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Édouard Lartet, Gascon fondateur de la préhistoire

Édouard Lartet (1801-1871) nait à Castelnau-Barbarens, dans le Gers. Il fait des études de droit et s’intéresse aux sciences naturelles. Avocat à Ornezan, il consacre ses loisirs à la géologie et à la paléontologie. Il devient un des premiers préhistoriens.

Édouard Lartet découvre le gisement de Sansan

Edouard Lartet
Edouard Lartet

Pour le remercier de ses conseils d’avocat, un paysan de Sansan offre à Édouard Lartet une dent de mastodonte en 1833. En effet, à chaque labour, il remonte des os. D’ailleurs le lieu s’appelle lo camp de las òssas [le champ des squelettes ou le champ des os].

Dans ce gisement qu’il fouille pendant 10 ans, Édouard Lartet identifie 90 espèces de mammifères et de reptiles fossiles. Dès 1834, il publie ses découvertes et reçoit des crédits du ministre de l’instruction publique (François Guizot) pour poursuivre les fouilles. Grâce à Édouard Lartet, l’État rachète le site en 1848. Enfin, il devient la propriété du Museum d’histoire naturelle de Paris et les fouilles durent jusque dans les années 1990.

Macrotherium sansaniense découvert à Sansan – Muséum d’histoire naturelle

Plus tard, en 1836, Édouard Lartet découvre la mâchoire d’un singe fossile. Sa découverte « fait le buzz » comme on dirait aujourd’hui car, à l’époque, on pensait impossible l’existence de singes fossiles.

Immédiatement, une commission d’enquête du Muséum d’Histoire naturelle de Paris vient faire une enquête et confirme la découverte. C’est une preuve de la théorie de l’évolution qui s’oppose au créationnisme, en vogue à l’époque (croyance qu’une création divine est responsable de la vie et de l’univers).

Édouard Lartet entreprend des fouilles en Gascogne

Dents du singe des chênes (Dryopithecus fontani)

En 1856, Édouard Lartet découvre le «singe des chênes» (Dryopithecus Fontani), fossile découvert près de Saint-Gaudens. On le considère longtemps comme un ancêtre de l’homme.

En 1857, il décrit un oiseau à dents (Pelargonis miocaenus) à partir d’un humérus fossile trouvé en Armagnac par l’abbé Dupuy. À Simorre, il découvre un rhinocéros fossile (Brachypothérioum brachypus). À Sansan et Villefranche d’Astarac, des ossements permettent de reconstituer l’Archeobelodon. D’ailleurs, une réplique du squelette grandeur nature vient d’être installée sur l’Archéosite de Sansan.

Archaeobelodon filholi – Musée d’Histoire Naturelle de Paris

Édouard Lartet entreprend des fouilles à Massat en Ariège et à Aurignac en Haute-Garonne. Il trouve des silex taillés, des restes d’animaux et un foyer.  Ainsi, ses découvertes confortent la théorie de Jean-François Noulens (1802-1890), un autre Gascon géologue et paléontologue né à Venerque en Haute-Garonne, qui pense que l’homme est contemporain des espèces animales disparues.

L’abbé Breuil reprend les travaux d’Édouard Lartet à Aurignac en 1906. Et le site donnera son nom à la première culture du Paléolithique supérieur : l’Aurignacien.

Crâne de panthère découvert à Montmaurin – Haute-Garonne

En 1861, Édouard Lartet propose une première chronologie de l’ère quaternaire qui tient compte des squelettes fossiles et des outils qu’il découvre dans les mêmes couches géologiques : l’âge de l’ours des cavernes, l’âge du mammouth et du rhinocéros laineux, l’âge du renne et l’âge de l’auroch.

Édouard Lartet à l’origine des fouilles en Périgord

Henry Christy fouille avec Edouard Lartet dans le Périgord
Henry Christy

Édouard Lartet fait des fouilles en Périgord en 1863. En compagnie de Henry Christy, paléontologue anglais qui parcourt le monde pour réunir une collection d’objets préhistoriques qui sont aujourd’hui au British Museum, il fouille les sites du Moustier, du Pech de l’Azé et de La Madeleine.

Dans la grotte de la Madeleine, Édouard Lartet découvre une gravure de mammouth sur une défense de cet animal, preuve de l’existence de l’art préhistorique. La publication de ses découvertes lui vaut une belle notoriété. Puis on l’appelle à La Roche-Solutré, site préhistorique qu’on vient de découvrir près de Mâcon, pour valider les hypothèses des découvertes.

Baton percé – La Madeleine – Museum de Toulouse

En 1869, Édouard Lartet est nommé professeur au Muséum national d’histoire naturelle à Paris. Malade, il meurt à Seissan sans avoir pu enseigner.

Les travaux d’Edouard Lartet sont poursuivis par son fils

Louis Lartet, fils de Edouard Lartet
Louis Lartet

Édouard Lartet épouse Léonie Barrère en 1840. Son fils Louis (1840-1899) nait le 18 décembre à Castelnau-Magnoac. Il devient assistant au Muséum d’histoire naturelle de Paris et effectue des missions de recherche en Espagne et en Palestine.

En 1868, Louis Lartet fouille le site des Eyzies, récemment découvert en Dordogne. Là, il trouve le squelette de l’homme de Cro-Magnon. D’ailleurs, il doit son nom au lieu de sa découverte : en occitan, Cròs signifie creux ou grotte ; Manhe signifie grand.

La guerre de 1870 ramène la famille d’Édouard Lartet en Gascogne. Louis devient chargé de cours à la Faculté des sciences de Toulouse. En 1879, il est titulaire de la chaire de géologie et de minéralogie.

Silex de Cro-Magnon – Museum de Toulouse

Louis Lartet poursuit les recherches préhistoriques en Gascogne et enrichit le fonds de la Faculté des sciences, aujourd’hui déposé au Museum d’Histoire naturelle de Toulouse.

La section médecine-sciences de la Bibliothèque universitaire de Toulouse acquiert en 1902 les papiers scientifiques d’Édouard Lartet et de son fils Louis.

Les sites de paléontologie en Gascogne

La Gascogne est riche en sites de paléontologie. Depuis les travaux d’Édouard Lartet, de nombreuses découvertes ont été faites.

Pour ceux qui s’intéressent à ces découvertes, plusieurs sites sont ouverts au public.

Musée de l’Aurignacien – Aurignac (Haute-Garonne)

Le paléosite de Sansan, dans le Gers, propose un sentier pédagogique de 3 km avec des panneaux didactique pour découvrir l’histoire du site et les fouilles d’Edouard Lartet.

Le musée de l’Aurignacien à Aurignac, en Haute-Garonne, propose un musée récemment rénové, des ateliers didactiques et un sentier découverte :

Le muséum d’histoire naturelle de Toulouse présente de magnifiques collections dans tous les domaines, scientifiques parmi lesquelles ont peut voir les découvertes d’Édouard Lartet et de Louis Lartet.

Le site de fouilles de Montréal du Gers appartient au Museum d’histoire naturelle de Toulouse. On y fait des fouilles depuis 1997. C’est un des sites majeurs d’Europe dans lequel on a trouvé quatre nouvelles espèces d’animaux fossiles, dont un cerf-girafe. Il est ouvert au public. On y organise des stages de fouilles pour les adolescents.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Rencontre avec Edouard Lartet, Paléosite Sansan
Bulletin de la société préhistorique française, « Edouard Lartet (1801-1871) et la paléontologie humaine », Goulven Laurent, 1993, p.22-30
L‘origine de l’Homme: Édouard Lartet (1801-1871). De la révolution du singe à Cro-Magnon, Nathalie Rouquerol et Jacques Lajoux, 2021, Editions Loubatières




Des femmes de l’eau-de-vie d’Armagnac

Nous n’arrêterons pas de chanter les louanges de l’armagnac, son élégance et son raffinement. Cette fois-ci, nous parlerons de ces Armagnacaises qui changent l’image de notre eau-de-vie.

Les quatre mousquetaires de l’eau-de-vie

La liste des femmes et des hommes qui œuvrent pour valoriser notre armagnac est évidemment très longue. L’armagnac c’est une grande histoire – le prieur de Bazas, Maitre Vital du Four en parle déjà au XIIIe siècle. Notre eau-de-vie connait un essor important au XIXe siècle puis une forte récession. Depuis quelques années, les viticultrices et les viticulteurs rivalisent d’idées pour lui redonner une place. Nous citerons quatre femmes qui insèrent ce breuvage dans un art de vivre raffiné, bien ancré dans la Gascogne.

Claire de Montesquiou et le domaine ancestral de l’Espérance

Claire de Montesquiou
Claire de Montesquiou

D’abord chasseuse de tête à Londres dans le domaine du luxe, elle dirige depuis 1991 le domaine de l’Espérance. Une exploitation de 30 ha dans des « sables fauves » (sols sableux contenant de l’argile et du fer) qui collectionne les médailles.

Les Montesquiou sont une vieille famille gasconne, connue depuis au moins le Xe siècle. En 1587, Henri IV demande au comte de se joindre à la bataille de Coutras, non sans prévoir de gouter son armagnac : « Grand pendu, j’iray taster de ton vin en passant. Votre meylleur mestre et affectionné amy – Henry« .

Domaine de l'Espérance
Domaine de l’Espérance

Quelques années après, le jeune Charles de Batz de Castelmore (1611?-1673) monte à la Cour de France, espérant entrer chez les mousquetaires. Il prend le nom de sa mère, Montesquiou d’Artagnan, dont on retiendra surtout la deuxième partie : d’Artagnan.

Aujourd’hui, les vins et l’eau-de-vie de l’Espérance ont conquis le monde entier. Raffinement oblige, c’est le designer Jean-Charles de Castelbajac qui conçoit certaines étiquettes.

De plus, dans leur belle maison de Mauvezin d’Armagnac, les propriétaires ont installé un gite classé 4 épis et proposent des cours de cuisine dispensés par un chef renommé. Il faut dire que Claire, la patronne, est aussi au Comité Directeur des formations au savoir-vivre appelé En toute élégance.

Florence Castarède et la cuisine à l’armagnac

Château de Maniban
Château de Maniban

Les Castarède sont d’abord des négociants qui s’installent en 1832 à Nérac, à proximité de la Baïse dans un lieu appelé Pont de Bordes. Encouragés par le préfet du lieu, le baron Haussmann, ils reçoivent par carriole, des barriques de tout le Bas-Armagnac. Plus tard, la famille achète le château de Maniban. Un château déjà connu. En effet, en 1762, Marie Christine de Maniban en avait hérité. Son mari était premier maitre d’hôtel de Louis XV et elle fit gouter au roi l’armagnac de son domaine. C’est ainsi que notre eau-de-vie entra à la Cour de France.

Florence Castarède
Florence Castarède

Florence Castarède rend un clin d’œil au préfet de Nérac et ouvre Armagnac Castarède, un magasin et lieu de culture au 140 Boulevard Haussmann.  Là, les artistes et autres amateurs d’armagnacs peuvent bavarder en dégustant notre breuvage. Et même, vous y entendrez parler gascon !

Son eau-de-vie orne la table de grands restaurants, fréquente les grands banquets, est vendue dans une cinquantaine de pays. Quelques cuisiniers en ont parfumé des plats célèbres comme Michel Guérard et sa «  La jeune dinde ivre d’Armagnac » ou Alain Ducasse et son babarmagnac. Florence Castarède a d’ailleurs publié un livre, La cuisine à l’armagnac que nous vous conseillons sans hésiter !

Maïté Dubuc-Grassa et la réussite du domaine Tariquet

Maïté Dubuc-Grassa
Maïté Dubuc-Grassa

Fin XIXe, à Ercé en Ariège, la famille Artaud a du mal à nourrir ses enfants et leur fils part comme montreur d’ours de par le monde. En 1912, il vit aux Etats-Unis mais le mal du pays le ramène en France.  Avec l’aide financière de son fils, Jean-Pierre, il achète une propriété dans le Gers, le Tariquet, où l’on produit depuis au moins 200 ans de l’armagnac. Le phylloxéra les ruine. De plus, en 1914, une grave blessure à la guerre rend le fils amnésique. Il ne reste que 7 ha. C’est sa femme, Pauline, qui fait tourner l’exploitation.  Leur fille, Hélène, épousera Pierre Grassa, originaire d’Urdos, un Béarnais humoriste qui racontait : « Quand on a compris qu’on n’a pas de prise sur le temps et qu’on ne change pas le caractère des femmes, la vie peut se dérouler sans difficultés ».

Le Tariquet et d’Artagnan

Statue équestre de d'Artagnan à Lupiac
Statue équestre de d’Artagnan à Lupiac

C’est après bien des mésaventures encore qu’en 1982, deux enfants de Pierre et Hélène, Maïté et Yves, prennent la tête de ce petit domaine. Ils choisissent de produire des vins blancs. Yves plante des cépages inhabituels et réalise des assemblages tout aussi inhabituels. Ce sera la célèbre cuvée « classic ». Maïté monte à Paris et convainc Francine Legrand de placer ce vin inconnu dans les endroits les plus en vue de Paris. Le vin s’exporte et est élu à Londres « meilleur vin blanc de l’année 1987”.

Avec 1 125 ha de vignes, le domaine Tariquet est aujourd’hui la plus grande exploitation de la même appellation de France.

Maïté a son cœur en Gascogne et le prouve. Avec deux autres femmes, elle va faire aboutir un projet. Elle finance pour la commune de Lupiac dont la mairesse est Véronique Thieux Louit, une statue équestre monumentale de d’Artagnan, œuvre de la Hollandaise Daphné du Barry.  La statue porte cette simple mention « un mécène gascon ».

Carole Garreau et son écomusée

Carole Garreau
Carole Garreau

Comme bien des domaines, il s’agit au départ d’une exploitation de polyculture mais les fermes de Gayrosse et Brameloup sont situées dans le triangle d’or de l’armagnac, plus précisément à Labastide d’Armagnac. Au XIXe siècle, son propriétaire, le prince Soukowo-Kabylin apporte l’eau-de-vie du domaine de Gayrosse à la cour de Russie. Avec un gout sûr, il innove et fait construire un chais de vieillissement souterrain. Cela apportera une bonne stabilité de la température. En 1919, Charles Garreau, ingénieur agricole, achète la propriété et s’y installe.

En 1974, Charles Garreau reprend une vieille recette et crée le floc de Gascogne. Il s’agit d’un heureux mélange entre un jeune Armagnac et du mout de raisin blanc ou rouge.

Floc du Château Garreau
Floc du Château Garreau

À partir de 2005, le domaine propose aussi de la Blanche Armagnac qui rappellera aux locaux cette partie de l’eau-de-vie fraichement distillée que se gardaient les viticulteurs pour leur propre besoin.

Carole Garreau commence sa carrière comme cadre supérieur dans les collectivités territoriales. Puis, en 2015, elle reprend le domaine familial. Elle va mettre en valeur le domaine et, en particulier, organiser des visites où l’on peut voir de vieux alambics, une exposition de bouteilles et, plus encore, une mise en valeur de cette belle région avec un circuit botanique autour des étangs du domaine.

L’eau-de-vie de Château Garreau collectionne une bonne centaine de médailles et est une des plus réputées de l’Armagnac.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle




Pierre Bec, un romaniste gascon de renom

Pierre Bec s’est passionné pour sa langue et sa littérature. Ainsi son travail sur le gascon ou sur les troubadours est une référence qui lui vaudra une reconnaissance internationale.

Les premières années de Pierre Bec

Pierre Bec (1921 - 2014)
Pierre Bec (1921 – 2014)

Pierre Bec nait à Paris le 11 décembre 1921. Son père, Alexandre, est instituteur et originaire de Cazères sur Garonne.  Sa mère, Yvonne Richard, est d’origine créole. Dès dix ans, Il revient à Cazères, et là, il y apprend le gascon.

Pier Bec - Convocation pour le STO
Convocation pour le STO

L’enfant est studieux, intéressé par les études. Pourtant, il ne fait pas d’études secondaires. Grâce à son sens des langues, il sert d’interprète aux réfugiés de la guerre civile espagnole. Il trouve un emploi de veilleur de nuit dans un bureau de postes, et en profite pour préparer, seul, le baccalauréat.

Hélas, la guerre éclate et il doit rejoindre les chantiers de jeunesse, puis le S.T.O. en Allemagne. Finalement, il y apprend l’allemand et aussi, grâce à des prisonniers, l’italien. Une histoire qu’il racontera dans un de ses livres, Lo Hiu tibat / Le Fil tendu (1978).

À son retour en France, il peut enfin passer son bac (1945), puis une licence d’allemand et une licence d’italien, et, fin finala, un Diplôme d’Études Supérieures de lettres modernes en.

Pierre Bec enseigne les langues

Pierre Bec devient professeur d’allemand (1950-1962). Il s’inscrit comme étudiant à la Sorbonne et à l’école des Hautes Études et à l’institut de Phonétique. Il se spécialise en linguistique romane, et plus particulièrement en occitan. En 1959, il soutient deux thèses : celle très remarquée sur Les Interférences linguistiques entre gascon et languedocien dans les parlers du Comminges et du Couserans et Petite nomenclature morphologique du gascon.

Pierre Bec crée le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’université de Poitiers
Le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’université de Poitiers

Il prend un poste de maitre de conférences, puis de professeur de langue et de littérature françaises du moyen âge à l’université de Poitiers. Il y restera de 1966 jusqu’à sa retraite en 1989. Sa nouvelle thèse de philologie, sur les Saluts d’amour du troubadour périgourdin Arnaut de Maruelh lui apportera une large notoriété. 

Parallèlement,  il sera directeur du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’université de Poitiers, directeur des Cahiers de civilisation médiévale (1966-1989), président de la Société française de langue et littérature médiévales d’oc et d’oil, membre de la Société des gens de lettres (SGDL), et même membre de la Mediaeval Academy of America et du jury international du prix Ossian (Fondation F.V.S. de Hambourg).

Un homme austère ou un joyeux ?

Pierre Bec est une mena de professor Nimbus, amb sa barbeta, sas lunetas espessas que li balhavan mina d’èsser totjorn perdut dins las nívols de la pensada [sorte de professeur Nimbus, avec sa barbichette, ses lunettes épaisses qui donnait l’impression qu’il était toujours perdu dans des niveaux de pensée] nous dit Christian Lagarde.

Les photos disponibles sur internet ne le montrent qu’âgé, avec un air sérieux. Pourtant ceux qui l’ont connu parlent de son humour, de ses jeux de mots et de ses contrepèteries.

De plus, il ne lui déplaisait pas de pousser la voix pour chanter un chant gascon. Peut-être grâce à sa seconde épouse Éliane Gauzit qui a suivi des études musicales au Conservatoire de Lyon et s’intéresse au répertoire populaire et traditionnel occitan.

Enfin son calme et sa sérénité étaient peut-être aidés par sa grande pratique du yoga.

Pierre Bec et le gascon

Pierre Bec préside l'Institut d'Estudis Occitans de 1962 à 1980
Institut d’Estudis Occitans

Pierre Bec travaille avec Jean Bouzet (1892-1954) et Louis Alibert (1884-1959) à la normalisation graphique du gascon. En 1982, il recommencera avec Jacques Taupiac (1939- ) et Michel Grosclaude (1926-2002) pour la normalisation linguistique de l’aranais. Pierre Bec est nommé président de l’Institut d’Etudes Occitanes de 1962 à 1980.

Pierre Bec - La langue Occitane (1ère édition 1963)
Pierre Bec – La langue Occitane (1ère édition 1963)

 

Il écrit des ouvrages qui resteront des références pour la dialectologie comme La Langue occitane, publiée dans la collection Que sais-je ? et, en 1973, le Manuel pratique d’occitan moderne.

Le gascon constitue, dans l’ensemble occitano-roman, une entité ethnique et linguistique tout à fait originale, au moins autant, sinon davantage, que le catalan. Dès le Moyen Âge, il est considéré en effet comme un lengatge estranh par rapport à la koinê des troubadours. Les Leys d’Amor (espèce de code grammatical du XIVe siècle) l’assimilent ainsi au français, à l’anglais, à l’espagnol et au lombard (italien).

Même si on peut trouver un certain excès à ses propos des Leys d’Amors, Pierre Bec pense que cette originalité du gascon repose sur une spécificité ethnique.

Globalement, le travail de Pierre Bec est celui d’un universitaire méticuleux et consciencieux. Par exemple, il montre dans sa thèse, la complexité de la région de transition linguistique entre Toulouse et Saint-Gaudens. D’ailleurs Jean Seguy précisera :  [M. Bec] n’a pas ménagé [sa] peine, il a suivi les isoglosses de village en village, parfois de hameau en hameau.

Pierre Bec et la littérature

Pierre Bec - Anthologie des Troubadours (1979)
Pierre Bec – Anthologie des Troubadours (1970)

Bec fait un travail tout aussi systématique et minutieux sur la littérature avec ses anthologies de la poésie occitane médiévale en 1954 et en 1970, son Anthologie des troubadours. Il est même considéré très vite comme le spécialiste des troubadours, textes et musique. Car il approfondit aussi l’étude des instruments de musique.

Pierre Bec - Le Siècle d'or de la poésie gasconne (1550-1650)
Pierre Bec – Le Siècle d’or de la poésie gasconne (1550-1650)

Il fait découvrir ou redécouvrir la renaissance de la poésie en Gascogne avec son livre Le Siècle d’or de la poésie gasconne (1550-1650). L’occasion de lire d’immenses poètes. Il traduit en gascon la Chanson de Roland, s’essaie lui-même à la poésie comme avec le beau poème Au briu de l’estona, 1955

Il publie aussi des nouvelles : Entà créser au mon, Racontes d’ua mòrt tranquilla, Contes de l’Unic. Loin du travail austère du chercheur, on y découvre un auteur imaginatif, parfois même fantastique.

L’Unic que gaha la vomidèra, mès que’s rasona e torna prénguer lo son dejunar. L’estomac pleat, que’s sentish melhor : « qu’èi devut engolir quauqua substància allucinogèna, que’s digoc. Aquò n’ei pas arren. Que cau demorar ».

Le collectionneur de prix

Pierre Bec collectionne les reconnaissances. Il reçoit les prix Albert Dauzat (travaux linguistiques) en 1971 et le prix Ossian (Alfred Toepfer Stiftung, Hambourg) en 1982. Ce sera le grand prix Victor Capus (Académie des Jeux floraux de Toulouse) en 1991. On lui décernera aussi le prix Paul Froment (auteurs occitans).

Il est décoré Chevalier de l’Ordre national du mérite, et officier des palmes académiques.

Et en 2010, la Generalitat de Catalunya lui décerne le premier Prix Robert-Lafont pour son action pour la defensa, projecció i promoció de la llengua occitana.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Pierre Bec et sa contribution à une typologie des genres lyriques médiévaux, questions d’histoire des sciences et d’épistémologie, entre structuralisme et pratique occitaniste, Marjolaine Raguin-Barthelmebs, 2017
Quelques notes sur Pierre Bec éditeur critique du texte occitan médiéval, Gilda Caiti-Russo, 2017
A prepaus de Les interférences linguistiques entre gascon et languedocien dans les parlers du Comminges et du Couserans : essai d’aréologie systématique (Pierre Bec, 1968), Cristian Lagarda, 2017
Essai de bibliographie de l’œuvre scientifique et littéraire de Pierre Bec, François Pic, 2017
Biographie Pierre Bec 
Pierre BecRacontes d’ua mòrt tranquilla – Reclams Edicions
Pierre Bec – Entà créser au mónReclams Edicions

 

 

 




Vincent de Paul, un Gascon sanctifié

Vincent de Paul, comme plus récemment l’abbé Pierre, va bouleverser son époque en agissant pour les pauvres. Histoire d’un Landais inspiré.

La naissance de Vincent de Paul

La maison natale de Vincent de Paul - Les Ranquines - Saint-Vincent (40)
Les Ranquines

Vincent de Paul nait au Poi (Lanas) / Pouy (Landes) le 24 avril 1581, dans une maison landaise nommée Ranquinas. Simin Palay, dans son dictionnaire, signale que les Ranquines étaient un surnom donné aux personnes déjà âgées qui se remariaient, et qui étaient souvent victimes de charivari

On peut aussi rapprocher ce mot de ranc ou arranc, boiteux en gascon. Cette proposition est souvent retenue à cause d’un écrit de Vincent en 1659 : Je me souviens que lorsque j’étais un jeune garçon, mon père m’emmena à la ville. Parce qu’il était pauvrement habillé et boiteux, j’ai eu honte de l’accompagner et qu’on puisse penser qu’il était mon père.

Une famille de six enfants

Saint Vincent de Paul (40)
Pouy aujourd’hui Saint Vincent de Paul (40)

Le père, Jean de Paul, est un capcasau (chef de maison), c’est-à-dire propriétaire de la maison et de terres (environ 1 ha). Il bénéficie de droits comme prendre tout le bois nécessaire dans les forêts à l’entour, utiliser les prés communs et qu’on l’enterre au cimetière du village.

La mère, Bertrande de Moras (1545-?), est la fille d’un notaire et greffier de Dax. La famille est composée de quatre garçons et deux filles, Marie et Claudine.  Jean, l’ainé, quittera la propriété pour s’installer un peu plus loin. Bernard, le deuxième, et Dominique, le dernier frère, dit Menjon ou Menginon [le petit Dominique] resteront sur la propriété familiale. Vincent est le troisième. 

Sans être aisée, c’est une famille de classe moyenne. Outre les terres, elle possède des outils, un attelage, des moutons, des cochons…

L’entrée dans l’Église de Vincent de Paul

Vincent de Paul
Vincent de Paul

Enfant, Vincent participe aux travaux de la ferme, comme c’est l’habitude. Son père, probablement au vu de son rang dans la fratrie, le destine à l’Eglise. Il l’envoie donc au collège franciscain des Cordeliers, à Dacs. Il loge chez Monsieur Comet, juge de Poi. Là, il montre une grande force de travail, ce qui lui vaut d’être pris comme précepteur des fils du juge.

Puis il continue ses études à l’université de Toulouse pendant sept ans, en théologie (jusqu’en 1604). Entre temps, il devient prêtre, à 19 ans.

Il semblerait qu’en 1605, notre jeune prêtre se soit rendu du côté d’Aigas Mòrtas pour recueillir un petit héritage. Vincent est capturé et vendu comme esclave. Il s’évade deux ans après et rejoint peut-être Rome.

Aumônier de la cour d’Henry IV

Vincent de Paul devient l'aumônier de Marguerite de Valois
Marguerite de Valois

Les Gascons ont la côte sous le règne deu noste Enric. De plus, le pape Paul V charge Vincent de Paul d’un message pour le roi de France. Les deux Gascons s’entendent et, en 1610, Vincent devient aumônier de la reine Marguerite de Valois, dite Margot.

Vincent de Paul débute comme curé de Clichy, puis précepteur des enfants du marquis de Gondi et confesseur de Madame de Gondi.

Quelles sont les convictions et la foi de Vincent ? Ce n’est pas un choix de sa part. S’il avait été l’ainé, il serait plus probablement resté sur la propriété… Pourtant, dans le sillage de ces deux dames, la reine Margot qui consacre un tiers de ses revenus à des missions de charité, et Madame de Gondi qui l’entraine dans ses œuvres, Vincent prend conscience de la misère des paysans et de sa mission.

« La charité est l’âme des vertus »

Vincent de Paul aide les plus pauvresLoin du faste de la Cour, Vincent devient curé de Châtillon-les-Dombes. En aout 1617, il crée la première Confrérie de la Charité, puis, le 16 décembre, avec l’aide des dames de la ville, « Les Dames de la Charité ». Deux ans après, le aumônier général des galères. Il réussit à obtenir que les galériens soient nourris, soignés, confessés.

Les actions se multiplient, comme la création en 1925 de la « congrégation de la Mission » pour évangéliser les pauvres des campagnes (création à Saint-Lazare à Paris). Comme la création en 1633 de « l’Ordre des Filles de la Charité » pour les enfants parisiens abandonnés. Suivront, entre autres, la création de « l’hospice des Enfants-Trouvés » en 1638,  porte Saint-Victor à Paris, un hospice pour les personnes âgées, en 1657 qui deviendra l’hôpital de La Salpêtrière, etc.

Vincent de Paul devient le symbole, le champion de l’aide aux pauvres.

Le rôle des femmes

Louise de Gonzague crée des communautés avec Vincent de Paul
Louise de Gonzague

Monsieur Vincent est décrit comme un être charismatique et charitable. Loin des modèles de l’époque, il s’appuie sur les femmes pour son action spirituelle et sociale. Ainsi, il sera proche d’Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, et des dames de la Cour qui apporteront un soutien financier pour les hôpitaux, les magasins de distribution de vêtements ou de nourriture et tant d’autres actions. Madame Goussault, veuve du président de la Cour des Comptes, est la première Présidente des Dames de Charité. La richissime Marie-Madeleine de Vignerot, duchesse d’Aiguillon et nièce de Richelieu, consacre quasiment toute sa fortune pour ces œuvres.

Louise de Marillac travaillera avec Vincent de Paul à la création de nombreuses communautés
Louise de Marillac

C’est la princesse Louise de Gonzague (1611-1667) qui fondera avec l’aide de Vincent de Paul et Louise de Marillac plus de trente communautés en France et en Pologne (dès qu’elle en deviendra la reine). Madame de Polaillon ouvrira un foyer pour jeunes filles en danger moral, Madame de Miramion (1629-1696) un refuge pour filles perdues.

Durant trente-cinq ans, Louise de Marillac (1591-1660) va accompagner Vincent de Paul. Louise est la fille naturelle de Louis 1er de Marillac qui la reconnait et la place à 4 ans chez les dominicaines.  Le 16 mai 1629, Monsieur Vincent écrit une lettre qui la charge de l’animation et de la coordination des dames de la Charité. Elle s’y consacrera avec efficacité.

Vincent et Louise trouveront Marguerite Naseau (1594-1633), la première fille de la Charité. Celle-ci soignera des malades de la peste et mourra aussitôt.

Monsieur Vincent de Paul

Vincent de Paul est un modéré. Il calme les protestations et les reproches. S’il n’avait point ces défauts, il en aurait d’autres, écrit-il à Pierre Cabrel le 1er mai 1658. Par ailleurs, il prêche la modération pour les protestants.

Son aura est telle que Louis XIII le demande pour sa dernière confession et meurt dans ses bras le 14 mai 1643. Pourtant, Monsieur Vincent est probablement un des premiers à faire de l’ingérence humanitaire. Lors de la guerre de trente ans, il lève des fonds, 2 000 000 de livres, auprès des grands du royaume de France pour secourir les Lorrains combattus… par la France. Il s’oppose à Mazarin durant la Fronde. L’amour est inventif jusqu’à l’infini, disait-il.

Vincent de Paul accompagne Louis XIII dans la mort
Vincent de Paul accompagne Louis XIII dans la mort

De toute sa vie, il ne revint pratiquement pas en Gascogne. Son dernier voyage dans son pays sera en 1623 pour prêcher sur les galères à Bordeaux.

Il meurt à Saint-Lazare le 27 septembre 1660. Le pape Clément XII le canonise le 16 juin 1737.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les Ranquines
We are Vincentians
Message de sa sainteté le pape François, 2017
Le charisme de Saint Vincent de Paul, Jacques Tyrol,
Sainte Louise de Marillac




Louis Ducos du Hauron, inventeur

Qui a inventé la photographie en couleur ou l’image en 3D ? Un Gascon nommé Louis Ducos du Hauron. Un inventeur génial et discret. Rendons-lui la place qu’il mérite !

Louis Ducos du Hauron

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Louis Arthur Montalembert Ducos nait à Langon le 8 décembre 1837. Son père, Amédée, est fonctionnaire des contributions. Sa mère est Marguerite Boivin. La famille se déplace dans le sud-ouest selon les affectations du père. Ainsi, il va à Libourne, Pau, Tonneins, Agen.

Doué dans de nombreuses disciplines, il sera un excellent pianiste, remarqué par Camille Saint-Saëns. Pourtant, son attrait pour la physique et la chimie lui inspire en 1859 son étude des sensations lumineuses (sur la persistance rétinienne) et sur la distribution de la lumière et des ombres dans l’univers.

Hélas, si Louis est un autodidacte de talent, il n’a pas de sens commercial et ne saura pas se mettre en avant.  Amédée le comprend. Il demande à son fils ainé, Alcide, de s’occuper de lui, ce qu’il fera volontiers, conscient du génie de son frère et aussi de sa fragilité. Alcide est un magistrat et un poète apprécié de Jean-François Bladé.  Alcide appuie son frère, rédige des publications pour lui… Quant à Louis, il participera financièrement en donnant des cours de piano.

Les premières inventions de Ducos du Hauron

Une nature morte de Ducos du Hauron - Feuilles et pétales de fleurs (1869)
Feuilles et pétales de fleurs (1869)

En 1864, Louis dépose son premier brevet (n° 61976) pour un « Appareil destiné à reproduire photographiquement une scène quelconque avec toutes les transformations qu’elle a subies pendant un temps déterminé ». On peut parler d’image animée – nous sommes trente ans avant l’invention des frères Lumière ! Il photographiera même des dessins pour faire des dessins animés, concevra les accélérés, les ralentis, les travellings et même les trucages.

La photographier indirecte
La photographie indirecte des couleurs par L. Ducos du Hauron

Il est suivi en 1868 d’un autre brevet majeur (n° 83061) :  Les couleurs en Photographie, solution du problème. C’est ce premier procédé par trichromie de photographie en couleurs qu’il montre à la Société Française de Photographie (SFP) le 7 mai 1869. Et il arrive avec une première photo en couleur,  Feuilles et pétales de fleurs, actuellement au musée Niépce (musée de la photographie de Chalon sur Saône). Ce même jour, Charles Cros (1842-1888) présentait un procédé similaire mais uniquement théorique (sans apporter de photo).  L’avantage du travail de Ducos du Hauron, c’est que tout est prêt pour un passage à une production industrielle.

La première imprimerie

En 1876, ses premières photographies couleurs sont présentées lors de l’Exposition de la Société Française de Photographie. Là, Eugène Albert (1856-1929), entrepreneur et chimiste de Munich, lui propose d’exploiter son procédé en Allemagne. Trop  patriote ou pas assez industriel, Louis décline l’offre. Il publie en 1878 son Traité pratique de photographie des couleurs.

Ducos du Hauron - Agen (1877)- la première photo en couleurs de paysage
Ducos du Hauron – Agen (1877)- la première photo de paysage en couleurs

La triplice photographique et l'imprimerie
La triplice photographique et l’imprimerie

Louis Ducos ne veut pas seulement inventer, il veut voir ses inventions mises en pratique. Alors, en 1882, il monte un projet avec l’aide de l’ingénieur agenais Alexandre Jaille (1819-1889) : fonder une imprimerie trichrome à Toulouse. Après 11 mois de travail, l’imprimerie est créée. Il s’y donne avec passion. On lira sa technicité dans son traité scientifique de 1897, La triplice photographique et l’imprimerie.

Pourtant, en 1884, Louis Ducos rejoint son frère qui vient d’être nommé président de la Cour d’assises d’Alger. Il y restera 12 ans.

Ducos du Hauron - Baie d'Alger
Louis Ducos du Hauron –  Alger – Quartier Saint-Eugène

La scoumoune industrielle 

L. Ducos du Hauron - Lourdes (phototypies - Quinsac - Toulouse
Lourdes – Phototypies de  Quinsac – Toulouse

En 1888, un incendie détruit ses ateliers de Toulouse.  Peut-être une bonne chose finalement, car Louis abandonne alors la production industrielle et se consacre aux inventions. Son imagination et sa science paraissent sans limite. Il laissera une vingtaine de brevets sur des sujets divers. Parmi les plus remarquables, citons l’imagerie 3D (déjà !), la reproduction des dessins et gravures, les corrections et déformations des panoramas (grâce à l’utilisation de deux fentes, brevet n° 191031), et tout un tas d’accessoires comme une canne œil de géant qui permet de photographier au-dessus d’une foule. Il invente aussi un appareil à miroir courbe qui permet de faire des panoramas 360° (brevet n° 247775, 1895).

L’image 3D par les anaglyphes

Anaglyphe

En 1891, Ducos du Hauron imagine de superposer deux photos, l’une en rouge pour l’œil gauche, l’autre en cyan pour l’œil droit. Avec des lunettes aux verres colorés, l’image apparait alors en relief. Il écrit d’ailleurs en 1893 un traité intitulé L’Art des anaglyphes. Il déclare à la Société des sciences, des lettres et des arts d’Agen, qu’il est prêt à renoncer aux droits de son brevet si quelqu’un pouvait imprimer et publier une image anaglyphe de la lune. Trente ans plus tard le reporter et photographe Léon Gimpel (1873-1948) applique la technique Ducos du Hauron à partir de deux photos de la lune réalisées par l’astronome Charles Le Morvan (1865-1933).

Le polyfolium

Kodachrome ca 1940
En 1935, Kodachrome reprend l’idée du polyfolium chromodialytique (photo de 1940)

En 1895, Louis Ducos dépose un brevet pour son polyfolium chromodialytique (brevet n° 250802), un système de superposition de couches sensibles transparentes et de filtres couleur. Il le propose aux frères Lumière qui n’en feront pas cas. C’est l’Allemand Rudolf Fischer qui reprendra le procédé en 1911 pour son Agfacolor, puis l’Américain Eastman Kodak en 1935 avec le Kodachrome.

Une gloire qui se fait attendre

Une des multiples inventions de Ducos du Hauron : le melanochromoscope
Une des multiples inventions de Ducos du Hauron : le melanochromoscope

En 1896, Louis s’installe à Paris. Il met au point un chromographoscope (brevet n° 271704, 1897), qui deviendra deux ans plus tard le mélanochromoscope. (brevet n° 288870). Cet appareil permet de prendre trois négatifs en même temps sur une même plaque. Il permet aussi une vision synthétique des couleurs.

Sous l’impulsion de son neveu, Raymond de Bercegol, il s’associe à la société Jougla. Trop chercheur et toujours pas industriel, Jougla sera racheté par les frères Lumière.

En 1909, son frère décède. Louis Ducos rentre dans la famille de sa belle-sœur en Lot-et-Garonne à la déclaration de la guerre.

 

Portrait de Ducos du Hauron sur Autochrome des Frères Lumière
Portrait de Ducos du Hauron sur Autochrome des Frères Lumière

Comment se fait-il que son génie n’ait pas été encensé ? C’est inexplicable. Il recevra quelques faibles reconnaissances comme celle du Palais des Champs-Élysées en 1870, celle de la 11e exposition de la Société Française de Photographie, celle de l’Union des Beaux-arts en 1876 et celle de l’Exposition Industrielle d’Agen, celle de la médaille d’honneur d’Agen en 1879. Des babioles !

Il lui faudra attendre 1912 pour qu’il reçoive la Légion d’honneur, 1914 pour un grand hommage de la Société Française de Photographie. Ses découvertes sont présentées, montrées. Peu de choses au total.

En 1920, il revient à Agen où il décède quelques mois après, le 31 aout. Il y aura cinq personnes à son enterrement.

Faut-il retenir ce qu’affirme le scénariste Joël Petitjean qui a fait des recherches approfondies sur le génial Gascon : ses inventions « étaient bien trop en avance sur leur temps » (Support/Tracé, avril 2017) ?

L’hommage de la ville d’Agen à Ducos du Hauron

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BD à l’occasion du centenaire de sa mort, de Pauline Roland et Marine Gasc

En janvier 2018, l’association Photo Vidéo Création 47 réalise un long-métrage consacré à notre photographe.

Pour le centenaire de sa disparition, la ville d’Agen prévoit un colloque international. Il est reporté pour cause COVID aux 10 et 11 septembre 2021.

 

 

 

 

Références

site des amis de l’inventeur
LDH, inventeur de la photographie en couleur
La gazette drouot, Ducos du Haron, la couleur révélée




D’Astros, le plus gascon des poètes gascons

Léonce Couture surnommait Jean-Géraud d’Astros l’Hésiode gascon. Jean-François Bladé l’annonçait comme le plus gascon des poètes gascons. Surtout, Jean-Géraud d’Astros est un humaniste et un des derniers à avoir écrit dans l’esprit des poètes antiques.

Joan-Giraud d’Astròs

J-G d'Astros (1594 - 1648)
J-G d’Astros (1594 – 1648)

Jean-Guillaume est né le 1er aout 1594 à Sent-Clar de Lomanha, dans le hameau de Joan Dòrdis. Son père est tailleur de campagne. Il court la vallée de l’Arrats et prend ses premières leçons auprès du curé de Sent-Clar. Peut-être a-t-il continué ses études à Leitora [Lectoure] puis à Aush. En tous cas, les cònsols de Sent Clar le nomment regent [instituteur]. Puis il termine ses études au séminaire de Tolosa, où, à 22 ans, il embrasse la prêtrise. Tout de suite, il est nommé vicaire dans son village qu’il ne quittera plus. Vivant de peu – il plaisante volontiers sur sa bourse vide – il frappe à la porte des châteaux pour demander sense bergougno / sense vergonha [sans honte] de quoi boire ou manger. Il sollicitera plusieurs fois le duc d’Epernon, alors gouverneur de Guiana [Guyenne].

Jean-Guillaume est décrit comme un homme de taille moyenne, chétif et d’un physique ordinaire, si ce n’est une légère bosse. Il est chaleureux, curieux, en particulier des découvertes de son temps, bon vivant et plutôt impressionnable. Ses écrits sont puissants, élégants, variés, frais et imagés comme souvent chez les Gascons. Sa langue est riche et Pierre Bec (1921-2014) le déclare comme un des poètes gascons les plus intéressants.

Les poètes sont au gost deu jorn 

Les poètes gascons ont alors le vent en poupe comme Guillaume Ader (1567?-1638) né à Lombèrs (Savés), puis, un peu plus tard, l’Astaracais Louis Baron  (1612-1662) ou encore l’Auscitain Gérard Bédout (1617-1697).

Pourtant, notre vicaire talentueux va s’essayer doucement à la poésie. Ses premières productions sont des Nadaus [Noëls]. Simples, naïfs, aux airs entrainants, ils connaissent un grand succès dans la population et seront longtemps chantés en Lomanha et ailleurs. Certains exhortent à ne pas se laisser aller à la morosité de la dureté des temps, d’autres à faire la fête.
Sur l’Ayre deou Branle de quate / Sur l’aire deu branle de quate [Sur l’air du branle de quatre – branle : danse qui « balance »]

Dastros chante le branle
Branle pyrénéen

Hestejo, hestejo plan Nadau,
E per hesteja carrejo,
Carrejo, carrejo lèu, Bidau
Bin per hesteja Nadau.

Hesteja, hesteja plan Nadau,
E per hestejar carreja,
Carreja, carreja lèu, Bidau
Vin per hestejar Nadau.

Fête, fête bien Noël,
Et pour fêter apporte,
Apporte, apporte vite, Bidau
Du vin pour fêter Noël.

Petit cathachisme gascon de d’Astros

d'Astros - L'ascolo deou Chestian idiotTôt, il écrit un catéchisme gascon en 23 leçons pour les enfants ignorants intitulé L’ascolo deou chrestian idiot. [Attention idiot veut dire à cette époque en gascon « qui n’a pas de connaissances », il ne s’agit nullement du sens de « stupide »]. Il est approuvé par les théologiens de Tolosa le 19 juillet 1644. Il avertit l’écolier :

Idiot tu qu’aprenes un coundé,
Qu’aprenes un tros de cansoun,
E mile peguessos deou moundé
Qué s’an rime n’an pas rasoun,
Digues, quit goüardara d’aprené
Aquestes mots que’t hén entené
So qu‘és de Diou é de ton ben.

Idiòt tu qu’aprenes un conde,
Qu’aprenes un tròç de cançon,
E mile peguessas deu monde
Que s’an rime n’an pas rason
Digas, qui’t guardarà d’apréner
Aquestes mòts que’t hèn enténer
Çò qu’es de Diu e de tòn ben.

Ignorant toi qui apprends un conte,
Ou un brin de chanson,
Et mille sottises du monde
Qui, si elles ont rime, n’ont pas de raison
Dis, qui t’empêchera d’apprendre
Ces mots qui te font comprendre
Ce qui est de Dieu et de ton bien.

Lou trimfe de la lengouo gascouo de d’Astros

d'Astros - Lou Trimfe de Lengouo Gascono
Lou Trimfe de Lengouo Gascono

Chef d’œuvre de d’Astros, Lou trimfe de la lengouo gascouo [Le triomphe de la langue gasconne].

Dans la première partie qu’on appelle communément Las sasous / Las sasons [les saisons], un pastou de l’Arrats / un pastor de l’Arrats [un berger de l’Arrats] esperan l’ouro d’alarga / esperant l’ora d’alargar [attendant l’heure de partir], voit les quatre saisons venir à lui et lui demander arbitrage sur laquelle est supérieure. Et chacune d’étaler ses qualités.

Dans le même esprit, suit un Playdeiat deous elomens daouant lou pastou de l’arrasts / Plaidejat deus elements davant lo pastor de l’Arrats [plaidoyer des éléments devant le berger de l’Arrats]. Ainsi Lou Houec, l’Ayre, l’Ayguo e la Térro / Lo huec, l’aire, l’aiga e la tèrra [Le feu, l’air, l’eau et la terre] exposent leurs forces.

En fait, tous ces textes exaltent la nature et l’amour – amour de Dieu, amour pour Dieu et amour humain.

La première pièce de théâtre en gascon

Le protecteur de d'Astros, Jean Louis de Nogaret de la Vlette, futur duc d'Epernon
Jean Louis de Nogaret de la Vilette, futur duc d’Epernon

De ce que nous en connaissons aujourd’hui, Jean-Géraud d’Astros serait l’auteur de la première pièce de théâtre sociale en gascon : La Mondina. En effet, il écrit une comédie dans laquelle il révèle son amour des gens et son sens social. Les pauvres y ont des excuses de se réconforter dans le vin, c’est le fruit de leurs conditions de vie difficiles. De même, l’auteur trouve plutôt moral que les riches payent pour les pauvres, en particulier les impôts. Pas si fréquent à son époque !

Il faut dire que d’Astros connait ce réconfort dans le vin : son chai est son cabinet de travail et il conseille le vin comme remède. Mais il n’est pas épicurien, plutôt, comme l’a dit Léonce Couture, un poète de la bonne humeur.

Modeste, il refuse les invitations du duc d’Epernon sous prétexte d’être mal habillé avec ses sabots et sa soutane usée. En revanche, il partage avec la population les malheurs des guerres et obtient du duc que Sent Clar soit exempté du passage des troupes, des réquisitions et des corvées.

La mort de Jean-Géraud d’Astros

Jean-Géraud d’Astros est dans la misère, il a été écarté de sa charge, on ne sait pourquoi. Il se sent vieux (53 ans), a la man empeguido de fret / la man empeguida de fred [la main engourdie de froid] en réalité quasi paralysée. Mais il déclare :

Mous membres an tan malananso
Qu’aquo n’es pas en ma pouchanso
De beü un cop dab lou bras dret.

Mos membres an tan malanança
Qu’aquò n’es pas en ma pochança
De bever un còp dab lo bras dret.

[Mes membres sont si mal en point
Qu’il n’est même plus en mon pouvoir
De boire un coup avec le bras droit]

et précise qu’il lèvera son verre du bras gauche s’il ne peut le faire du bras droit !

CygneLe 1er janvier 1647, il écrit des étrennes du nouvel an en vers. Et en avril, il écrit Lou cant deou cinné / Lo cant deu cigne [le Chant du cygne] au jeune fils du duc d’Epernon, c’est-à-dire sa dernière pièce. Pierre Bec nous offre ce très beau texte dont voici un extrait (graphie originale non présentée).

Atau canti jo, vielh e blanc coma lo cicne
E de la gaia Arrats hèu retronir lo bòrd ;
Mes d’ara ‘nlà mon cant es l’assegurat signe
Que jo m’apròchi de la mòrt.

Ainsi je chante, vieux et blanc comme le cygne,
Et de l’Arrats joyeux fais retentir le bord ;
Mais désormais mon chant est le plus sûr signe
Que je m’approche de la mort.

Le souvenir du poète d’Astros

Vieille église Dastros
Vieille église de Dastros à Saint-Clar

Le poète meurt le 9 avril 1648. Il a écrit son épitaphe (extrait du chant du cygne) :

Si ma vita, passant, t’a jamès hèit arríser,
Non plores pas ma mòrt, que nat subject non i a,
Jo’t pregui solament per mon repaus de díser
Lo Pater e l’Ave Maria.

Si ma vie, passant, t’a jamais fait rire,
Ne pleure pas ma mort, nul motif il n’y a,
Je te prie seulement pour mon repos de dire
Le Pater et l’Ave Maria.

L’église de la commune de Sent Clar s’appelle l’église de Dastros, et le square de Dastros attenant abrite son buste en bronze. À Aush, un autre buste, en pierre cette fois, trône au Jardin Ortholan.

Pour le tricentenaire de sa mort, en 1948, la mairie pose une plaque de marbre sur le vieux presbytère, lou gabinet escurit / Lo gabinet escurit [le cabinet obscur] du poète. Le 19 juin 1994, le linguiste astaracais Xavier Ravier (1930-2020) prononce un discours pour les quatre-cents ans de sa naissance.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’ascolo deou chrestian idiot, JG d’Astros, 1645
Dictionnaire de la conversation et de la lecture, tome LVIII, W. Duckett, 1845
Fêtes du tricentenaire du poète gascon JG Dastros, Bulletin de la Société archéologique historique littéraire & scientifique du Gers, M. le chanoine Charles Bourgeat, 1949




Jeanne d’Albret, au tems de la rèina Jana

Jeanne d’Albret nait le 16 novembre 1528 à Saint Germain en Laye. Elle est la fille unique de Henri d’Albret et de Marguerite de Navarre. Elle épouse Antoine de Bourbon en 1548 et donne naissance en 1553 au futur Henri IV. La rèina Jana des Béarnais devient reine de Navarre en 1555. Connue pour son caractère impétueux et son intransigeance, elle modernise le royaume et introduit la religion réformée.

Jeanne d’Albret épouse Antoine de Bourbon

Elle est mariée au duc de Clèves
Jeanne est mariée au duc de Clèves

François 1er marie Jeanne d’Albret à Guillaume Duc de Clèves, contre sa volonté et celle de ses parents qui font intervenir les Etats de Béarn pour s’y opposer. Du haut de ses 12 ans, le matin de la cérémonie, Jeanne d’Albret dicte devant témoins, une déclaration par laquelle elle dit refuser ce mariage imposé à sa volonté. « Moi, Jeanne de Navarre, continuant mes protestations auxquelles je persiste encore par cette présente que le mariage que l’on veut faire de moi avec le duc de Clèves est contre ma volonté, que je n’y ai jamais consenti, ni ne consentirai. »

Le Duc de Clèves, allié de François 1er, est battu par les Espagnols à Düren. Il ne sert plus à rien et François 1er fait annuler le mariage par le pape Paul III Farnèse en 1545.

Cependant, ce sont des noces salées. François 1er, à court d’argent, impose la gabelle dans les pays du sud-ouest jusque là exemptés. Des soulèvements ont lieu en Angoumois, en Saintonge et dans le bordelais.

Le 20 octobre 1548, Jeanne d’Albret épouse Antoine de Bourbon à Moulins. En mars 1549, ils sont à Pau pour demander l’assentiment des États. La guerre reprend en octobre 1551. Antoine commande l’avant-garde de l’armée et Jeanne d’Albret le suit de près. Antoine et Jeanne s’écrivent trois fois par semaine. C’est un véritable grand amour. Leur premier fils Henri nait à Coucy le 21 septembre 1551 mais ne survit pas.

Elle devient reine de Navarre

Jeanne accouche d'Henri à Pau
Jeanne accouche d’Henri à Pau

De nouveau enceinte de 8 mois, Jeanne d’Albret et Antoine partent pour le Béarn. Le futur roi Henri nait dans la nuit du 12 au 13 décembre. Henri d’Albret lui frotte les lèvres avec de l’ail et lui fait boire une goutte de jurançon pour le fortifier.

Henri d’Albret meurt le 29 mai 1555. Jeanne d’Albret devient reine de Navarre à 27 ans. Le roi Henri II de France propose aussitôt un échange entre le Béarn et un fief important dans le nord. Devant le refus, il tente de soudoyer le chancelier de Béarn, Nicolas Dangu, pour que Navarrenx soit livré aux français. Le complot échoue.

Pendant leur séjour en Béarn, Antoine refait les jardins du château et s’occupe aussi de ceux de Nérac. Il reprend la lutte pour récupérer la Navarre et intrigue, sans succès, dans toutes les chancelleries. 

Le 5 décembre 1558, le roi François II meurt. Le 25 décembre, Jeanne d’Albret se déclare publiquement calviniste à Nérac.

Jeanne d’Albret impose le calvinisme dans ses états

Jeanne est très instruite, elle parle plusieurs langues, aime les sciences et la poésie (elle en écrit). Elle protège les artistes, les savants et les écrivains, d’ailleurs la cour de Navarre sera particulièrement brillante sous son règne. Elle a les idées larges et est favorable à la liberté de conscience. Avant de partir pour Paris, Jeanne d’Albret promulgue, le 19 juillet 1561, ses premières ordonnances ecclésiastiques instaurant une coexistence entre les religions protestantes et catholiques dans ses états. Les deux cultes sont libres et célébrés alternativement dans les mêmes églises. Des émeutes ont lieu à Monein, Nay, Pau et Oloron où le peuple s’oppose à l’installation des ministres.

Jeanne refuse d'abandonner le calvinisme
Jeanne refuse d’abandonner le calvinisme

À Paris, Jeanne d’Albret fait célébrer le nouveau culte dans ses appartements grands ouverts et fait scandale. Refusant la modération, le roi l’exile en avril 1562 à Vendôme puis en Béarn mais garde à la Cour ses deux enfants, Henri et Marguerite.

Antoine, dont elle s’est séparée suite à ses infidélités, est tué au siège de Rouen le 17 novembre 1562. Lors d’une inspection des remparts, il s’arrête pour uriner et reçoit un coup d’arquebuse. Ce qui inspire à Voltaire cette rude épitaphe : Ami François, le prince ici gisant vécut sans gloire, et mourut en pissant.

Jeanne d’Albret prend aussitôt des mesures pour implanter le calvinisme en Béarn. Les églises Saint Martin de Pau, Saint André de Sauveterre et la cathédrale de Lescar sont transformées en temple, le catéchisme de Calvin traduit en béarnais est publié en 1563, l’académie protestante d’Orthez est fondée en 1566, le Nouveau Testament est traduit en basque par Jean de Liçarrague et les Psaumes de Clément Marot traduits en béarnais.

La souveraine du Béarn

Jeanne a du caractère, d’ailleurs Agrippa d’Aubigné a dit d’elle : Cette reine n’avait de femme que le sexe, l’âme entière aux choses viriles, invincible aux adversités. Elle va s’inspirer du protestantisme pour moderniser son royaume. Elle promulgue des lois contre la prostitution, les jeux de hasard, et crée des écoles pour filles avec des enseignements protestants.

La Cour de France organise un voyage de deux ans à travers le royaume. Jeanne d’Albret la rejoint à Mâcon mais les frictions religieuses sont si vives que le roi l’exile à Vendôme. Elle reçoit la Cour à Nérac, du 28 au 30 juillet 1565, et la suit à Paris. En décembre 1566, elle demande la permission de se rendre à Vendôme avec ses enfants et en profite pour les ramener en Béarn où elle arrive en janvier 1567.

En 1568, un incendie ravagea Pau. Sur sa bourse personnelle, elle dédommage les victimes , fait remplacer le chaume des toits par de l’ardoise et des tuiles et crée un service de pompiers. Elle fait paver les rues, construire des égouts, des puits et des fontaines, fait transporter les latrines au-dessus des fossés des remparts et autorise la construction de cimetières uniquement hors des murs.

Elle s‘entoure de poètes comme Clément Marot, Charles Macrin, Jean de la Jessée, Guillaume du Bartas, Augier Gaillard, Bernard du Poye, Nicolas Bordenave dont l’Histoire du Béarn sera publiée seulement en 1873, et Georgette de Montenay.

Jeanne d’Albret chef du parti protestant

Jeanne organise la défense de La Rochelle
Jeanne organise la défense de La Rochelle

Une tentative d’enlèvement du futur Henri IV échoue en 1568. Jeanne d’Albret décide de se rendre à La Rochelle où elle prend en main la défense de la ville et y reste 3 ans.

Jeanne délivre Navarrenx
Jeanne délivre Navarrenx

Charles IX ordonne la confiscation de tous ses biens et envoie une armée en Béarn et Navarre pour rétablir le catholicisme. Nay est saccagée et sa population massacrée. Le baron d’Arros s’enferme à Navarrenx avec 500 hommes et appelle la reine à son secours. Le 27 juillet, une armée commandée par Montgomery part de Castres et délivre Navarrenx le 9 août. Il prend Orthez, entre à Pau le 22 août, à Tarbes le 5 septembre et à Mont de Marsan le 10 septembre et rétablit l’autorité de Jeanne d’Albret dans ses états.

Le 26 novembre 1571, Jeanne d’Albret publie les Ordonnances ecclésiastiques.  L’assistance au prêche est obligatoire sous peine d’amende et elle impose à tous le calvinisme. Elle interdit les jeux et fêtes, règle les mariages et les décès. Elle proscrit l’oisiveté et interdit les mendiants. Les biens confisqués au clergé servent à l’assistance des pauvres.

Jeanne meurt à Vendôme
Jeanne meurt à Vendôme

Jeanne d’Albret meurt à Vendôme, le 9 juin 1572, de la tuberculose, alors qu’elle se rendait à Paris pour le mariage de son fils avec Marguerite de Valois. Le catholicisme est rétabli en octobre 1572.

Tout cela s’est passé au tems de la rèina Jana. C’est ainsi que les Béarnais parlent d’évènements lointains.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

 Jeanne d’Albret, la mère passionnée d’Henri IV, Françoise Kermina, éditions Perrin, 1998
Les Muses françaises I, anthologie des femmes poètes, Alphonse Séché, 1908
Jeanne d’Albret et sa cour, Actes du colloque international de Pau (17-19 mai 2001), 2004
Poésies de Jeanne d’Albret
Mémoires et poésies de Jeanne d’Albret




De Pau à Stockholm, l’aventure de Bernadotte

Jean-Baptiste Bernadotte est un de ces Gascons partis au loin chercher une destinée extraordinaire, sans jamais oublier ni son pays ni ses compatriotes. De Pau à Stockholm, mettons nos pas dans ceux de Jean-Baptiste.

Bernadotte, soldat du roi et de la République

Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, lieutenant au 36e régiment de ligne en 1792
Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, lieutenant au 36e régiment de ligne en 1792

Jean-Baptiste Bernadotte nait à Pau le 26 janvier 1763. Son père est avocat et lui fait faire des études au collège des Bernardins de Pau.

À la mort de son père, il s’enrôle au Régiment Royal – La Marine, le 3 septembre 1780. La République lui permet d’accéder aux grades d’officiers. Le voilà adjudant en février 1790, lieutenant en avril 1792, capitaine en juillet 1793, chef de bataillon en février 1794, chef de brigade en avril et commandant de l’armée de « Sambre et Meuse ».

Bernadotte fait merveille dans les armées de la République où il se distingue comme meneur d’hommes. Lors de la campagne de Belgique en 1794, il devient général le 29 juin à la bataille de Fleurus, général de division le 22 octobre à la bataille de Maastricht et gouverneur de la ville.

Soldat valeureux, il bat les Autrichiens à Tiening, près de Ratisbonne, le 22 août 1796 avec seulement 9 000 hommes contre 28 000. Et Bernadotte commence à se faire la réputation de prendre soin des prisonniers ennemis.

Bernadotte rencontre Bonaparte

En Janvier 1797, Bernadotte part en Italie sous les ordres de Bonaparte avec l’armée de « Sambre et Meuse ». Il se distingue dans tous les combats et devient gouverneur du Frioul. Son esprit indépendant lui vaut une certaine inimitié de Bonaparte.

Désirée Clary (1807)
Désirée Clary (1807)

Peu importe, après la paix de Campo Formio, Bernadotte devient ambassadeur à Vienne et y reste six mois. Son passage est marqué par l’affaire du drapeau tricolore qu’il arbore sur l’ambassade, dans le pays de Marie-Antoinette qui a été guillotinée à la Révolution. Inutile de dire que cela n’a pas plu.

Le 17 août 1798, Bernadotte épouse Désirée Clary qu’il a rencontrée lors de son passage en garnison à Marseille. Le 4 juillet 1799 nait Oscar leur fils unique. Bonaparte est son parrain. La sœur de Désirée Clary a épousé Joseph Bonaparte. Le voilà donc cousin de Napoléon Bonaparte.

Lors du coup d’état du 18 brumaire, il est le seul à ne pas soutenir Bonaparte par fidélité à la République. Ce dernier lui en gardera une rancune tenace.

Bernadotte Maréchal d’Empire

Lors du couronnement de Napoléon, le 18 mai 1804, Bernadotte est présent. Il figure sur le tableau du sacre portant le collier de l’empereur à côté du trône, près d’Eugène de Beauharnais. Il figure aussi à la place d’honneur dans le tableau figurant la distribution des Aigles aux régiments.

Serment de l'armée fait à l'Empereur après la distribution des aigles, 5 décembre 1804
Serment de l’armée fait à l’Empereur après la distribution des aigles, 5 décembre 1804

Napoléon passe les troupes en revue à Iéna
Napoléon passe les troupes en revue à Iéna (octobre 1806)

Bernadotte devient Maréchal d’Empire. De juin 1804 à septembre 1805, il est gouverneur du Hanovre et s’y montre un brillant administrateur.

Il participe à toutes les batailles de l’Empire. Sa valeur le fera distinguer et nommer prince de Ponte Corvo.

Après la bataille de Iéna du 14 octobre 1806, il poursuit l’armée prussienne, prend Halle et Lübeck. Dans cette ville, il fait 1 600 soldats suédois prisonniers qu’il traite convenablement et renvoie chez eux. Après le traité de Tilsitt de juin 1807, il est nommé gouverneur des villes hanséatiques et occupe le Danemark. Ses talents d’administrateur sont une nouvelle fois remarqués.

Bernadotte est nommé Prince héritier de Suède

Charles XIV Jean Prince Royal de Suède
Charles XIV Jean Prince Royal de Suède (1811)

En 1809, une révolution éclate en Suède et le roi Gustav IV est obligé de s’enfuir. Son oncle monte sur le trône sous le nom de Charles XIII mais il est sans descendance. Un prince danois est nommé par la Diète suédoise mais meurt peu après. Un nouveau prince héritier doit être nommé.

Bernadotte est à Paris. Il reçoit la visite d’un officier suédois qui avait été son prisonnier à Lübeck et lui fait part de l’état d’esprit des Suédois suite à son administration des villes hanséatiques et de son attitude envers les 1 600 prisonniers suédois. Il lui propose de se porter candidat au trône de Suède. Napoléon ne voit pas cette proposition d’un très bon œil mais se résout à le laisser partir.

Le 20 août 1810, Bernadotte est élu prince héritier au trône de Suède. Il se convertit au luthéranisme avant d’entrer en Suède. Notons que Henri III de Navarre avait fait le chemin inverse pour accéder au trône de France.

Dans le camp des coalisés

En janvier 1812, Napoléon commet l’erreur d’envahir la Poméranie suédoise. Bernadotte qui gardait toutes ses sympathies à sa patrie d’origine se voit obligé de lui déclarer la guerre.

Napoléon déclenche une violente attaque contre Bernadotte en le qualifiant de traitre. Du 17 octobre au 28 novembre, les villes sont sollicitées pour lancer des imprécations contre « le soldat déserteur ». Pau est sommée d’enlever les tableaux de Bernadotte et de le faire disparaitre des registres municipaux.

Bernadotte reprend la Poméranie, gagne plusieurs combats et participe activement à la bataille de Leipzig qui consacre la défaire de Napoléon. La seule présence de Bernadotte entraine la défection de nombreux régiments allemands qui rejoignent son armée et il est à l’origine de l’action décisive qui emporte la victoire. Il envahit le Danemark et le contraint à céder la Norvège à la Suède au traité de Kiel du 14 janvier 1814.

Il prend Liège en Belgique et y laisse son armée tandis qu’il entre seul dans Paris, en même temps que les troupes alliées le 31 mars 1814.

La bataille de Leipzig
La bataille de Leipzig (16 octobre 1813)

Il devient roi de Suède et de Norvège

Charles XIV Jean roi de Suède et Norvège (1840)
Charles XIV Jean roi de Suède et Norvège (1840)

Bernadotte n’oublie pas sa patrie et ses anciens amis. Après l’exécution du Maréchal Ney, il fait venir son fils, lui donne un emploi dans l’armée et le nomme aide de camp de son fils Oscar. Il en fait de même avec les fils de Davout et de Fouché.

Le 5 février 1818, Charles XIII meurt et Bernadotte devient roi de Suède sous le nom de Charles XIV-Jean et roi de Norvège sous le nom de Charles III. L’union des deux couronnes voulue par Bernadotte durera jusqu’en 1905. Il fait de nombreuses réformes et se serait inspiré des institutions  de son Béarn natal.

Sa femme Désirée est restée à Paris après un court séjour en Suède en janvier 1811. Elle rejoint Bernadotte en 1823 pour les fiançailles d’Oscar et de Joséphine de Leuchtenberg, fille d’Eugène de Beauharnais et de la fille du roi de Bavière. Elle ne quitte plus la Suède.

Bernadotte meurt le 18 mars 1844. Ses descendants sont toujours roi de Suède.

La Maison Bernadotte à Pau

La maison natale de Bernadotte à Pau
La maison natale de Bernadotte à Pau

Bernadotte entretient une correspondance fournie avec son frère resté à Pau. Il envoie son portrait et une collection de médailles suédoises au musée municipal de Pau et offre des vases de porphyre pour décorer le château.

Il achète la maison dans laquelle il a vu le jour, pour en faire un refuge pour les vétérans retraités. En 1935, une société se crée pour sauvegarder la maison et on y rassemble des objets ayant appartenu à Bernadotte. Après la guerre, la ville de Pau et par le gouvernement suédois rachètent la maison et les collections par moitié. On la classe Monument historique en 1953.

Les donations faites par la Suède enrichissent les collections. On peut y voir des pièces exceptionnelles comme la lettre par laquelle Napoléon autorise Bernadotte à répondre favorablement à sa nomination comme prince héritier de Suède.

Le 8 octobre 2018, à l’occasion du bicentenaire de l’accession de Bernadotte au trône de Suède, la famille royale vient à Pau inaugurer le musée Bernadotte qu’on vient de rénover. On plante un chêne au parc Beaumont, à l’emplacement du magnolia planté en 1899 par le roi Oscar II, petit-fils de Bernadotte.

Serge Clos-Versailles

écrit en orthographe nouvelle 

Références

Bernadotte, Sir Dumbar Planket Barton, éditions Payot, 1983, réédition de l’ouvrage de 1931.
Charles XIV Jean, Wikipédia
De Sceaux au Royaume de Suède, l’incroyable destinée de Jean-Baptiste Bernadotte

 




Joseph de Pesquidoux, le Virgile gascon

Joseph de Pesquidoux (1869-1946) est un écrivain gascon. Il est élu à l’Académie française, en 1936, à l’Académie des Jeux floraux de Toulouse en 1938. Il a écrit des pages merveilleuses qui mettent en valeur la noblesse et la vie des paysans de son pays du Hogar [Le Houga].

Joseph de Pesquidoux

"<yoastmarkJoseph de Pesquidoux, de son vrai nom Pierre Edouard Dubosc, est le deuxième comte de Pesquidoux. Il nait à Savigny les Beaune en Côte d’Or, le 13 décembre 1869 dans la maison de sa famille maternelle. Il est le fils de Léonce Dubosc, comte de Pesquidoux et de Olga Beuverand de la Loyère. Tous deux sont écrivains.

Il fait ses études à l’école des frères du Hogar, puis au collège des Pères Dominicains d’Arcaishon [Arcachon], enfin il suit les cours de Lettres Classiques à l’université de Paris. Il fait son service militaire à Aush [Auch] et envisage un instant une carrière militaire.

L'affiche de Ramsès présenté à l'Expo Universelle 1900
L’affiche de Ramsès présenté à l’Expo Universelle 1900

Finalement, Joseph de Pesquidoux reste quelques années à Paris. Il y écrit des poèmes qui sont publiés et des pièces de théâtre. L’une, Ramsès, est jouée au pavillon de l’Egypte lors de l’exposition universelle de 1900 à Paris.

Le retour dans le Gers

Joseph de Pesquidoux se marie en 1896 avec sa cousine Marie-Thérèse d’Acher de Montgascon (1873-1961), fille d’un homme politique dont la famille est originaire du Lengadoc (domaine de Montgascon, près de Limoux). Ils auront six enfants.

Seul garçon de la famille, il doit s’occuper du domaine viticole familial à la mort de son père en 1900. Le voilà revenu au château de Percheda [Perchède], près du Hogar, où il reste jusqu’à la fin de ses jours, le 17 mars 1946, sauf le temps de la première guerre mondiale. En effet, à l’âge de 45 ans, il s’engage dans la guerre de 1914-1918 d’où il ramènera des infirmités qui le feront souffrir toute sa vie.

Joseph de Pesquidoux décrit la société paysanne

Ce gentilhomme campagnard a un sens artistique développé et une culture solide. On associe volontiers ses écrits à Virgile, Horace ou Columelle. Peut-être cette phrase de son Livre de Raison montre ses convictions : On ne conçoit pas un bien sans un toit, un toit sans un foyer, un foyer sans une famille, une famille sans entente, union, amour… Toute la concordance des êtres et des choses est là.

Le Virgile gascon, comme le surnomment des critiques, publie des ouvrages sur la vie des paysans du Hogar, leurs coutumes, leurs rites et leurs fêtes. En 1921, son ami Jean de Pierrefeu (1883-1940), journaliste parisien, l’incite à rassembler ses textes dans un livre, Chez nous (A nouste) – Travaux et jeux rustiques, recueil de 23 chapitres dans lesquels il décrit de manière vivante les travaux des champs, les coutumes et les jeux traditionnels du monde paysan. On y retrouve : La course landaise, La chasse aux palombes, Autour de l’alambic, La fête du cochon, Lous esclops [les sabots], Lous pousoués [les sorcières], Le blé…

A noste

Pesquidoux - moissons à la faux
Les moissons à la faux

Ce travail de la faucille et de la faux est exténuant. En vain la ménagère, au bout du champ, une bouteille d’une main et le verre de l’autre, attend les moissonneurs pour les rafraîchir et les réconforter. « Le grand luisant », comme ils disent, les dévore : la masse du blé les accable. Une sueur poussiéreuse s’attache à leurs membres, leurs figures se plissent sous l’effort, leurs bouches à la sécheresse de l’air ; et la joie éclatée à l’aurore, la joie du bonjour se dissipe. Alors suprême recours, ils chantent. Envahis par la pesanteur du jour ils chantent d’une voix monotone et soutenue, par larges éclats d’une tristesse infinie. C’est une mélopée millénaire qu’ils reprennent, emplie de la soif du soir profond :
– Jou bien sabi quié l’auejade,
– La Marioun coum jou tabé …,
– Bet soureil aut coutchadé !
– Ben, bét soureil, ben té coutcha !
– Ja bére paouse que’s léouat

[ Jo bien sabi qui ei l’avejada, – La Marion com jo tanben…, – Bèth sorelh au cochadèr ! – Veng, bèth sorelh, veng te cochar ! – Ia bèra pausa que’s lhevat !
Je sais bien ce qu’est l’ennui, La Marion autant que moi aussi…, Beau soleil au couchant ! – Viens, beau soleil, viens te coucher ! – Il y a longtemps que tu es levé !].

La vie quotidienne des paysans et leurs travaux

Attelage de bœufs en Gascogne gersoise
Attelage de bœufs en Gascogne gersoise

En 1922, Joseph de Pesquidoux publie Sur la glèbe. Composé de trois chapitres parlant des travaux des champs, de l’Homme et de son foyer.  Pleines de vie, ces descriptions nous relatent la vie quotidienne de ces paysans. Ils voient leur monde se transformer avec l’arrivée des nouvelles cultures et des nouvelles techniques, notamment les engrais chimiques. Les prix de vente augmentent sur les marchés avec de meilleurs rendements. Le blé vaut 75 francs les 100 kilos, le maïs 55, l’avoine 65 : le triple des anciens prix

Une vie qui change

Si les techniques et les outils évoluent, le bœuf reste le compagnon de travail des paysans. Beaucoup, supportant mal les longues sueurs, devenaient tuberculeux. Survinrent les plants américains, avec eux la taille sur fil de fer, les larges allés, l’espace. On en profita pour changer les bêtes. On acheta dans le Haut-Armagnac des bœufs dit gascons. Ils sont gris, moyens, épais de torse et de flanc, amples d’épaules et de hanches, musclés, près de la terre, et respirent la puissance. Ils ont la corne courte, horizontale, et les muqueuses noires… Tels quels, ils se plient à tous les labeurs, et, sains, les poumons libres, avancent partout du même pas, de la même haleine.

Mais si les techniques et les rendements évoluent, les métayers sont toujours aussi pauvres, comme l’arroumic / l’ahromic [la fourmi] : Ses voisins, paysans comme lui, métayers ou brassiers, lui ont donné ce « chafre », ce surnom. En patois, la fourmi est du masculin, on dit, on écrit un arroumic. Ils l’ont appelé ainsi à cause de son économie, de sa prévoyance, et surtout de la constance qu’il a mise vingt ans pour acquérir un petit bien, oh ! tout petit encore, un embryon de propriété, ajoutant un are à un autre are, comme la fourmi ajoute un grain de mil à côté d’un autre grain de mil.

Joseph de Pesquidoux, chantre du pays d’Armagnac

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Ainsi, Joseph de Pesquidoux écrit plusieurs ouvrages sur l’Armanhac et la vie des paysans. On citera Le Livre de raison publié en 1925, Le coffre à sel en 1930, L’église et la terre en 1935, La harde en 1936. Il écrit : Si j’ai insisté sur les paysans, c’est qu’ils sont voués à la solitude dans la vie, à la solitude des moyens, des expériences, des efforts, et que, suivant le mot de Musset : les paysans, je les ai sur le cœur.

André Gide (1920) admirateur de Pesquidoux
André Gide (1920)

En 1927, Joseph de Pesquidoux obtient le Grand Prix de Littérature de l’Académie française, mettant à l’honneur la littérature régionaliste. André Gide est et restera un fervent admirateur des écrits de l’Armagnacais, comme il l’écrit dans Voyage au Congo – Le Retour du Tchad : « ce matin je chasse avec Pesquidoux qui ne se doute guère assurément que je fus un des premiers à m’éprendre de ses écrits…« 

Joseph de Pesquidoux s’intéresse également à l’histoire. En 1931, il publie Caumont duc de la Force, L’Armagnac, son eau de vie, son histoire et ses monuments, ses eaux thermales et son climat en 1937, Fêtes commémoratives du séjour de Pétrarque à Lombez en 1937.

Il est élu à l’Académie française le 2 juillet 1936, et à l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse en 1938.

L’auteur s’essaie au cinéma

Enfin, il s’essaye au cinéma. Il produit un film dans lequel il décrit une course landaise à Rion des Landes et qui sera diffusé pour faire connaitre ce sport à l’Exposition universelle des sports de 1939 à New-York.

En 1943, Joseph de Pesquidoux produit un court métrage de 20 mn, Gens et coutumes d’Armagnac. Il le présente à la Mostra de Venise. Il décrit la vie d’un couple depuis l’enfance jusqu’à sa mort et parle des coutumes, des chants et des danses en pays d’Armanhac. En particulier il montre les donzelons [garçons d’honneur du marié] qui annoncent le mariage de maison en maison et la passada au cours de laquelle on transporte en char à bœufs le lit et l’armoire de la mariée depuis la maison des parents de la belle jusqu’au futur domicile des mariés. Le film sera primé en 1947. Joseph de Pesquidoux ne le saura pas, il meurt le 17 mars 1946 au Hogar.

(un extrait de 3 minutes ci-dessous).

Pour retrouver la vie des paysans d’Armanhac, nous vous suggérons de visiter la Ferme aux cerfs du Houga et le Musée paysan de Toujouse.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Joseph Pesquidoux biographie, académie française
Chez Nous (A nouste)
Sur la glèbe
Plusieurs de ses livres sont disponibles à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus




Marie Robine ou Marie la Gasque, la sibylle gasconne

Si tout le monde connait Jeanne d’Arc, la prophétesse Marie Robine, appelée aussi Marie la Gasque [la Gasconne] et même Marie d’Avignon, a eu un grand renom quelques années auparavant. Elle se distingue par sa franchise envers les grands et un espoir infini dans le pardon.

Marie la Gasque, Maria la Gasca

Marie la Gasque vit un miracle sur la tombe de Pierre de Luxembourg
Pierre de Luxembourg

Elle nait dans une famille très modeste au XIVe siècle, à Essach [Héchac], petit village qui sera réuni à sa voisine Soblacausa [Soublecause], à 3 km de Madiran, et qui dépend du diocèse d’Aush. Paralysée d’un bras et d’une jambe, elle se rend à Avinhon en 1387 pour chercher sa guérison sur le tombeau du cardinal Pierre de Luxembourg qui vient de mourir (à 18 ans). Celui-ci est connu et admiré du peuple – même de Gascons pourtant loin d‘Avinhon – pour son ascétisme et surtout pour les aumônes qu’il distribue largement. Il est enterré dans le cimetière des pauvres, le cimetière Saint-Michel, et, en trois mois, 1964 miracles dont 13 résurrections sont enregistrés par l’Église !

Clément VII reconnait la guérion de Marie Robine
Clément VII

Le pape d’Avignon Clément VII reconnait la guérison miraculeuse de Marie la Gasque et lui offre une rente. Elle s’installe dans le cimetière pour rester à côté de celui à qui elle doit son bonheur.

Le successeur de Clément, Benoit XIII, réitère l’énorme rente de 60 florins d’or en 1395. Et il lui procure l’assistance d’un confesseur, Jean, et d’une servante.

Les prophéties de Marie la Gasque

Elle se met alors à prophétiser lors de douze visions qui vont du 22 février 1398 au premier novembre 1399, deux semaines avant sa mort. On les trouve rassemblées en latin dans le manuscrit de Tours (XVe siècle) même s’il est probable qu’elle parlait dans une langue d’oc. On les a publiées en 1986. Elle qui est sans instruction et ne comprend rien au latin – il est noté par exemple qu’elle ne comprend pas les paroles d’un cantique – va donner des conseils aux plus grands.

La médiéviste Madeleine Jeay rapporte dans Le petit peuple dans l’occident médiéval : Lors de sa première vision, elle expose au roi un projet de réforme politique basé sur l’assistance sociale, l’enseignement et la défense de l’Église ! (…) Que le roi fonde dans chaque diocèse trois maisons ou collèges,  l’un pour les indigents et les vieillards qui ne sont plus en mesure de travailler, un autre pour les étudiants nécessiteux afin qu’ils étudient et contribuent à l’élévation de la foi en instruisant les ignorants. Le troisième sera pour la défense de l’Église contre les ennemis de la foi.

Le ton des visions de La Gasque

Les textes de prophétie de Marie Robine sont d’une grande clarté, d’un style direct et pleins de bon sens. Ils témoignent aussi d’un grand sens du pardon et d’une préoccupation pour le salut.

Les douze visions sont exposés comme des pièces de théâtre avec des décors précis, des personnages qui dialoguent. Par exemple, Jésus répond ici à sa mère qui intervient pour les hommes : « Mère, il y a cinq-cents ans que je te vois et t’écoute faire tes pétitions. Je vais leur donner une durée déterminée pour leur sentence. »

Marie dialogue aussi en direct avec les êtres divins.  Ici avec Jésus :
As-tu bu et mangé aujourd’hui, Marie ?
— Tu sais bien que non.
— Crois-tu que je peux te montrer mes secrets avant de manger et après ?
— Tu sais bien que je n’ai jamais douté.

Dans ces dialogues, Marie montre de la familiarité avec ses interlocuteurs, et parle sans crainte comme quand elle dit à Jésus : Tu agis comme les enfants qui construisent de belles maisons de terre pour ensuite les détruire.

Marie la Gasque annonce Jeanne d’Arc

Représentation de Jeanne d'Arc, en marge d'un registre par Clément de Fauquembergue le 10 mai 1429
Représentation de Jeanne d’Arc, en marge d’un registre par Clément de Fauquembergue le 10 mai 1429

Un certain Jean Érault, docteur en théologie, parle, lors des interrogatoires de Poitiers de 1429, de la prophétie de Marie qu’il appelle Marie d’Avignon. Celle-ci serait venue trouver le roi de France pour lui annoncer qu’elle avait vu quantité d’armes dans sa vision, des armes qu’une vierge porterait après elle. Ce témoignage aurait convaincu Érault de la mission de Jeanne d’Arc. Plus tard,  l’avocat Jean Barbin, au procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc, rappelle cette déposition. Légende ? En tous cas, cette vision n’est pas dans le manuscrit de Tours.

Instrument politique ?

Marie d'Avignon va à la cour de Charles VI pour le convaincre de reconnaître l'anti-pape d'Avignon
Charles VI

Dès avril 1398, le pape d’Avinhon et la reine de Sicile poussent Marie Robine à aller voir le roi Charles VI à Paris. Nous sommes en plein schisme, cette rupture dès 1378 qui a entrainé l’élection de deux papes, l’un à Rome, l’autre à Avinhon. Leur objectif est de convaincre le roi de garder son obédience au pape d’Avinhon. Prudemment, le roi organise un débat contradictoire en réunissant six partisans et six adversaires de Benoit XIII. Cette assemblée refuse de faire entrer la prophétesse, et prend la décision de ne pas reconnaitre le pape d’Avinhon.

Benoit XIII
Benoit XIII

À son retour en Provence en mars 1399, Benoit XIII refuse de recevoir Marie qui comprend qu’on l’a instrumentalisée. Il faut dire que les troubles liés au grand schisme éloignaient le peuple qui cherchait des images et des emblèmes simples et forts. La guérison et les visions de Marie la Gasque étaient arrivées à point nommé pour conforter ceux qu’on appellera les antipapes.

Le pardon et l’Église des justes

Marie, femme simple, est pleine de sincérité, elle a confiance en l’Église. Mais elle prend peu à peu conscience des jeux de pouvoir des institutions politiques et ecclésiastiques. Et elle va s’en prendre à ceux qui l’ont corrompue. Dans ses dernières visions, Marie dénonce le roi et l’Église.

Le 12 mai 1399, dans sa huitième vision, elle dit à Clément VII qui lui apparait. Tu m’as déçue pendant ta vie, tu peux donc me décevoir encore.

La dernière montre l’espoir qu’à cette période de calamités fasse suite un renouveau de l’Église. Et, par ses convictions, elle ne peut imaginer la damnation éternelle. Les saints en procession autour du trone de la Trinité reçoivent des glaives pour le Jugement dernier. Mais Saint Martin arrête les peines pendant un jour. Il permet aux âmes de prier pour les viatores, ceux qui sont sur terre. Ils seront condamnés à poursuivre leur purgatoire. Alors que le roi sera déposé pour n’avoir rien voulu faire en faveur de l’unité de l’Église.

Le jugement dernier par Michel-Ange (extrait)
Le jugement dernier par Michel-Ange (extrait)

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Livre des Révélations de Marie Robine, folios 115-128 du manuscrit 520 de la bibliothèque municipale de Tours.
Marie Robine et Constance de Rabastens : humbles femmes du peuple, guides de princes et de papes,  Madeleine Jeay, 2002
Le Livre des Révélations de Marie Robine, Mathiew Tobin, 1986
Procès de réhabilitation, déposition de Jean Barbin