Les colères de la Garonne, ce long fleuve tranquille

La Garonne, Era Garona, fleuve mystérieux, à la source longtemps inconnue, et dont les crues sont aussi bouillonnantes que les Gascons qui vivent sur ses rives !

Moi mon Océan
C’est une Garonne
Qui s’écoule comme
Un tapis roulant

Les paroles de la chanson de Claude Nougaro (1929-2004) s’appliquent bien à l’amour des Gascons pour ce fleuve tranquille qui connait parfois des accès de colère.

La Garonne est un fleuve gascon

La Garonne à Bosost (Val d'Aran)
La Garonne à Bosost (Val d’Aran)

Longue de 647 km, la Garonne prend sa source au val d’Aran, s’étire à travers la Haute-Garonne, le Tarn-et-Garonne et le Lot-et-Garonne, avant de se mélanger avec la Dordogne au Bec d’Ambès pour devenir la Gironde et se jeter dans l’Océan.

Elle traverse des plaines et des coteaux fertiles riches en fruits et légumes qu’elle nourrit de ses alluvions déposées par ses crues régulières.

La Garonne et l’Hôpital de la Grave à Toulouse

La Garonne a un régime torrentiel jusqu’à Toulouse qui s’atténue après l’embouchure du Tarn. En hiver, les crues sont provoquées par des pluies intenses sur tout le bassin. Au printemps, ce sont les pluies et la fonte des neiges. En automne, ce sont les orages sur la Gascogne.

le Pont de Pierre à Bordeaux
La Garonne et le Pont de Pierre à Bordeaux

 

Les crues de la Garonne

Inondations et crues de la Garonne (doc. SMEAG)
Caractéristiques des crues de la Garonne (doc. SMEAG)

Les crues de la Garonne sont régulières et parfois dévastatrices. Après la crue de 1196, le duc d’Aquitaine Henri II Plantagenêt (1133-1189) fait construire des digues de protection et exempte de tous droits ceux qui s’y emploient.

En 1777, la Garonne est en crue dans le Bordelais. Le curé de Bourdelle raconte : « Soit pour mémoire que le dix sept May de cette présente année que la Rivière de Garonne étant débordée pendant trois diverses fois a noyé et perdu totalement la Récolte de la parroisse de Bourdelles qui obligea les habitants a faucher les Bleds foins, et qu’il ne ramasser que quatre boisseaux moins deux picotins froment, neuf de Bled d’Espagne, et du tout de vin. »

D’autres crues importantes ont lieu en juin 1875, en mars 1930, en février 1952 et en décembre 1981.

Agen, la ville aux 150 inondations

En 580, l’historien Grégoire de Tours (538 ?-594) enregistre une inondation. Depuis, c’est 150 inondations qui ont été répertoriées ! Un record en France.

Inondation / crue de 1930 à Agen – Prison et rue de Strasbourg
Agen – Inondation de 1930 – Prison et rue de Strasbourg

En 1599, la crue centennale renverse une partie des murs d’Agen du côté l’église Sainte Hilaire. En 1604, une nouvelle crue centennale détruit quatre ponts, les murailles et de nombreuses maisons dans les quartiers exposés de Saint Georges et Saint Antoine.

Lo gran aigat lors des Rameaux de 1770 trouve son apogée après neuf jours de pluies et de vents. Les eaux de la Garonne grossissent et deviennent boueuses. Pendant trois jours, le fleuve déborde et ravage Toulouse, Moissac, Agen, Marmande. À Agen, l’aigat renverse le mur d’enceinte entre les portes Saint Antoine et Saint Georges. Les religieux et divers habitants arrivent à évacuer. Les flots charrient des arbres, des barriques, des charrettes, des animaux et des hommes surpris dans leurs maisons par la montée des eaux. Des radeaux sont construits à la hâte pour leur apporter des vivres et leur porter secours. Les dégâts s’élèvent à 20 millions de livres.

La grande crue de la Garonne de 1875

Toulouse - inondation / crue de la Garonne de 1875
Toulouse – Inondations de la Garonne de 1875  : Rue des Arcs St Cyprien / Pont Suspendu Saint-Michel / Jardin Raymond VI

La grande crue de la Garonne des 22, 23 et 24 juin 1875 reste dans toutes les mémoires comme l’une des plus dramatiques. C’est à Toulouse que les dégâts sont les plus importants.

La hauteur d’eau atteint 8,32 mètres au Pont Neuf. Le débit relevé est supérieur de 36 fois à la normale. Vers 1 heure de l’après-midi du 23 juin, le pont Saint-Pierre s’écroule. Vers 6 heures du soir, c’est celui de Saint-Michel.

Dans la nuit du 23 au 24 juin, la Garonne franchit le cours Dillon et submerge le quartier Saint-Cyprien. L’eau arrive au 1er étage des maisons qui commencent à s’écrouler, emportant avec elles ceux qui s’étaient réfugiés sur les toits.

Le niveau de la Garonne baisse pendant la nuit et les secours s’organisent. Les dons affluent. Les curieux aussi. Le conseil municipal vote en urgence un secours de 400 000 Francs.

On dénombre 209 morts qui sont enterrés au carré des noyés au cimetière de Terre-Cabade. La moitié des maisons sont emportées. Les autres abîmées doivent être détruites à la dynamite.

Que d’eau, que d’eau !

Le Maréchal de Mac Mahon visite Toulouse pour voir les déga^ts causés par les inondations de la Garonne (1875)
Patrice de Mac Mahon: « Que d’eau, que d’eau ! »

Le 26 juin, le Maréchal de Mac Mahon se rend à Toulouse pour voir les dégâts. Ne sachant que dire, il s’écrie « Que d’eau, que d’eau ! ». Le préfet lui répond : « Et encore, Monsieur le Président, vous n’en voyez que le dessus ! ».

La solidarité s’organise. Le conseil municipal vote un secours de 100 000 Francs. L’Assemblée Nationale vote un crédit de 2 Millions de Francs. Des dons affluent de partout. Même le Pape Pie X fait un don. Le journal La Dépêche ouvre une souscription dans ses bureaux.

Le quartier Saint-Cyprien est reconstruit après d’importants travaux de protection. Oui, l’inondation de 1875 reste encore dans toutes les mémoires…

Bordeaux à son tour noyée par la Garonne en 1883

Les inondations / crues de Bordeaux de février 1879
Les inondations de Bordeaux de février 1879

Les crues qui touchent la moyenne et la haute Garonne sont mieux connues que celles qui touchent Bordeaux. Les archives sont plus rares et la marée joue un rôle de vidange des crues qui occasionnent moins de dégâts à Bordeaux.

Pourtant, le 5 juin 1883, l’orage gronde sur Bordeaux. Des averses s’abattent sur Langon et la Réole en fin de matinée. En début d’après-midi, c’est le tour de Bordeaux et de Talence. Il tombe 64 mm d’eau en 1 heure 30.

Inondation de la Garonne à Langon en 1952
Les inondations de la Garonne à Langon en 1952

La rue Sainte-Catherine et les rues avoisinantes deviennent des torrents. Des rigoles de 20 cm se creusent sur les places Dauphine (place Gambetta aujourd’hui), du palais de justice et de Rohan. Les caves sont inondées dans l’enceinte du marché des Grands hommes.

Les rues sont dépavées, des verrières brisées et des bâtiments endommagés. Sur la route de Bayonne, entre le passage Cellier et l’impasse Conti, les plafonds et les cloisons intérieures de plusieurs maisons s’effondrent. Des toitures s’écroulent et des murs menacent de tomber.

La Garonne, sujet d’inspiration artistique ?

André Chénier (1762-1794)
André Chénier (1762-1794)

La Garonne est, finalement, assez peu chantée. André Chénier (1762-1794) cite L’indomptable Garonne aux vagues insensées, dans son poème À la France. Le poète suisse Jacques Herman (1948- ) écrira un poème entier La Garonne qui finit par ces vers :

On est encore loin
D’entendre retentir le nom
Du fleuve comme un cri
La Garonne
La Garonne
Quand elle aura quitté son lit

 

Le chansonnier limougeaud Gustave NADAUD (1820-1893) écrit une chanson Si la Garonne avait voulu qui termine ainsi :

Gustave NADAUD (1820-1893)
Gustave Nadaud (1820-1893)

Si la Garonne avait voulu,
Lanturlu !
Humilier les autres fleuves.
Seulement, pour faire ses preuves,
Elle arrondit son petit lot :
Ayant pris le Tarn et le Lot,
Elle confisqua la Dordogne.
La Garonne n’a pas voulu,
Lanturlu !
Quitter le pays de Gascogne.

Finalement, la Garonne est peut-être plus présente dans sa première partie, en Val d’Aran et Comminges. Ainsi, la poétesse saint-gaudinoise, Paulette Sarradet (1922-2015) écrit le poème « La Garonne » dans son recueil Dans le jardin des rimes.

Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919)
Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919)

Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919) sera primé aux Jòcs Floraus dera Escòla des Pirenèus pour sa Cançon ara Garona. Longue chanson en aranais car dès 1912, Bernard Sarrieu l’amènera à écrire dans sa langue.

E tot en un còp me torni
fresca, fòrta e arroganta;

Un fleuve apaisé

Philippe Delerm
Philippe Delerm

Philippe Delerm (1950- ), originaire du Tarn-et-Garonne, consacre tout un livre, À Garonne. Il raconte ce fleuve dont la couleur des eaux a changé par les travaux qui ont forcé son apaisement, quand on a traîtreusement jugulé la vie de l’eau. Il se souvient d’aller à Garonne, c’est-à-dire Pas sur la rive, mais dans tout le royaume voué au fleuve.

Références

L’étymologie de la Garonne J-U Hubschmied, A. Dauzat, 1955
Agen la ville la plus inondée de France, 2015
La grande inondation de 1875,
E. Bresson. Fascicule vendu au profit des sinistrés.
Crue de la Garonne en 1875
La photo de tête est tirée d’une série de photos de Thierry Breton parue dans un article de Sud-Ouest du 12 décembre 2019 et intitulé « Lot-et-Garonne : la crue et les inondations vues du ciel »




François Lay, la cigale gasconne

On sait que pour faire carrière, les gascons doivent « monter à Paris ». On les retrouve dans l’administration, dans les sciences et les arts, dans l’armée et dans les affaires ; François Lay (1758-1831), la cigale gasconne, lui, connait un destin exceptionnel de chanteur lyrique.

Dans la série Les Gascons de renom avec Le duc d’Epernon, Max LinderPierre Latécoère,  Jean BourdetteJean-Baptiste Sénac,  Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

L’enfance gasconne de François Lay

La chapelle de N-D de Garaison (65) où François Lai apprit la musique
La chapelle de N-D de Garaison (65) où François Lai apprit la musique

François Lay nait , le 14 février 1758, à La Barthe de Neste dans ce qui est aujourd’hui les Hautes-Pyrénées. Son père, Jacques, et sa mère, Jeannette Birabent, sont fermiers. Il est destiné à prendre la succession de son père mais il possède une voix qui le fait tout de suite remarquer par le curé du village.

En 1770, l’enfant a 12 ans. Deux chanoines de Notre-Dame-de-Garaison, en mission à l’église de La barthe de Neste, entendent sa voix particulièrement claire et pure. Ils décident de le prendre en pension. Les pères lui paient les études et le forment au chant.  À l’âge de 17 ans, il part étudier la philosophie et la rhétorique à Auch. La beauté de sa voix attire les curieux à la cathédrale. Il obtient une bourse pour étudier le droit à l’université de Toulouse.

Le dimanche de Pâques 1779, alors qu’il chante dans la cathédrale, l’intendant du Languedoc le remarque et l’envoie à Paris. Il n’a que 21 ans. C’est une aubaine pour la cigale gasconne qui n’est pas intéressée par une carrière religieuse.

François Lay connait la gloire à Paris

François Lay professeur de musique et chanteur lyrique
François Lay

S’il n’a pas un physique de jeune premier, on décrit François Lay comme un homme généreux, curieux, intelligent.  Il aime les plaisirs, l’égalité, est volontiers frondeur ou contestataire, refusant toute discipline.

En bon homme du sud, il accentue les paroles, ce qui lui vaut parfois des critiques ou d’être sifflé. Il compose, enseigne la musique, en particulier à la chanteuse Madame Chéron.

Le critique musical, Monsieur d’Aubers, souligne : Ce n’est donc pas une exagération que le titre de premier chanteur du monde que ses contemporains et, après eux, l’histoire, se sont plu à lui décerner. 

François Lay traverse les vicissitudes de son temps

Bertrand Barère (1755-1841)
Bertrand Barère (1755-1841)

Côté artistique, François Lay côtoie les grands de son époque. Il est par exemple ami du peintre Jean-Jacques David (1748-1825), le leader du mouvement néo-classique. Côté politique, il admire Jean-Jacques Rousseau, et embrasse les idées révolutionnaires. Son ami Bertrand Barère de Vieuzac, favorise son engagement. Il l’a rencontré lors de ses études à Toulouse, avant que celui-ci ne devienne, le 23 avril 1789, le premier député de Tarbes et joue un rôle éminent pendant la Révolution. François Lay chantera d’ailleurs admirablement La Marseillaise devant des sans-culottes. Dans les tourmentes de la Révolution, il est emprisonné pour avoir été chanteur au théâtre de la reine. Barère le fait libérer.

Un soir qu’il devait chanter une mélodie hollandaise, les députés bigourdans assis dans le public lui crient : Anem gojat, un pechic de patoès com s’èram a la lana de Capvèrn. [Allez jeune homme, une pincée de patois comme si on était dans la lande de Capvern]. La cigale gasconne chante immédiatement une mélodie du pays et est rappelé plusieurs fois par le public.

En 1793, François Lay fait un voyage en Gascogne. Bordeaux le reçoit mal car on le juge trop proche des Montagnards à l’Assemblée. Il doit s’enfuir sans même terminer son premier spectacle et en est blessé. L’accueil à La barthe et dans les Hautes-Pyrénées lui est plus favorable.

Sa proximité avec Barère lui vaut d’aller en prison brièvement. Il reconquiert la faveur du public et obtient celle de l’Empereur. Napoléon le juge incomparable et le nomme premier chanteur de la chapelle impériale. Le Gascon chante d’ailleurs lors de son sacre et à son second mariage.

Le sacre de Napoléon 1er
François Lay chante lors du sacre de Napoléon 1er le 18 mai 1804 (tableau de Jacques-Louis David)

La triste fin de François Lay

François Lay tombe dans l’oubli pendant la Restauration de 1814-1815 qui ne lui pardonne pas ses choix politiques antérieurs. Les royalistes lui interdisent l’Opéra de Paris. Alors, il devient professeur de musique au conservatoire de Paris, de 1822 à 1827, parfois sans solde.

Les conflits sur sa pension, des dettes, la mort de son fils, la maladie de sa femme et ses crises de goutte assombrissent la fin de sa vie. Il meurt à Ingrandes, sur les bords de la Loire, en 1831. La cigale gasconne s’est tue à jamais.

La Barthe de Neste lui a attribué une rue.

Serge Clos-Versailles

Le texte est en orthographe française de 1990 (nouvelle orthographe)

Références

François LAY dit Laÿs, La vie tourmentée d’un gascon à l’Opéra de Paris (1758-1831), Anne Quéruel, 2010
Biographie des hommes vivants, LA-OZ, Société de gens de lettres et de savants, tome 4e, 1818
François Lay, premier chanteur du monde, Paul Carrère, Société des études du Comminges, 1958
François Lay…, critique de Luc Daireaux, La cliothèque, 2010




Les calhavaris ou charivaris

Les calhavaris ou charivaris sont des manifestations bruyantes que les jeunes organisent pour donner une sérénade nocturne aux couples remariés ou aux amics de coishinèra (amants). On porte ainsi à la connaissance de tous les écarts à la morale. Ils donnent lieu parfois à des débordements et à des troubles à l’ordre public.

Quand donne-t-on un calhavari ?

Les motifs d’un calhavari sont nombreux : un remariage sur le tard, une grande différence d’âge entre les époux, un remariage hâtif, un mari battu par sa femme, un mari cocu, un couple sans enfants, une jeune fille qui est enceinte ou qui a éconduit un prétendant, un couple avaricieux qui évite d’inviter ses voisins, etc.

Charivari - Lithographie de Granville
Charivari – Lithographie de Granville

Le calhavari sert à dénoncer ceux qui ont enfreint les valeurs morales ou les coutumes de la communauté.

La nuit, ou plusieurs nuits en suivant, les « contrevenants » ont droit à un effroyable concert de tambours, de sifflets, de bruits de casseroles, d’injures, de cris et de chansons. On lance des cailloux sur la maison et parfois, on tire des coups de feu.

Ainsi les personnes qui entretiennent des relations adultères ont droit à un calhavari et parfois à une flocada. Elle consiste à semer des cailloux ou des feuilles entre les deux maisons pour faire un chemin, de préférence le samedi soir, pour que tous ceux qui se rendent à la messe du dimanche en soient les témoins.

Comment éviter le calhavari ?

Pour éviter le calhavari, le meilleur moyen est d’ouvrir sa porte et de s’acquitter d’une somme d‘argent, de bonnes bouteilles ou de victuailles selon les exigences des tapageurs.

Charivari - Asouade dans les Landes - L'Illustration 1847
Asouade dans les Landes – L’Illustration 1847

La fixation du montant à verser provoque parfois des désaccords entre les organisateurs du calhavari. Le partage engendre des bagarres.

On peut aussi éviter le calhavari en acceptant l’asoada. Les conjoints montés sur un âne, la femme dans le bon sens et l’homme à l’envers tenant la queue de l’âne, se promènent dans le village sous les huées.

Lorsqu’ils refusent l’asoada, on les remplace par un voisin revêtu d’habits de femme, et installé à l’envers sur l’âne. Le cortège se promène dans tout le village et fait souvent halte devant la maison du mari.

Les autorités interdisent les calhavaris

Lo calhaouari par Ernest Gabard (1879 - 1957)
Lo calhavari par Ernest Gabard (1879 – 1957)

Les autorités n’approuvent pas les calhavaris. Elles les jugent contraires aux bonnes mœurs et entrainant des extorsions de fonds. Des conciles frappent d’anathème ceux qui y participent.

Le Parlement de Toulouse rend des arrêts interdisant les calhavaris en 1537, en 1542, en 1551, en 1645, et en 1649. En 1762, il prend un nouvel arrêt ordonnant que ses précédents arrêts concernant les charivaris seront exécutés. Rien n’y fait.

Lo seguissi
Lo seguissi par Ernest Gabard (1879 – 1957)

Les autorités locales chargées de la police sont plus complaisantes. On arrête les coupables et on les condamne à des amendes et au remboursement des sommes demandées lors du calhavari.

En 1762, un calhavari a lieu à Saint-Gaudens, suite à une dispute entre un mari et sa femme. Le Procureur général ordonne aux consuls de l’empêcher. Ceux-ci font publier un règlement interdisant les attroupements mais suspendent pendant deux jours les patrouilles de police dans la ville !

Il devient une arme politique

Le charivari, sous des rites plus ou moins différents, existe dans d’autres régions de France. Au début du XIXe siècle, il devient une arme politique redoutable.

Charivari - Caricature de Casimir Perrier
Caricature de Casimir-Pierre Perier

En 1830, une campagne de charivari est organisée contre les notables et les députés libéraux  ralliés à la politique d’ordre de Casimir-Pierre Perier (1777-1832).

Ils ont lieu pour des récompenses honorifiques jugées imméritées, en cas de faveur faite à un proche, en cas de corruption d’électeurs ou tout simplement parce qu’un vote à l’Assemblée Nationale déplait.

En 1833, d’Argout alors ministre de l’intérieur dit que c’est une atteinte à l’indépendance des Chambres et à la liberté des votes. On interdit le charivari, cet outil de l’expression populaire directe et on pourchasse les participants.

La pratique décline dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

Le Charivari, le journal satirique

Le Charivari, N° zéro (novembre 1832)
Le Charivari, journal satirique n° zéro (novembre 1832)

C’est à ce moment que nait Le Charivari, le premier quotidien illustré satirique du monde, qui parait de fin 1832 à 1937. Son fondateur, le Lyonnais Charles Philipon (1800-1862) en fait un journal d’opposition républicaine à la Monarchie de Juillet.

Serge Clos-Versaille

Article en orthographe nouvelle (1990)

Références

Articles des Bulletins de la société de Borda, de l’Agenais et de la société historique et archéologique du Gers
Charivaris en Gascogne. La morale de peuple du XVIe au XIXe siècles, Christian Desplat, Bibliothèque Berger Levrault.
Le charivari politique : un rite de surveillance civique dans les années 1830, Emmanuel Fureix




Ils aiment la ville de Pau et le disent

L’Escòla Gaston Febus, qui fut fondée à Pau en 1896, rend hommage à la capitale du Béarn dans sa dernière revue Reclams. Pau a attiré l’attention bien des fois. La cour de Navarre a protégé les lettrés au XVIe siècle. Le thermalisme l’a mis à la mode. Les Anglais lui ont trouvé du charme…

Pau, capitale intellectuelle

Marguerite de Navarre par Jean Clouet
Marguerite de Navarre (1492-1549) par Jean Clouet

Au Moyen-Âge, Pau est peu importante. Il faudra attendre 1464 pour qu’elle devienne capitale du Béarn. Henri II d’Albret (1503-1555), roi de Navarre, né à Sangüesa, du côté de Pampelune, épouse la Marguerite des Marguerites, sœur de François 1er, née à Angoulême. Une aubaine pour le royaume car la dame, outre son influence politique, est une protectrice des lettres. Pourtant, plus que Pau, elle aimait surtout Mont-de-Marsan où elle composera l’Heptaméron, un recueil de nouvelles réparties sur sept jours.

Guillaume Saluste du Bartas
Guillaume Saluste du Bartas

Leur fille, Jeanne d’Albret, va faire de la cour de Navarre un lieu prisé des lettrés.

Tout le XVIe siècle, les lettrés, les poètes de Gascogne, en particulier de l’Armagnac, les Pey ou Joan de Garros, le Saluste du Bartas… vont fréquenter la Cour de Navarre où ils pourront publier et être lus dans leur langue.

Les Anglais sont sous le charme de Pau

Le Marquis de Wellington, par Francisco Goya
Le Marquis de Wellington, par Francisco Goya

Le 27 février 1814, le maréchal Soult commande l’armée française qui affronte, près d’Orthez, les soldats anglais et portugais dirigés par le marquis de Wellington (1769-1852). Bataille de la guerre d’indépendance espagnole repoussant la France napoléonienne. L’une des brigades, avec ses 700 cavaliers et 4 000 hommes, entre dans Pau. Ils sont accueillis comme des libérateurs et les Palois installent à l’entrée de la ville, route de Bayonne, de beaux arcs de triomphe garnis de fleurs.

Grammar & Vocubulary of the Language of Bearn
Roger Gordon Molyneux – Grammar & Vocubulary of the Language of Bearn (Editions des régionalismes – 2003)

 

Les Anglais découvrent la capitale béarnaise et s’en entichent. Ils y laisseront une marque profonde. La ville leur construit un funiculaire pour aller de la gare au boulevard des Pyrénées. Pour que les Gentlemen et les Ladies discutent avec les autochtones, un Grammar & Vocabulary of the language of Bearn, traduction des travaux de Vastin Lespy, voit le jour. On apprend ainsi qu’une Lady (dame) est une dauna, a foolish fellow (idiot) est un guirolh et a camomile (camomille) ua matronièra. Des précisions encore plus intéressantes sont citées. Par exemple gahar : to seize, take, from Celtic root same as our word gaff for salmon (gahar : saisir, prendre, de racine celtique comme notre mot gaffe pour le saumon).

La gazette béarnaise, journal littéraire et mondain de Pau hivernal dirigé par Jules Le Teurtrois, publie la liste complète des étrangers entre 1889-1915.

La plus belle vue du monde

Anne Lister réalise la première ascension officielle du Vignemale (3 298 m)
Anne Lister réalise la première ascension officielle du Vignemale en 1838 (3 298 m)

Au XIXe siècle, ce sont les écrivains français, les fortunés qui viennent prendre les eaux, ou les aventuriers de la montagne qui viennent explorer les Pyrénées. Parmi eux, le géologue alsacien Ramond de Carbonnières, le botaniste suisse Augustin Pyramus de Candolle, le topographe du Lot-et-Garonne Vincent Chaussenque ou la téméraire anglaise Anne Lister.

En 1824, le capitaine Alfred de Vigny (1797-1863) est envoyé à Pau. Il est séduit et déclarera : Les Pyrénées sont les plus belles montagnes de la terre. Il y écrit Le Cor : J’aime le son du Cor, le soir, au fond des bois… ainsi que les plus belles pages de son roman Cinq-Mars. Et surtout, il y rencontre Miss Lydia de Bunbury. Son père ne voit pas d’un bon œil un si modeste parti. Mais lors d’un repas organisé par un ami du poète, Sir Bunbury, ayant abusé du Jurançon, accorde devant les invités la main de sa fille.

En 1840, Alphonse de Lamartine (1790-1869) vient, comme bien d’autres, soigner ses rhumatismes. On lui attribue cette phrase : Pau est la plus belle vue de terre comme Naples est la plus belle vue de mer.

Francis Jammes (1868-1938), né à Tournay, aime particulièrement contempler les montagnes depuis le Boulevard des Pyrénées. Lui aussi rencontre à Pau le 18 août 1907 celle qui deviendra son épouse, Ginette Goedorp.  Il la rencontre chez sa grand’tante Aménaïde Lajusan, 6 rue Marca.

La ville de Pau, Francis Jammes

Françis Jammes, poète des Pyrénées

Elle ouvre l’éventail d’azur des Pyrénées
Sur les coteaux du gave aux villas fortunées.
Son boulevard, balcon ou s’attarde l’été,
Où l’hiver ne connaît que la sérénité,
Ne cesse de fleurir d’Anglaises élégantes
Que suivent les grands chiens et de lords qui se gantent.
Sur la place, un naïf orchestre est endormi
Que la cigale en vain rappelle de son cri.

L’attachement à Pau

Le poète agenois Jacques Boé dit Jasmin écrit en 1840 alors qu’il quitte Pau :

Adiou… Parti douma, zou cal, mais podes creyre,
Qué quand te quitteray me coustaras de plous;
Adiou… Per may lou ten té beyre,
M’en anerey de recouous.
Adieu… je pars demain, je dois, mais tu peux croire,
Que te quitter me coutera des pleurs;
Adieu… Pour mieux te garder en mémoire,
Je m’en irai à reculons.

Beth Ceu de Pau

À la fin du siècle, Charles Darrichon, l’obscur employé de Pierre Louis Tourasse (1816-1882), se sentant mourant, écrit Lo bèth cèu de Pau, qui deviendra la chanson de Pau :

Moun Diü, moun Diü, déchat me béde encouère
Lou ceü de Paü, lou ceü de Paü.

Mon Diu, mon Diu, deishatz me véder enqüèra
Lo cèu de Pau, lo cèu de Pau.

Mon Dieu, mon Dieu, laissez-moi voir encore
Le ciel de Pau, le ciel de Pau.

Des « étrangers » renommés

Pierre Tucoo-Chala - Gaston Febus, Prince des Pyrénées
Pierre Tucoo-Chala – Gaston Febus, Prince des Pyrénées

Le Bordelais Pierre Tucoo-Chala (1924-2015) sera président de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau et de l’Académie du Béarn. Il est surtout un des plus grands spécialistes de l’histoire du Béarn. Il reste la référence absolue de Gaston de Foix, dit Febus.

Certes Geneviève Immè (1929-2012) est une Parisienne. Elle s’installe à Pau comme enseignante, s’y plait et y restera jusqu’à sa mort. Passionnée de latin, elle écrit une bonne vingtaine de livres dans cette langue sous le nom de Geneviève Métais (nom de son premier mari).  Elle reçoit la médaille d’argent du prix Théophile Gautier, pour son voyage d’amour, Amatoria periegesis.

Le loup en slip
Paul Cauuet et Wilfrid Lupano – Le loup en slip

Wilfrid Lupano, né en 1971 à Nantes, revient s’installer à Pau où il a passé son enfance. L’auteur de Le Loup en slip est primé au festival d’Angoulême. Il fonde avec deux amis The Ink Link, association de professionnels de la BD qui accompagne d’autres associations ou institutions humanitaires, sociales ou environnementales.

La revue Reclams Spécial Pau

Bilingue gascon-français, cette revue explore des aspects moins connus de Pau, comme la triste origine de la célèbre chanson Lo bèth cèu de Pau. Connaissez-vous le quartier T comme Triangle ? Joan Breç Brana vous en rappelle sa vie bouillonnante. Très différent, Maurice Romieu vous entraine sur les pas de Jean-Baptiste Bernadotte d’Örebro en Suède à Pau.

Et, pour la partie littéraire, vous lirez des extraits de textes sur Pau ou vous découvrirez des nouvelles inédites. Jean-Luc Landi, par exemple, propose le premier chapitre d’une nouvelle enlevée comme il en a le secret, 1987-Carnavaladas a Pau-2027 / 1987-Mascarades à Pau-2027 (texte en lecture libre sur le site de l’éditeur). Enfin Domenja Lekuona a dégoté une bonne quarantaine d’associations paloises autour de la langue régionale qu’elle livre dans son Planète web paloise.

Enfin, côté illustration, le photographe Manuel Baena vous propose son regard sur les rues de la ville.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Mémoires et poésies de Jeanne d’Albret
Francis Jammes,
Villas anglaise à Pau,
Roger Grenier, 1991
Grammar & Vocabulary of the language of Bearn,
Roger Gordon Molyneux, 2002
1987-Carnavaladas a Pau-2027 (Mascarades à Pau), Jean-Luc Landi, 2019
Reclams Spécial Pau, décembre 2019




Le pinhadar ou la forêt des Landes

La forêt des Landes, lo pinhadar en gascon, que nous connaissons aujourd’hui a été plantée au XIXe siècle sous l’impulsion de Napoléon III. Mais le pinhadar existe depuis bien plus longtemps et fait vivre de nombreuses familles qui exercent tous les métiers de la forêt.

Le pinhadar, une ancienne forêt des Landes

Première exploitation du pinhadar : Gravure de Gustave de Galard, illustrant le gemmage au crot en 1818 à la Teste de Buch (Gironde, Aquitaine, France)
Gravure de Gustave de Galard, illustrant le gemmage au crot en 1818 à la Teste de Buch (Gironde,)

La forêt des Landes est millénaire et d’origine naturelle. Elle occupe surtout le Marensin et des espaces à proximité de Lacanau, Arcachon, La Teste et Biscarrosse. On estime qu’elle couvre 200 000 hectares de pins, de chênes pédonculés et de chênes liège.

Le pin maritime domine déjà dans cette forêt primitive. On exploite le pinhadar  pour son bois et sa résine. Avec le corsièr (chêne liège), on fait des bouchons. Les pegolièrs fabriquent la poix. Colbert fait venir des Suédois en 1670 pour apprendre à faire le goudron pour la marine. Les carboèrs fabriquent du charbon. Ils sont d’ailleurs à l’origine du grand incendie de 1755 qui ravage le pinhadar du Marensin.

Le reste des Landes est une zone humide où domine l’agriculture de subsistance et l’élevage ovin favorisé par le libre parcours sur les terres incultes.

Avant le pinhadar une agriculture de subsistance - Félix Arnaudin - Labours et Semailles 1893
Félix Arnaudin – Labours et Semailles 1893

Plantation du pinhadar pour fixer les dunes

Les dunes littorales sont très instables et menacent régulièrement les habitations. En 1662, Le Porge est abandonné au sable et on le reconstruit quelques kilomètres plus loin. En 1741, c’est le tour de Soulac. Les plantations de pins permettent de fixer les dunes du littoral.

Le Captal de Buch réalise les premiers travaux importants de plantation, en 1713 et 1727 à La Teste. [Les Captaux de Buch sont les seigneurs qui règnent depuis le Moyen Âge sur ce que sont aujourd’hui les communes d’Arcachon, La Teste de Buch et Gujan-Mestas]. Mais en 1733, le pinhadar est brulé* par un berger ne pouvait plus faire paitre* librement ses bêtes.

Guillaume Desbiey et ses successeurs

Guillaume Desbiey (1725-1785), un bourgeois landais, receveur des fermes du roi à la Teste, écrit en 1776 un Mémoire sur la meilleure manière de tirer parti des Landes de Bordeaux, quant à la culture et à la population. Il pense nécessaire de construire de bonnes routes et des canaux dans les Landes pour permettre aux productions locales, et surtout au bois, d’être vendues. Il propose aussi la création de fermes modèles. Le projet sera repris 80 ans plus tard par un de ses parents, Henri Crouzet, pour la création du domaine impérial de Solférino.

Les essais de semis de Brémontier à la Teste (1787-1791)
Les essais de semis de Brémontier à la Teste (1787-1791)

Nicolas Brémontier (1738-1809) Ingénieur des Ponts et Chaussées nommé par le Roi en Guyenne en 1784, s’intéresse à la construction d’un canal entre l’Adour et la Garonne. Il reprend les travaux menés par Desbieys pour fixer les dunes. Il  obtient l’accord du Captal de Buch pour une première expérience en 1787 entre le Pilat et Arcachon. Grâce à son impulsion, la Révolution poursuivra le projet. Il réussira à convaincre les gouvernements successifs de la Révolution, du Consulat et de l’Empire jusqu’à sa mort en 1809.

Jules Chambrelent un des promoteurs du pinhalar
Jules Chambrelent

Jules François Hilaire Chambrelent (1817-1893) acquiert une propriété à Cestas et expérimente des techniques d’assainissement et de mise en valeur agricole en s’inspirant des travaux de Guillaume Desbiey. La réussite est telle qu’il est fait chevalier de la Légion d’Honneur par Napoléon III. Il est l’instigateur de la loi relative à l’assainissement et de mise en culture des Landes de Gascogne de 1857.

La loi du 19 juin 1857 crée le grand pinhadar

Pinhadar - loi de 1857Napoléon III décide de mettre en valeur les Landes. En 1857, il installe un domaine expérimental de 7 000 hectares qui deviendra la commune de Solferino en 1863.

La loi relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne est votée le 19 juin 1857. Les communes doivent assainir leurs communaux en creusant des fossés de drainage, les vendre aux enchères à des propriétaires privés qui doivent mettre en valeur les sols par le boisement. Ils choisissent bien évidemment le pin maritime.

Les surfaces plantées sont supérieures aux prévisions car il y a une demande nouvelle de bois dans les mines et les chemins de fer.

Félix Arnaudin - Sarcleuses Sabres-Le-Nan (1913) - Bordeaux Musée dAquitaine
Félix Arnaudin – Sarcleuses à Sabres-Le-Nan (1913) – Bordeaux Musée d’Aquitaine

Si la loi favorise l’extension du pinhadar, elle entraine* une profonde crise du modèle agricole qui dure 30 ans. La disparition des terrains libres d’usage entraine* le recul de l’élevage qui passe de 1 million de têtes en 1850 à 250 000 en 1914.

Le désarroi des paysans provoque des émeutes et des parcelles sont incendiées. Il faudra attendre près de 30 ans pour voir l’industrie du gemmage se développer et fournir des emplois de remplacement.

Un siècle de développement du pinhadar
Un siècle de développement du pinhadar landais

Le pinhadar et le gemmage

Le gemmage est une technique ancienne de recueil de la résine des pins pour en faire de la poix pour le calfatage des bateaux. On s’en sert pour fabriquer des torches et éclairer les maisons.

Eploitation de la résine dans le pinhadar - Care sur un pin gemmé
Cara sur un pin gemmé

Le gemèr (gemmier) utilise un pitèr (échelle à un seul montant) pour peler le tronc avec l’esporguit et faire une cara (incision) avec un hapchòt (hache à l’extrémité recourbée). Pour faire l’amasse (récolte), il récupère le barrasc (gemme durci) qui coule. A partir de 1840, on utilise un pot en terre cuite pour le recueillir.

Quand les pots sont pleins, la palinete (spatule) permet de les vider dans les escouartes (récipients en bois de 16 litres) puis dans des barriques qui sont acheminées vers le distillateur.

On en extraie de l’essence de térébenthine pour l’industrie pharmaceutique, les parfums, les peintures  et vernis ou les produits d’entretien. On en extrait aussi de la colophane pour l’encre d’imprimerie, les savons, les colles ou les graisses industrielles.

L’exploitation de la résine du pinhadar fournit du travail à de nombreux métiers : potiers, forgerons, gemmiers, charretiers, distillateurs. À noter, l’écrivain landais et membre de l’Escòla Gaston Febus, Césaire Daugé (1858-1945) intervint en 1915 pour expliquer que le mot gascon gemèr doit se traduire par gemmier et non gemmeur. Il en profite pour offrir un lexique de 54 mots sur les métiers liés au pin (voir On dit gemmier).

Il y a 18 000 gemmiers en 1946 et seulement 150 en 1985. L’ouverture des marchés fait baisser les prix et le gemmage à l’acide sulfurique nécessite moins de main d’œuvre.

L’atout économique du pinhadar

Le pinhadar couvre 67 % du département des Landes, soit 632 300 ha essentiellement en pin maritime. La propriété est privée à 90 %.

Il fait travailler plus de 10 000 personnes avec l’industrie de transformation.

Maison de la réserve du Courant d'Huchet par les scieries Lesbats (40550 - Léon)
Réalisation en pin maritime par les Scieries Lesbats pour la Maison de la Réserve du Courant d’Huchet (40550 – Léon)

Dans les années 1950, le pinhadar se tourne entièrement vers la production de bois avec l’introduction de la ligniculture. On laboure les sols avant plantation. On draine et on fertilise les parcelles. La génétique améliore les plants. La densité des peuplements augmente et l’âge de coupe diminue.

On utilise le pin dans la charpente classique ou en lamellé-collé, dans la menuiserie du bâtiment, les parquets, les bois de mine, les poteaux télégraphiques, les bois d’emballage et la papeterie. Il se prête au déroulage en panneaux de contreplaqué.

Il fournit de la résine pour l’industrie chimique. Si le gemmage a décliné dans les années 1960 et pratiquement disparu en 1990, il connaît un certain renouveau.

Poème pour le gemmier 

En 1911, Césaire Daugé publie un long poème, Le gemmier, dont voici la première strophe :

Saigne le PIN rugueux, le PIN landais, ô roi
De la forêt gasconne écumante de gemme !
Je te suis d’un regard jaloux, bourreau que j’aime,
Dont l’arbre patient subit la dure loi.

Césaire Daugé

Gemmier, que ta vie est belle I
Sur le flanc, qui saigne encor,
Taille la mince gemmelle I
Arrache au pin son trésor :
Fais couler ses larmes d’or
Dans ton escarcelle.

Où il utilise des mots de son lexique, comme gemmelle : copeau très mince et fortement imprégné de gemme, qui est détaché de l’arbre par le hapchot, lorsque le gemmier pique le pin. À Paris, par corruption, le commerce l’appelle semelle.

Serge Clos-Versaille

* Selon la nouvelle orthographe française. Comme nous l’expliquons ici, nous avons choisi de suivre dorénavant les 10 règles de la nouvelle orthographe.

Références

Articles du Bulletin de la société de Borda.
La querelle des vacants en Aquitaine, Jean-Gilbert Bourras, éditions J&D, 1996
La forêt des Landes de Gascogne comme patrimoine naturel ?, thèse de doctorat, Aude Pottier, 2012
Tempêtes sur la forêt landaise – histoires, mémoires, Société de Borda, 2011
On dit gemmier, Césaire Daugé, 1915




Le béret ou berret, trait distinctif du sud-ouest

Plusieurs objets, traditions ou croyances unissent les Basques et les Gascons. Les stèles discoïdales par exemple. Lo berret reste peut-être le meilleur symbole commun, symbole qui a gagné la France avec la baguette ou la 2CV. L’historien René Cuzacq fait le point.

Le Landais René Cuzacq (1901-1977) a réalisé deux études sur le béret, en 1941 et 1951. Appelé d’abord capèth (du latin cappellum ou cappa, ce qui couvre la tête) puis bonet (à rapprocher de boina comme en Soule ou en Espagne) il devient enfin berret, du gaulois birros, court (le birros était un manteau court avec capuche).

Le territoire traditionnel du berret

Renè Cuzacq est clair, le berret est d’origine pyrénéenne. D’abord des vallées béarnaises, puis basques et enfin, dans les plaines gasconnes. Le berret est présent du Médoc aux Pyrénées, de l’Océan à l’est de la Gascogne à l’exception du Comminges et du Couserans. Là, lo barret catalan (la barretina en français) prend le dessus.

Si l’on se fie à une légende béarnaise, l’histoire est ancienne. Noé, une fois le déluge passé, inspecte ses cales, et trouve une substance étrange, souple et imperméable là où étaient les moutons. Il comprend que c’est leur toison piétinée et humidifiée qui a donné cela. Le feutre est né. Car la caractéristique du noste berret, c’est qu’il est tricoté puis feutré, contrairement à d’autres uniquement tricotés comme le béret écossais.

L’histoire du berret

Eglise de Bellocq - pélerin au béret
Eglise de Bellocq – pèlerin au béret

Difficile de savoir à quand il remonte, sans confondre avec d’autres coiffes comme la toque du Moyen-Âge par exemple. On trouve un berret en 1280 sur le portail de l’église de Bellocq, et, dans des écrits des archives de Bayonne, entre 1531 et 1538.

Les suzerains de Navarre reçoivent à Pau en 1549, leur fille Jeanne et leur nouveau gendre Antoine de Bourbon, accompagnés de 2 000 vassaux en bérets.

Guide et chasseur aux Eaux-Bonnes
Guide et chasseur aux Eaux-Bonnes

En 1644, Léon Godefroy, chanoine dans le Quercy, visite l’Armagnac en plein été et décrit : Le peuple est aussi humble qu’il se puisse. Il porte des berrets et capes ; il y est extrêmement basanné, pour ne pas dire tout à fait noir, de plus qu’il semble affecter la laideur et la difformité en se faisant raser entièrement comme il fait si bien que ny à la teste ny aux menton et lèvres vous ne voyez aucun poil. Les hommes se couvrent la teste de calottes grandes qu’ils appellent berets. Les femmes se la couvrent de coiffure simple de la façon et manières qu’ils appellent sacotte.

En visite dans le Béarn il écrit : les hommes y portent des capes (mandils) ou hocquetons et de grands bonnets plats sur la teste, avec des petites fraisettes au col : usans d’ailleurs en leurs autres habits quasi de la seule couleur blanche.

En 1660 les matelots qui accueillirent Louis XIV à Bayonne avaient des bonnets rouges. Car au début ce berret est de couleur vive, bleu, rouge ou brun, voire blanc. Pour des occasions, il est orné de rubans ou de glands. Il est grand ou petit selon les époques et les modes.

Un accessoire de mode

Pendant très longtemps, le berret est un couvre-chef pour les hommes. Les femmes du sud-ouest vont commencer à s’en emparer pour la tenue du dimanche. Leur béret est alors blanc.

Michelle Morgan porte le béret
Michelle Morgan

Avec la mode des thermes dans les Pyrénées, puis des vacances en pays basque (Napoléon et Eugénie), le béret va retenir l’attention. L’armée s’en empare au XIXe siècle. Il se répand dans la population après 1914, dans toutes les couches de la société à partir des années 1920, et conquiert les dames dans les années 30.

Quelques célébrités comme Michèle Morgan ou Greta Garbo porteront le béret jusqu’à Hollywood. Faye Dunaway porte le béret dans le film Bonnie and Clyde. Bref, le béret devient bon chic, bon genre et est magnifié par Coco Chanel.

L’image sociale du béret

Le béret reste un accessoire du peuple dans l’imagerie française. On se souvient de Bourvil, béret enfoncé, jouant des personnages populaires, naïfs, voire simplets.

Pourtant, le chansonnier Lucien Boyer écrit en 1924 Le Béret, chanson de Gascogne.
…Notre béret, c’est toute la Gascogne,
E per cantar nòste bèth cèu de Pau
Nos montagnards aux jambes de cigogne,
Avec orgueil le portent com’atau !…

Cette chanson connaît un succès considérable en 1931 grâce au chanteur bayonnais, André Perchicot, ancien cycliste champion de France et ingénieur des Arts et Métiers. Elle sera reprise, en particulier par le Biarrot André Dassary.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2020/04/Perchicot-le-béret-1935.mp4

Des expressions gasconnes avec lo berret

Da sus lou berret / Dar suu berret / Donner sur le béret, se dit d’un vin qui porte à la tête.
Un berret de boeu / un berret de bueu / une paire de cornes, avec le même sous-entendu qu’en français.
Pensar-s’ac devath lo berret (o lo bonet) / se méfier, garder pour soi (litt. se le penser sous le béret)
Que n’a de remplegat devath lo berret (o lo bonet)
/ il ne dit pas ce qu’il pense, il mûrit sa vengeance (litt. il en a de replié sous le béret)
Que s’a perdut lo berret (ou lo bonet)
/ il a perdu son honneur
Un viraberret
/ une chose très facile à faire (litt. un tourne-béret)

Vastin Lespy
Vastin Lespy

Des auteurs y font référence comme le rappelle Vastin Lespy dans son dictionnaire :
Lou berret suoü coustat, a la maa lou bastou. (Navarrot) / Lo berret suu costat, a la man lo baston / Le béret sur le côté [sur l’oreille], le bâton à la main.
Qu’aymi mey moun berret Tout espelat, Que nou pas lou plus bèt Chapèu bourdat. (Despourrins) / Qu’aimi mei mon berret tot espelat, que non pas lo plus bèth chapèu bordat / J’aime mieux mon béret tout pelé que le plus beau chapeau galonné.

Le béret symbole

Le béret de Superdupont (Gotlib)
Superdupont (Gotlib)

Clairement symbole du sud-ouest, Basques ou Gascons, il devient au XIXe et XXe siècles un emblème de la France. Le Français est alors représenté la bouteille de vin et la baguette de pain à la main, le béret sur la tête et tenant sa bicyclette.

Les Anglais s’amuseront ainsi des Onion Johnnies, ces producteurs et vendeurs d’oignons, vêtus d’une marinière rayée et d’un béret, faisant du porte à porte avec leur bicyclette. Gotlib coiffera son personnage Superdupont d’un béret.

Che Guevara porte le béret
Che Guevara

 

Il sera aussi un symbole de résistance, lors des guerres carlistes en Espagne, même si les deux partis portaient le béret. Ou encore pendant la seconde guerre mondiale en France, même si les milices aussi portaient le béret. Enfin Che Guevara porte le béret.

La fabrication

Béret Laulhère (Oloron)
Béret Laulhère (Oloron)

On fabrique surtout le béret en Béarn. À Nay, on note sa production dès 1830 dans l’atelier de Prosper Blancq. Depuis 1840, les tissages Laulhère fabriquent à Oloron toutes sortes de bérets, en particulier des bérets  stylisés pour une population aisée.  Ainsi, dès 1918, le Béarn (Nay,  Oloron, et Mirepeix) produit pratiquement un million de bérets par an !

Plus récemment, Rosabelle Forzy, présidente de Laulhère (58 salariés) précisait que la production, représentant 3,4 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018, était vendue pour un tiers au grand public, un tiers pour la haute couture et un tiers pour les armées.

La méthode de fabrication n’a pas changé : tricotage, remaillage, feutrage, teinture, enformage, ennoblissement, confection, bichonnage (sic). On le termine en cousant le cabilhòt, ou codeta ou codic. Aujourd’hui, une bordure intérieure en cuir permet de l’ajuster sur la tête. Et on ne met plus de liguèta pour en régler le tour de tête. « Un savoir-faire traditionnel, transmis de génération en génération, appuyé sur les progrès de la technologie puisque nous avons aussi beaucoup investi pour remettre à neuf la machine industrielle », précise la présidente.

Chaque béret passe ainsi, en deux jours, entre les mains de 15 à 18 employés. Le béret est vendu de 50 à 2000 euros, selon le modèle.

La fabrication du béret
La fabrication du béret

Les utilisations insolites du berret

Le berret peut être utilisé comme panier pour transporter les châtaignes ou les champignons, son contenu est alors appelé lo berretat.

Lo jòc deu berret
Lo jòc deu berret

La berretada a amusé nos prédécesseurs. Les écoliers empilaient les bérets et tournaient autour. Celui qui faisait tomber la pile reçoit une volée de coups… de bérets.

Lo jòc deu berret oppose deux adversaires, une main dans le dos, pour prendre un berret posé au sol.

Le berret se lance.  Un championnat de lancer de béret est organisé tous les ans à Biert (Ariège) depuis 2007. Et le championnat du monde (excusez du peu) a lieu  durant les fêtes de Dax depuis 2011.

Références

Histoire du béret basque à propos d’une étude récente, H. Gavel
Voyages de Léon Godefroy en Gascogne, Bigorre et Béarn, 1644-1646, Louis Batcave, 1899
Petite histoire du Béret basque, René Cuzaq, 2016




La peste et le vinaigre des quatre voleurs

La peste, ce fléau de l’humanité, a fait de grands ravages. Dès qu’un cas suspect se déclare, tous fuient les pestiférés. Tous ? Quatre voleurs semblent ne pas s’en soucier et pillent les maisons atteintes. Quel est leur secret ? Léo Barbé (1921-2013), fondateur du musée d’Art Sacré et de la Pharmacie de Lectoure, mène l’enquête…

Quatre voleurs pendant l’épidémie de peste

Une des sépultures multiples trouvées Rue des 36 Ponts à Toulouse datant probablement de la grande peste noire (1348)

La peste est un vrai fléau en Europe. Elle sévit un peu partout même si la Gascogne reste à l’écart : 1348 la Grande Peste Noire, 1534 Agen, 1599 Bordeaux, 1607 Toulouse, 1628, Toulouse.

L’épidémie de 1628 ira crescendo pendant trois ans. Une peste terrible qui fera 10.000 morts sur 50.000 habitants. C’est la peur… On se terre ou on essaie de fuir. Et puis, on meurt. … Pourtant quatre voleurs s’introduisent dans les maisons, dépouillent les cadavres sans crainte, vident les économies cachées.

Ces quatre voleurs, en parfaite santé, sont appréhendés et menés devant la justice. Le tribunal les condamne à être roués, châtiment normalement réservé à des assassins. Mais, on s’interroge. Comment ont-ils osé braver le fléau ? Alors les juges négocient. Et les quatre voleurs avouent leur secret contre un allègement de leur peine : ils seront pendus et non roués !

Cette histoire va rester dans la mémoire collective. Et la même histoire sera rapportée un siècle plus tard lors de la terrible peste de Marseille, en 1720.

Le supplice de la roue

Le supplice de la roue
Le supplice de la roue

Un supplice attesté depuis 1127, et précisé dans l’édit de 1534, signé par François 1er.  Les deux bras leur seront brisez et rompus en deux endroits, tant haut que bas, avec les reins, jambes et cuisses et mis sur une rouë haute plantée et élevée, le visage contre le ciel, où ils demeurerons vivants pour y faire pénitence tant et si longuement qu’il plaira à notre Seigneur de les y laisser, et morts jusqu’à ce qu’il soit ordonné par justice afin de donner crainte, terreur et exemple à tous autres.

L’écrivain parisien Louis Sébastien Mercier (1740-1814) décrit : Le bourreau frappe avec une large barre de fer, écrase le malheureux sous 11 coups, le replie sur une roue, non la face tournée vers le ciel , comme le dit l’arrêt, mais horriblement pendante; les os brisés traversent les chairs. Les cheveux hérissés par la douleur, distillent une sueur sanglante. Le patient, dans ce long supplice, demande tour à tour de l’eau et la mort. 

Le vinaigre protège les quatre voleurs de la peste

Le vinaigre des 4 voleurs - encore d'actualité ?
Le vinaigre des 4 voleurs – encore d’actualité ?

Le secret de nos voleurs, c’est un vinaigre qu’ils respirent et dont ils se lavent les mains avant leurs larcins, un vinaigre spécial qui les protège de la peste ! Léo Barbé a analysé sept formules appelées « vinaigre des quatre voleurs » qu’il a retrouvées dans des archives, dont une à Lectoure.

La base est le vinaigre considéré longtemps comme un antiseptique, auquel on ajoute des stimulants comme la rue, le camphre ou le romarin et ce que les Toulousains appellent le « délice des Gascons », c’est-à-dire l’ail. Enfin nos voleurs y ajoutent des toniques comme l’absinthe.

Ont-ils inventé leur vinaigre ? Léo Barbé penche plutôt pour l’utilisation de formules plus anciennes dont il trouve de nombreuses traces.

Les savoirs anciens

Les vinaigres sont connus et utilisés en particulier par les confesseurs, les infirmiers et autres personnes employées au service des pestiférés.

Albertus Magnus (ca 1200 - 1280), fresque de Tommaso da Modena (1332).
Albert le Grand, fresque de Tommaso da Modena (1332)

Léo Barbé évoque le « vinaigre des philosophes » mis au point par l’Allemand Albert le Grand, de son vrai nom Albrecht von Bollstädt (1200?-1280), patron des scientifiques. Il s’agit plutôt d’une « eau de vie », d’une distillation d’une eau tierce mercurique après putréfaction dans le ventre d’un cheval. Ce vinaigre devait être sacrément agressif et nous pouvons douter qu’on en ait bu sauf très mélangé ! En fait il y aurait une petite centaine de formules dont le vinaigre virginal, le vinaigre pontifical, le vinaigre de Vénus… Bref les vinaigres resteront une base extrêmement courante de la chimie médicale.

Paracelse (1493-1541), le grand médecin suisse, considère l’ail comme le meilleur remède pour éviter la peste. Ambroise Paré (1510-1590), père de la chirurgie moderne, le confirme dans son Traicté de la peste, de la petite verolle & rougeolle. Le Toulousain Jean de Queyrats (?-1642) le vante aussi dans Brief recueil  des remèdes les plus expérimentés pour se préserver et guérir de la peste.

Un autre Lectourois, grand chimiste et médecin, Joseph du Chesne (1546-1609), insiste dans La Peste Recognue Et Combatue Avec Les Plus Exquis Et Souverains Remedes Empruntez de L’Une Et de L’Autre Medecine : ie me ferais tort n’estant gascon comme ie suis, ie ne parlais d’une Thériaque commune en Gascogne, a scavoir des seuls aulx que le commun peuple aime, s’en repaist, qui s’en sert en diverses saulces comme d’une bonne nourriture qui le renforce et lui aiguise l’appétit. L’Ail en outre sert d’une médecine en tant qu’il est l’ennemy de toute vemine et corruption et voire servant d’antidotes à plusieurs venins

L’efficacité des traitements contre la peste

Médecin visitant les pestiférés (extrait du Traité de la peste du Sieur Manget (1721)

Il est très difficile de connaitre l’efficacité de ces traitements. Outre le manque d’étude statistique, les formules diffèrent selon le préparateur et les moyens de l’acheteur, certains ingrédients étant rares et chers.

En tous cas, les médecins sont au premières loges dans la lutte contre l’épidémie. Ils se protègent par un habit adapté. Le médecin Genévois, Jean-Jacques Manget (1652-1742) explique ces précautions prises dans son Traité de La Peste recueilli des meilleurs auteurs anciens et modernes. Le médecin porte une jupe, une culotte et des bottes en cuir, ajustées les unes aux autres. Par-dessus une blouse en cuir du Maroc. Enfin la tête est recouverte d’un espèce de masque où le nez se place à l’intérieur d’un bec d’oiseau plus ou moins long, empli de substances aromatiques qui purifiait l’air inhalé.

Le grand renfermement

La peste, outre les morts, jette dans les rues de nombreux mendiants. En 1632, à Toulouse, à la sortie de l’épidémie, la ville ne compte plus que 25 000 habitants et plus de 5 000 mendiants. Les excès de la fiscalité royale et les guerres aggravent encore la pauvreté et la délinquance. Une législation répressive se met en place afin de contrôler ces populations. A toute chose malheur est bon, dit-on, cela entraine la fondation de l’Hôpital Général.

Ainsi, à Toulouse, le 6 juillet 1647, les Capitouls ferment l’Hôpital Saint-Sébastien des Pestiférés et le transforment en Hôpital Général Saint-Joseph de la Grave. On y admet ou on y amène de force les mendiants, les voleurs, les filles publiques, les vieillards sans ressource, les enfants abandonnés et les fous de la ville.  C’est ce que Michel Foucault (1926-1984) appellera en 1961, le Grand Renfermement.

L’objectif affiché est généreux : soigner, nourrir, instruire et relever le niveau moral des pauvres.

Anne-Pierre Darrées

Pour lutter contre la peste l'Hôpital de la Grave (Toulouse)
Hôpital de la Grave (Toulouse)

Références

La cigale, la peste et les quatre voleurs, Léo Barbé, Société archéologique, historique, littéraire & scientifique du Gers, avril 1981
Le grand renfermement, Arnaud Fossier, 2002
épidémie à Lectoure
La grande peste de 1628 à Saint-Jean, mars 2016
La peste fléau majeur, Monique Lucenet,
L’image d’entête est une reproduction du Triomphe de la Mort par Pieter Brueghel l’Ancien, 1562 – Museo del Prado




Gaston, que veut dire Febus ?

Gaston, comte de Foix, vicomte de Béarn, choisit de s’appeler Febus. Pourquoi ce surnom ? Beaucoup de légendes l’entourent. Faut-il les croire ? Certains, comme Pierre Tucoo-Chala, historien de référence pour ce seigneur, ont enquêté.

Surnom ou numéro, reconnaitre le seigneur

Charles le cinquième dit le Sage
Charles le Cinquième dit le Sage (1338-1380)

Pas facile aujourd’hui de s’y reconnaitre dans les noms avant Charles (1338-1380) qui décida de s’appeler Charles le V. Car on ne numérotait les prénoms ni des seigneurs, ni des rois. Par exemple, Gaston, comte de Foix était fils de Gaston, comte de Foix. Et Gaston a eu un fils nommé Gaston… À titre d’exemple d’utilisation des seuls prénoms, le traité d’Orthez (1379), est passé entre Monsenhor Johan per la gracia de Diu, comte d’Armagnac, de Fezensac, […] e Mossen Gaston, per la gracia medisssa, comte de Foix, et Gaston son filh leayau et naturau… / entre Monseigneur Jean par la grâce de Dieu, comte d’Armagnac, de Fezensac, […] et Monseigneur Gaston, par la même grâce, comte de Foix, et Gaston son fils loyal et naturel…

Mais peu importe puisque les contemporains savaient de qui il s’agissait. Parfois tout de même, le roi, les courtisans, le peuple leur donnait un surnom de leur vivant ou après leur mort. Charles (839-888) aurait été surnommé Le Gros, trois siècles plus tard !

Gaston (le troisième comte de Foix) a simplifié la chose en choisissant lui-même son surnom, Febus. Il écrit dans son Livre de chasse : je Gaston, par la grace de Dieu, surnommé Febus, comte de Foys, seigneur de Bearn…

Febus et pas Gaston Febus

Febus prologue du Livre de la Chasse
Gaston Febus, Livre de chasse – Prologue – BnF (fin du XIVe siècle)

On ne trouve pas d’écrit d’époque avec les termes « Gaston Febus ». C’est toujours Gaston tout court, Febus tout court, voire « Gaston surnommé Febus ». Par exemple, il écrit : Ci commence le prologue du libre de chasse que fist le comte febus de Foys seigneur de Béarn (en rouge dans le manuscrit).

Ce surnom, il l’utilise aussi pour sa devise Febus aban, ou pour le florin d’or qu’il fait frapper.  La piécette de moins de 4 grammes représente saint Jean-Baptiste. Une fleur de lys florencée, entourée des lettres Febus comes, orne le revers. De même, grand bâtisseur, il fera graver Febus me fe / Febus me fit, sur ses châteaux.

1358, la naissance de Febus ?

Febus est fait chevalier de l'ordre Teutonique au château de Marienbourg en 1358
Febus est fait chevalier de l’Ordre Teutonique au Château de Marienbourg en 1358

On pense que c’est en 1358 qu’il choisit ce surnom. En effet, il se passe cette année-là des choses importantes pour ce seigneur.

En 1357, alors qu’une trêve entre les Anglais et les Français assure un moment de répit, le Grand Maitre de l’Ordre Teutonique fait appel aux nations de l’Occident pour combattre les infidèles. Aussitôt, Gaston part en Prusse avec quelques compagnons. Il est à la tête d’une notabla armada, selon l’archiviste Michel de Verms (XVe siècle). Peut-être un peu trop notabla car le comte devra emprunter 24 000 écus d’or à des marchands de Bruges : Ajam grandament despendut / nous avons grandement dépensé, dit-il lui-même.

Le livre de chasse, folio 85 - - comment le bon veneur doit chasser et prendre le renne
Le livre de chasse, folio 85 – « Comment le bon veneur doit chasser et prendre le renne »

Dans cette croisade, il fec grans armas, assalts et estorns et sa gloire s’étend. Pourtant son appui aux Teutons ne durera qu’à peine quatre mois. Il va profiter de sa présence dans le nord pour s’adonner à sa passion, la chasse. Ainsi, il quitte la croisade pour aller chasser une bête qu’il nomme lo rongier / le renne, en Lituanie et en Poméranie. Un animal qu’il décrit dans Des desduitz de la chasse aux bestes sauvages. Certaines mauvaises langues ont même dit que Gaston était parti dans ces lointaines contrées plus pour chasser que pour combattre les païens…

En tous cas,  Miégeville, dans sa Chronique des comtes de Foix, rapporte ces vers :

Quand fi en Prucia lo passatge
Contra cels de Sarasine
Per mantenir dels Crestias lo droit usatge.
Febus me fi nommar
Quand je fis en Prusse le passage
Contre les Sarrasins
Pour maintenir aux Chrétiens le droit d’usage
Febus je me fis nommer

Il aurait donc alors choisi son surnom.

Le retour de Prusse, Febus aban!

Chroniques sire JEHAN FROISSART - Le massacre des Jacques à Meaux, en 1358 BnF – département des manuscrits
Chroniques de sire Jehan FROISSART – Le massacre des Jacques à Meaux, en 1358 – BnF

En rentrant chez lui, à Chalons sur Marne, Gaston apprend le soulèvement des Jacques (paysans).

Les duchesses de Normandie et d’Orléans sont enfermées à Meaux avec 300 suivantes. Avec son cousin, le captal de Buch, et 40 lances, ils libèrent ces dames, brûlent Meaux et ramènent les belles à Paris.

Un fait qui renforce sa notoriété, d’autant plus que Froissart précise dans ses Chroniques que n’eussent été ces deux chevaliers, les dames eussent été violées, efforcées et perdues, comme grandes qu’elles fussent.

La signature de Febus du 16 avril 1360
La signature de Febus du 16 avril 1360

Febus est auréolé de gloire. Le surnom lui convient. Parmi les textes qui nous sont parvenus, la signature Febus apparait pour la première fois le 16 avril 1360, lors de la nomination d’un garde-forestier. Ça y est. Gaston est bien devenu Febus.

Quelle est la signification du surnom ? Pourquoi l’a-t-il choisi ? Aucun écrit d’époque ne nous le révèle.

Febus le brillant ?

Au XVIIIe siècle, l’historien Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye fait un lien entre le surnom de Louis XIV, le roi soleil, qui se référait à Apollon et au soleil, et celui de Gaston comte de Foix. En effet Febus c’est, en grec ancien, le nom d’Apollon et il veut dire le brillant. D’ailleurs, le dictionnaire de la langue des troubadours de 1840 précise : Febus, s.m., lat. phoebus, Phébus. Apelavo’l Febus que vol dire bel. […]  L’appelaient Phebus qui veut dire beau.

Gaston Febus
Gaston Febus (extrait du livre de chasse, folio 51v)

Certains ont écrit que le surnom Febus était lié à sa chevelure de flamme qu’il laissait libre puisqu’il ne portait de chaperon, comme l’écrit Froissart, confirmé par les illustrations du Livre de chasse. En 1864, J-M Madaune se demande dans son livre, Gaston Phébus, comte de Foix et souverain de Béarn, si Gaston Phebus doit se traduire par Gaston le brillant ou si ce n’est qu’une trouvaille de troubadour.

Portés par le romantisme, G. Bellanger écrit en 1895 ans la revue de la société des études historiques (tome XIV) : le jeune Gaston III avait reçu dès l’enfance ce surnom de Phébus; il le devait selon les uns à sa beauté, suivant les autres à la beauté de sa chevelure.

Cette appellation de comte soleil pourrait donc bien être un effet de mode !

Febus le chasseur

Peyre de Rius, le troubadour de Febus a écrit un poème sur le comte Febus où il précise clairement les passions du seigneur : Armas, amors e cassa. Trois offices que se reconnait le comte. Mes du tiers office, de que je ne doubte que j’aye nul mestre, combien que ce soit vantance, de celuy vouldray je parler : c’est de chasse… [C’est du troisième office, dont je doute d’avoir eu nul maître, si vaniteux que cela semble, que je voudrais parler, c’est-à-dire de la chasse].

Le livre de chasse, folio 47v - du chien courant et de toute sa nature
Le livre de chasse, folio 47v – du chien courant et de toute sa nature

Gaston a une passion pour la chasse qu’il considère comme une philosophie de vie où l’homme est face à lui-même, ses capacités, ses limites, ses peurs… en-dehors de toutes les tricheries humaines.  Et le comte est reconnu par ses pairs comme un grand chasseur.  Il a 1400 à 1600 chiens de plusieurs races et plusieurs pays. On lui offre des chiens. Froissart vient avec, pour présent, quatre lévriers d’Angleterre que Gaston va nommer Tristan, Hector, Brun et Rolland. Ce qui démontre d’ailleurs sa culture.

La maîtresse avec qui Gaston entretiendra une longue liaison, est  Catherine de Rabat, en Ariège, dont il a quatre fils naturels : Garcia de Béarn, vicomte d’Ossau, Peranudet de Béarn, mort jeune, Bernard de Béarn, et Jean de Béarn appelé aussi Yvain de Foix. Gaston et Catherine partagent le goût de la chasse et des chiens.

Ainsi, il est fort probable que c’est sa grande partie de chasse en Scandinavie qui inspire à Gaston son surnom Febus. Et rêvons un peu. Gaston avait peut-être comme Febus/Apollon la beauté, le goût des arts (le dieu est le conducteur des neuf muses) et de la chasse.

Anne-Pierre Darrées

Références

Louis I, II, III… XIV… L’étonnante numérotation des rois de France, Michel-André Levy, 2014
Origine et signification du surnom de Gaston III de Foix dit Febus, P. Tucco-Chala
Gaston Phoebus en Prusse 1357-58, F. Pasquier
Chroniques des comtes de Foix composées au XVe siècle, Arnaud Esquerrier et Miégeville
Chroniques, Jean Froissart, pp. 377-378 Comment le comte de Foix, le captal de Buch et le duc d’Orléans déconfirent les Jacques, et puis mirent le feu en la ville de Meaux
Lexique roman ou dictionnaire de la langue des troubadours, tome 3 D-K, M. Raynouard, 1840
Autre bibliographie sur Febus




Épidémie à Lectoure en 1745

Si on parle des grandes épidémies, on parle moins souvent de celles qui sont restées localisées. Fléaux récurrents que la médecine essaie de comprendre et combattre. En 1745, à Lectoure (Gers),  une épidémie fait son apparition. Comment fut-elle diagnostiquée et traitée ?

Trente ans avant l’épizootie bovine de 1774, une maladie se déclare à Lectoure.  Léo Barbé (1921-2013), fondateur du musée d’Art Sacré et de la Pharmacie de Lectoure, et secrétaire de la Société Archéologique du Gers a rassemblé des éléments pour comprendre cette épidémie.

Les symptômes de la maladie

À la fin de l’été 1744, on constate à Lectoure quelques morts particuliers. Une carmélite, un laboureur dont les deux frères, malades aussi, se remettent.

Le docteur Guillaume Descamps fait une description précise des symptômes. Des accès de fièvre tierce ou double, des morves, des sueurs et des éruptions… dans les commencements ; ensuite le sang desséché et appauvri faisait des lésions dans les parois et y causaient des inflammations. Grande effervescence des liqueurs, des hémorragies du nez, petitesse du pouls, embarras de l’estomac, parfois de grandes insomnies et de légers délires…. des grands maux de tête.

Ces symptômes sont assez communs. Mais Descamps ajoute apparition de taches pourprées, dans les unes rouges et distinctes, de la taille d’une pièce, dans d’autres plus petites, d’une couleur brune et sous la peau. Il en conclut qu’il s’agit d’une fièvre pétéchiale ou pourprée.

Un moment de panique à Lectoure

Epidémie de peste en 1721-1722- Billet de convocation pour la garde des portes et la patrouille dans la ville de Revel
Épidémie de peste en 1721-1722 – Billet de convocation pour la garde des portes et la patrouille dans la ville de Revel (Hte-Garonne)

Le docteur Descamps va aller très vite pour éviter ou contrer les déclarations intempestives. Par exemple, il signale que M. de Mézamat, médecin de Castelsarrazin, est allé un peu vite en disant qu’on devait éviter le commerce avec nous, en caractérisant nos fièvres de pestilentielles. Ce genre d’annonce affole les populations et déclenche les mises en quarantaine des villages touchés. Descamps ne souhaite pas ce type de surréaction. Il précise voilà pourtant comment le feu se met aux étoupes et comme il est difficile à éteindre dans l’esprit du public.

Alors Descamps prévient les communes voisines, l’intendant de Pau et consulte la Faculté de Montpellier qui fait autorité.

Le diagnostic de l’épidémie

Épidémie - Traité des fièvres malignes, des fièvres pestilentielles et autres de Pierre Chirac, médecin du Roi (1742)
Traité des fièvres malignes, des fièvres pestilentielles et autres de Pierre Chirac, médecin du Roi (1742)

L’intendant de Pau, après avoir consulté quelques experts, répond au docteur Descamps. La maladie dont il s’agit est une fièvre maligne milliaire dont le siège principal est le cerveau.

La faculté de Médecine de Montpellier conclut que c’est une fièvre maligne épidémique pourprée, d’un très mauvais caractère.  Enfin, la Faculté de Pau, consultée un peu plus tard, confirme que c’est une fièvre maline pourprée, qui n’a rien de contagieux ni de pestilentiel.

Bref, le docteur peut être rassuré car l’intendant conclut : cette maladie parait toute naturelle. Le nombre de malades augmente, son collègue Guilhon contracte lui aussi la fièvre (il s’en remettra) et le docteur Descamps lutte seul contre l’épidémie.

Le traitement universel de l’épidémie

« La saignée », estampe d'Abraham Bosse, vers 1635. Bibliothèque nationale de France. © gallica.bnf.fr, BnF
« La saignée », estampe d’Abraham Bosse, vers 1635. BNF

Dans Le malade imaginaire, quand Argon passe ses examens de médecine, à tout traitement de maladie, Molière lui fait répondre : clysterium donare, postea seignare, ensuita purgare / Utiliser le clystère, puis saigner et enfin purger. Moquerie ? Pas tant que ça, si on en croit les conseils proposés par les Autorités au médecin de Lectoure. L’intendant de Pau écrit que dans les maladies de cette espèce il faut beaucoup et de fréquentes saignées. La faculté de Médecine de Pau conseille de précipiter les saignées du bras et du pied dès l’instant de l’invasion. Et pour ceux qui ont une plus grande disposition inflammatoire il faut les resaigner… les purger sobrement… et délayer les humeurs par un grand lavage légèrement incisif.

Est-ce que cela fait du bien aux malades ? Dans le fond, on ne sait pas car la plupart des malades ne pouvaient pas s’offrir les services d’un médecin.

Les trois piliers thérapeutiques du Grand siècle

Soigner l'épidémie de Lectoure - Clystère et scarificateur à saignée
Clystère et scarificateur à saignée

Purges, clystères (lavements) et saignées sont encore les fondements de la thérapie du XVIIIe siècle. Il semblerait que les patients percevaient les purges ou lavements plutôt bien, surtout parce qu’ils faisaient ensuite bonne chère. En revanche, ils n’appréciaient pas toujours les saignées. Pourtant on les utilise à tous propos et beaucoup en prévention. Les femmes enceintes, par exemple, subissent ces ponctions au moins deux fois pendant leur grossesse et plus si on craignait une fausse couche. Et même les chevaux de carrosse sont saignés à la fin du printemps.

La Reine Marie-Thérèse
La Reine Marie-Thérèse décédée à 44 ans probablement d’une septicémie après une saignée

Parmi les cas célèbres, en 1683, la reine Marie-Thérèse, ayant une légère tumeur sous le bras accompagnée d’une fièvre sera saignée au pied, prendra un vomitif et rendra l’âme. En revanche, son époux Louis XIV, subit presque 2000 purges, des centaines de clystères et est saigné 800 fois ! Cela ne l’empêche pas de vivre 76 ans.

Pierre Boyer de Prébandier, de la Faculté de Montpellier écrit en 1759 dans Des Abus de la Saignée, une phrase sévère à l’encontre des praticiens de la saignée : Détruire ceux [les partisans] de la fréquente saignée ne serait pas l’un des moindres services rendus à l’humanité.

Le retour à la normale

Le docteur Descamps note que l’épidémie n’a touché que les adultes. Ni les enfants, ni les plus de 60 ans ne l’ont attrapée. Selon François de Labat, chevalier de Vivens (1697-1780), elle sévit plus de six mois (probablement une bonne année). Mais elle reste localisée sur Lectoure. Même si on signale quelques cas sur Labastide-d’Armagnac, à 75 km de Lectoure.

Le docteur Guilhon fait ouvrir quelques cadavres fin juillet 1745 mais les chirurgiens ont refusé de le faire gratis. Ce qui scandalise l’intendant de Pau : Il y a un grand fond d’avarice et d’intérêt sordide Monsieur dans les chirurgiens de Lectoure. Enfin, les consuls accordant 6 livres, ou parfois 12 livres, les chirurgiens s’exécutent. Ces autopsies n’apporteront pas d’éléments complémentaires sur la compréhension de la maladie, ni ses causes.

On reconnaitra que la fièvre n’était pas pestilentielle et, pourrait-on dire, pas si alarmante car il en guérit plus qu’il n’en meurt. Et Descamps se félicite de son traitement puisque de la sixième partie de ses malades, les cinq ont guéri.

Epidémie - Rembrandt, la leçon d'anatomie du Dr. Nicolaes Tulp (ca. 1632)
Rembrandt van Rijn, The Anatomy Lesson of Dr. Nicolaes Tulp (ca. 1632)

Anne-Pierre Darrées

Références

Les médecins de Molière lors d’une épidémie en Gascogne en 1745, Léo Barbé, Société archéologique, historique, littéraire & scientifique du Gers, juin 1989
Petit traité de la maladie epidemique de ce tems, vulgairement connuë sous les noms de fievre maligne ou pourprée, Laurent d’Houry, 1710
L’Encyclopédie/1re édition/POURPRÉE, fievre (1751)
L’Abus de la saignée aux fièvres pourprées, condamné et réfuté, par J.-B. Robinot le jeune
La saignée en médecine : entre illusion et vertu thérapeutiques, Pierre Brissot, 2017




Le rugby un sport pour les Gascons

Même s’il n’est pas très ancien, le rugby a vite enthousiasmé les gens du sud-ouest de la France. Pourquoi cet attrait ? Quelle appropriation ? L’histoire et le charme d’un sport festif. Un enthousiasme pourtant qui s’estompe…

Le rugby nait à Rugby !

Rugby - The first English Team (1871)
Première équipe anglaise (1871)

Même si les jeux de ballon sont très anciens, le rugby, lui, naît en Angleterre, à Rugby, au XIXe siècle. On l’appelle alors le football de Rugby.

La Rugby School publia le 28 août 1845, 37 règles dans un ouvrage, Laws of football as played at Rugby School. La majorité sont des règles de jeu, la 28e est plutôt de sécurité : No player may wear projecting nails or iron plates on the heels or soles of his shoes or boots. (Aucun joueur ne peut porter des clous ou des plaques de fer en saillie sur les talons ou les semelles de ses chaussures ou de ses bottes.)

Jeu éducatif pour jeunes gens dans des établissements d’enseignement huppés, il va rapidement se répandre en Royaume Uni avec des caractéristiques : canalisation de l’énergie combative, développement des liens entre membres, aspect festif (troisième mi-temps)…

Le rugby arrive en Gascogne

Baron Pierre de Coubertin
Baron Pierre de Coubertin (1863-1937)

Grâce aux commerçants et aux étudiants anglais,  le rugby débarque au Havre en 1872. Des Britanniques travaillant au port créent le premier club qui mélange rugby et football, le Havre Football Club. Puis les étudiants britanniques à Paris s’y mettent. Des hommes d’affaires anglais montent le English Taylors RFC, en 1877. Puis l’année suivante est créé le Paris Football Club qui se scindera en Racing club de France, Stade Français et Olympique avant la fin de la décennie.

Pierre de Coubertin va se passionner pour le rugby et poussera à reproduire ce modèle pédagogique dans les grands établissements parisiens. Peut-être comme un nouveau souffle collectif après la défaite de 1870.

En province, c’est d’abord la création du Stade Bordelais en 1889, et plus tard, de LOU Rugby (Lyon Olympique Universitaire rugby) en 1896, le Stade Toulousain en 1907.

Les premiers championnats de France opposèrent les clubs parisiens. Mais dès 1899, les provinciaux ont droit d’y participer. Le Stade bordelais (SBUC) en profite aussitôt pour remporter son premier titre.  Il gagnera 7 titres de champions de France entre 1899 et 1911.

Le Stade Bordelais vainqueur du championat de France 1899
Le Stade Bordelais vainqueur du championnat de France 1899

Le sud-ouest adopte le rugby

Alfred Armandie (1884-1915) fondateur du Sporting Union Agen
Alfred Armandie (1884-1915) introduit le rugby à Agen

Après Bordeaux, Pau accueille le rugby. Dès 1890, les Coquelicots de Pau disputent des matchs face aux équipes des Montagnards de Bayonne et de la Pyrénéenne de Tarbes. Puis des anciens élèves du lycée Louis-Barthou fondent le Stade palois en 1899.

Vers 1900, un lecteur anglais du lycée d’Agen et le dentiste Alfred Armandie créent le Sporting Union Agen. Puis, en 1904, c’est le tour de l’Aviron Bayonnais rugby.

 

 

Match de rugby sur la Prairie de Filtres à Toulouse en 1906
Match de rugby sur la Prairie de Filtres à Toulouse en 1906

Non seulement, le rugby va se répandre comme une trainée de poudre dans toute la Gascogne mais l’intérêt, la passion et la qualité sont au rendez-vous. Beaucoup ont imaginé des causes à cette implantation plus grande dans le sud-ouest qu’ailleurs.

Le rugby et le sud-ouest, des valeurs similaires ?

La soule en basse Normandie en 1852, un ancêtre du rugby??
La soule en basse Normandie en 1852, un ancêtre du rugby ?

Le rugby se serait implanté parce que les locaux jouaient déjà à un jeu de ballon appelé la soule. La Normandie, haut lieu du jeu de soule, n’a pourtant pas autant mordu au rugby. L’argument parait faible.

Le climat doux du Sud-Ouest permettrait de pratiquer ce sport toute l’année, même l’hiver. Le propos, dans ce cas, vaut pour tout le sud de la France.

La rivalité entre les institutions laïques et les catholiques (qui n’apprécieraient pas le contact physique dans ce jeu) aurait favorisé le rugby. Le rugby ayant débuté plutôt dans les classes aisées, ce n’est pas tout à fait convaincant.

Jean-Pierre Bodis, historien passionné de ce sport, y voit aussi l’attirance naturelle des gens du sud-ouest pour l’opposition, rejoignant l’esprit insoumis du rugby puisque celui-ci provient de son opposition au football.

L’influence anglaise est forte en région bordelaise et en Aquitaine.

Enfin, culturellement, le sud-ouest serait prédisposé par deux aspects. Combattants, hommes d’armes tout au long de l’histoire, la force et la puissance physique sont valorisées, comme, par exemple, dans les démonstrations de force basque. Deuxième élément, souligné par Antoine Blondin, Denis Tillinac, Jean Lacouture et bien d’autres, la tradition festive du sud-ouest est en phase avec celle du rugby.

Rugby - Iturria - La troisième mi-tempsp
Les Rubipèdes Michel Iturria – La troisième mi-temps en gascon

Le parler rugby est un art gascon

Le rugby en gascon
Miquèu Baris et Joan-Jacme Dubreuil – Le rugby en gascon

Le « rubbi » est tellement bien intégré que notre langue va lui fournir toute sa verve imagée. Il faut lire le lexique de Miquèu Baris et Joan-Jacme Dubreuil, Le rugby en gascon.  Grâce à lui, vous saurez commenter savamment un match (en VO gasconne par Miquèu Baris ici). Par exemple :

L‘oliva qu’estó un supositòri e lo tascat un camp de patatas.  Òc los jogaires qu’avèvan lo nhac, mes que jogavan com un tropèth de crabas. E ne parli pas d’aquera bestiassa qu’a las còstas en long… / Traduction littérale : L’olive était un suppositoire et la pelouse un champ de patates. Oui, les joueurs avaient la niaque, mais ils jouaient comme un troupeau de chèvres. Et je ne parle pas de cette bestiasse qui a les côtes en long…

À comparer avec le même commentaire en « bon français » : Le ballon était glissant et le terrain mauvais. Oui, les joueurs avaient de l’énergie mais ils étaient mal organisés. Et je ne parle pas de ce joueur costaud mais fainéant…

Les années glorieuses sont chantées

En 1920, première victoire française au tournoi des cinq nations (en Irlande). Ce sera le début d’une belle série.  Le sport est à la mode et Maurice Chevalier chante dès 1924 Rugby marche dont voici le refrain :

Ah! Prenez pour mari
Un joueur de rugby
Et vous aurez pour charmer vos jours
Un champion du sport et de l’amour
Oui toujours vigoureux
Même quand il s’ra vieux
Vous le verrez se décarcasser
Pour marquer tout au moins un essai

De même, Arthur Honegger compose une symphonie, Rugby, en 1928. Joueur plutôt de foot, il choisit de souligner la beauté de ce sport et de son rythme sauvage, brusque et désordonné et précise :  j’ai voulu opposer la diversité du mouvement humain : ses brusques élans, ses arrêts, ses envolées, ses fléchissements.

Au cours du temps, d’autres chansons viendront en parler. Parmi les plus connus, Pierre Perret (1934- ) chantera Viv’ le quinze (1972), Les frères Jacques C’est ça l’rugby (1970). Et, plus récemment Nadau nous proposera une version humoristique, Lo nhacar (ci-dessous un extrait d’une minute de cette vidéo de Nadau)

Le rugby est un sport violent

Le rugby dans les années 1920-1930, témoigne de la hargne de gagner : jets de pierre entre joueurs, bagarres sanglantes, yeux arrachés et même des morts. En 1927, c’est le talonneur de Quillan qui décède sur le terrain.  Le 4 mai 1930, en demi-finale du championnat de France, le Palois Fernand Taillentou plaque le jeune ailier agenais, Michel Pradié, avec une telle violence que celui-ci en meurt.

Les supporters ne sont pas en reste puisque en 1930, lors du match France-Galles, le public – 45 000 spectateurs – reprochant les décisions de l’arbitre anglais M. Hellewell, se fait si menaçant que la France sera exclue de toute rencontre internationale pendant plusieurs années.

Les stars de Gascogne

Le Languedoc et la Gascogne ont donné de grands joueurs.  Jean Prat, né à Lourdes en 1923, est un sacré buteur. Pierre Albaladejo, le demi d’ouverture est né à Dax en 1933, il deviendra commentateur. André Boniface,  dit Boni, né à Montfort-en-Chalosse en 1934, a été sélectionné 48 fois à l’équipe de France. Jacques Fouroux, dit Le petit caporal, né à Auch en 1947, est un demi de mêlée incroyable. Robert Paparemborde, né à Féas (64) en 1948, est un pilier déroutant, atypique.

Les stars du rugby
Les stars – Jean Prat, Pierre Albaladejo, André Boniface, Jacques Fouroux, Robert Paparemborde

Plus récemment, Raphaël Ibanez, né en 1973 à Dax, est un talonneur très demandé, ou Thomas Castaignède, né en 1975 à Mont-de-Marsan, est appelé le petit Boni puis le petit Prince par l’élégance de son jeu.

Pas chauvins, on citera Serge Blanco, dit Le Pelé du rugby, certes Vénézuélien, mais qui a fait toute sa carrière au Biarritz Olympique.

Le rugby de nos jours

rugby : un grand show de gladiateurs ?
Le rugby, un « grand show de gladiateurs »?

Aujourd’hui, les clubs basques ou gascons n’ont plus la place ni nationale ni internationale d’hier. Les gens du sud-ouest, il est vrai, sont mal armés pour développer la professionnalisation, et les nouvelles organisations qui en découlent. Car cela signifierait de fusionner des clubs, de s’unir pour être plus forts…

De plus, avec la professionnalisation, le rugby a évolué pour être un jeu (un combat ?) violent de joueurs costauds, un grand show de gladiateurs,  comme l’exprime Xavier Lacrace dans son interview à Aqui!. Cette prime au physique choque Serge Blanco qui déclarait le 16 novembre 2019 sur Europe 1: Des fois, je me dis que je n’ai pas pratiqué ce sport. Ce n’est pas en termes de technique, mais en termes de combat.

De nouvelles voies s’ouvrent comme le rugby à sept. À suivre ?

Anne-Pierre Darrées

Références

Histoire mondiale du rugby, Jean-Pierre Bodis, 1987, livre préfacé par Pierre Albaladéjo
Petite histoire du rugby, Xavier Lacarce, 2017
Sociologie du sport, Jacques Defrance,
Football et rugby ces jeux qui viennent du nord, Jean Fabre, 2007
Top 10 des joueurs mythiques