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Le château de Pau, 800 ans d’histoire

D’abord, petit château défensif situé près d’un gué sur le Gave de Pau, Gaston Febus en fait une forteresse redoutable. Puis, résidence des rois de Navarre, Henri III de Navarre, le futur Henri IV de France, y voit le jour. Enfin, remanié plusieurs fois, le château de Pau est aujourd’hui un musée national. Les Béarnais en sont si fiers qu’ils disent Qui n’a vist lo castèth de Pau, n’a jamèi vist arren de tau [Qui n’a jamais vu le château de Pau n’a jamais rien vu de tel].

Du château à la forteresse

Un château est construit sur un éperon rocheux dominant un gué emprunté par les bergers ossalois qui font hiverner leurs troupeaux dans la lande du Pont-Long. Un bourg se développe à ses pieds. Il s’appelle Pal dans un texte de 1131 et Pau dans un autre de 1147.

Le château de Pau est un château vicomtal. Aussi, c’est là qu’on donne le nouveau For general de 1188.

Gaston Fébus (Livre de la Chasse)
Gaston Fébus (Livre de la Chasse)

Plus tard, Gaston Febus (1331-1391) établit un réseau de forteresses pour défendre le Béarn dont il affirme la neutralité en 1347 dans le conflit entre le roi de France et le roi d’Angleterre. Il remanie le château de Pau qui est au centre de son dispositif de défense.

Les travaux, sous la conduite de Sicart de Lordat, durent de 1370 à 1380. Il agrandit la plate-forme castrale, garnit de briques ses parois en inclinant le mur à 60 degrés. Puis, il construit une seconde enceinte plus bas, renforce les défenses par des créneaux et des mâchicoulis. Enfin, il bâtit un donjon de briques de 33 mètres qui porte la fameuse inscription : Febus me fe [Febus m’a fait].

Le château de Pau sous Fébus, par Raymond Ritter
Le château de Pau sous Fébus, par Raymond Ritter

Pourtant, les successeurs de Febus continuent d’habiter au château d’Orthez mais viennent faire de fréquents séjours au château de Pau. En particulier, les vicomtes de Béarn y réunissent les Etats de Béarn. Et Gaston IV (1423-1472) y fixera le siège de la Cort Major [Cour Majour].

 

Le Château de Pau : une résidence de plaisance

La cour intérieure du Château de Pau (E. Gluck - 1860)
La cour intérieure du Château de Pau (E. Gluck – 1860)

Gaston IV engage des travaux pour mettre le château de Pau au gout des résidences de l’époque. Il fait coiffer les tours d’un toit, surèlever les bâtiments d’un étage et percer des fenêtres. Les travaux durent 10 ans pour s’achever en 1472. Cependant, Gaston IV n’aura presque pas résidé au château de Pau.

Or, Gaston IV épouse Eléonore de Navarre et devient ainsi roi de Navarre. Alors, les rois de Navarre alternent leur résidence entre Pampelune et le château de Pau. Mais, en 1512, ils perdent la Haute Navarre. Et le château de Pau devient la résidence officielle des rois de Navarre.

Puis, Henri d’Albret (1503-1555) épouse Marguerite de France, la sœur de François Ier. Il lance des travaux d’embellissement du château de Pau. En particulier, on lui doit l’aménagement de la terrasse côté sud, le décor de la cour d’honneur, la réalisation de l’escalier d’honneur et la décoration des appartements.

Naissance d'Henri IV au Château de Pau - 13:12:1553)
Naissance d’Henri IV au Château de Pau – 13/12:/1553 (Deleria)

Après la mort de Marguerite, Henri d’Albret réside au château de Pau. Là, il se consacre à l’administration de ses États : il révise les fors, réorganise la justice, modernise l’agriculture, transforme la tour du moulin construite par Fébus, en atelier monétaire. Elle devient la Tour de la Monnaie.

Le 13 décembre 1553, Henri III de Navarre nait au château de Pau. La légende veut que sa mère, Jeanne d’Albret, chantait le cantique Nosta Dauna deu cap deu pont pendant l’accouchement et que son grand-père lui frotta de l’ail et du Jurançon sur les lèvres.

Les troubles religieux

Jeanne d'Albret (1528 - 1572)
Jeanne d’Albret (1528-1572)

Antoine de Bourbon (1518-1562), père d’Henri III, fait aménager le parc et les jardins du château de Pau. Le faste de la cour de Navarre n’a rien à envier à celui de la cour de France. D’ailleurs, on sert à table de la glace venue des Pyrénées. Pour l’époque, c’est un luxe inouï.

À la mort d’Antoine de Bourbon, Jeanne d’Albret se déclare protestante et impose la nouvelle religion dans ses états. L’armée française occupe brièvement le château de Pau en 1569.

Henri III de Navarre, futur Henri IV de France
Henri III de Navarre, futur Henri IV de France

En 1576, Henri III, jusqu’alors retenu à la Cour de France, s’enfuit et revient en Béarn. Il séjourne rarement au château de Pau et n’y reviendra plus à partir de 1587. Henri de Navarre devient roi de France en 1589.

Le château de Pau n’abrite plus que l’intendant, la chancellerie de Navarre et les prisons. Le marquis de La Force raconte que la veille de l’assassinat d’Henri IV, « il vint dans la ville et faubourgs de Pau une très grande quantité de vaches mugissant et beuglant de manière épouvantable […] et un taureau se jeta du pont en bas où il fut trouvé mort le lendemain ». En conséquence, le père de François Ravaillac est banni et enfermé dans le donjon du château de Pau.

Plus tard, devant le refus des Etats de Béarn de restituer les biens de l’Eglise catholique à son clergé, Louis XIII, fils d’Henri IV, prend la tête d’une armée et entre dans Pau en 1620. Il rétablit le culte catholique, annexe la Navarre et le Béarn à la France puis repart à Paris en emmenant avec lui 95 tableaux du château de Pau.

Le duc d'Epernon est présent alors de l'assassinat d' Henri IV
L’assassinat d’Henri IV (1610)

Le château de Pau s’endort

Le château de Pau abrite le gouverneur, l’intendant, le sénéchal, la cour des comptes de Navarre et sert de prison. On le confie aux ducs de Gramont qui ne réalisent que des travaux d’entretien, sauf la reconstruction des galeries orientales détruites par un incendie.

À la Révolution, Bertrand Barère le sauve de la destruction en réservant « au roi le château de Pau, avec son parc, comme un hommage rendu par la nation à la mémoire d’Henri IV ».

En 1796, le parc du château de Pau est aliéné. Une centaine de citoyens palois déforment une société pour le racheter et le conserver en promenade publique. La route de Bayonne le traverse et coupe en deux le parc. La place de Gramont est construite sur une partie du parc.

Le Château de Pau vu du parc
Le Château vu du parc

Pourtant, Louis XVIII fait rénover les appartements du château pour en faire une résidence royale. En 1848, l’émir algérien Abd el Kader est prisonnier au château de Pau. En partant, il n’a pas chanté le Bèth cèu de Pau mais aurait dit « Je quitte Pau de ma personne, mais j’y laisse mon cœur ». Il est vrai que plusieurs de ses enfants sont enterrés au cimetière de Pau.

Beth ceu de Pau par les Passo Cansoun

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Rénovation de la façade sud
Rénovation de la façade sud (1860)

Napoléon III relance les travaux en 1853 et remplace l’aile Est par un portique à trois arcades qui accueille, aujourd’hui encore, les visiteurs.

Enfin, le château de Pau devient palais national. Des présidents de la République, le roi d’Espagne et le roi d’Angleterre y séjournent. En 1927, le château de Pau devient un musée national, lieu de mémoire d’Henri IV, lo noste Enric, et de son règne.

Le musée du château de Pau

Le berceau d'Henri IV
Le berceau d’Henri IV

Le château de Pau fait l’objet d’une campagne de restaurations.

Les pièces aménagées sont meublées et décorées pour reconstituer un décor d’inspiration Renaissance. En outre, le château de Pau renferme 12 000 pièces et objets, dont une centaine de tapisseries des Gobelins des XVIe et XVIIe siècles et une collection de tableaux à la gloire d’Henri IV.

En particulier, la carapace de tortue qui a servi de berceau à Henri IV en est la pièce maitresse. Elle a failli être brulée à la Révolution.

De plus, le cabinet d’arts graphiques du château de Pau renferme une collection de 500 estampes et 300 dessins. Le médailler comprend 500 pièces (monnaies, médailles, décorations). Toutes ces collections sont présentées lors d’expositions temporaires.

La grande salle basse
La grande salle basse

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le site Wikipédia du Château de Pau
Le Musée National du Château de Pau
La Société des Amis du Château de Pau




Blaise de Monluc

Blaise de Monluc (1501-1577) est un seigneur gascon qui a connu toutes les guerres du XVIe siècle : guerres d’Italie, guerres de religion. C’est un de ces Gascons si appréciés dans les armées de l’époque. Témoin de son temps, il écrit ses Commentaires.

Une jeunesse au château de saint Puy

Blaise de Monluc (1501 1577)
Blaise de Monluc (1501-1577)

Blaise de Monluc nait au château de Saint-Puy, en Armagnac, entre Valence sur Baïse et Lectoure. Son père possède plusieurs seigneuries. Et sa mère possède le château d’Estillac dans lequel Blaise de Monluc passera la plus grande partie de sa vie. Il a cinq sœurs et six frères, dont Jean qui deviendra évêque de Valence et de Die.

La famille n’est pas riche et elle ne peut pas payer une éducation à Blaise qui n’en recevra que des rudiments. Aussi, sa jeunesse est campagnarde et il se destine à la carrière des armes.

Grâce à un autre gascon, Bertrand de Goth, seigneur de Rouillac et voisin de Saint-Puy, il entre comme page à la cour d’Antoine de Lorraine à Nancy. Là, il parfait son éducation et se perfectionne à l’escrime et à l’équitation. Sorti de page à 14 ans, il s’enrôle comme archer dans les troupes du duc.

Charles VIII (1470 - 1498)
Charles VIII (1470-1498)

Cependant, les guerres d’Italie ont commencé en 1494. En effet, Charles VIII a hérité de la maison d’Anjou et de ses droits sur Chypre et Jérusalem. Aussi, il est entré en Italie, s’est emparé de Naples. Et il est devenu roi de Naples et de Constantinople. S’ensuivent vingt ans de guerres en Italie dans lesquelles Blaise de Monluc prendra une place importante.

Donc, Blaise de Monluc quitte la Lorraine et part pour Milan. Là, il retrouve ses deux oncles maternels qui lui procurent une place d’archer dans la compagnie de Thomas de Foix, sire de Lescun, qui deviendra le Maréchal de Foix.

Blaise de Monluc pendant les guerres d’Italie

Blaise de Monluc participe à la bataille de la BIcocca (1522)
Bataille de la Bicocca (1522)

Les hostilités reprennent en 1521. Rapidement, le 27 avril 1522, les Français sont battus à La Bicocca, près de Milan. Et le 15 mai, Blaise de Monluc est fait prisonnier à Crémone. Libéré en juillet, il rentre en Gascogne et sa compagnie s’installe à Beaumont de Lomagne.

Parallèlement, les Français prennent Fontarabie le 15 mai 1522. Et, en septembre 1523, les Impériaux assiègent Saint Jean de Luz. Blaise de Monluc participe au combat d’Ahetze et contient les Espagnols, permettant au gros de l’armée française de s’enfermer dans Bayonne. Sa bravoure et son sens tactique sont remarqués.

François Ier (1494-1547)
François Ier (1494-1547)

En 1524, François Ier franchit les Alpes pour reconquérir le Milanais. À la bataille de Pavie, le roi est fait prisonnier. Blaise de Monluc aussi, mais comme il est trop pauvre pour payer sa rançon, on le relâche.

Après l’échec devant Naples et la déroute française de 1527, Blaise de Monluc rentre en Gascogne où il se marie. Il aura quatre enfants.

Or, les armées de Charles Quint envahissent la Provence et assiègent Marseille. Alors, Blaise de Monluc prend la tête d’un raid nocturne contre un moulin qui assurait l’approvisionnement en farine des soldats de Charles Quint. Il y met le feu et les Impériaux doivent lever le siège.

Henri II (1519 - 1559)
Henri II (1519-1559)

Blaise de Monluc devient capitaine de l’infanterie gasconne. Il joue un rôle important lors de la bataille de Cérisolles et est fait chevalier sur le champ de bataille. En 1548, il prend le poste de gouverneur de Moncaliéri puis de Sienne. D’ailleurs, il défend la ville et soutient un siège de dix mois. Mais, il doit se rendre et les Espagnols lui rendent les honneurs. Pour sa conduite, le roi Henri II le fait chevalier de l’Ordre de Saint-Michel.

Enfin, le traité de Cateau-Cambrésis des 2 et 3 avril 1559 met fin aux guerres d’Italie. Blaise de Monluc rentre en Gascogne.

Blaise de Monluc est fait prisonnier à la bataille de Pavie (1523)
La bataille de Pavie (1523)

Blaise de Monluc et l’engagement dans les guerres de religion

La France est en proie aux troubles religieux, notamment en Gascogne.

Dans son château d’Estillac, Blaise de Monluc reçoit plusieurs délégations de Huguenots pour le convaincre de rejoindre leur parti. Devant son refus, il manque d’être assassiné.

Catherine de Médicis à la tête du parti catholique
Catherine de Médicis (1519-1589)

Catherine de Médicis le charge de lever des troupes en Gascogne. En 1562, il sillonne la Gascogne de Bordeaux à Agen et d’Auch à Toulouse. Son arrivée, accompagné de deux bourreaux, et les pendaisons qu’il organise ramènent le calme dans le pays. Il dit dans ses Commentaires : « on pouvoit cognoistre par là où j’estois passé, car par les arbres, sur les chemins, on en trouvoit les enseignes. Un pendu estonnoit plus que cent tuez ».

Blaise de Monluc devient Lieutenant général en Guyenne. Il bat Symphorien de Duras à Targon le 15 juillet, puis à Vergt le 9 octobre. La paix d’Amboise se signe en 1563. Paix provisoire. Pourtant, lors des troubles de 1567, les mesures prises par Blaise de Monluc font que la Gascogne reste relativement calme. Il participe au siège de La Rochelle et prend l’ile de Ré en mars 1568. La paix de Longjumeau se signe le 23 mars.

En 1569, Gabriel de Lorges, comte de Montgommery, celui-là qui a mortellement blessé le roi Henri II lors d’un tournoi, part d’Albi et va délivrer Navarrenx assiégée. De son côté, Blaise de Monluc assiège Mont de Marsan et reprend la ville. Aussitôt, il ordonne l’exécution de la garnison pour venger celle qui avait été massacrée à Navarrenx.

En juillet 1570, il assiège Rabastens, en Bigorre. Alors qu’il monte à l’assaut, Blaise de Monluc reçoit un coup d’arquebuse qui le défigure et l’oblige à porter un masque de cuir jusqu’à sa mort.

Une fin de carrière dans les honneurs

Château d'Estillac de Blaise de Monluc
Château d’Estillac

La paix de Saint-Germain se signe le 8 août 1570. Le roi tente une politique de conciliation avec les Huguenots et Blaise de Monluc en fait les frais. On lui retire la fonction de Lieutenant général en Guyenne, on l’accuse de détournement de fonds et on épluche ses comptes. Le duc d’Anjou, le futur Henri III, intervient pour que le procès sur ses comptes se termine en faveur de Blaise Monluc.Retiré dans son château d’Estillac, il écrit ses Commentaires qui racontent ses campagnes et donnent de précieux conseils aux capitaines des générations futures. Henri IV les qualifiera de « Bréviaire du combattant ».

En 1573, le duc d’Anjou le nomme conseiller dans son état-major lors du siège de La Rochelle. En septembre 1574, il devient Maréchal de France.

Les commentaires de Messire Blaise de Monluc
Commentaires de Messire Blaise de Monluc

Mais, en 1575, il échoue au siège de Gensac dans l’Entre-Deux-Mers, et ne peut prendre le château de Madaillan, près d’Agen. Humilié par ses deux échecs, il abandonne la carrière militaire – il a 74 ans – et se retire au château d’Estillac pour terminer ses commentaires. Il meurt le 26 aout 1577.

Ses fils ont combattu à ses côtés. Marc-Antoine meurt au siège d’Ostie en 1556, Pierre-Bertrand meurt en 1566 lors du sac de Funchal sur l’île de Madère, Jean devient évêque de Condom après une brillante carrière militaire, François-Fabian est blessé au siège de Rabastens et tué à celui de Nogaro en 1573.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Blaise de Monluc, un chef de guerre gascon de Denis Labau, Latitude Sud.
Commentaires et lettres, de Blaise de Monluc, tome 5, Alphonse de Ruble, 1872
Wikipédia




Quand le gascon faillit devenir langue officielle

Le gascon est la langue du peuple. La Révolution de 1789, après bien des hésitations, décide d’imposer le français et de combattre les langues régionales. L’abbé Grégoire est le principal instigateur de cette lutte.

L’usage des langues régionales pendant la Révolution

Lous drets de l'ome traduits par Pierre Bernadau 1790)
Lous drets de l’ome traduits par Pierre Bernadau 1790)

Le 14 janvier 1790, l’Assemblée Nationale décide de faire traduire les lois et les décrets dans les différents « idiomes » parlés de France. Le but est de rendre partout compréhensibles les lois et les décrets de l’Assemblée car la majorité des citoyens ne parle pas français.

Le député Pierre Dithurbide, natif d’Ustaritz, se propose de réaliser les traductions en basque. Le Député Dugas, de Cordes dans le Tarn, rédacteur du journal Le Point du Jour, crée une entreprise de traductions pour les 30 départements du sud. Le 6 octobre 1791, Dugas présente 24 volumes, dont 9 pour les Hautes-Pyrénées, 7 pour les Basses-Pyrénées, 1 pour les Landes et 1 pour la Haute-Garonne. Il a des difficultés à se faire payer ce travail.

La traduction est mauvaise et les Hautes-Pyrénées font faire la leur.

Pierre Bernadau (1762-1852), avocat bordelais, traduit la Déclaration des Droits de l’Homme en gascon, ainsi que les décrets municipaux.

Les écrits en langues régionales se multiplient. À Toulouse, on publie Home Franc, « journal tot noubel en patois fait esprès per Toulouse » et destiné « a las brabos gens de mestiè ».

Une littérature occitane populaire de pamphlets et de chansons se développe. Le 2 nivôse an II, les jeunes de Mimbaste dans les Landes chantent sur l’air de la Marseillaise, un hymne en gascon dont les quatre couplets sont recopiés sur le registre des délibérations.

Cette politique de traductions prend fin en 1794, après la lecture du rapport de l’abbé Grégoire (1750-1831) : Rapport du Comité d’Instruction publique sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française.

Qui est l’abbé Grégoire ?

L'Abbé Grégoire
L’abbé Grégoire

Henri Grégoire (1750-1831) nait à Vého, près de Lunéville (actuel département de Meurthe et Moselle). Ordonné prêtre en 1775, l’abbé Grégoire parle l’anglais, l’italien, l’espagnol, l’allemand et publie une Eloge de la poésie à l’âge de 23 ans.

En 1787, avec un de ses confrères, il fonde un syndicat de prêtres pour obtenir de meilleurs revenus au détriment des évêques et des chanoines.

Elu député du clergé aux Etats Généraux de 1789, l’abbé Grégoire réclame l’abolition totale des privilèges, l’abolition du droit d’ainesse, l’instauration du suffrage universel masculin et contribue à rédiger la Constitution civile du clergé.

L’abbé Grégoire plaide la cause des juifs (reconnaissance de leurs droits civiques en 1791) et des noirs (première abolition de l’esclavage en 1794). Grégoire est élu évêque constitutionnel à Blois. Il s’oppose à la destruction des monuments publics et créé le terme de Vandalisme. Il dit : « Je créai le mot pour tuer la chose ».

Membre actif du Comité de l’Instruction publique, il réorganise l’instruction publique. C’est dans ce cadre qu’il entreprend une enquête sur les patois pour favoriser l’usage du français.

L’enquête de l’abbé Grégoire

Le 13 août 1790, l’abbé Grégoire lance une enquête relative « aux patois et aux mœurs des gens de la campagne ». Elle comprend 43 questions. Quelques exemples :

Q1. L’usage de la langue française est-il universel dans votre contrée. Y parle-t-on un ou plusieurs patois ?
Q6. En quoi s’éloigne-t-il le plus de l’idiome national ? N’est-ce pas spécialement pour les noms des plantes, des maladies, les termes des arts et métiers, des instruments aratoires, des diverses espèces de grains, du commerce et du droit coutumier ? On désirerait avoir cette nomenclature.
Q10. A-t-il beaucoup de termes contraires à la pudeur ? Ce que l’on doit en inférer relativement à la pureté ou à la corruption des mœurs ?
Q16. Ce patois varie-t-il beaucoup de village à village ?
Q18. Quelle est l’étendue territoriale où il est usité ?
Q21. A-t-on des grammaires et des dictionnaires de ce dialecte ?
Q23. Avez-vous des ouvrages en patois imprimés ou manuscrits, anciens ou modernes, comme droit coutumier, actes publics, chroniques, prières, sermons, livres ascétiques, cantiques, chansons, almanachs, poésie, traductions, etc. ?
Q29. Quelle serait l’importance religieuse et politique de détruire entièrement ce patois ?
Q30. Quels en seraient les moyens ?
Q41. Quels effets moraux produit chez eux la révolution actuelle ?

À la lecture des questions, on comprend très vite où il veut en venir !

Entre 1790 et 1792, l’abbé Grégoire ne reçoit que 49 réponses à son questionnaire, dont 11 proviennent des départements du sud-Ouest : Périgueux, Bordeaux, Mont de Marsan, Auch, Agen, Toulouse et Bayonne.

Les débats sur la question linguistique

Carte sur la traduction des lois en langues régionales (1792)
Carte sur la traduction des lois en langues régionales (1792)

La question linguistique anime les débats. L’impossibilité de se faire entendre par tous milite pour l’unification de la langue.

Un envoyé à Ustaritz, constate que « le fanatisme domine ; peu de personnes savent parler français ; les prêtres basques et autres mauvais citoyens ont interprété à ces infortunés habitants les décrets comme ils ont eu intérêt ». Dans les armées, des bataillons doivent être séparés car ils « n’entendaient pas le langage l’un de l’autre ».

Le 18 décembre 1791, Antoine Gautier-Sauzin de Montauban envoie une lettre au Comité d’Instruction publique de l’Assemblée nationale dans laquelle il propose un projet de fédéralisme.

« J’observe que le français est à peu de nuances près, la langue vulgaire de la majeure partie du royaume, tandis que nos paysans méridionaux ont leur idiome naturel et particulier ; hors duquel ils n’entendent plus rien […] Je crois que le seul moyen qui nous reste est de les instruire exclusivement dans leur langue maternelle. Oh que l’on ne croie pas que ces divers idiomes méridionaux ne sont que de purs jargons : ce sont de vraies langues, tout aussi anciennes que la plupart de nos langues modernes ; tout aussi riches, tout aussi abondantes en expressions nobles et hardies, en tropes, en métaphores, qu’aucune des langues de l’Europe ».

Antoine Gautier-Sauzin propose d’imprimer des alphabets purement gascons, languedociens, provençaux, … « dans lesquels on assignerait à chaque lettre sa force et sa couleur ». Il propose, par exemple, de supprimer le V qui se confond avec le B en gascon.

Il écrit : « Pour exprimer en gascon le mot « Dieu », que Goudouli écrit « Dius », j’écrirais « Dïous », les deux points sur l’i servant à indiquer qu’il faut trainer et doubler en quelque sorte cette voyelle ».

Bertrand Barrère
Bertrand Barrère

Bertrand Barrère impose la fin de tout usage des langues régionales dans le cadre officiel : « D’ailleurs, combien de dépenses n’avons-nous pas faites pour la traduction des lois des deux premières assemblées nationales dans les divers idiomes parlés en France ! Comme si c’était à nous à maintenir ces jargons barbares et ces idiomes grossiers qui ne peuvent plus servir que les fanatiques et les contre-révolutionnaires ! ».

L’abbé Grégoire présente son rapport devant la Convention

Rapport de l'Abbé Grégoire - Page 1
Rapport de l’Abbé Grégoire – Page 1

Le 16 Prairial an II, l’abbé Grégoire présente son rapport Sur la nécessité et les moyens d’anéantir le patois, et d’universaliser l’usage de la langue française. Texte complet disponible ici.

Extraits :

« On peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent, puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, & qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une & indivisible, l’usage unique & invariable de la langue de la liberté ».

« Cette disparité de dialectes a souvent contrarié les opérations de vos commissaires dans les départemens. Ceux qui se trouvoient aux Pyrénées-Orientales en octobre 1792 vous écrivoient que, chez les Basques, peuple doux & brave, un grand nombre étoit accessible au fanatisme, parce que l’idiôme est un obstacle à la propagation des lumières. La même chose est arrivée dans d’autres départemens, où des scélérats fondoient sur l’ignorance de notre langue, le succès de leurs machinations contre-révolutionnaires ».

« Quelques locutions bâtardes, quelques idiotismes prolongeront encore leur existence dans le canton où ils étoient connus. Malgré les efforts de Desgrouais, les gasconismes corrigés sont encore à corriger. [….] Vers Bordeaux on défrichera des landes, vers Nîmes des garrigues ; mais enfin les vraies dénominations prévaudront même parmi les ci-devant Basques & Bretons, à qui le gouvernement aura prodigué ses moyens : & sans pouvoir assigner l’époque fixe à laquelle ces idiômes auront entièrement disparu, on peut augurer qu’elle est prochaine ».

« Les accens feront une plus longue résistance, & probablement les peuples voisins des Pyrénées changeront encore pendant quelque temps les e muets en é fermés, le b en v, les f en h ».

C’est la fin de l’usage officiel des langues régionales. Il a duré quatre ans et commence alors la « chasse aux patois ».

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire de la langue française, des origines à 1900 ; 9, 1-2. La Révolution et l’Empire, par Ferdinand Brunot,1927-1937
La République en ses provinces : la traduction des lois, histoire d’un échec révolutionnaire (1790-1792 et au-delà) par Anne Simonin
Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Grégoire, 1794
La République condamne les idiomes dangereux, Anne-Pierre Darrées, 2021
Mélenchon comprendrait-il Montesquieu ?, Anne-Pierre Darrées, 2018




Les chanteurs montagnards

Le XIXe siècle voit le succès des chœurs d’hommes, les Orphéons. En 1867, on en compte 3 243 en France, regroupant plus de 147 000 chanteurs. Le plus célèbre est, sans conteste, celui des Chanteurs montagnards d’Alfred Roland.

Qui est Alfred Roland ?

Alfred Roland
Alfred Roland

Alfred Roland nait à Paris, le 22 janvier 1797. Il s’intéresse à l’histoire et aux sciences naturelles. Et il s’initie très tôt à la musique. D’ailleurs, il joue de la guitare et du violon. Aussi, sa famille organise des soirées musicales au cours desquelles il découvre des chanteurs de renom, titulaires à l’opéra de Paris.

On le voit, tout le prédispose à devenir musicien. Pourtant, il choisit de devenir fonctionnaire des impôts. Et, en octobre 1832, le voici à Bagnères de Bigorre en tant que « Vérificateur de l’Enregistrement et des Domaines ».

Et voilà ! À Bagnères, on chante à l’atelier, dans la rue, au marché et dans les cabarets. Séduit par les voix magnifiques, il fonde le « Conservatoire de musique et de chant de la ville de Bagnères ». Et il y donne gratuitement des cours de solfège, de diction et de chant.

Ainsi, lors de l’inauguration de son école de musique, le 26 janvier 1833, il donne un concert avec un chœur de 33 de ses élèves. Le succès est immédiat.

Des chants de Roland qui deviendront célèbres

De plus, Alfred Roland écrit les textes qu’il fait interpréter à ses élèves. Certains sont restés célèbres dans le répertoire pyrénéen comme la Tyrolienne des Pyrénées. Ici la version originelle par les Chanteurs Montagnards de Bagnères de Bigorre.

Montagnes Pyrénées
Vous êtes mes amours,
Cabanes fortunées
Vous me plairez toujours,
……

D’abord la tournée régionale

En juillet 1835, Alfred Roland présente sa troupe au concours des sociétés musicales de Toulouse. Là, ils interprètent des pièces de sa composition et remportent un énorme succès. En particulier, il compose une ode, dont le refrain deviendra celui de La Toulousaine, qu’il fait chanter place du capitole à minuit. C’est un triomphe ! Il est acclamé par les auditeurs.

Alfred Roland ne s’arrête pas là. Avec ses chanteurs montagnards, il se produit à Pau, à Orthez, à Dax, à Bayonne où il commande, à ses frais, une diligence pouvant emmener 40 personnes. Cependant, il songe déjà à une tournée nationale.

Alors, il sélectionne 40 chanteurs dont 14 sont des enfants, les plus jeunes n’ont que 8 ans. Avec un bon sens du spectacle, il leur confectionne un habit qui est la tenue des guides pyrénéens : veste bleue au large col blanc arrêté à la taille, pantalon blanc tombant sur des guêtres de laine, béret rouge avec gland de couleur blanche et large ceinture en laine nouée du côté gauche.

Puis la tournée nationale

Les chanteurs pyrénéens de Lourdes
Les chanteurs pyrénéens de Lourdes

Enfin, le 18 avril 1837, Alfred Roland part pour une tournée nationale en commençant par Auch, Toulouse, Perpignan, Carcassonne, puis l’ouest de la France : Poitou, Touraine, Anjou et Bretagne. Pourtant, lors d’un concert, il doit sortir sous la protection des gendarmes car la couleur des costumes des chanteurs rappelle celle des soldats de la République… qui ont laissé un mauvais souvenir aux anciens Chouans !

Peu importe, début février 1838, il est dans le nord : Evreux, Rouen, Lille, Tourcoing, la Belgique et Paris où il reste trois semaines. À Neuilly, il se produit devant le roi Louis-Philippe et toute sa cour.

Stendhal n’apprécie pas ce spectacle. Ainsi, il écrit dans son journal à propos de la musique qu’ils chantent : « Elle est d’une platitude et d’un gauche inimaginables. Il faudrait avoir du génie pour pouvoir se figurer cet excès de vide. [..] Ces pauvres jeunes gens ont le mérite de chanter toutes ces belles choses sans accompagnement. Leur affiche dit qu’ils vont à Paris. Quand ils seraient protégés par tous les journaux, il est impossible qu’un parterre parisien tolère un tel amas de platitude et de contresens. »

Erreur, le public leur fait un triomphe !

Enfin la tournée internationale

Fort de ces succès, en juillet 1838, Alfred Roland et ses chanteurs montagnards sont à Londres et donnent 21 concerts. De plus, la reine Victoria leur fait chanter une sérénade matinale sous les fenêtres de la reine mère pour son anniversaire au palais de Buckingham.

Ensuite, la tournée reprend en Belgique, en Hollande et en Allemagne. Là, un incident faillit tout arrêter. En effet, à Hambourg, un chanteur écrit à ses parents, et ceux-ci croient comprendre qu’il est maltraité. Aussitôt, le député des Hautes-Pyrénées et le Ministre des affaires étrangères s’en mêlent. Alfred Roland écrit une lettre indignée au préfet des Hautes-Pyrénées, signée par tous les chanteurs. Finalement, l’enquête n’aboutit à rien. Le chanteur à l’origine de la lettre maladroite est renvoyé et la tournée reprend.

Bernadotte, Roi de Suède
Bernadotte, Roi de Suède

Suivent le Danemark, la Suède où ils sont chaleureusement accueillis par le roi Bernadotte, Béarnais d’origine. Berlin, Vilnius, Varsovie, Smolensk, Saint-Pétersbourg, Minsk et Vienne.

En 1842, ils sont en Italie. Devant le Saint Père, ils chantent une Messe des montagnards tout simplement composée par Alfred Roland. C’est un triomphe !

Puis, le 24 mars 1842, ils sont de retour à Marseille et entreprennent un nouveau tour de France.

Un peu plus tard, le 4 septembre 1845, ils s’embarquent pour le Moyen-Orient et la Terre Sainte. Ils visitent l’Egypte. Le Médecin chef des armées du Khédive, Charles Chedufau, est un Bagnérais, qui plus est, ami d’enfance de l’un des chanteurs. Le 13 décembre, ils sont à Jérusalem et chantent la Messe des montagnards le jour de Noël à Bethléem.

Enfin, leur tournée les amène à Beyrouth, Damas, Athènes, Constantinople. Revenus à Marseille, infatigables, ils entament un nouveau tour de France de 1846 à 1852. Et leur dernier concert sera devant Napoléon III et Eugénie.

Napoléon III et Eugénie de Montijo
Napoléon III et Eugénie

Que reste-t-il des chanteurs montagnards d’Alfred Roland ?

Des dissensions se font jour dans le groupe. Les anciens veulent rentrer au pays, les nouveaux n’ont pas l’esprit de cohésion du début. Certains chantent pour leur propre compte. Alors, les enfants sont renvoyés à Bagnères et le groupe se disloque.

L'Orphéon de Salies de Béarn
L’Orphéon de Salies de Béarn

Alfred Roland s’installe à Grenoble où il fonde un nouveau chœur : L’orphéon des demoiselles. Mais il meurt le 15 mars 1874.

Si la vogue des Orphéons a disparu, il reste encore des chœurs d’hommes ou mixtes pyrénéens qui perpétuent les chants écrits par Alfred Roland : Chœur d’Oldara, les troubadours du Comminges, l’Orphéon de Luz, etc.

Les chansons d’Alfred Roland font partie du répertoire pyrénéen et tous connaissent quelques airs. Et les chanteurs montagnards d’Alfred Roland existent toujours à Bagnères de Bigorre et ils se produisent régulièrement.

Les Chanteurs du Comminges
Les Chanteurs du Comminges

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

« Le grand voyage des chanteurs montagnards bagnérais (1838-1854) », Bulletin de la Société académique des Hautes-Pyrénées – cycle 2001-2002, Louis Fage




La construction en terre et le Gers

Les constructions anciennes utilisent les matériaux disponibles sur place. Ainsi, on emploie la pierre en montagne, le galet roulé dans la plaine de l’Adour et des Gaves. Le centre de la Gascogne, dépourvu de carrières de pierres ou de galets, adopte traditionnellement la terre.

Les techniques de construction en terre traditionnelles

Banche de construction de murs de pisé
Banche de construction de murs de pisé

Il existe quatre techniques de construction en terre.

Le pisé consiste à compacter un mélange d’argile, de sable, de gravier et de fibres naturelles (paille, foin, etc.). Etalé en fine couche dans un coffrage, il est ensuite compacté à l’aide d’un pilon (prononcer : pilou). Cette technique est très utilisée entre le XVIIIe et le XXe siècle. On la rencontre surtout au nord du Béarn et de la Bigorre, en Astarac (environs de Mirande) et en Magnoac. Les murs sont très épais et généralement dépourvus d’ouvertures. Les murs en pisé ont une forte inertie (capacité d’emmagasiner et de restituer la chaleur de manière diffuse). On s’en servait pour la construction de caves ou de fours.

 

Construction en terre - mur en bauge recouvert d'un enduit
Mur en bauge recouvert d’un enduit

La bauge est un empilement de boules de terre malléables qui sont ensuite battues et taillées. Cette technique nécessite peu d’outillage. Il n’y a pas besoin de coffrage ou de moule, seulement un outil tranchant pour lisser les parois. Les murs sont très épais.

Construction en terre - mur en damier à Saint-Michel près de Mirande
Mur en damier d’adobes et de galets à Saint-Michel (32) près de Mirande

 

L’adobe est une brique de terre crue moulée et séchée au soleil. Elle est courante dans la région toulousaine. En Astarac et dans le Magnoac, on rencontre souvent des constructions en damier alternant adobes et galets.

Enfin, le torchis est une couche de terre, mélangée à de la paille, étalée sur un lattis de bois de chêne ou de châtaignier. Un enduit est ensuite passé sur la terre sèche. Cette technique est prépondérante en Armagnac. La technique est apparue dans les Landes au XVe siècle et a été très utilisée jusqu’au XVIIe siècle. Elle permet la construction d’étages. Les maisons du centre d’Auch, de Marciac ou de Tillac sont construites en torchis.

La terre, un matériau écologique et moderne

Construction en terre - La ferme fortifiée de Lagrange à Juilles (32) - étage en pisé sur une base en bauge
La ferme fortifiée de Lagrange à Juilles (32) – étage en torchis sur une base en bauge

On redécouvre que nos anciens étaient écologistes avant l’heure. En effet, la terre est un matériau naturel, entièrement recyclable, qui possède des qualités thermiques et hygrométriques particulièrement adaptées pour l’habitat.

De plus, on extrait la terre localement, ce qui réduit les couts d’extraction, de transformation et de transport qui pèsent sur le bilan carbone et l’empreinte écologique des constructions. Elle ne nécessite peu d’outils.

La terre est un matériau de construction sain qui ne nuit pas à la santé des habitants car il ne dégage aucune émanation toxique ou cancérigène. Elle amène un confort intérieur par l’apport d’inertie et la régulation de l’hygrométrie.

Construction actuelle en pisé
Construction actuelle en pisé

Précisons que l’inertie est la capacité d’un matériau à emmagasiner et à restituer la chaleur de manière diffuse, ce qui permet d’obtenir un déphasage thermique dans le temps par rapport aux températures extérieures. Associée à une bonne isolation, elle permet d’optimiser le confort d’été comme d’hiver.

Quant à l’hygrométrie, elle caractérise la quantité d’eau sous forme gazeuse présente dans l’air humide. Un mur en terre régule l’humidité ambiante en absorbant et en restituant naturellement la vapeur d’eau (respiration, salle de bain, cuisine).

La terre est un bon isolant qui apporte un confort acoustique entre deux pièces.

Enfin, il existe une grande diversité de terres qui offrent une palette de textures et de couleurs qui s’adaptent à tous les intérieurs et aux gouts de chacun.

Entretenir les constructions de terre anciennes

Beaucoup de constructions de terre ne sont pas entretenues. Les techniques sont oubliées et les propriétaires se trouvent souvent désemparés. Cela explique la disparition rapide de cet héritage.

Chapelle de Daunian en terre de Magnan (32)
Chapelle de Daunian en terre de Magnan (32)

Pourtant, un entretien régulier permet de conserver le bâti en terre pendant plusieurs siècles. C’est le cas des églises romanes de Magnan ou de Saint-Michel en Astarac.

Les signes d’une dégradation sont l’érosion de la tête de murs, l’apparition de sillons horizontaux le long du mur, des remontées capillaires depuis la base du mur, la présence de mousse, lichen ou champignons sur les murs, l’apparition de fissures verticales, l’éclatement ou le décollement de l’enduit qui sert de revêtement, une partie de mur abimée voire effondrée, l’écartement de deux pans de murs dans les angles.

Ces dégradations sont parfois dues aux intempéries, mais surtout à nos modes de vie moderne. Ce sont des habitudes ou des modes qui empêchent les murs de terre de respirer.

Chapelle Saint Jaymes en terre de Saint-Michel (32)
Chapelle Saint Jaymes en terre de Saint-Michel (32)

La construction de surfaces étanches aux abords des maisons de terre (trottoirs en ciment, sol goudronné, …) et la pose de revêtements intérieurs ou extérieurs étanches (dalles en ciment, carrelage, bâche de plastique, …), empêchent l’humidité du sol de s’évacuer naturellement et provoquent des dégâts à terme.

Des extensions accolées aux constructions de terre peuvent créer des désordres par suite d’une mauvaise jonction des toitures. De même, la création d’une ouverture trop près d’un angle peut fragiliser un mur.

Construire en terre aujourd’hui

On considère la terre comme un matériau « non noble » et les constructions modernes ne l’utilisaient plus. La réglementation technique favorise l’utilisation de matériaux industrialisés et rapides à mettre en œuvre. Toutefois, le développement durable s’impose. La terre est un matériau naturel, économique, recyclable, local et disponible. Son utilisation permet de valoriser des filières courtes.

Siège d'Ecocert à L'Isle Jourdain (32)
Siège d’Ecocert à L’Isle Jourdain (32)

Des collectivités favorisent le renouveau de la terre pour rénover le patrimoine bâti et dans les nouvelles constructions. Le Parc naturel régional d’Astarac en a fait un des axes de son développement.

Déjà, en 1981, le Centre Georges Pompidou présentait une exposition sur le thème : « Des architectures de terre ou l’avenir d’une tradition millénaire » pour promouvoir l’emploi de la terre crue dans la construction. « Il s’agit d’abord de redécouvrir et de comprendre les témoignages, […] ; […] et surtout, de déployer des politiques d’actions qui globalement visent à réactualiser et à moderniser, à rationaliser et à promouvoir divers usages nouveaux de ce mode de construction ».

Ecole de Saint-Germé (32)
Ecole de Saint-Germé (32)

Quarante ans plus tard, des filières se sont organisées. Des architectes et des entrepreneurs proposent une large gamme de compétences dans l’utilisation des différentes techniques de constructions en terre. La Gascogne est devenue un des pôles principaux de développement lié à une forte tradition de constructions en terre et à un important patrimoine local.

De nouvelles techniques apparaissent comme le « terre-paille » dérivé du torchis ou les briques de terre comprimées, sorte d’adobes mécanisés. On a utilisé ces techniques de construction pour la construction de l’école de Saint-Germé ou pour le siège d’Ecocert à l’Isle Jourdain.

Pour en savoir plus, lisez L’architecture de terre crue en Gascogne, Pistes pour sa revalorisation et son emploi contemporain,.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia
L’architecture de terre crue en Gascogne, Pistes pour sa revalorisation et son emploi contemporain, Ecocentre Pierre&Terre
Guide architectural « L’architecture de terre en Midi-Pyrénées, pistes pour sa revalorisation », Anaïs Chesneau, Ecocentre Pierre & Terre.




Les toponymes de Gascogne

Toponymie gasconne - Bénédicte et Jean-Jacques Fénié
Toponymie gasconne – Bénédicte et Jean-Jacques Fénié

Les toponymes sont les noms des lieux. En Gascogne comme ailleurs, les noms remontent parfois très loin et témoignent de son passé. Peut-être aimeriez-vous connaitre l’origine du nom de votre commune ou d’un lieu-dit ? Suivons Bénédicte et Jean-Jacques FENIÉ, les spécialistes de la toponymie gasconne.

Les toponymes anciens

Le Pic du Gar
Le Pic du Gar

Certains toponymes sont très anciens, remontant à une époque où on ne parlait pas encore gascon. Ils concernent surtout des reliefs et des cours d’eau.

Par exemple, la racine gar- qui peut se traduire par pierre ou caillou, se retrouve dans Garos, le pic du Gar et sans doute dans Garonne. Il a pu donner le gascon garròc qui signifie rocher, hauteur, mont. En basque, il donne garai avec la même signification.

La racine pal- qui peut se traduire par rocher escarpé, se retrouve au col de Pau en vallée d’Aspe et sans doute aussi dans le nom de la ville de Pau.

De même, le nom de cours d’eau gascons remonte à ces temps lointains : Adour, Neste, Gave, Ousse, Oussouet, Losse, Baïse.

Les Aquitains occupent le territoire entre l’Ebre et la Garonne.

Le lac d'Oredon
Le lac d’Oredon

Les Aquitains nous ont laissé des noms en os/osse que l’on retrouve surtout dans le val d’Aran et dans les pays qui bordent l’Atlantique. Citons Andernos, Biscarosse, Pissos, Biganos.

Citons aussi Ixone (brêche, crevasse) qui a donné Ilixone : Luchon. Alis (eaux argileuses) a donné Eauze. Ili (ville) et Luro (terre basse) a donné Iluro : Oloron. Iu ou èu (lac de montagne en gascon) a donné èu redon (lac rond : Orédon), èu verd (lac vert : Aubert). Ces deux derniers exemples montrent aussi comment les noms gascons ont été francisés au cours du XIXe siècle.

À noter, les Celtes ont peu pénétré en Gascogne, sauf le long de la Garonne et en val d’Aran. Cambo (méandre) a donné Cambo en pays basque. Condomages (marché de la confluence) a donné Condom.

Les toponymes d’origine latine

Signalisation bilingue des rues à Agen
Signalisation bilingue des rues à Agen

Ce sont les plus nombreux.

Acos, en latin acum (domaine de ….), associé à un nom de paroisse donne Arzacq, Aurignac, Listrac, Marciac, Pessac, Pontacq, Préchac.

Acum qui donne an, est spécifique de la colonisation romaine. On le retrouve dans le Gers dans Biran, Corneilhan, Orbessan, Aignan, Courrensan, Samaran, …. autour de Saint-Bertrand de Comminges dans Aventignan, Barbazan, Saléchan, Estansan ….,  autour de Tarbes dans Aureilhan, Artagnan, Juillan, Madiran, …. et autour de Bordeaux dans Draguignan, Caudéran, Léognan, ….

Villa (domaine) donne Bilhère, Vielle-Aure, Vielle-Adour, Vielle-Tursan. Vic (village) donne Vic en Bigorre. Vic-Fezensac semble plus tardif.

En revanche, les invasions du Ve siècle et l’implantation des Wisigoths en 418 nous ont laissé Gourdon, Goutz (colonies de Goths), Boussens, Maignaut-Tauzia, Estarvielle, Ségoufielle, Gaudonville (village de Goths).

Les toponymes gascons

À partir de l’an mil, les toponymes anciens se raréfient et ceux gascons deviennent de plus en plus nombreux. Leur sens est plus facile à saisir pour qui connait la langue.

L’essor de la population entraine la formation des sauvetats [sauvetés]. Ainsi : Saub=veterre, Lasseubetat… (n’oublions pas que le v se prononce b dans certaines parties de la Gascogne). Et des castelnaus [castelnaux]. Ce qui donnera : Castéra-Loubix, Castéra-Verduzan, Castets, Castex, Castelbon, Castetner, Castillon, Castelnau…

Commune de Came (Pyrénées-Atlantiques)
Commune de Came (Pyrénées-Atlantiques)

Plus tard, aux bastides du XIIIe siècle, on donne des noms prestigieux : Barcelone, Grenade, Pavie, Plaisance, Valence … ou celui des personnages qui les ont créées : Arthez d’Armagnac, Créon d’Armagnac (fondée par Amaury de Craon), Beaumarchés (fondé par Eustache de Beaumarchés), Hastingues (fondée par le sénéchal de Hastings), Rabastens (fondée par Guillaume de Rabastens).

Toutefois, les éléments du relief restent à l’origine de nombreux toponymes gascons. Mont [hauteur] donne Mont, Montegut, Montardon, Monclar, … Sèrra [colline] donne Serre-castèth, Sarremezan, … Poei [petite éminence] donne Pey, Pouey, Puch, Piau, Pujo, Pouyastruc, … Arrèc [sillon] donne Arricau, … Assosta [abri] donne Soustons, … Aiga [eau] donne Ayguetinte, Tramezaygues, … Averan [noisette] donne Abère, Averan, … Casso [chêne] donne Cassagne, Cassaber, Lacassagne, …. Castanha [châtaigne] donne Castèide, Castagnède, Castagnon, … Hau [hêtre] donne Faget, Hagetmau, … Bòsc [bois] donne Le Bouscat, Bosdarros, Parlebosc, … Hèn [foin] donne Héas, Hèches, … Casau [métairie] donne Cazaux, Cazarilh, Cazaubon, Cazaugitat…

Mais après l’an mil, c’est aussi l’époque de l’essor du christianisme en Gascogne. Et les noms de saints se généralisent : Saint-Sauveur, Saint-Pé, Saint-Emilion, Saint-Girons, Saint Orens, Saint-Boé, ….

Comment conserver les toponymes gascons ?

Département de la Haute-Garonne
Département de la Haute-Garonne

S’intéresser à la toponymie de sa commune, c’est s’intéresser à son histoire, à son identité. Et nombreux sont les Gascons qui s’y intéressent.

Pourtant, l’exercice est rendu difficile par la francisation des noms au cours du XIXe siècle. Par conséquent, il faut rechercher dans les documents anciens (terriers, compoix, cadastres, actes notariés) pour retrouver l’évolution de leur orthographe et leur signification ancienne.

Ce travail de recherche réalisé et complété par une enquête de terrain auprès de la population, il est tentant de redonner aux routes, aux chemins et aux lieux-dits, leurs noms gascons. Après tout, n’est-ce pas préférable de renouer le lien avec notre histoire plutôt que de leur donner des noms de fleurs (rue des coquelicots, rue des pervenches, …) ? Ou de leur donner des noms d’artistes dont peut-être peu de gens ont entendu parler ?

Le rôle décisif du conseil municipal

Osmets - Ausmes
Osmets – Ausmes

C’est le conseil municipal qui peut donner une dénomination aux voies et chemins de la commune, ou aux lieux-dits, dans le cadre de ses attributions prévues à l’article L 2121-29 du code général des collectivités territoriales. Ses décisions sont exécutoires de plein droit, dès que les formalités légales sont accomplies et qu’elles ont été transmises au préfet (article L. 2131-1 du CGCT).

Les communes de plus de 2 000 habitants doivent notifier au centre des impôts fonciers ou au bureau du cadastre, la liste alphabétique des voies publiques et privées de la commune (décret n° 94-1112 du 19 décembre 1994). Il en est de même des modifications apportées (changement de dénomination d’une voie ancienne, création d’une voie nouvelle), dans le mois qui suit la décision, par l’envoi d’une copie de cette décision.

Les pressions sont fortes pour ne pas adopter le gascon ! Lors des opérations Numérues qui consistent à donner des noms de rues et des numéros aux maisons pour faciliter l’intervention des services publics, notamment des pompiers, La Poste intervient pour donner des noms français au prétexte que les facteurs ne savent pas lire le gascon. Pourtant, le courrier arrive bien dans les communes qui ont donné des noms gascons à leurs voies et chemins…

La loi Molac autorise l’utilisation des langues régionales

Bayonne - signalisation trilingue français, basque et gascon
Bayonne – signalisation trilingue français, basque et gascon

La loi n° 2021-641 du 21 mai 2021, relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion, dite « Loi Molac », apporte certaines clarifications relatives à l’emploi des langues dites « régionales ».

Si l’on a surtout parlé de la censure des articles concernant l’enseignement des langues régionales, on ne peut passer sous silence son article 8 qui stipule que : « Les services publics peuvent assurer sur tout ou partie de leur territoire l’affichage de traductions de la langue française dans la ou les langues régionales en usage sur les inscriptions et les signalétiques apposées sur les bâtiments publics, sur les voies publiques de circulation, sur les voies navigables, dans les infrastructures de transport ainsi que dans les principaux supports de communication institutionnelle, à l’occasion de leur installation ou de leur renouvellement ».

Après les incertitudes juridiques, la signalétique bilingue est désormais reconnue par la loi. Rien ne s’oppose plus à ce que les communes mettent une signalisation bilingue à l’entrée de leur commune ou sur les bâtiments municipaux.

Alors, Gascons, à vos panneaux !

Références

Toponymie gasconne, Bénédicte et Jean-Jacques FENIÉ, Editions Sud-Ouest, 2006.

 




La pêche roussanne de Monein

La Gascogne est une région de production fruitière. De nombreuses variétés de fruits ont quasiment disparu, en raison de leur faible productivité ou d’une mauvaise adaptation aux normes de la grande distribution. La pêche Roussanne / persec ou pershec est cultivée à Monein.

Une pêche ancienne

Alfred Arthur de Brunel de Neuville (1852 - 1941) - Nature morte
Alfred Arthur de Brunel de Neuville (1852 – 1941) – Nature morte

On cultive la pêche Roussanne depuis longtemps en Béarn. À ne pas confondre avec la pêche de Pau, qui est une autre variété connue qui figure au Potager du Roi à Versailles. Le journal L’Indépendant des Basses-Pyrénées, du 9 novembre 1882, nous dit : « il ne faut pas confondre dans sa dénomination la pêche Roussanne de Monein avec la pêche de Pau, déjà célèbre sous Henri IV, inscrite en 1628 par Le Lectier sur le catalogue de son verger d’Orléans, et que nous voyons figurer sur tous les anciens catalogues du jardin et pépinières flamands des XVII° et XVIII° siècles ».

En effet, le Catalogue des variétés de la collection impériale du jardin du Luxembourg de 1809, compte l’Avant-pêche jaune, Albergue jaune ou Roussanne, ainsi que la Pêche de Pau.

L’Indépendant des Basses-Pyrénées nous dit encore : « Cette pêche présente de grands rapports avec les variétés précoces à chair jaune connues et réputées dans le Midi de la France sous les divers noms de Jaune de Bordeaux, Jaune de Mézens, Pêche de Montauban, de Gaillac, double jaune de Pourville ; cependant s’il en est dans cette classe de plus douces et douées d’une plus grande finesse comme chair, aucune n’approche de la pêche jaune de Monein, comme grosseur, perfection de formes et richesse des coloris ».

Quelle est sa particularité ?

Deux pêches Roussanne
Deux pêches roussannes de Monein

Pour les amateurs de botanique, le Conservatoire végétal régional d’Aquitaine présente la pêche Roussanne comme :

« Pêche de gros à très gros calibre, surtout après éclaircissage, de très bel aspect, à épiderme jaune-orangé maculé de rouge pourpre sur la joue ensoleillée, pointillé de rouge, finement rayé, à chair orangée, typique des Roussanes, légèrement veinée de rouge à proximité du noyau et sous l’épiderme, fondante, extrêmement juteuse, dense, très sucrée, relevée d’une pointe d’acidité, très parfumée, excellente, qui se pèle facilement. Cueillette mi-juillet, qui s’échelonne en 3 passages minimum depuis le 15 juillet. Arbre vigoureux, à mise à fruit rapide, précoce et abondante, de feuillage vert-jaunâtre, typique des variétés à chair jaune. Variété assez rustique, bon comportement au corynéum et à la rouille, faiblement sensible au monilia et moyennement sensible à la cloque. Floraison d’époque moyenne, pleine floraison entre le 14 et le 18 mars, fleur de type campanulée, rose ».

La pêche Roussanne se récolte de mi-juillet à début aout. Et il faut la consommer rapidement car elle supporte mal le transport et la conservation dans les réfrigérateurs. En revanche, elle se prête très bien à la transformation.

La Roussanne est relancée en 2002

Dans les années 1830, il y avait 150 producteurs de pêches Roussanne, et seulement 3 dans les années 2000. La cloque, la gomme, l’oïdium, la mouche du pêcher et les émanations de la production gazière du bassin de Lacq, tout proche, ont eu raison de cette production.

Heureusement, quelques irréductibles s’attachent à sauver la pêche Roussanne.

La récolte des pêches Roussanne chez Marie-Josée Cazaubon
La récolte des pêches Roussanne chez Marie-Josée Cazaubon

Ainsi, la coopérative Les vergers du pays de Monein voit le jour en 2004, grâce à la persévérance de Marie-Josée Cazaubon, productrice de pêches Roussanne. Puis, en 2006, c’est le tour de L’Association de promotion de la pêche Roussanne.

Avec l’aide de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) et du Conservatoire végétal régional d’Aquitaine situé à Montesquieu en Lot et Garonne, deux pêchers / perseguèrs, persheguèrs sont sélectionnés et donnent 5 000 plants qui sont confiés à un pépiniériste. Durant l’hiver 2005-2006, ils sont replantés dans 15 vergers. Les producteurs sont formés aux techniques de production.

Traditionnellement cultivée dans les rangs de vigne, on cultive la pèche Roussanne en vergers.

Aujourd’hui, la coopérative compte 18 producteurs, sans compter les producteurs indépendants. Et tous rêvent d’obtenir le Label Rouge.

D’ailleurs, le succès de la pêche Roussanne est tel que la coopérative ne peut fournir tous ses clients.

Marie-Josée Cazaubon

Fête de la pêche roussanne à Monein
Fête de la pêche roussanne à Monein

Agricultrice à Cuqueron, Marie-Josée Cazaubon décide de relancer la production de pêches Roussanne. Elle est présidente de la coopérative Les vergers du pays de Monein.

En association avec les producteurs indépendants et le Comice agricole de Monein, Marie-Josée Cazaubon crée une fête de la pêche qui a lieu chaque année sous les halles de Monein. C’est l’occasion de rencontrer les producteurs et de gouter ce fruit délicieux.

Ses efforts sont couronnés de succès. En 2019, on sert la pêche Roussanne au sommet du G7 qui s’est tenu à Biarritz. Quelle surprise ! L’information avait été bien gardée et Marie-Josée Cazaubon la découvre en regardant les informations régionales.

Dans une interview à France-Bleu, elle dit : « Je me suis dit : ça y est ! C’est l’aboutissement de quelque chose de beau, les grands chefs vont gouter la pêche Roussanne de Monein ! Le monde entier va savoir que cette pêche existe, c’est incroyable ! ».

Pour tous les gourmands

La description de la pêche roussanne du Conservatoire végétal régional d’Aquitaine vous a surement mis l’eau à la bouche ….

Après tout, il n’y a pas que les chefs d’Etats qui ont droit de gouter à cette pêche !

Salade de pêches à la menthe
Salade de pêches à la menthe

Voici une recette simple :

  • Epluchez 1 kg de pêches roussanne,
  • Coupez-les en petits morceaux,
  • Saupoudrez de 160 gr de sucre,
  • Réservez au réfrigérateur,
  • Mélangez délicatement avec du Jurançon doux,
  • Ciselez une feuille de menthe fraiche,
  • Servez frais,
  • Régalez-vous.

Les gourmets gouteront aussi le foie gras poêlé à la roussanne ou le gratin de pêches roussanne. Et bien d’autres recettes qui sont à découvrir sur le site de la coopérative des Vergers de Monein.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia.
Coopérative Les vergers de Monein
Conservatoire végétal régional d’Aquitaine




La première papèterie en Gascogne

La première papèterie de Gascogne est probablement à Caüsac d’Ador [Cahuzac-sur-Adour] dans le Gers. Fantaisie ou sens du progrès?

Gilbert Loubès s’intéresse à la papèterie 

G. Loubès - la première papeterie de Gascogne à CAHUZAC sur Adour (1492)
G. Loubès – la première papèterie de Gascogne à CAHUZAC sur Adour (1492)

Cette histoire, nous la connaissons grâce à Gilbert Loubès, ordonné prêtre en 1951 et exerçant dans le diocèse d’Auch. Il a une passion pour l’histoire médiévale du département et on lui doit une quinzaine de livres et articles, comme L’énigme des cagots, Routes de la Gascogne médiévale, Abbayes et monastères le Gers monastique, etc.

En particulier, il va s’intéresser à l’arrivée de l’imprimerie en Gascogne et publier, en 1973, La première papeterie de Gascogne à Cahuzac-sur-Adour (1492). Un travail fouillé, avec bien des surprises.

D’où vient le papier ?

T'sai Lun ou Cai-lun, l'inventeur chinois du papier
T’sai Lun ou Cai-lun, l’inventeur chinois du papier

On attribue à T’sai Lun (ou Cai-Lun), de la cour impériale chinoise, l’invention du papier en l’an 105 en mélangeant du tissu, des écorces d’arbre et des filets de pêche. Plus tard, en 751, grâce à la capture de deux papetiers chinois, le califat de Bagdad fabrique du papier mais en employant du chanvre et du lin.

Au début du XIIe siècle, les Arabes envahissent l’Espagne et apportent le papier. Et pendant longtemps, c’est au royaume de Valence que les marchands languedociens s’approvisionnent. Puis, au milieu du XIVe siècle, la fabrication commence en Champagne. C’est le grand centre français du papier. Il faut attendre la fin du XVe siècle pour voir une généralisation des papèteries.

Fabrication du papier dans le Royaume de Bagdad
Fabrication du papier dans le Royaume de Bagdad

Précisons qu’au moyen-âge, la méthode de fabrication reste celle développée par Bagdad. Des chiffonniers courent la campagne pour récupérer de vieux habits ou de vieux chiffons de lin et de chanvre. Puis ils les vendent aux meuniers à papier. Comme on était assez économe dans ces époques, arriver à acheter même des vieilles guenilles n’était pas si simple et pouvait occasionner quelques disputes. De là est née l’expression « se battre comme des chiffonniers ».

Cahuzac sur Adour

Le Chateau de Cahuzac sur Adour
Le Chateau de Cahuzac sur Adour

Le village se situe dans l’ouest du département du Gers, dans le bassin de l’Adour.

Là, au XVe siècle, un marchand de blé a un moulin sur les terres de Géraud de Saint Lanne, seigneur de Cahuzac. Le moulin est sur deux niveaux, ses murs sont constitués de moellons (petites pierres) du pays et recouverts d’enduit. Et ce moulin aura une histoire inattendue dont on a trace par des papiers conservés chez le notaire local.

La fausse papèterie de Cahuzac

Une pachère ou digue
Une paishèra ou digue

Un différent entre le comte d’Armagnac et Géraud de Saint-Lanne débute le 9 mai 1492. L’année précédente, une crue aurait emporté la « papèterie » du comte d’Armagnac. Il charge donc son procureur, Nicolas de Mediavilla (ou Miegeville), de la faire rebâtir.  Saint-Lanne s’y oppose et chasse les maçons, prétendant être le propriétaire des lieux. Différents historiens voient là une trace de la première papèterie de Gascogne.

Schéma d'alimentation d'un moulin à eau
Schéma d’alimentation d’un moulin à eau

 

Pourtant, Gilbert Loubès, en étudiant l’original de l’acte, découvre une erreur d’interprétation. Le texte original est en latin, il dit « …paxeriam in aqua vocata Lado in gressu banniui molendini Riscle… » [sur la rivière appelée l’Adour, au départ du canal du moulin de Riscle… ].Mais, paxeria ne veut pas dire papèterie précise l’historien (ce serait papereria) ; il y voit plutôt le mot gascon pashèira (prononcé pachère ou pachèro), qui veut dire digue. D’ailleurs la lettre du seigneur de Cahuzac, écrite en bon gascon, confirme la chose : Mossenh lo procurayre cum bastitz vos aqui aquera payxera qui mes preiudicable… [Monsieur le procureur comment bâtissez-vous ici cette digue qui m’est préjudiciable]

Il n’en fallait pas plus à l’abbé gersois pour fouiller tous les actes du notaire de Cahuzac. Et il découvre cet autre acte, écrit dans un mélange de latin et de gascon, qui commence par : La Rendament deu molin deu poppe de Cahuzac apartenen au noble Guiraud de Sent Lana, seinhor deudit loc de Cahuzac. [L’arrentement du moulin à papier de Cahuzac, appartenant à noble Géraud de Sainte-Lanne, seigneur dudit lieu de Cahuzac.]

La vraie papèterie de Cahuzac

Moulin à foulon
Moulin à foulon

Il y a donc un moulin à papier, c’est-à-dire une papèterie, à Cahuzac en 1492 ! Gilbert Loubès rassemble les informations.

En fait, le seigneur de Cahuzac passe un contrat avec un Champenois de Troyes, l’endroit de France qui développe les papèteries depuis quelques années. Est-il novateur ? A-t-il le sens de affaires ? Toujours est-il qu’en 1492, il installe sa papèterie, la première de Gascogne, dans un batan [moulin à foulon] préexistant.

Rappelons que le moulin à foulon permet de remplacer jusqu’à 40 ouvriers fouleurs à pied ou à main. Le moulin à foulon est appelé mail à la limite entre les pays d’oc et d’oil, paraire ou parador en languedocien ou en provençal, batan en Gascogne et en Espagne.

La préparation du papier

La préparation du papier nécessite de l’eau et des meules. Facile donc de détourner une partie du moulin à cet usage.

En effet, à l’époque, le meunier commence par trier les chiffons de lin et de chanvre en fonction de leur nature et de leur couleur, les débarrasse des boutons, défait les ourlets. Ensuite, il les découpe en pedaçons [petits morceaux] les lave et les blanchit au soleil.

Pressage du papier au Moulin de la Rouzique
Pressage du papier au Moulin de la Rouzique

L’étape suivante consiste à les mettre à tremper les laissant fermenter dans un poiridèr [pourrissoir]. En macérant, les pedaçons dégagent une odeur forte qui ressemble à l’odeur d’un chou qu’on fait cuire. Puis le meunier écrase ces bouts de chiffon bien ramollis avec les meules du moulin jusqu’à obtenir une pâte blanchâtre, la pâte à papier.

Il ne reste plus qu’a préparer le papier. Pour cela, le meunier, étale la pâte sur un tamis où elle va sécher et devenir des feuilles de papier un peu épaisses et irrégulières. Enfin, le meunier les écrase avec une presse.

Nos méthodes industrielles gardent ces mêmes étapes, même si on part aujourd’hui des fibres cellulosiques du bois. On peut encore voir cette préparation ancienne dans quelques moulins comme le moulin de la Rouzique en Bergeracois.

L’expansion des papèteries en Gascogne

Coupeuse mécanique des chiffons (1873)
Coupeuse mécanique des chiffons (1873)

Il est probable que cette papèterie ne dura qu’un temps car on n’en trouve plus mention dans les siècles qui suivent. En 1665, Cahuzac ne compte plus qu’un moulin à trois mules, donc un moulin plus traditionnel pour faire des farines de céréales.

Pourtant, ce moulin existe toujours, sur la rive gauche de l’Adour. même si son usage a évolué au fil du temps. Et il est probable que le moulin à papier était sur la partie gauche du bâtiment actuel.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le moulin de Cahuzac
L’histoire du papier, Sarah Cantavalle, 2019
Les moulins du papier en France
La première papeterie de Gascogne à Cahuzac-sur-Adour (1492), Abbé G. Loubès, 1973, bibliothèque Escòla Gaston Febus.




Le duel, une affaire de Gascons ?

Le duel est une pratique ancienne codifiée dans la loi des Burgondes en 501. D’abord, duel judicaire jusqu’en 1547, il devient, ensuite, duel d’honneur. Cette pratique est encore courante au début du XXe siècle.

Le duel judiciaire

Jugement par combat en Normandie au 13è siècle
Jugement par combat au 13è siècle, Wikimedia

Au Moyen Âge, le duel judiciaire est une pratique courante en Gascogne. C’est la batalha [bataille], ordonnée et présidée par le comte, le vicomte ou l’évêque.

La batalha est un mode de preuve. C’est le juge, son propre adversaire ou un témoin qui peut l’imposer. Attention, la refuser revient à avouer sa culpabilité. Ainsi, la charte de Bordeaux le prévoit : « Totz hom acussat de crim, opérat de batalha per aquet crim, si es vencut en camp o si defalh de venir au jorn assignat per combatre (…) » / Tot òme acusat de crime, aperat de batalha per aqueth crime, si es vençut en camp o si defalh de venir au jorn assinhat per conbàter (…) / Tout homme accusé de crime, appelé a la bataille pour ce crime, s’il est vaincu sur le champ ou s’il ne vient pas au jour assigné pour combattre (…).

La grande charte de Saint-Gaudens ouvre la batalha, appelée batalha arramida, aux chevaliers, aux bourgeois et aux vilains de la ville. C’est une épreuve importante car le vaincu se voit confisquer ses armes et doit payer une amende de 60 sous pour les nobles, 10 sous pour les bourgeois et 5 sous pour les paysans.

Plus tard, au XIIIe siècle, la plupart des coutumes des villes réservent le duel judiciaire aux cas les plus graves. Et, la plupart du temps, les habitants obtiennent le privilège de ne plus être contraints par duel ; on peut s’en retirer en payant une amende. Ainsi, les duels judiciaires disparaissent progressivement.

L’Eglise pour le duel judiciaire

Cependant, les religieux n’hésitent pas à recourir à la batalha. Par exemple, le monastère de Saint-Mont y a recours en 1104 dans un différend avec deux seigneurs de Nogaro. Dans une autre affaire, le monastère donne 150 sous au comte Centulle de Bigorre pour qu’il autorise un duel judiciaire. Pourtant, les papes Alexandre III et Célestin III luttent contre l’implication des religieux dans les duels judiciaires. Enfin, on n’en rencontre plus après le XIIIe siècle.

Le fameux « coup de Jarnac »

Guy Chabot baron de Jarnac se battit en duel
Guy Chabot baron de Jarnac, Gallica

En 1547, à Saint-Germain en Laye, Henri II et la Cour assistent au duel public entre le Baron de Jarnac et le Seigneur de la Châtaigneraie, favori du roi. Bien sûr, la foule des curieux est immense. Et les préparatifs sont si longs qu’ils durent la journée.

Enfin, le combat est annoncé par un héraut d’armes : « Aujourd’huy , dixième de ce présent mois de juillet, le Roy, nostre souverain Seigneur, a permis et octroyé le camp libre, seur à toute outrance, à François de Vivonne, sieur de La Chasteigneraye, assaillant, et Guy Chabot, sieur de Montlieu, deffendant et assailly, pour mettre fin par armes au différend d’honneur dont entre eux est question. Par quoy j’ay fait assavoir à tous, de par le Roy, que nul n’ait à empescher l’effect du présent combat, ne ayder ou nuire à l’un ou à l’autre desdits combattans, sur peine de vye ».

Les armes des deux protagonistes sont présentées, l’une après l’autre, à la foule et au roi. Après examen, les témoins les déclarent conformes.

Ensuite, précédés de trompettes, de tambours et de hérauts d’armes, les deux protagonistes se présentent devant le roi et jurent sur les Évangiles de se battre loyalement et de n’utiliser aucune formule ou incantation magique contre son adversaire.

Les armes sont une nouvelle fois examinées. Alors, un héraut d’armes lance le combat. Dans la mêlée, le baron de Jarnac blesse deux fois son adversaire au jarret. Il ne peut pas se relever. Vexé, La Chataigneraie se laisse mourir de ses blessures… Dès lors, Henri II n’autorise plus de duels en public. Mais ils vont se développer dans la sphère privée.

Duel entre Jarnac et la Chataigneraie
Duel entre Jarnac et La Chataigneraie, Gallica

Le duel d’honneur

En fait, le duel provoque une véritable hécatombe dans la noblesse.

Gentilshommes, lettrés, religieux et même des femmes s’affrontent en duel. Pourtant, des édits, sans cesse renouvelés, interdisent les duels. Hélas, ils restent sans effet car le roi accorde facilement des « lettres de grâce ». Même l’évêque de Lombez prend une ordonnance contre les duels en 1679.

En 1603, sept seigneurs gascons se battent en duel à Dému, deux sont tués, les autres reçoivent une lettre de grâce. Bravant l’interdit de 1626 de Louis XIII, le duc de Montmorency se bat en duel sous les fenêtres de Richelieu. Mal lui en a pris, il est condamné à mort et exécuté sur la place de Grève à Paris. De même, Pierre de Luppé, seigneur de Tillac en Armagnac, est condamné à mort en 1669 pour ses nombreux duels. Mais la sentence n’est pas exécutée, car le roi a besoin de soldats !

On voit les Gascons comme querelleurs et Edmond Rostand fait dire à Cyrano de Bergerac :
Attendez !… Je choisis mes rimes… Là, j’y suis.
Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l’abandon
Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon ;
Élégant comme Céladon,
Agile comme Scaramouche,
Je vous préviens, cher Mirmidon,
Qu’à la fin de l’envoi, je touche !

Duel sous Henri IV
Duel sous Henri IV, Gallica

Le duel se démocratise

Duels entre soldats (1801)
Duels entre soldats (1801)

Après 1750, les duels sont moins nombreux. La Révolution les interdit comme signe de la féodalité mais le peuple s’en empare comme d’une nouvelle liberté. Alors, marchands et boutiquiers se livrent des duels. D’ailleurs, vers le milieu du XIXe siècle, journalistes, artistes, hommes politiques s’y adonnent. Toutefois, le sabre et le pistolet remplacent l’épée.

En 1868, deux femmes se battent en duel dans la forêt de Pessac en Gironde. L’objet du litige est un jeune comte que les deux parties se disputent. On choisit le pistolet. Le duel s’arrête à la première blessure. La police arrête les deux duellistes et les condamne à 15 jours de prison. Comme le duel est une affaire sérieuse, les témoins établissent un procès-verbal de rencontre. Le journal Le Bordelais le publie :

Duels de femmes à Bordeaux, Gallica (1868)
Duels de femmes à Bordeaux, Gallica (1868)

« Le quatre mai 1868, à deux heures de relevée, les soussignés réunis pour examiner le différend entre Madame Marie P…, dite Henriette de Saint-P…, et Madame Aimée R…, ayant reconnu que tout arrangement était impossible, ont décidé qu’une rencontre aurait lieu comme suit : Le duel aura lieu au pistolet de tir à vingt pas, deux balles seront échangées le cinq mai, à deux heures, dans la forêt de Pessac. Les conditions ci-dessus mentionnées ont été soumises aux parties et ratifiées par elles, avec promesse de s’y conformer ».

Le Charivari annonce les duels de la semaine

Le journal satirique parisien Le Charivari publie une rubrique hebdomadaire pour annoncer les duels. Le journal traite du duel avec légèreté et même une pointe de dérision. On y trouve par exemple dans le numéro du 7 septembre 1869, des annonces de Briselame, professeur d’escrime vantant les bons résultats de ses élèves ou des appels à candidat pour se battre en duel et « se donner des émotions » . On peut lire aussi :
Lundi – duel entre deux journalistes au Vésinet. Duel entre deux membres du Jockey à Viroflay. Duel entre deux boursiers à Vincennes.
Mardi – quatre duels entre journalistes, tous les quatre à Chatou. Il y aura du monde. Aussi est-il question d’organiser un train supplémentaire.
Mercredi – duel entre le comte de C et le marquis de F.
Nota Bene : c’est la quatrième fois que ces messieurs se battent ensemble, cette rencontre promet d’être très agréable. Nous ne saurions que trop conseiller aux étrangers et aux provinciaux de passage à Paris d’assister à cette intéressante lutte pour laquelle de nombreux paris sont déjà engagés.

Le Charivari du 8 septembre 1869
Le Charivari du 7 septembre 1869, Les Musées de la Ville de Paris

Le duel entre les hommes politique

Duel entre Paul Déroulède et Georges Clémenceau (1892)
Duel entre Paul Déroulède et Georges Clémenceau (1892), Wikimedia

Le 23 décembre 1892, Paul Déroulède se bat contre Georges Clémenceau, au champ de course du château de Saint-Ouen devant la foule. Trois jours plus tôt, dans un discours tenu à l’Assemblée, Paul Déroulède, le président de la Ligue des Patriotes avait accusé Clémenceau de corruption dans l’affaire de Panama. On échange six balles à vingt-cinq mètres, sans résultat.

Le Gascon Paul de Cassagnac compte à son actif douze duels à l’épée, au sabre et au pistolet. Il est journaliste.

Paul de Cassagnac
Paul de Cassagnac en 1912, Gallica

 

 

 

Dans un article, l’un de ses confrères a des mots très durs envers Marie-Antoinette que Paul Cassagnac admire. Il réplique durement dans un article. On s’envoie les témoins. Paul de Cassagnac gagne son duel. Toujours prompt à l’honneur, il donne un dernier duel contre le Préfet de Police de Paris et le blesse dans la rencontre.

Joseph Noulens bat Paul de Cassagnac, député du Gers, en 1902. Les deux fils de Paul de Cassagnac jurent de reprendre le siège de leur père. Lors de la campagne des législatives de 1906, une affiche annonce un meeting de Joseph Noulens à Riscle et le présente comme « le tombeur de Cassagnac ». Les esprits s’échauffent. Le duel a lieu sous la halle de Riscle devant une foule nombreuse. Joseph Noulens est blessé. Et il se fait réélire député.

Defferre, le dernier duelliste …

Duel Defferre - Ribière
Duel Defferre – Ribière (1967)

Le 21 avril 1967, Gaston Defferre, député et maire de Marseille, se bat en duel contre René Ribière. En effet, lors d’un débat houleux à l’assemblée nationale, Gaston Deferre apostrophe son adversaire d’un « taisez-vous, abruti ! ». La médiation du Général de Gaulle ne changera pas l’obstination de Defferre. René Ribière est blessé deux fois. Gaston Defferre gagne le duel. C’est le dernier duel connu…

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

La grande Charte de Saint-Gaudens
Bulletin soc. archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers
, 3ème trimestre 2016.
Le coup de Jarnac
Les duels célèbres, Charles-Marie de Vaux, Paris, 1884.




La vraie histoire de Pyrène

La princesse Pyrène, fille du roi Bébryx, aurait séduit Hercule, le grand héros grec. Cette légende transmise jusqu’à nous fait aussi partie du patrimoine de la Gascogne.  Qu’en savons-nous ?

Hercule rencontre Pyrène

Silius Italicus nous parle de Pyrène et d'Hercules
Silius Italicus

En revenant de son dixième travail, Hercule rencontre la princesse Pyrène. C’est ce que nous dit en 83 Silius Italicus, dans le troisième chant des Punica, ou guerre punique. Dans ce chant, l’armée punique revenant de Sagonte, province de Valence, traverse les Pyrénées le long des côtes de la Méditerranée. Et là, au milieu du récit des évènements historiques, le poète propose un intermède. François Ripoll, professeur à l’université de Toulouse, nous le rapporte dans son article Les origines mythiques des Pyrénées dans l’Antiquité gréco-latine :

« se rendant au pays de Géryon, Hercule séjourne chez le roi pyrénéen Bébryx et, sous l’emprise de la boisson, viole Pyréné, la fille de son hôte. Celle-ci met alors au monde un serpent et, craignant la colère de son père, s’enfuit dans les montagnes où des bêtes sauvages la mettent en pièces. À son retour Hercule, désespéré, se lamente, crie le nom de Pyréné aux montagnes qui le conserveront pour l’éternité, et lui donne une sépulture. »

Un mythe plus ancien

Pline l'Ancien (portrait imaginaire)
Pline l’Ancien

L’histoire ne semble pas inventée par Silius Italicus. En effet, avant lui, Pline l’ancien (23-79) note : At quae de Hercule ac Pyrene… traduntur, fabulosa in primis arbitror [Ce que j’entends sur Hercule et Pyrène… est fabuleux à première vue].

De quand date le mythe original et quel est-il ? Car les transmissions étaient orales. Ainsi, les écrits, quand ils arrivent jusqu’à nous, ne suffisent pas pour en décider. D’ailleurs, différents chercheurs font remonter la légende d’Hercule et Pyrène jusqu’à Hérodore d’Héraclée (VIe siècle avant Jésus-Christ).

Les Grecs s’installent à Pyréné

Revenons à l’histoire. Les Grecs ont colonisé les pourtours de la Méditerranée occidentale au VIe siècle av. J.-C., dont Marseille. Plus particulièrement, des textes mentionnent une cité vers les Pyrénées, comme en témoigne celui de Rufus Festus Avienus (IVe siècle) : En bordure des terres des Sordes était autrefois, dit-on, l’opulente cité de Pyréné.

On n’a pas retrouvé la trace de cette cité grecque et plusieurs hypothèses ont été émises : Port Vendres par exemple. L’archéologue Ingrid Dunyach conclut : Aujourd’hui, on peut affirmer que Collioure est bien le port antique de Pyréné.

Donc on peut penser qu’en même temps que la colonisation grecque, des légendes se sont construites, en particulier, des rencontres d’Hercule le Grec avec des représentants des peuples locaux.  Ici, il s’agit de la rencontre de Pyrène lors de son retour depuis là où le soleil se couche.

Collioure port antique de Pyréné.
Collioure site du port antique de Pyréné ?

L’évolution du mythe de Pyrène

La pierre d'Oô, Musée des Augustins, Toulouse
La pierre d’Oô, Musée des Augustins, Toulouse

Transmettre une légende de générations en générations sur des siècles et des millénaires ? On comprend qu’elle se soit déformée. François Ripoll reconstitue le début de son histoire.

Ainsi, il voit tout d’abord : une première élaboration du mythe par les colons grecs entre le VIe et le Ve s. [av. J.-C.], mettant en avant la sauvagerie des Pyrénées à travers un récit partiellement emprunté au mythe d’Echidna [femme serpent] et confrontant le héros civilisateur Hercule à un serpent né d’une femme indigène (peut-être en partie serpentiforme elle aussi).

Puis, la légende évolue en introduisant une union entre Hercule et Pyrène. Puis on arriverait à la version de Silius Italicus. Cette dernière version contenant l’ajout de traits pathétiques et sentimentaux à la manière d’Ovide et un effort d’adaptation à la trame historique des Punica. Bref, le récit du viol, d’un serpent né de Pyrène ou sa fuite dans le montagnes seraient une version modifiée.

Pyrène et Hercule revus par les Gascons

André Valladier – Labyrinthe royal de l’Hercule gaulois triomphant. 

Bien plus tard, la légende court encore. Jean-Géraud Dastros (1594-1648), originaire de Lomagne, donne à Hercule et Pyrène un fils qui devient l’ancêtre mythique des Gascons.

Bien sûr, un aussi grand représentant des Gascons comme Henri III de Navarre, devenu Henri IV de France, fait songer à Hercule ! Ainsi, l’abbé André Valladier (1565-1638) raconte la visite du roi à Avignon dans son livre Labyrinthe royal de l’Hercule gaulois triomphant. 

 

 

 

Ader - Le Gentilhomme gascon
Ader – Le Gentilhomme gascon

Le poète gascon Guillaume Ader (1567-1628) fait de même dans Lou Gentilome gascoun :

Com en guèrra e combats òm coneish lo Gascon
Un perigle de guèrra e lo Mars d’aquest món,
Hilh d’aqueth Ercules que de braç e man hòrta,
Ende bàter un lion non demandèc escòrta;
Que n’augoc jamès páur, non hoc jamès vençut:
Aqueth l’a, com vos dic, per hilh reconegut,
Eretèr nomentat de tota la montanha
A hiu, còrda e ciment de la tèrra d’Espanha.

À la guerre, aux combats on connait le Gascon
Un foudre de guerre et le dieu Mars de ce monde,
Fils du héros Hercule aux bras et aux mains fortes,
Qui pour battre un lion ne manda pas d’escorte ;
Lui qui n’eut jamais peur, ne fut jamais vaincu :
Celui-là, vous dis-je, l’a pour fils reconnu,
Héritier désigné de toute la montagne
À fil, corde et ciment de la terre d’Espagne.

La légende d’Hercule et Pyrène aujourd’hui

Pyrène (Ercules l'iniciat - dessin de Margot Raillé)
Pyrène et Hercule (Ercules l’iniciat – dessin de Margot Raillé)

Au cours du temps, l’histoire de Pyrène est devenue plus romantique. Dans son livre livre Ercules l’iniciat / Hercule l’initié, Anne-Pierre Darrées propose une version actuelle qui conserve les enseignements grecs.

Très loin, là où le soleil se couche vivait Géryon, géant à trois têtes, entouré de mille bœufs. Hercule est chargé de ramener les bêtes pour les offrir à la déesse Junon. C’est son dixième travail. Après avoir réussi, il rentre à Mycènes et passe par l’Ibérie, la Narbonnaise et l’Italie en suivant un chemin proche de la Méditerranée. En particulier, après avoir traversé Emporion, Hercule rencontra Pyrène

Ercules que demorè tot l’estiu dab la gojata en tot minjar ahragas e avajons, en tot se banhar dens las nèstas. Puish, un jorn, las aucas que traversèn lo cèu e Ercules que’s
brembè de la sua mission. Que partí autanlèu sense aténder Pirena…

Hercule resta tout l’été avec la jeune fille, mangeant des fraises et des myrtilles, se baignant dans les nestes. Puis, un jour, les oies traversèrent le ciel et Hercule se souvint de sa mission. Il partit aussitôt, sans attendre Pyrène…

Les symboles dans les travaux d’Hercule

Hercules combat le monstre Géryon pour lui voler ses boeufs
Hercules combat le monstre Geryon pour lui voler ses boeufs

Les mythes ne sont pas gratuits. Et les travaux d’Hercule ne sont pas les exploits d’un surhomme. Chacun représente un enseignement à suivre pour devenir un homme. C’est ce que nous rappelle l’autrice. Par exemple, le bœuf est l’animal du sacrifice, l’intermédiaire entre l’homme et le dieu. Cette initiation élève la conscience d’Hercule à celle d’un prophète ou d’un prêtre.

Et c’est porteur de cette conscience qu’Hercule va rencontrer des peuples, créer des cités, vaincre des monstres… lors de son voyage de retour.

De son côté, Pyrène est libre et sauvage, d’une sauvagerie associée aux montagnes. D’ailleurs, François Ripoll émet deux hypothèses.  Pyrène pourrait être, à l’origine, soit une déesse des montagnes, soit une déesse des passages.

Ainsi, la légende raconte la rencontre de deux peuples, de deux civilisations qui se passe le mieux du monde.

Références

Les origines mythiques des Pyrénées dans l’Antiquité gréco-latine, Pallas, François Ripoll, 2009, p. 337-355
Pyrénées-Orientales : le port antique de Pyréné était-il à Port-Vendres ou Collioure ?  L’Indépendant, 16/10/2021, Arnaud Andreu
Vendres ou Collioure, Le télégramme Paris, 16 octobre 2021
Etymologie des Pyrénées
Labyrinthe royal de l’Hercule gaulois triomphant, André Valladier, 1601
Lou Gentilome gascoun, Guillaume Ader, 1610
Ercules l’inciat / Hercule l’initié, Anne-Pierre Darrées, Edicions Reclams, 2021, livre bilingue (français, occitan)