Épidémie à Lectoure en 1745

Si on parle des grandes épidémies, on parle moins souvent de celles qui sont restées localisées. Fléaux récurrents que la médecine essaie de comprendre et combattre. En 1745, à Lectoure (Gers),  une épidémie fait son apparition. Comment fut-elle diagnostiquée et traitée ?

Trente ans avant l’épizootie bovine de 1774, une maladie se déclare à Lectoure.  Léo Barbé (1921-2013), pharmacien, fondateur du musée d’Art Sacré et de la Pharmacie de Lectoure, et secrétaire de la Société Archéologique du Gers a rassemblé des éléments pour comprendre cette épidémie.

Les symptômes de la maladie

À la fin de l’été 1744, on constate à Lectoure quelques morts particuliers. Une carmélite, un laboureur dont les deux frères, malades aussi, se remettent.

Le docteur Guillaume Descamps fait une description précise des symptômes. Des accès de fièvre tierce ou double, des morves, des sueurs et des éruptions… dans les commencements ; ensuite le sang desséché et appauvri faisait des lésions dans les parois et y causaient des inflammations. Grande effervescence des liqueurs, des hémorragies du nez, petitesse du pouls, embarras de l’estomac, parfois de grandes insomnies et de légers délires…. des grands maux de tête.

Ces symptômes sont assez communs. Mais Descamps ajoute apparition de taches pourprées, dans les unes rouges et distinctes, de la taille d’une pièce, dans d’autres plus petites, d’une couleur brune et sous la peau. Il en conclut qu’il s’agit d’une fièvre pétéchiale ou pourprée.

Un moment de panique à Lectoure

Epidémie de peste en 1721-1722- Billet de convocation pour la garde des portes et la patrouille dans la ville de Revel
Épidémie de peste en 1721-1722 – Billet de convocation pour la garde des portes et la patrouille dans la ville de Revel (Hte-Garonne)

Le docteur Descamps va aller très vite pour éviter ou contrer les déclarations intempestives. Par exemple, il signale que M. de Mézamat, médecin de Castelsarrazin, est allé un peu vite en disant qu’on devait éviter le commerce avec nous, en caractérisant nos fièvres de pestilentielles. Ce genre d’annonce affole les populations et déclenche les mises en quarantaine des villages touchés. Descamps ne souhaite pas ce type de surréaction. Il précise voilà pourtant comment le feu se met aux étoupes et comme il est difficile à éteindre dans l’esprit du public.

Alors Descamps prévient les communes voisines, l’intendant de Pau et consulte la Faculté de Montpellier qui fait autorité.

Le diagnostic de l’épidémie

Épidémie - Traité des fièvres malignes, des fièvres pestilentielles et autres de Pierre Chirac, médecin du Roi (1742)
Traité des fièvres malignes, des fièvres pestilentielles et autres de Pierre Chirac, médecin du Roi (1742)

L’intendant de Pau, après avoir consulté quelques experts, répond au docteur Descamps. La maladie dont il s’agit est une fièvre maligne milliaire dont le siège principal est le cerveau.

La faculté de Médecine de Montpellier conclut que c’est une fièvre maligne épidémique pourprée, d’un très mauvais caractère.  Enfin, la Faculté de Pau, consultée un peu plus tard, confirme que c’est une fièvre maline pourprée, qui n’a rien de contagieux ni de pestilentiel.

Bref, le docteur peut être rassuré car l’intendant conclut : cette maladie parait toute naturelle. Le nombre de malades augmente, son collègue Guilhon contracte lui aussi la fièvre (il s’en remettra) et le docteur Descamps lutte seul contre l’épidémie.

Le traitement universel de l’épidémie

« La saignée », estampe d'Abraham Bosse, vers 1635. Bibliothèque nationale de France. © gallica.bnf.fr, BnF
« La saignée », estampe d’Abraham Bosse, vers 1635. BNF

Dans Le malade imaginaire, quand Argon passe ses examens de médecine, à tout traitement de maladie, Molière lui fait répondre : clysterium donare, postea seignare, ensuita purgare / Utiliser le clystère, puis saigner et enfin purger. Moquerie ? Pas tant que ça, si on en croit les conseils proposés par les Autorités au médecin de Lectoure. L’intendant de Pau écrit que dans les maladies de cette espèce il faut beaucoup et de fréquentes saignées. La faculté de Médecine de Pau conseille de précipiter les saignées du bras et du pied dès l’instant de l’invasion. Et pour ceux qui ont une plus grande disposition inflammatoire il faut les resaigner… les purger sobrement… et délayer les humeurs par un grand lavage légèrement incisif.

Est-ce que cela fait du bien aux malades ? Dans le fond, on ne sait pas car la plupart des malades ne pouvaient pas s’offrir les services d’un médecin.

Les trois piliers thérapeutiques du Grand siècle

Soigner l'épidémie de Lectoure - Clystère et scarificateur à saignée
Clystère et scarificateur à saignée

Purges, clystères (lavements) et saignées sont encore les fondements de la thérapie du XVIIIe siècle. Il semblerait que les patients percevaient les purges ou lavements plutôt bien, surtout parce qu’ils faisaient ensuite bonne chère. En revanche, ils n’appréciaient pas toujours les saignées. Pourtant on les utilise à tous propos et beaucoup en prévention. Les femmes enceintes, par exemple, subissent ces ponctions au moins deux fois pendant leur grossesse et plus si on craignait une fausse couche. Et même les chevaux de carrosse sont saignés à la fin du printemps.

La Reine Marie-Thérèse
La Reine Marie-Thérèse décédée à 44 ans probablement d’une septicémie après une saignée

Parmi les cas célèbres, en 1683, la reine Marie-Thérèse, ayant une légère tumeur sous le bras accompagnée d’une fièvre sera saignée au pied, prendra un vomitif et rendra l’âme. En revanche, son époux Louis XIV, subit presque 2000 purges, des centaines de clystères et est saigné 800 fois ! Cela ne l’empêche pas de vivre 76 ans.

Pierre Boyer de Prébandier, de la Faculté de Montpellier écrit en 1759 dans Des Abus de la Saignée, une phrase sévère à l’encontre des praticiens de la saignée : Détruire ceux [les partisans] de la fréquente saignée ne serait pas l’un des moindres services rendus à l’humanité.

Le retour à la normale

Le docteur Descamps note que l’épidémie n’a touché que les adultes. Ni les enfants, ni les plus de 60 ans ne l’ont attrapée. Selon François de Labat, chevalier de Vivens (1697-1780), elle sévit plus de six mois (probablement une bonne année). Mais elle reste localisée sur Lectoure. Même si on signale quelques cas sur Labastide-d’Armagnac, à 75 km de Lectoure.

Le docteur Guilhon fait ouvrir quelques cadavres fin juillet 1745 mais les chirurgiens ont refusé de le faire gratis. Ce qui scandalise l’intendant de Pau : Il y a un grand fond d’avarice et d’intérêt sordide Monsieur dans les chirurgiens de Lectoure. Enfin, les consuls accordant 6 livres, ou parfois 12 livres, les chirurgiens s’exécutent. Ces autopsies n’apporteront pas d’éléments complémentaires sur la compréhension de la maladie, ni ses causes.

On reconnaitra que la fièvre n’était pas pestilentielle et, pourrait-on dire, pas si alarmante car il en guérit plus qu’il n’en meurt. Et Descamps se félicite de son traitement puisque de la sixième partie de ses malades, les cinq ont guéri.

Epidémie - Rembrandt, la leçon d'anatomie du Dr. Nicolaes Tulp (ca. 1632)
Rembrandt van Rijn, The Anatomy Lesson of Dr. Nicolaes Tulp (ca. 1632)

Anne-Pierre Darrées

Références

Les médecins de Molière lors d’une épidémie en Gascogne en 1745, Léo Barbé, Société archéologique, historique, littéraire & scientifique du Gers, juin 1989
Petit traité de la maladie epidemique de ce tems, vulgairement connuë sous les noms de fievre maligne ou pourprée, Laurent d’Houry, 1710
L’Encyclopédie/1re édition/POURPRÉE, fievre (1751)
L’Abus de la saignée aux fièvres pourprées, condamné et réfuté, par J.-B. Robinot le jeune
La saignée en médecine : entre illusion et vertu thérapeutiques, Pierre Brissot, 2017




Le rugby un sport pour les Gascons

Même s’il n’est pas très ancien, le rugby a vite enthousiasmé les gens du sud-ouest de la France. Pourquoi cet attrait ? Quelle appropriation ? L’histoire et le charme d’un sport festif. Un enthousiasme pourtant qui s’estompe…

Le rugby nait à Rugby !

Rugby - The first English Team (1871)
Première équipe anglaise (1871)

Même si les jeux de ballon sont très anciens, le rugby, lui, naît en Angleterre, à Rugby, au XIXe siècle. On l’appelle alors le football de Rugby.

La Rugby School publia le 28 août 1845, 37 règles dans un ouvrage, Laws of football as played at Rugby School. La majorité sont des règles de jeu, la 28e est plutôt de sécurité : No player may wear projecting nails or iron plates on the heels or soles of his shoes or boots. (Aucun joueur ne peut porter des clous ou des plaques de fer en saillie sur les talons ou les semelles de ses chaussures ou de ses bottes.)

Jeu éducatif pour jeunes gens dans des établissements d’enseignement huppés, il va rapidement se répandre en Royaume Uni avec des caractéristiques : canalisation de l’énergie combative, développement des liens entre membres, aspect festif (troisième mi-temps)…

Le rugby arrive en Gascogne

Baron Pierre de Coubertin
Baron Pierre de Coubertin (1863-1937)

Grâce aux commerçants et aux étudiants anglais,  le rugby débarque au Havre en 1872. Des Britanniques travaillant au port créent le premier club qui mélange rugby et football, le Havre Football Club. Puis les étudiants britanniques à Paris s’y mettent. Des hommes d’affaires anglais montent le English Taylors RFC, en 1877. Puis l’année suivante est créé le Paris Football Club qui se scindera en Racing club de France, Stade Français et Olympique avant la fin de la décennie.

Pierre de Coubertin va se passionner pour le rugby et poussera à reproduire ce modèle pédagogique dans les grands établissements parisiens. Peut-être comme un nouveau souffle collectif après la défaite de 1870.

En province, c’est d’abord la création du Stade Bordelais en 1889, et plus tard, de LOU Rugby (Lyon Olympique Universitaire rugby) en 1896, le Stade Toulousain en 1907.

Les premiers championnats de France opposèrent les clubs parisiens. Mais dès 1899, les provinciaux ont droit d’y participer. Le Stade bordelais (SBUC) en profite aussitôt pour remporter son premier titre.  Il gagnera 7 titres de champions de France entre 1899 et 1911.

Le Stade Bordelais vainqueur du championat de France 1899
Le Stade Bordelais vainqueur du championnat de France 1899

Le sud-ouest adopte le rugby

Alfred Armandie (1884-1915) fondateur du Sporting Union Agen
Alfred Armandie (1884-1915) introduit le rugby à Agen

Après Bordeaux, Pau accueille le rugby. Dès 1890, les Coquelicots de Pau disputent des matchs face aux équipes des Montagnards de Bayonne et de la Pyrénéenne de Tarbes. Puis des anciens élèves du lycée Louis-Barthou fondent le Stade palois en 1899.

Vers 1900, un lecteur anglais du lycée d’Agen et le dentiste Alfred Armandie créent le Sporting Union Agen. Puis, en 1904, c’est le tour de l’Aviron Bayonnais rugby.

 

 

Match de rugby sur la Prairie de Filtres à Toulouse en 1906
Match de rugby sur la Prairie de Filtres à Toulouse en 1906

Non seulement, le rugby va se répandre comme une trainée de poudre dans toute la Gascogne mais l’intérêt, la passion et la qualité sont au rendez-vous. Beaucoup ont imaginé des causes à cette implantation plus grande dans le sud-ouest qu’ailleurs.

Le rugby et le sud-ouest, des valeurs similaires ?

La soule en basse Normandie en 1852, un ancêtre du rugby??
La soule en basse Normandie en 1852, un ancêtre du rugby ?

Le rugby se serait implanté parce que les locaux jouaient déjà à un jeu de ballon appelé la soule. La Normandie, haut lieu du jeu de soule, n’a pourtant pas autant mordu au rugby. L’argument parait faible.

Le climat doux du Sud-Ouest permettrait de pratiquer ce sport toute l’année, même l’hiver. Le propos, dans ce cas, vaut pour tout le sud de la France.

La rivalité entre les institutions laïques et les catholiques (qui n’apprécieraient pas le contact physique dans ce jeu) aurait favorisé le rugby. Le rugby ayant débuté plutôt dans les classes aisées, ce n’est pas tout à fait convaincant.

Jean-Pierre Bodis, historien passionné de ce sport, y voit aussi l’attirance naturelle des gens du sud-ouest pour l’opposition, rejoignant l’esprit insoumis du rugby puisque celui-ci provient de son opposition au football.

L’influence anglaise est forte en région bordelaise et en Aquitaine.

Enfin, culturellement, le sud-ouest serait prédisposé par deux aspects. Combattants, hommes d’armes tout au long de l’histoire, la force et la puissance physique sont valorisées, comme, par exemple, dans les démonstrations de force basque. Deuxième élément, souligné par Antoine Blondin, Denis Tillinac, Jean Lacouture et bien d’autres, la tradition festive du sud-ouest est en phase avec celle du rugby.

Rugby - Iturria - La troisième mi-tempsp
Les Rubipèdes Michel Iturria – La troisième mi-temps en gascon

Le parler rugby est un art gascon

Le rugby en gascon
Miquèu Baris et Joan-Jacme Dubreuil – Le rugby en gascon

Le « rubbi » est tellement bien intégré que notre langue va lui fournir toute sa verve imagée. Il faut lire le lexique de Miquèu Baris et Joan-Jacme Dubreuil, Le rugby en gascon.  Grâce à lui, vous saurez commenter savamment un match (en VO gasconne par Miquèu Baris ici). Par exemple :

L‘oliva qu’estó un supositòri e lo tascat un camp de patatas.  Òc los jogaires qu’avèvan lo nhac, mes que jogavan com un tropèth de crabas. E ne parli pas d’aquera bestiassa qu’a las còstas en long… / Traduction littérale : L’olive était un suppositoire et la pelouse un champ de patates. Oui, les joueurs avaient la niaque, mais ils jouaient comme un troupeau de chèvres. Et je ne parle pas de cette bestiasse qui a les côtes en long…

À comparer avec le même commentaire en « bon français » : Le ballon était glissant et le terrain mauvais. Oui, les joueurs avaient de l’énergie mais ils étaient mal organisés. Et je ne parle pas de ce joueur costaud mais fainéant…

Les années glorieuses sont chantées

En 1920, première victoire française au tournoi des cinq nations (en Irlande). Ce sera le début d’une belle série.  Le sport est à la mode et Maurice Chevalier chante dès 1924 Rugby marche dont voici le refrain :

Ah! Prenez pour mari
Un joueur de rugby
Et vous aurez pour charmer vos jours
Un champion du sport et de l’amour
Oui toujours vigoureux
Même quand il s’ra vieux
Vous le verrez se décarcasser
Pour marquer tout au moins un essai

De même, Arthur Honegger compose une symphonie, Rugby, en 1928. Joueur plutôt de foot, il choisit de souligner la beauté de ce sport et de son rythme sauvage, brusque et désordonné et précise :  j’ai voulu opposer la diversité du mouvement humain : ses brusques élans, ses arrêts, ses envolées, ses fléchissements.

Au cours du temps, d’autres chansons viendront en parler. Parmi les plus connus, Pierre Perret (1934- ) chantera Viv’ le quinze (1972), Les frères Jacques C’est ça l’rugby (1970). Et, plus récemment Nadau nous proposera une version humoristique, Lo nhacar (ci-dessous un extrait d’une minute de cette vidéo de Nadau)

Le rugby est un sport violent

Le rugby dans les années 1920-1930, témoigne de la hargne de gagner : jets de pierre entre joueurs, bagarres sanglantes, yeux arrachés et même des morts. En 1927, c’est le talonneur de Quillan qui décède sur le terrain.  Le 4 mai 1930, en demi-finale du championnat de France, le Palois Fernand Taillentou plaque le jeune ailier agenais, Michel Pradié, avec une telle violence que celui-ci en meurt.

Les supporters ne sont pas en reste puisque en 1930, lors du match France-Galles, le public – 45 000 spectateurs – reprochant les décisions de l’arbitre anglais M. Hellewell, se fait si menaçant que la France sera exclue de toute rencontre internationale pendant plusieurs années.

Les stars de Gascogne

Le Languedoc et la Gascogne ont donné de grands joueurs.  Jean Prat, né à Lourdes en 1923, est un sacré buteur. Pierre Albaladejo, le demi d’ouverture est né à Dax en 1933, il deviendra commentateur. André Boniface,  dit Boni, né à Montfort-en-Chalosse en 1934, a été sélectionné 48 fois à l’équipe de France. Jacques Fouroux, dit Le petit caporal, né à Auch en 1947, est un demi de mêlée incroyable. Robert Paparemborde, né à Féas (64) en 1948, est un pilier déroutant, atypique.

Les stars du rugby
Les stars – Jean Prat, Pierre Albaladejo, André Boniface, Jacques Fouroux, Robert Paparemborde

Plus récemment, Raphaël Ibanez, né en 1973 à Dax, est un talonneur très demandé, ou Thomas Castaignède, né en 1975 à Mont-de-Marsan, est appelé le petit Boni puis le petit Prince par l’élégance de son jeu.

Pas chauvins, on citera Serge Blanco, dit Le Pelé du rugby, certes Vénézuélien, mais qui a fait toute sa carrière au Biarritz Olympique.

Le rugby de nos jours

rugby : un grand show de gladiateurs ?
Le rugby, un « grand show de gladiateurs »?

Aujourd’hui, les clubs basques ou gascons n’ont plus la place ni nationale ni internationale d’hier. Les gens du sud-ouest, il est vrai, sont mal armés pour développer la professionnalisation, et les nouvelles organisations qui en découlent. Car cela signifierait de fusionner des clubs, de s’unir pour être plus forts…

De plus, avec la professionnalisation, le rugby a évolué pour être un jeu (un combat ?) violent de joueurs costauds, un grand show de gladiateurs,  comme l’exprime Xavier Lacrace dans son interview à Aqui!. Cette prime au physique choque Serge Blanco qui déclarait le 16 novembre 2019 sur Europe 1: Des fois, je me dis que je n’ai pas pratiqué ce sport. Ce n’est pas en termes de technique, mais en termes de combat.

De nouvelles voies s’ouvrent comme le rugby à sept. À suivre ?

Anne-Pierre Darrées

Références

Histoire mondiale du rugby, Jean-Pierre Bodis, 1987, livre préfacé par Pierre Albaladéjo
Petite histoire du rugby, Xavier Lacarce, 2017
Sociologie du sport, Jacques Defrance,
Football et rugby ces jeux qui viennent du nord, Jean Fabre, 2007
Top 10 des joueurs mythiques




Les provinces entrent dans le giron de la France

Depuis le partage en 843 entre les petits-fils de Charlemagne, l’empire Franc, utilisant héritage et expansion, a grossi jusqu’à devenir la France d’aujourd’hui.  Chaque province est conquise d’une façon différente. Zoom sur le sud et le sud-ouest.

Tout commence en Île de France

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Pierre Derveaux, dans son livre Provinces de France, propose de suivre la construction de cette France depuis Hugues Capet, province par province.

Sans remonter aux Parisiens de l’époque de Julius Caesar, c’est en 987 que le premier Capet devient roi de France. En fait, roi d’un bout d’Île de France ! Pourtant,  le royaume est vaste, au moins en théorie. Car, en réalité, les vassaux considèrent que les terres sont les leurs, et certains sont plus puissants que le roi.

Par exemple, cette même année, Sans Guilhèm (Sanche Guillaume de Gascogne) refuse l’hommage à Hugues Capet et le prête au roi de Navarre, Sancho le Grand, à qui il donne la basse-Navarre !

L’extension sur les provinces centrales

Les Capétiens vont user de tous les ressorts, la guerre bien sûr, et aussi d’une politique matrimoniale astucieuse pour rentrer en possession des terres de leurs vassaux. En particulier ils vont profiter des fiefs tombés en quenouille, c’est-à-dire sans héritier mâle.

Comme on peut l’attendre, l’extension du domaine royal va se faire d’abord sur les provinces qui entourent l’Île de France, vers Blois, la Picardie, la Normandie… Ces évolutions se déroulent dans les XIIe et XIIIe siècles. Fort de ces terres, le roi va grignoter ses voisins.

Languedoc, la première province française du sud

La croisade dite des Albigeois (1209-1229) fera entrer violemment et rapidement le Languedoc dans le domaine royal. En 1224, Amaury de Montfort cède ses terres conquises dans la croisade (Albi, Béziers, Carcassonne) au roi de France, Louis VIII le Lion. Les choses vont encore balancer entre Carcassonne et France. Ainsi Raimond II Trencavel récupèrera ses terres deux fois. Mais, il finira par céder en 1247, sa vicomté de Carcassonne au roi de France contre une rente.

Couronnement de Philippe III le Hardi
Couronnement en 1271 de Philippe III le Hardi, fils de Saint-Louis

En 1229, le frère de Saint-Louis, Alphonse de Poitiers, épouse Jeanne, la fille du comte de Toulouse. L’Église prend tout de suite position en créant l’université de Toulouse. Jeanne meurt sans enfant et le roi de France met en place un gouvernement sur place. Tout est prêt. Philippe le Hardi n’aura plus qu’à tout réunir au domaine royal en 1271.

Plus tard, le Languedoc retrouvera un peu d’autonomie comme « pays d’états » (province dotée d’une assemblée de trois ordres, clergé, noblesse et tiers état, chargée de négocier les impôts) et ce, jusqu’à la Révolution.

La Bigorre, convoitise et bagarre

À l’inverse du Languedoc, la Bigorre sera un enjeu pendant plusieurs siècles, changeant plusieurs fois de main. C’est un imbroglio terrible.

Tombé dans la famille de Montfort à cause du mariage de la comtesse Peiròna (Pétronille) avec Guy de Montfort, fils du chef de la croisade dite des Albigeois, la province vivra des péripéties incroyables.

Pourtant le testament de Peiròna, peu de jours avant sa mort en 1251, est clair: ego domina Petronilla, comitissa Bigorre, constituo heredem in dicto comitatu Bigorre dominum Esquivatum, nepotem meum,  filium filie mee domine Aalis (moi Dame Pétronille, comtesse de Bigorre, établis héritier dudit comté de Bigorre Seigneur Esquivat, mon petit-fils, fils de ma fille, dame Alix).  Mais Simon V de Montfort considère que Peiròna en lui demandant de gouverner à sa place (elle s’était retirée en fin de vie dans l’abbaye de l’Escaladieu) lui a donné le comté. Et Gaston VII de Béarn y prétend au nom de sa femme Mathe de Matha, fille de Peiròna.

Le roi d’Angleterre s’invite au débat

Provinces - Henry III of England et la Bigorre
Couronnement de Henry II d’Angleterre (1207-1272)

Pour compliquer, Henri III, roi d’Angleterre, seigneur d’Irlande et duc d’Aquitaine a une idée. En 1253, il exhibe un document de donation datant de 1062 à l’église du Puy-en-Velay (Auvergne) de Bernat, alors comte de Bigorre, que l’on peut lire comme un hommage. André Delpech, grand connaisseur de l’affaire, juge peu probable la donation de cette province dont personne n’aurait parlé pendant 200 ans et dont l’Eglise n’aurait jamais réclamé un sou ! Ce serait plutôt un faux (l’affaire n’est pas unique). Et, d’ailleurs, Henri III, magnanime, propose à l’évêque de lui racheter les droits !

Mariage de Charles IV le Bel et de Marie de Luxembourg
Mariage de Charles IV le Bel et de Marie de Luxembourg en 1322 (Jean Fouquet)

Cette bagarre redoublera à la mort d’Esquivat, sans héritier direct, en 1283. Laure, sœur d’Esquivat, n’arrivant pas à se faire reconnaitre, demande justice au roi d’Angleterre, sans grand succès, puis au roi de France. Il y aura procès. Le Parlement de Paris s’appuie sur le soi-disant acte de 1062 pour déclarer l’évêque du Velay suzerain. Ça tombe bien, celui-ci a cédé ses prérogatives séculières au roi de France ! Finalement, Charles IV Le Bel rattache la Bigorre au domaine royal en 1322.

Mais ce serait sans compter sur les Anglais ! Le comté passe au roi d’Angleterre par le traité de Brétigny (1360). Le roi de France le reprend en 1370. Puis, Jean Ier, comte de Foix, l’obtient contre son ralliement au dauphin, Charles VII, en 1425. Le comté suivra ensuite les péripéties de sa nouvelle maison.

Gascogne, Béarn et Foix

Une troisième histoire, différente des deux précédentes. Comme partout, il y a dans les sud-ouest des bagarres aux frontières, des changements d’appartenance lors de successions, des histoires finalement habituelles. Et finalement, cette région rejoindra la France par décision de son seigneur…

En 987, Sans Guilhèm s’est clairement exprimé en faveur du roi de Navarre. En 1036, le duché de Gascogne passe, par mariage, aux comtes de Poitou et ducs d’Aquitaine. La Gascogne est secouée par des luttes intestines. En particulier lors des oppositions Plantagenêts-Capétiens, la partie ouest est plutôt pro-anglaise, la partie est, pro-française. Certains, comme le Béarn, arrivent à conserver leur autonomie.

Quelques contrées vont rejoindre la France. Marguerite de Comminges, par exemple, lègue son comté au roi de France en 1454. Louis XI confisque le comté d’Armagnac en 1481, mais il reviendra à Henri d’Albret (Henri II de Navarre) en 1525.

Henri II de Navarre et le Béarn

Provinces - Henri II de Navarre
Henri II de Navarre (1503-1555)

Finalement, les mariages et les héritages vont rassembler les différentes provinces dans la main d’Henri II de Navarre (1503-1555). De sa mère Catherine de Navarre, il a la Navarre, le Béarn, la Bigorre, l’Andorre. De son père Jean d’Albret, le Périgord et Limoges, de son grand-père l’Albret et de son mariage, l’Armagnac et Rodez. Un joli territoire !

Ce sera son petit-fils, Henri III de Navarre (Henri IV de France), qui donnera en 1607 ses possessions à la France. La coutume veut que le nouveau roi intègre ses biens personnels à la couronne de France. Exception faite pour le Béarn, la Navarre et le Donezan (Ariège). Louis XIII, fils d’Henri IV, en finira en 1620 avec cette exception.

Les parlements de Toulouse et de Bordeaux sont complétés d’un parlement à Pau en 1620 pour  le Béarn et la Basse Navarre, et d’un à Foix pour le distinguer de Guyenne et Gascogne.

La région restera globalement hostile aux nouveaux possesseurs. Richelieu, nommé gouverneur de Guyenne et Gascogne, n’y met pas du sien. Il veut abattre toute force en France et, par son intolérance, entretient les rebellions des Gascons.

Le Roussillon et la Catalogne et le Traité des Pyrénées

Les provinces de France - Signature du traité des Pyrénées sur l'Île des Faisans sur la Bidassoa
Signature du traité des Pyrénées sur l’Île des Faisans à l’embouchure de la Bidassoa

La France continuera à s’agrandir. Par exemple, Le Roussillon et la Catalogne rejoindront le royaume en 1659 par le traité des Pyrénées, signé entre Louis XIV et Felipe V d’Espagne, sur l’île des Faisans à l’embouchure de la Bidassoa.

Savoie, la dernière province conquise

Provinces - les Chambériens brandissant des drapeaux français au pied du château des ducs, lors du rattachement de la Savoie à la France en 1860.
Les habitants de Chambéry brandissant des drapeaux français au pied du château des ducs, lors du rattachement de la Savoie à la France en 1860.

La France rattache la dernière province, la Savoie, en mars 1860 par le traité de Turin. Après signature, la question est posée, en avril, à la population : La Savoie veut-elle être réunie à la France ? 130 533 voix sur 130 839 exprimés (135 449 inscrits) ont répondu « oui ». Un engouement ou une consultation prétexte ? Le débat fit rage.

Références

Provinces de France, Pierre Derveaux,  1991
Procès pour la possession du comté de Bigorre (1254-1503), Lucien Merlet, Persee, 1857, pp. 305-324
Traité de Turin le 24 mars 1860 entre la France et la Sardaigne
Pétronille de Bigorre, André Delpech, 1996




L’ours de la discorde dans les Pyrénées

L’ours est présent dans les Pyrénées depuis près de 250 000 ans. Depuis des siècles, les populations locales entretiennent avec lui des rapports complexes qui se partagent entre respect, amour et haine.

L’ours des Pyrénées

L’ours des Pyrénées est un plantigrade qui peut mesurer de 170 cm à 280 cm pour le mâle et peser de 135 à 390 kg. Il possède un odorat et une ouïe très développés, ce qui le rend difficile d‘approche. Il fuit l’homme et les rencontres sont extrêmement rares.

C’est un très bon nageur et un très bon grimpeur. Il peut courir jusqu’à 50 km/h. Dans son milieu naturel, il peut vivre jusqu’à 40 ans.

C’est un solitaire, sauf durant la période de reproduction. La gestation dure de 6 à 8 semaines et la portée peut aller jusqu’à 3 oursons. Leur mère les allaite et ils restent avec elle environ 6 mois.

L’ours est omnivore. Son régime alimentaire comporte près de 80 % de végétaux divers (fruits, herbes, racines) et de 20 % de viande (petits mammifères, amphibiens, insectes). C’est un opportuniste et il ne dédaigne pas les animaux sauvages et parfois domestiques.

Aire de présence de l'ours dans les Pyrénées en 2018 (40 individus d'après https://www.paysdelours.com/fr)
Aire de présence de l’ours dans les Pyrénées en 2018 – 40 individus recensés (d’après https://www.paysdelours.com/fr)

Une présence ancienne de l’ours

Grotte des Trois Frères (Ariège) - ours criblé de flèches et lapidé
Grotte des Trois Frères (Ariège) – Ours criblé de flèches et lapidé (selon l’Abbé Breuil)

Vers moins 250 000, l’ours est présent dans la quasi-totalité des forêts de l’Europe. Au fil des siècles, sous l’effet de la pression humaine, son aire de répartition se réduit aux massifs montagneux. En France, au XVIIIe siècle, on ne le trouve plus que dans les Pyrénées, le sud du Massif Central, les Alpes et la Franche-Comté.

En 1850, l’ours disparaît de la Franche-Comté. Dans les Alpes, on observe le dernier ours en 1937. Dans les Pyrénées, dans les années 1950, on ne le trouve qu’en deux endroits, Comminges et Béarn qui sera le dernier noyau de présence de l’ours. En 1995, on n’en comptera plus que 5 ou 6.

En 1979, on inscrit l’ours sur la liste des animaux protégés, et depuis 1984, on met en place des mesures de sauvegarde. Un premier lâcher de trois ours slovènes a lieu en 1996, sans aucune difficulté. C’est à partir du lâcher de cinq nouveaux ours en 2006 que des tensions apparaissent. Il y en aurait une quarantaine aujourd’hui.

La place particulière de l’ours dans le patrimoine pyrénéen

L’ours dans les Pyrénées possède une place symbolique. On le vénérait comme divinité dans le panthéon pyrénéen (Artahe, le Dieu ours).

Le conte de Jean de l'ours (JC Pertuzé)
Jean de l’Ours (dessin de J-C Pertuzé)

Il est présent dans de nombreuses légendes comme celle de Jean de l’Ours. Elle commence ainsi : « Il était une fois une pauvre femme qui coupait du bois dans la forêt lorsque l’Ours l’enleva et l’emporta au fond de sa grotte. Après quelques mois, la femme mit au monde un garçon qu’elle nomma Jean… ». Dans les légendes, l’ours avait une sexualité débridée.

La toponymie marque la présence de l’ours : Pic de l’Ossetera, Pic de la Coumeille de l’Ours, Pic de la Tute de l’Ours, bois du Fangassis de l’Ours, Artzamendi (montagne de l’ours en basque), etc. Dans le langage populaire, Que put a l’ors signifie Il sent mauvais, et un orsàs est quelqu’un de bougon et rude.

Dans les carnavals pyrénéens, l’ours émaille les festivités de la Catalogne au Pays Basque.

Le respect dû à l’ours

Les populations pyrénéennes ont toujours eu un profond respect pour l’ours. Elles le voyaient comme un parent éloigné, un homme déchu et sauvage en raison de son apparence physique. Il se dresse sur ses pattes comme un homme. Ses empreintes rappellent celles d’un pied. Il a le même régime alimentaire et il allaite ses petits en position assise. On lui donne le prénom de Gaspard, Dominique ou Martin… Un proverbe basque est tout à fait significatif : Ne tue pas l’ours, c’est ton père.

Pour qu’il ne sache pas que l’on parle de lui, on lui donne des sobriquets : Lo Mèste (Le Maître), Lo Mossur (Le Monsieur), Lo Pèdescauç (Le Va nu-pieds), etc.

Jean-Louis Deschamps, de l’Association des amis d’Aulus et de la vallée du Garbet, raconte qu’il y a encore peu, on faisait la leçon aux enfants au cas où ils rencontreraient l’ours. Approchez-vous de l’animal avec respect et courtoisie car l’ours est le vieux roi des montagnes, très sensible au protocole et aux bonnes manières ; adressez-vous à lui avec politesse, sans hurlements ni simagrées et a fortiori, sans lui jeter des pierres ni s’enfuir en courant, ce qui l’offenserait.

Ne retrouve-t-on pas ces sages conseils dans les dépliants remis aux touristes par les offices du tourisme ?

La chasse à l’ours

Gaston Febus - Le Livre de la Chasse (XIVème s.) et l'ours
Gaston Febus – Le Livre de la Chasse (14è)

Gaston Febus chassait l’ours comme on peut le voir dans Le livre de la chasse. Ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle qu’on introduisit une prime pour la mort d’un prédateur. Commença alors la « guerre aux ours » jusqu’à l’interdiction de la chasse à l’ours en 1962.

Les rencontres avec les bergers étaient peu nombreuses. Un manuscrit de 1713 relate comment les bergers se préservaient de l’ours « en montant sur le premier arbre qu’ils trouvent, armés d’une dague et d’une petite cognée qu’ils portent toujours pour couper du bois dans la montagne. L’ours, quoique lourd et pesant, grimpe sur l’arbre avec assez de facilité. Mais dès qu’il avance les pattes pour saisir avec les griffes le pâtre, celui-ci les lui coupe à coups de cognée ». Une fois à terre, et sans ses griffes, c’est plus facile pour le tuer.

Mais si le berger n’avait pas le temps de monter dans un arbre, il devait affronter l’ours. L’ours se lève tout droit sur ses pieds de derrière pour prendre au corps le pâtre qui se présente à lui. Ils s’embrassent tous deux, et le pâtre, qui est armé d’une dague, a l’adresse de faire passer le museau de l’ours par-dessus son épaule, sur laquelle il le tient étroitement serré. L’ours, qui est plus fort. le renverse à terre, et s’ils se trouvent sur un penchant, ils roulent ainsi embrassés jusqu’à ce que le pâtre a tué l’ours à coups de dague qu’il lui plonge dans les reins.

Chaque vallée avait ses « chasseurs »

L'intrépide Bergé, tueur d'ours
L’intrépide Bergé, tueur d’ours

Le plus célèbre était Pierre Bergé de Laruns qui tua, dit-on 40 ours, et dont la renommée monta jusqu’à Paris. Ses exploits sont racontés dans le journal L’indépendant du 2 septembre 1858, dans Le Petit Journal de 1863 et fit même l’objet d’une édition Le Tueur d’ours, histoire de Bergé l’intrépide, par Ed. Sicabaig.

Les orsalhèrs ou montreurs d’ours

Montreur d'ours à Luchon en sept. 1900 (E. Trutat)
Montreur d’ours à Luchon en sept. 1900 (Photo E. Trutat)

Le métier de montreurs d’ours était pratiqué depuis le Moyen-âge. A partir de la fin du XVIIIe siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, on vit des centaines d’orsalhèrs d’Ercé, Oust et Ustou en Ariège parcourir le monde pour montrer des ours.

Les orsalhèrs récupéraient les jeunes ours et n’hésitaient pas à tuer la mère pour s’en emparer. Ils les élevaient au biberon et leur apprenaient quelques tours pour divertir le public. L’ourson perdait son caractère sauvage, était ferré et on lui mettait un anneau autour du museau pour le tenir avec une chaîne.

Des familles d’orsalhèrs jusqu’aux Etats-Unis

Montreur d'ours pyrénéen en Angleterre
Montreur d’ours pyrénéen en Angleterre

Les habitants d’Ercé sont surnommés les Américains car ils furent nombreux à s’établir aux États-Unis. Après la première guerre mondiale, de nombreuses femmes émigrèrent dans la région de New-York Elles allèrent rejoindre les orsalhèrs et occupèrent de emplois dans l’hôtellerie et la restauration. Une nouvelle vague d’émigration se produisit après la seconde guerre mondiale pour rejoindre des parents déjà installés. Aujourd’hui encore, cinq restaurants new-yorkais sont tenus par des descendants des montreurs d’ours d’Ercé. Dans Central Park, il y a un rocher baptisé « Le Roc d’Ercé ».

En 1906, une foule de 300 personnes, le curé et trois ours empêchèrent l’inventaire des biens de l’église de Cominac, hameau d’Ercé ! Le percepteur d’Oust venu faire l’inventaire n’insista pas ….

Deux films racontent la vie des orsalhèrs ou montreurs d’ours: La vallée des montreurs d’ours de Francis Fourcou et L’orsalhèr, film en gascon de Jean Fléchet.

Le programme de restauration dans les Pyrénées

L’ours est protégé depuis 1982. En 1990, l’Etat prend des mesures strictes qui occasionnent, notamment en Béarn, de fortes protestations. Certains disent que des fonctionnaires du Ministère de l’Agriculture agissent en sous-main pour combattre l’influence grandissante du Ministère de l’Ecologie et lancer de grands projets d’aménagement …

Le camembert de l'Oust : ours et la publicité
L’ours et la publicité

En 1996, un premier lâcher de 3 ours à Melles en Haute-Garonne n’a pas suscité de protestations. Ce n’est qu’en 2006 avec le lâcher très médiatisé de 5 nouveaux ours que des tensions sont apparues. Les lâchers suivants ont été plus discrets.

Les uns considèrent que la réintroduction de l’ours est inutile, coûteux et dangereux pour l’avenir de l’activité agricole en montagne. Les autres estiment que c’est une chance pour l’activité économique montagnarde.

L’État consacre chaque année près de 2 Milliards d’euros au programme ours. 60 % concernent le pastoralisme. L’Etat finance une centaine d’emplois de bergers. Le Patou des Pyrénées fait son retour comme élément du patrimoine. Des groupements d’éleveurs créent des labels autour du retour de l’ours. Par exemple, le fromage Pé descaus en Béarn ou la « Viande du Pays de l’Ours » en Haute-Garonne. Ils contribuent à améliorer les revenus des agriculteurs.

L’ours cristallise les difficultés de l’agropastoralisme

Les bergers se mobilisent contre la réintroduction de l'ours
Les bergers se mobilisent contre la réintroduction de l’ours

L’agriculture montagnarde est dans une situation difficile. Les prix de vente n’ont pas évolué depuis 1980. le nombre d’actifs diminue dans les exploitations. Et la moyenne d’âge des actifs agricoles augmente.

Dans les Pyrénées-Atlantiques, la production ovine se tourne davantage vers le lait pour la fabrication de fromages. La présence des bergers est encore forte. Dans d’autres secteurs, la production est devenue extensive et consacrée à la production d’agneaux pour la viande. On y a abandonné progressivement le gardiennage. À cela s’ajoutent les mesures de la nouvelle PAC (Politique Agricole Commune) qui paraissent peu cohérentes.

C’est dans ce contexte que le programme de réintroduction de l’ours cristallise les mécontentements. L’ours est le révélateur d’une crise profonde de l’agropastoralisme.

Le compagnon de toujours

Teddy Bear, l'ours en PelucheC’est toujours à l’ours que l’on confie ses secrets. Le Nounours est né en 1903 près de Stuttgart en Allemagne.

Les américains l’appellent Teddy Bear en souvenir d’une partie de chasse de Théodore Roosevelt, alors président des Etats-Unis. Il refusa de tirer sur un ours attaché par les organisateurs de la chasse. Rose et Morris Mictchom immortalisèrent cet épisode en créant un ours en peluche baptisé Teddy.

Serge Clos-Versaille

Références

L’ours et les brebis, Lamazou (E.), 1988, Paris, Payot, 203 p.
Histoire de l’ours dans les Pyrénées, de la préhistoire à la réintroduction, Marliave de (O.), 2000, Bordeaux, Sud-Ouest, 254 p.
Le tueur d’ours, histoire de l’intrépide chasseur (Gallica-BNF)
Réseau suivi de l’ours de l’ONCFS




Jean Bourdette, per amou det Labéda

Certains Gascons comme Jean Bourdette méritent d’être connus même s’ils ont été discrets dans leur vie. Cet historien publia une bonne quarantaine d’ouvrages sur le Lavedan et quelques lieux à l’entour. Il publia aussi un épais lexique de gascon lavedanais. Ainsi, il nous fournit une vraie mine de connaissance. Encore un Gascon de renom.

Série Gascons de renom : Jean-Baptiste Sénac, Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Jean Bourdette

Jean Bourdette (1818-1911)
Jean Bourdette (1818-1911)

Jean Bourdette (1818-1911) est né à Argelès-Gazost. Il y passe son enfance.  Il suit des études d’ingénieur agronome à la prestigieuse Institution royale agronomique de Grignon, en Île de France, un ancêtre de l’actuelle AgroParisTech. Ensuite, il enseigne les sciences naturelles à Paris, fait des recherches à l’Observatoire avec Urbain Le Verrier, le papa de la météo,  dirige la Mission Égyptienne de Paris.

À 60 ans (1878), il décide de quitter ses fonctions et s’installe à Toulouse. Là, il travaille avec le botaniste Gaston Bonnier et parcourt les piémonts pyrénéens, Couserans, Comminges, Vallée d’Aure, Lavedan.

Pourtant, Jean Bourdette est avant tout un chercheur et un fouilleur de livres. Il délaissera rapidement la botanique. Muni d’une loupe, il se consacrera à l’étude de documents, d’archives sur son Lavedan natal. Il publiera pendant 21 ans un très grand nombre d’ouvrages sur cette région.

Jean Bourdette écrit per amor deth Lavedan

Per amou det Labéda / Per amor deth Lavedan (Par amour du Lavedan) est la devise de l’historien qu’il inscrit sur tous ses ouvrages. En 1903, l’Escole Gastou Fébus lui remet le prix d’honneur pour son travail. Pourtant, la plus grosse partie reste à venir.

Jusqu’à son dernier souffle, Bourdette écrit des notices très ciblées sur un thème. Elles peuvent être courtes, d’une bonne soixantaine de pages comme les Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, où il énumère les familles ayant possédé la seigneurie de Monblanc jusqu’à ce qu’elle soit donnée au Prieuré de Héas. Plus souvent, il développe les informations collectées avec précision et netteté, jusqu’à plus de 700 pages comme la Notice des abbés Lays du Labéda.

Ses ouvrages sont indispensables à toute étude sur cette région, en particulier parce qu’il y conserve la mémoire collective, celle des familles et les coutumes. Dix-sept de ses publications sont à disposition à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.

Jean Bourdette publie Froidour

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Non content de ce travail de fourmi, notre historien veut aussi faire connaître un ouvrage majeur sur la Bigorre. Il ne s’agit pas du manuscrit de Guillaume Mauran, Sommaire description du Pays et Comté de Bigorre, datant de 1614 ou peu après, qui fut édité, avec des notes complémentaires, par Gaston Balencie en 1887. Jean Bourdette, lui, voulut faire connaître le travail remarquable du Picard Louis de Froidour (1625?-1685), Grand-Maître des Eaux et Forêts au département de Languedoc, Guienne, Béarn, Basse-Navarre, Soule et Labourd.

Froidour avait écrit le Mémoire du pays et comté de Bigorre, probablement entre 1675 et 1685. Il s’agit d’une description du pays tels que l’a vu le Picard, d’abord une description géographique puis de son administration (justice, administration des eaux et forêts, feux de taille…).

Ce livre regorge d’informations sur la vie des Pyrénéens. Jean Bourdette explique par exemple qu’ayant besoin de sel pour réchauffer et purger les bestiaux pendant les périodes de neige, c’est la raison sans doute pour laquelle ils ont joui, jusques à présent, de la franchise et de la liberté de prendre du sel en Espagne, en Béarn ou ailleurs, ainsi que bon leur semble. Bien sûr, le peuple, gros consommateur de sel, est très opposé à l’impôt sur cette denrée, la gabelle. En Comminges, Froidour rapporte : Ils me dirent naïvement, en peu de paroles, qu’ils ne subsistaient que par le bétail, que leur bétail ne subsistait que par le sel, et que leur ôter le sel c’était leur ôter la vie, et qu’ils aimeraient beaucoup mieux mourir les armes à la main, que de mourir de faim et de misère.

Qu’ei monstruós de mespresar la lenga

Bourdette ne peut s’intéresser à l’histoire de son pays sans s’intéresser au gascon écrit et parlé dans cette région. D’ailleurs, il précise Tout Labedanés qe déou sabey era suo lenca de may, q’ey hountous d’ignourà-la, q’ey moustrous de mespresà-la. / Tot Lavedanés que dèu saber era lenca de mair, qu’ei hontós d’ignorar-la, qu’ei monstruós de mespresar-la. / Tout Lavedanais doit savoir la langue maternelle. Il est honteux de l’ignorer, il est monstrueux de la mépriser.

La route de Gavarnie au Pas de l'Echelle
La route de Gavarnie au Passage de l’Échelle

Ses notices sont d’ailleurs emplies de noms locaux et l’on peut ainsi apprendre ou se remémorer que la cascade de Gavarnie est appelée par les gens du pays et pich dèt Marbourè / eth pish deth Marborè / La pisse du Marboré ou que l’actuel pic de Montaigu est appelé à Bagnères le pic de Deux Heures. Ou encore que la petite vallée ou vallée de Barège communique avec le Lavedan propre ou grande vallée par le difficile pas de la scala (passage de l’échelle).

Jean Bourdette, consulté en 1889 par Miquèu de Camelat, conseillera au jeune auteur d’écrire en lavedanais (Camelat est né à Arrens, Lavedan). Ce que celui-ci fera pendant quatre ans, avant de choisir le béarnais de la plaine qu’il juge plus classique (ou plus connu ?).

Jean Bourdette conserve la langue

En érudit et conservateur de patrimoine culturel, Jean Bourdette se lance dans la réalisation d’un lexique et d’une grammaire. Seul le premier, Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, sera achevé en manuscrit (il ne sera pas publié). Il est conservé au Musée pyrénéen de Lourdes (4 volumes, 1404 pages).

Jean Bourdette - essai de vocabulaire lavedanais, p. 1391
Jean Bourdette – Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, p. 1391

Grâce à ce vocabulaire, vous pourrez parler montagnard en utilisant les arrealhs (éboulis), la coma (combe), le coret (petit col), le lità (couloir d’avalanche), la massavielha (roche usée par un glacier), l’ola (le cirque) ou la gauba (lac de montagne) tout en visant le som (sommet). Et, plus curieusement, vous pourrez aussi trouver un davantaiga (chemin qui mène à l’est de l’eau).

Enfin vous saurez différencier un bualar (pacage réservé aux bovins) d’un vedath (lieu interdit au bétail), écouter la balaguèra (vent du sud) et comprendre l’histoire de l’artiga que vous traversez (pâturage défriché).

Reprouès det Labedâ aplegats per Jean Bourdette

Jean Bourdette a édité en 1889 un recueil de 420 proverbes, locutions, comparaisons et sobriquets de son pays. Dans l’avertissement, le scientifique précise la prononciation et ses choix de graphie. Il n’y a pas de norme en cette époque.

Certaines expressions sont des expressions amusantes comme Doumâ q’ey u feniàn / Doman qu’ei un feniant / Demain est un fainéant, que l’on peut répondre à quelqu’un qui dit Q’at harèy doumà / Qu’ac harèi doman / Je le ferai demain.

Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos
Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos

Certains sont des constatations du peuple comme celui qui note les ravages des crues du Gave détruisant régulièrement berges et prairies ou changeant son cours :
Et mes gran proupiétàri det Labedà qu’ey et Gàbet.
Eth mes gran propietari deth Lavedan qu’ei eth Gavet. 
Le plus grand propriétaire du Labédà, c’est le Gave.

Bourdette ne peut d’ailleurs s’empêcher de reprocher aux Lavedanais leur fatalisme au lieu d’engager les travaux ad hoc.

Les parentés avec les peuples voisins

Ce recueil de proverbes présente une particularité intéressante. Jean Bourdette note les parentés ou emprunts à d’autres langues, comme les emprunts du lavedanais à l’espagnol. Il note aussi des proverbes similaires en français, ou en espagnol ou même, pour l’un en anglais !

Par exemple Deras olhas coundadas et loup qe s’en minjè / Deras òlhas condadas eth lop que se’n mingè / Des brebis comptées le loup en mangea. Effectivement, on retrouve le proverbe espagnol De lo contado come el lobo. La signification et l’image sont les mêmes. Il s’agit d’une critique de l’excès de contrôle qui n’empêche pas la perte de ce que l’on cherche à maitriser.

Ou encore Jean Bourdette rapproche :
En caza de hàoure, cabliha de husta / En casa de haure, cavilha de husta / En maison de forgeron, cheville de bois.
En espagnol, En casa del herrero, cuchillo de palo /  En maison de forgeron, couteau en bois.
Et en français : Les cordonniers sont les plus mal chaussés.
La même idée est exprimée mais d’une façon différente en français.  Encore une occasion de voir la proximité des deux côtés des Pyrénées.

Le souvenir

Lourdes et Argelès-Gazost ont gardé trace du chercheur infatigable. Elles lui ont offert le nom d’une rue, et même d’une école primaire pour Argelès.

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Références

Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, Jean Bourdette, 1898
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre, Louis de Froidour, 1892
M. Bourdette, Adrien Planté, Reclams de Biarn e Gascounhe, Deceme 1911, p.324




Collecte de souvenirs de guerre dans le Couserans

Deux historiens, Denis Cucuron et Jean-Paul Ferré, se penchent sur la petite histoire, celle que chacun a vécu. Dans des endroits reculés, comme dans nos Pyrénées, on pourrait croire que les gens étaient en marge des guerres. Or, il n’en était rien. Et les témoignages, parfois émouvants, recueillis dans deux livres, Ceux de Betchat dans la grande guerre et Les Couseranais racontent 39-45, montrent que les habitants n’ont pas oublié.

Des regards d’historiens et de collecteurs de témoignages

Denis Cucuron, ancien professeur d’histoire, est originaire de Montastruc-de-Salies (Haute-Garonne). Il écrit dans La mémoire de l’Arbas et fait des recherches approfondies sur la grande guerre.

Jean-Paul Ferré, professeur d’histoire et d’occitan, président d’Eth Ostau Comengés, habite Betchat (Ariège). Il a écrit plusieurs ouvrages, romans et contes en gascon, livres sur le patrimoine culturel immatériel du Comminges et du Couserans, documentaires ethnographiques.

Ces deux historiens vont collecter, avec l’aide d’Eth Ostau Comengés, des témoignages.

Guerre en Couserans - les auteurs Didier Cucuron et Jean-Paul Ferré
Didier Cucuron et Jean-Paul Ferré

Betchat plonge dans la guerre de 14

Guerre 1914-1918 – l’approvisionnement

En 1910, Betchat compte 1120 habitants, environ trois plus qu’aujourd’hui. Le choc, c’est surtout le début de la guerre de 14, la violence, les pertes humaines. Le souvenir a conservé la tragique bataille de Bertrix, dans les Ardennes belges, le 22 août 1914 et les effroyables pertes du 17e Corps d’Armée du général Arthur Joseph Poline (1852-1934) auquel on avait affecté les Betchatois.

Ils se souviennent de « Vous avez donc peur ! »  ou des « Je vous emmène à la boucherie ! » À la fin de la bataille, le régiment compte 524 hommes, sur les 3 348 qui ont quitté Montauban le 4 août.

Le monument aux morts de Betchat mentionne 36 soldats. Heureusement, d’autres sont revenus. Qui sont ces hommes dont on honore la mémoire chaque année ? Que faisaient-ils avant la guerre de 1914 ? Comment certains sont morts et sait-on où se trouve leur corps ? Ont-ils encore des descendants ? Jean-Paul Ferrré a recueilli les histoires personnelles de ces hommes, comme celle de Guillaume Fournié, parti s’installer non loin, à Saleich, et les raconte dans son livre ou lors de ses conférences.

La brutalité de la guerre de 40 à Betchat comme ailleurs

Guerre 1939-1945 - Maquisards dans les Pyrénées
Guerre 1939-1945 – Maquisards dans les Pyrénées

Le Rapport de la Commission de recherches des crimes de guerre rapporte des événements :

« Le 10 juin 1944, les Allemands ont attaqué le maquis de Betchat à la pointe du jour. Ils étaient commandés par un officier grand, blond, âgé de 45 ans. Ces Allemands étaient des SS cantonnés à Pinsaguel, ayant leurs blindés à Muret et venaient de la direction de Boussens. Ils étaient renforcés par des Allemands de St Girons et la Milice.

Marsoulas d’abord

Le maquis de Betchat qui était prévenu de l’attaque s’était porté à Marsoulas (Hte Garonne) et lorsque les Allemands sont montés à l’attaque du village, ils ont été attaqués à coups de fusils et de grenades.

Guerre 1939-45 - la Division Das Reich
La Division Das Reich dans sa remontée vers le Nord

Surpris, les Allemands se sont repliés à une maison à mi-côte, utilisant ensuite leurs mortiers et leurs armes automatiques, ils sont repartis à l’attaque du village où ils ont massacré 25 personnes dont 4 enfants et pillé tout le village. Les maquisards purent s’enfuir dans les bois, à l’exception de 2 qui étaient montés sur le toit d’une église et qui furent tués au cours de l’attaque.

Puis Betchat

Les Allemands sont ensuite venus à Betchat, où ils aperçurent à la lisière le nommé Joube Jean-Marie qui essayait d’éteindre l’incendie allumé dans sa grange par une bombe incendiaire. Ils l’abattirent à coups de mitraillette sans aucune explication.

Un peu plus loin, apercevant Mr Rives Jean-Marie rentrant chez lui, ils l’abattirent également à coups de mitrailleuses.

Mr Sajoux Philippe qui se trouvait devant sa porte, fut également blessé par le même tir. Les Allemands cernèrent, puis occupèrent le village.

Dans le village, se trouvaient 5 prisonniers allemands et 3 femmes capturées quelques jours avant par le maquis de Betchat. Ces prisonniers étaient gardés par le nommé Sirgant Pierre, maquisard qui avait mission de les abattre en cas de fuite; mais l’attaque du village fut si brusque que Sirgant ne put s’échapper ni remplir sa mission. Il fut pris par les Allemands, brutalisé, martyrisé, puis fusillé.

Les Allemands ont ensuite pillé toutes les maisons  incendiées : la grange de Mr Rivals, la maison de Mr Ducos Augustin et la grange de Mr Soula Bernard. Ils sont repartis le soir.

Le 12 juin, ils étaient de retour pour incendier la maison de Mr Ceres, prétextant qu’il y avait un dépôt de munitions.

Ils revinrent quelques jours plus tard pour incendier la maison de Mr Galin, prétextant que c’était un refuge de maquisards, puis piller les maisons »

Guerre 1939 - 1945 - Mémorial de Marsoulas
Le Mémorial de Marsoulas, village martyr

 La guerre de 14-18 et la mémoire de Betchat

Le monument aux morts de la gerre de 14-18 de Betchat
Le monument aux morts de la guerre de 14-18 de Betchat (Ariège)

Jean-Paul Ferré revient sur le monument aux morts de Betchat, son histoire, les polémiques. Le conseil municipal de Betchat et son maire Lucien Martres décident, dès la fin de la Grande Guerre, de construire un monument aux morts. Régis Broué, l’architecte de Saint-Girons, membre de la commission d’esthétique, le conçoit. Le décret présidentiel donne le feu vert le 5 septembre 1920.

On le dressera près de l’église, sur le plateau qui domine la commune, et il regardera vers le village. Certains habitants contesteront cet emplacement. Toutefois, Paul Laffont (1885-1044), Ariégeois, né au Mas-d’Azil et secrétaire d’Etat aux PTT, présidera son inauguration le 27 août 1922. Tous admirent la statue de la « France victorieuse », du sculpteur lillois réputé Jules Déchin (1869-1947) et du tailleur de pierre Pierre Armengaud.  Après la guerre de 1939-1945, on ajoutera la plaque dédiée aux morts de ce dernier conflit sur sa face sud.

Les Couseranais racontent 39-45

Ce livre passionnant est un recueil de témoignages de personnes nées entre 1920 et 1945 dans plusieurs endroits du Couserans. Chacun se souvient et raconte une anecdote parfois légère comme Jules, parti avec ses amis pêcher à la main qui eurent une grande peur à l’arrivée des Allemands ! Ou raconte une histoire plus douloureuse, plus difficile.

Les récits permettent de suivre les différentes situations de la guerre, le départ des soldats, la vie en prison, le Service de Travail Obligatoire (STO), la vie sous l’occupation, la résistance, la répression, puis la fin de la guerre. Ils sont en gascon, traduits en français et expliqués pour en comprendre le contexte.

La particularité de ce livre, c’est qu’un CD l’accompagne, un CD qui permet d’écouter les personnes interviewées. Ces enregistrements audio donnent vie aux histoires racontées, transmettant les émotions de ceux qui se souviennent. Et l’auditeur se surprend à écouter comme il écouterait un membre de sa famille, un intime.

Vous pouvez écouter un extrait du CD : « Jules raconte une partie de pêche dans le Salat, lors de laquelle ses jeunes amis et lui ont eu une peur bleue… »

http://www.oralitatdegasconha.net/wp-content/uploads/2019/12/Jules_Duran_Lacourt_1.mp3

et  vous trouverez ici le bon de commande du livre et du CD

Deux livres à part sur la guerre

Les deux auteurs, par la proximité et le côté si personnel des témoignages, par la présentation de l’état d’esprit, du sens partagé des acteurs de l’époque, nous donnent un regard humain, social de l’époque. Cette histoire, c’est le vécu d’habitants jusque là bien loin de la France.

Les livres peuvent être achetés dans la plupart des librairies du Comminges et du Couserans, et également à Foix (chez Majuscule) ou commandés à cette adresse :
Eth Ostau Comengés – Antenne du Couserans – Eth Bosquet – 09160 Betchat.
Ceux de Betchat dans la Grande Guerre (20 € + 7 € de port)
Les Couserannais racontent 39-45 (15 € + 5 € de port).
NB : si vous commandez les deux livres, le port sera de 7 €.
Chèque à l’ordre de : Eth Ostau Comengés

Et comme écrivit le merveilleux poète de Luchon, Bernard Sarrieu (1875-1935) Es cansous es mès bères, des têts umas qu’es triguen as haudères / Eras cançons mes bèras, deths tets umans que’s trigan aras haudèras / Les chansons les plus belles s’arrêtent aux rebords des toits humains.

Références

Ceux de Betchat dans la grande guerre, Denis Cucuron et Jean-Paul Ferré
Les Couserannais racontent 39-45, Denis Cucuron et Jean-Paul Ferré, 2019
Hommage à Paul Lagarde et à tous nos « metayers » ariégeois morts pour la France, Denis Cucuron, 2016
Monument aux morts, Betchat
La bataille de Bertrix,  Michel Florens




Les Gascons, les Montfort et la croisade des Albigeois

La croisade des Albigeois est surtout connue pour ses actions dans le comté de Toulouse, lieu de l’hérésie cathare. Pourtant, les Gascons, voisins occidentaux, ont été bougrement concernés. À tel point qu’ils pourraient parler de la croisade des Montfort !

Le rayonnement des Albigeois

Vers l’an mille, des hérésies apparaissent un peu partout en Europe. En Languedoc, les Albigeois représenteraient, selon le médiéviste Jean-Louis ­Biget, 2 à 5 % de la population locale à la fin du XIIe siècle. Ce qui n’est pas grand-chose finalement dans un pays où l’on est habitué à voir cohabiter diverses religions : arianisme à l’époque des Wisigoths, Islam en Espagne, juifs…

Le Pape Alexandre III convoque le Concile de Latran en 1179 et condamne les Albigeois
Le Pape Alexandre III convoque le Concile de Latran en 1179

L’expansion de cette croyance est rapide, comme s’en inquiète le concile œcuménique Latran III, en 1179, par son canon 27 : …quia in Gasconia, Albigesio et partibus Tolosanis et aliis locis, ita haereticorum quos alii Catharos, alii Patarinos, alii Publicanos, alii aliis nominibus vocant, invaluit damnata perversitas...
Dans la Gascogne, l’Albigeois, le Toulousain et en d’autres lieux, la damnable perversité des hérétiques dénommés par les uns cathares, par d’autres patarins, publicains, ou autrement encore, a fait de tels progrès…

La Gascogne est dans le paquet, pourtant il n’y aura que quelques témoignages de présence de parfaits ou parfaites dans la partie orientale de cette région. Pourquoi le Pape la met-il dans le même paquet ? Est-il mal renseigné ou cherche-t-il à reprendre la maîtrise de la région ?

Les forces en présence

Le royaume d'Aragon en 1213et le comté de Toulouse et de Foix avant la bataille de Muret entre le Roi d'Aragon et Simon de Montfort
Le royaume d’Aragon et le comté de Toulouse et de Foix avant la bataille de Muret en 1213

En 1209, début de la croisade contre les Albigeois, en plus de la Papauté, quatre royaumes sont présents :

  • À l’est, le Saint Empire Romain Germanique gouverne la Meuse, la Saône, et aussi le Rhône jusqu’à Valence.
  • À l’ouest, le royaume d’Angleterre comprend les duchés ou comtés de Bretagne, Normandie, Maine, Anjou, Poitou, le duché d’Aquitaine et le comté de Gascogne.
  • Au sud, le royaume d’Aragon est constitué du marquisat de Provence, des comtés de Carladès, Gévaudan et Millau, des comtés du Roussillon, Carcassonne, Razès, Comminges, Bigorre, du vicomté de Béarn, et bien sûr de l’Aragon et la Catalogne.
  • Le (petit) royaume de France est lui, constitué de l’Île de France (Paris et Orléans) plus quatre régions vassales du Roi : les Comtés de Flandres, de Vermandois, de Champagne, et le duché de Bourgogne.

Quant aux comtés de Toulouse et de Foix, en rouge sur la carte, ils sont indépendants mais sous la protection du royaume d’Aragon.

Les seigneurs en 1209

Pierre II « le Catholique » meurt à la bataille de Muret contre Simon de Montfort
Pierre II le Catholique, enluminure issue du Liber feudorum Ceritaniae. Unique représentation contemporaine du souverain

Dès que les croisés attaquent les terres du roi d’Aragon Pierre II le Catholique, celui-ci rassemble ses vassaux, Gascons compris, pour les défendre.  Son ennemi, le chef des croisés est le fort connu Simon IV de Montfort, baron d’Île de France. Par sa mère, ce dernier a la moitié du comté de Leicester en Angleterre, mais les différends entre France et Angleterre ne lui permettent pas d’en profiter.

Côté Gascogne, les protagonistes principaux sont le roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine Jean Sans Terre et son vassal Géraut IV, comte d’Armagnac, Gaston VI Moncade (Moncade, grande famille catalane, fidèle au roi d’Aragon) vicomte de Béarn, marié à Pétronille comtesse de Bigorre (vicomtesse de Marsan et héritière du Comminges), Bernard IV comte de Comminges et père de Pétronille – restons en famille !

Premières possessions de Montfort en Gascogne

Les Français déferlent dans le sud et, après leurs succès terrifiants en Languedoc, ils attaquent la Gascogne. En 1212, Ils prennent d’abord L’Isle Jourdain, Samatan, soumettent la vicomté de Lomagne.

Depuis Muret où il séjourne, Montfort s’adresse aux évêques de Comminges et de Couserans qui, comme tous les évêques gascons, lui sont favorables. Ils l’avertirent donc de pousser en avant, et qu’il s’emparerait sans coup férir de la plus grande partie de la Gascogne; ce qu’il fit promptement, marchant d’abord contre un château nommé Saint-Gaudens et appartenant au comte de Comminges, dont les habitans l’accueillirent avec joie. Là vinrent à lui les nobles du pays qui lui firent hommage, et reçurent de lui leurs terres, écrit Pierre de Vaulx-Cernay, moine chroniqueur de la croisade contre les Albigeois. Puis Montfort occasionne des dégâts à Saint-Lizier en Couserans.

La bataille de Muret entre le Roi d'Aragon et Simon de Montfort
La bataille de Muret d’après une enluminure du XIVe siècle (Grandes Chroniques de France, BNF)

Pierre II d’Aragon intervient plusieurs fois pour aider ses protégés. Et ce, avec l’aide de ses vassaux gascons. Après quelques avancées et quelques reculs, Pierre II attaque Montfort à Muret. Sûr de sa victoire, le roi catalan n’attend pas tous ses vassaux, dont les Béarno-Bigourdans, et prend la cuisante défaite du 12 septembre 1213 qui lui coûte la vie. Gaston VI et Bernard IV sont punis, légèrement, par le Pape. Ils doivent remettre quelques terres à l’Église.

Le 8 juin 1215, Géraut V Trencaléon, nouveau comte d’Armagnac et de Fezensac, et suzerain du Magnoac, fait hommage à Montfort. Ce dernier a donc conquis en trois ans la Lomagne, le Comminges, l’Armagnac, le Fezensac, le Magnoac…

Le ver est dans le fruit

Un mariage médiéval
Mariage médiéval (BM de Bordeaux)

Montfort a le vent en poupe. À sa demande, l’Eglise démarie Pétronille de son deuxième mari, pour l’avoir épousé sans l’autorisation de Montfort, d’après André Delpech. En effet,  Montfort avait fait inscrire dans les statuts de Pamiers de 1212 : Interdisons à toutes dames nobles, veuves ou héritières, possédant forteresses ou châteaux, d’épouser d’ici à dix ans un indigène de cette terre sans l’autorisation du comte [Montfort], afin d’éviter le péril qui pourrait en advenir à ladite terre. Elles pourront épouser des Français à leur gré et sans demander l’autorisation du comte ou d’un autre. Les dix ans passés elles pourront se marier comme elles voudront.

Les évêques pyrénéens font pression sur la comtesse. Elle n’a ni les moyens financiers ni armés de résister. En 1216, elle se remarie avec Guy de Montfort, le fils de Simon IV. Par ce mariage, son comté arrive dans la famille du Français. Ainsi, celle-ci a pris le pouvoir sur la moitié de la Gascogne !

L’arrêt de l’expansion et la redistribution des cartes

Mort de Simon de Montfort IV au siège de Toulouse
Mort de Simon de Montfort IV au siège de Toulouse

Guillaume Ier, nouveau vicomte de Béarn, résiste. Le comte de Toulouse, le comte de Comminges (père de Pétronille) et le vicomte du Couserans entrent dans Toulouse. À sont tour, Simon IV met le siège devant Toulouse et, le 8 octobre 1217, y laisse la vie. Ce siège entraîne l’arrêt de l’expansion des Montfort. Rancunier, en 1218, Amaury de Montfort, le fils de Simon IV, avant de partir, brûle Cazères (sur Garonne) et tue tous ses habitants.

En au roi de France, Louis VIII dit le Lion,  tous les droits accordés par l’Église à son père Simon de Montfort sur le Toulousain et l’Albigeois. La Gascogne, quant à elle, passera à l’Angleterre. Les Albigeois sont-ils toujours le prétexte des luttes ? En tous cas, en quelques années, le royaume de France s’est agrandi au détriment de l’Angleterre et de l’Aragon. Il faut dire qu’à ces époques, la notion de pays n’a rien à voir avec aujourd’hui et que les possessions bougent au gré des guerres, des alliances, des mariages, des héritages.

 

La croisade des albigeois redistrbue les cartes en Europe
L’Europe vers 1250

Encore un Montfort en Gascogne

La Gascogne en a-t-elle fini avec la famille Montfort ? Hélas, non !

Simon V de Montfort, Comte de Leicester prend l'Aquitaine
Simon V de Montfort, Comte de Leicester

Henri III, roi d’Angleterre depuis 1216, enverra, pour gouverner l’Aquitaine et la Gascogne… Simon V de Montfort, autre fils du croisé Simon IV et frère de Guy et d’Amaury. Il est comte de Leicester et mari d’Aliénor d’Angleterre, la sœur d’Henri III. Ainsi, les Montfort sont maîtres de toute la Gascogne (sauf l’Armagnac) !

Simon V de Montfort est chargé de faire rentrer les vassaux gascons dans l’obéissance, tâche dont il s’acquittera fort bien. Brutal et efficace, il mènera la vie dure aux Gascons qui auront bien des soucis pour quelques décennies.

Les soldats gascons contre les Albigeois

La papauté n’en a pas terminé avec les Albigeois. Et comme les soldats se battent là où ils sont appelés, on retrouve en 1244 des Gascons pyrénéens portant le coup fatal aux cathares. Ils montent des trébuchets et autres armes en pièces détachées. Elles permettront de détruire le village fortifié de Montségur. Le château actuel sera construit ultérieurement.

Les autres conséquences

Dans tous ces mouvements, dont seuls quelques uns ont été évoqués ici, le peuple fait les frais des guerres et de l’instabilité économique. Se sentent-ils concernés ? Des familles étrangères à leur pays, lointaines, les gouvernent. Elles ne vivent pas dans ces territoires mais à Barcelone pour les vicomtes de Béarn, en Île de France pour la comtesse de Bigorre, etc..

Une autre conséquence est l’arrêt de l’expansion intellectuelle des pays d’oc. Dès la prise en main de l’Église sur le Languedoc, celle-ci filtre les productions. Loin de l’amour courtois, elle impose les Mystères, les Passions et autres écrits de même genre, en latin ! La Gascogne était restée un peu en marge de l’expansion littéraire portée par les troubadours,. Elle sera, comme sa voisine, étouffée par ces contraintes. Et elle mettra plusieurs siècles à s’en relever.

Références

Hérésie et inquisition dans le midi de la France, Jean-Louis Biget, 2007.
Histoire de l’hérésie des Albigeois, Pierre de Vaulx-Cernay, dans la version de M. Guizot, 1824
La Philippide, Guillaume Le Breton
Pétronille de Bigorre, André Delpech, 1996




Le llibre del coch, le livre du cuisinier

La cuisine tient une part importante en Gascogne. En ces jours de fêtes, que diriez-vous de vous inspirer du Libre de doctrina pera ben servir de tallar y del art de coch du cuisinier catalan Robert de Nola. Et de préparer pour ces fêtes une gallina armada.

Lo llibre del coch, Le livre du cuisinier

Le Llibre del coch du cusinier Mèste Robert
Llibre del coch de Mestre Robert

Le 15 novembre 1520, Robert de Nola édite à Barcelone, en catalan,  le Lybre de doctrina pera ben Servir de Tallar y del Art de Coch Ço es de qualseuol manera de Potatges y salses Compost per lo diligent mestre Robert coch del Serenissimo senyor don Ferrando Rey de Napols. (Le livre pour savoir bien servir, découper et l’art du cuisinier C’est à dire toutes les façons de faire des potages et des sauces écrit par le diligent maître Robert cuisinier du Sérénissime seigneur Don Fernand Roi de Naples).

Il sera traduit en castillan quelques années après. Et il aura un tel succès qu’il fut réédité 5 fois en catalan en quelques années.

C’est le premier livre imprimé qui parle de cuisine. Il présente 203 recettes aragonaises ou catalanes ou encore, pour quelques unes, d’origine étrangère comme la  bona salsa francesa, les sopes a la lombarda, la burnia de figues (arabe / alburnia) ou les alberginies a la morisca  (aubergines à la moresque). Des recettes méditerranéennes souvent bien différentes des plats de notre pays.

Ce que le cuisinier fait manger à la cour de Naples

On apprend ainsi que l’on mange des sauces, des potages (viandes cuites dans un pot), des brouets, des tartes, des panades (viandes en croûte), des poissons, des desserts. Mais on y trouve peu de soupes ou de fritures ou de gros gibier.

On sert les galettes à base de fromage en entrée ou en dessert. Proximité de la Méditerranée oblige, les recettes de poisson ou de fruits de mer sont nombreuses. Les animaux mangés sont ceux d’aujourd’hui, et d’autres comme l’esturgeon, la lamproie, la murène, le coryphène, ou le dauphin. Côté légumes, on se régale d’aubergines, de citrouilles, d’épinards, de blettes ou de choux.

Le cuiinier de la cour de Naples : Natura morta con grancio su piatto d'argento, uva, olive et limone (Renaissance italienne)
Natura morta con grancio su piatto d’argento, uva, olive e limone (Rinascimento italiano)

On peut noter que l’on met du sucre et de l’ail un peu dans tous les plats, comme d’ailleurs le faisaient nos aïeux en Gascogne.

La burnia de figues

La búrnia de figues du cuisinier Meste Robert
La búrnia de figues

La préparation de la burnia consiste à alterner des couches de figues sèches macérées dans le miel avec des pétales de roses rouges. La burnia ainsi obtenue est laissée dans un récipient fermé pendant 15 à 20 jours. E apres menja de les beres figues e veuras un gentil menjar e bella cosa, nous dit Mestre Robert. (et après mange les belles figues et tu verras un mets délicat et une belle chose.)

Et la búrnia de figues existe toujours, comme vous en lirez des détails ici.

L’arròs ab brou de carn

Arròs a la cassola du cuisinier Maître Robert
Arròs a la cassola

Le cuisinier du XVIe siècle présente dans ce livre des plats qui sont toujours réalisés de nos jours comme l’arròs ab brou de carn (riz au bouillon de viande). Aujourd’hui on dira arròs a la cassola (riz à la casserole) et c’est le plat catalan typique mangé les jeudis, dont il y a bien sûr beaucoup de variantes.

Certains le rapprochent du risotto.

Mestre Robert commence par des conseils précis de lavage du riz : Lo arros pendras e fer las rentar ab aygua freda per tres o quatre vegades o ab aygua tebida: e com sia ben rentat met lo a exugar sobre vn tallador de fust al sol e si no fa sol met lo prop lo foch: 

(Le riz tu prendras et le laveras dans de l’eau froide trois ou quatre fois ou avec de l’eau tiède. Et comme il est bien lavé mets-le à sécher sur un tailleur de bois au soleil ou s’il ne fait pas soleil mets-le près du feu.)

On cuit le riz dans un bouillon de viande gras. Pour la préparation des assiettes, Mestre Robert conseille: e apres fes escudelles e met damunt cada vna sucre e canyella (et après fais des écuelles et mets sur chacune du sucre et de la cannelle).

Pour changer, manger du chat rôti

On y trouve aussi des plats inattendus comme le potatge modern, avec des spinachs e bledes (épinards et blettes). Ou cette recette : De menjar de gat rostit (plat de chat rôti)

La recette originale

Lo gat pendras e matar las ço es degollar lo: e quant sia mort leua li lo cap e guarda que nengu non menjas per la vida: car per ventura tornaria orar: e apres scorxal be e netament e obrel e fes lo ben net: e quant sie net pren lo e met lo dins en vn drap de li que sie net e soterral deual terra de manera que stiga vn jorn e vna nit: e apres trau lo de alli e met lo en ast e vaja al foch a coure: e apres quant coura vntal ab bon all e oli e quant sia vntat bat lo be ab vna verga e aço faras fins que sia cuyt vntant y batent.

E quant sia cuyt pendras lo e tallar las: axicom si fos vn conil e met lo en vn plat gran e pren del all e oli que sia destemprat ab bon brou de manera que sia ben clar e lançal damunt lo gat: e apres menja dell e veuras vna vianda singular.

Le chat rôti selon le cuisinier Maître Robert
De minjar de gat rostit, de Mèste Robert

La recette en français

Le chat tu prendras, tue-le et décapite-le.  Et quand il sera mort coupe-lui la tête et jette-la car jamais tu ne la mangeras. Car d’aventure cela te ferait perdre les sens. Puis écorche-le très proprement et ouvre-le et nettoie-le bien. Et quand il est net mets-le dans un tissu de linge propre et enterre-le sous terre où il restera un jour et une nuit. Ensuite pique-le d’ail et mets-le à rôtir au feu. Quand il rôtit enduis-le avec du bon ail et de l’huile. Et quand il est enduit, fouette-le bien avec une verge et cela tu feras avant qu’il ne soit cuit, le graisser et le fouetter.

Quand il sera cuit tu le prendras et le découperas comme s’il s’agissait d’un lapin et mets-le sur un grand plat. Prends de l’ail et de l’huile mélangée avec un bon bouillon de manière qu’il soit bien clair et verse-le sur le chat. Et après tu peux en manger, et tu verras que c’est une viande singulière.

Un livre pour les cuisiniers

Mais plus qu’un livre de cuisine, il s’agit bien d’un livre pour les cuisiniers car il explique aussi comment couper la viande en salle, opération de prestige à ne pas rater !  Comment aiguiser les couteaux, etc.

Meste Robert explique aussi l’art de la table : Primerament deu posar lo saler e pa, aprés torcaboques e lo ganyivet.  (D’abord on doit mettre la salière et le pain, puis la serviette et le couteau) et aussi de posar viandas en taula (comment poser les viandes sur la table) de donar aygua mans (comment donner l’eau pour se laver les mains)… Il révèle un goût raffiné que ne renieraient pas des œnologues. Crech que qualsevol senyor deu mas amar beure ab vidre que no ab argent. (je crois que tout seigneur doit préférer boire dans du verre que dans de l’argent).

Les fastes de la cour papale à la Renaissance
Invito a pranzo dal Cardinal Nepote Cinzio Aldobrandini. “Il cardinale di S.Giorgio, Cinzio Passeri Aldobrandini, figlio di Isabella sorella del Papa, fu il più pomposo e munifico dei cardinali del suo tempo.” (ca 1595)

Enfin il dévoile les caractéristiques des métiers de la cuisine. De offici de trinxant o coch (office de découpeur ou cuisinier), de majordom, de mestre de estable… Et il avertit se ha de leuar bon mati (il faut se lever de bon matin) !

La recette pour les fêtes : de gallina armada

Parmi les mets alléchants, nos voisins ont conservé l’utilisation des croûtes de sel ou de farine. Elles attendrissent les chairs des viandes et des poissons. Le cuisinier Mestre Robert propose une De gallina armada (poule en armure ou poule en croûte). Elle pourrait vous séduire pour les fêtes :

Une recette deu cusinier Maître Robert : une poule en croute
La gallina armada

Pren vna gallina e met la en ast e vaja al foch e com sera prop de mig cuyta enlardar les has ab lart: e apres pendras rouells de ous debetus fort: e apres metras damunt la gallina apoch apoch dels rouells d[e]ls ous: e apres metras farina damunt la gallina ab los ous: empero que gires tostemps la gallina e mes valra la cuyraça que no la gallina. E vet aci de quin modo se fa la gallina armada.

(Prends une poule et mets-la en broche au feu. Et comme elle sera proche de la mi-cuisson frotte-la avec du lard ; et après tu prendras des jaunes d’œufs battus fort ; puis tu mettras sur la poule petit à petit ces jaunes d’œufs; et après tu mettras de la farine sur la poule avec les œufs ; mais il faut que tu tournes tout le temps la poule et ainsi la croûte sera meilleure que la poule. Et tu vois ici comment se fait une poule en croûte.)

Bon appétit !

Références

Libre del coch,  Mestre Robert
Conquista y comida, consecuencias del encuentro de dos mundos, Janet Long, 1992
Maître Chiquart, old cook
Les causeries culinaires, Sylvie Campech




Terres trembles ou tèrratrems en Gascogne

La Gascogne, et plus particulièrement les Pyrénées, sont exposées aux tèrratrems (littéralement terres trembles, tremblements de terre, séismes). Les sismologues du Centre Pyrénéen des Risques Majeurs, le C-PRIM, situé à Lourdes, enregistrent des secousses fréquentes de faible amplitude. Rien à voir avec les grands tèrratrems qui ont secoué la région dans les siècles passés !

La Bigorre frappée par un tèrratrem en 1660

Le 21 juin 1660, un tèrratrem estimé à une magnitude 6,1 sur l’échelle de Richter, frappe la Bigorre « en trois diverses fois ». L’épicentre se situe à Bagnères de Bigorre. On compte 12 morts à Bagnères, 10 à Campan, d’autres ailleurs. En tout, il y aurait eu 653 morts !

Le vicaire Dangos de Bagnères écrit : «Le vingt uniesme  juin mil six cens soixante, un si terrible terre tremble arriva qu’il mict par terre une partie du clocher de l’église paroissiele St-Vincent de la present ville de Baignères et quelques pierres des arceaux de la voutte, ensemble plusieurs maisons, entre autres celle de feu Pierre Vergès, chirurgien ; le devant de la maison tenue à louage par Odet Bousigues, cordonier, est aussy tombée…A mesme heure sont tombées contre le pont de l’Adour la maison de Jean Forcade et la maison de Ramonet de Souriguère,  tailleur…».

Le chateau d'Asté riné par le tèrramen de 1620
Le Château d’Asté à côté de Bagnères (vu par Lacroix en 1865), ruiné lors du tèrratrem de 1660 (?). Le futur Henri IV et Corisande d’Audoin y auraient caché leurs amours

L’église, les maisons, «la maison de ville et toutes les tours et portes de lad. ville» menacent ruine. Les Bagnérais demandent qu’on leur fournisse du bois afin d’étayer les maisons. On réquisitionne les maçons, menuisiers et charpentiers. On demande même l’aide d’un architecte de Pau.

Les sources thermales se tarissent pendant quelques jours.

Le tèrratrem touche gravement les vallées alentour

Tèrratrems dans les Pyrénées : La propagation du tèrratrem du 21 juin 1620
La propagation du tèrratrem du 21 juin 1660

Les religieux de Médous, à trois kilomètres de Bagnères, furent surpris pendant l’office et se réfugièrent dans des cabanes. Le prieur écrit que « la terre où nous estions couchés nous soulevoit tous en l’air ».

Le village d’Asque est presque entièrement détruit. Plusieurs maisons s’écroulent à Luz et dans la vallée, ainsi que le château de Castelloubon. Les moulins d’Argelès-Gazost sont hors d’usage. L’abbaye de Saint-Savin est gravement endommagée. Les remparts de Lourdes sont à consolider et à Pau la plupart des cheminées sont jetées par terre.

A Barèges, un pan de montagne s’écroule au Chaos de l’Arailhé sur la route de Gédre à Héas, et forme un lac. Vers 1700, ce lac se videra brusquement emportant de nombreuses habitations et tous les ponts de la vallée. 

Le tèrratrem est ressenti dans toute la Gascogne, et au-delà

La duchesse de Montpensier, dite la Grande Mademoiselle.

Revenant de leur mariage célébré le 9 juin à Saint-Jean de-Luz, Louis XIV et Marie Thérèse d’Autriche sont à Captieux et ressentent fortement le tèrratrem. À Saint-Justin où loge une partie de la Cour, un formidable bruit réveille soudainement Mademoiselle de Montpensier. A la suite duquel, son chirurgien lui crie : «Sauvez-vous ! la maison tombe».

 

 

Annotation du séisme pyrénéen du 21 juin 1660 sur le registre paroissial de Montirat (collection archives départementales du Tarn)
Annotation du séisme pyrénéen du 21 juin 1660
sur le registre paroissial de Montirat (collection archives départementales du Tarn)

Dans l’Agenais, le Quercy, le Périgord, la population subit la secousse « avec épouvantement, le branlement des maisons étant si fort qu’on appréhenda qu’elles dussent cheoir et renverser ». On ressent aussi le tèrratrem à Carcassonne, Narbonne, Béziers, Montpellier, mais également en Auvergne, Limousin, et Poitou. Un moine de l’abbaye de Saint-Maixent proche de Niort, écrit que « le 21 juin, sur les quatre heures du matin, arriva un grand tremblement de terre qui esmut tellement l’ancien réfectoire qui sert d’église et le dortoir qui est dessus que toutes les chambres en furent ébranlées et les lits des religieuses secoués comme si on les eut renversés… ».

Les tèrratrems frappent encore la Gascogne

 Tèrratrem en Gascogne : Arette (Pyrénées-Atlantiques) après le séisme de 1967
Arette (Pyrénées-Atlantiques) après le séisme de 1967

Si celui de 1660 fut le plus important, d’autres tèrratrems ont frappé la Gascogne.

On a observé des tremblements de terre à Lourdes  en 1750, dans le Bordelais et l’Entre-Deux-Mers en 1759, à Argelès-Gazost en 1854, dans le Val d’Aran en 1923, à Arette en 1967, à Arudy en 1980, à Tarbes en 1989, dans le Golfe des Gascogne en 1998 et à Saint-Béat en 1999.

Parmi les tèrratrems les plus récents, celui d’Arette reste dans toutes les mémoires. Le 13 août, 1967, vers 11 heures du soir, la terre tremble et fait un mort et plusieurs centaines de blessés. Jusqu’à la fin septembre, on ressent cinquante secousses.

Pourquoi les séismes touchent-ils la Gascogne ?

Née de la collision entre la plaque ibérique et la plaque eurasienne, la chaîne pyrénéenne est régulièrement soumise à des secousses sismiques. La terre y tremble de 300 à 400 fois par an, généralement des petites secousses, imperceptibles par la population car ne dépassant pas 3 de magnitude.

La frontière entre deux plaques se traduit par la présence d’un faisceau important de failles. Dans les Pyrénées, la Faille Nord-Pyrénéenne (F.N.P) court de St-Paul de Fenouillet jusqu’au Pays Basque. De multiples autres failles ou systèmes de failles existent (failles de la Têt, faille du Tech…). C’est le relâchement des tensions le long des failles qui engendre les tèrratrems.

La Faille Nord-Pyrénéenne concentre les tèrratrems des Pyrénées
La Faille Nord-Pyrénéenne focalise les séismes dans les Pyrénées

Au Nord-Ouest de Pau, on a un essaim de sismicité de faible ampleur, comme le montre la carte en tête d’article. Ces secousses ne sont pas d’origine tectonique mais liées à l’extraction du gaz dans le bassin de Lacq.

Pour aller plus loin…

Pour mieux connaître les tèrratrems et les moyens de s’en protéger, ne manquez pas d’aller voir la Maison de la Connaissance des Risques Sismiques à Lourdes – 59, avenue Francis Lagardère (au pied du funiculaire du Pic du Jer) – où vous pourrez suivre en direct les secousses partout dans le monde et participer à des simulations. N’oubliez pas d’emmener les enfants !

Séisme (tèrramen) du 22 novembre 2019 dans les Pyrénées enregistré à Lourdes
Séisme du 22 novembre 2019 dans les Pyrénées, enregistré à Lourdes

 Serge Clos-Versaille

Références

Le site du C-Prim
Le séisme de Bigorre du 21 juin 1660
Le séisme d’Arette, la reconstruction d’Arette,  Jean-Marie Lonné-Peyret
Le tremblement de terre d’Arette, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-ouest, Xavier Piolle, 1968
À quand le prochain séisme destructeur ?




L’épizootie bovine de 1774 en Gascogne : une lutte efficace

Depuis Bayonne, l’épizootie, ou peste bovine, s’abat en 1774 sur toute la Gascogne. La lutte s’organise et s’avère efficace. Suite et fin de l’affaire. Première partie du dossier ici.

Les consuls et jurats contre l’épizootie bovine

La vigilance des consuls devait être constante pour surveiller les communications, visiter les étables, faire assommer et enterrer les bêtes attaquées par l’épizootie bovine. Ensuite, il leur fallait vérifier les fosses et les faire recharger. Parfois, ils étaient eux même fauteurs de contagion en réunissant les bestiaux de la communauté pour vérifier leur état.

Le Roi aide les populations

épizootie bovine - Louis XVI, Roi de France de 1774 à 1793 charge ses Inendants de lutter contre l'épidémie
Louis XVI, Roi de France de 1774 à 1793

Le roi ayant promis de payer le tiers de la valeur des bêtes mortes de la peste bovine, les consuls nommèrent des experts chargés de l’estimation des bestiaux, parfois contestées car variant du simple au double. Comme le relève l’intendant d’Auch dans une lettre à son subdélégué à Nogaro.  « Dans l’état que vous m’envoyez des bestiaux assomés et de leur évaluation, il ma paru extraordinaire de voir un brau estimé 70 # lorsque l’autre n’est porté qu’à quinze et que le bœuf n’est évalué que 60 # ».

Beaucoup demandèrent à être provisoirement déchargés de leurs fonctions car eux-mêmes avaient du bétail attaqué par l’épizootie. On nommait souvent à leur place des personnes qui n’avaient pas de bétail comme à Valence sur Baïse.

L’administration suit les opérations

Les opérations d’assommement des bêtes attaquées par l’épizootie bovine étaient consignées sur un procès-verbal,

comme ici à Arbéost le 16 juillet 1775

« L’an mil sept cens soixante quinze et le seizième du mois de juillet par devant nous jurats de la parroisse d’arbeost ayant été requis par marie Lapoulede du meme lieu de nous transporter chez lui pour examiner une vache quil sobsonoit être attaquée de la maladie epizootique et tout de suite nous nous y sommes transportés avec le nommé dominique Loth et anthoine Lescuretes que nous avons pris pour experts lesquels ont declaré que la dite vache etoit attaquée de la ditre maladie en consequence nous dits jurats avons fait assomer la dite vache après lui avoir fait couper le cuir et anterrer conformément aux ordonenses apres que la dite vache atté estimée la somme de Scavoir sy de lage de sept ans – 73 #.

Le tout atté fait enpresence du sieur Sansoucy sergent au regiment de foix enfoy dequoy avons signé le presens consul n’ayant scu signer fait la croix +. Bares consul »

ou à Aspin d’Aure, un certificat de bonne santé

épizootie bovine - la lutte - Certificat du curé d’Aspin Aure pour deux vaches saines – ADHP E dépôt 11 – Photo SCV
Certificat du curé d’Aspin Aure pour deux vaches saines – ADHP E dépôt 11 – Photo SCV

Le secours des vétérinaires pour combattre l’épizootie bovine

Félix Vic d’Azir

Très vite, des vétérinaires de la toute jeune École Royale Vétérinaire furent envoyés sur place pour étudier la maladie et chercher les moyens de s’en préserver. Le plus célèbre d’entre eux est Felix Vic d’Azir.

Il parcourut toute la Gascogne. Il en vint à la certitude que le seul moyen de combattre efficacement l’épizootie bovine était de « tuer les malades dès les premiers signes de la contagion » à condition de « payer le paysan » à la moitié de la valeur des animaux. Car il fallait tout faire pour prévenir la dissimulation des bêtes atteintes.

 

École royale vétérinaire. (Traitement pour l’épizootie qui règne sur les bêtes à cornes, par Claude Bourgelat.) — 1770

Il publia plusieurs méthodes qui servirent à la mise en œuvre du plan de lutte contre l’épizootie. Méthode pour l’abattage des bestiaux, méthode pour confectionner les fosses, méthodes pour désinfecter les étables, etc.

 

Des remèdes jusqu’alors peu efficaces

Jusque-là, on employait des remèdes qui s’avéraient peu efficaces. Les autorités envoyaient des recettes imprimées aux jurats et aux consuls des communautés.

épizootie bovine - Remède diffusé en 1774 dans la généralité d’Auch pour lutter contre la maladie
Remède diffusé en 1774 dans la généralité d’Auch – Archives du Gers C28– photo SCV

C’est ainsi que le sénéchal d’Oloron envoya cette recette le 9 août 1774 : « Il faut faire prendre à la Bête malade, matin & soir, avec la corne, un seau d’eau tiède, dans laquelle on mettra un gobelet d’huile & deux onces et demie de sel de nitre. Il faut aussi donner par jour aux bêtes, trois lavemans d’une décoction de mauves, à laquelle on ajoutera un demi gobelet d’huile ».

Se rangeant aux conclusions de Vic d’Azyr, le roi décida de l’abattage des troupeaux attaqués par la maladie. Il voulut indemniser les propriétaires en payant le tiers de la valeur des bêtes. Il fit appel aux régiments pour former des cordons sanitaires pour isoler les provinces touchées. A l’intérieur de ce cordon, des détachements occupaient les paroisses touchées par l’épizootie, procédaient à l’abattage des bêtes attaquées, à leur ensevelissement dans des fosses et à la désinfection des étables.

Les régiments employés à lutter contre l’épizootie

épizootie bovine - Soldats venus combattre l' épizootie bovineDe septembre 1775 à octobre 1776, les régiments furent placés le long des cours d’eau de l’Adour et de la Garonne pour former un grand cordon. A l’intérieur de ce dispositif, des cordons plus réduits isolaient les provinces. Au début, ils contribuèrent à propager la maladie avec leurs vêtements de laine en se rendant dans les étables et en communiquant l’épizootie de l’une à l’autre. On les équipa rapidement de vêtements de toile. Leur zèle les conduisait parfois à abattre des troupeaux sains et à brûler des granges en voulant les désinfecter.

Des soldats à la charge des populations

Ils étaient à la charge des communautés qui leur devaient « le logement et l’ustencille ». Le roi accorda une gratification de 2 sous par jour à chaque soldat affecté à la lutte contre l’épizootie et une indemnité de 15 sous pour chaque bête assommée. Le tout à la charge des communautés qui durent emprunter pour pouvoir payer.

Parfois, les soldats exigeaient un paiement complémentaire. Ou ils tentaient d’extorquer des fonds pour leur propre compte, comme à Buros ou à Saubolle. Ou en séquestrant, au besoin, le consul comme à Samatan. Jusqu’à ce que la communauté fournisse un cheval pour le voyage à Toulouse d’un caporal. Des rixes éclataient avec parfois mort d’homme.

Leur présence occasionnait des désordres. Les habitants occupés à la garde bourgeoise n’étaient pas tranquilles de savoir leurs épouses et leurs filles à proximité des soldats. Les registres des mariages et des naissances de 1776 nous laissent de nombreux témoignages de leur passage.

Ils partirent en octobre 1776, au grand soulagement des populations, après que l’épizootie se fut arrêtée.

Le secours de la religion pour contrer l’épizootie

épizootie bovine - Culte à Saint-Roch pour lutter contre l' épizootie bovine
La chapelle Saint-Roch à Ibos (65)

Les curés prirent une part très active dans la diffusion des procédés de lutte contre l’épizootie bovine. Un avis leur fut distribué en 1775 : « Vous êtes chargés de l’instruction des peuples, vous êtes les premiers témoins de leurs besoins & de leurs malheurs ; c’est à vous qui les soulagez dans leurs misères, qui les consolez dans leurs calamités ; c’est à vous de leur faire connoître les maux qu’ils ont à craindre et les moyens de s’en préserver ».

Les évêques interdirent les processions et toute manifestation de piété collective qui rassemblait des paroissiens et des bestiaux. Ils les invitèrent à dire des messes, à dire des prières publiques pour éloigner le mal et à exposer le Saint Sacrement. Le culte de Saint-Roch connut un essor remarquable.

Le 30 novembre 1774, Terraube « délibere que la communauté dans la meme confiance que sesd. ancettres, renouvele sa veü par des prieres publiques pendant neuf jours qui commenceront dimanche prochain par une procession generalle qui sera faitte à l’issue de vepres dans le present lieu pendant laquelle seront chantées des littanies du saint, à laquelle Monsieur le marquis sera prié d’assister, ses officiers de justice,

Et ou assisteront les consuls en robe, et que pendant les dits neuf jours il sera célébré une messe à l’honneur du Saint, ou assistera toute la paroisses tant que faire se pourra, pour que par lintercession du saint, il plaize à Dieu apaiser la maladie contagieuze qui commence de ravager les bestiaux dans la juridiction, auquel effet Mr le curé sera prié de vouloir seconder nos veux, et nos dezirs en faisant la ditte procession à lad. heures d’apres vepres, et en cellebrant lad. messe pendant lesd. neuf jours à l’heure quil indiquera … »

Les évêques aident les populations sur leurs propres deniers

Étienne-Charles de Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse de 1763 à 1788

Les prélats s’intéressèrent aux malheurs des propriétaires. L’archevêque de Toulouse, Étienne-Charles de Loménie de Brienne, offrit une indemnisation pour chaque bête morte sur sa propre fortune. A l’Isle Jourdain, le 2 janvier 1775, le prélat envoie un de ses grands vicaires en inspection. Il fait verser 200 livres à un propriétaire qui venait de perdre un bœuf.

L’évêque de Bayonne fit venir, à ses frais, des vaches de Bretagne pour remplacer les bêtes mortes de la peste bovine. L’évêque de Dijon, précédemment en poste à Auch, envoya des milliers de moutons pour compenser les pertes.

Une épidémie terrible, une lutte efficace

Cette épizootie a été terrible dans nos campagnes de Gascogne. Elle a cependant permis de réels progrès dans la lutte contre les maladies du bétail. Les principes mis en œuvre en 1774-1776 sont toujours d’actualité. Ils ont servi pour lutter contre la dernière grippe aviaire. Confinement des animaux, périmètres d’interdiction, interdiction des circulations d’animaux, interdiction des ventes au marché. Abattage systématique dans les élevages touchés, désinfection des bâtiments, indemnisation des agriculteurs.

Références

École royale vétérinaire. (Traitement pour l’épizootie qui règne sur les bêtes à cornes.) – 1770, Claude Bourgelat
Exposé des moyens curatifs et préservatifs qui peuvent être employés contre les maladies pestilentielles des bêtes à cornes, Félix Vicq d’Azyr
Recherches historiques et physiques sur les maladies épizootiques, M. Paulet
Oeuvres de Turgot-203- l’épizootie et les épidémies,  Benoît Malbranque, 2018