D’Astros, le plus gascon des poètes gascons

Léonce Couture surnommait Jean-Géraud d’Astros l’Hésiode gascon. Jean-François Bladé l’annonçait comme le plus gascon des poètes gascons. Surtout, Jean-Géraud d’Astros est un humaniste et un des derniers à avoir écrit dans l’esprit des poètes antiques.

Joan-Giraud d’Astròs

J-G d'Astros (1594 - 1648)
J-G d’Astros (1594 – 1648)

Jean-Guillaume est né le 1er aout 1594 à Sent-Clar de Lomanha, dans le hameau de Joan Dòrdis. Son père est tailleur de campagne. Il court la vallée de l’Arrats et prend ses premières leçons auprès du curé de Sent-Clar. Peut-être a-t-il continué ses études à Leitora [Lectoure] puis à Aush. En tous cas, les cònsols de Sent Clar le nomment regent [instituteur]. Puis il termine ses études au séminaire de Tolosa, où, à 22 ans, il embrasse la prêtrise. Tout de suite, il est nommé vicaire dans son village qu’il ne quittera plus. Vivant de peu – il plaisante volontiers sur sa bourse vide – il frappe à la porte des châteaux pour demander sense bergougno / sense vergonha [sans honte] de quoi boire ou manger. Il sollicitera plusieurs fois le duc d’Epernon, alors gouverneur de Guiana [Guyenne].

Jean-Guillaume est décrit comme un homme de taille moyenne, chétif et d’un physique ordinaire, si ce n’est une légère bosse. Il est chaleureux, curieux, en particulier des découvertes de son temps, bon vivant et plutôt impressionnable. Ses écrits sont puissants, élégants, variés, frais et imagés comme souvent chez les Gascons. Sa langue est riche et Pierre Bec (1921-2014) le déclare comme un des poètes gascons les plus intéressants.

Les poètes sont au gost deu jorn 

Les poètes gascons ont alors le vent en poupe comme Guillaume Ader (1567?-1638) né à Lombèrs (Savés), puis, un peu plus tard, l’Astaracais Louis Baron  (1612-1662) ou encore l’Auscitain Gérard Bédout (1617-1697).

Pourtant, notre vicaire talentueux va s’essayer doucement à la poésie. Ses premières productions sont des Nadaus [Noëls]. Simples, naïfs, aux airs entrainants, ils connaissent un grand succès dans la population et seront longtemps chantés en Lomanha et ailleurs. Certains exhortent à ne pas se laisser aller à la morosité de la dureté des temps, d’autres à faire la fête.
Sur l’Ayre deou Branle de quate / Sur l’aire deu branle de quate [Sur l’air du branle de quatre – branle : danse qui « balance »]

Dastros chante le branle
Branle pyrénéen

Hestejo, hestejo plan Nadau,
E per hesteja carrejo,
Carrejo, carrejo lèu, Bidau
Bin per hesteja Nadau.

Hesteja, hesteja plan Nadau,
E per hestejar carreja,
Carreja, carreja lèu, Bidau
Vin per hestejar Nadau.

Fête, fête bien Noël,
Et pour fêter apporte,
Apporte, apporte vite, Bidau
Du vin pour fêter Noël.

Petit cathachisme gascon de d’Astros

d'Astros - L'ascolo deou Chestian idiotTôt, il écrit un catéchisme gascon en 23 leçons pour les enfants ignorants intitulé L’ascolo deou chrestian idiot. [Attention idiot veut dire à cette époque en gascon « qui n’a pas de connaissances », il ne s’agit nullement du sens de « stupide »]. Il est approuvé par les théologiens de Tolosa le 19 juillet 1644. Il avertit l’écolier :

Idiot tu qu’aprenes un coundé,
Qu’aprenes un tros de cansoun,
E mile peguessos deou moundé
Qué s’an rime n’an pas rasoun,
Digues, quit goüardara d’aprené
Aquestes mots que’t hén entené
So qu‘és de Diou é de ton ben.

Idiòt tu qu’aprenes un conde,
Qu’aprenes un tròç de cançon,
E mile peguessas deu monde
Que s’an rime n’an pas rason
Digas, qui’t guardarà d’apréner
Aquestes mòts que’t hèn enténer
Çò qu’es de Diu e de tòn ben.

Ignorant toi qui apprends un conte,
Ou un brin de chanson,
Et mille sottises du monde
Qui, si elles ont rime, n’ont pas de raison
Dis, qui t’empêchera d’apprendre
Ces mots qui te font comprendre
Ce qui est de Dieu et de ton bien.

Lou trimfe de la lengouo gascouo de d’Astros

d'Astros - Lou Trimfe de Lengouo Gascono
Lou Trimfe de Lengouo Gascono

Chef d’œuvre de d’Astros, Lou trimfe de la lengouo gascouo [Le triomphe de la langue gasconne].

Dans la première partie qu’on appelle communément Las sasous / Las sasons [les saisons], un pastou de l’Arrats / un pastor de l’Arrats [un berger de l’Arrats] esperan l’ouro d’alarga / esperant l’ora d’alargar [attendant l’heure de partir], voit les quatre saisons venir à lui et lui demander arbitrage sur laquelle est supérieure. Et chacune d’étaler ses qualités.

Dans le même esprit, suit un Playdeiat deous elomens daouant lou pastou de l’arrasts / Plaidejat deus elements davant lo pastor de l’Arrats [plaidoyer des éléments devant le berger de l’Arrats]. Ainsi Lou Houec, l’Ayre, l’Ayguo e la Térro / Lo huec, l’aire, l’aiga e la tèrra [Le feu, l’air, l’eau et la terre] exposent leurs forces.

En fait, tous ces textes exaltent la nature et l’amour – amour de Dieu, amour pour Dieu et amour humain.

La première pièce de théâtre en gascon

Le protecteur de d'Astros, Jean Louis de Nogaret de la Vlette, futur duc d'Epernon
Jean Louis de Nogaret de la Vilette, futur duc d’Epernon

De ce que nous en connaissons aujourd’hui, Jean-Géraud d’Astros serait l’auteur de la première pièce de théâtre sociale en gascon : La Mondina. En effet, il écrit une comédie dans laquelle il révèle son amour des gens et son sens social. Les pauvres y ont des excuses de se réconforter dans le vin, c’est le fruit de leurs conditions de vie difficiles. De même, l’auteur trouve plutôt moral que les riches payent pour les pauvres, en particulier les impôts. Pas si fréquent à son époque !

Il faut dire que d’Astros connait ce réconfort dans le vin : son chai est son cabinet de travail et il conseille le vin comme remède. Mais il n’est pas épicurien, plutôt, comme l’a dit Léonce Couture, un poète de la bonne humeur.

Modeste, il refuse les invitations du duc d’Epernon sous prétexte d’être mal habillé avec ses sabots et sa soutane usée. En revanche, il partage avec la population les malheurs des guerres et obtient du duc que Sent Clar soit exempté du passage des troupes, des réquisitions et des corvées.

La mort de Jean-Géraud d’Astros

Jean-Géraud d’Astros est dans la misère, il a été écarté de sa charge, on ne sait pourquoi. Il se sent vieux (53 ans), a la man empeguido de fret / la man empeguida de fred [la main engourdie de froid] en réalité quasi paralysée. Mais il déclare :

Mous membres an tan malananso
Qu’aquo n’es pas en ma pouchanso
De beü un cop dab lou bras dret.

Mos membres an tan malanança
Qu’aquò n’es pas en ma pochança
De bever un còp dab lo bras dret.

[Mes membres sont si mal en point
Qu’il n’est même plus en mon pouvoir
De boire un coup avec le bras droit]

et précise qu’il lèvera son verre du bras gauche s’il ne peut le faire du bras droit !

CygneLe 1er janvier 1647, il écrit des étrennes du nouvel an en vers. Et en avril, il écrit Lou cant deou cinné / Lo cant deu cigne [le Chant du cygne] au jeune fils du duc d’Epernon, c’est-à-dire sa dernière pièce. Pierre Bec nous offre ce très beau texte dont voici un extrait (graphie originale non présentée).

Atau canti jo, vielh e blanc coma lo cicne
E de la gaia Arrats hèu retronir lo bòrd ;
Mes d’ara ‘nlà mon cant es l’assegurat signe
Que jo m’apròchi de la mòrt.

Ainsi je chante, vieux et blanc comme le cygne,
Et de l’Arrats joyeux fais retentir le bord ;
Mais désormais mon chant est le plus sûr signe
Que je m’approche de la mort.

Le souvenir du poète d’Astros

Vieille église Dastros
Vieille église de Dastros à Saint-Clar

Le poète meurt le 9 avril 1648. Il a écrit son épitaphe (extrait du chant du cygne) :

Si ma vita, passant, t’a jamès hèit arríser,
Non plores pas ma mòrt, que nat subject non i a,
Jo’t pregui solament per mon repaus de díser
Lo Pater e l’Ave Maria.

Si ma vie, passant, t’a jamais fait rire,
Ne pleure pas ma mort, nul motif il n’y a,
Je te prie seulement pour mon repos de dire
Le Pater et l’Ave Maria.

L’église de la commune de Sent Clar s’appelle l’église de Dastros, et le square de Dastros attenant abrite son buste en bronze. À Aush, un autre buste, en pierre cette fois, trône au Jardin Ortholan.

Pour le tricentenaire de sa mort, en 1948, la mairie pose une plaque de marbre sur le vieux presbytère, lou gabinet escurit / Lo gabinet escurit [le cabinet obscur] du poète. Le 19 juin 1994, le linguiste astaracais Xavier Ravier (1930-2020) prononce un discours pour les quatre-cents ans de sa naissance.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’ascolo deou chrestian idiot, JG d’Astros, 1645
Dictionnaire de la conversation et de la lecture, tome LVIII, W. Duckett, 1845
Fêtes du tricentenaire du poète gascon JG Dastros, Bulletin de la Société archéologique historique littéraire & scientifique du Gers, M. le chanoine Charles Bourgeat, 1949




Le Beatus de Saint Sever, chef d’œuvre médiéval

Beatus de Saint-Sever - Frontispice
Beatus de Saint Sever – Frontispice

Dans leur scriptorium (atelier d’écriture), les moines rédigent ou copient des manuscrits enluminés d’une exceptionnelle qualité. Parmi ceux parvenus jusqu’à nous, nous avons le Beatus de Saint Sever, rédigé sous l’abbatiat de Grégoire de Montaner (1028-1072). Il est le seul exemplaire que nous connaissons au nord des Pyrénées.

Qu’est-ce qu’un Beatus ?

Un Beatus est un manuscrit rédigé en Espagne entre le Xe et le XIIe siècle.  Le moine Beatus recopia les Commentaires de l’Apocalypse de Jean, rédigés au VIIIe siècle au monastère de Saint-Martin de Liebana dans les Asturies. Celui-ci avait l’ambition de donner un texte accessible, compréhensible, dans un langage courant.

L’Apocalypse de Jean est écrite pendant les persécutions de Néron et de Dioclétien contre les chrétiens. Sous une forme poétique, elle dévoile l’avenir révélé à une âme sous forme d’espérance. Elle est destinée à montrer à ceux qui souffrent comment le Bien suprême se trouve au bout d’un long chemin de souffrances. Étymologiquement, Apocalypse veut dire « révélation ».

Beatus - Vision de l'Apocalypse (Gallica)
Beatus – Vision de l’Apocalypse (Gallica)

L’Apocalypse de Jean devient le symbole de la résistance des chrétiens d’Espagne. Elle annonce la fin des persécutions et la Reconquête contre les Musulmans. Facile à comprendre pour les croyants, elle prend une importance considérable en Espagne au point de supplanter les Évangiles.

On connaît une trentaine de Beatus décoré d’enluminures éclatantes, dont seulement une vingtaine nous sont parvenus.

Le Beatus de Saint Sever

Conservé à la Bibliothèque Nationale de France, c’est le seul Beatus connu au nord des Pyrénées. Il est d’une beauté et d’une richesse picturale supérieure aux manuscrits peints en France à cette époque et sera qualifié d’œuvre exceptionnelle par l’éditeur scientifique allemand actuel, Peter K. Klein. Comme il se doit, il contient le Commentaire sur l’Apocalypse du moine Beatus, ainsi que le Commentaire de Saint Jérôme et le Livre de Daniel.

Beatus - La vision de Daniel
Beatus – La vision de Daniel (Gallica)

Le Beatus de Saint Sever contient 296 folios (format 365×280 mm) décorés de 108 enluminures peintes avec des encres de couleur vive et de l’or. Le moine Stephanius Garsia le rédige et laisse son nom dans un codex. Il témoigne de la richesse et de la puissance de l’abbaye au XIe siècle.

La mappemonde de Saint Sever

Beatus - Mappemonde
Beatus – Mappemonde (Gallica)

Dans l’œuvre, on trouve une mappemonde représentant le monde évangélisé par les Apôtres avec l’emplacement de Saint Sever et des principales villes. Avec 280 noms, elle est deux à quatre fois plus plus riche que les autres de l’époque, témoignant d’une grande érudition. La Gascogne y occupe une place importante.

La terre australe est commentée : « En plus des trois parties du monde, il y a une quatrième partie au-delà de l’océan, dans la direction du sud et inconnue de nous à cause de la chaleur du soleil. Dans ces régions, on prétend fabuleusement que vivent les Antipodes ».

Beatus - Le Déluge
Beatus – Le Déluge (Gallica)

On pense que le Beatus de Saint Sever fut rédigé à la suite du don d’un Beatus espagnol fait à l’abbaye par le duc de Gascogne. Le Beatus est écrit en wisigoth, il doit être transcrit en latin. Les enluminures reprennent des thèmes populaires au nord des Pyrénées.

Il prend une importance considérable dans la liturgie de l’abbaye de Saint Sever car on retrouve les illustrations du Beatus dans les décors architecturaux de l’abbatiale, notamment le tympan du portail nord du transept (Christ en majesté).

L’abbaye

Guillaume Sanche (972- après 998) est comte puis duc de Gascogne en 977. Après sa victoire de Taller sur les Normands, il fonde à Saint Sever une abbaye nantie de nombreux privilèges et richement dotée, sur un oratoire dédié à Saint Sever. Cap de Gasconha, elle est au centre de sa politique et de son pouvoir.

Son fils Sanche Guillaume appelle le bigourdan Grégoire de Montaner, alors moine de Cluny, pour diriger l’abbaye. Celui-ci y rédige sa Passion car l’abbaye des ducs de Gascogne ne peut se contenter de vénérer un saint local.

L'Abbaye de Saint-Sever (1678)
L’Abbaye de Saint Sever (1678) (Gallica)

L’abbaye de Saint Sever suit la règle de Saint Benoît. Pourtant, elle ne s’affilie à aucun ordre et gardera son indépendance jusqu’à la Révolution de 1789. En 1104, la Pape Pascal II la dote de privilèges (liberté d’élection de l’Abbé, exemption de service militaire, droit de nommer des abbés dans ses dépendances, etc.). En 1307, Clément V, le pape gascon, concède à l’Abbé le port des ornements épiscopaux, en dehors de la présence de l’évêque.

Les possessions de l’abbaye

L’abbaye de Saint Sever possède de vastes domaines. Elle fonde des prieurés à Roquefort, Mont de Marsan, Saint Genès, Saint Pierre du Mont, Nerbis, Morganx, Buzet, Mimizan. L’étendue de ses domaines explique en partie le peu d’implantation des autres ordres religieux en Gascogne.

L’abbaye de Saint Sever possède aussi la seigneurie sur la ville de Saint Sever. Les rapports se tendent et une révolte éclate en 1208 contre les moines qui exigent trop de taxes. Par exemple, lors des funérailles, ils exigent une redevance sur l’usage de la croix, des encensoirs, des habits sacerdotaux, la sonnerie des cloches, le dépôt du défunt dans l’église et sur l’emplacement au cimetière. Les moines ne veulent pas céder. Les habitants tentent de les affamer en les privant de vivres. Il fallut un synode pour régler le différend.

D’autres révoltes auront lieu. Les Huguenots pillent l’abbaye en 1549, 1569, 1571, massacrent les moines en 1572 et la brûlent en 1598. À la Révolution, elle compte encore 15 moines.

L'Abbaye de Saint-Sever - cloitre
L’Abbaye de Saint Sever – le cloître

 

Références

Le Beatus de Saint Sever, église des Landes
Beatus, Wikipedia
Saint Sever – Millénaire de l’abbaye, Colloque international des 25-26 et 27 mai 1985. Comité d’études sur l’histoire et l’art de la Gascogne, 1986
Chartes et documents hagiographiques de l’abbaye de Saint-Sever (Landes), 988-1359, Georges Pon et Jean Cabanot

 

 




Passacarrèra lo 24 de deceme a Oloron

Jean-Baptiste Laborde nous régale dans la revue Reclams de septembre 1911 d’un long article sur les noëls béarnais. Voici la coutume autrefois fort répandue d’une passacarrèra [littéralement passe-rue] qu’il relate dans la ville d’Oloron.

Jean-Baptiste Laborde

JB Laborde parle dans Reclams du passacarrèra à Oloron
Jean-Baptiste Laborde (1942)

Originaire d’Augèna Camptòrt [Ogenne-Camptort] dans les Pyrénées-Atlantiques, Jean-Baptiste Laborde (1878-1963) est un historien du Bearn. Il est prêtre et, pendant trois ans, professeur au Petit Séminaire d’Auloron Senta Maria [Oloron-Sainte-Marie]. Il a écrit de nombreux ouvrages sur les coutumes locales, dont au moins deux sur los nadaus [les noëls].

Il est membre de l’Escòla Gaston Febus, et même sos capdau [vice-président]. Il écrit de nombreux articles sur la revue de l’Escòla, Reclams de Béarn et Gascougne.

Les promenades traditionnelles

Visite des Aguilhonès
La visite des Aguilhonès

De façon très étrange, on a oublié nos traditions de l’hiver pour mettre en valeur une tradition étrangère, d’origine anglo-celte, Halloween, qui, elle, a lieu pour la Toussaint.  C’est vrai que l’aguilhonèr qui se pratiquait dans la période de l’Avent,  il y a quelques 200 ans, vient aussi des Celtes .

La veille de Noël, à Oloron, les enfants s’en allaient dans les rues pour ua passacarrèra [un défilé] bien spéciale.

Passacarrèra a Auloron

Oloron - Rue Chanzy
Oloron – Rue Chanzy

« Je garde un pittoresque souvenir du curieux spectacle auquel il m’a été donné plusieurs fois d’assister dans cette antique cité béarnaise, la veille de Noël. Dès le point du jour, des Oustalots, de la rue Ste-Barbe, le long du Bialè, une bande d’enfants s’en allait rejoindre d’autres bandes venues de Sègues ou descendues de Matachot et tout ce petit monde parcourait la rue du Séminaire, le Carrérot, la rue Chanzy, montait à La-Hàut, dégringolait le Biscondau et après avoir serpenté sur le Marcadet, sous le regard malicieux de Navarrot, prenait la rue Camou ou la Bie-de-Bat pour aller vers les Maisons Neuves, du côté de la Sarthouléte chantée par le poète. Un panier ou un petit sac à la main, pépiant comme un vol de moineaux en maraude, ils allaient criant de temps à autre à tue tête et avec plus ou moins d’ensemble, ces mots baroques :

Pendant le passacarrèra, les enfants collectent des "poumes, castagnes y esquilhots" !
Poumes, castagnes y esquilhots !

A hum ! a hum ! a hum !
[À toute allure ! À toute allure ! À toute allure !]

ou encore :

Hiu ! hau ! ères iroles de Nadau !
Hiu hau ! eras iròlas de Nadau !
[Youpi ! Les châtaignes de Noël !]

Devant les maisons, riches et pauvres, où un enfant était venu au monde dans le courant de l’année, la troupe s’arrêtait et chantait à pleins poumons, sur un ton uniforme :

A humilhes ! a humalhes !
Poumes y castagnes !
Bouharoc ! coc ! coc !
Poumes y esquilhots !

[comptine pour demander des pommes, des châtaignes et des noix]

Poumes, castagnes y esquilhots !

Le nez en l’air, faisant claquer les sabots en cadence sur le trottoir ou sur la chaussée, à cause du froid vif du matin, cette canalhete [ces petites canailles] attendait que portes ou fenêtres de la maison voulussent bien s’ouvrir. Et de fait, presque toujours, en réponse à leur bruyante requête, les contrevents s’entrebâillaient, la maison se faisait souriante et une pluie de noix, de pommes, de châtaignes, quelquefois même de petits sous, venait tomber au milieu des enfants. Aussitôt voilà les marmots à quatre pattes, se bousculant, s’invectivant à qui mieux mieux, tâchant de faire la récolte la plus abondante, de remplir le petit panier d’osier ou le sac de toile avec cette manne d’un nouveau genre.

Mais, — ce qui n’arrivait presque jamais, — si la maison restait fermée, si portes et fenêtres demeuraient maussadement closes, si les parents refusaient de faire fête aux petits quêteurs, c’était une série d’imprécations et de mauvais souhaits contre le nouveau-né.

Flous déu cô y pausotes gauyouses

Antanin Montaut, dans une de ses meilleures poésies, a fidèlement noté cette vieille coutume locale. [Flous déu cô y pausotes gauyouses, Antanin Montaut, 1905]. Il s’adresse aux petits pauvres d’Oloron et il nous les montre dans leurs nippes à tout ana, [leurs vêtements à tout aller, de tous les jours] ce qui leur permettra impunément de se rouler dans la boue, si les nécessités de l’esgarrapéte [la gribouillette, jeu d’enfants consistant à attraper un objet jeté au milieu d’eux] l’exigent.

Qu’abét bien touts, bertat, quauques beroyes pelhes
Heytes de bielh gilet, bielh pantelou, bielh frac
— May p’a soubén bestits de nau dap u perrac ; —
Nou metiat so de bèt, bestit-pe de las bielhes,
Puch cerquat u tistèt, u sac, so qui cregats
Oun se pousque estrussa l’amassadis mey biste,
Mes nou sie lou sac descousut, ni la tiste
Crebade au houns, praubots ! ta qu’arré nou pergats.

Lou matiau n’ey ni clà, ni brum,
Bestits de perracs, de misères,
Dap las sacoles, las tistères,
Maynats, aném, cridat  a hum !

Déya per las maysous que s’orben las frinestes
Aci, n’a pas u més, u maynat éy badut ;
Estangat-pe ! En lou han, lou pay s’ère escadut
Ta l’aynat ; que p’argoeyte… Ah ! goardat-pe las testes !
La plouye, — que die you ? — la grelade, praubots !
Sus bous auts cadéra coum Nadau l’a boulude ;
Parât ! nou séra pas boste pêne pergude,
La plouye pe dara castagnes, esquilhots.

Lou matiau n’éy ni clà, ni brum ;
Hardit ! au sé quauques iroles
Pétéran hén las casseroles !
Maynats, aném, cridat  a hum !…

Més crégat-me, déchat de coumença batalhes,
Que lous grans aus petits dén ajude, si cau ;
Partatyat-pe de plà lous présens de Nadau,
Y tournat-p’en après ta case chens baralhes…

Lo matin n’ei ni clar, ni brum ;
Hardit ! au sèr quauquas iròlas
Petaràn hens las casseròlas !
Mainats, anem, cridatz  a hum !…

Mes credatz-me, deishatz de començar batalhas,
Que los grans aus petits dan ajuda, si cau :
Partatjatz-vse de plan los presents de Nadau,
E tornatz-vse’n après tà casa shens baralhas.

[Le matin n’est ni clair, ni brumeux ; / Hardi ! ce soir quelques châtaignes grillées / Exploseront dans les casseroles ! / Enfants, allez, criez : À toute allure !…
Mais croyez-moi, laissez vos batailles, / Que les grands aident les petits, s’il faut : / Partagez-vous bien les cadeaux de Noël, / Et rentrez après à la maison sans disputes.]

Je doute que les petits Oloronnais aient jamais mis en pratique les conseils paternels du poète ; est-ce que les horions qu’on échange ne sont pas un des attraits de ce passe-rue matinal ? À l’heure actuelle, cette coutume existe encore, à Oloron, mais elle tend à disparaître. Il est certain qu’autrefois cet usage s’étendait à toute la région environnante et en particulier à ces riants villages qui s’échelonnent le long du Gave d’Oloron, dans l’ancienne vallée du Jos ; à travers les carrères c’était la même tournée matinale, agrémentée des mêmes couplets. »

Jean-Baptiste Laborde

Références

Noëls béarnais, Jean-Baptiste Laborde, septembre 1911




Français, d’où viennent tes mots ?

Quels sont les mots propres à une langue ? Quand peut-on parler de langue pure ? Au-delà de son opinion sur le sujet, examinons pour l’instant le cas du français.

Ces mots sont-ils français ?

La charrue, le chêne, la sonate, le téléphone, allô, la boutade, loyal sont-ils des mots français ?

La charrue, le chêne feraient partie des quelques mots du fonds gaulois qui nous sont restés.

Quelques mots français empruntés au gaulois
Quelques mots français empruntés au gaulois

sonate : 1695, emprunt à l’italien sonata dit le CNRTL.  De fait, la musique italienne déferle en France au XVIIe nous apportant ses mots que nous garderons : cantate, sonate, adagio…

téléphone : en 1860, l’Allemand Johann Philipp Reis met au point un appareil électrique capable de transmettre le son à distance qu’il baptise telefon. Un terme repris par tous.

allô : ce mot est-il né avec le téléphone ? Que nenni. Le mot est employé, entre autres par Shakespeare. Il viendrait de hallóo (expression pour lancer les chiens à la chasse ou attirer l’attention), qui vient lui-même de hallow, et avant de halloer et, en remontant encore, des bergers normands du XIe siècle qui s’étaient installés en Angleterre, ils criaient halloo (en normand) pour réunir leurs troupeaux.

boutade : mot venant du gascon botada.

loyal  :  dans le sens « qui a de l’honneur et de la probité », est l’évolution du mot français leial ; dans le sens « qui est fidèle au roi, à l’autorité légitime », vient de l’anglais loyal (fidèle à un engagement) nous dit le CNRTL. Une subtilité qui montre que le sens même des mots peut être influencé par une langue étrangère.

L’origine latine

Au-delà de ces quelques exemples, remontons l’histoire pour tracer l’évolution du français. Succinctement, l’empire romain a apporté sa langue, et le latin vulgaire va laisser place aux premières langues romanes.  Un latin qui, déjà, a emprunté de nombreux mots au grec, tellement Rome fut influencée par ce peuple. Ainsi ce qui se rapporte à l’art de l’écriture, les objets d’art, la science, les poids et mesures, le droit, le rituel, l’art militaire, la construction, et même les vêtements…

Français et autres Idiomes et dialectes romans (Wikipedia)
Idiomes et dialectes romans (source Wikipedia)

Si nous pouvions remonter plus haut, nous verrions sans doute que beaucoup de termes techniques que nous croyons grecs sont nés loin du sol de l’Hellade. Ils nous conduiraient vers l’Égypte et la Chaldée, ajoute le linguiste  Michel Bréal.

Nos langues romanes vont donc s’appuyer sur ce latin enrichi de grec et autres. Elles vont continuer avec d’autres langues. Par exemple, au IIIe siècle, les Francs, venus s’installer dans certaines contrées de France, vont apporter de nombreux mots comme guerre ou riche.

L’influence des relations commerciales sur les mots du français

Quelques mots français empruntés à l’allemand

Au XIIe siècle, les relations commerciales vont fortement développer le lexique français. Comme le mot courtisan emprunté à l’italien ou amiral emprunté aux Sarrasins. On ne reviendra pas sur l’apport du gascon.

Au XVIIe siècle, avec l’expansion sur l’Amérique ou l’Afrique, de nouveaux mots apparaissent.

 

Quelques emprunts du français à l'espagnol
Quelques mots français empruntés à l’espagnol

Les Espagnols nous transmettent par exemple la vanille ou le chocolat.  Les Hollandais étoffent notre vocabulaire maritime avec des mots comme bâbord ou matelot,  mais aussi dans d’autres domaines, par exemple, bastringue ou gredin. Les Allemands fournissent notre vocabulaire militaire avec képi ou bivouac, mais aussi des mots comme accordéon. Cet instrument de musique souvent considéré comme typiquement français est, en fait, assez partagé. Et c’est Cyrill Demian (1772-1849), facteur de piano et d’orgue à Vienne (Autriche), qui crée le premier akkordion en 1829.

Plus récemment, les Russes nous transmettent le cosaque ou le chaman (ou chamane).

L’apport extraordinaire des mots arabes

Quelques français mots empruntés à l'arabe
Quelques mots français empruntés à l’arabe

Dans tous ces apports, on peut s’attarder sur l’influence arabe. Plusieurs périodes vont fortement marquer la langue française, et surtout le moyen-âge (VIIe-XVe siècles). L’arabe est une grande source de culture et pénètre, directement ou à travers d’autres langues romanes, à peu près tous les thèmes : l’administratif, le commercial, la médecine, les domaines scientifiques, etc.

Parmi les domaines bien connus, on rappellera les mathématiques avec des mots comme algèbre, algorithme, zéro, chiffre, ou la chimie avec alambic, alcool, goudron…, ou encore des mots comme bled, ou reg, ce trois-lettres bien connu des cruciverbistes.

Pourtant cet apport est bien plus large. En biologie, les langues arabes nous apporteront de nombreux mots comme ambre, talc… en commerce, des mots comme douane, magasin, coton, gilet, mousseline, nacre, sorbet, etc. D’autres mots arabes viennent avec des espèces végétales ou animales comme l’abricot, l’estragon ou le bardot. Ou encore, le français intègrera les mots assassin (au départ dans le sens de tueur à gages), cador, cafard (au départ dans le sens d’incroyant), fanfaron ou toubib. Et ne parlons pas de l’almanach, l’avanie, la gabelle, la jarre et autres matelas et divan.

Après une pause, le Magreb influencera la langue française des XIXe et XXe siècles. Et les curieux pourront regarder les emprunts aux cités grâce au livre du professeur de linguistique de la Sorbonne, Jean-Pierre Goudailler, Comment tu tchatches !

Bref, tout confondu, nous parlons de plusieurs milliers de mots ainsi empruntés à diverses langues. Pourtant, certains vont chercher à repousser ces mots étrangers.

Les bons esprits

Au XVIe et XVIIe siècles, des bons esprits, comme les appelle Michel Bréal, vont s’intéresser aux questions et difficultés de la langue française. Ils cherchaient la « pureté » de la langue. Il s’agissait d’en favoriser la clarté et la décence. Élaguer les expressions impropres ou mal venues, faire la guerre aux doubles emplois, écarter tout ce qui est obscur, inutile, bas, trivial, telle est l’entreprise à laquelle ils se vouèrent avec beaucoup d’abnégation et de persévérance. (Michel Bréal)

Claude Favre de Vaugelas (1585-1650)
Claude Favre de Vaugelas (1585-1650)

Ces Du Perron, Coeffeteau, Malherbe, La Mothe Le Vayer, Vaugelas, Chapelain, Bouhours n’étaient pas des linguistes ni des spécialistes. Ils cherchaient des règles et s’inspiraient les uns des autres. Michel Bréal rapporte encore :
Vaugelas déclare qu’il a trouvé « mille belles règles » dans les écrits de La Mothe Le Vayer. « Je tiens cette règle, dit-il ailleurs, d’un de mes amis qui l’a apprise de M. de Malherbe, à qui il faut en donner l’honneur. » Et plus loin encore : « Cette règle est fort belle et très conforme à la pureté et à la netteté du langage… Certes, en parlant, on ne l’observe point, mais le style doit être plus exact… Les Grecs ni les Latins ne faisaient point ce scrupule. Mais nous sommes plus exacts, en notre langue et en notre style, que les Latins ou que toutes les nations dont nous lisons les écrits. »

Ces choix, pertinents ou non, vont orienter la langue française et la rigidifier, comme dit encore Michel Bréal. Même si les influences continuent.

Existe-t-il des mots français ?

Henriette Walter

Oui, bien sûr.  On estime que, sur les 60 à 100 000 mots français, 10% seulement seraient d’origine étrangère. Pourtant, parmi les 1000 mots les plus utilisés en français 50% sont d’origine française, c’est-à-dire issus du latin parlé dans les régions gauloises, et 50% sont d’origine étrangère.

Le phénomène n’est pas unique. Toutes les langues ont emprunté à leurs voisins et relations. La linguiste réputée Henriette Walter (1929-) précise même que deux tiers environ du vocabulaire anglais est d’origine française alors que les emprunts de notre langue à l’anglais ne sont que de l’ordre de 4%.

Finalement, la langue reflète à la fois le regard d’un peuple sur le monde et ses contacts avec les autres. Et tous ces mots, une fois intégrés et acceptés, deviennent son patrimoine…

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Qu’appelle-t-on pureté de la langue ? essai de sémantique, Michel Bréal,
1-mots en français d’origine gauloise
2-mots en français d’origine allemande
3-mots en français d’origine hollandaise
4-mots en français d’origine russe
5-mots en français d’origine espagnole
Les emprunts et la langue française, Lionel Jean, linguiste grammairien, 25 juin 2020
Emprunts arabes en français, Jana Řehořová, 2007




L’humour gascon de Jean Castex

Le Gascon aurait-il un humour spécial ? Oui, selon Jean Castex qui le présente en détail dans son livre, L’humour gascon. Explorons la chose.

Un humour gascon inattendu ! 

de l'humour gascon chez le mari cocu de Madame de Montespan
Françoise de Rochechouart de Mortemart ou Madame de Montespan

Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin est marquis de Montespan (en Comminges) et d’Antin (en Magnoac) ainsi que seigneur d’Épernon (proche de l’Ile de France). En 1663, il se marie avec la belle et raffinée Françoise de Rochechouart de Mortemart. Hélas, Monsieur de Montespan n’a pas de fortune à offrir. Aussi part-il à la guerre pour offrir à sa bien-aimée le confort qu’elle mérite.

Pendant ce temps la jeune épouse obtient une place de dame d’honneur de la Reine à Versailles. Elle change son prénom pour celui d’Athénaïs. Quand Louis-Henri revient, c’est pour trouver sa femme enceinte des œuvres royales. Certes la famille a bénéficié de largesses du roi mais cela ne suffit pas à l’époux. Sa riposte laisse sans voix les courtisans de Louis XIV.

La riposte de bravoure et d’humour

Avec beaucoup d'humour gascon, le marquis de Montespan accepta son cocufiage
Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan

Au temps du Roi-Soleil, avoir sa femme dans le lit du monarque était pour les nobles une source de privilèges inépuisable. Le jour où Louis XIV jeta son dévolu sur Mme de Montespan, chacun, à Versailles, félicita le mari de sa bonne fortune. C’était mal connaitre Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan…

Gascon fiévreux et passionnément amoureux de son épouse, Louis-Henri prit très mal la chose. Dès qu’il eut connaissance de son infortune, il orna son carrosse de cornes gigantesques et entreprit de mener une guerre impitoyable contre l’homme qui profanait une union si parfaite. écrit Jean Teulé.

Car un Gascon sait faire preuve de bravoure et d’humour.  M. de Montespan organise les funérailles de son amour, fait ériger une tombe avec une croix en bois et deux dates 1663-1667. Il prend des vêtements de deuil. Il remplace les plumets de son carrosse par des andouillers de cerfs. Et il traite publiquement le roi de canaille. Une audace jamais vue !

L’humour gascon, qu’es aquò ?

Montespan est-il un original ou un Gascon pur souche ? Autrement dit, les Gascons ont-ils un humour particulier, différent de leurs voisins ? Jean Castex, né en 1929, nous aide à nous y retrouver. Le Gascon n’est pas un Provençal nous dit-il. Ce n’est pas un Cyrano comme l’a dépeint le Marseillais Edmond Rostand. Le Gascon n’est pas non plus un Languedocien qui parle par besoin, même pour ne rien dire, selon les propos de René Nelli.  Jean Castex situe le Gascon plus bruyant que le Périgourdin et moins parpalèr [bavard] que le Toulousain.

Selon les besoins de sa cause, le Gascon aurait la réserve aimable, la promesse facile, l’art de parler. Et même, le Gascon peut avoir le verbe impertinent comme l’Aragonais et lancer vers le Ciel autant de blasphèmes, ou à peu près, que de prières.

Il traduit dans son humour des caractéristiques de son esprit : batailleur, osé, direct, au langage illustré. Bruno Roger-Vasselin précise. Il identifie les différentes formes d’humour que Montaigne utilise dans Les essais : drôlerie, plaisanterie, boutade, truculence, bouffonnerie, aplomb et jubilation.

L’humour, un principe de santé

Étienne de Vignolles, dit La Hire,  compagnon de Jeanne d'Arc
Étienne de Vignolles, dit La Hire, compagnon de Jeanne d’Arc

Le Gascon a besoin de rire et de faire rire. Que cau arríser com un pòt de cramba espotringlat [Il faut rire comme un pot de chambre ébréché]. Il aime la légèreté des propos. Il aime raconter. Tout est sujet à rire, même les moments dramatiques. La célèbre tirade du landais Etienne de Vignoles (1390?-1443), dit La Hire est-elle une effronterie, une hâblerie ou de l’humour ? Sire Dieu, à l’heure du péril, faites pour La Hire ce que La Hire ferait pour vous s’il était Dieu et que vous fussiez La Hire. 

Charles-Yves Cousin d’Avallon (1769-1840) conclut. Vivent les Gascons ! Présence d’esprit, hardiesse poussée, s’il le fut, jusqu’à l’effronterie, habileté à trouver des expédients pour se tirer d’un pas délicat, voilà leurs qualités. Cette présence d’esprit, il en donne maints exemples dans son livre, comme Le Gascon maitre d’hotel:

Un Gascon maitre d’hotel d’un prince et le servant à table, répandit la sauce sur la nappe. Le prince lui dit en riant : j’en ferais bien autant. Je le crois bien, mon prince, répondit le maitre d’hotel, je viens de vous l’apprendre.

La boutade et la sentence

Portrait présumé de Michel de Montaigne
Portrait présumé de Michel de Montaigne

Montaigne le défend, le Gascon est un expert de  la boutade, cette pointe dans l’art de dire, cette saillie d’esprit originale, imprévue et souvent proche de la contre-vérité (définition du CNRTL). C’est cette charge qui secoue l’auditeur, l’allégresse qui s’exalte et la politesse qui s’efface, comme écrit élégamment Bruno Roger-Vasselin.

Jean Castex précise que l’humour gascon a quelque chose d’incisif, ce qu’il appelle la senténcia [sentence].
Il s’agit d’un mot ou d’une courte phrase couperet. Là où le français dira faire des étincelles, le gascon, s’il est plus imagé encore, paraîtra plus ambigu. Il dira hèr petar eths herrets : faire « sonner » les fers.

Cette senténcia est reçue comme une drôlerie en Gascogne, et, souvent, comme une agression par des étrangers.

La gasconnade

Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d'esprit des enfants la Garonne, sur l'humour gascon
Extrait de « Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne » de Charles-Yves Cousin d’Avallon

On a parfois confondu humour et vantardise. Et le terme de gasconnade porte un côté négatif. Cousin d’Avallon rapporte que des spectateurs du Cid de Corneille répétant la célèbre phrase Rodrigues as-tu du cœur ? un Gascon répondit Demandez seulement s’il est gascon cela suffit ; dès lors, une expression Rodrigues es-tu gascon ? était devenue à la mode.

Pourtant, il s’agit plus souvent d’une moquerie de soi-même que de vanterie. Le livre d’Avallon, La fleur des gasconnades, est recommandé à toute personne qui s’intéresse à sa santé.

Je suis venu si vite disait un habitant de la Gascogne qui avait couru à une œuvre de charité, je suis venu si vite que mon ange gardien avait de la peine à me suivre.

La trufanderia, autre forme d’humour gascon

Souy tan sadout que n’èy pa mèy nat arrouncilh au bénte. Soi tan sadot que n’èi pas mei nat aronchilh au vente. J’ai tant mangé que je n’ai plus aucun pli au ventre (lexique du gascon parlé dans le Bazadais, de Bernard Vigneau)

Ce qui est notable et qui permet d’affirmer qu’on est bien dans l’humour, c’est que le Gascon n’hésite pas à se mettre en scène et à à se moquer de lui-même. Castex rapproche cet humour de celui des Anglais plus que de ceux d’autres Européens.  La comparaison est, avouons-le, plutôt flatteuse.

L’uelh deu gat

Un autre trait caractéristique du Gascon est sa méfiance naturelle. Que cau sauvà’s ua pèra entà la set [il faut se garder une poire pour la soif] nous rappelle le Landais Césaire Daugé (1858-1945). Les Gascons se méfient, ont l’art de la synthèse, l’habileté à croquer, nous dit encore Jean Castex. Et il est vrai que les sobriquets des villages et des personnes en sont de beaux exemples. Rappelons-nous que ceux qui vivent près de l’Adour sont appelés los graolhèrs [les mangeurs de grenouille]. Ou encore, avec Roger Roucolle, que, dans le coin d’Agos Vidalos, Que vau mes estar crabèr a Agò que curè a Viscòs [Il vaut mieux être chevrier à Agos que curé à Viscos]

Finalement, on retiendra avec Jean Castex le mot de Simin Palay : mès, en aqueste garce de bite, lou mès urous et qui s’en crémes en aquesta garça de vita, lo mes urós eth qui se’n cred… [mais, dans cette garce de vie, le plus heureux est celui qui s’en croit…]

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Jean Teulé, Le MontespanJulliard, 352 p. (ISBN 978-2260017233). Grand Prix Palatine du roman historique, prix Maison de la Presse 2008, prix de l’Académie Rabelais.
L’ironie et l’humour chez Montaigne, Bruno Roger-Vasselin, 2000
La fleur des gasconnades, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1863
Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1801
L’humour gascon, Jean Castex, 1985




Quand le gascon influençait la langue française

Per ma fé, le français, comme toute langue vivante, évolue au contact des autres. Au XVIe siècle, les Gascons sont nombreux à la cour, dans l’armée et dans la littérature. Ils vont influencer rapidement la langue de Paris.

Le temps où régnèrent les Gascons

Maxime Lanusse - De l'influence du gascon sur la langue française (1893)
Maxime Lanusse – De l’influence du gascon sur la langue française (1893)

Le professeur grenoblois, Maxime Lanusse (1853-1930), plante sa thèse, De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, dans l’avant-propos : Au XVIe siècle, notre langue, encore en voie de formation, sans contours arrêtés, sans règles bien fixes, se pliait aisément aux goûts et aux humeurs particulières de chaque écrivain ; de sévères grammairiens ne l’ayant pas encore enfermée dans les mailles innombrables d’une syntaxe des plus compliquées, elle subissait, docilement, toutes sortes d’influences. Parmi ces influences, les unes venaient du dehors, de l’Italie surtout et de l’Espagne ; les autres nées sur notre sol même, étaient dues à la vie si puissante alors des parlers provinciaux. (…) Or de tous les parlers provinciaux celui qui a le plus marqué son empreinte au XVIe siècle sur la langue française, c’est sans contredit le gascon.

Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme, admirateur de la bravoure des gascons
Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme

Pierre de Bourdeilles dit Brantôme (1537-1614) précise que les Gascons étaient honorés pour leur bravoure, aussi copiait-on leur accent, leur empruntait-on des mots et des tournures, jetant même des Cap de Diu. Un Malherbe ou un Pasquier luttèrent pour « dégasconner » la langue. Un jour, M. de Bellegarde demande au grand grammairien s’il faut dire despendu ou despensé. Malherbe répondit que despensé est plus françois, mais que pendu, dépendu, rependu, et tous les composés de ce vilain mot qui lui vinrent à la bouche, étaient plus propres pour les Gascons.

Le gascon ou les langues du midi ?

Girart de Roussillon le conte qui rime en gascon
Mariage de Girart de Roussillon dans un manuscrit du xve siècle attribué au Maître du Girart de Roussillon

À y regarder de plus près, on appelle gascon à cette époque bien plus que les parlers de la Gascogne. La chanson Girard de Roussillon est inventorié au Louvre comme Girard le conte rimé en gascoing. On trouvait à la belle et spirituelle Madame de Cavoye un accent et des mots du pays qui lui donnent plus de grâce. Elle était d’origine languedocienne.

Il n’empêche que l’influence des Gascons de Gascogne sera très importante. En effet, ils vont influencer directement le français, favoriser l’utilisation des mots italiens ou espagnols dans le français, ré-introduire des vieux mots français.

La plus grosse modification porte sur la prononciation

Le thésard nous apporte une information importante. La plus grande influence du gascon sur le français, c’est l’accent qui modifiera par ricochet l’orthographe. Il faut dire qu’à cette époque, on baigne dans le multilinguisme. Si le français joue le rôle de communication inter-communautés, comme l’anglais « globish » d’aujourd’hui, chacun le parle plus ou moins bien en conservant souvent son accent local. La capacité à absorber des idiotismes est grande et ne heurte que quelques puristes comme Malherbe.

Des exemples

Jean Racine (1639-1699)
Ah ! Madame, régnez et montez sur le Trône;
Ce haut rang n’appartient qu’à l’illustre Antigone

Les exemples sont nombreux. L’un d’entre eux, rapporte Lanusse, est l’utilisation de voyelles brèves là où les Français les disaient longues. Ainsi les Gascons disaient patte [pat] au lieu de paste [pa:t], battir au lieu de bastir… et les poètes gascons comme du Bartas en tiraient des rimes inacceptables et reprochées. Pourtant,  cette modification restera et le grand Racine, un siècle plus tard, fait rimer Antigone avec trône !

Une autre modification importante est liée à la confusion des Gascons des sons é fermé et è ouvert et à l’absence du son e. Montluc écrivait le procés et non le procès. Les Gascons disaient déhors ou désir à la place de dehors ou desir. Ou encore il décachette au lieu de il décachte. Corneille, Choisy, Dangeau, Perrault et Charpentier, dans un bureau de l’Académie, se demandaient s’il fallait dire et écrire Les pigeons se becquetent ou Les pigeons se becquètent. Et de répondre : pas se becquètent, c’est une manière de parler gasconne.

Un dernier exemple est le mot pié-à-terre où pié a ajouté un d au XVIe siècle (pied-à-terre) pour mieux exprimer la prononciation nouvelle apportée par nos Gascons : pié-tà-terre. Une horreur combattue par Malherbe !

Les membres de l'Académie Française (dont certains pourfendent le gascon) venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694 (1 sur 1)
Les membres de l’Académie Française venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694

Des mots gascons

Michel de Montaigne fera de nombreux emprunts au gascon
Michel de Montaigne (1533-1592)

Bien sûr les auteurs gascons vont mettre des gasconnismes dans leurs textes. Certains de ces mots gascons vont faire chemin, d’autres resteront la langue d’un auteur. Le célèbre Montaigne écrira appiler (tasser), arenvoyer, bandoulier, bavasser (augmentatif de bavarder), boutade, breveter, cadet, désengager, revirade ou une estrette (attaque).

Côté syntaxe, Montaigne conserve des formes gasconnes : Toute cette notre suffisance ; elles nous peuvent estimer bêtes, comme nous les en estimons ; La santé que j’ai joui ; Pardonne-le ; J’écoute à mes rêveries ; etc.

Enfin, ils réintroduiront – involontairement – des mots de vieux français. Par exemple Montaigne utilise le mot rencontre au masculin ; un encontre en gascon, un rencontre en languedocien mais aussi un rencontre en français à l’époque de Froissart !

Les Gascons favorisent l’adoption de mots étrangers

Clément Marot (1496-1544)
Clément Marot (1496-1544) et les règles d’accord du participe passé empruntées à l’italien

Durant les guerres d’Italie, toute la première moitié du XVIe siècle, les Gascons, très présents dans l’armée, sont à l’aise parce que leur parler est proche. Les lettrés gascons absorbent sans difficulté l’italien et colportent des mots nouveaux. À côté d’eschappée, mot français, on trouvera escapade venant de scappata en italien (escapada en gascon). Le linguiste Claude Hagège dénombre dans les 2000 mots qui entreront ainsi dans la langue française.

Le poète Clément Marot (1496-1544), né à Cahors d’une mère gasconne, fait un passage dans le Béarn puis file à Venise. Là, il emprunte la règle de l’accord du participe passé aux Italiens et la ramène en France. Dommage qu’il n’ait pas plutôt choisi celle du béarnais, plus simple!

Que reste-t-il de cette influence ?

Malheureusement l’auteur ne fait pas cet inventaire. Mais il est clair que si d’autres influences ont effacé certains de ces apports gascons, il en reste encore beaucoup. Si on ne dit plus une cargue, on a gardé cargaison. Le cèpe et le cep proviennent de cep, tronc en gascon. Etc. Etc.

Anne-Pierre Darrées

Écrit en orthographe nouvelle (1990)

Référence

De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, thèse de Maxime Lanusse, 1893




Vers la mar grana, les maisons blanches

Avec des maisons de terre, de pierre ou de bois, chaque région a son style. Les maisons blanches des Landes et du Labourd sont particulières. Isidore Salles a mis à l’honneur celle des Landes dans un poème magnifique, La maisoun blanque.

Une maison, un contexte

Sainte-Christie d’Armagnac
Lo Castèth en terre crue de Sainte-Christie d’Armagnac (12è s.)

Dans le passé, les maisons étaient construites avec les matériaux disponibles localement et en prenant en compte les contraintes du lieu. Elles nous donnent donc des informations. Comme dit l’architecte londonien, né en 1927, John F. C. Turner : Un matériau n’est pas intéressant pour ce qu’il est mais pour ce qu’il peut faire pour la société.

Mur de maison béarnaise - Navailles-Angos - disposition en feuilles de fougère
Mur de maison béarnaise, Navailles-Angos, disposition en feuilles de fougère

En Gascogne, la terre, les pierres, les cailloux, les galets, le bois sont utilisés. Par exemple, la brique crue séchée au soleil est surtout présente à l’est de la région, proche du toulousain.  Les mélanges de terre et paille sont très fréquents en Armagnac où on appelle ce matériau lo tortís. Les galets, par exemple disposés en feuilles de fougère, vont faire de jolis murs en Béarn. La pierre calcaire constitue les murs des échoppes bordelaises. Etc.

Les maisons blanches

Maison de Félix Arnaudin à Labouheyre (Landes, France)
Maison de Félix Arnaudin à Labouheyre (Landes, France)

À l’ouest en allant vers la mar grana [l’océan], vont apparaitre dans les Landes et au Pays basque des maisons blanches, des maisons dont les murs, souvent en torchis, sont recouverts de chaux. Il est vrai qu’il faut se protéger de la pluie. Et la chaux est imperméable. Elle ne forme pas de salpêtre ni de moisissure. Sachant réguler l’humidité, ayant des propriétés isolantes, elle apporte un remarquable confort.

S’il faut se protéger du vent et de la pluie, sur le littoral landais, il faut aussi faire attention aux dunes et au sol. Certaines zones sont inondables, d’autres ne sont pas drainées. La chaux est souple, élastique. Elle s’adapte donc volontiers aux mouvements de la maison.

La maison landaise

La maison du meunier - Ecomusée de Marquèze
La maison du meunier – Ecomusée de Marquèze

Traditionnellement, la maison landaise de l’ouest a des murs blancs et des colombages. Certaines ont un toit en coa de paloma, queue de palombe, région oblige ! Dans d’autres endroits, il n’y a que deux pentes dont l’une, côté nord, est plus longue.

La maison landaise a une ossature en bois. Lors d’enquêtes auprès de charpentiers, on a estimé qu’il fallait 30 m³ de chêne et 55 m³ de pin pour construire une maison de 150 à 170 m². Soit dix chênes et cent-dix pins de 70 ans ! Les chênes sont utilisés pour les grosses pièces, les pins pour les chevrons, les chevilles ou les pans de bois. Par tradition, le chêne est coupé l’hiver quand souffle le vent du nord, puis mis dans l’eau pour durcir. Après avoir séché, il deviendra si solide qu’il ne pourrira pas.

Un autre des traits caractéristiques de la maison blanche des Landes est son davantiu, cette avancée, cet auvent qui protège de la pluie comme de la chaleur. Et sous lequel on peut har estandada, c’est-à-dire rester sous l’auvent pour discuter, prendre le frais…

ue en perspective d’ensemble d’une ossature en bois d’une maison à auvent située quartier de Marquèze à Sabres, Dominique Duplantier, aquarelle, crayon, encre et couleur, 2013, 25 x 38 cm. AD 40, 71 Fi 65
Ossature en bois d’une maison à auvent située quartier de Marquèze à Sabres, aquarelle de Dominique Duplantier (2013) – AD 40 (extrait de Maisons landaises, histoire et tradition)

La maison labourdine

Le village de Sare (64)
Le village de Sare (64)

Ce serait au XVIIe siècle que la maison basque, l’etxe, prendrait la forme qu’on lui connait. Dans le Labourd, comme dans les Landes, elle est ouverte sur l’est, pratiquement fermée des autres côtés, se protégeant elle aussi des pluies et vents de l’océan. Ses murs sont recouverts de chaux bien blanche.  Les volets, les colombages sont rouges. Le sang de bœuf aurait été utilisé au début comme peinture et insecticide. Au XIXe siècle, on verra apparaitre des verts foncés, voire des bleus.

La villa Arnaga à Cambo les Bains (64)
La villa Arnaga à Cambo les Bains (64)

Le grand architecte d’origine niçoise, Joseph Albert Tournaire (1862-1958) s’inspire de cette tradition pour construire en 1903 à Cambo-les-Bains la villa Arnaga pour l’auteur de Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand.

La maisoun blanque de Isidore Salles

Isodore Salles (1821 -1900)
Isidore Salles (1821 -1900)

Le landais Isidore Salles (1821-1900) va chanter dans un de ses plus beaux poèmes la maison blanche de sa famille. Située à Senta Maria de Gòssa sur la route de Bellevue. L’Académie gasconne de Bayonne y mettra d’ailleurs une plaque en 1930.

Isidore Salles, préfet, censeur de la Banque de Paris et des Pays-Bas et poète, s’était lié lors de sa vie parisienne avec Théophile Gautier, Lamartine, Victor Hugo

Les souvenirs d’enfant

Dans la maisoun blanque,  un long poème nostalgique et émouvant  (96 vers), Isidore Salles témoigne d’un grand amour pour ses racines.

Amic, que t’en bas au péis!
Bet tems passat que ne l’éi bis!
Douman, en route,
Dab tu qu’i bourri bien ana!
Mes ço qui m’retin d’i tourna,
Bos sabe, escoute!
Amic, que te’n vas au peís!
Bèth temps passat que ne l’èi vist!
Doman, en rota,
Dab tu qu’i vorrí bien anar!
Mes çò qui’m reten d’i tornar,
Vòs saber, escota!

Ami, tu t’en vas au pays ! Depuis longtemps je ne l’ai vu ! Demain, en route,  Avec toi j’y voudrais aller ! Mais ce qui m’retiens d’y rentrer,  Apprends, écoute !

Puis Isidore Salles va merveilleusement décrire la maison, les lieux, la vue sur les rivières et les villages alentour. Ensuite, il parlera de ceux qui résident dans la demeure : Aqui bibèn, urous coum réis, / Brabe familhe, Aquí vivèn, urós com reis, / Brava familha [Ici vivait, heureux comme des rois, Une brave famille].

Sainte-Marie-de-Gosse - Sur les bords de l'Adour
Sainte-Marie-de-Gosse – Sur les bords de l’Adour

Les bouleversements de la vie

Après les douces descriptions de la première partie du poème, la deuxième raconte le départ des uns, la mort des autres, la vente de la maison.  Elle débute par ces mots violents : Més la hautz dou tems rigourous  / Seguech betlèu de l’atye urous / La prounto houèite!, Mès la hauç deu temps rigorós / Segueish bethlèu de l’atge urós / La prompta hueita! [Mais la faux du temps rigoureux / Suit bien vite de l’âge heureux / La prompte fuite !]

L’interlocuteur du poète est averti, et les deux dernières parties sont nostalgie pure.

III

De tout aco que t’soubiras
Penden lou biatye, é, quan bèiras
La maisoun blanque,
Dou cassourat ou dous lambrots
Oun cantaben lous carnirots
Coupe m’ u’ branque!

Qu’abiseras, per lou pourtau,
Si las arroses dou casau
Soun tustem bères,
E las flous de l’acacia,
Plantat là-bas, –  bet tems i a! –
Tustem nabères!

E sustout salude en pregan,
A la ferneste dou mitan,
Dessus la porte,
La crampe aus cabirous touts nuds,
Oun lous mainatyes soun baduts
E la mai morte!

I V

Amic, que t’en bas au péis!
Praube péis! ne l’èi pas bis
Qu’a bère pause!
Dab tu qu’i bourri bien ana!
Ço qui m’ hè pène d’i tourna
Qu’en sabs la cause!

III

De tot aquò que’t soviràs
Pendent lo viatge, e, quan veiràs
La maison blanca,
Deu cassorat o deus lambròts
On cantavan los carniròts
Copa’m u’ branque!

Qu’aviseràs, per lo portau,
Si las arròsas deu casau
Son tostemps bèras,
E las flors de l’acacià,
Plantat là-bas, –  bèth temps i a! –
Tostemps navèras!

E sustout saluda en pregant,
A la fernesta deu mitan,
Dessus la pòrta,
La crampa aus cabirons tots nuts,
On los mainatges son vaduts
E la mair mòrta!

IV

Amic, que te’n vas au peís!
Praube peís! ne l’èi vist!
Qu’a bèra pausa!
Dab tu qu’i vorrí bien anar!
Mes çò qui’m hè pena d’i tornar,
Que’n saps la causa!

—-

De cela tu te souviendras
Lors du voyage, et, en voyant
La maison blanche,
Du chêne noir et des lambrusques
Où chantaient les chardonnerets
Prends m’en un’ branche !

Tu noteras, près du portail,
Si les roses dans le jardin
Sont toujours belles,
Les fleurs blanches de l’acacia,
Planté là-bas, – il y a longtemps ! –
Toujours nouvelles !

Et surtout salue en priant,
Par la fenêtre du milieu,
Coiffant la porte,
La chambre aux poutres toutes nues
Où les enfants vinrent au monde
Et mère est morte !

IV

Ami, tu t’en vas au pays !
Pauvre pays ! Je ne l’ai vu
Depuis longtemps !
Avec toi j’y voudrais aller !
Ce qui me peine d’y rentrer
Tu sais la cause !

Références

Maisons landaises, histoire et tradition, Archives départementales des Landes, 2017
L’architecture de terre en midi-Pyrénées, écocentre Pierre & terre, Anaïs Chesneau, 2014
Almanac de la Gascougno, 1898 « La maison blanque », bibliothèque Escòla Gaston Febus (texte complet p. 21 à 25)
La photo d’entête est tirée du catalogue de l’exposition Félix Arnaudin, le guetteur mélancolique organisée par l’écomusée de Marquèze




Langues romanes de France

À part l’irréductible Pays Basque, de nombreuses régions vont être latinisées. Ce latin plus ou moins commun donne naissance à des langues romanes différentes. Regardons rapidement quelques exemples d’évolution des langues d’oïl et d’oc du premier millénaire à nos jours.

La langue du vainqueur, le latin, s’impose

Les Romains envahissent nos territoires et organisent leur administration en latin. Les élites vont adopter la langue puis, petit à petit, le peuple. Avec au moins deux bémols. Il n’y avait pas plus un latin qu’il n’y a un gascon. Le peuple et les légionnaires (pas tous romains) parlaient des latins populaires plus ou moins semblables ou différents. Lisez l’excellent article de Christian Andreu sur Sapiénça. Ces latins s’implantant sur des parlers déjà existants, des substrats différents, les gens vont jargonner des latins différents.

Achille Luchaire
Achille Luchaire

Selon le philologue Achille Luchaire (1848-1908), en Novempopulanie (sud-ouest de la France) le latin s’implante sur des dialectes qui s’apparenteraient au basque, idiome ibérique.

Au cours du temps, le parler va être influencé par les différentes invasions. Par exemple, le nord de la France connaitra les invasions barbares, celtes, germaines, des peuples d’Europe centrale… le sud de la France connaitra surtout l’influence des Ibères et des Ligures, et le sud-ouest sera influencé par les Wisigoths.

Bref, pour cela et d’autres raisons, petit à petit, les différences s’accentuent. En particulier, les peuples vont privilégier l’emploi de certains mots comme celui qui permet d’exprimer son accord :
hoc (cela – c’est cela) deviendra òc dans le sud
hoc ille (cela renforcé – c’est cela même) deviendra oïl (prononcer o-il) puis oui
sic (c’est ainsi) deviendra si en Espagne ou en Italie.

Les langues romanes émergent peu à peu

Charles le Chauve reçoit le serment de son frère en langue "française"
Enluminure représentant Charles le Chauve avant 869, Psautier de Charles le Chauve, BnF

Le 14 février 842, Louis le Germanique, petit-fils de Charlemagne, prononce en langue romane son serment d’assistance à son frère Charles le Chauve (contre leur frère ainé Lothaire Ier) : Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit.

(Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d’aujourd’hui, autant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l’équité, à condition qu’il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles.)

Dans ce texte, le plus ancien que l’on connait en français, on perçoit bien le latin et on voit qu’on est encore assez proche des parlers d’oc. Un exemple simple : Salut se dit toujours salvament en languedocien.

Les différences des langues romanes s’affirment

Centolh III, comte de Bigorre, écrit le 4 mai 1171, les fors de Bigorre : En nom de nostre senhor Dieu Iehu Crist. Coneguda causa sia a totz homes e femnes presentz e habieders, que nos, Centod, per la grace de Dieu, comter de Begorre… (Au nom de Notre Seigneur Dieu Jésus Christ. Soit chose connue à tous les hommes et femmes, présents et à venir, que nous, Centod, par la grâce de Dieu comte de Bigorre…)

À peine un peu plus tard (début XIIIe), les coutumes et péages de Sens (Bourgogne) annoncent : Ce sont les costumes et li paages de Saanz, le roi et au vilconte. Qui achate à Sanz file, et il an fait à Sanz le drap, an quel que leu que il lou vande…

Le français a bien évolué depuis Louis le Germanique ! Et les différences entre les deux familles de langue sont plus nettes. Bien sûr, on reste dans un continuum sur l’ensemble roman. On parle presque pareil que le village d’à-côté, qui parle presque pareil que le village suivant. De temps en temps, les différences sont plus fortes. Et, ainsi, en s’éloignant, la compréhension diminue. Si pour les échanges locaux, cela ne pose pas problème, cette tour de Babel complique les échanges des élites et du pouvoir.

Le continuum dialectal

Dans la vidéo ci-dessous, Romain Filstroff, un linguiste peu conventionnel vous explique ce qu’est le continuum dialectal à l’échelle européenne.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2020/05/continuum-dialectal-ma-langue-dans-ta-poche-3.mp4

 

Le français prend le dessus en pays d’oïl

Les trouvères utilisent et créent la langue française
Trouvères du XIIè siècle

Le grand linguiste roman Klaus Krübl apporte un éclairage essentiel. Selon son étude, la langue, au XIIe siècle, va se dé-régionaliser à l’écrit, donc chez des lettrés. Influence des scribes, des trouvères et de la Prévôté de Paris dans la rédaction des actes. Mais l’écrit n’est pas le reflet du parler. Rappelons-nous que chez nous, on écrira en français et on parlera gascon pendant longtemps.

Puis dans les grandes villes comme Paris, la présence de personnes aux dialectes différents entraine un nivèlement de la langue orale du peuple. Faut bien se faire comprendre !

Deux phénomènes qui vont contribuer à la standardisation du français. Très vite, le roi encourage cette langue plus normalisée.

Conon de Béthune (1150?-1220)

Par exemple, le trouvère de l’Artois, Conon de Béthune (1150?-1220) se fit reprendre par le couple royal pour parler picard et non français.

La roine n’a pas fait ke cortoise,
Ki me reprist, ele et ses fieux, lis rois,
Encor ne soit ma parole françoise;
Ne child ne sont bien apris ne cortois,
Si la puet on bien entendre en françois,
S’il m’ont repris se j’ai dit mot d’Artois,
Car je ne fui pas norris à Pontoise.
La reine n’a pas été courtoise,
Quand ils m’ont repris, elle et ses fils, le roi,
Certes, mon langage n’est pas le français ;
Ils ne sont pas bien appris ni courtois,
Ceux qui peuvent l’entendre en français.
Ceux qui ont blâmé mes mots d’Artois,
Car je ne fus pas élevé à Pontoise.

Le français de la cour s’étend. Il devient celui des gens socialement élevés, de l’administration et finalement de toute personne ayant une charge publique. À tel point que le chanoine Evrat, de la collégiale Saint-Étienne de Troyes, la justifie en 1192 :

Tuit li languages sunt et divers et estrange
Fors que li languages franchois:
C’est cil que deus entent anchois,
K’il le fist et bel et legier,
Sel puet l’en croistre et abregier
Mielz que toz les altres languages.
Tous les langages sont différents et étrangers
Sauf la langue française :
C’est celle que Dieu comprend le mieux,
Car il l’a faite belle et légère,
Si bien que l’on peut l’amplifier ou l’abréger
Mieux que tous les autres langages.

Le français langue des élites puis langue de tous 

Le français se propage comme langue administrative. Il va aussi dominer la littérature avec le déclin de celle d’oc. Ainsi les parlers d’oïl ne seront conservés que par le peuple pendant quelques siècles.

Pierre de Ronsard chantre de la langue française (portrait posthume ca. 1620)
Pierre de Ronsard (portrait posthume ca. 1620)

Petit à petit, le français se stabilise. On peut mesurer son évolution par exemple avec ce célèbre Sonnet à Hélène de Ronsard (1524-1585) :
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise aupres du feu, devidant & filant,
Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant,
Ronsard me celebroit du temps que j’estois belle.

Cependant, le français, comme toute langue vivante, évolue, s’enrichit de mots empruntés à d’autres langues, se simplifie. Quel sera le français de demain ? Entre les emprunts à l’anglais et la créativité des parlers populaires, il pourrait peut-être ressembler à cela : Bien ouéj, elle défonce grave ta creepypasta ! 

La langue écrite évolue en pays d’oc

Dans le sud de la France, l’évolution et la convergence commencent aussi par l’écrit. En effet, au moyen-âge, si le français s’impose dans l’élite des pays d’oïl sous la pression de la cour, aux mêmes moments, les régions du sud continuent à utiliser leurs langues pour l’administration. L’administration royale du Moyen-Âge parle d’ailleurs de lingua occitana par opposition à lingua gallica. Charles VI dira en 1381 qu’il règne sur les pays de linguae Occitanae quam Ouytanae (langue occitane autant que ouytane – ouytane, langue d’oïl). Bien sûr il ne s’agit pas d’une langue unique, dans le sud aussi les parlers sont divers. Et, dans cet écrit, il ne parle pas de tout le sud.

Guillaume IX d'Aquitaine
Guillaume IX d’Aquitaine

Pourtant, dans ce sud, va commencer très tôt une standardisation grâce aux troubadours qui convergeront sur une koïné, une scripta. Grâce à cette unité, la littérature du sud dépasse ses frontières.

Exemple d’un poème de Guilhem IX, comte de Poitou:
Companho, faray un vers… covinen
Et aura·i mais de foudatz no·y a de sen
Et er totz mesclatz d’alor e de joy e de joven.
Compagnons je vais composer un vers convenable / j’y mettrai plus de folie que de sagesse / et on y trouvera pêlemêle amour, joie et jeunesse (trad. Alfred Jeanroy).

Exemple d’un poème du troubadour gascon, Marcabrun :
Bel m’es quan son li fruich madur
E reverdejon li gaim,
E l’auzeill, per lo temps escur,
Baisson de lor votz lo refrim,
Tant redopton la tenebror!
J ’aime bien quand les fruits sont mûrs / Et que verdissent les regains / Quand l’oiseau, par les temps obscurs / De sa voix baisse les refrains / Il a peur de l’obscurité!

Cliquez ci-dessous pour en entendre une interprétation (chanteur non identifié)

      1. Marcabrun

Une évolution différente pour les pays d’oc

Puis vint la prise de pouvoir des Français et de l’Eglise sur les régions du sud, La littérature d’oc est étouffée avec sa scripta. Il n’y aura pas de pouvoir central jouant le rôle de Paris ou de la cour de France.

Les poésie dee Pey de Garros en langue gasconne(1567)
Poesias gasconas de Pey de Garros (1567)

En Gascogne, le béarnais de la plaine essaie une conquête. Puis, au XVIe siècle, le français administratif fait son entrée. En Gascogne, les lettrés, comme Montaigne (1533-1592) écrivent en français. Certains, comme Pey de Garros, défendent leur langue, faisant du XVIe le siècle d’or de la poésie gasconne, comme l’écrit Pierre Bec.

Jusqu’au XXe siècle, les Gascons conservent leur parler et la littérature reste vivante même si elle ne fixe pas son écriture. Qu’en sera-t-il du futur ?  Existera-t-il encore des lieux où on parle gascon ? La littérature vivra-t-elle encore ?

Anne-Pierre Darrées

NB : écrit en nouvelle orthographe

Références

Les Origines linguistiques de l’Aquitaine, Achille Luchaire, 1877
Linguisticae, Ma langue dans Ta poche #3, Romain Filstroff
Poésies de Guillaume IX, comte de Poitiers, Alfred Jeanroy, Annales du Midi 1905, p. 161-217
Coutumes et péages de Sens,
Annales de la ville de Toulouse, 1771
Histoire du français, l’ancien français IXe-XIIIe siècle,
La standardisation du français au moyen-âge, Klaus Krübl, 2013, p. 153-157




Passe-temps ou passatemps pour confinement

Jours de confinement ou jours de pluie, l’Escòla Gaston Febus vous propose quelques passe-temps. L’occasion de se divertir et mettre à jour (ou tester) certaines connaissances ?

 

Passe-temps léger, la nouvelle orthographe

Le Gascon est progressiste, embrasse volontiers les idées révolutionnaires et est de toutes les batailles. Il lui faudra un rien de temps pour se mettre à la nouvelle orthographe française, qui date quand même de 1990. Voici donc un passe-temps facile et peut-être auquel vous n’aviez pas songé.

Si nous nous souvenons, nos ancêtres écrivaient li cuens fiert la beste [le comte frappe la bête]. Cet ancien français est devenu difficile à lire tant ils ont modifié la langue et l’orthographe. Sans aller si loin, aujourd’hui, nous n’écrivons plus fantôme comme Ronsard :
Je serai sous la terre, et fantosme sans os,
Parles ombres myrteux je prendrai mon repos.
Alors pourquoi ne pas continuer ?

Passe-temps et orthographe
Épreuve d’orthographe au temps du certificat d’études

Avant d’apprendre la nouvelle, que diriez-vous de vérifier avec quelques questions que vous possédez bien l’ancienne orthographe ?
– faut-il un trait d’union aux mots suivants trente deux ou trente-deux ? Cent sept ou cent-sept ?
– devons-nous écrire un cure-dent, un cure-dents, des cure-dent ou des cure-dents ?
– écrivez-vous événement ou évènement ?
– pourquoi faut-il écrire j’harcèle et j’appelle ? Euh, ou bien c’est j’harcelle et j’appèle ?

La nouvelle orthographe nous simplifie la vie puisqu’elle enlève quelques irrégularités dont on ne connait pas toujours l’origine ou quelques accents superflus. Il n’y a que dix règles, c’est donc facile à apprendre et le site recto-verso nous transcrit même nos textes pour apprendre par la pratique.  Aucune raison de ne pas nous y mettre. D’ailleurs, c’est décidé, nous adoptons désormais la nouvelle orthographe dans le site escolagastonfebus.com

Passe-temps pour ceux qui ont le dictionnaire de Palay

Un passe-temps pour le confinement ? Faites des mots-croisés en gascon !Dans certaines revues Reclams, l’Escòla Gaston Febus s’était amusé à proposer des petits mots croisés ou croutzets / mots crotzats.

Voici ceux que Reclams proposa en janvier 1968. Pour les faire, vous pouvez télécharger le fichier ici. Attention, les mots à trouver sont en graphie du Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes et le numéro entre parenthèses vous indique la page du dictionnaire de Palay (version 2020) où se trouve la réponse…

Curieux de la réponse ? Téléchargez-la !

Passe-temps découverte du Gascon

Et si, tout simplement, vous profitiez de ce temps de confinement pour apprendre le gascon. On engage souvent la conversation avec des formules de politesse. Donc cliquez ici pour apprendre les formules de politesse gasconnes avec Ric dou Piau. En parlar negue.

Vous pouvez aussi vous familiariser avec l’accent, ou vous divertir, en écoutant le gascon oriental de Michel Saint-Raymond, La caisha de la bèra-mair.

 

Décidés ? On ne peut que vous conseiller A hum de calhau, les deux tomes de P. Guilhemjoan qui permettent de se lancer et d’acquérir des bases sérieuses.

Passe-temps du Gascon aguerri

Apprenez la grammaire gasconne, un passe-temps en ces temps de confinement

Si vous avez des doutes sur certains mots, aguerrissez-vous. Faut-il dire / écrire
ua amassada generau ou ua assemblada generau ?
– un anjo
ou un ànjol ?
– chucar
ou shucar ?
La réponse est dans wikigram, le wiki de grammaire du Congrès Permanent de la Lenga Occitana.

Faut-il dire / écrire
Qu’èra, en vertat, chic gloriós per un ainat ou Qu’èra, en vertat, chic gloriós tà un ainat ?
Qu’ac èi hèit per arren ou Qu’ac èi hèit entad arren ?
E i a hèra qui m’avetz vista? ou E i a hèra que m’avetz vista?
Voir les réponses, toujours dans wikigram.

Quel gascon connaissez-vous ? Savez-vous dans quel coin on utilise les verbes suivants ?

1.Que legishem / 2.Que bastit / 3.Qu’aimèc / 4.Que batot / 5.Que seguís / 6.Que dromiam
A. Bazadais / B. Armagnac / C. Landes / D. Astarac / E. Bas Couserans / F. Béarn

Réponse : 1B (petite grammaire de F. Sarran, présent indicatif ou subjonctif) 2A (Claudi Bellòc, prétérit) 3E (J. Deledar, prétérit) 4C (Felix Arnaudin, prétérit) 5D (J. Tujague, présent indicatif) 6F (Simin Palay, présent du subjonctif)

Passe-temps pratique pour Gascon gourmand

Au moment de Pâques, un tourteau à tremper dans de la crème anglaise régale le Gersois. L’association Parlem nous a dégoté une recette que l’on reconnaitra. Attention ces ingrédients sont pour un énorme tourteau.

Lhevader :
20 g de lhevami fresca o 7 g de lhevami instantanèa,
140 g de leit,
100 g de haria

Pasta :
140 g de lèit,
4 bèths ueus sancèrs,
1 culhèra de perhum tà las còcas,
220 g de sucre,
7 g de sau,
1 kg de haria,
125 g de burre moth, copat en petits tròç.

Le tourteau gersois, passe-temps pour jours de confinement
Le tourteau gersois

Ici suite de la recette en français

Seulement voilà, si la texture du tourteau est assez facile à réussir, le parfum joue un rôle important. A noste, le parfum était acheté en pharmacie. Et chaque pharmacien avait son mélange savant dont il ne divulguait pas la recette. Si tout le monde s’accorde sur la présence de vanille et de fleur d’oranger, les avis divergent rapidement. Un peu d’armagnac ? Sûrement, c’est la base en Gascogne. Et même si vous allez à la fête du tourteau à Mirande, le secret du parfum ne vous sera pas révélé… Alors, il vous reste à essayer !

Pour les Gascons téméraires, les potingas de bona fama

Que diriez-vous de vous replonger dans un savoir ancestral ? Miquèu Baris, conteur et poète landais, cherche pour nous dans tous les vieux grimoires et les têtes des anciens pour nous proposer Las potingas deu posoèr de Gasconha. Tome 1 à télécharger ici gratuitement, tome 2 à télécharger  ici gratuitement. Ou Tome 2 à lire en ligne.

Lo posoèr emposoera mes n’emposoa pas

En deux livres, vous découvrirez plus de cinquante remèdes qu’on utilisait et qu’il ne faut pas rejeter à la légère. Car l’expérimentation et l’observation les ont affinés. Les naturalistes les redécouvrent aujourd’hui comme lo citron ou los clavets (clous de girofle) pour soigner la tehequèra (le rhume).

On apprend aussi que lo posoèr emposoera mes n’emposoa pas. / le sorcier ensorcelle mais n’empoisonne pas. Que Lo mendràs qu’èra l’èrba de las posoèras, ce disèn / La menthe sauvage était l’herbe des sorcières, disait-on. Ou que rien ne vaut Per la nueit, un onhon au vòste capcèr. / Pour la nuit, gardez un oignon à votre chevet. Pourquoi ? Pour déboucher le nez bien sûr !

Et, en même temps, vous enrichirez votre vocabulaire avec, par exemple La planta deus cent noms e de las mila vertuts : l’abranon, lo pimbo, la gerbeta, la friseta, la peberina, o la faribola / La plante aux cent noms et aux mille vertus : le thym.

La grande énigme 

Si vous avez tout fait ou que vous n’êtes pas tentés par les petits passe-temps, en voici un de plus grande envergure. Si on ne veut pas passer pour des dinosaures, ne faut-il pas avoir quelques notions de physique-chimie quantique ? La Gravité, on voit ce que c’est, la Relativité, Einstein nous a bien expliqué. Reste le monde quantique, un monde étrange et aussi peu intuitif que, pour nos ancêtres, la terre qui tourne autour du soleil. Pourtant, à l’aube de l’ordinateur quantique, on ne peut plus l’ignorer.

Le chat de Schroedinger
Le chat de Schroedinger : mort ou vivant ?

Internet est plein de cours ou vidéos pour nous initier, on vous laisse faire. Voici un bon copa-cap pour terminer.

Le Covid 19 est bien petit et constitué (comme tout) d’éléments encore plus petits qui suivent les lois quantiques. Si je ne l’observe pas, le virus peut-il être simultanément, dans mon espace de confinement et à l’extérieur ? Est-il à la fois matière et non matière ? Ou encore peut-il être à la fois mort et vivant ?

Farfelu ? Ben revoyez l’expérience du chat de Schrödinger par exemple !

Et, au fait ?

Avez-vous repéré ? Tout cet article a été écrit en nouvelle orthographe. Combien de mots sont changés par rapport à l’ancienne ?

Réponse : deux (connait et reconnaitra)

Anne-Pierre Darrées




Jean Bourdette, per amou det Labéda

Certains Gascons comme Jean Bourdette méritent d’être connus même s’ils ont été discrets dans leur vie. Cet historien publia une bonne quarantaine d’ouvrages sur le Lavedan et quelques lieux à l’entour. Il publia aussi un épais lexique de gascon lavedanais. Ainsi, il nous fournit une vraie mine de connaissance. Encore un Gascon de renom.

Série Gascons de renom : Jean-Baptiste Sénac, Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Jean Bourdette

Jean Bourdette (1818-1911)
Jean Bourdette (1818-1911)

Jean Bourdette (1818-1911) est né à Argelès-Gazost. Il y passe son enfance.  Il suit des études d’ingénieur agronome à la prestigieuse Institution royale agronomique de Grignon, en Île de France, un ancêtre de l’actuelle AgroParisTech. Ensuite, il enseigne les sciences naturelles à Paris, fait des recherches à l’Observatoire avec Urbain Le Verrier, le papa de la météo,  dirige la Mission Égyptienne de Paris.

À 60 ans (1878), il décide de quitter ses fonctions et s’installe à Toulouse. Là, il travaille avec le botaniste Gaston Bonnier et parcourt les piémonts pyrénéens, Couserans, Comminges, Vallée d’Aure, Lavedan.

Pourtant, Jean Bourdette est avant tout un chercheur et un fouilleur de livres. Il délaissera rapidement la botanique. Muni d’une loupe, il se consacrera à l’étude de documents, d’archives sur son Lavedan natal. Il publiera pendant 21 ans un très grand nombre d’ouvrages sur cette région.

Jean Bourdette écrit per amor deth Lavedan

Per amou det Labéda / Per amor deth Lavedan (Par amour du Lavedan) est la devise de l’historien qu’il inscrit sur tous ses ouvrages. En 1903, l’Escole Gastou Fébus lui remet le prix d’honneur pour son travail. Pourtant, la plus grosse partie reste à venir.

Jusqu’à son dernier souffle, Bourdette écrit des notices très ciblées sur un thème. Elles peuvent être courtes, d’une bonne soixantaine de pages comme les Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, où il énumère les familles ayant possédé la seigneurie de Monblanc jusqu’à ce qu’elle soit donnée au Prieuré de Héas. Plus souvent, il développe les informations collectées avec précision et netteté, jusqu’à plus de 700 pages comme la Notice des abbés Lays du Labéda.

Ses ouvrages sont indispensables à toute étude sur cette région, en particulier parce qu’il y conserve la mémoire collective, celle des familles et les coutumes. Dix-sept de ses publications sont à disposition à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.

Jean Bourdette publie Froidour

"Mémoire

Non content de ce travail de fourmi, notre historien veut aussi faire connaître un ouvrage majeur sur la Bigorre. Il ne s’agit pas du manuscrit de Guillaume Mauran, Sommaire description du Pays et Comté de Bigorre, datant de 1614 ou peu après, qui fut édité, avec des notes complémentaires, par Gaston Balencie en 1887. Jean Bourdette, lui, voulut faire connaître le travail remarquable du Picard Louis de Froidour (1625?-1685), Grand-Maître des Eaux et Forêts au département de Languedoc, Guienne, Béarn, Basse-Navarre, Soule et Labourd.

Froidour avait écrit le Mémoire du pays et comté de Bigorre, probablement entre 1675 et 1685. Il s’agit d’une description du pays tels que l’a vu le Picard, d’abord une description géographique puis de son administration (justice, administration des eaux et forêts, feux de taille…).

Ce livre regorge d’informations sur la vie des Pyrénéens. Jean Bourdette explique par exemple qu’ayant besoin de sel pour réchauffer et purger les bestiaux pendant les périodes de neige, c’est la raison sans doute pour laquelle ils ont joui, jusques à présent, de la franchise et de la liberté de prendre du sel en Espagne, en Béarn ou ailleurs, ainsi que bon leur semble. Bien sûr, le peuple, gros consommateur de sel, est très opposé à l’impôt sur cette denrée, la gabelle. En Comminges, Froidour rapporte : Ils me dirent naïvement, en peu de paroles, qu’ils ne subsistaient que par le bétail, que leur bétail ne subsistait que par le sel, et que leur ôter le sel c’était leur ôter la vie, et qu’ils aimeraient beaucoup mieux mourir les armes à la main, que de mourir de faim et de misère.

Qu’ei monstruós de mespresar la lenga

Bourdette ne peut s’intéresser à l’histoire de son pays sans s’intéresser au gascon écrit et parlé dans cette région. D’ailleurs, il précise Tout Labedanés qe déou sabey era suo lenca de may, q’ey hountous d’ignourà-la, q’ey moustrous de mespresà-la. / Tot Lavedanés que dèu saber era lenca de mair, qu’ei hontós d’ignorar-la, qu’ei monstruós de mespresar-la. / Tout Lavedanais doit savoir la langue maternelle. Il est honteux de l’ignorer, il est monstrueux de la mépriser.

La route de Gavarnie au Pas de l'Echelle
La route de Gavarnie au Passage de l’Échelle

Ses notices sont d’ailleurs emplies de noms locaux et l’on peut ainsi apprendre ou se remémorer que la cascade de Gavarnie est appelée par les gens du pays et pich dèt Marbourè / eth pish deth Marborè / La pisse du Marboré ou que l’actuel pic de Montaigu est appelé à Bagnères le pic de Deux Heures. Ou encore que la petite vallée ou vallée de Barège communique avec le Lavedan propre ou grande vallée par le difficile pas de la scala (passage de l’échelle).

Jean Bourdette, consulté en 1889 par Miquèu de Camelat, conseillera au jeune auteur d’écrire en lavedanais (Camelat est né à Arrens, Lavedan). Ce que celui-ci fera pendant quatre ans, avant de choisir le béarnais de la plaine qu’il juge plus classique (ou plus connu ?).

Jean Bourdette conserve la langue

En érudit et conservateur de patrimoine culturel, Jean Bourdette se lance dans la réalisation d’un lexique et d’une grammaire. Seul le premier, Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, sera achevé en manuscrit (il ne sera pas publié). Il est conservé au Musée pyrénéen de Lourdes (4 volumes, 1404 pages).

Jean Bourdette - essai de vocabulaire lavedanais, p. 1391
Jean Bourdette – Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, p. 1391

Grâce à ce vocabulaire, vous pourrez parler montagnard en utilisant les arrealhs (éboulis), la coma (combe), le coret (petit col), le lità (couloir d’avalanche), la massavielha (roche usée par un glacier), l’ola (le cirque) ou la gauba (lac de montagne) tout en visant le som (sommet). Et, plus curieusement, vous pourrez aussi trouver un davantaiga (chemin qui mène à l’est de l’eau).

Enfin vous saurez différencier un bualar (pacage réservé aux bovins) d’un vedath (lieu interdit au bétail), écouter la balaguèra (vent du sud) et comprendre l’histoire de l’artiga que vous traversez (pâturage défriché).

Reprouès det Labedâ aplegats per Jean Bourdette

Jean Bourdette a édité en 1889 un recueil de 420 proverbes, locutions, comparaisons et sobriquets de son pays. Dans l’avertissement, le scientifique précise la prononciation et ses choix de graphie. Il n’y a pas de norme en cette époque.

Certaines expressions sont des expressions amusantes comme Doumâ q’ey u feniàn / Doman qu’ei un feniant / Demain est un fainéant, que l’on peut répondre à quelqu’un qui dit Q’at harèy doumà / Qu’ac harèi doman / Je le ferai demain.

Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos
Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos

Certains sont des constatations du peuple comme celui qui note les ravages des crues du Gave détruisant régulièrement berges et prairies ou changeant son cours :
Et mes gran proupiétàri det Labedà qu’ey et Gàbet.
Eth mes gran propietari deth Lavedan qu’ei eth Gavet. 
Le plus grand propriétaire du Labédà, c’est le Gave.

Bourdette ne peut d’ailleurs s’empêcher de reprocher aux Lavedanais leur fatalisme au lieu d’engager les travaux ad hoc.

Les parentés avec les peuples voisins

Ce recueil de proverbes présente une particularité intéressante. Jean Bourdette note les parentés ou emprunts à d’autres langues, comme les emprunts du lavedanais à l’espagnol. Il note aussi des proverbes similaires en français, ou en espagnol ou même, pour l’un en anglais !

Par exemple Deras olhas coundadas et loup qe s’en minjè / Deras òlhas condadas eth lop que se’n mingè / Des brebis comptées le loup en mangea. Effectivement, on retrouve le proverbe espagnol De lo contado come el lobo. La signification et l’image sont les mêmes. Il s’agit d’une critique de l’excès de contrôle qui n’empêche pas la perte de ce que l’on cherche à maitriser.

Ou encore Jean Bourdette rapproche :
En caza de hàoure, cabliha de husta / En casa de haure, cavilha de husta / En maison de forgeron, cheville de bois.
En espagnol, En casa del herrero, cuchillo de palo /  En maison de forgeron, couteau en bois.
Et en français : Les cordonniers sont les plus mal chaussés.
La même idée est exprimée mais d’une façon différente en français.  Encore une occasion de voir la proximité des deux côtés des Pyrénées.

Le souvenir

Lourdes et Argelès-Gazost ont gardé trace du chercheur infatigable. Elles lui ont offert le nom d’une rue, et même d’une école primaire pour Argelès.

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Références

Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, Jean Bourdette, 1898
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre, Louis de Froidour, 1892
M. Bourdette, Adrien Planté, Reclams de Biarn e Gascounhe, Deceme 1911, p.324