Les Traités des Pyrénées fixent la frontière

Les Pyrénées n’ont jamais constitué une frontière pour les habitants des deux versants. Les échanges commerciaux sont vitaux et les mouvements de population fréquents. Pourtant, les royaumes de France et d’Espagne s’affrontent pour fixer leurs limites dans les Pyrénées et établir une frontière officielle. Plusieurs traités des Pyrénées sont nécessaires.

Le Traité de Corbeil (1258)

La croisade des Albigeois vient de se terminer. Le roi d’Aragon est intervenu dans le conflit. En effet il possède des domaines en Languedoc et a des vassaux en Gascogne : le comte de Foix et le comte de Comminges.  Mais Pierre II d’Aragon meurt à la bataille de Muret en 1213.

L’intervention royale de 1226 à 1229 marque le retour de l’autorité française dans le Languedoc. Raymond VII de Toulouse meurt en 1249. Sa fille Jeanne se marie  1241 avec Alfonse de Poitiers, frère du roi Louis IX. Ils n’ont pas d’héritiers et le comté de Toulouse revient à la couronne en 1271.

Traité de Corbeil de 1258
Traité de Corbeil de 1258

La victoire du roi de France signe la fin de l’intervention aragonaise au nord des Pyrénées. Les deux rois signent alors le Traité de Corbeil le 11 mai 1258. Le roi de France renonce à ses prétentions sur le Roussillon et le roi d’Aragon renonce à ses droits de suzeraineté sur le Languedoc. Les comtés de Comminges et de Foix passent sous la suzeraineté du roi de France. Le comté de Lomagne et les seigneuries de Samatan et de Muret qui étaient vassales du comte de Toulouse passent aussi sous la suzeraineté du roi de France. Le Traité de Corbeil est le premier Traité des Pyrénées.

Les lies et passeries

Les vallées concluent des Lies et passeries. Ce sont de véritables petits traités pour la gestion commune des pacages et des bois dans les Pyrénées. Cependant, les guerres entre la France et l’Espagne gênent les accords passés entre les vallées. Des accords de surséances voient le jour pour se prévenir mutuellement de la mise en œuvre des pignores en cas d’infraction aux Lies et passeries ou de l’arrivée des troupes de soldats.

M. de Labastide-Paumès est chargé de s’attaquer à la contrebande. Il fait saisir des marchandises appartenant aux Aranais sur le marché de Saint-Béat car elles sont entrées sans payer aucun droit. Il n’a pas respecté les accords de surséance avant de faire la saisie. Bien que désavoué par le roi Louis XII, il n’en faut pas plus pour alerter les populations des vallées.

Le Serment du Plan d’Arrem (1513)

Cet incident conduit à la signature du Serment du Plan d’Arrem, le 22 avril 1513, le long de la Garonne sur la frontière du val d’Aran. Il regroupe douze vallées du côté français (de la vallée d’Aure au Couserans) et dix autres du côté espagnol (de la vallée de Bielsa à celle du Pallars). Rédigé en gascon, le Traité introduit la liberté du commerce entre les vallées et la neutralité dans les conflits entre la France et l’Espagne.

Item. es Estat articulat entre la ditas partides/ quen temps de guerre lous habitants de tous/ lous pais dessus dicts tant d’un estrem/ que dautre pouiran conversar y communicar ensemble/ et fer les feits de marchandises comme dit/ es dessus, lous uns dap lous autres ainsin/ Comme sy ero bonne pats, Et pouiran anar/ sous de la part de France et deus pais dessus/ dits en las terres deu Rey dAragon. Extrait du traité.

En 1514, les vallées béarnaises et aragonaises signent entre elles un traité identique.

Les deux Traités des Pyrénées sont confirmés par les rois des deux pays. Louis XIV réussit à restreindre la liberté du commerce en instituant des droits sur plusieurs marchandises.

Serment de Plan d'Arem - Stèle et parties prenantes
Serment de Plan d’Arem – Stèle et parties prenantes

Le Traité de Bayonne ou Traité des Pyrénées (1659)

Le Traité de Bayonne du 7 novembre 1659, plus connu sous le nom de Traité des Pyrénées, conclut la Guerre de Trente Ans qui oppose les deux royaumes de France et d’Espagne de 1618 à 1648.

L’article 42 du Traité stipule que « les monts Pirenées, qui avoient anciennement divisé les Gaules des Espagnes, seront aussy doresnavant la division des deux mesmes Royaumes ». Les limites des deux royaumes ne sont pas précisées et confiées à une commission bipartite.

Pierre de Marca, archevêque de Toulouse né à Gan en 1594, représente le roi de France à la Conférence de Céret de 1660 pour préciser les limites en Roussillon et en Cerdagne. Il défend l’idée d’une division fondée sur « la séparation et diverse chute des eaux », autrement dit sur la ligne des crêtes.

En fait, le Traité de Pyrénées est surtout connu par le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche en juin 1660. Le 3 juin, on le célèbre à Fontarabie en présence d’un représentant du roi de France. Le 6 juin, les deux rois se rencontrent sur l’île des faisans, au milieu de la Bidassoa, pour la signature du Traité. Et le 9 juin, on célèbre le mariage à Saint-Jean de Luz.

Si la frontière des deux royaumes est fixée dans les Pyrénées, il n’est pas fait mention des traités de Lies et passeries qui lient les vallées des deux versants.

Le traité des Pyrénées et le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche en l’Eglise de St-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660 (J. Laumosnier)
Mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche en l’Eglise de St-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660 (J. Laumosnier)

Les trois Traités de Bayonne (1856 à 1866)

La borne 122
La borne 122

Le second Traité de Bayonne du 2 décembre 1856 fixe les limites précises entre la France et l’Espagne pour éviter les conflits qui n’ont pas manqué depuis la signature du Traité des Pyrénées en 1660. Il détermine, d’une manière précise, « les droits des populations frontalières, et en même temps les limites des deux Souverainetés ».

Ce sont en fait trois Traités de Bayonne qui se succèdent. Celui de 1856 fixe la frontière du Labourd et de la basse Navarre.  Le traité du 14 avril 1862 traite de la frontière entre la Soule et l’Andorre. Et enfin celui du 26 mai 1866 s’occupe de la frontière de l’Andorre à la Méditerranée. On place des bornes frontières  en présence des représentants des communes des deux côtés.

L’article 13 du Traité de 1856 prévoit l’abolition des Lies et passeries existantes. A l’exception de celle entre la vallée de Cise à Saint-Jean-pied-de-port et celle d’Aescoa en Espagne, et de celle liant les habitants des vallées de Barétous et de Roncal. L’article 14 permet aux frontaliers « de faire des contrats de pâturages ou autres ». Enfin, l’article 15 règle la jouissance des pâturages des Aldudes situés en Espagne au profit de la vallée de Baïgorry « moyennant une rente annuelle et perpétuelle de 8 000 Francs ».

Le Traité de 1862 est plus précis. Par exemple, l’article 16 prévoit que « le village aranais d’Aubert est maintenu, aux conditions actuelles, dans la possession exclusive et perpétuelle du Clot de Royeet de la Monjoie, sur le versant français du contre-fort qui sépare la vallée d’Aran de celle de Luchon ».

Le Traité de Toulouse (2015)

Le Traité de Bayonne n’a pas mis fin à toutes les contestations. Celui de Toulouse de 2015 règle un dernier conflit né de l’interprétation du Traité de Bayonne de 1862. Il fixe une partie de la frontière avec le val d’Aran à la borne 408.  Elle est « sur un rocher, au-dessus de la naissance de la rivière du Terme, à 312 mètres de la précédente. La frontière descend par le cours de ce ruisseau jusqu’à son embouchure dans la Garonne où se trouve la 409 ».

La borne 408
La borne 408

L’article 21 du Traité maintient en indivision le terrain de Biadaoubous entre les communes de Fos en France et Bausen en val d’Aran. Il est délimité « par une ligne qui descend avec le ruisseau du Terme, remonte par la Garonne jusqu’au Mail des trois Croix et retrouve son origine par les mails de Muscadé, d’Ecéra et d’Aegla ».

Seulement, les eaux ne sont pas permanentes sur toute la longueur de la rivière du Terme. Pour la France, il s’agit du ruisseau situé au sud. Pour l’Espagne, il s’agit de celui situé au nord encore appelé ruisseau des Réchets.

Une commission bipartite fait installer des bornes supplémentaires en 1961. Finalement, on trouve un compromis. La limite retenue prend en compte un début des eaux permanentes. Il est situé à la jonction des ruisseaux du Terme et de Réchets. L’Espagne a gagné 8 hectares.

C’est le dernier traité des Pyrénées.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Le Traité des Pyrénées, Wikipédia
Exposition virtuelle de la Médiathèque de Bayonne
Texte du document signé sur l’ile des Faisans : Traité des Pyrénées de 1660
Texte fixant la frontière franco-espagnole : Traité de 1856
Lies et passeries

 




Salies de Béarn, la reine des eaux salées

Faut-il aller à la mer pour soigner les enfants ? Non, répond le médecin Charles Raynaud, au début du XXe siècle. Et de défendre les vertus des eaux salées de Salies du Béarn.

Quelles sont les particularités des eaux de Salies ?

Ses eaux profondes traversent des couches de sel déposées par la mer présente il y a 200 millions d’années. Du coup, elles sont incroyablement minéralisées. Avec plus de 290 g de sel par litre d’eau,  elles battent les 275 g par litre de la mer morte. Si on ajoute ses 26 oligoéléments, ses 837 mg d’ion magnésium, son calcium, son brome et son lithium, on comprend leur spécificité.

Grâce à des fouilles archéologiques, on sait que le sel était déjà extrait à Salies il y a trois-mille ans.  Mais une légende raconte une plus belle histoire. Un jour, des chasseurs poursuivaient un sanglier.  Ils réussirent à en blesser un qui s’enfuit pour mourir un peu plus loin dans un marécage. Les chasseurs le retrouvèrent peu après, le corps couvert de cristaux de sel. Ainsi fut découverte l’eau salée et des cabanòtas furent construites autour, aujourd’hui la ville de Salies.

plaque présentant la légende du sanglier de Salies de BéarnMais la légende ne s’arrête pas là. La bête moribonde aurait murmuré un dernier mot à nos chasseurs : Si you nou y eri mourt, arres n’y bibéré / Si jo non i èri mort, arrés n’i viveré [Si je n’y étais pas mort, personne n’y vivrait]. Des mots gravés en 1927 sur la fontaine du Sanglier, place du Bayaà !

Le premier bain médical

Livre du docteur de Larroque sur les qualités médicinales des eaux salisiennesC’est mi XIXe que le docteur Nogaret (1817-1878) plonge un premier patient dans les eaux de Salies, même si les habitants ont l’habitude de se baigner dans le bassin de la fontaine. Le succès ne tarde pas, d’autant plus que son confrère, le docteur Jean-Brice de Coustalé de Larroque, médecin de Napoléon III, vante les eaux salisiennes à la cour impériale. Il écrit même un livre en 1864 : Hydrologie médicale. Salies de Béarn et ses eaux chlorurées sodiques (bromo-iodurées).

En 1891, l’Académie nationale de médecine les signale pour leurs bienfaits sur les pathologies liées aux rhumatismes, les affections gynécologiques et les troubles du développement de l’enfant. Dans les années 1900, des affiches ornent les murs du métro parisien avec le slogan : Salies-de-Béarn, la santé par le sel.

Pourtant, le bord de mer est souvent préféré pour nos chers petits. Un médecin parisien, installé à Salies, va attirer l’attention des parents sur la station béarnaise.

Charles, Auguste, Joseph, Noël Raynaud

Charles Raynaud
Charles Raynaud

Charles Raynaud nait le 25 décembre 1875 à Paris. Il fait ses études et passe son diplôme à Paris. Sa thèse concerne le Sanatorium d’Argelès. Puis, il exerce comme médecin à Salies-de-Béarn où il sera connu pour traiter les maladies des femmes et des enfants.

Son père, Maurice (1834-1881), était déjà médecin et pas n’importe quel médecin puisqu’il donna son nom à cette maladie rare qui contracte les vaisseaux sanguins des extrémités.

Sa mère, Emilie Paravey (1849-1931), aime particulièrement le dessin. Elle survit 49 ans à son mari. Mais elle quitte la région parisienne pour se réfugier dans la maison de la Goardère de Salies-de-Béarn, maison habitée par son fils Charles.

Jeanne de Prigny de Quérieux
Jeanne de Prigny de Quérieux

Entre temps, le 16 avril 1901, Charles épouse à Urt Jeanne de Prigny de Quérieux, avec qui il aura onze enfants. Celle ci est née comme Charles le 25 décembre 1875 mais à Saint-Laurent-de-Gosse dans les Landes. Elle meurt le 25 décembre 1956 à Urt, au pays basque. Charles, lui, est décédé le 20 décembre 1929 à Paris.

Salies du Béarn ou la mer ?

Affiche publicitaire "La santé par le sel" sur Salies de BéarnAu début du XXe siècle, Salies de Béarn est déjà bien connu pour les bienfaits de ses eaux salées pour les affections des femmes, les ostéites et arthrites. Le bon docteur Raynaud veut aussi faire connaitre les qualités de la station pour les enfants. On sait que les eaux salées sont efficaces pour revigorer les petits souffreteux. Charles Raynaud précise que, pour des maladies importantes, il faudra passer 8 à 10 mois à Berck-sur-mer pour obtenir le même résultat qu’en un mois à Salies.

Il constate aussi que le choix entre la mer et Salies est souvent lié aux moyens financiers des parents. Un séjour de plusieurs mois en établissement de bord de mer permet aux moins favorisés de remettre l’enfant sur pied à moindre cout, et de le récupérer quelques mois après apte au travail. Alors que les plus fortunés préfèrent une série de cures courtes et énergiques.

Les indications des cures à Salies du Béarn

Vue de Salies début XXe siècleLe docteur Raynaud signale l’anémie comme première indication. Une maladie que Salies combat avec succès. Le médecin accuse la pollution des grandes villes (les intoxications comme il dit) où les enfants passent d’un appartement trop chauffé au brouillard et fumées des usines et des cheminées à l’extérieur. Une autre cause est la santé familiale : ces enfants sont parfois fils ou filles de syphilitiques, de tuberculeux, de paludiques, etc.

La deuxième indication est le rachitisme quel qu’en soit l’avancement. Les eaux salées permettent de mieux fixer les phosphates, analyses d’urine en preuve. Et les enfants déformés par la maladie (gros ventre, jambes en cerceaux…) reprennent un cours normal de croissance. Les résultats sont visibles à l’œil nu !

La troisième indication est le lymphatisme, ce trouble se traduisant par de la mollesse, de la nonchalance. À Salies, les enfants se revivifient et arrêtent rapidement d’attraper des rhumes ou autres maladies respiratoires.

Enfin les nerveux (souvent enfants d’alcooliques ou d’intellectuels surmenés selon les dires du docteur) vont retrouver le calme grâce aux effets sédatifs de Salies.

Du doigté dans les cures

Enfant de 2 ans atteint de rachitisme
Enfant de 2 ans atteint de rachitisme

Les enfants peuvent suivre les cures à partir de deux ans, exceptionnellement avant. Mais on ne se trempe pas comme ça dans des eaux aussi salées. Aussi, le médecin prend-il des précautions en diluant les eaux pour les premiers bains. On demande aux petits patients de rester allongés pendant une heure ou une heure et demie après le bain pour lutter contre la révolte des enfants et la faiblesse des parents. Une réaction qui s’estompe après trois ou quatre bains. Les enfants s’endorment souvent après le bain.

La cure continue tant que l’enfant ne présente pas de signe de fatigue, de baisse d’humeur ou d’appétit. Charles Raynaud n’hésite pas à faire des pauses pour laisser l’enfant récupérer. Puis, après la cure, il conseille deux à trois semaines de repos à la campagne, en moyenne altitude afin que l’enfant « digère » sa cure.

Et ça marche docteur ?

Qu’il nous suffise de citer quelques chiffres : Pour des cas très mauvais, presque désespérés (enfants de l’assistance publique « rescapés » des grands services de chirurgie des Hôpitaux de Paris) il y a eu après un mois de séjour en moyenne de 80 à 90 pour cent de guérisons. Pour des cas moyens de clientèle de ville, il y a toujours amélioration en une ou deux saisons, parfois transformation radicale, au point qu’il nous arrive de ne plus reconnaître les enfants d’une saison à la suivante. 

Vue du vieux Salies de Béarn

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Salies-de-Béarn station d’enfants, docteur Ch. Maurice-Raynaud, 1909
Une chute historique, L’écho de Stan, Charles Marie Raynaud, 1893
Le site des Thermes de Salies
Charles Nogaret
Un sel de légende et de tradition

 




Des sauvetés aux bastides gasconnes

Au XIe siècle débute un mouvement de regroupement de la population au sein de sauvetés puis de bastides. Les bastides apparues au XIIIe siècle sont un mode original d’urbanisation qui constitue encore la trame urbaine de la Gascogne.

De la sauveté à la bastide

Castelnau Barbarens
Castelnau-Barbarens (32)

La population est dispersée dans de petits hameaux. L’insécurité entraine un regroupement autour d’établissements religieux qui assurent la protection des habitants et mettent en valeur de nouvelles terres.

La Sauveté ou Sauva tèrra en gascon, est une zone de refuge matérialisée par un enclos balisé par des bornes de pierres surmontées d’une croix. À l’intérieur de ce périmètre, les habitants bénéficient de protection et de franchises particulières dans le prolongement du droit d’asile et de la trêve de Dieu. Cette protection est toute relative et les Sauvetés s’entourent de remparts.

Saint-Justin
Saint-Justin (32)

Les Sauvetés gasconnes se construisent entre 1027 et 1141. Beaucoup se transforment par la suite en Bastides/ Bastidas mais certaines gardent un nom bien spécifique : Sauveterre, en Bigorre ou dans le Gers, Sauveterre de Béarn, Sauveterre de Comminges, etc.

Devant leur succès, les seigneurs créent également des Sauvetés autour de leurs châteaux pour mettre en valeur leurs terres. Ce sont des Castelnaux/ Castèths naus ou Castéras/ Casterars : Castelnau Rivière-Basse, Castelnau-Barbarens, Castelnau-Chalosse, Castéra-Loubix, Castéra-Verduzan, etc.       

La création des bastides

Bastide de Valentine (Haute-Garonne)
Valentine (31)

Après la croisade des Albigeois, un nouvel essor urbain conduit à la création de villes nouvelles fondées suivant un plan original et novateur pour l’époque.

Les bastides se développement parfois à partir d’un hameau existant ou par l’agrandissement d’une ville déjà existante. Dans la majorité des cas, la bastide est construite sur un nouveau terrain concédé par un abbé ou un seigneur, le plus souvent en paréage (à égalité entre deux ou plusieurs fondateurs) qui concèdent à la population des terrains et des droits pour les inciter à venir s’y installer. C’est un moyen de mettre en valeur un territoire.

Halle de Saint-Clar
Halle de Saint-Clar (32)

Les rois de France construisent de nombreuses bastides pour affirmer leur présence face aux rois d’Angleterre, ducs d’Aquitaine, qui en font tout autant le long de la frontière. Des comtes et des seigneurs construisent des bastides sur leurs terres mais toutes ne prospèrent pas et certaines sont abandonnées.

 

Bastide de Labastide d'Armagnac
Place de Labastide d’Armagnac (40)

Les différents partenaires signent une charte de fondation et ils concèdent des coutumes/ costumas écrites aux habitants qui bénéficient ainsi d’avantages fiscaux. Les bastides fondent un marché et elles se dotent d’une autonomie de gestion. Elles élisent leurs consuls ou jurats.

On connait environ 330 bastides dans le sud-ouest de la France. Plus des deux tiers sont gasconnes. La majorité d’entre elles datent de la période comprise entre 1240 et 1329.

Carte des bastides du Sud-Ouest
Carte des bastides du Sud-Ouest

Le contrat de paréage

Fourcès
Fourcès (32)

Le contrat de paréage est une association par indivis entre les fondateurs d’une bastide. Il définit l’apport de chacun et ses droits dans la future bastide. Le 21 février 1289, les moines de l’abbaye d’Arthous s’associent au roi d’Angleterre pour construire la bastide d’Hastingues.

La fondation de la bastide se fait autour de la cérémonie du pal ou pau en gascon. La cérémonie est publique. On plante un pieu supportant les armoiries des associés au contrat de paréage sur l’emplacement de la future bastide. On lit la charte de coutumes au public puis des crieurs vont dans tous les hameaux du voisinage pour la lire à tous et recruter de futurs habitants.

Le nom donné aux bastides peut venir de celui du fondateur : Montrejeau/ Mont reiau fondée en 1272 par le roi de France, Beaumarchés fondée en 1288 par Eustache de Beaumarchais sénéchal d’Alphonse de Poitiers, Rabastens fondée en 1306 par Guillaume de Rabastens sénéchal en Bigorre, etc. Il peut venir aussi du nom d’une ville étrangère que le seigneur a fréquentée lors d’un voyage ou d’une croisade : Tournay, Gan, Bruges, Pavie, Grenade, etc.

Le plus souvent, le nom de la bastide vient de la toponymie locale ou d’un caractère du relief : Montastruc, Monségur, etc.  

Bastide de Vianne - remparts
Remparts de Vianne (47)

La construction des bastides

Plan de Rabastens de Bigorre (65)
Plan de Rabastens de Bigorre (65)

La construction des bastides suit un plan déterminé. Des voies de circulation traversent la bastide. Des carrèras, d’une largeur constante de 6 à 10 mètres, avec un caniveau central permettent le passage de charrettes et des voies plus petites de 5 à 6 mètres forment des ilots rectangulaires d’une superficie identique. Chaque ilot se découpe en lots identiques pour la construction des maisons d’une largeur maximale de 8 mètres.

Les façades des maisons s’alignent sur la rue avec une androna de quelques centimètres entre elles pour éviter la mitoyenneté. Les maisons ont un étage. Sur la place, des passages couverts ou embans permettent le passage et l’exposition des marchandises à la vente.

Chaque maison dispose en plus d’un jardin et d’un lot de terre à cultiver situés à l’extérieur de la bastide. Chaque famille reçoit la même superficie de terre.

Tour Carrée de Tri-sur-Baïse (65)
Tour Carrée de Trie-sur-Baïse (65)

Une place centrale reçoit le marché parfois couvert sous une halle. La plus grande est celle de Marciac (75 m x 130 m). La place comprend une fontaine ou un puits pour alimenter les habitants en eau. On dote les bastides de remparts et de portes fortifiées pour protéger les habitants des brigands et des guerres.

La charte de coutumes

Bassoues - Arcades et maisons à colombage
Bassoues – Arcades et maisons à colombage (32)

La charte de coutumes a pour but d’attirer les familles de paysans. Elle énumère les privilèges accordés aux habitants de la bastide en matière politique, fiscale et judiciaire.

Les fondateurs et des consuls ou jurats administrent conjointement la bastide. Le seigneur nomme les consuls ou les anciens consuls les cooptent ou la charte définit les règles de l’élection. Au nombre de 4 à 6, ils administrent la bastide, assurent la police, l’entretiennent et la mettent en défense. Le bayle/ baile représente le fondateur. S’il s’agit d’un paréage, il peut y avoir plusieurs bailes.

La charte de coutumes définit les règles de basse justice (police). Les peines sont généralement sous forme d’amende et de prison  alors que les châtiments corporels sont encore courants. À Auch, on se fait couper l’oreille en cas de vol.

La charte de coutumes fixe les impositions. Les habitants des bastides ne paient pas certains impôts et ils peuvent lever des taxes pour les besoins de la bastide.

Références

Bastides, villes nouvelles du Moyen-Âge, A. Lauret, R. Malebranche, G. Séraphin
Histoire des bastides, Jacques Dubourg
Histoire des Bastides, André Roulland
Revue de Gascogne
, plusieurs numéros
Ordonnance des commissaires d’Edouard 1er sur les Bastides, les Questaux et les Nobles, 1278




D’Astros, le plus gascon des poètes gascons

Léonce Couture surnommait Jean-Géraud d’Astros l’Hésiode gascon. Jean-François Bladé l’annonçait comme le plus gascon des poètes gascons. Surtout, Jean-Géraud d’Astros est un humaniste et un des derniers à avoir écrit dans l’esprit des poètes antiques.

Joan-Giraud d’Astròs

J-G d'Astros (1594 - 1648)
J-G d’Astros (1594 – 1648)

Jean-Guillaume est né le 1er aout 1594 à Sent-Clar de Lomanha, dans le hameau de Joan Dòrdis. Son père est tailleur de campagne. Il court la vallée de l’Arrats et prend ses premières leçons auprès du curé de Sent-Clar. Peut-être a-t-il continué ses études à Leitora [Lectoure] puis à Aush. En tous cas, les cònsols de Sent Clar le nomment regent [instituteur]. Puis il termine ses études au séminaire de Tolosa, où, à 22 ans, il embrasse la prêtrise. Tout de suite, il est nommé vicaire dans son village qu’il ne quittera plus. Vivant de peu – il plaisante volontiers sur sa bourse vide – il frappe à la porte des châteaux pour demander sense bergougno / sense vergonha [sans honte] de quoi boire ou manger. Il sollicitera plusieurs fois le duc d’Epernon, alors gouverneur de Guiana [Guyenne].

Jean-Guillaume est décrit comme un homme de taille moyenne, chétif et d’un physique ordinaire, si ce n’est une légère bosse. Il est chaleureux, curieux, en particulier des découvertes de son temps, bon vivant et plutôt impressionnable. Ses écrits sont puissants, élégants, variés, frais et imagés comme souvent chez les Gascons. Sa langue est riche et Pierre Bec (1921-2014) le déclare comme un des poètes gascons les plus intéressants.

Les poètes sont au gost deu jorn 

Les poètes gascons ont alors le vent en poupe comme Guillaume Ader (1567?-1638) né à Lombèrs (Savés), puis, un peu plus tard, l’Astaracais Louis Baron  (1612-1662) ou encore l’Auscitain Gérard Bédout (1617-1697).

Pourtant, notre vicaire talentueux va s’essayer doucement à la poésie. Ses premières productions sont des Nadaus [Noëls]. Simples, naïfs, aux airs entrainants, ils connaissent un grand succès dans la population et seront longtemps chantés en Lomanha et ailleurs. Certains exhortent à ne pas se laisser aller à la morosité de la dureté des temps, d’autres à faire la fête.
Sur l’Ayre deou Branle de quate / Sur l’aire deu branle de quate [Sur l’air du branle de quatre – branle : danse qui « balance »]

Dastros chante le branle
Branle pyrénéen

Hestejo, hestejo plan Nadau,
E per hesteja carrejo,
Carrejo, carrejo lèu, Bidau
Bin per hesteja Nadau.

Hesteja, hesteja plan Nadau,
E per hestejar carreja,
Carreja, carreja lèu, Bidau
Vin per hestejar Nadau.

Fête, fête bien Noël,
Et pour fêter apporte,
Apporte, apporte vite, Bidau
Du vin pour fêter Noël.

Petit cathachisme gascon de d’Astros

d'Astros - L'ascolo deou Chestian idiotTôt, il écrit un catéchisme gascon en 23 leçons pour les enfants ignorants intitulé L’ascolo deou chrestian idiot. [Attention idiot veut dire à cette époque en gascon « qui n’a pas de connaissances », il ne s’agit nullement du sens de « stupide »]. Il est approuvé par les théologiens de Tolosa le 19 juillet 1644. Il avertit l’écolier :

Idiot tu qu’aprenes un coundé,
Qu’aprenes un tros de cansoun,
E mile peguessos deou moundé
Qué s’an rime n’an pas rasoun,
Digues, quit goüardara d’aprené
Aquestes mots que’t hén entené
So qu‘és de Diou é de ton ben.

Idiòt tu qu’aprenes un conde,
Qu’aprenes un tròç de cançon,
E mile peguessas deu monde
Que s’an rime n’an pas rason
Digas, qui’t guardarà d’apréner
Aquestes mòts que’t hèn enténer
Çò qu’es de Diu e de tòn ben.

Ignorant toi qui apprends un conte,
Ou un brin de chanson,
Et mille sottises du monde
Qui, si elles ont rime, n’ont pas de raison
Dis, qui t’empêchera d’apprendre
Ces mots qui te font comprendre
Ce qui est de Dieu et de ton bien.

Lou trimfe de la lengouo gascouo de d’Astros

d'Astros - Lou Trimfe de Lengouo Gascono
Lou Trimfe de Lengouo Gascono

Chef d’œuvre de d’Astros, Lou trimfe de la lengouo gascouo [Le triomphe de la langue gasconne].

Dans la première partie qu’on appelle communément Las sasous / Las sasons [les saisons], un pastou de l’Arrats / un pastor de l’Arrats [un berger de l’Arrats] esperan l’ouro d’alarga / esperant l’ora d’alargar [attendant l’heure de partir], voit les quatre saisons venir à lui et lui demander arbitrage sur laquelle est supérieure. Et chacune d’étaler ses qualités.

Dans le même esprit, suit un Playdeiat deous elomens daouant lou pastou de l’arrasts / Plaidejat deus elements davant lo pastor de l’Arrats [plaidoyer des éléments devant le berger de l’Arrats]. Ainsi Lou Houec, l’Ayre, l’Ayguo e la Térro / Lo huec, l’aire, l’aiga e la tèrra [Le feu, l’air, l’eau et la terre] exposent leurs forces.

En fait, tous ces textes exaltent la nature et l’amour – amour de Dieu, amour pour Dieu et amour humain.

La première pièce de théâtre en gascon

Le protecteur de d'Astros, Jean Louis de Nogaret de la Vlette, futur duc d'Epernon
Jean Louis de Nogaret de la Vilette, futur duc d’Epernon

De ce que nous en connaissons aujourd’hui, Jean-Géraud d’Astros serait l’auteur de la première pièce de théâtre sociale en gascon : La Mondina. En effet, il écrit une comédie dans laquelle il révèle son amour des gens et son sens social. Les pauvres y ont des excuses de se réconforter dans le vin, c’est le fruit de leurs conditions de vie difficiles. De même, l’auteur trouve plutôt moral que les riches payent pour les pauvres, en particulier les impôts. Pas si fréquent à son époque !

Il faut dire que d’Astros connait ce réconfort dans le vin : son chai est son cabinet de travail et il conseille le vin comme remède. Mais il n’est pas épicurien, plutôt, comme l’a dit Léonce Couture, un poète de la bonne humeur.

Modeste, il refuse les invitations du duc d’Epernon sous prétexte d’être mal habillé avec ses sabots et sa soutane usée. En revanche, il partage avec la population les malheurs des guerres et obtient du duc que Sent Clar soit exempté du passage des troupes, des réquisitions et des corvées.

La mort de Jean-Géraud d’Astros

Jean-Géraud d’Astros est dans la misère, il a été écarté de sa charge, on ne sait pourquoi. Il se sent vieux (53 ans), a la man empeguido de fret / la man empeguida de fred [la main engourdie de froid] en réalité quasi paralysée. Mais il déclare :

Mous membres an tan malananso
Qu’aquo n’es pas en ma pouchanso
De beü un cop dab lou bras dret.

Mos membres an tan malanança
Qu’aquò n’es pas en ma pochança
De bever un còp dab lo bras dret.

[Mes membres sont si mal en point
Qu’il n’est même plus en mon pouvoir
De boire un coup avec le bras droit]

et précise qu’il lèvera son verre du bras gauche s’il ne peut le faire du bras droit !

CygneLe 1er janvier 1647, il écrit des étrennes du nouvel an en vers. Et en avril, il écrit Lou cant deou cinné / Lo cant deu cigne [le Chant du cygne] au jeune fils du duc d’Epernon, c’est-à-dire sa dernière pièce. Pierre Bec nous offre ce très beau texte dont voici un extrait (graphie originale non présentée).

Atau canti jo, vielh e blanc coma lo cicne
E de la gaia Arrats hèu retronir lo bòrd ;
Mes d’ara ‘nlà mon cant es l’assegurat signe
Que jo m’apròchi de la mòrt.

Ainsi je chante, vieux et blanc comme le cygne,
Et de l’Arrats joyeux fais retentir le bord ;
Mais désormais mon chant est le plus sûr signe
Que je m’approche de la mort.

Le souvenir du poète d’Astros

Vieille église Dastros
Vieille église de Dastros à Saint-Clar

Le poète meurt le 9 avril 1648. Il a écrit son épitaphe (extrait du chant du cygne) :

Si ma vita, passant, t’a jamès hèit arríser,
Non plores pas ma mòrt, que nat subject non i a,
Jo’t pregui solament per mon repaus de díser
Lo Pater e l’Ave Maria.

Si ma vie, passant, t’a jamais fait rire,
Ne pleure pas ma mort, nul motif il n’y a,
Je te prie seulement pour mon repos de dire
Le Pater et l’Ave Maria.

L’église de la commune de Sent Clar s’appelle l’église de Dastros, et le square de Dastros attenant abrite son buste en bronze. À Aush, un autre buste, en pierre cette fois, trône au Jardin Ortholan.

Pour le tricentenaire de sa mort, en 1948, la mairie pose une plaque de marbre sur le vieux presbytère, lou gabinet escurit / Lo gabinet escurit [le cabinet obscur] du poète. Le 19 juin 1994, le linguiste astaracais Xavier Ravier (1930-2020) prononce un discours pour les quatre-cents ans de sa naissance.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’ascolo deou chrestian idiot, JG d’Astros, 1645
Dictionnaire de la conversation et de la lecture, tome LVIII, W. Duckett, 1845
Fêtes du tricentenaire du poète gascon JG Dastros, Bulletin de la Société archéologique historique littéraire & scientifique du Gers, M. le chanoine Charles Bourgeat, 1949




Les routes de Gascogne et l’essor du 18ème siècle

Si vous prenez les routes nationales ou départementales de Gascogne, les grandes lignes droites agréables à la conduite vous surprendront. Mais savez-vous que vous roulez sur les routes de l’Intendant Mégret d’Étigny ?

Antoine Mégret d’Étigny, l’intendant bâtisseur

Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)
Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)

Originaire de Saint Quentin, aujourd’hui dans la Région des Hauts de France, Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767) sera Intendant de la Généralité d’Auch de 1751 à 1767. Il introduit en Gascogne d’importantes réformes dans l’exploitation forestière et celle des marbres, le thermalisme, l’agriculture, l’industrie et le commerce.

Son action la plus connue est l’amélioration du réseau routier de la Gascogne. Il réalise plus de 800 km de routes.

Il construit la route de Toulouse à Bayonne en passant par Montréjeau et Tarbes, celle de Tarbes à Martres-Tolosane par Trie et Boulogne-sur-Gesse, celle de Morlaàs à Vic en Bigorre, celle de Tarbes à Aire sur l’Adour, celle d’Oloron à Hastingues, celle d’Oloron à Monein, de Montréjeau à Luchon, celle d’Auch à Saint-Lary, celle de Luchon à Bagnères de Bigorre par les cols, celle de Pierrefitte à Cauterets, celle de Pierrefitte à Luz et Barèges, celle de Luz à Gavarnie, celle de Bordeaux à Bayonne, celle de Pau à Bordeaux, etc.

C’est lui aussi qui entreprend la traversée des Pyrénées par la vallée du Louron, par la vallée d’Aure, par le port de Salau en Couserans, par le port du Portillon à Luchon, par le col du Somport en Béarn. On ne terminera ces liaisons que bien après lui.

Etigny à Luchon
Etigny à Luchon

Plus remarquable encore, il consacre sa fortune à son action de développement de la Gascogne et meurt ruiné. Sur le socle de sa statue à Luchon, on peut lire un extrait de sa dernière lettre : « Je n’ai jamais eu en vue que le service de mon maitre et le bien public, et quoique j’ai dérangé très considérablement ma fortune dans cette province pour les objets qui lui sont utiles, je n’y ai aucun regret, parce que j’ai rempli mon inclination, et que je crois que ma mémoire y sera chérie ».

Plan des routes de l'Intendance d'Auch à la mort de d'Etigny (1767)
Plan des routes de l’Intendance d’Auch à la mort d’Étigny (1767)

La corvée royale des routes

Il faut dire que les routes sont de très mauvaise qualité. Louis XV (1710-1774) lance un important chantier de construction de routes mais l’État n’a pas les moyens de le financer.

Récapitulation générale des ouvrages fait par corvée sur les routes de la généralité d'Alençon
Récapitulation générale des ouvrages fait par corvée sur les routes de la Généralité d’Alençon

Le 13 juin 1738, l’État royal institue la corvée des routes dans tous les pays d’élections. Dans les pays d’États, ce sont les États qui construisent et entretiennent les routes. On réquisitionne pour une corvée annuelle de plusieurs jours, les habitants et leurs matériels situés dans les communautés de part et d’autre des routes, en dehors de l’époque des semailles et des moissons .

Cette corvée provoque un grand mécontentement populaire, d’autant qu’il y a beaucoup d’exemptions. En 1759, pour la construction de la route de Montréjeau à Luchon, l’Intendant d’Étigny a dû faire appel aux Dragons pour faire obéir la population. Bien encadrée, elle est cependant efficace car, pour la venue du duc de Richelieu à Luchon en 1763, elle construit la route de Cierp à Luchon en seulement trois semaines.

Un modèle économique inefficace

Turgot (1727 - 1781)
Turgot (1727-1781)

Devant l’imperfection du système et son peu d’efficacité, Turgot supprime la corvée royale des routes en février 1776. On la remet en vigueur dès le mois d’aout. On la supprime définitivement le 27 juin 1787 et on la remplace par une contribution financière répartie entre chaque paroisse.

La contribution financière des communautés touche tous les contribuables, alors que la corvée des routes, du fait des nombreuses exemptions, ne concerne que les brassiers et les journaliers. Aussi, les communautés demandent les adjudications comme pour la route de Saint-Sever à Tartas en 1765.

La construction des routes, une volonté royale

Un arrêt du 3 mai 1720 charge les Intendants de la construction des routes. Ils dressent un état de celles qui sont à élargir, à redresser ou à construire et établissent un projet particulier pour chaque chemin.

Les ingénieurs des ponts et chaussées dont le corps est créé en 1747, sont chargés de construire les routes et de mobiliser la main d’œuvre. Les piqueurs sont chargés de la surveillance des travaux. Les corvoyeurs (ceux qui sont appelés à la corvée des routes) sont encadrés par des députés de leur communauté qui dirigent les équipes, eux-mêmes encadrés par des syndics.

Pour construire la route, on décaisse sur la largeur de la chaussée. On place au fond des pierres plates épaisses et des pierres verticales pour marquer le bord de la route. On garnit ensuite avec des couches de cailloux et du gravier. Le profil bombé de la route rejette l’eau dans les fossés creusés de chaque côté.

Les routes ont 36 ou 30 pieds de large entre les fossés (1 pied = environ 30 cm) et permettent aux voitures de se croiser. Les fossés prennent 6 pieds de large chacun et des plantations d’arbres sont rendues obligatoires en 1720 de chaque côté. Ils sont plantés sur les propriétés riveraines.

C’est la loi du 9 ventôse an XIII qui a rapproché les plantations sur les terrains appartenant à l’État le long des routes. Le législateur n’avait pas prévu les automobiles et nombre d’arbres sont sacrifiés sur l’autel de la sécurité routière !

L’intendant d’Étigny est très présent sur tous les chantiers. Conscient des difficultés occasionnées par la corvée et son peu d’efficacité, il développe systématiquement les adjudications de travaux à des entrepreneurs privés, à la charge des communautés.

Traité de la construction des chemins- Henri Gautier (1660-1737)
Traité de la construction des chemins- Henri Gautier (1660-1737) – Gallica

Le tracé des routes

Sur le tracé des routes au 18e siècle, nous disposons d’un document d’une grande richesse. Il s’agit de l’Atlas des routes de France dits Atlas de Trudaine. C’est une collection de 62 volumes de plus de 3 000 planches. L’Atlas a été réalisé sur ordre de Charles Daniel Trudaine (1703-1769), administrateur des Ponts et Chaussées. Il contient les routes faites ou à faire dans les vingt-deux généralités des pays d’élections régies par des intendants. Nous avons retenu trois exemples en Gascogne mais l’Atlas en contient beaucoup d’autres sur les Généralités d’Auch et de Bordeaux.

Les tracés recherchent les lignes droites et évitent la traversée mal commode des bourgs. Les routes passent en dehors des agglomérations et voient naitre de nouveaux quartiers, des auberges, des commerces. Les commerçants et artisans installés le long des rues principales des bourgs protestent.

Route d'Auch à Tarbes près d'Orleix et Aureilhan
Route d’Auch à Tarbes près d’Orleix et Aureilhan – Atlas de Trudaine

À Auch où plusieurs routes se croisent, les carrefours donnent les nouveaux quartiers de la Porte Neuve en haute ville et la Patte d‘oie en basse ville.

Les routes passent en plaine et évitent les côtes. Les Ingénieurs s’efforcent de réduire les dénivellations en rabotant le relief et en remblayant les creux. En montagne, le tracé des routes emprunte les vallées. Quand il faut gravir un versant, on préfère les pentes à large rayon de courbure plutôt que les lacets pour permettre aux attelages de tirer en ligne et de soulager leur effort.

Des intérêts qui ne sont pas toujours convergents

Les doléances sont nombreuses sur les tracés : propriétaires qui se disent lésés par le passage des routes sur leurs terres, routes jugées trop larges et prenant trop de terres, fossés qui gênent l’accès aux maisons riveraines et aux champs, etc. Il est vrai aussi que les entrepreneurs prennent sur place les matériaux d’empierrement et ouvrent des carrières dans les champs.

Route de Mont de Marsan à Auch passant par Aubiet
Route de Mont de Marsan à Auch passant par Aubiet – Atlas de Trudaine

Pourtant, nombre de villes se disputent le tracé pour voir la route passer près de chez elles. Les grands propriétaires nobles offrent de construire à leurs frais des ponts pour faire passer la route. Ils offrent des terres sans indemnité car le passage des routes valorise leurs terres voisines.

Chacun essaie de faire prévaloir ses intérêts. La route d’Aire à Maubourguet passe par Viella et Madiran car les négociants en vin veulent favoriser leur commerce. Ce n’est qu’entre 1777 et 1784 qu’on construira la route de la plaine passant par Saint-Germé, Riscle et Castelnau-Rivière-basse.

Route de Bordeaux à Bayonne, traversée de St-Geours de maremme – Atlas de Trudaine
Route de Bordeaux à Bayonne, traversée de St-Geours de maremme – Atlas de Trudaine

Des progrès qui préparent le 19e siècle

Les progrès des voies de communication et des moyens de transport au cours du 18e siècle facilitent les contacts, les relations, le commerce. Ils facilitent aussi la diffusion des idées nouvelles. La littérature prérévolutionnaire, les articles des journaux, les motions des clubs parisiens et les débats des assemblées révolutionnaires bénéficient ainsi d’un impact plus large.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Les routes des Intendants – L’homme et la route en Europe occidentale, au Moyen-âge et aux Temps modernes, Les Rencontres de Flaran, Charles Higounet, Presses Universitaires du Midi, Toulouse.
La corvée des grands chemins au XVIIIe siècle, Anne Conchon, 2016
Traité de la construction des chemins ,Gautier, Henri (1660-1737).
Atlas de Trudaine, réalisés entre 1745 et 1780




Le Beatus de Saint Sever, chef d’œuvre médiéval

Beatus de Saint-Sever - Frontispice
Beatus de Saint Sever – Frontispice

Dans leur scriptorium (atelier d’écriture), les moines rédigent ou copient des manuscrits enluminés d’une exceptionnelle qualité. Parmi ceux parvenus jusqu’à nous, nous avons le Beatus de Saint Sever, rédigé sous l’abbatiat de Grégoire de Montaner (1028-1072). Il est le seul exemplaire que nous connaissons au nord des Pyrénées.

Qu’est-ce qu’un Beatus ?

Un Beatus est un manuscrit rédigé en Espagne entre le Xe et le XIIe siècle.  Le moine Beatus recopia les Commentaires de l’Apocalypse de Jean, rédigés au VIIIe siècle au monastère de Saint-Martin de Liebana dans les Asturies. Celui-ci avait l’ambition de donner un texte accessible, compréhensible, dans un langage courant.

L’Apocalypse de Jean est écrite pendant les persécutions de Néron et de Dioclétien contre les chrétiens. Sous une forme poétique, elle dévoile l’avenir révélé à une âme sous forme d’espérance. Elle est destinée à montrer à ceux qui souffrent comment le Bien suprême se trouve au bout d’un long chemin de souffrances. Étymologiquement, Apocalypse veut dire « révélation ».

Beatus - Vision de l'Apocalypse (Gallica)
Beatus – Vision de l’Apocalypse (Gallica)

L’Apocalypse de Jean devient le symbole de la résistance des chrétiens d’Espagne. Elle annonce la fin des persécutions et la Reconquête contre les Musulmans. Facile à comprendre pour les croyants, elle prend une importance considérable en Espagne au point de supplanter les Évangiles.

On connaît une trentaine de Beatus décoré d’enluminures éclatantes, dont seulement une vingtaine nous sont parvenus.

Le Beatus de Saint Sever

Conservé à la Bibliothèque Nationale de France, c’est le seul Beatus connu au nord des Pyrénées. Il est d’une beauté et d’une richesse picturale supérieure aux manuscrits peints en France à cette époque et sera qualifié d’œuvre exceptionnelle par l’éditeur scientifique allemand actuel, Peter K. Klein. Comme il se doit, il contient le Commentaire sur l’Apocalypse du moine Beatus, ainsi que le Commentaire de Saint Jérôme et le Livre de Daniel.

Beatus - La vision de Daniel
Beatus – La vision de Daniel (Gallica)

Le Beatus de Saint Sever contient 296 folios (format 365×280 mm) décorés de 108 enluminures peintes avec des encres de couleur vive et de l’or. Le moine Stephanius Garsia le rédige et laisse son nom dans un codex. Il témoigne de la richesse et de la puissance de l’abbaye au XIe siècle.

La mappemonde de Saint Sever

Beatus - Mappemonde
Beatus – Mappemonde (Gallica)

Dans l’œuvre, on trouve une mappemonde représentant le monde évangélisé par les Apôtres avec l’emplacement de Saint Sever et des principales villes. Avec 280 noms, elle est deux à quatre fois plus plus riche que les autres de l’époque, témoignant d’une grande érudition. La Gascogne y occupe une place importante.

La terre australe est commentée : « En plus des trois parties du monde, il y a une quatrième partie au-delà de l’océan, dans la direction du sud et inconnue de nous à cause de la chaleur du soleil. Dans ces régions, on prétend fabuleusement que vivent les Antipodes ».

Beatus - Le Déluge
Beatus – Le Déluge (Gallica)

On pense que le Beatus de Saint Sever fut rédigé à la suite du don d’un Beatus espagnol fait à l’abbaye par le duc de Gascogne. Le Beatus est écrit en wisigoth, il doit être transcrit en latin. Les enluminures reprennent des thèmes populaires au nord des Pyrénées.

Il prend une importance considérable dans la liturgie de l’abbaye de Saint Sever car on retrouve les illustrations du Beatus dans les décors architecturaux de l’abbatiale, notamment le tympan du portail nord du transept (Christ en majesté).

L’abbaye

Guillaume Sanche (972- après 998) est comte puis duc de Gascogne en 977. Après sa victoire de Taller sur les Normands, il fonde à Saint Sever une abbaye nantie de nombreux privilèges et richement dotée, sur un oratoire dédié à Saint Sever. Cap de Gasconha, elle est au centre de sa politique et de son pouvoir.

Son fils Sanche Guillaume appelle le bigourdan Grégoire de Montaner, alors moine de Cluny, pour diriger l’abbaye. Celui-ci y rédige sa Passion car l’abbaye des ducs de Gascogne ne peut se contenter de vénérer un saint local.

L'Abbaye de Saint-Sever (1678)
L’Abbaye de Saint Sever (1678) (Gallica)

L’abbaye de Saint Sever suit la règle de Saint Benoît. Pourtant, elle ne s’affilie à aucun ordre et gardera son indépendance jusqu’à la Révolution de 1789. En 1104, la Pape Pascal II la dote de privilèges (liberté d’élection de l’Abbé, exemption de service militaire, droit de nommer des abbés dans ses dépendances, etc.). En 1307, Clément V, le pape gascon, concède à l’Abbé le port des ornements épiscopaux, en dehors de la présence de l’évêque.

Les possessions de l’abbaye

L’abbaye de Saint Sever possède de vastes domaines. Elle fonde des prieurés à Roquefort, Mont de Marsan, Saint Genès, Saint Pierre du Mont, Nerbis, Morganx, Buzet, Mimizan. L’étendue de ses domaines explique en partie le peu d’implantation des autres ordres religieux en Gascogne.

L’abbaye de Saint Sever possède aussi la seigneurie sur la ville de Saint Sever. Les rapports se tendent et une révolte éclate en 1208 contre les moines qui exigent trop de taxes. Par exemple, lors des funérailles, ils exigent une redevance sur l’usage de la croix, des encensoirs, des habits sacerdotaux, la sonnerie des cloches, le dépôt du défunt dans l’église et sur l’emplacement au cimetière. Les moines ne veulent pas céder. Les habitants tentent de les affamer en les privant de vivres. Il fallut un synode pour régler le différend.

D’autres révoltes auront lieu. Les Huguenots pillent l’abbaye en 1549, 1569, 1571, massacrent les moines en 1572 et la brûlent en 1598. À la Révolution, elle compte encore 15 moines.

L'Abbaye de Saint-Sever - cloitre
L’Abbaye de Saint Sever – le cloître

 

Références

Le Beatus de Saint Sever, église des Landes
Beatus, Wikipedia
Saint Sever – Millénaire de l’abbaye, Colloque international des 25-26 et 27 mai 1985. Comité d’études sur l’histoire et l’art de la Gascogne, 1986
Chartes et documents hagiographiques de l’abbaye de Saint-Sever (Landes), 988-1359, Georges Pon et Jean Cabanot

 

 




Passacarrèra lo 24 de deceme a Oloron

Jean-Baptiste Laborde nous régale dans la revue Reclams de septembre 1911 d’un long article sur les noëls béarnais. Voici la coutume autrefois fort répandue d’une passacarrèra [littéralement passe-rue] qu’il relate dans la ville d’Oloron.

Jean-Baptiste Laborde

JB Laborde parle dans Reclams du passacarrèra à Oloron
Jean-Baptiste Laborde (1942)

Originaire d’Augèna Camptòrt [Ogenne-Camptort] dans les Pyrénées-Atlantiques, Jean-Baptiste Laborde (1878-1963) est un historien du Bearn. Il est prêtre et, pendant trois ans, professeur au Petit Séminaire d’Auloron Senta Maria [Oloron-Sainte-Marie]. Il a écrit de nombreux ouvrages sur les coutumes locales, dont au moins deux sur los nadaus [les noëls].

Il est membre de l’Escòla Gaston Febus, et même sos capdau [vice-président]. Il écrit de nombreux articles sur la revue de l’Escòla, Reclams de Béarn et Gascougne.

Les promenades traditionnelles

Visite des Aguilhonès
La visite des Aguilhonès

De façon très étrange, on a oublié nos traditions de l’hiver pour mettre en valeur une tradition étrangère, d’origine anglo-celte, Halloween, qui, elle, a lieu pour la Toussaint.  C’est vrai que l’aguilhonèr qui se pratiquait dans la période de l’Avent,  il y a quelques 200 ans, vient aussi des Celtes .

La veille de Noël, à Oloron, les enfants s’en allaient dans les rues pour ua passacarrèra [un défilé] bien spéciale.

Passacarrèra a Auloron

Oloron - Rue Chanzy
Oloron – Rue Chanzy

« Je garde un pittoresque souvenir du curieux spectacle auquel il m’a été donné plusieurs fois d’assister dans cette antique cité béarnaise, la veille de Noël. Dès le point du jour, des Oustalots, de la rue Ste-Barbe, le long du Bialè, une bande d’enfants s’en allait rejoindre d’autres bandes venues de Sègues ou descendues de Matachot et tout ce petit monde parcourait la rue du Séminaire, le Carrérot, la rue Chanzy, montait à La-Hàut, dégringolait le Biscondau et après avoir serpenté sur le Marcadet, sous le regard malicieux de Navarrot, prenait la rue Camou ou la Bie-de-Bat pour aller vers les Maisons Neuves, du côté de la Sarthouléte chantée par le poète. Un panier ou un petit sac à la main, pépiant comme un vol de moineaux en maraude, ils allaient criant de temps à autre à tue tête et avec plus ou moins d’ensemble, ces mots baroques :

Pendant le passacarrèra, les enfants collectent des "poumes, castagnes y esquilhots" !
Poumes, castagnes y esquilhots !

A hum ! a hum ! a hum !
[À toute allure ! À toute allure ! À toute allure !]

ou encore :

Hiu ! hau ! ères iroles de Nadau !
Hiu hau ! eras iròlas de Nadau !
[Youpi ! Les châtaignes de Noël !]

Devant les maisons, riches et pauvres, où un enfant était venu au monde dans le courant de l’année, la troupe s’arrêtait et chantait à pleins poumons, sur un ton uniforme :

A humilhes ! a humalhes !
Poumes y castagnes !
Bouharoc ! coc ! coc !
Poumes y esquilhots !

[comptine pour demander des pommes, des châtaignes et des noix]

Poumes, castagnes y esquilhots !

Le nez en l’air, faisant claquer les sabots en cadence sur le trottoir ou sur la chaussée, à cause du froid vif du matin, cette canalhete [ces petites canailles] attendait que portes ou fenêtres de la maison voulussent bien s’ouvrir. Et de fait, presque toujours, en réponse à leur bruyante requête, les contrevents s’entrebâillaient, la maison se faisait souriante et une pluie de noix, de pommes, de châtaignes, quelquefois même de petits sous, venait tomber au milieu des enfants. Aussitôt voilà les marmots à quatre pattes, se bousculant, s’invectivant à qui mieux mieux, tâchant de faire la récolte la plus abondante, de remplir le petit panier d’osier ou le sac de toile avec cette manne d’un nouveau genre.

Mais, — ce qui n’arrivait presque jamais, — si la maison restait fermée, si portes et fenêtres demeuraient maussadement closes, si les parents refusaient de faire fête aux petits quêteurs, c’était une série d’imprécations et de mauvais souhaits contre le nouveau-né.

Flous déu cô y pausotes gauyouses

Antanin Montaut, dans une de ses meilleures poésies, a fidèlement noté cette vieille coutume locale. [Flous déu cô y pausotes gauyouses, Antanin Montaut, 1905]. Il s’adresse aux petits pauvres d’Oloron et il nous les montre dans leurs nippes à tout ana, [leurs vêtements à tout aller, de tous les jours] ce qui leur permettra impunément de se rouler dans la boue, si les nécessités de l’esgarrapéte [la gribouillette, jeu d’enfants consistant à attraper un objet jeté au milieu d’eux] l’exigent.

Qu’abét bien touts, bertat, quauques beroyes pelhes
Heytes de bielh gilet, bielh pantelou, bielh frac
— May p’a soubén bestits de nau dap u perrac ; —
Nou metiat so de bèt, bestit-pe de las bielhes,
Puch cerquat u tistèt, u sac, so qui cregats
Oun se pousque estrussa l’amassadis mey biste,
Mes nou sie lou sac descousut, ni la tiste
Crebade au houns, praubots ! ta qu’arré nou pergats.

Lou matiau n’ey ni clà, ni brum,
Bestits de perracs, de misères,
Dap las sacoles, las tistères,
Maynats, aném, cridat  a hum !

Déya per las maysous que s’orben las frinestes
Aci, n’a pas u més, u maynat éy badut ;
Estangat-pe ! En lou han, lou pay s’ère escadut
Ta l’aynat ; que p’argoeyte… Ah ! goardat-pe las testes !
La plouye, — que die you ? — la grelade, praubots !
Sus bous auts cadéra coum Nadau l’a boulude ;
Parât ! nou séra pas boste pêne pergude,
La plouye pe dara castagnes, esquilhots.

Lou matiau n’éy ni clà, ni brum ;
Hardit ! au sé quauques iroles
Pétéran hén las casseroles !
Maynats, aném, cridat  a hum !…

Més crégat-me, déchat de coumença batalhes,
Que lous grans aus petits dén ajude, si cau ;
Partatyat-pe de plà lous présens de Nadau,
Y tournat-p’en après ta case chens baralhes…

Lo matin n’ei ni clar, ni brum ;
Hardit ! au sèr quauquas iròlas
Petaràn hens las casseròlas !
Mainats, anem, cridatz  a hum !…

Mes credatz-me, deishatz de començar batalhas,
Que los grans aus petits dan ajuda, si cau :
Partatjatz-vse de plan los presents de Nadau,
E tornatz-vse’n après tà casa shens baralhas.

[Le matin n’est ni clair, ni brumeux ; / Hardi ! ce soir quelques châtaignes grillées / Exploseront dans les casseroles ! / Enfants, allez, criez : À toute allure !…
Mais croyez-moi, laissez vos batailles, / Que les grands aident les petits, s’il faut : / Partagez-vous bien les cadeaux de Noël, / Et rentrez après à la maison sans disputes.]

Je doute que les petits Oloronnais aient jamais mis en pratique les conseils paternels du poète ; est-ce que les horions qu’on échange ne sont pas un des attraits de ce passe-rue matinal ? À l’heure actuelle, cette coutume existe encore, à Oloron, mais elle tend à disparaître. Il est certain qu’autrefois cet usage s’étendait à toute la région environnante et en particulier à ces riants villages qui s’échelonnent le long du Gave d’Oloron, dans l’ancienne vallée du Jos ; à travers les carrères c’était la même tournée matinale, agrémentée des mêmes couplets. »

Jean-Baptiste Laborde

Références

Noëls béarnais, Jean-Baptiste Laborde, septembre 1911




De Pau à Stockholm, l’aventure de Bernadotte

Jean-Baptiste Bernadotte est un de ces Gascons partis au loin chercher une destinée extraordinaire, sans jamais oublier ni son pays ni ses compatriotes. De Pau à Stockholm, mettons nos pas dans ceux de Jean-Baptiste.

Bernadotte, soldat du roi et de la République

Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, lieutenant au 36e régiment de ligne en 1792
Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, lieutenant au 36e régiment de ligne en 1792

Jean-Baptiste Bernadotte nait à Pau le 26 janvier 1763. Son père est avocat et lui fait faire des études au collège des Bernardins de Pau.

À la mort de son père, il s’enrôle au Régiment Royal – La Marine, le 3 septembre 1780. La République lui permet d’accéder aux grades d’officiers. Le voilà adjudant en février 1790, lieutenant en avril 1792, capitaine en juillet 1793, chef de bataillon en février 1794, chef de brigade en avril et commandant de l’armée de « Sambre et Meuse ».

Bernadotte fait merveille dans les armées de la République où il se distingue comme meneur d’hommes. Lors de la campagne de Belgique en 1794, il devient général le 29 juin à la bataille de Fleurus, général de division le 22 octobre à la bataille de Maastricht et gouverneur de la ville.

Soldat valeureux, il bat les Autrichiens à Tiening, près de Ratisbonne, le 22 août 1796 avec seulement 9 000 hommes contre 28 000. Et Bernadotte commence à se faire la réputation de prendre soin des prisonniers ennemis.

Bernadotte rencontre Bonaparte

En Janvier 1797, Bernadotte part en Italie sous les ordres de Bonaparte avec l’armée de « Sambre et Meuse ». Il se distingue dans tous les combats et devient gouverneur du Frioul. Son esprit indépendant lui vaut une certaine inimitié de Bonaparte.

Désirée Clary (1807)
Désirée Clary (1807)

Peu importe, après la paix de Campo Formio, Bernadotte devient ambassadeur à Vienne et y reste six mois. Son passage est marqué par l’affaire du drapeau tricolore qu’il arbore sur l’ambassade, dans le pays de Marie-Antoinette qui a été guillotinée à la Révolution. Inutile de dire que cela n’a pas plu.

Le 17 août 1798, Bernadotte épouse Désirée Clary qu’il a rencontrée lors de son passage en garnison à Marseille. Le 4 juillet 1799 nait Oscar leur fils unique. Bonaparte est son parrain. La sœur de Désirée Clary a épousé Joseph Bonaparte. Le voilà donc cousin de Napoléon Bonaparte.

Lors du coup d’état du 18 brumaire, il est le seul à ne pas soutenir Bonaparte par fidélité à la République. Ce dernier lui en gardera une rancune tenace.

Bernadotte Maréchal d’Empire

Lors du couronnement de Napoléon, le 18 mai 1804, Bernadotte est présent. Il figure sur le tableau du sacre portant le collier de l’empereur à côté du trône, près d’Eugène de Beauharnais. Il figure aussi à la place d’honneur dans le tableau figurant la distribution des Aigles aux régiments.

Serment de l'armée fait à l'Empereur après la distribution des aigles, 5 décembre 1804
Serment de l’armée fait à l’Empereur après la distribution des aigles, 5 décembre 1804

Napoléon passe les troupes en revue à Iéna
Napoléon passe les troupes en revue à Iéna (octobre 1806)

Bernadotte devient Maréchal d’Empire. De juin 1804 à septembre 1805, il est gouverneur du Hanovre et s’y montre un brillant administrateur.

Il participe à toutes les batailles de l’Empire. Sa valeur le fera distinguer et nommer prince de Ponte Corvo.

Après la bataille de Iéna du 14 octobre 1806, il poursuit l’armée prussienne, prend Halle et Lübeck. Dans cette ville, il fait 1 600 soldats suédois prisonniers qu’il traite convenablement et renvoie chez eux. Après le traité de Tilsitt de juin 1807, il est nommé gouverneur des villes hanséatiques et occupe le Danemark. Ses talents d’administrateur sont une nouvelle fois remarqués.

Bernadotte est nommé Prince héritier de Suède

Charles XIV Jean Prince Royal de Suède
Charles XIV Jean Prince Royal de Suède (1811)

En 1809, une révolution éclate en Suède et le roi Gustav IV est obligé de s’enfuir. Son oncle monte sur le trône sous le nom de Charles XIII mais il est sans descendance. Un prince danois est nommé par la Diète suédoise mais meurt peu après. Un nouveau prince héritier doit être nommé.

Bernadotte est à Paris. Il reçoit la visite d’un officier suédois qui avait été son prisonnier à Lübeck et lui fait part de l’état d’esprit des Suédois suite à son administration des villes hanséatiques et de son attitude envers les 1 600 prisonniers suédois. Il lui propose de se porter candidat au trône de Suède. Napoléon ne voit pas cette proposition d’un très bon œil mais se résout à le laisser partir.

Le 20 août 1810, Bernadotte est élu prince héritier au trône de Suède. Il se convertit au luthéranisme avant d’entrer en Suède. Notons que Henri III de Navarre avait fait le chemin inverse pour accéder au trône de France.

Dans le camp des coalisés

En janvier 1812, Napoléon commet l’erreur d’envahir la Poméranie suédoise. Bernadotte qui gardait toutes ses sympathies à sa patrie d’origine se voit obligé de lui déclarer la guerre.

Napoléon déclenche une violente attaque contre Bernadotte en le qualifiant de traitre. Du 17 octobre au 28 novembre, les villes sont sollicitées pour lancer des imprécations contre « le soldat déserteur ». Pau est sommée d’enlever les tableaux de Bernadotte et de le faire disparaitre des registres municipaux.

Bernadotte reprend la Poméranie, gagne plusieurs combats et participe activement à la bataille de Leipzig qui consacre la défaire de Napoléon. La seule présence de Bernadotte entraine la défection de nombreux régiments allemands qui rejoignent son armée et il est à l’origine de l’action décisive qui emporte la victoire. Il envahit le Danemark et le contraint à céder la Norvège à la Suède au traité de Kiel du 14 janvier 1814.

Il prend Liège en Belgique et y laisse son armée tandis qu’il entre seul dans Paris, en même temps que les troupes alliées le 31 mars 1814.

La bataille de Leipzig
La bataille de Leipzig (16 octobre 1813)

Il devient roi de Suède et de Norvège

Charles XIV Jean roi de Suède et Norvège (1840)
Charles XIV Jean roi de Suède et Norvège (1840)

Bernadotte n’oublie pas sa patrie et ses anciens amis. Après l’exécution du Maréchal Ney, il fait venir son fils, lui donne un emploi dans l’armée et le nomme aide de camp de son fils Oscar. Il en fait de même avec les fils de Davout et de Fouché.

Le 5 février 1818, Charles XIII meurt et Bernadotte devient roi de Suède sous le nom de Charles XIV-Jean et roi de Norvège sous le nom de Charles III. L’union des deux couronnes voulue par Bernadotte durera jusqu’en 1905. Il fait de nombreuses réformes et se serait inspiré des institutions  de son Béarn natal.

Sa femme Désirée est restée à Paris après un court séjour en Suède en janvier 1811. Elle rejoint Bernadotte en 1823 pour les fiançailles d’Oscar et de Joséphine de Leuchtenberg, fille d’Eugène de Beauharnais et de la fille du roi de Bavière. Elle ne quitte plus la Suède.

Bernadotte meurt le 18 mars 1844. Ses descendants sont toujours roi de Suède.

La Maison Bernadotte à Pau

La maison natale de Bernadotte à Pau
La maison natale de Bernadotte à Pau

Bernadotte entretient une correspondance fournie avec son frère resté à Pau. Il envoie son portrait et une collection de médailles suédoises au musée municipal de Pau et offre des vases de porphyre pour décorer le château.

Il achète la maison dans laquelle il a vu le jour, pour en faire un refuge pour les vétérans retraités. En 1935, une société se crée pour sauvegarder la maison et on y rassemble des objets ayant appartenu à Bernadotte. Après la guerre, la ville de Pau et par le gouvernement suédois rachètent la maison et les collections par moitié. On la classe Monument historique en 1953.

Les donations faites par la Suède enrichissent les collections. On peut y voir des pièces exceptionnelles comme la lettre par laquelle Napoléon autorise Bernadotte à répondre favorablement à sa nomination comme prince héritier de Suède.

Le 8 octobre 2018, à l’occasion du bicentenaire de l’accession de Bernadotte au trône de Suède, la famille royale vient à Pau inaugurer le musée Bernadotte qu’on vient de rénover. On plante un chêne au parc Beaumont, à l’emplacement du magnolia planté en 1899 par le roi Oscar II, petit-fils de Bernadotte.

Serge Clos-Versailles

écrit en orthographe nouvelle 

Références

Bernadotte, Sir Dumbar Planket Barton, éditions Payot, 1983, réédition de l’ouvrage de 1931.
Charles XIV Jean, Wikipédia
De Sceaux au Royaume de Suède, l’incroyable destinée de Jean-Baptiste Bernadotte

 




Château de Mauvezin et Escòla Gaston Febus

Le château de Mauvezin, chef-lieu de la viguerie du comté de Bigorre, va jouer un rôle pendant tout le Moyen Âge. Il appartient depuis 1907 à l’Escòla Gaston Febus. Il fallait bien que la revue Reclams lui consacre un nouveau hors-série.

Spécial château de Mauvezin

L’Escòla Gaston Febus est une association de promotion de la culture de Gascogne. Elle produit, depuis 1897, une revue littéraire, Reclams. Elle est aussi propriétaire du château de Mauvezin depuis 1907.  Un château qu’elle a restauré comme en l’époque de Gaston Febus. Il méritait bien un numéro spécial !

L'Escòla Gaston Febus fête la prise de possession du Château de Mauvezin le 31 août 1907
L’Escòla Gaston Febus fête la prise de possession du Château de Mauvezin le 31 août 1907

Ce château a une grande histoire dont un épisode particulièrement chahuté (seconde moitié du XIIIe siècle) est décrit dans la revue.  On vous y raconte aussi la vente à l’Escòla et les travaux de restauration. C’est l’occasion de rappeler les fêtes, les discours des membres de l’Escòla, les poésies inspirées par le lieu. Vous y découvrirez la fin du poème Lo casteth de Mauvezin que Césaire Daugé (1858-1945) a écrit en 1911 et dont un exemplaire est toujours au château, dans la bibliothèque de l’Escòla.  Et bien d’autres choses encore, comme le poème Eth bon e eth mau… vin du poète aranais Xavi Gutiérrez Riu (1971- ) ou une page (fictive) du journal de Febus sur ses derniers jours au château…

Plutôt que de vous dévoiler l’immense richesse du numéro spécial, bilingue et joliment illustré, voici un extrait qu’un ancien félibre, qui signe L. (Jean-Victor Lalanne ?), a publié sur la revue Reclams en mai 1910. C’est alors qu’il visite le château.

Rêverie sur le château de Mauvezin

Les seigneurs de MauvezinAppuyé contre la main courante je me laisse aller à de longues rêveries sur l’histoire du château. Une page de Froissard me revient à la mémoire, celle où le chroniqueur raconte le siège et la prise du château, en juin 1373.
Le Prince Noir, à la tête des Anglais, s’était emparé du château en 1370. Trois ans plus tard, le duc d’Anjou, frère du roi, pénétra en Bigorre. Envoyant l’un de ses corps, sous les ordres de Du Guesclin, vers le château de Lourdes, également occupé par les ennemis, il vint lui même devant Mauvezin, à la tète d’une dizaine de mille hommes. Le château était défendu par un chevalier Gascon, Raimonnet de l’Espée, au service des Anglais.

Froissard nous montre l’armée du roi de France, campée durant six semaines « en ces beaux prés, entre Tournay et le Chastel » sur le bord « la belle rivière d’Arros qui leur couroit claire et roide, dont ils étaient servis eux et leurs chevaux. » Les assiégés ne se rendirent que lorsque « la douce eau leur manqua. »

Mais le jour commence à baisser ; le disque du soleil disparait lentement derrière le clocher de Cieutat : à une certaine distance, la vue des objets se modifie, leur contour devient indécis, leur forme fantastique. Au loin, dans les prairies de Gourgue et de Ricaud, il me semble apercevoir les tentes de l’armée assiégeante, ses chariots, ses chevaux qui vont s’abreuver dans l’Arros. Cette masse sombre qui s’avance là bas au sud de Tournay, n’est-ce pas un nouveau corps d’armée qui vient s’ajouter aux assiégeants ? Ne serait-ce pas plutôt un parti d’Anglais qui accourt pour faire lever le siège ?

Le Château de Mauvezin (gravure de 1704)
Le Château de Mauvezin (gravure de 1704)

De la plaine de confuses rumeurs s’élèvent vers le château ; les hommes d’armes s’agitent dans le lointain. Voici du côté de Bonnemazon, un corps d’archers et d’arbalétriers qui semblent profiter des replis du terrain pour dissimuler leur marche en avant vers les remparts. Plus à droite, sur la route de Lescadieu, n’est-ce pas une compagnie de chevaliers vêtus de leur heaume et de leur cotte de mailles qui marchent en ordre pour nous attaquer du côté de l’ouest ? Dans la direction du nord, sur la lisière du bois de Gourgue, mon imagination exaltée aperçoit nettement des groupes d’artilleurs poussant sur des affuts roulants leurs bombardes et leurs canons cerclés de fer.

Et tout à coup, j’entends le son strident de plusieurs trompes et, à travers l’ombre du crépuscule, je vois, à quelques pas des murailles, plusieurs machines de guerre qui s’avançaient en soufflant bruyamment, conduites par des guerriers vêtus de peaux de bêtes. Je vais donc assister à un de ces « faits d’armes, appertises grandes en beau lancis de lances » dont parle Froissard.

… « Le soleil est couché, me dit mon compagnon en me poussant du coude, il est temps d’aller dîner. » Ce barbare avec ses préoccupations gastronomiques, a rompu le charme. Je sors de ma rêverie et je descend en maugréant les escaliers de la tour, tandis que les automobiles que, dans mon exaltation, j’avais prises pour d’antiques catapultes, traversent en tempêtes les rues de Mauvezin.

Hommage au château

L’auteur de cet article, signé simplement L.,  termine son bel article par ces mots.

Le donjon du château de MauvezinAvant de quitter ces lieux, je griffonne ce sonnet que me dicte une muse novice :
Quand tu reposeras dans ce manoir antique
Que tu nous as donné dans un geste royal,
Les muses garderont tes restes, 0 Bibal,
Et leurs voix chanteront un sublime cantique.

Nous viendrons visiter ce castel héraldique.
Nous, tes nombreux amis, disciples de Mistral.
Nous te dirons des vers, Mécène au cœur loyal,
Et nous mettrons des fleurs sur la tombe rustique.

Ton nom sera pour nous un cri de ralliement
Ton donjon un abri, source de dévouement
Où pourra s’abreuver le cœur des Gascons libres.

Couché comme un géant sur un rempart d’airain,
Tu dormiras en paix sous le regard divin,
Et ton âme entendra les accents des Félibres.
L.

Les courtines du Château de Mauvezin
Les courtines du Château

Bonne flânerie sur les courtines du beau château…

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

A Mauvesin, Reclams, mai 1910 p. 100-103
Spécial Mauvezin, Reclams, décembre 2020
Lou Castet de Maubesin, Cesari Daugèr, 1911




Les commissions syndicales dans les Pyrénées

Les commissions syndicales ont été créés par la Loi du 5 avril 1884 pour permettre la gestion des biens indivis des communes, alors qu’elles les gèrent en commun depuis le Moyen Âge. Étonnant, non ?

Vous avez dit commission syndicale ?

Loi Municipale du 5 avril 1884 (extrait sur les Commissions Syndicales)
Loi Municipale du 5 avril 1884 (extrait sur les Commissions Syndicales)

Les commissions syndicales sont des collectivités territoriales gérant un territoire qui est la propriété indivise de plusieurs communes. Elles peuvent regrouper quelques communes ou concerner toute une vallée.

Les décisions sont prises par une assemblée composée de délégués de chaque commune. La règle de l’unanimité prévaut dans les décisions concernant la propriété commune (achats, ventes, etc.). Le retrait d’une commune nécessite l’accord unanime des autres. Depuis la « Loi Montagne » de 1985, une commune peut désormais s’en retirer librement.

Le rôle de la commission syndicale est de règlementer l’usage des pacages et des estives, de construire des équipements pastoraux. Elle réalise des coupes de bois, et crée des pistes forestières.

La commission syndicale autorise l’utilisation de la propriété indivise par des exploitants privés ou publics. Elle permet la construction d’équipements touristiques (domaines skiables, par exemple).

Le refuge du Marcadau à Cauterets

Les plus grandes commissions syndicales possèdent des thermes, des casinos, des refuges, des zones industrielles. Elles ont des domaines skiables qu’elles afferment. Ainsi, elles se procurent des revenus confortables. Si la montagne pyrénéenne a été épargnée par le bétonnage touristique que l’on voit dans d’autres massifs, c’est grâce à la propriété collective et à la gestion des commissions syndicales.

Le Refuge du Marcadau à Cauterets et la gestionpar des commissions syndicales
Le Refuge du Marcadau à Cauterets – commission syndicale de la vallée de Saint-Savin

 Les commissions syndicales, une spécificité pyrénéenne

La gestion collective des pâturages n’est pas propre aux Pyrénées. Elle existe aussi dans le Massif-Central, les Alpes, les Vosges et la Corse et prend des formes variées. Les commissions syndicales sont plus spécifiques aux Pyrénées et sont majoritairement réparties en Gascogne.

Moutons dans la forêt d'Iraty
Moutons dans la forêt d’Iraty

Elles regroupent deux communes pour les plus petites, jusqu’à 43 communes pour la plus grande (commission syndicale de la Soule). La plupart gèrent un vaste domaine comprenant des pacages et des forêts, d’autres quelques hectares de forêt seulement. La commission syndicale des communes de Cuqueron et de Parbayse en Béarn ne gère que l’entretien des églises et de cimetières des deux communes.

Les commissions syndicales les plus grandes sont celles de la Vallée de Barèges (40 000 ha), de la Vallée de Saint-Savin (15 000 ha), de la Soule (14 000 ha) et de la Vallée de Baïgorry (8 500 ha).

La commission syndicale du Haut-Ossau en Béarn possède 2 573 ha de pacages. Elle possède aussi des terrains au Pont-Long (au nord de Pau) et la moitié de la place de Verdun à Pau.

Un cadre légal pour une gestion commune

La nécessité de préserver la ressource pastorale dans les montagnes conduit à une gestion commune des pacages et des points d’eau, dès le haut Moyen Âge. L’élevage est la seule ressource et moyen de subsistance des populations.

Cette gestion commune se heurte à la puissance des comtes et des seigneurs. Lorsque le comte de Bigorre entre dans la vallée de Barèges, celle-ci doit fournir des otages pour sa sécurité. Les Fors de Bigorre prévoient un serment séparé au nouveau comte (nobles et autres séparément) sauf pour la vallée de Barèges qui jure en un seul corps. C’est aussi le cas en Béarn lors de l’avènement de chaque nouveau vicomte.

La nécessité de régler les inévitables conflits pour l’usage des estives et des forêts indivises se traduit par des accords de compascuité entre vallées voisines, appelés ligas e patzerias (venant de alliance –liga– et paix –patz– selon l’historien Patrice Poujade). Ces lies et passeries définissent les règles d’utilisation des pacages et des points d’eau et la manière de régler les éventuels conflits en instituant, notamment le droit de pignore. Cela n’évitera pas les conflits violents, parfois armés, entre vallées voisines, mais on sait comment les régler !

Les rois des deux pays ne cessent de lutter contre les lies et passeries mais sont obligés de les respecter. La Révolution française abolit les droits seigneuriaux et favorise la distribution des communaux. Les vallées résistent et des commissions syndicales sont reconnues par des ordonnances de Louis-Philippe (Haut-Ossau en 1836, Vallée de Barèges en 1839, Vallée de Saint-Savin en 1841, etc.). La loi du 5 avril 1884 leur donne un nouveau cadre légal.

Les lies et passeries avant les commissions syndicales
Lies et passeries – tiré de Le voisin et le migrant, hommes et circulations dans les Pyrénées modernes (XVIe-XIXe siècle)

Les relations transfrontalières

Les lies et passeries existent aussi entre vallées des deux versants des Pyrénées. Ils prévoient même qu’en cas de guerre entre la France et l’Espagne, les bergers se préviennent de l’arrivée des troupes.

Arrivée des troupeaux aragonais à la Bernatoire
Arrivée des troupeaux aragonais à la Bernatoire

Pendant les guerres entre la France et l’Espagne au XVIe siècle, et pour contrer les empiètements des fonctionnaires français sur les droits locaux, le traité du Plan d’Arrem est signé, près de la source de la Garonne, le 22 avril 1513. Rédigé en gascon, il réunit 13 vallées gasconnes et 12 vallées espagnoles pour rétablir la paix et les échanges économiques entre les vallées.

Les rapports entre vallées des deux versants existent toujours. Le Marcadau, au-dessus de Cauterets, comprend un territoire de 1 260 ha indivis entre la France et l’Espagne. Chaque année, les troupeaux espagnols du Val de Broto passent le col de la Bernatoire pour venir les faire pacager au Marcadau. Tous les quatre ans, a lieu l’adjudication des pacages. La commission syndicale de la Vallée de Saint-Savin et le Quiñon de Panticosa se partagent le produit en parts égales.

Chaque 13 juillet, les habitants de la Vallée de Barétous donnent trois génisses à ceux du Val de Roncal. La cérémonie se passe au col de la Pierre Saint-Martin et prend son origine dans un conflit opposant les deux vallées en 1373. Le pays Quint appartient à l’Espagne mais c’est la commission syndicale de la vallée de Baïgorry qui les gère.

 

les maires béarnais de la vallée de Barétous remettent à leurs homologues de la vallée de Roncal trois vaches en vertu d’un traité vieux de plus de six siècles
Les maires béarnais de la vallée de Barétous remettent trois vaches à leurs homologues de la vallée de Roncal  (https://fr.wikipedia.org/wiki/Junte_de_Roncal_(traité))

La gestion des estives par les commissions syndicales

Si les amateurs de montagne peuvent randonner dans des paysages entretenus, sur des chemins balisés, rencontrer des troupeaux et faire halte dans un refuge, c’est grâce à la gestion des commissions syndicales.

Leur vocation principale est la gestion des ressources forestières (coupes de bois de chauffage ou de bois d’œuvre, création de pistes forestières, etc.) et des estives. Elles y reçoivent  les troupeaux de plusieurs milliers d’exploitants agricoles qui payent une vacada par tête ou groupe de bêtes qui transhument.

Abri pastoral de la Commission Syndicale de Saint-Savin
Abri pastoral de la Commission Syndicale de Saint-Savin

Cela nécessite des aménagements particuliers. Les commissions syndicales restaurent les cabanes et abris de bergers. Elles installent des équipements de traite et des fromageries. De même, elles créent des parcs pour contenir les animaux, installent des abreuvoirs et des baignoires à moutons. Elles équipent les bâtiments d’installations photométriques et de liaisons téléphoniques par radio, entretiennent les pistes, réalisent des adductions d’eau, etc.

Le rôle des commissions syndicales est essentiel pour préserver la montagne. Elles permettent de conserver une activité économique autour de l’élevage, d’entretenir les espaces et de permettre aux promeneurs de la découvrir.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

La loi municipale du 5 avril 1884 : texte complet… annoté, commenté et expliqué par les circulaires et documents officiels,… (7e édition) / par Albert Faivre,… ; précédée d’une préface par Charles Floquet,…Faivre, Albert (1845-1887).
Fédération des Commissions syndicales du Massif pyrénéen
Le voisin et le migrant, hommes et circulations dans les Pyrénées modernes (XVI°-XIX° siècle)
de Patrice Poujade, OpenEdition Books 2019.