marguerite Gasc, Melle de Guitard ou Marie de Montfort. Dramatiquement peu en vérité !

Heureusement, dès le XIXe siècle, elles vont s’exprimer dans le mouvement du félibrige. Cette arrivée des femmes – cette fois-ci trop nombreuses pour être citées – a lieu bien avant celle en France du nord. Parmi les plus proches de notre époque, on citera la Limousine Marcela Delpastre, la Languedocienne Loïsa Paulin, ou la Bigourdane Filadèlfa de Gerda. Extrait de « A ta hiéstreto »:

Si soulomens èri ra douço briso
Qui ba, souleto, en eds bos souspira,
D’aro en adès, à ta hiéstreto griso,
0h! qu’aneri ploura…
Si solament èri ‘ra doça brisa
Qui va, soleta, en eths bòsc sopirar,
D’ara en adès, a ta hièstreta grisa,
Oh ! qu’anerí plorar…

Si seulement j’étais la douce brise, / Qui va, seulette, aux bois soupirer, / D’ici à naguère, à ta fenêtre grise, / Oh ! je m’en irais pleurer…

les paroles de femmes du 20è siècle : Louise Paulin - Philadelphe de Gerde - Marcelle Delpastre
Les poétesses du XXe siècle : Loïsa Paulin – Filadèlfa de Gerda – Marcela Delpastre

La poétesse d’oc à l’époque contemporaine

Pauline Kamakine
Paulina Kamakine

Heureusement, les femmes sont vivantes et la poésie d’oc aussi ! Pauline Kamakine, une jeune poétesse d’origine bigourdane, a décidé de rassembler ses consœurs et a proposé aux Edicions Reclams de les présenter dans un florilège. Un projet qui a séduit le Conseil d’Administration. Pauline a donc épluché les publications, les concours de poésie et battu le rappel sur les réseaux sociaux. Elle a reçu immédiatement le soutien de L’Escòla Gascon Febus et de l’Espaci Occitan de Dronero (Italie).

Zine
Zine (chanteuse)

En quelques semaines, Pauline avait identifié plus de 70 poétesses, toutes plus motivées les unes que les autres. Elles sont de partout : Auvergne, Gascogne, Languedoc, Limousin, Provence, Valadas Occitanas (Italie).  Certaines sont très connues comme Zine ou Aurelià Lassaca, d’autres ont simplement publié dans des revues locales. Trop nombreuses pour les présenter en une seule fois, les Edicions Reclams ont décidé de réaliser deux tomes, dont le premier vient de paraitre. il s’intitule Paraulas de Hemnas.

Faire connaissance avec les poétesses

Cecila Chapduelh
Cecila Chapduelh

Les expressions sont très diverses, et les sujets sont aussi divers. Pauline Kamakine a essayé de caractériser chacune pour la faire découvrir au lecteur et a choisi quelques poèmes représentatifs des sentiments ou des préoccupations du moment de la poétesse.

Certaines expriment leur profond attachement au pays, sujet universel. D’autres proposent des thèmes plus spécifiques, comme une réflexion sur la femme – parfois inattendue comme « Sei vielha » de Cecila Chapduelh. Ou encore elles parlent de la relation à un membre de la famille. C’est le cas de l’émouvant « Paire, mon paire » de Silvia Berger, « Ma perla, mon solelh… » de Caterina Ramonda,  ou encore de « Metamorfòsa » de Benedicta Bonnet.

Beaucoup montrent un sens de la simplicité, de la vérité et expriment une sensibilité profonde, intime, offerte sans artifice, comme ‘L’eishardiat » de Danièla Estèbe-Hoursiangou.

L’amour de la langue et la difficulté des langues

La poésie peut êtreLes paroles de femmes du monde occitan un genre plus difficile à lire que la prose. Et tout le monde n’est pas à l’aise avec les spécificités du pays niçard ou du Val d’Aran, ou de nos voisines à l’est des Alpes. La richesse des mots peut aussi surprendre comme « La vidalha e lo lichecraba » de Nicòla Laporte. Celle-ci a voulu jouer sur l’articulation et la subtilité de prononciation des mots en -ac, -at, -ec, -et, etc.

Aussi, le livre propose face à face le texte en graphie classique et sa traduction en français, une traduction effectuée souvent par l’autrice et toujours validée par elle.  Pour les textes des Valadas Occitanas, une traduction en italien rend le livre accessible à nos voisins. Enfin les graphies originales normalisées, quand il y en a, ont été respectées.

Pour acheter le livre cliquer ici ou écrire aux Edicions Reclams, 18 chemin de Gascogne, 31800 Landorthe. reclamsedicions@gmail.com

Bonne lecture aux curieux !

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Femmes de lettres, démographie, Frédéric Glorieux, 2017
Azalaïs de Porcairagues
Ar em al freg temps vengut, Azalaïs de Porcairagues
Poésies diverses de Demoiselle Suzon de Terson [texte manuscrit]
Posos perdudos, Philadelphe de Gerde
Paraulas de Hemnas, Pauline Kamakine, 2020




Henri III d’Albret ou Henri IV de France

L’Enricou, ou lo noste Enric comme l’appellent les Béarnais est né le 13 décembre 1553 à Pau. Henri III d’Albret est le fils de Jeanne d’Albret et d’Antoine de Bourbon. Son grand père Henri d’Albret lui frotte les lèvres avec de l’ail et lui fait boire une goutte de Jurançon pour le fortifier. Cela lui réussit puisqu’il est roi de France de 1589 à 1610 sous le nom de Henri IV.

La jeunesse

Henri d'Albret grandit au château de Coarraze
Le château de Coarraze

Ses parents étant rappelés à la Cour, confient Henri III d’Albret à une parente, Suzanne de Bourbon-Busset, qui l’élève au château de Coarraze. Jeanne d’Albret veille à son éducation calviniste.

En 1561, son père le fait venir à la Cour où il sera élevé comme un prince de France. Il y sera étroitement surveillé en tant qu’héritier de la Navarre.

Jeanne d'Albret, la mère d'Henri III de Navarre
Jeanne d’Albret, la mère d’Henri III de Navarre

En décembre 1566, Jeanne d’Albret demande la permission de se rendre à Vendôme avec ses enfants et en profite pour les ramener en Béarn où elle arrive en janvier 1567. Une tentative d’enlèvement d’Henri III d’Albret échoue en 1568. Jeanne d’Albret décide de se rendre à La Rochelle où elle prend en main la défense de la ville. Elle fait acclamer Henri III d’Albret comme commandant en chef de l’armée à 15 ans tout juste.

 

Henri III de Navarre et Marguerite de Valois
Henri III de Navarre et Marguerite de Valois

 

En juin 1572, à 19 ans, il devient roi de Navarre. Le 18 août, il épouse Marguerite de Valois, sœur du roi Charles IX qui le protège pendant le massacre de la Saint-Barthélemy du 24 août.

Le 5 février 1576, Henri III d’Albret s’enfuit de la Cour et rentre à Nérac. Pour ramener le calme et la prospérité dans le sud-ouest ravagé par les guerres, il promulgue les Ordonnances d’Agen, le 1er avril 1577.

 

Henri d’Albret, chef de guerre du parti protestant

Ayant dû abjurer sa foi pour calmer les oppositions catholiques-protestants, tous se méfient de lui. Bordeaux restée catholique refuse de lui ouvrir ses portes. En décembre 1576, il se rend à Éauze où les magistrats municipaux font fermer les portes juste après son entrée pour le faire prisonnier. Il réagit vivement et rétablit la situation.

Catherine de Médicis vers 1585
Catherine de Médicis vers 1585

D’octobre 1578 à mai 1579, Catherine de Médicis rend visite à Henri III d’Albret à Nérac. Ils sont à Auch pour des négociations lorsque, pendant le bal, Henri III d’Albret apprend que les catholiques ont pris La Réole. Pendant la nuit, il va prendre Fleurance et propose un échange entre ces deux villes. Les discussions aboutiront à la paix de Nérac signée le 5 février 1579.

Pendant le séjour de Nérac, les fêtes se succèdent. On y rencontre de nombreux lettrés comme Montaigne, du Bartas, Pibrac, d’Aubigné, du Plessis-Mornay.

La guerre reprend en 1585. Henri III d’Albret regagne le Béarn où la Ligue progresse, envoie des troupes à Mauléon qui s’est soulevée, fortifie Pau et Sauveterre, met une garnison à Navarrenx et repart vers le nord.

La bataille de Coutras
La bataille de Coutras le 5 octobre 1587

Malgré la surveillance des catholiques, Henri III d’Albret franchit la Garonne de nuit et rentre à La Rochelle le 2 juin 1586.

Après la victoire de Coutras, il regagne le Béarn et séjourne entre Navarrenx, Pau et Hagetmau où il retrouve la belle Corisande, surnom de sa maitresse, Diane d’Andoins.

Le 1er aout 1589, le moine Jacques Clément assassine le roi.  Ainsi, Henri III d’Albret devient l’héritier du trône.

Corisande et Gabrielle d‘Estrées

Henri III d’Albret a eu de nombreuses maitresses qui lui donnent douze enfants. Parmi elles, deux comptent particulièrement.

Diane d'Andouins la maitresse d'Henri III
Diane d’Andouins dite Corisande (1554-1621)

Diane d’Andoins (1554-1621) épouse en 1567 Philibert de Gramont, comte de Guiche qui meurt en 1580 au siège de La Fère. Réputée d’une grande beauté et d’une grande culture, elle correspond avec Montaigne. Éprise de littérature courtoise, elle prend le nom de Corisande, comme l’héroïne du roman Amadis de Gaule.

Elle rencontre Henri III d’Albret en 1582 et a une grande influence sur lui jusqu’en 1591. Il lui écrit assidument et l’associe à ses affaires. Pendant les guerres de la Ligue, elle vend tous ses bijoux et hypothèque ses biens pour lui envoyer 20 000 Gascons qu’elle enrôle à ses frais.

Gabrielle d’Estrées (1573-1599) rencontre Henri III d’Albret lors du siège de Paris en 1590. Il la comble de cadeaux, la fait marquise puis duchesse. Follement épris, il envisage de l’épouser mais le Pape s’y oppose. Elle meurt subitement en 1599. Elle est haïe par le peuple qui l’appelle la duchesse d’ordures à cause de ses nombreuses dépenses.

 

Le médiatique Henri III d’Albret

Echarpe et panache blancs
Écharpe et panache blancs

Henri III d’Albret se sert d’une intense propagande qu’il organise savamment pour accompagner tous les épisodes de sa conquête du pouvoir et de son règne.

Des pamphlets, des affiches, des livres illustrés, des dessins et des estampes sont réalisés et aussitôt envoyés dans tout le pays pour expliquer ses actions et dénigrer ses adversaires. Il réussit à se fabriquer une image contraire à celle que donnent de lui les Ligueurs.

Il utilise les symboles comme son panache blanc ou l’écharpe blanche qui deviennent la « marque » du roi. Dans les villes nouvellement conquises, les habitants organisent des fêtes de l’écharpe blanche.

Son portrait est largement diffusé afin que tout le monde reconnaisse le roi, ce qui tranche avec le passé quand peu de gens connaissaient le roi.

Henri III d’Albret à la conquête du trône de France

Henri III à la bataille d'Arques le 21 septembre 1589
Henri III à la bataille d’Arques en septembre 1589

Devant l’opposition de la Ligue et de plusieurs Parlements, Henri III d’Albret doit conquérir le trône et sa capitale. Les Espagnols envahissent la Provence et la Bretagne. Le duc de Savoie attaque en Provence.

Henri III d’Albret est victorieux à Arques en septembre 1589, à Ivry en mars 1590 et met le siège devant Paris. L’arrivée de renforts espagnols l’oblige à lever le siège.

Le 25 juillet 1593, Henri III d’Albret se convertit au catholicisme à Saint-Denis. Ce n’est pas la première fois qu’il change de religion. Dès l’âge de 6 ans, il suit une formation calviniste pendant deux ans et demi, renoue avec le catholicisme sous les injonctions de son père pour 7 mois, revient au calvinisme pour dix ans à sa mort, puis catholique pour 4 ans le jour de la Saint-Barthélemy, calviniste pour 17 ans lors de son retour en Béarn.

25 juillet 1593, Henri III d’Albret se convertit au catholicisme à Saint-Denis
25 juillet 1593, Henri III d’Albret se convertit au catholicisme à Saint-Denis

Maris de Médicis et Louis XIII en 1603
Maris de Médicis et Louis XIII en 1603

Le 27 février 1594, il est couronné roi sous le nom de Henri IV et entre dans Paris le 22 mars. Son mariage avec Marguerite de Valois est annulé en 1599 et il épouse Marie de Médicis le 17 décembre 1600. Le futur Louis XIII nait de cette union le 27 septembre 1601.

Après avoir échappé à plusieurs attentats, le roi est assassiné rue de la Ferronnerie à Paris le 4 mai 1610. Il meurt dans les bras du duc d’Épernon.

Le duc d'Epernon est présent alors de l'assassinat d' Henri IV
L’assassinat d’Henri IV

 Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle (1990)

Références

Henri IV, Jean-Pierre BABELON, éditions Fayard, 1982.




François Lay, la cigale gasconne

On sait que pour faire carrière, les gascons doivent « monter à Paris ». On les retrouve dans l’administration, dans les sciences et les arts, dans l’armée et dans les affaires ; François Lay (1758-1831), la cigale gasconne, lui, connait un destin exceptionnel de chanteur lyrique.

Dans la série Les Gascons de renom avec Le duc d’Epernon, Max LinderPierre Latécoère,  Jean BourdetteJean-Baptiste Sénac,  Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

L’enfance gasconne de François Lay

La chapelle de N-D de Garaison (65) où François Lai apprit la musique
La chapelle de N-D de Garaison (65) où François Lai apprit la musique

François Lay nait , le 14 février 1758, à La Barthe de Neste dans ce qui est aujourd’hui les Hautes-Pyrénées. Son père, Jacques, et sa mère, Jeannette Birabent, sont fermiers. Il est destiné à prendre la succession de son père mais il possède une voix qui le fait tout de suite remarquer par le curé du village.

En 1770, l’enfant a 12 ans. Deux chanoines de Notre-Dame-de-Garaison, en mission à l’église de La barthe de Neste, entendent sa voix particulièrement claire et pure. Ils décident de le prendre en pension. Les pères lui paient les études et le forment au chant.  À l’âge de 17 ans, il part étudier la philosophie et la rhétorique à Auch. La beauté de sa voix attire les curieux à la cathédrale. Il obtient une bourse pour étudier le droit à l’université de Toulouse.

Le dimanche de Pâques 1779, alors qu’il chante dans la cathédrale, l’intendant du Languedoc le remarque et l’envoie à Paris. Il n’a que 21 ans. C’est une aubaine pour la cigale gasconne qui n’est pas intéressée par une carrière religieuse.

François Lay connait la gloire à Paris

François Lay professeur de musique et chanteur lyrique
François Lay

S’il n’a pas un physique de jeune premier, on décrit François Lay comme un homme généreux, curieux, intelligent.  Il aime les plaisirs, l’égalité, est volontiers frondeur ou contestataire, refusant toute discipline.

En bon homme du sud, il accentue les paroles, ce qui lui vaut parfois des critiques ou d’être sifflé. Il compose, enseigne la musique, en particulier à la chanteuse Madame Chéron.

Le critique musical, Monsieur d’Aubers, souligne : Ce n’est donc pas une exagération que le titre de premier chanteur du monde que ses contemporains et, après eux, l’histoire, se sont plu à lui décerner. 

François Lay traverse les vicissitudes de son temps

Bertrand Barère (1755-1841)
Bertrand Barère (1755-1841)

Côté artistique, François Lay côtoie les grands de son époque. Il est par exemple ami du peintre Jean-Jacques David (1748-1825), le leader du mouvement néo-classique. Côté politique, il admire Jean-Jacques Rousseau, et embrasse les idées révolutionnaires. Son ami Bertrand Barère de Vieuzac, favorise son engagement. Il l’a rencontré lors de ses études à Toulouse, avant que celui-ci ne devienne, le 23 avril 1789, le premier député de Tarbes et joue un rôle éminent pendant la Révolution. François Lay chantera d’ailleurs admirablement La Marseillaise devant des sans-culottes. Dans les tourmentes de la Révolution, il est emprisonné pour avoir été chanteur au théâtre de la reine. Barère le fait libérer.

Un soir qu’il devait chanter une mélodie hollandaise, les députés bigourdans assis dans le public lui crient : Anem gojat, un pechic de patoès com s’èram a la lana de Capvèrn. [Allez jeune homme, une pincée de patois comme si on était dans la lande de Capvern]. La cigale gasconne chante immédiatement une mélodie du pays et est rappelé plusieurs fois par le public.

En 1793, François Lay fait un voyage en Gascogne. Bordeaux le reçoit mal car on le juge trop proche des Montagnards à l’Assemblée. Il doit s’enfuir sans même terminer son premier spectacle et en est blessé. L’accueil à La barthe et dans les Hautes-Pyrénées lui est plus favorable.

Sa proximité avec Barère lui vaut d’aller en prison brièvement. Il reconquiert la faveur du public et obtient celle de l’Empereur. Napoléon le juge incomparable et le nomme premier chanteur de la chapelle impériale. Le Gascon chante d’ailleurs lors de son sacre et à son second mariage.

Le sacre de Napoléon 1er
François Lay chante lors du sacre de Napoléon 1er le 18 mai 1804 (tableau de Jacques-Louis David)

La triste fin de François Lay

François Lay tombe dans l’oubli pendant la Restauration de 1814-1815 qui ne lui pardonne pas ses choix politiques antérieurs. Les royalistes lui interdisent l’Opéra de Paris. Alors, il devient professeur de musique au conservatoire de Paris, de 1822 à 1827, parfois sans solde.

Les conflits sur sa pension, des dettes, la mort de son fils, la maladie de sa femme et ses crises de goutte assombrissent la fin de sa vie. Il meurt à Ingrandes, sur les bords de la Loire, en 1831. La cigale gasconne s’est tue à jamais.

La Barthe de Neste lui a attribué une rue.

Serge Clos-Versailles

Le texte est en orthographe française de 1990 (nouvelle orthographe)

Références

François LAY dit Laÿs, La vie tourmentée d’un gascon à l’Opéra de Paris (1758-1831), Anne Quéruel, 2010
Biographie des hommes vivants, LA-OZ, Société de gens de lettres et de savants, tome 4e, 1818
François Lay, premier chanteur du monde, Paul Carrère, Société des études du Comminges, 1958
François Lay…, critique de Luc Daireaux, La cliothèque, 2010




Le Duc d’Épernon, un Gascon redouté

Le duc d’Épernon connait une vie riche et longue aux côtés de trois rois de France, Henri III, Henri IV qui meurt dans ses bras, et enfin Louis XIII. Il est surtout un des représentants les plus remarquables et les plus typiques des Gascons. Allons à sa rencontre.

Dans la série des Gascons de renom avec Max Linder, Pierre Latécoère,  Jean BourdetteJean-Baptiste Sénac,  Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Le duc d’Épernon 

Jean Louis de Nogaret de la Vlette, futur duc d'Epernon
Jean Louis de Nogaret de la Valette, futur duc d’Épernon

Jean-Louis de Nogaret de la Valette nait au château de Caumont, dans le Savès (Gers), en 1554. Il est le deuxième de six enfants. Son père Jean est seigneur de La Vallette, seigneur de Casaux et seigneur de Caumont. Sa mère est Jeanne de Saint-Lary de Bellegarde (Saint-Lary-Boujean dans la Haute-Garonne, Bellegarde dans le Gers)

Capdèth de la famille, il devient… cadet de Gascogne. Jean-Louis participe aux batailles des guerres de religion.

C’est d’ailleurs au siège de la Rochelle en 1573 qu’il rencontre Henri, duc d’Anjou, le futur Henri III.

Henri, duc d'Anjou. Portrait au crayon par Jean Decourt, Paris, BnF, département des estampes, vers 1570.
Henri, duc d’Anjou. Portrait au crayon par Jean Decourt, BnF, vers 1570.

Cinq ans plus tard, il est son conseiller et favori, avec le duc de Joyeuse. Le magistrat Jacques Auguste de Thou rapporte qu’Henri III est éperdument amoureux de notre Gascon. Surtout, il devient son bras droit de par son énergie, sa bonne santé, sa capacité d’action.

L’ascension du duc d’Épernon  

Portrait de Jean-Louis de Nogaret de la Valette, duc d’Épernon, gouverneur des Trois-Évêchés (1554-1642) Début du XVIIe siècle Musée de la Cour d’Or - Metz
Portrait du duc d’Épernon, gouverneur des Trois-Évêchés (Metz, Toul et Verdun) Début du XVIIe siècle
Musée de la Cour d’Or – Metz

Son ascension va commencer, il accumule charges et honneurs. Pair de France, chevalier de l’Ordre du Saint-Esprit, amiral de France, gouverneur de Normandie… Henri III crée même un duché et le fait duc d’Épernon en 1581.

En 1587, il épouse une femme de rang social plus élevé, Marguerite de Foix-Candale, fille d’Henri de Foix, comte de Candale, de Benauges et d’Astarac, dont il aura trois fils.

Le duc d’Épernon a la passion forte, une intelligence hors du commun, la franchise du terroir, le verbe vif. Et il gardera son accent gascon. D’ailleurs le poète Philippe Desportes, chargé de le « dégasconner », ne réussit pas à lui transmettre la préciosité de langage attendue à la Cour.

Terriblement ambitieux, il en est morose. Alors il se paie les services d’un bouffon à gages – l’humour est nécessaire au Gascon ! C’est un homme de (sale) caractère et, comme dira le prédicateur Michel Ponceton a guère ri à ses dépens que du bout des lèvres, et surtout à distance.

On l’aime ou on le déteste

Leader charismatique, le futur duc d’Épernon devient tout de suite le champion de la noblesse gasconne. Alors qu’il est de plus basse extraction, les Montesquiou, les Castelbajac, les Pardaillan, les Cominges… le soutiendront toujours. Son secrétaire, Guillaume Girard, raconte que lorsqu’il se rendait au Louvre, une escorte de plusieurs centaines d’hommes l’accompagnait, les premiers arrivant au palais alors que les derniers quittaient le palais du duc, rue Plâtrière (environ 500 m).

Nicolas de Villeroy, objet des railleries de d'Épernon portrait par Pierre Dumonstier, musée national de Varsovie, vers 1590.
Nicolas de Villeroy, portrait par Pierre Dumonstier, musée national de Varsovie, vers 1590.

Très entier, il se fait aussi de solides ennemis ! Comme Sully,  d’Aubigné ou Richelieu qui n’hésiteront pas à transmettre à l’opinion et la postérité une image horrible et fausse de l’homme. Il faut dire que le Gascon a la dent dure. Il n’hésite pas à traiter de petit coquin Nicolas de Villeroy,  ministre sous Charles IX, Henri III, Henri IV et Louis XIII. Ou il fait fuir le duc d’Epinac, archevêque de Lyon en l’attaquant sur ses mœurs.

Pourtant, il obtient très largement déférence et respect car il est sincère, fidèle à sa parole, et possède un grand sens de l’honneur. Qualités pas si répandues à la cour !

Le duc d’Épernon et la Ligue

François de France meurt en 1584, ouvrant la possibilité pour Henri III de Navarre de monter sur le trône de France au décès du roi actuel. Le duc d’Épernon perçoit immédiatement le danger d’une guerre de succession. Il va essayer de convaincre le Béarnais de passer à la religion catholique. Mais celui-ci ne s’y résoudra que plus tard. Et les protestants s’indigneront de la démarche.

Accord de Henri III avec Henri de Navarre (1588) à l'instigation du duc d'Épernon
Accord de Henri III avec Henri de Navarre à Plessis-les-Tours (1588)

De 1584 à 1589, il essaie de fédérer les protestants et les catholiques modérés autour d’Henri III, contre la Ligue catholique. Dans un but d’apaisement, il sera écarté. Du tiers du royaume dans ses mains, il ne restera que gouverneur de l’Angoumois.

Henri IV le laissera à distance, ce qui n’empêchera pas notre Gascon de continuer à influer, obtenant par exemple le retour des Jésuites.

Il assiéra aussi son prestige en faisant construire, dès 1598, le château de Cadillac, dont les immenses cheminées recouvertes de marbres sont considérées comme des plus belles de France. Les domestiques surnomment le cabinet de travail du duc, irascible et au sang vif, la moutarde...

L’assassinat d’Henri IV

En fait, les deux hommes se connaissent de longtemps quand le futur roi était retenu en cour de France et le futur duc un simple cadet. Alors leurs relations étaient bonnes. Puis elles furent plus hostiles. Le duc d’Épernon, toujours d’avis tranché, n’a pas une haute opinion d’Henri IV. Un jour, feignant un lapsus, il traitera Louis XIII de petit-fils d’un grand roi, oubliant ainsi le père…

Henri IV reproche au duc son hostilité, et celui-ci répond avec sa franchise habituelle : Sire, votre majesté n’a pas de plus fidèle serviteur que moi ; mais, pour ce qui est de l’amitié, votre majesté sait bien qu’elle ne s’acquiert que par l’amitié. Pourtant Henri IV, dans ses lettres, utilise le mot ami, ce qu’il ne fait que pour d’Épernon et Sully. Il lui écrit même des lettres aimables, évoquant des souvenirs, sans même parler affaires… En même temps, il le fait surveiller !

Le duc d’Épernon est dans le carrosse le 14 mai 1610 lorsque Henri IV se fait assassiner par François Ravaillac.  Ravaillac est d’Angoulême. Il n’en faut pas plus aux huguenots Sully, du Plessy-Mornay ou Bourbon-Soissons pour l’accuser d’avoir commandité ce meurtre.  Le procès montrera l’inexactitude de la chose.

Le duc d'Epernon est présent lors de l'assassinat d' Henri IV
L’assassinat d’Henri IV par Ravaillac (14 mai 1610)

D’Épernon et la Régence

Le duc d'Épernon impose la Régence de Marie de Médicis à la mort d'Henri IV
La Régente Marie de Médicis en 1616

La mort d’Henri IV ne fait pas pleurer le duc. D’Épernon va même prendre de vitesse tout le monde. Et, moins de deux heures après, obtient du Parlement la transmission du pouvoir à Marie de Médicis, sans tenir compte des dispositions d’Henri IV (qui voulait un conseil de régence). Ce sera malgré tout un retour limité car de nouveaux hommes, comme Concino Concini, vont avoir prise sur la reine. L’opposition ouverte du Gascon l’éloignera du pouvoir.

Le Louis XIII renverse sa mère et remercie les meurtriers de Concini : Grand merci à vous, à cette heure, je suis roi ! 

Le duc d’Épernon et Richelieu

Voulant des hommes énergiques et d’envergure, en 1622, Louis XIII nomme D’Épernon gouverneur d’Aquitaine. Le duc a 67 ans. Le roi renforce aussi sa garde en la dotant de mousquets (ce sera les mousquetaires). Sa Majesté demanda à Mr d’Épernon six de ses Gardes, pour mettre dans ladite Compagnie.

Le duc d'Epernon adversaire politique du Cardinal de Richelieu
Richelieu par Philippe de Champaigne

Le ministre principal Richelieu veut faire table rase de toute force en France et, en particulier des protestants, pour centraliser le pouvoir sur le roi. D’Épernon, défenseur de la féodalité, est son plus redoutable adversaire, critiquant ses choix politiques pour leurs conséquences au niveau local.

Richelieu va chercher à amadouer le duc. S’offrant à lui comme quatrième fils, d’Épernon répond qu’il attend les preuves. Alors Richelieu va chercher à le faire tomber, compliquant son gouvernement en donnant systématiquement raison à ses ennemis, lui tendant des pièges, irritant son humeur déjà exécrable.

Il va surtout chercher à le discréditer dans les opérations difficiles, lors des guerres contre les protestants menées par le prince de Condé. Il va par exemple encourager Condé à charger le duc du désastre de Fontarabie.

Les dernières luttes

Écoutant Richelieu, Louis XIII rattache le Béarn à la France en 1620. Il lance diverses opérations dont les degasts pour anéantir les protestants. Le duc d’Épernon est chargé de les exécuter dans son territoire.

Le duc d'Épernon participe aux campagnes de Louis XIII pour écraser les guerres huguenotes (1620-1621)
Les campagnes de Louis XIII contre les « guerres huguenotes » de 1620-1621

On recrute des gastadors payés à la tâche pour détruire les murailles, faire le degast autour des villes rebelles. Il s’agit de mettre à sac les alentours de ces villes pour éviter tout ravitaillement. Louis XIII écrit de ne pas perdre loccasion de faire le degast des bleds vins et autres fruits es environs et proche des autres villes rebelles… (lettre à l’évêque de Rieux, 21 juin 1629).

D’Épernon cherche une position plus modérée mais n’aura ni la confiance du roi, ni celle des Huguenots. Il n’est plus l’homme de la situation.

À Bordeaux, il se querelle avec l’archevêque Henri de Sourdis et le frappe en public en 1634. Le roi oblige d’Épernon à lui demander publiquement pardon en se mettant aux genoux de l’offensé. Quatre ans plus tard, il est démis de sa charge et meurt en disgrâce en 1642. Il a 87 ans. En plus de ses trois fils légitimes, il laisse quatre enfants, Louise, Louis, Bernard et Jean-Louis. Ce dernier sera légitimé par son mariage avec la mère, Anne de Monier, en 1596, sur son lit de mort.

Le souvenir

Le Gentilhomme gascon de Guillaume Ader dédié au duc d'Épernon (sur la couverture le blason du duc)
« Lou Gentilome Gascoun de Guillem Ader, Gascoun », dédié au duc d’Épernon (sur la couverture le blason du duc) – 1610

Le grand poète gersois Guilhèm Ader lui dédie Lou gentilome gascoun en 1610 : Lou Gentilome gascoun, é lous heits de gouerre deu gran é pouderous Henric Gascoun, Rey de France é de Nauarre. Boudat a Mounseignou lou duc d’Espernoun. / Lo gentilòme gascon, e los hèits de guèrra deu gran e poderós Enric Gascon, rei de França e de Navarra. Bodat a Monsenhor lo duc d’Espernon. / Le gentilhomme gascon, et les faits de guerre du grand et puissant Henri Gascon, roi de France et de Navarre. Dédié à Monseigneur le duc d’Épernon.

Dans le jardin de la cathédrale d’Angoulême,  le duc fait dresser la colonne d’Épernon qui rend hommage à son épouse, morte à 26 ans.  Ayant légué son cœur à Angoulême, une messe était célébrée à la cathédrale jusqu’à la Révolution.

Ainsi tous les matins, les cloches sonnaient les pleurs d’Épernon pour son épouse, selon la légende.

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

La clientèle du duc d’Epernon dans le sud-ouest du royaume, Véronique Larcade, 1996
Un Gascon du XVIe siècle, le premier duc d’Epernon, George de Monbrison, Revue des deux mondes, p.142-185
Le foudre de guerre et les fanfarons aux parchemins : le duc d’Epernon bourreau des villes protestantes (1616-1629), Valérie Larcade, 2002
La destinée exceptionnelle d’un « demi-roi » : Epernon, le mignon favori d’Henri III, Yves-Marie Bercé