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L’immigration italienne en Gascogne

On connait bien la vague d’immigration des Espagnols qui fuient le régime franquiste à partir de 1936. On connait moins bien l’immigration italienne qui l’a précédée et qui a permis le repeuplement des campagnes gasconnes.

L’immigration italienne en France, une vieille histoire

Morte agli Italiani ! Il massacro di Aigues-Mortes 1893
Morte agli Italiani ! Il massacro di Aigues-Mortes 1893

C’est une histoire qui commence dès le XIXe siècle avec les grands travaux d’aménagement du Second Empire et le développement de l’industrie à la recherche d’une main d’œuvre non-qualifiée, prête à accepter des travaux pénibles et peu rémunérés.

Les Italiens s’installent surtout dans le Sud-Est de la France. En 1911, ils représentent 20% de la population des Alpes-Maritimes et un quart de la population marseillaise. Cela ne se fait pas sans conflits qui peuvent être sanglants comme à Marseille en 1881 ou, plus gravement en 1893, à Aigues-Mortes où des émeutes xénophobes feront de nombreuses victimes. On trouve également une forte immigration dans la région lyonnaise, dans la région parisienne, en Lorraine et dans le le Nord qui recherchent une main d’œuvre surtout ouvrière.

On ne s’installe pas par hasard dans une région. Les réseaux familiaux, villageois ou provinciaux orientent les flux migratoires. Un voisin, un parent accueille, fournit un logement et ouvre les portes du travail.

L’origine de l’immigration italienne en Gascogne

L’immigration italienne en Gascogne a une origine différente. L’exode rural et la dénatalité caractérisent la Gascogne depuis le milieu du XIXe siècle. La saignée provoquée par la « Grande Guerre » 1914-1918 accélère ce mouvement.

Les Italiens dans les départements du Sud-Ouest
Les Italiens dans les départements du Sud-Ouest- (Les paysans italiens, une composante du paysage rural de l’Aquitaine centrale et du Réolais dans l’Entre-deux-guerres – Carmela Maltone)

Des domaines entiers sont en friches, les prés remplacent les champs de blé. Dans le seul département du Gers qui compte 314 885 habitants en 1846, il ne reste plus que 194 409 habitants en 1921. On compte 2 500 fermes abandonnées. La situation n’est pas meilleure dans les autres départements.

On songe à repeupler la Gascogne. Des Bretons et des Vendéens s’installent mais ils sont trop peu nombreux. On installe des Suisses mais c’est un échec. Quelques familles italiennes arrivent et se font vite apprécier. L’idée d’organiser l’immigration italienne est lancée.

L’immigration italienne est favorisée par la convention entre la France et l’Italie du 30 septembre 1919. L’Italie est surpeuplée, la guerre a ravagé les provinces du nord. La plupart des migrants échappent toutefois à ce cadre et entrent en France de manière autonome.

En mars 1924, un Office régional de la main d’œuvre agricole du sud-ouest est créé à Toulouse. Il met en relation les agriculteurs français avec les services italiens de l’émigration. On distribue des aides pour payer le voyage et les frais d’installation. En 1926, on compte déjà 40 000 Italiens en Gascogne.

L’apport des Italiens en Gascogne

Travaux agricoles sur les terres de la famille de Stefani à Saint-Jory (Haute-Garonne), 1942. © EDITALIE
Travaux agricoles sur les terres de la famille de Stefani à Saint-Jory (Haute-Garonne), 1942. © EDITALIE

L’immigration italienne en Gascogne est essentiellement celle d’une main d’œuvre agricole. Les italiens rachètent des fermes abandonnées et remettent en culture des terres délaissées.

Ils apportent avec eux le système de cultures intensives et des variétés de céréales inconnues en Gascogne. Profitant du canal d’irrigation de Saint-Martory, deux colons sèment du riz. La récolte est abondante. D’autres ressuscitent l’élevage du ver à soie.

Dépiquage au Mousse, Gers 1946. © Jean Dieuzaide.jpg
Dépiquage au Mousse, Gers 1946. © Jean Dieuzaide

Ils développent les prairies artificielles, améliorent les techniques de sarclage et obtiennent de meilleurs résultats sur la production de maïs, de pommes de terre ou de tomates. Les Italiens rationalisent l’utilisation des fumures et des engrais. Ils importent la charrue « brabant ».

Les Italiens sont propriétaires, fermiers ou métayers. Les travailleurs agricoles et forestiers sont minoritaires. Dans le Gers, par exemple, on trouve 2 000 propriétaires, 7 500 métayers, 3 000 fermiers et 500 ouvriers agricoles. La moitié de la surface agricole qui a été abandonnée est remise en culture grâce à l’immigration italienne.

Les propriétaires apprécient les Italiens. Ils les considèrent travailleurs, courageux, même si on les dit peu instruits et religieux. Ils viennent surtout du nord de l’Italie : Piémont, Lombardie, Emilie, Toscane et Vénétie.

Mussolini contrôle l’émigration italienne

Répartition de la population italienne dans les départements francais en 1931-V2 À partir de 1926, Mussolini change la politique d’émigration. Le nombre des arrivées chute et se tarit presque complètement à partir de 1930.

Quelques Italiens s’installent encore en Gascogne mais ils viennent du nord et de l’est de la France touchés par le chômage dans les mines.

En 1936, ils sont 18 559 en Lot et Garonne, 17 277 en Haute-Garonne, 13 482 dans le Gers, seulement 1 112 dans les Landes.

Intégration et assimilation de l’immigration italienne

La Voix des Champs / La voce dei Campi
La Voix des Champs / La voce dei Campi

Le gouvernement italien ne veut pas l’intégration des migrants. Il favorise la naissance des enfants en Italie en payant les frais de voyage aller et retour et donne une prime d’accouchement généreuse.

Le consulat général d’Italie à Toulouse exerce une étroite surveillance sur les émigrés italiens. Il favorise la création d’un Syndicat régional des travailleurs agricoles italiens, et installe des écoles italiennes, sans succès. Les Italiens ont leurs restaurants, leurs magasins d’alimentation. Ils ont leurs prêtres officiellement chargés de visiter les familles. Un secrétariat de l’Œuvre catholique d’assistance aux Italiens en Europe ouvre à Agen. Plusieurs journaux publient une chronique en italien.

Le gouvernement italien fait tout pour empêcher l’assimilation. Pourtant, les retours au pays sont peu nombreux. Les italiens sont exploitants agricoles et se sentent intégrés dans la société. Un mouvement de demande de naturalisation commence dans les années 1930.

Des facteurs favorables à l’intégration

Moisson chez les Casagrande à Saubens (Haute-Garonne), fin des années 50. © EDITALIE.jpg
Moisson chez les Casagrande à Saubens (Haute-Garonne), fin des années 50. © EDITALIE

Il y a peu de célibataires. Les italiens viennent en familles nombreuses. La Gascogne a un habitat dispersé. Cela  explique qu’il n’y a pas eu de concentration d’immigrés italiens, sauf à Blanquefort, dans le Gers, qui constitue une exception.

Le Piémontais ressemble au Gascon. C’est un facteur d’intégration. À l’école, les Italiens provoquent les railleries des autres élèves. Ils s’habillent différemment et ils ont de drôles de coutumes ! On les appelle « ritals » ou « macaronis » dans les cours de récréation. Mais, dans l’ensemble, les Italiens se font rapidement accepter et ils s’intègrent facilement.

La seconde guerre mondiale a été douloureuse pour les immigrés italiens. Elle provoque un sentiment de rejet à cause de l’accusation du « coup de poignard dans le dos » et l’invasion d’une partie du pays par les Italiens. Même si beaucoup ont rejoint les maquis, il est difficile de s’avouer Italien à la Libération.

L’immigration italienne s’est poursuivie en s’appuyant sur les réseaux familiaux. Elle s’est tarie au début des années 1950. Aujourd’hui, ils sont intégrés et fondus dans la population.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les photos viennent de www.histoire-immigration.fr
L’arrivée des italiens dans le Sud-Ouest (1920-1939), de Monique Rouch, École Française de Rome, 1986. pp. 693-720.
L’immigration italienne dans le sud-ouest, depuis 1918 , Jean Semat, Bulletin de la Section des sciences économiques et sociales / Comité des travaux historiques et scientifiques, 1933.
« Perdus dans le paysage ? Le cas des Italiens du Sud-Ouest de la France », Les petites Italies dans le Monde, Laure Teulieres, 2007, p. 185-196
Les Italiens dans l’agriculture du Sud-Ouest (1920-1950) – Musée de l’Histoire de l’Immigration




Luchon Reine des Pyrénées

De nombreuses stations thermales des Pyrénées ont une origine ancienne, bien souvent antérieure à l’arrivée des Romains qui ont surtout réalisé des aménagements plus confortables pour les bains.  Jeanne de Navarre aimait se rendre aux eaux de Cauterets. Pourtant, c’est la mode des bains qui développera les stations et notamment Luchon qui prendra le qualificatif de Reine des Pyrénées.

L’origine ancienne de Luchon

Luchon et sa vallée sont occupées très tôt. Au néolithique, des hommes vivent dans la grotte de Saint-Mamet et construisent des cromlechs dans les montagnes voisines. On retrouve une statuette de marbre blanc à Cier de Luchon.

Cromlech au Port de Pierrefitte
Cromlech au Port de Pierrefitte

Les Aquitains vénèrent le dieu Illuxo, dieu des sources, qui aurait donné son nom à la vallée de Luchon. En 76 avant Jésus-Christ, Pompée, de retour d’Espagne, fonde Lugdunum Convenarum / Saint-Bertrand de Comminges. La légende veut qu’un soldat malade soit venu à Luchon et guérisse de sa maladie. Toujours est-il que l’empereur Tibère fait creuser trois piscines et participe à l’essor des thermes.

Lors de la reconstruction des thermes au 19e siècle, des fouilles ont permis de retrouver les fondations des thermes romains, la source qui alimentait les thermes et la trace des piscines revêtues de marbre avec circulation d’air chaud et de vapeur.

L’activité thermale se poursuit au Moyen-Age, sans que l’on connaisse vraiment l’ampleur de la fréquentation.

Luchon est un lieu de passage fréquenté

Hospice de France
Hospice de France

Luchon est un lieu de passage fréquenté par les pèlerins de Saint-Jacques qui passent par le port de Vénasque. Un hôpital tenu par les Hospitaliers de Saint-Jean est attesté dès le 13e siècle à Juzet de Luchon. Au 17e siècle, il est transporté dans la vallée de la Pique et devient l’Hospice du port de Vénasque.

On le reconstruit en l’an XII. L’adjudication des travaux du 26 Germinal (16 avril 1804) prévoit un bail de 13 ans. L’adjudicataire doit garder « en bon état et praticable » le chemin qui va à la frontière avec l’Espagne. Il doit y résider du 1er Germinal au 1er Frimaire de chaque année (du 21 mars au 21 novembre) et fournir aux voyageurs du pain, du vin et de l’eau de vie.

Pastoralisme à l'Hospice de France
Pastoralisme à l’Hospice de France

Suivant l’usage ancien, il bénéficie des pâturages attachés à l’Hospice et peut demander un droit de portage ou de passe de 25 centimes par bœuf, vache, mule, mulet, cheval ou jument, de quinze centimes par cochon, de 5 centimes par mouton, chèvre ou brebis et de 15 centimes par personne qui couche à l’Hospice.

On ouvre une route carrossable en 1858 et la Compagnie des Guides de Luchon fait de l’Hospice de France un lieu d’excursions et le point de départ des courses vers la Maladeta et l’Aneto. Un éboulement coupe la route en 1976 et l’Hospice ferme à la mort de son propriétaire en 1978. La ville de Luchon le réouvre en 2009 et y installe un petit musée.

L’intendant d’Étigny lance les thermes de Luchon

Luchon - Les Allées d'Etigny
Les Allées d’Étigny

L’Intendant d’Auch, Antoine Mégret d’Étigny, entreprend la construction d’un réseau de routes carrossables reliant toutes les villes de la Généralité. Il aménage la route de Montréjeau à Luchon à partir de 1759.

Il construit les thermes de Luchon et trace une nouvelle voie les reliant à la ville, baptisée plus tard Allées d’Étigny. En 1763, il fait venir le duc de Richelieu qui est gouverneur de Guyenne, pour prendre les eaux. Conquis par Luchon, le duc de Richelieu revient en 1769 avec une partie de la Cour. La mode des eaux à Luchon est lancée. En souvenir, la ville lui érige une statue.

L'Impératrice Eugénie mettra Luchon à la mode
L’Impératrice Eugénie

Au 19e siècle, l’Impératrice Eugénie donne un nouvel élan à la mode des bains. Les comptes de la ville relatent les frais occasionnés par la venue de la duchesse de Berry en septembre 1828, du duc de Nemours en juillet 1839 et du duc et de la duchesse d’Orléans en septembre 1839. À chaque fois, ce sont des gardes d’honneur par des compagnies de grenadiers et de voltigeurs, des promenades à cheval avec des guides, des rencontres avec les demoiselles de Luchon et des bals champêtres. Pour l’un d’eux, les rafraichissements ont couté 194,10 Francs à la ville de Luchon. On y a pris 4 sabotières de glace, 48 litres de limonade, 16 bouteilles de sirop d’orgeat, 15 bouteilles de bière et 4 livres de sucre.

Edmond Chambert donne un nouveau visage à Luchon

Les Thermes de Chambert
Les Thermes de Chambert

Edmond Chambert (1811-1881) est Toulousain. Nommé architecte du département de la Haute-Garonne en 1843, il intervient pour reconstruire les thermes de Luchon de 1846 à 1865, avec l’ingénieur Jules François qui réorganise le fonctionnement hydraulique de la station. Un incendie détruit en 1841, les thermes précédents construits entre 1805 et 1815. Passionné d’archéologie (il sera membre et trésorier de la Société archéologique du Midi), il découvre et dessine les fondations des thermes romains mis à jour lors des travaux de reconstruction des thermes.

La réussite de la reconstruction des thermes de Luchon fait qu’on le sollicite pour les thermes d’Audinac et d’Ax les Thermes (Ariège), de Bagnères de Bigorre et de Siradan (Hautes-Pyrénées) et de Castéra-Verduzan (Gers).

La Villa Tron
La Villa Tron

Edmond Chambert dessine également le parc des thermes avec le jardin anglais, la cascade et le lac et des buvettes.

En parallèle du chantier des thermes, il construit plusieurs villas de villégiature à Luchon : la villa Charles Tron, la villa Diana, la villa Edouard, la villa Emeraude, l’hôtel Sarthe Sarrivatet, la villa Bertin qui a hébergé le Prince impérial en juillet 1867. Il construit également le casino qui participe à la renommée de Luchon.

L’épopée du train 

Le train Paris - Luchon
Le train Paris – Luchon

L’arrivée du train en 1873 et la construction du casino développent la popularité de Luchon et attirent de nombreux visiteurs.

La Compagnie des chemins de fer du Midi obtient la ligne en concession en 1863. On l’ouvre le 17 juin 1873 et Luchon accueille des trains directs depuis Paris qui est à 15 heures de voyage. On l’électrifie en 1925. Pour des raisons de sécurité, on ferme la ligne en 2014. La région Occitanie a en projet sa réouverture à la circulation des trains. Un projet de continuation de la ligne jusqu’en Espagne ne verra pas le jour.

Le chemin de fer à crémaillère de Superbagnères
Le chemin de fer à crémaillère de Superbagnères

Une ligne à crémaillère relie Luchon à Superbagnères depuis 1912 pour le plus grand bonheur des curistes. En 1954, un accident fait 6 morts. Elle fonctionne jusqu’en 1965 et une route la remplace.

Un funiculaire à crémaillère inauguré en 1894 relie le parc des thermes à l’hôtel-restaurant de la Chaumière. Le parcours de 300 mètres se fait en à peine 2 minutes et donne une vue plongeante sur Luchon. Les premiers skieurs l’empruntent en 1908. Son fonctionnement est hydraulique jusqu’en 1954 puis électrique jusqu’à sa fermeture en 1970 en raison de la dégradation des voies et de l’incendie de l’hôtel-restaurant de la Chaumière.

Luchon, Reine des Pyrénées

Le Casino de Luchon
Le Casino de Luchon

Depuis l’ouverture du casino, de nombreux personnages célèbres viennent à Luchon. La station est à la mode. C’est la Reine des Pyrénées. La Compagnie des guides, la plus ancienne des Pyrénées, reconnaissable à son béret bleu à pompon se crée en 1850. Elle dispose d’une compagnie à cheval qui emmène les curistes en excursions.

Les écrivains et hommes de lettres viennent à Luchon. Edmond Rostand y possède une villa familiale où il vient chaque été. Dans son recueil, Les Musardises, publié en 1890, il chante Luchon et les Pyrénées :

La fête des fleurs de Luchon
La fête des fleurs de Luchon

Luchon, ville des eaux courantes,
Où mon enfance avait son toit,
L’amour des choses transparentes,
Me vient évidemment de toi !

En 1888, Edmond Rostand se rend à l’hippodrome de Moustajon avec un équipage décoré de fleurs. Devant un café, il improvise une bataille de fleurs avec ses amis. C’est ainsi que nait la Fête des fleurs. D’autres stations thermales l’imitent comme Bagnères de Bigorre, Les Eaux-Chaudes et Ax les Thermes. Seule, celle de Luchon subsiste.

Le Tour de France y fait régulièrement étape depuis 1910. Les congés payés, la vogue du ski et le thermalisme amènent une clientèle populaire.  Luchon est la Reine des Pyrénées mais se cherche un nouveau souffle.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Wikipedia Luchon
L’œuvre de l’architecte Edmond Chambert à Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne), Alice de la Taille, Patrimoines du Sud, 2019
Voyages littéraires dans les Pyrénées, Escòla Gaston Febus




L’école « Des mots et des choses » et la Gascogne

« Wörter und Sachen », « Des mots et des choses » est une école allemande d’études ethnographiques. Son travail est essentiel pour la Gascogne. Elle se développe à Hambourg dans l’entre-deux guerres et elle s’intéresse aux sociétés rurales des peuples romans.

L’école des mots et de choses

Jacob Grimm Le linguiste Jacob Grimm (1785-1863) utilise le premier le terme ds mots et des choses
Jacob Grimm (1785-1863)

Le linguiste Jacob Grimm (1785-1863) utilise le premier le terme Wörter und Sachen. Mais c’est Rudolf Meringer  (1859-1931) et Hugo Schuchardt (1842-1927) qui créent vraiment l’école « des mots et des choses » en 1912 à Munich ; ce sera d’ailleurs le nom d’une revue.

Wörter und Sachen (Des mots et des choses)
Wörter und Sachen, la revue de R. Meringer

Meringer pense que l’étude d’une langue n’est « qu’une partie de la recherche sur les cultures, que l’histoire de la langue a besoin pour expliquer les mots de l’histoire des choses, de même que l’histoire des choses à la connaissance de la vie et de l’ensemble des activités d’un peuple ». La méthode consiste à mettre en regard le mot et l’objet pour les décrire. Ainsi, la connaissance de la culture, de la pensée et de l’âme d’un peuple devient essentielle à la compréhension des mots.

Fritz Kruger fonde l'école des mots et des choses
Fritz Kruger, au port d’Acumuer (Aragon – 1927)

C’est à l’université de Hambourg que l’école « des mots et des choses » prospère sous la direction du professeur Fritz Krüger. Entre 1927 et 1929, celui-ci parcourt les deux versants des Pyrénées pour réaliser des enquêtes. Il publie plusieurs ouvrages sur la comparaison des habitats permanents et pastoraux dans les différentes vallées, sur l’architecture intérieure et extérieure des maisons, sur la culture matérielle pastorale, sur les moyens de transport dans les Hautes-Pyrénées, sur les pratiques agricoles et apicoles, sur le tissage du lin.

 L’école « des mots et des choses » nous laisse 53 études ethnographiques réalisées dans les pays européens où des sociétés rurales emploient encore, à côté des langues nationales, leurs dialectes issus du latin. Parmi elles, 16 concernent la France. 

L’école des mots et des choses en Gascogne

G. Rohlfs (1892-1986)
G. Rohlfs (1892-1986)

Entre 1926 et 1935, le Professeur Gerhardt Rohlfs fait des enquêtes dans les vallées pyrénéennes. Dans la vallée de Barèges, il travaille avec Joseph-Pierre Rondou (1860-1935), instituteur à Gèdre. En 1935, il publie Le gascon, études de philologie pyrénéenne, ouvrage de référence sur le gascon et sa comparaison avec les autres dialectes. Je me suis simplement proposé, dit-il, d’étudier le gascon surtout dans les traits où cet idiome se détache de l’évolution générale des parlers du midi. Il est réédité en 1977.

D’autres érudits de l’école « des mots et des choses » publient sur la terminologie pastorale dans les Pyrénées centrales (Alphonse Schmitt), sur la maison ou les modes de transport (Hans Brelis et Walter Schmolke), etc.

Joseph Pierre Rondou (1860-1935)
Joseph Pierre Rondou (1860-1935)

Les chercheurs de l’école « des mots et des choses » font des enquêtes sur le terrain. Ils décrivent les outils, les maisons, etc., font des croquis et prennent des photos. Ils relèvent le vocabulaire correspondant qu’ils restituent dans leurs publications.

La méthode de l’école « des mots et des choses » inspire des travaux comme l’Atlas linguistique de la France de E. Bermont et J. Gilliéron (1902-1910),

 

Ou encore l’enregistrement, pendant la 1ère guerre mondiale, de la voix de 2 000 soldats français prisonniers en Allemagne qui s’expriment dans leur langue ou dialecte.

Lotte Lucas Beyer et l’école dans les Landes

De 1931 à 1934, Lotte Lucas Beyer, élève de Fritz Krüger, réalise une étude ethnolinguistique dans la forêt des Landes, Der Waldbauer in den Landes der Gascogne. Elle soutient sa thèse en 1936. Elle est éditée en français en 2007. Dans son étude réalisée selon les préceptes de cette école, Lotte Lucas Beyer décrit l’habitat, la vie familiale et la vie économique des Landes. Elle consacre 14 pages au gemmage et restitue un vocabulaire gascon précieux.

Lotte Lucas Beyer cite le lieu de recueil des mots (Host. = Hostens, Belh = Belhadeade, Sabr = Sabree, Pis = Pissos). Pour expliquer les mots, elle cite abondamment des auteurs comme Félix Arnaudin, Simin Palay ou Césaire Daugé.

Lotte Lucas Beyer - Le paysan de la forêt dans les Landes de la Gascogne et dessins
Lotte Lucas Beyer – Le paysan de la forêt dans les Landes de la Gascogne et dessins

L’école « des mots et des choses » dans le val d’Azun

Lotte Paret - Arrens 1930 - Les mots et les choses
Lotte Paret – Arrens 1930 – Les mots et les choses

En Val d’Azun, Lotte Parett, une autre élève de Fritz Krüger, réalise une étude sur le vocabulaire de la vie courante à Arrens-Marsous. Elle publie sa thèse en 1932 et la dédicace à Miquèu de Camelat qui l’a aidée dans son travail de recueil :

A moussu Miquèu de Camelat
Felibre Mayourau,
En respectuous mercés
D’era soua recounechenta

La thèse a été récemment publiée par l’Association Guillaume Mauran et la Société des Sept vallées. Elle parle des productions animales et végétales, de la fabrication des produits de l’élevage, de la maison, des repas, des fêtes des superstitions, etc.

À cette occasion, on redécouvre les noms donnés aux vaches en fonction de la couleur de leur poil (extrait de la traduction française) :

  • Haubina f. « vache fauve » (M.I, 1108) < FALU-INA,
  • Coloúma f., couloumeta f. « vache de couleur blanche » (comme les colombes), (M.I, 607 « vache grise en Gascogne ») < COLUMBA,
  • Palouméta f. « vachye de la couleyur de la palombe » < PALUMBA,
  • Nabéta f. « vache de la couleur blanche du navet » < NAPU,
  • Saurina f. « vache saure » < germ. SAUR « sec, maigre » (REW7626),
  • Mouréta f. « vache noire » (M. II.371 vaco moureto « vache noiraude ») < MAURU,

L‘apport considérable de l’école allemande – à rééditer ?

Les élèves de l’école « des mots et des choses » nous ont laissé un remarquable travail d’ethnographie et de linguistique sur la vie rurale et les mots de tous les jours en Gascogne dans la première moitié du XIXe siècle.

Rédigés en allemand, ces travaux sont progressivement traduits et publiés en français. Ils nous montrent tout ce que nous devons aux romanistes allemands de l’école « des mots et des choses » dans la connaissance du gascon.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wörter und Sachen
Le gascon, études de philologie pyrénéenne, Gerhardt Rohlfs, 1935
Bulletin société de Borda, 1er trimestre 2021
Arrens 1930, des mots et des choses, Lotte Paret, 2008, édité par l’association Guillaume Mauran
Un demi-siècle après… Redécouvrir les travaux de l’école romaniste de Hambourg   Christian Bromberger




François Mauriac, attaché à ses racines ?

François Mauriac est né le 11 octobre 1885 à Bordeaux. Membre de l’Académie française depuis 1933, prix Nobel de littérature en 1952, il est un écrivain renommé. Quel est vraiment son lien à la Gascogne ?

L’enfance bordelaise de François Mauriac

François Mauriac (1945)
François Mauriac (1945)

Son père est négociant et meurt alors que François Mauriac n’a que deux ans. Son enfance se partage entre Bordeaux, Gradignan où sa grand-mère possède une propriété, Verdelais et Saint-Symphorien près de Langon.

L’année de son Baccalauréat, François Mauriac a pour professeur Marcel Drouin, beau-frère d’André Gide, qui lui fait découvrir les grands auteurs : Paul Claudel, Francis Jammes, Charles Baudelaire, André Gide, Maurice Barrès

François Mauriac étudie la littérature à la faculté de Bordeaux. Il intègre l’École des Chartes en 1907 mais l’abandonne presque aussitôt pour se consacrer à l’écriture. Dès 1909, il publie Les mains jointes, recueil de poèmes.

François Mauriac et Jeanne Lafon
François Mauriac et Jeanne Lafon

En juin 1913, François Mauriac épouse Jeanne Lafon avec qui il aura quatre enfants. Durant la première guerre mondiale, il s’engage et sert dans un hôpital à Salonique. Après l’Armistice, il publie son œuvre romanesque composée de plusieurs ouvrages dans lesquels il décrit la vie de la bourgeoisie provinciale : Genitrix en 1923, Le Désert de l’amour en 1925, Thérèse Desqueyroux en 1927, Le Nœud de vipères en 1932, Le Mystère Frontenac en 1933. Ils lui valent d’entrer à l’Académie Française le 1er juin 1933.

Un homme profondément attaché à ses racines

Bordeaux - Place de la Comédie et Rue Sainte-Catherine
Bordeaux – Place de la Comédie et Rue Sainte-Catherine

Bien que vivant à Paris, François Mauriac reste profondément attaché à ses racines bordelaises. Ses souvenirs d’enfance imprègnent son œuvre. Cette ville où nous naquîmes, où nous fûmes un enfant, un adolescent, c’est la seule qu’il faudrait nous défendre de juger : elle se confond en nous, elle est nous-mêmes ; nous la portons en nous. L’histoire de Bordeaux est l’histoire de mon corps et de mon âme. (extrait de Bordeaux, une enfance)

Dans ses romans, François Mauriac décrit les maisons de son enfance : celle de sa grand-mère paternelle à Gradignan dans La robe prétexte, celle de son grand-père à Saint-Symphorien dans Genitrix. Il y décrit sa vie familiale en se servant de personnages fictifs. Il précise même : À partir de l’époque où j’ai quitté le Sud-Ouest, les soirs d’été, les nuits d’été n’ont plus existé que dans mon souvenir et dans les poèmes aimés. Toute cette ardeur et toute cette douceur qui en débordaient, je les ressentais dans ma vie la plus quotidienne.

François Mauriac à Malagar
François Mauriac à Malagar

François Mauriac dépeint avec nostalgie les paysages des landes plantées de pins et les vignobles bordelais, leurs couleurs, leurs bruits, leurs odeurs, leurs habitants : Ce que je dois à Bordeaux et à la lande, ce n’est pas l’âme tourmentée de mes personnages, qui est de tous les temps et de tous les pays. Ce que je dois à notre Guyenne, c’est son atmosphère, dont j’ai été pénétré dès l’enfance. Cet éternel orage qui rôde dans mes livres, ces lueurs d’incendie à leur horizon, voilà ce que ma terre m’a donné. Extrait de son discours prononcé à Bordeaux pour ses 80 ans.

Un peintre de la société 

François Mauriac - Le noeud de vipères
François Mauriac – Le noeud de vipères

François Mauriac peint sans concession la société bourgeoise bordelaise repliée sur elle-même, orgueilleuse de sa richesse et où l’on doit tenir son rang.

Dans Le nœud de vipères, François Mauriac décrit l’amour de l’argent de cette aristocratie « de bouchon ». Son intrigue porte sur un mariage malheureux dans lequel le mari est riche et avare, la femme bigote (elle fait l’aumône à ses pauvres tout en sous payant son personnel de maison) se ligue avec ses enfants contre son mari pour s’assurer une part d’héritage.

 

Emmanuelle Riva et Philippe Noiret, dans l'adaptation de Thérèse Desqueyroux de Franju d'après François Mauriac
Emmanuelle Riva et Philippe Noiret, dans l’adaptation de Thérèse Desqueyroux de Franju (1962)

Dans Thérèse Desqueyroux, François Mauriac s’inspire d’une affaire criminelle qui a défrayé la chronique bordelaise en 1906. On accuse Henriette-Blanche Canaby d’avoir voulu empoisonner son mari, courtier en vins. Pour sauver les apparences de ce couple de la bourgeoisie bordelaise qui faisait ménage à trois, son mari témoigne en sa faveur.

Son œuvre lui vaudra une profonde inimitié de la bourgeoisie bordelaise. Cependant, Sheila G. Moore, dans sa thèse François Mauriac, critique du milieu bourgeois, va plus loin et écrit : La critique que Mauriac fait de la bourgeoisie s’applique en réalité à toute société et même, dans une certaine mesure, à tout homme. Il importe peu donc que l’ambiance de son œuvre soit bordelaise, bourgeoise et catholique ; il réussit à la rendre universelle.

François Mauriac et le gascon

Mauriac et son mondeDans ses romans, François Mauriac utilise le gascon qu’il met dans la bouche de ses personnages. Pourtant, il ne le comprend pas, comme il le dit lui-même dans Malagar : « les paysans parlaient une langue étrangère que je ne comprenais pas, le patois. »

Dans la bouche de ses personnages, le gascon n’apparait que par bribes, comme dans Un adolescent d’Autrefois : « Un métayer, après avoir sifflé, rejoint Prudent et l’interroge : Passat Palumbes ? Nade ! Nade ! »

François Mauriac utilise seulement des mots ou des expressions courtes : Beleu (bethlèu), A l’oustaou ! (A l’ostau !), As dejunat ?, la pecque (pèga), les vergnes (vèrnhes), coucourège (cocoreja). Ou encore cette chanson enfantine dans son roman Le mystère Frontenac (1933) : sabe, sabe caloumet. Te pourterey un pan naouet. Te pourterey une mitche toute caoute. Sabarin. Sabaro.

Certains, comme Christian Lagarde, voient cette utilisation du patois « tout juste pour sa seule valeur de précision descriptive par rapport au contexte ». D’autres y voient son enracinement. Comme le directeur de recherche du CNRS Philippe Gardy : Délié du romanesque, le patois n’a pas pour fonction première de porter et d’illustrer le récit, en l’enjolivant de notations « réalistes » ou folkloriques. Il permet au contraire de ramener le récit à ses hantises originelles, en faisant communiquer l’univers de la fiction avec ses raisons d’être là, sans relâche.

Le Centre François Mauriac

François Mauriac meurt le 1er septembre 1970 à Paris. En 1985, ses enfants donnent le domaine de Malagar (Malagarre en gascon : mauvaise garenne) au Conseil régional d’Aquitaine. La collectivité a la charge d’entretenir la propriété, de conserver les collections qui y sont déposées. Elle doit promouvoir l’image de François Mauriac.

Une association de type Loi de 1901 gère le centre François Mauriac.  Il est situé à Saint-Maixant au sud de Bordeaux. Il est ouvert à la visite et propose un centre de ressources documentaire et un programme varié d’activités culturelles.

Le vignoble de Malagar
Le vignoble de Malagar

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

François Mauriac, Académie française
Bordeaux une enfance, François Mauriac, 2019
François Mauriac, critique du milieu bourgeois, Sheila G. Moore, University of British Columbia, 1965
De l’influence de la langue gasconne dans les écrits de François Mauriac, Jean Bonnemason, 2006
François Mauriac et les charmes du patois, Philippe Gardy




Héritières et cadettes des Pyrénées

Isaure Gratacos raconte la vie des héritières et cadettes dans ls Pyrénées
Isaure Gratacos

La vie difficile dans les Pyrénées entraine un mode de fonctionnement particulier où les héritières jouent le même rôle que les héritiers, où les cadettes jouent le même rôle que les cadets. Une exception gasconne !

Isaure Gratacos, docteure ès lettres (études occitanes), professeure agrégée d’histoire, a collecté de nombreux récits sur le sujet dans les Pyrénées centrales et mené des études approfondies.

Les filles héritières et le droit d’ainesse absolu

Dans les Pyrénées, le droit d’ainesse absolu prévaut. Ainsi, garçon ou fille, c’est l’ainé·e qui garde la maison et les biens, conserve les fonctions sociales – participe à l’assemblée de la vesiau [regroupement de maisons, équivalent à la commune], vote pour élire le représentant au conseil de la vallée, etc. Et on marie l’aireter o l’airetera [l’héritier ou l’héritière] avec ua capdèta o un capdèth  [une cadette ou un cadet]. Le capdèth ou la capdèta qui arrive prend le nom de la maison qu’il ou elle rejoint : qu’ei vengut gendre [il est venu gendre] qu’ei venguda nora [elle est venue belle-fille]. Ainsi la maison et son nom sont préservés. L’autorité reste cet·te ainé·e : qu’i jo que comandi, que sò a casa mio [c’est moi qui commande, je suis chez moi] rappelle un témoignage recueilli par notre professeure d’histoire.

La Révolution est une catastrophe pour les Pyrénées. Les femmes sont considérées comme non responsables, n’ont pas le droit de vote. Les communes sont créées et les femmes évincées. Une situation qui ne sera pas réparée dans les régimes qui suivent. Une chanson restera :

Héritiers et héritières : les femmes se révoltent contre l'Etat qui les dépossède de leurs droitsTot qu’ei dolors, per
totas eras maisons
Sustot eras airetèras
Maudit sia eth rei
Que nos a hèit era lei
Contr’eras airetèras.

Il n’y a que douleurs
dans toutes les maisons
Surtout pour les héritières
Ah! Maudit soit le roi
qui nous a fait cette loi
Contre les héritières.

Les femmes aînées combattent l’Etat

gardes forestiers
Gardes forestiers (1831)

Pendant un siècle (jusqu’en 1871), les femmes pyrénéennes se battront contre l’État qui s’approprie les terres communes (80% des terres étaient gérées de façon collective) devenues communales. L’État qui boise les pâturages, retirant les ressources aux locaux. Ceux-ci vont se défendre en encravatar les arbres, en les cravatant, c’est-à-dire en enlevant une bande d’écorce tout le tour, ce qui a pour effet de faire mourir l’arbre. D’autres s’opposent aux gendarmes. Isaure Gratacos rapporte une de ces bagarres.

L’une de ces femmes s’oppose à un gendarme. Elle se défend, prend une ardoise et lui coupe l’oreille. Elle s’échappe et rentre chez elle avec la complicité d’un paysan. Mais il lui faut comparaitre au tribunal de Saint-Gaudens. Elle n’a pas peur, elle s’y rend. Là, elle s’arrange pour murmurer au gendarme blessé : si tu me dénonces, je te tue. Le juge interroge la jeune femme : Marquète, est-ce vous qui avez coupé l’oreille à Monsieur Lapeyre ? Marquète n’a pas le temps de répondre, le gendarme s’écrie : Y a rien de plus faux ! L’histoire se raconte dans les familles jusqu’à nos jours.

Las hilhas devath

Fin XVIIIe, la population devient trop importante pour les maigres ressources des montagnes.  Et le sort des capdètas et des capdèths n’était pas des meilleurs. Elles et ils restent  à la maison, célibataires, et travaillent sans gage pour l’ainé·e. On les appelle d’ailleurs les esclaus [esclaves]. Alors commence une émigration saisonnière :

Crabas amont
Hilhas devath

Les chèvres en haut,
Les filles en bas.

Le bureau des nourrices, Rue du Cherche-Midi à Paris : une voie possible pour les cadettes
Le bureau des nourrices, Rue du Cherche-Midi à Paris

Elle va s’accélérer sous la Restauration, le Second Empire et jusqu’à la guerre de 40-45.

Au départ, il s’agit des capdètas. Après avoir semé le blé et le seigle, dès 16 ans, elles vont travailler en bas, hors des Pyrénées.  Elles reviendront pour les semences de mai. Certaines sont nourrices chez des bourgeois des villes de la plaine, d’autres cardairas [cardeuses] ou encore colporteuses. Un dicton précise Hilha e caperan non saben cap aon anar minjar eth pan. [Fille – comprendre cadette – et curé ne savent pas où aller manger leur pain.]

Cadets et cadettes vont sur les routes pour vivre : les chaudronniers-rétameurs
Les chaudronniers-rétameurs

Les capdèths, eux aussi, partiront comme artisan. Ils seront cauderèrs [chaudronniers], telerèrs [couvreurs], agusadors [aiguiseurs], segadors [moissoneurs] et iront surtout en Espagne.

On garde les traces de ces passages en Comenge [Comminges] par le nom d’un abri naturel, lo trauc d’eths cauderèrs [le trou des chaudronniers], simple trou dans la terre où l’on pouvait manger à l’abri du vent, bivouaquer, sur le chemin de l’Hospice de France à la Rencluse par le port de Vénasque. Ou par cette chanson du Couserans :
Que n’èran tres segadors qu’anavan tà Espanha…
Ils étaient trois moissonneurs qui allaient en Espagne…

Les cadettes colporteuses

Marchande ambulante
Colporteuse

Elles vendent, souvent pour leur propre compte, des articles fabriqués au village. Arbàs entà cauças, Aspeth entà anjòias [Arbas pour les chaussures, Aspet pour les bijoux]. Ce peut être aussi des chapelets, des dentelles, des chaussettes en laine, des lacets… et même des lunettes.

Selon leur village d’origine, elles vont, à pied, la marchandise sur le dos, dans telle ou telle région pour vendre. Elles marchent souvent pieds nus, ne mettant eras ‘sclopas [gros sabots de bois dans lequel on met une autre chaussure] que s’il pleuvait ou en arrivant au village où elles voulaient vendre.

Si elles arrivent à amasser un peu d’argent, elles pourront acheter des montres ou des chaussures qu’elles revendront. Elles pourront aussi acheter un âne, une voiture, un cheval.

Certaines vont loin, à Nàpols [Naples – Italie], à Cadiç [Cadix – Espagne] ou en Normandia. Par exemple, les filles de Malavedia [Malvezie] en Comenge (au sud de Sent Gaudenç) vendaient leur linge de maison en Italie du nord.

Les colporteuses seules ?

Marchands ambulants
Colporteurs

Les colporteuses des Pyrénées partent souvent seules, cas rare en France. Pourtant, des couples vont se former et elles partiront avec leur époux, colporteur aussi, et les enfants quand ils ont l’âge. Isaure Gratacos signale la famille Abadie, de Sent Pè d’Ardet [Saint-Pé d’Ardet]. Ils vendent des chaussures en Italie du sud. Outre le couple et leurs deux enfants qui suivront dès leur 16 ans, il y a un frère et une sœur. Leurs affaires marchent bien et ils pourront faire construire une maison confortable au village.

Ces nouvelles maisons auront un nom comme il est de coutume en Gascogne : eths balets [les balcons] pour celle-ci ornée de balcons. De même pour les capdèths artisans : au telerèr [chez le couvreur].

La réussite : les Nouvelles Galeries

Perpignan - Le Grand Bazar et les Nouvelles Galeries
Perpignan – Le Grand Bazar et les Nouvelles Galeries

Certains de ces colporteurs vont suffisamment s’enrichir pour s’établir. Et ce ne sera pas toujours au village. Ainsi, l’histoire de Germain et Henriette Claverie.

À Argut [Argut-Dessous en français], juste au sud de Sent Beath [Saint-Beat], en Comenge [Comminges], vit la famille Claverie. Germain et Henriette vont colporter du côté de la Méditerranée. En 1897, à Perpignan, Germain et Henriette Claverie achètent à M. Zappa un commerce du nom de Grand Bazar. Il est alors place Laborie (actuellement place Jean-Jaurès).

En 1905, les remparts de la ville sont détruits. Les Claverie achètent alors un terrain de 1 600 m2 en face du pont Magenta, au Castillet. Le Grand Bazar devient les Nouvelles Galeries. Il va rester dans la famille. Les enfants, Edouard, Ambroise et Germaine (épouse Barès) prennent le relai en 1933.

Le fonctionnariat des cadettes

Ecole Normale d'Institutrices (1927-1930) - le métier d'institutrice pour ls cadettes
Ecole Normale d’Institutrices (1927-1930)

Parmi les autres spécificités des Pyrénées, Isaure Gratacos signale la scolarisation. Les héritières et cadettes, comme tous les autres, garçons et filles, vont massivement à l’école primaire et au cours complémentaire. Bien plus que dans d’autres régions. Cet enseignement va ouvrir la porte du fonctionnariat à celles et ceux qui ne sont pas en charge de perpétuer la maison. Ainsi lo parçan d’Aspèth [l’Aspétois] va dès 1930 devenir une pépinière d’enseignants surtout pour les filles.

Ainsi, la situation se renverse. L’héritière ou l’héritier, restant dans la maison, se retrouve dans une situation sociale et économique moins enviable que les cadets. La profession agricole est de plus en plus dévalorisée. Alors, les ainé·es se mettent à leur tour à quitter la montagne…

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La vie humaine dans les Pyrénées ariégeoises…, Michel Chevalier, 1956
Femmes pyrénéennes, Isaure Gratacos, 1998




Les courses landaises, spécialité gasconne

Les courses de taureaux sont une pratique populaire ancienne en Gascogne. La mode espagnole arrivée au XIXe siècle a introduit les corridas, leur costume et leur vocabulaire. Pour s’en différencier, on parle aujourd’hui de courses landaises.

La codification des courses de taureaux

Jusqu’en 1850, les organisateurs de courses de taureaux s’adressent à des éleveurs qui fournissent gratuitement les animaux. Ces derniers croisent des vaches bazadaises avec des marines (vaches vivant à l’état sauvage dans les dunes côtières) et des bretonnes pour donner les vacòtas de petit gabarit que l’on connait aujourd’hui.

Petit à petit, les communes louent les animaux aux paysans et font payer l’entrée des arènes pour rentrer dans leurs frais.

saut au-dessus d'une vache landaiseLa « feinte » apparait en 1831, l’« écart » en 1850 et le « saut périlleux » en 1886. Cette créativité est une réaction à la montée en puissance de la corrida espagnole.

C’est à cette époque que les corsaires adoptent le pantalon blanc et le boléro de couleur.

En 1890, face aux nombreux accidents, on emboule les cornes des vaches. Cette pratique ne sera généralisée qu’en 1920.

L’influence espagnole sur les courses landaises

En 1852, on introduit du bétail espagnol pour les courses de taureaux de Magescq. Il supplantera très vite les vaches locales pour des courses plus spectaculaires.

Affiche de courses au Bois de Boulogne
Affiche de courses au Bois de Boulogne – Gallica

En 1853, on présente à Bayonne des corridas espagnoles et des courses de taureaux que l’on commence à appeler courses landaises pour marquer la différence. Cet engouement pour les courses gagnera très vite de nombreuses villes. On en organisera même à Lille et à Paris, au bois de Boulogne et au bois de Vincennes.

Les arènes fleurissent un peu partout pour accueillir ces spectacles mixtes : Pontonx en 1883, Saint-Vincent de Tyrosse en 1886, Mont-de-Marsan en 1891, Toulouse en 1897, Bordeaux Caudéran en 1897, Dax en 1906, etc.

Dès lors apparaissent les termes espagnols dans les courses landaises : les écarteurs deviennent des toreros, les élevages des ganaderias, les équipes des cuadrillas. Le rituel de présentation devient espagnol : le paseo

Les courses espagnoles suscitent l’opposition de nombreuses personnes. Elles sont l’occasion d’échanges savoureux à l’Assemblée nationale, notamment le 18 février 1897 entre le député Lavy et Gaston Doumergue.

Les courses landaises restent gasconnes

Malgré l’engouement des courses au XIXe et au début du XXe siècle, et le fait que de nombreux écarteurs se produisent dans toute la France, en Espagne et en Algérie, la pratique des courses landaises ne s’implantera pas ailleurs et restera typiquement gasconne.

Courses à Orthez
Courses à Orthez – Gallica

L’aire des courses landaises couvre une grande partie du département des Landes (Chalosse, Gabardan, Marensin, Marsan, Pays d’Orthe et Tursan), le Bazadais, les cantons de Nérac et de Casteljaloux, le Bas-Armagnac à l’ouest d’une ligne reliant Condom à Marciac, les cantons haut-pyrénéens de Castelnau-Rivière-Basse et de Maubourguet, les cantons béarnais d’Orthez, de Garlin et de Lembeye.

La demande est forte en dehors des fêtes patronales et les écarteurs deviennent semi professionnels.

Pourtant la concurrence du rugby, du cyclisme et du basket est forte, et Les courses landaises déclinent.

Les courses landaises se professionnalisent et s’organisent

Le Challenge Armagnac est créé en 1952 et le Challenge Landes Béarn en 1953. La Fédération française de courses landaises nait en 1953.

En se dotant de nouvelles structures, la course landaise dépoussière quelque peu son image en mettant en avant la composante sportive de la pratique alors qu’en fait, c’est le volet commercial qui domine. Les écarteurs sont régis par des contrats de travail. Une école taurine est mise en place pour développer la pratique chez les jeunes.

On constate la relève au niveau des pratiquants. Des arènes en dur se construisent un peu partout avec 19 créations entre 1945 et 1960 et 24 autres jusqu’en 1985.

Rosa, vachette rendue célèbre par Intervilles
Rosa, vachette rendue célèbre par Intervilles

Le grand public s’y intéresse grâce à l’émission Intervilles de Léon Zitrone. Le 14 juillet 2020, s’éteint d’ailleurs Rosa, la vachette légendaire d’Intervilles.

En 1973, le Ministère de la Jeunesse et des Sports reconnait la course landaise mais cela l’a conduite dans une impasse.  L’URSSAF, considère la course landaise comme une pratique professionnelle et donc soumise à différentes obligations. Des discussions sont en cours mais le recours aux statuts des intermittents du spectacle parait une possibilité.

En tout cas l’attachement des Gascons aux courses landaises est très fort. A chaque course, nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à descendre dans l’arène.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Fédération Française de Courses Landaises
La course landaise, tradition gasconne
Lâchez les taureaux une tradition ancienne
Première photo : saut photographié par Claude Boyer, l’Indépendant




Vincent de Paul, un Gascon sanctifié

Vincent de Paul, comme plus récemment l’abbé Pierre, va bouleverser son époque en agissant pour les pauvres. Histoire d’un Landais inspiré.

La naissance de Vincent de Paul

La maison natale de Vincent de Paul - Les Ranquines - Saint-Vincent (40)
Les Ranquines

Vincent de Paul nait au Poi (Lanas) / Pouy (Landes) le 24 avril 1581, dans une maison landaise nommée Ranquinas. Simin Palay, dans son dictionnaire, signale que les Ranquines étaient un surnom donné aux personnes déjà âgées qui se remariaient, et qui étaient souvent victimes de charivari

On peut aussi rapprocher ce mot de ranc ou arranc, boiteux en gascon. Cette proposition est souvent retenue à cause d’un écrit de Vincent en 1659 : Je me souviens que lorsque j’étais un jeune garçon, mon père m’emmena à la ville. Parce qu’il était pauvrement habillé et boiteux, j’ai eu honte de l’accompagner et qu’on puisse penser qu’il était mon père.

Une famille de six enfants

Saint Vincent de Paul (40)
Pouy aujourd’hui Saint Vincent de Paul (40)

Le père, Jean de Paul, est un capcasau (chef de maison), c’est-à-dire propriétaire de la maison et de terres (environ 1 ha). Il bénéficie de droits comme prendre tout le bois nécessaire dans les forêts à l’entour, utiliser les prés communs et qu’on l’enterre au cimetière du village.

La mère, Bertrande de Moras (1545-?), est la fille d’un notaire et greffier de Dax. La famille est composée de quatre garçons et deux filles, Marie et Claudine.  Jean, l’ainé, quittera la propriété pour s’installer un peu plus loin. Bernard, le deuxième, et Dominique, le dernier frère, dit Menjon ou Menginon [le petit Dominique] resteront sur la propriété familiale. Vincent est le troisième. 

Sans être aisée, c’est une famille de classe moyenne. Outre les terres, elle possède des outils, un attelage, des moutons, des cochons…

L’entrée dans l’Église de Vincent de Paul

Vincent de Paul
Vincent de Paul

Enfant, Vincent participe aux travaux de la ferme, comme c’est l’habitude. Son père, probablement au vu de son rang dans la fratrie, le destine à l’Eglise. Il l’envoie donc au collège franciscain des Cordeliers, à Dacs. Il loge chez Monsieur Comet, juge de Poi. Là, il montre une grande force de travail, ce qui lui vaut d’être pris comme précepteur des fils du juge.

Puis il continue ses études à l’université de Toulouse pendant sept ans, en théologie (jusqu’en 1604). Entre temps, il devient prêtre, à 19 ans.

Il semblerait qu’en 1605, notre jeune prêtre se soit rendu du côté d’Aigas Mòrtas pour recueillir un petit héritage. Vincent est capturé et vendu comme esclave. Il s’évade deux ans après et rejoint peut-être Rome.

Aumônier de la cour d’Henry IV

Vincent de Paul devient l'aumônier de Marguerite de Valois
Marguerite de Valois

Les Gascons ont la côte sous le règne deu noste Enric. De plus, le pape Paul V charge Vincent de Paul d’un message pour le roi de France. Les deux Gascons s’entendent et, en 1610, Vincent devient aumônier de la reine Marguerite de Valois, dite Margot.

Vincent de Paul débute comme curé de Clichy, puis précepteur des enfants du marquis de Gondi et confesseur de Madame de Gondi.

Quelles sont les convictions et la foi de Vincent ? Ce n’est pas un choix de sa part. S’il avait été l’ainé, il serait plus probablement resté sur la propriété… Pourtant, dans le sillage de ces deux dames, la reine Margot qui consacre un tiers de ses revenus à des missions de charité, et Madame de Gondi qui l’entraine dans ses œuvres, Vincent prend conscience de la misère des paysans et de sa mission.

« La charité est l’âme des vertus »

Vincent de Paul aide les plus pauvresLoin du faste de la Cour, Vincent devient curé de Châtillon-les-Dombes. En aout 1617, il crée la première Confrérie de la Charité, puis, le 16 décembre, avec l’aide des dames de la ville, « Les Dames de la Charité ». Deux ans après, le aumônier général des galères. Il réussit à obtenir que les galériens soient nourris, soignés, confessés.

Les actions se multiplient, comme la création en 1925 de la « congrégation de la Mission » pour évangéliser les pauvres des campagnes (création à Saint-Lazare à Paris). Comme la création en 1633 de « l’Ordre des Filles de la Charité » pour les enfants parisiens abandonnés. Suivront, entre autres, la création de « l’hospice des Enfants-Trouvés » en 1638,  porte Saint-Victor à Paris, un hospice pour les personnes âgées, en 1657 qui deviendra l’hôpital de La Salpêtrière, etc.

Vincent de Paul devient le symbole, le champion de l’aide aux pauvres.

Le rôle des femmes

Louise de Gonzague crée des communautés avec Vincent de Paul
Louise de Gonzague

Monsieur Vincent est décrit comme un être charismatique et charitable. Loin des modèles de l’époque, il s’appuie sur les femmes pour son action spirituelle et sociale. Ainsi, il sera proche d’Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, et des dames de la Cour qui apporteront un soutien financier pour les hôpitaux, les magasins de distribution de vêtements ou de nourriture et tant d’autres actions. Madame Goussault, veuve du président de la Cour des Comptes, est la première Présidente des Dames de Charité. La richissime Marie-Madeleine de Vignerot, duchesse d’Aiguillon et nièce de Richelieu, consacre quasiment toute sa fortune pour ces œuvres.

Louise de Marillac travaillera avec Vincent de Paul à la création de nombreuses communautés
Louise de Marillac

C’est la princesse Louise de Gonzague (1611-1667) qui fondera avec l’aide de Vincent de Paul et Louise de Marillac plus de trente communautés en France et en Pologne (dès qu’elle en deviendra la reine). Madame de Polaillon ouvrira un foyer pour jeunes filles en danger moral, Madame de Miramion (1629-1696) un refuge pour filles perdues.

Durant trente-cinq ans, Louise de Marillac (1591-1660) va accompagner Vincent de Paul. Louise est la fille naturelle de Louis 1er de Marillac qui la reconnait et la place à 4 ans chez les dominicaines.  Le 16 mai 1629, Monsieur Vincent écrit une lettre qui la charge de l’animation et de la coordination des dames de la Charité. Elle s’y consacrera avec efficacité.

Vincent et Louise trouveront Marguerite Naseau (1594-1633), la première fille de la Charité. Celle-ci soignera des malades de la peste et mourra aussitôt.

Monsieur Vincent de Paul

Vincent de Paul est un modéré. Il calme les protestations et les reproches. S’il n’avait point ces défauts, il en aurait d’autres, écrit-il à Pierre Cabrel le 1er mai 1658. Par ailleurs, il prêche la modération pour les protestants.

Son aura est telle que Louis XIII le demande pour sa dernière confession et meurt dans ses bras le 14 mai 1643. Pourtant, Monsieur Vincent est probablement un des premiers à faire de l’ingérence humanitaire. Lors de la guerre de trente ans, il lève des fonds, 2 000 000 de livres, auprès des grands du royaume de France pour secourir les Lorrains combattus… par la France. Il s’oppose à Mazarin durant la Fronde. L’amour est inventif jusqu’à l’infini, disait-il.

Vincent de Paul accompagne Louis XIII dans la mort
Vincent de Paul accompagne Louis XIII dans la mort

De toute sa vie, il ne revint pratiquement pas en Gascogne. Son dernier voyage dans son pays sera en 1623 pour prêcher sur les galères à Bordeaux.

Il meurt à Saint-Lazare le 27 septembre 1660. Le pape Clément XII le canonise le 16 juin 1737.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les Ranquines
We are Vincentians
Message de sa sainteté le pape François, 2017
Le charisme de Saint Vincent de Paul, Jacques Tyrol,
Sainte Louise de Marillac




Louis Ducos du Hauron, inventeur

Qui a inventé la photographie en couleur ou l’image en 3D ? Un Gascon nommé Louis Ducos du Hauron. Un inventeur génial et discret. Rendons-lui la place qu’il mérite !

Louis Ducos du Hauron

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Louis Arthur Montalembert Ducos nait à Langon le 8 décembre 1837. Son père, Amédée, est fonctionnaire des contributions. Sa mère est Marguerite Boivin. La famille se déplace dans le sud-ouest selon les affectations du père. Ainsi, il va à Libourne, Pau, Tonneins, Agen.

Doué dans de nombreuses disciplines, il sera un excellent pianiste, remarqué par Camille Saint-Saëns. Pourtant, son attrait pour la physique et la chimie lui inspire en 1859 son étude des sensations lumineuses (sur la persistance rétinienne) et sur la distribution de la lumière et des ombres dans l’univers.

Hélas, si Louis est un autodidacte de talent, il n’a pas de sens commercial et ne saura pas se mettre en avant.  Amédée le comprend. Il demande à son fils ainé, Alcide, de s’occuper de lui, ce qu’il fera volontiers, conscient du génie de son frère et aussi de sa fragilité. Alcide est un magistrat et un poète apprécié de Jean-François Bladé.  Alcide appuie son frère, rédige des publications pour lui… Quant à Louis, il participera financièrement en donnant des cours de piano.

Les premières inventions de Ducos du Hauron

Une nature morte de Ducos du Hauron - Feuilles et pétales de fleurs (1869)
Feuilles et pétales de fleurs (1869)

En 1864, Louis dépose son premier brevet (n° 61976) pour un « Appareil destiné à reproduire photographiquement une scène quelconque avec toutes les transformations qu’elle a subies pendant un temps déterminé ». On peut parler d’image animée – nous sommes trente ans avant l’invention des frères Lumière ! Il photographiera même des dessins pour faire des dessins animés, concevra les accélérés, les ralentis, les travellings et même les trucages.

La photographier indirecte
La photographie indirecte des couleurs par L. Ducos du Hauron

Il est suivi en 1868 d’un autre brevet majeur (n° 83061) :  Les couleurs en Photographie, solution du problème. C’est ce premier procédé par trichromie de photographie en couleurs qu’il montre à la Société Française de Photographie (SFP) le 7 mai 1869. Et il arrive avec une première photo en couleur,  Feuilles et pétales de fleurs, actuellement au musée Niépce (musée de la photographie de Chalon sur Saône). Ce même jour, Charles Cros (1842-1888) présentait un procédé similaire mais uniquement théorique (sans apporter de photo).  L’avantage du travail de Ducos du Hauron, c’est que tout est prêt pour un passage à une production industrielle.

La première imprimerie

En 1876, ses premières photographies couleurs sont présentées lors de l’Exposition de la Société Française de Photographie. Là, Eugène Albert (1856-1929), entrepreneur et chimiste de Munich, lui propose d’exploiter son procédé en Allemagne. Trop  patriote ou pas assez industriel, Louis décline l’offre. Il publie en 1878 son Traité pratique de photographie des couleurs.

Ducos du Hauron - Agen (1877)- la première photo en couleurs de paysage
Ducos du Hauron – Agen (1877)- la première photo de paysage en couleurs

La triplice photographique et l'imprimerie
La triplice photographique et l’imprimerie

Louis Ducos ne veut pas seulement inventer, il veut voir ses inventions mises en pratique. Alors, en 1882, il monte un projet avec l’aide de l’ingénieur agenais Alexandre Jaille (1819-1889) : fonder une imprimerie trichrome à Toulouse. Après 11 mois de travail, l’imprimerie est créée. Il s’y donne avec passion. On lira sa technicité dans son traité scientifique de 1897, La triplice photographique et l’imprimerie.

Pourtant, en 1884, Louis Ducos rejoint son frère qui vient d’être nommé président de la Cour d’assises d’Alger. Il y restera 12 ans.

Ducos du Hauron - Baie d'Alger
Louis Ducos du Hauron –  Alger – Quartier Saint-Eugène

La scoumoune industrielle 

L. Ducos du Hauron - Lourdes (phototypies - Quinsac - Toulouse
Lourdes – Phototypies de  Quinsac – Toulouse

En 1888, un incendie détruit ses ateliers de Toulouse.  Peut-être une bonne chose finalement, car Louis abandonne alors la production industrielle et se consacre aux inventions. Son imagination et sa science paraissent sans limite. Il laissera une vingtaine de brevets sur des sujets divers. Parmi les plus remarquables, citons l’imagerie 3D (déjà !), la reproduction des dessins et gravures, les corrections et déformations des panoramas (grâce à l’utilisation de deux fentes, brevet n° 191031), et tout un tas d’accessoires comme une canne œil de géant qui permet de photographier au-dessus d’une foule. Il invente aussi un appareil à miroir courbe qui permet de faire des panoramas 360° (brevet n° 247775, 1895).

L’image 3D par les anaglyphes

Anaglyphe

En 1891, Ducos du Hauron imagine de superposer deux photos, l’une en rouge pour l’œil gauche, l’autre en cyan pour l’œil droit. Avec des lunettes aux verres colorés, l’image apparait alors en relief. Il écrit d’ailleurs en 1893 un traité intitulé L’Art des anaglyphes. Il déclare à la Société des sciences, des lettres et des arts d’Agen, qu’il est prêt à renoncer aux droits de son brevet si quelqu’un pouvait imprimer et publier une image anaglyphe de la lune. Trente ans plus tard le reporter et photographe Léon Gimpel (1873-1948) applique la technique Ducos du Hauron à partir de deux photos de la lune réalisées par l’astronome Charles Le Morvan (1865-1933).

Le polyfolium

Kodachrome ca 1940
En 1935, Kodachrome reprend l’idée du polyfolium chromodialytique (photo de 1940)

En 1895, Louis Ducos dépose un brevet pour son polyfolium chromodialytique (brevet n° 250802), un système de superposition de couches sensibles transparentes et de filtres couleur. Il le propose aux frères Lumière qui n’en feront pas cas. C’est l’Allemand Rudolf Fischer qui reprendra le procédé en 1911 pour son Agfacolor, puis l’Américain Eastman Kodak en 1935 avec le Kodachrome.

Une gloire qui se fait attendre

Une des multiples inventions de Ducos du Hauron : le melanochromoscope
Une des multiples inventions de Ducos du Hauron : le melanochromoscope

En 1896, Louis s’installe à Paris. Il met au point un chromographoscope (brevet n° 271704, 1897), qui deviendra deux ans plus tard le mélanochromoscope. (brevet n° 288870). Cet appareil permet de prendre trois négatifs en même temps sur une même plaque. Il permet aussi une vision synthétique des couleurs.

Sous l’impulsion de son neveu, Raymond de Bercegol, il s’associe à la société Jougla. Trop chercheur et toujours pas industriel, Jougla sera racheté par les frères Lumière.

En 1909, son frère décède. Louis Ducos rentre dans la famille de sa belle-sœur en Lot-et-Garonne à la déclaration de la guerre.

 

Portrait de Ducos du Hauron sur Autochrome des Frères Lumière
Portrait de Ducos du Hauron sur Autochrome des Frères Lumière

Comment se fait-il que son génie n’ait pas été encensé ? C’est inexplicable. Il recevra quelques faibles reconnaissances comme celle du Palais des Champs-Élysées en 1870, celle de la 11e exposition de la Société Française de Photographie, celle de l’Union des Beaux-arts en 1876 et celle de l’Exposition Industrielle d’Agen, celle de la médaille d’honneur d’Agen en 1879. Des babioles !

Il lui faudra attendre 1912 pour qu’il reçoive la Légion d’honneur, 1914 pour un grand hommage de la Société Française de Photographie. Ses découvertes sont présentées, montrées. Peu de choses au total.

En 1920, il revient à Agen où il décède quelques mois après, le 31 aout. Il y aura cinq personnes à son enterrement.

Faut-il retenir ce qu’affirme le scénariste Joël Petitjean qui a fait des recherches approfondies sur le génial Gascon : ses inventions « étaient bien trop en avance sur leur temps » (Support/Tracé, avril 2017) ?

L’hommage de la ville d’Agen à Ducos du Hauron

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BD à l’occasion du centenaire de sa mort, de Pauline Roland et Marine Gasc

En janvier 2018, l’association Photo Vidéo Création 47 réalise un long-métrage consacré à notre photographe.

Pour le centenaire de sa disparition, la ville d’Agen prévoit un colloque international. Il est reporté pour cause COVID aux 10 et 11 septembre 2021.

 

 

 

 

Références

site des amis de l’inventeur
LDH, inventeur de la photographie en couleur
La gazette drouot, Ducos du Haron, la couleur révélée




Les Traités des Pyrénées fixent la frontière

Les Pyrénées n’ont jamais constitué une frontière pour les habitants des deux versants. Les échanges commerciaux sont vitaux et les mouvements de population fréquents. Pourtant, les royaumes de France et d’Espagne s’affrontent pour fixer leurs limites dans les Pyrénées et établir une frontière officielle. Plusieurs traités des Pyrénées sont nécessaires.

Le Traité de Corbeil (1258)

La croisade des Albigeois vient de se terminer. Le roi d’Aragon est intervenu dans le conflit. En effet il possède des domaines en Languedoc et a des vassaux en Gascogne : le comte de Foix et le comte de Comminges.  Mais Pierre II d’Aragon meurt à la bataille de Muret en 1213.

L’intervention royale de 1226 à 1229 marque le retour de l’autorité française dans le Languedoc. Raymond VII de Toulouse meurt en 1249. Sa fille Jeanne se marie  1241 avec Alfonse de Poitiers, frère du roi Louis IX. Ils n’ont pas d’héritiers et le comté de Toulouse revient à la couronne en 1271.

Traité de Corbeil de 1258
Traité de Corbeil de 1258

La victoire du roi de France signe la fin de l’intervention aragonaise au nord des Pyrénées. Les deux rois signent alors le Traité de Corbeil le 11 mai 1258. Le roi de France renonce à ses prétentions sur le Roussillon et le roi d’Aragon renonce à ses droits de suzeraineté sur le Languedoc. Les comtés de Comminges et de Foix passent sous la suzeraineté du roi de France. Le comté de Lomagne et les seigneuries de Samatan et de Muret qui étaient vassales du comte de Toulouse passent aussi sous la suzeraineté du roi de France. Le Traité de Corbeil est le premier Traité des Pyrénées.

Les lies et passeries

Les vallées concluent des Lies et passeries. Ce sont de véritables petits traités pour la gestion commune des pacages et des bois dans les Pyrénées. Cependant, les guerres entre la France et l’Espagne gênent les accords passés entre les vallées. Des accords de surséances voient le jour pour se prévenir mutuellement de la mise en œuvre des pignores en cas d’infraction aux Lies et passeries ou de l’arrivée des troupes de soldats.

M. de Labastide-Paumès est chargé de s’attaquer à la contrebande. Il fait saisir des marchandises appartenant aux Aranais sur le marché de Saint-Béat car elles sont entrées sans payer aucun droit. Il n’a pas respecté les accords de surséance avant de faire la saisie. Bien que désavoué par le roi Louis XII, il n’en faut pas plus pour alerter les populations des vallées.

Le Serment du Plan d’Arrem (1513)

Cet incident conduit à la signature du Serment du Plan d’Arrem, le 22 avril 1513, le long de la Garonne sur la frontière du val d’Aran. Il regroupe douze vallées du côté français (de la vallée d’Aure au Couserans) et dix autres du côté espagnol (de la vallée de Bielsa à celle du Pallars). Rédigé en gascon, le Traité introduit la liberté du commerce entre les vallées et la neutralité dans les conflits entre la France et l’Espagne.

Item. es Estat articulat entre la ditas partides/ quen temps de guerre lous habitants de tous/ lous pais dessus dicts tant d’un estrem/ que dautre pouiran conversar y communicar ensemble/ et fer les feits de marchandises comme dit/ es dessus, lous uns dap lous autres ainsin/ Comme sy ero bonne pats, Et pouiran anar/ sous de la part de France et deus pais dessus/ dits en las terres deu Rey dAragon. Extrait du traité.

En 1514, les vallées béarnaises et aragonaises signent entre elles un traité identique.

Les deux Traités des Pyrénées sont confirmés par les rois des deux pays. Louis XIV réussit à restreindre la liberté du commerce en instituant des droits sur plusieurs marchandises.

Serment de Plan d'Arem - Stèle et parties prenantes
Serment de Plan d’Arem – Stèle et parties prenantes

Le Traité de Bayonne ou Traité des Pyrénées (1659)

Le Traité de Bayonne du 7 novembre 1659, plus connu sous le nom de Traité des Pyrénées, conclut la Guerre de Trente Ans qui oppose les deux royaumes de France et d’Espagne de 1618 à 1648.

L’article 42 du Traité stipule que « les monts Pirenées, qui avoient anciennement divisé les Gaules des Espagnes, seront aussy doresnavant la division des deux mesmes Royaumes ». Les limites des deux royaumes ne sont pas précisées et confiées à une commission bipartite.

Pierre de Marca, archevêque de Toulouse né à Gan en 1594, représente le roi de France à la Conférence de Céret de 1660 pour préciser les limites en Roussillon et en Cerdagne. Il défend l’idée d’une division fondée sur « la séparation et diverse chute des eaux », autrement dit sur la ligne des crêtes.

En fait, le Traité de Pyrénées est surtout connu par le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche en juin 1660. Le 3 juin, on le célèbre à Fontarabie en présence d’un représentant du roi de France. Le 6 juin, les deux rois se rencontrent sur l’île des faisans, au milieu de la Bidassoa, pour la signature du Traité. Et le 9 juin, on célèbre le mariage à Saint-Jean de Luz.

Si la frontière des deux royaumes est fixée dans les Pyrénées, il n’est pas fait mention des traités de Lies et passeries qui lient les vallées des deux versants.

Le traité des Pyrénées et le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche en l’Eglise de St-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660 (J. Laumosnier)
Mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche en l’Eglise de St-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660 (J. Laumosnier)

Les trois Traités de Bayonne (1856 à 1866)

La borne 122
La borne 122

Le second Traité de Bayonne du 2 décembre 1856 fixe les limites précises entre la France et l’Espagne pour éviter les conflits qui n’ont pas manqué depuis la signature du Traité des Pyrénées en 1660. Il détermine, d’une manière précise, « les droits des populations frontalières, et en même temps les limites des deux Souverainetés ».

Ce sont en fait trois Traités de Bayonne qui se succèdent. Celui de 1856 fixe la frontière du Labourd et de la basse Navarre.  Le traité du 14 avril 1862 traite de la frontière entre la Soule et l’Andorre. Et enfin celui du 26 mai 1866 s’occupe de la frontière de l’Andorre à la Méditerranée. On place des bornes frontières  en présence des représentants des communes des deux côtés.

L’article 13 du Traité de 1856 prévoit l’abolition des Lies et passeries existantes. A l’exception de celle entre la vallée de Cise à Saint-Jean-pied-de-port et celle d’Aescoa en Espagne, et de celle liant les habitants des vallées de Barétous et de Roncal. L’article 14 permet aux frontaliers « de faire des contrats de pâturages ou autres ». Enfin, l’article 15 règle la jouissance des pâturages des Aldudes situés en Espagne au profit de la vallée de Baïgorry « moyennant une rente annuelle et perpétuelle de 8 000 Francs ».

Le Traité de 1862 est plus précis. Par exemple, l’article 16 prévoit que « le village aranais d’Aubert est maintenu, aux conditions actuelles, dans la possession exclusive et perpétuelle du Clot de Royeet de la Monjoie, sur le versant français du contre-fort qui sépare la vallée d’Aran de celle de Luchon ».

Le Traité de Toulouse (2015)

Le Traité de Bayonne n’a pas mis fin à toutes les contestations. Celui de Toulouse de 2015 règle un dernier conflit né de l’interprétation du Traité de Bayonne de 1862. Il fixe une partie de la frontière avec le val d’Aran à la borne 408.  Elle est « sur un rocher, au-dessus de la naissance de la rivière du Terme, à 312 mètres de la précédente. La frontière descend par le cours de ce ruisseau jusqu’à son embouchure dans la Garonne où se trouve la 409 ».

La borne 408
La borne 408

L’article 21 du Traité maintient en indivision le terrain de Biadaoubous entre les communes de Fos en France et Bausen en val d’Aran. Il est délimité « par une ligne qui descend avec le ruisseau du Terme, remonte par la Garonne jusqu’au Mail des trois Croix et retrouve son origine par les mails de Muscadé, d’Ecéra et d’Aegla ».

Seulement, les eaux ne sont pas permanentes sur toute la longueur de la rivière du Terme. Pour la France, il s’agit du ruisseau situé au sud. Pour l’Espagne, il s’agit de celui situé au nord encore appelé ruisseau des Réchets.

Une commission bipartite fait installer des bornes supplémentaires en 1961. Finalement, on trouve un compromis. La limite retenue prend en compte un début des eaux permanentes. Il est situé à la jonction des ruisseaux du Terme et de Réchets. L’Espagne a gagné 8 hectares.

C’est le dernier traité des Pyrénées.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Le Traité des Pyrénées, Wikipédia
Exposition virtuelle de la Médiathèque de Bayonne
Texte du document signé sur l’ile des Faisans : Traité des Pyrénées de 1660
Texte fixant la frontière franco-espagnole : Traité de 1856
Lies et passeries

 




Salies de Béarn, la reine des eaux salées

Faut-il aller à la mer pour soigner les enfants ? Non, répond le médecin Charles Raynaud, au début du XXe siècle. Et de défendre les vertus des eaux salées de Salies du Béarn.

Quelles sont les particularités des eaux de Salies ?

Ses eaux profondes traversent des couches de sel déposées par la mer présente il y a 200 millions d’années. Du coup, elles sont incroyablement minéralisées. Avec plus de 290 g de sel par litre d’eau,  elles battent les 275 g par litre de la mer morte. Si on ajoute ses 26 oligoéléments, ses 837 mg d’ion magnésium, son calcium, son brome et son lithium, on comprend leur spécificité.

Grâce à des fouilles archéologiques, on sait que le sel était déjà extrait à Salies il y a trois-mille ans.  Mais une légende raconte une plus belle histoire. Un jour, des chasseurs poursuivaient un sanglier.  Ils réussirent à en blesser un qui s’enfuit pour mourir un peu plus loin dans un marécage. Les chasseurs le retrouvèrent peu après, le corps couvert de cristaux de sel. Ainsi fut découverte l’eau salée et des cabanòtas furent construites autour, aujourd’hui la ville de Salies.

plaque présentant la légende du sanglier de Salies de BéarnMais la légende ne s’arrête pas là. La bête moribonde aurait murmuré un dernier mot à nos chasseurs : Si you nou y eri mourt, arres n’y bibéré / Si jo non i èri mort, arrés n’i viveré [Si je n’y étais pas mort, personne n’y vivrait]. Des mots gravés en 1927 sur la fontaine du Sanglier, place du Bayaà !

Le premier bain médical

Livre du docteur de Larroque sur les qualités médicinales des eaux salisiennesC’est mi XIXe que le docteur Nogaret (1817-1878) plonge un premier patient dans les eaux de Salies, même si les habitants ont l’habitude de se baigner dans le bassin de la fontaine. Le succès ne tarde pas, d’autant plus que son confrère, le docteur Jean-Brice de Coustalé de Larroque, médecin de Napoléon III, vante les eaux salisiennes à la cour impériale. Il écrit même un livre en 1864 : Hydrologie médicale. Salies de Béarn et ses eaux chlorurées sodiques (bromo-iodurées).

En 1891, l’Académie nationale de médecine les signale pour leurs bienfaits sur les pathologies liées aux rhumatismes, les affections gynécologiques et les troubles du développement de l’enfant. Dans les années 1900, des affiches ornent les murs du métro parisien avec le slogan : Salies-de-Béarn, la santé par le sel.

Pourtant, le bord de mer est souvent préféré pour nos chers petits. Un médecin parisien, installé à Salies, va attirer l’attention des parents sur la station béarnaise.

Charles, Auguste, Joseph, Noël Raynaud

Charles Raynaud
Charles Raynaud

Charles Raynaud nait le 25 décembre 1875 à Paris. Il fait ses études et passe son diplôme à Paris. Sa thèse concerne le Sanatorium d’Argelès. Puis, il exerce comme médecin à Salies-de-Béarn où il sera connu pour traiter les maladies des femmes et des enfants.

Son père, Maurice (1834-1881), était déjà médecin et pas n’importe quel médecin puisqu’il donna son nom à cette maladie rare qui contracte les vaisseaux sanguins des extrémités.

Sa mère, Emilie Paravey (1849-1931), aime particulièrement le dessin. Elle survit 49 ans à son mari. Mais elle quitte la région parisienne pour se réfugier dans la maison de la Goardère de Salies-de-Béarn, maison habitée par son fils Charles.

Jeanne de Prigny de Quérieux
Jeanne de Prigny de Quérieux

Entre temps, le 16 avril 1901, Charles épouse à Urt Jeanne de Prigny de Quérieux, avec qui il aura onze enfants. Celle ci est née comme Charles le 25 décembre 1875 mais à Saint-Laurent-de-Gosse dans les Landes. Elle meurt le 25 décembre 1956 à Urt, au pays basque. Charles, lui, est décédé le 20 décembre 1929 à Paris.

Salies du Béarn ou la mer ?

Affiche publicitaire "La santé par le sel" sur Salies de BéarnAu début du XXe siècle, Salies de Béarn est déjà bien connu pour les bienfaits de ses eaux salées pour les affections des femmes, les ostéites et arthrites. Le bon docteur Raynaud veut aussi faire connaitre les qualités de la station pour les enfants. On sait que les eaux salées sont efficaces pour revigorer les petits souffreteux. Charles Raynaud précise que, pour des maladies importantes, il faudra passer 8 à 10 mois à Berck-sur-mer pour obtenir le même résultat qu’en un mois à Salies.

Il constate aussi que le choix entre la mer et Salies est souvent lié aux moyens financiers des parents. Un séjour de plusieurs mois en établissement de bord de mer permet aux moins favorisés de remettre l’enfant sur pied à moindre cout, et de le récupérer quelques mois après apte au travail. Alors que les plus fortunés préfèrent une série de cures courtes et énergiques.

Les indications des cures à Salies du Béarn

Vue de Salies début XXe siècleLe docteur Raynaud signale l’anémie comme première indication. Une maladie que Salies combat avec succès. Le médecin accuse la pollution des grandes villes (les intoxications comme il dit) où les enfants passent d’un appartement trop chauffé au brouillard et fumées des usines et des cheminées à l’extérieur. Une autre cause est la santé familiale : ces enfants sont parfois fils ou filles de syphilitiques, de tuberculeux, de paludiques, etc.

La deuxième indication est le rachitisme quel qu’en soit l’avancement. Les eaux salées permettent de mieux fixer les phosphates, analyses d’urine en preuve. Et les enfants déformés par la maladie (gros ventre, jambes en cerceaux…) reprennent un cours normal de croissance. Les résultats sont visibles à l’œil nu !

La troisième indication est le lymphatisme, ce trouble se traduisant par de la mollesse, de la nonchalance. À Salies, les enfants se revivifient et arrêtent rapidement d’attraper des rhumes ou autres maladies respiratoires.

Enfin les nerveux (souvent enfants d’alcooliques ou d’intellectuels surmenés selon les dires du docteur) vont retrouver le calme grâce aux effets sédatifs de Salies.

Du doigté dans les cures

Enfant de 2 ans atteint de rachitisme
Enfant de 2 ans atteint de rachitisme

Les enfants peuvent suivre les cures à partir de deux ans, exceptionnellement avant. Mais on ne se trempe pas comme ça dans des eaux aussi salées. Aussi, le médecin prend-il des précautions en diluant les eaux pour les premiers bains. On demande aux petits patients de rester allongés pendant une heure ou une heure et demie après le bain pour lutter contre la révolte des enfants et la faiblesse des parents. Une réaction qui s’estompe après trois ou quatre bains. Les enfants s’endorment souvent après le bain.

La cure continue tant que l’enfant ne présente pas de signe de fatigue, de baisse d’humeur ou d’appétit. Charles Raynaud n’hésite pas à faire des pauses pour laisser l’enfant récupérer. Puis, après la cure, il conseille deux à trois semaines de repos à la campagne, en moyenne altitude afin que l’enfant « digère » sa cure.

Et ça marche docteur ?

Qu’il nous suffise de citer quelques chiffres : Pour des cas très mauvais, presque désespérés (enfants de l’assistance publique « rescapés » des grands services de chirurgie des Hôpitaux de Paris) il y a eu après un mois de séjour en moyenne de 80 à 90 pour cent de guérisons. Pour des cas moyens de clientèle de ville, il y a toujours amélioration en une ou deux saisons, parfois transformation radicale, au point qu’il nous arrive de ne plus reconnaître les enfants d’une saison à la suivante. 

Vue du vieux Salies de Béarn

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Salies-de-Béarn station d’enfants, docteur Ch. Maurice-Raynaud, 1909
Une chute historique, L’écho de Stan, Charles Marie Raynaud, 1893
Le site des Thermes de Salies
Charles Nogaret
Un sel de légende et de tradition