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Vœux de diversité de l’expression française

Diversité et liberté vont de pair. Et puisque c’est l’époque des vœux, en ces temps de restrictions de toutes sortes, que diriez-vous de promouvoir la diversité de nos langages ?

La diversité du français et la langue d’oïl

On a parfois l’impression que le français est une langue uniforme sur tout le territoire. Et qu’il faut s’aligner sur un vocabulaire « officiel », seul digne d’être écrit, voire parlé. Heureusement, il n’en est rien. Si l’on regarde les traces qu’ont laissées les dialectes de langue d’oïl, il y a déjà une belle diversité d’expressions et de mots. Par exemple, en s’appuyant sur le franco provençal, on pourrait dire : si nous appondons [mettons bout à bout] quelques mots régionaux, sûr que les autres seront franc [complètement] perdus.

Henriette Walter la diversité des langues
Henriette Walter

Aujourd’hui, en ce 29 décembre, il bruine, il pleuvine, il pleuvasse, il pluviote, il brouillasse, il crachine, bref il pleut un peu. Du moins, ce sont les synonymes de pleuvoir que proposent les dictionnaires comme celui du CNRTL. Et bien, avec quelques régionalismes, la linguiste française Henriette Walter (née en 1929 à Sfax, en Tunisie) nous donne l’occasion d’enrichir nos expressions. Ainsi, nous dit-elle, il bergnasse (Berry), il bérouine (pays Gallo), il brime (Poitou), il broussine (Lorraine), il chagrine (Normandie), il mouzine (Champagne), il rousine (Sarthe), etc.

Certes, c’est moins compréhensible par tout francophone mais c’est tellement plus savoureux ! Et qu’importe si nous, nous mangeons de la doucette alors qu’un Bourguignon mange de la pomâche, un Charentais de la boursette, un Lyonnais de la levrette et un Champenois de la salade de chanoine. Malgré les vingt noms différents recensés sur notre hexagone, nous nous régalons tous de valerianella olitoria, autrement dit de mâche.

Des mots gascons dans le français

Eva Buchi
Eva Buchi

Le gascon, comme d’autres langues ou dialectes, a influencé le français. La linguiste suisse Eva Buchi relève des mots d’origine du sud de la France avec leur définition. Par exemple :
– le floc : boisson de couleur blanche ou rosée, élaborée à partir de moût de raisin (Gers).
– la lagune : étendue d’eau au fond d’une petite dépression naturelle (Landes)
– le gnac : combativité (Hautes-Pyrénées)
– la pignada : pinède (des Pyrénées Atlantiques jusqu’en Gironde)

Et si nous continuions à influencer la langue nationale ? Ainsi, quelques mots gascons, francisés ou pas, abarrégés [égaillés] dans un discours, ne seraient-ils pas de beaux signes de notre identité ?

Mangeons donc de la cèbe [oignon], du cébard [jeune pousse d’oignon] ou de l’aillet [jeune pousse d’ail] en insistant bien sur le t final. De même, préparons nos plats dans une toupie [faitout]. Et quand la petite a le tour de la bouche barbouillé de sauce, osons lui dire : « tu es moustouse« .

Après le repas, il sera temps de s’espatarrer [s’affaler] dans un fauteuil en buvant un armagnac sans s’escaner [s’étouffer] et en gnaquant [mordant] dans les dernières coques à la padène [gâteaux à la poêle].

Alors, nous pourrons traiter le fiston de pébé de drolle, ou de poivre de drolle plutôt que de lui dire « espèce de poison » parce qu’il a empégué [empoissé] tous nos papiers de confiture après avoir pris son quatre heures [gouter] ?

Et surtout, n’hésitons pas à repapier, rapapiéger, papéger, péguéger ou papouléger autrement dit à radoter.

Des régionalismes gascons pour la diversité

Degrouais - Les gasconismes corrigés (p. 137)
Degrouais – Les gasconismes corrigés (p. 137)

Nous pouvons aller plus loin et orner nos discours de quelques régionalismes bien expressifs. D’ailleurs, en cette période des vœux, n’est-ce pas le moment de réveiller nos gasconnismes ?

Mon père me fait venir chèvre : mon père me tourne en bourrique.
Porte moi la veste : apporte-moi ma veste.
Viens donner la main : viens donner un coup de main.
J’en ai un sadoul : j’en ai assez.
Tâche moyen de te libérer : fais en sorte de te libérer.
Il s’en croit : il est prétentieux.
Ça date du rei ceset [en prononçant le t final] : ça date de Mathusalem.
etc.

Pour continuer dans la diversité, on peut aussi prendre des expressions qui ne sont pas tout à fait correctes mais qui nous parlent. Par exemple, disons

Je te défends de toucher mon pot de confiture : je te défends de toucher à mon pot de confiture.
Je ne pardonne personne : je ne pardonne à personne.
J’aime rêver au bord de la rivière même si hier je manquai tomber à l’eau : j’aime à rêver au bord de la rivière même si hier j’ai manqué de tomber à l’eau.
Avec Léo nous sommes allés au marché : Léo et moi nous sommes allés au marché.

Certes les deuxièmes expressions sont plus chic mais pourquoi ne pas revendiquer les premières ? Nous serons aussi bien compris et nous utiliserons des expressions de chez nous. Après tout, c’est bien comme ça que l’on fait évoluer une langue.  Et il n’y a pas de raison que nous ne laissions pas notre empreinte.

Ils ont osé la diversité

À la cour d’Henri IV, on se dispute pour savoir si on dit cuiller (en prononçant le r final comme dans fer) ou cuillère. Le roi est clair le mot est masculin, et c’est bien la première forme. Malherbe (1555-1628), lui, résiste en répondant que tout puissant qu’était le roi, il ne ferait pas qu’on dît ainsi en deçà de la Loire. Le temps a fait son ouvrage et on peut aujourd’hui dire les deux.

 

François Mauriac
François Mauriac

Notons aussi qu’à peine plus tard, le grammairien Gilles Ménage (1613-1692) remarque que le petit peuple de Paris prononce cueillé, la cueillé du pot, et que les honnêtes bourgeois y disent cueillère. Et je crois bien que de nos jours encore, la prononciation de ce mot est diverse : cuillère, cueillère voire culhère pour certains de chez nous.

Enfin, un écrivain reconnu comme François Mauriac (1885-1970) fait dire, dans Nœud de vipères, au père de Robert : pourquoi que je te fixe comme ça ? Et toi, pourquoi que tu ne peux pas soutenir mon regard ?

Et pourquoi que nous n’en ferions pas autant ?

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le français d’ici, de là, de là-bas, Henriette Walter, 1998
Les gasconismes corrigés, Desgrouais, 1746
Nouveaux gasconismes corrigés, Etienne Villa, 1802
Les emprunts dans le Dictionnaire des régionalismes de France, Eva Buchi, 2005
Gasconismes faut-il se soigner ? Escòla Gaston Febus
Mélenchon comprendrait-il Montesquieu ? Escòla Gaston Febus




La veillée de Noël et les contes

Hier, lors de la veillée de Noël, on chantait la naissance de Jésus ; aujourd’hui, la fête est tournée vers les enfants. Pourtant, des textes d’il y a cent ans relatent des veillées plus proches de ce que vivaient les familles au quotidien.

Les premiers noëls

Noël vient des mots latins dies natalis, autrement dit jour de naissance. Et ce serait au IVe siècle qu’on a commencé à célébrer ce jour.  Une célébration modeste qui n’a rien à voir avec ce que nous connaissons aujourd’hui.

Bien plus tard, les noëls, c’est-à-dire les chants autour de la nativité, vont faire leur apparition. Nous sommes au Moyen-âge. Ce sont surtout des chants populaires – et non liturgiques – et même des chants dansés. Et on les interprète souvent lors de la veillée.

Henri Suso (1296-1366) auteur de chants de noël
Henri Suso (1296-1366) auteur du In dulci jubilo

Certains de ces chants sont écrits par des hommes d’Église comme le célèbre in dulci jubilo du mystique allemand Henri Suso (1296-1366).

In dulci jubilo,
Nun singet und seid froh!
Unsers Herzens Wonne
Leit in praesepio;
Und leuchtet wie die Sonne
Matris in gremio.
Alpha es et O!

Dans une douce jubilation, / Chantez maintenant et soyez joyeux! / La joie de notre cœur / Repose dans la crèche; / Et [elle] luit comme le soleil / Dans le sein de la mère. / Tu es l’alpha et l’Omega!

      1. In dulci jubilo (Arr. R.L. Pearsall for Choir) - John Rutter, The Cambridge Singers

Des chants aux contes

Kinder- und Hausmärchen (Contes de l’enfance et du foyer) édité juste avant noël 1812 des frères Grimm
Kinder- und Hausmärchen (Contes de l’enfance et du foyer) des frères Grimm

À partir du XVIe siècle, à côté des chants, se développent d’autres formes : histoires dialoguées, légendes, contes.  Elles seront racontées à la période de Noël, à la veillée. Au XIXe, les contes pour enfants explosent. Et les aspects humains prennent le pas sur les aspects divins. De la même façon, le père Noël supplante le petit Jésus pour les cadeaux aux enfants.

Ainsi, Kinder- und Hausmärchen [Contes de l’enfance et du foyer] des frères Grimm sort le 20 décembre 1812. Les thèmes ne sont plus la naissance de l’enfant-Dieu, ils sont plutôt éducatifs, mettant en avant des enseignements de morale. Le recueil des frères Grimm contient par exemple le très célèbre Blanche-Neige.

Les noëls gascons

Lou Douctou A. CATOR de Flourenço de Gauro - traductou Gascoun (1862 - 1918)
« Lou Douctou A. CATOR de Flourenço de Gauro – traductou Gascoun (1862 – 1918) »

La Gascogne, comme d’autres régions et pays, développe les chants, les Nadaus [Noëls] et les contes. Ce peut être des contes originaux ou des contes inspirés (les thèmes se retrouvent souvent) ou encore des traductions de contes connus. Ainsi, au début du XXe siècle,  le Docteur Auguste Cator (1862-1918) de Fleurance dans le Gers, fait paraitre en gascon un recueil de contes choisis de Perrault.

D’ailleurs, les Edicions Reclams offrent cette année un livre numérique à lire ou télécharger sur son site, le conte Lo gat botat [Le chat botté], traduit par Auguste Cator, avec sa version en français.

 

Cador - Contes de Perrault - lo gat bottat (dessin de Clovis Roques)
Auguste Cator – Contes de Perrault – lo gat botat (dessin de Clovis Roques)

Les veillées de Noël

En attendant la messe de minuit, pendant la veillée, on chante, on se dit des contes, on raconte. Ainsi, dans des anciens exemplaires de la revue Reclams de Biarn et Gascougne, on trouve des récits racontant la vie. Des récits qui témoignent à la fois des douleurs vécues et de l’espoir qui animent leurs auteurs.

Par exemple, un Armagnaquais, Bernés-Lasserre, va  écrire un sonnet patriotique en 1916, La Nadau dous nostes.

La Nadau deus Nòstes

Dens lou sé de Nadau, per dessus las tranchados
Passeran lous aynats tout caperats de hèr;
Per lou cèl enlusit, de Belfort à la mer,
Esmalheran de flous las toumbos lèu fermados.

E lous souldats beyran, en loungo troupelado,
Lous guerriès d’autes cops s’abança, recouberts
Per l’alo dous fanious, dens lou malo councert
Que canto per es souls la grano Renoumado.

— O, peluts de Biarn, de Lanes, e Gascougno !
O, sublimes bouès d’uo santo besougno,
Eternelle glori ! campanos souneran.

Quand la Ney de Nadau, en signo de bictouèro,
Lusiran, coum estellos, bostos crouts de guerro
Sur le cô d’Henric, de Fébus e d’Artagnan !

Dens lo ser de Nadau, per dessús las tranchadas / Passeràn los ainats tot caperats de hèr; / Per lo cèl enlusit, de Belfòrt a la mer, / Esmalharàn de flors las tombas lèu fermadas.
E los soldats veiràn, en longa tropelada, / Los guerrièrs d’autes còps s’avançar, recobèrts / Per l’ala deus fanions, dens lo mala concert / Que canta per eths sols la grana Renomada.
– Ò, peluts de Bearn, de Lanas, e Gasconha! / Ò sublimes boès d’ua santa besonha, / Eternelle glòri! campanas soneràn.
Quan la Neit de Nadau, en signa de victoèra, / Lusiràn, com estalas, vòstas crotz de guèrra / Sur lo còr d’Enric, de Febus e d’Artanhan!

Le Noël des Nôtres

Dans le soir de Noël, par-dessus les tranchées / Passeront les ainés tout recouverts de fer ; / Par le ciel éclairé, de Belfort à la mer, / Orneront de fleurs les tombes bientôt fermées.
Et les soldats verront, en longue troupe armée, / Les guerriers d’autrefois s’avancer, recouverts / Par l’aile des fanions dans le mâle concert / Qui chante pour eux seuls la grande Renommée.
– Ô poilus de Béarn, de Landes et de Gascogne ! / ô sublimes âmes d’une sainte besogne, / Éternelle gloire ! Les cloches sonneront.
Quand la Nuit de Noël, en signe de victoire, / Luiront comme des étoiles, vos croix de guerre / Sur le cœur d’Henri, de Fébus et d’Artagnan.

Les récits des veillées : douleur et espoir

D’autres récits, plus tragiques, sont publiés, comme en 1909 Soubeni de Nadau / Sovenir de Nadau [Souvenir de Noël] de Léon Arrix qui gagna la médaille d’argent du concours de Salies.

Là, l’auteur raconte que des histoires s’échangeaient en attendant la messe de minuit. En panne d’inspiration, les personnes se retournent vers l »ancienne. Bam, à bous, mayboune; diset-s’en ûe, qu’en débet sabé d’aquéres hort biélhes qui soun las mielhous. / Vam, a vos, mairbona; disetz-nse’n ua, que’n débetz saber d’aqueras vielhas qui son las mielhors. [Allons, à vous, bonne-maman : dites nous en une, vous devez en savoir de ces vieilles qui sont les meilleures.]

Et la pauvre femme dit qu’elle n’en connait plus, qu’elle est trop vieille. Puis, elle raconte une histoire vraie, une histoire qu’elle a vécue. Il s’agit de la mort de son fils un anyoulou de cinq ans / un anjolon de cinc ans [un petit ange de cinq ans]. Cela se passe pendant la période de Noël. Pour réconforter l’enfant, tout en lui tenant la main, elle lui raconte que s’il meurt il aura, pour aller au ciel, des ailes comme les anges du paradis. L’enfant lui répond : que demandèrey au boun Diu dé-m decha biene-t bédé é qu’arribérèy dab las ales d’û anyou ou d’û béroy ausèt. / que demandarèi au bon Diu de’m dèishar viéne’t véder e qu’arribarèi dab las alas d’un anjo o d’un beròi ausèth. [je demanderai au bon Dieu de me laisser venir te voir et j’arriverai avec les ailes d’un ange ou d’un bel oiseau.]

L'enfant malade
L’enfant malade

L’année suivante, pour Noël, la mère repense à son enfant décédé. Et là, ûe beroye tourterèle blangue que-s biénè de pousa sus la hourque déu ridèu déu brès, é aquiu, que démourè ûe pausote en m’espian. / ua beròia torterela blanca que’s vienè de posar sus la horca deu ridèu deu brèc, e aquiu, que demorè ua pausòta en m’espiant. [une jolie tourterelle blanche vint se poser sur la fourche du rideau du berceau, et là, elle resta un moment en me regardant.]

La mère caresse la tourterelle qui lui fit entendre rou-crou-ou. Toutes les autres années, la mère attend l’oiseau lors de la veillée de Noël, mais l’oiseau ne viendra plus.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Coundes causits de Perrault, Auguste Cator
Reclams de Biarn et Gascougne, 15 de Decembre 1916, La Nadau dous nostes, p.67
Reclams de Biarn et Gascougne, novembre 1909, Soubeni de Nadau, p. 262
Escòla Gaston Febus : Noël aujourd’hui en Gascogne
Escòla Gaston Febus : La veille de Noël en Gascogne

 




Le château de Mauvezin (Hautes-Pyrénées)

Le château de Mauvezin est représentatif de l’histoire et de l’architecture des châteaux pyrénéens. Il est aussi le siège de l’Escòla Gaston Febus.

Un peu d’histoire

Les seigneurs du Château de Mauvezin
Les seigneurs du Château de Mauvezin

Mauvezin vient du latin malus vicinus qui peut se traduire par « mauvais voisin ». Ce toponyme est assez fréquent en Gascogne, puisqu’on compte une quinzaine de Mauvezin, dont la moitié au moins ont un rapport avec un château. Toutefois, le château de Mauvezin dont nous parlerons ici, se situe dans les Hautes-Pyrénées.

Mentionné pour la première fois le 12 mars 1083, il appartient au comte de Bigorre et une paix y est signée entre Sanche de Labarthe, Béatrice de Bigorre et son mari Centulle de Béarn. Il domine la région du sommet d’une motte castrale.

La Tour de Héchettes
La Tour de Héchettes

Au XIIe siècle, le donjon est en maçonnerie. Il a trois étages et son entrée se situe au 1er étage. La salle basse, à laquelle on accède par une trappe, est voutée. D’ailleurs, la voute romane a été reconstituée lors des récents travaux de restaurations. Par exemple, la tour de Héchettes donne une idée de ce qu’il pouvait être.

 

 

 

Le Château de Génos
Le Château de Génos

Plus tard, un mur en quadrilatère remplace les palissades de bois. Le château de Génos nous montre à quoi il devait ressembler.

Le château de Mauvezin est situé sur la route du piémont, à la frontière de la Bigorre, de l’Armagnac, de Labarthe et d’Aure. Evidemment, il fait l’objet de rivalités entre les seigneurs du voisinage.

Le siège de Mauvezin

Viguerie de Mauvezin d'après le censier de 1313
Viguerie de Mauvezin d’après le censier de 1313

Le traité de Brétigny de 1360 donne la Bigorre aux Anglais. Mais les seigneurs bigourdans se soulèvent en 1368 et la Bigorre redevient française, sauf les châteaux de Lourdes et de Mauvezin, toujours occupés par des routiers, dont le fameux Bascot de Mauléon.

Très vite, Charles V (1338-1380) envoie son frère, le duc d’Anjou, reprendre ces deux forteresses. Ainsi, il part de Castelnaudary et arrive devant Mauvezin le 20 juin 1373. Après quinze jours de siège, il négocie la reddition. Devant Lourdes, il essuie un échec et doit lever le siège.

Jean Froissart s’agenouille devant Febus, Wikipédia
Jean Froissart s’agenouille devant Febus, Wikipédia

Dans ses chroniques, Jean Froissart raconte le siège de Mauvezin. Alors qu’il se rend à Orthez pour rencontrer Gaston Febus, Espan du Lion, son compagnon de voyage, lui raconte les évènements passés 15 ans plus tôt. Le récit est adapté aux lecteurs, chevaliers amateurs de hauts faits d’armes : « Environ six semaines se tint le siège devant le château de Mauvoisin ; et presque tous les jours aux barrières y avoit faits d’armes et escarmouches de ceux de dedans à ceux de dehors. Et vous dis que ceux de mauvoisin se fussent  assez tenus, car le chastel n’est pas prenables, si ce n’est pas un long siège ; mais il leur advint que on leur tollit d’une part l’eau d’un puits qui siéd au dehors du chastel, et les citernes que ils avoient là dedans séchèrent ; car onques goutte d’eau du ciel durant six semaine n’y chéy, tant fit chaud et sec….. ».

Mauvezin passe à Gaston Febus

Le duc d’Anjou donne le château de Mauvezin à Jean II d’Armagnac, ennemi juré de Gaston Febus.

Le donjon du chateau construit à la demande Gaston Febus
Le donjon du chateau construit à la demande Gaston Febus

Le traité d’Orthez du 20 mars 1379 met fin à la guerre de succession du Comminges. Ainsi, Gaston Febus obtient le château de Mauvezin dont la viguerie est détachée de la Bigorre pour intégrer le Nebouzan jusqu’à la Révolution de 1789.

Febus fait rehausser les murs et construire le donjon. Il meurt 12 ans plus tard et Archambaut de Grailly devient comte de Foix, vicomte de Béarn et de Nebouzan en 1412. Il hérite donc de Mauvezin qu’il transforme en résidence comtale en ouvrant de larges fenêtres.

Alors, le château sert de prison. D’ailleurs, un texte raconte l’évasion de deux prisonniers enfermés dans la salle basse du premier donjon. Le 2 juin 1552, Guilhamet de Lectoure et Guilhem d’Abadie de Batsère tressent une corde de paille à laquelle ils attachent un bout de bois. Pendant que le garde est allé dans la maison du capitaine, les deux prisonniers s’évadent par la trappe du 1er étage, enfoncent la porte du donjon, traversent la cour, passent par les latrines et s’enfuient dans les bois proches.

Une pierre porte l’inscription : « Dieu seul sera adoré et l’antechrist de Rome sera abismé ». Nul doute que le prisonnier était protestant.

Le château est sauvé de la destruction

Le château de Mauvezin (gravure de 1704)
Le château de Mauvezin (gravure de 1704)

Le Nebouzan est réuni à la couronne de France en 1607. Le château n’a plus de fonction militaire et tombe dans l’oubli.

En 1715, Louis XIV veut agrandir son parc de Marly. Il échange une propriété avec Louis-Antoine de Pardaillan de Gondrin, duc d’Antin (1665-1736), qui reçoit Mauvezin et des seigneuries alentour. Criblé de dettes, son fils les revend en 1777 à Marc-Antoine de Lassus, juge de Rivière et Subdélégué à Montréjeau.

Après l’abolition des droits seigneuriaux en 1793, le château sert de carrière aux habitants de Mauvezin.

Avec la vogue du thermalisme et l’afflux de touristes (Capvern est proche), la municipalité de Mauvezin prend conscience de l’intérêt du château. Un arrêté municipal de 1860 ferme le château et interdit sa démolition.

Achille Jubinal
Achille Jubinal

Achille Jubinal, député des Hautes-Pyrénées veut le prendre en ferme pour y établir un jardin, un musée archéologique et peut-être une résidence pour lui et sa famille. La commune tergiverse. Finalement, elle lui vend le château le 21 septembre 1864.

Achille Jubinal meurt l’année suivante. Sa fille vit à Paris et ne s’intéresse pas au château qui reste en l’état pendant 30 ans. En 1906, elle le vend à Alain Bibal, mécène et maire de Masseube dans le Gers.

L’Escòla Gaston Febus devient propriétaire du château

Albin Bibal
Albin Bibal

Albin Bibal réalise des travaux de sauvetage du château. En 1907, il le cède à l’Escòla Gaston Febus dont il est membre.

La remise officielle a lieu le 31 août 1907 au cours d’une Félibrée. « Mes chers collègues, ces vieux murs, cette devise intacte sont à vous pour toujours ». C’est en ces termes que Alain Bibal, vivement applaudi par une assemblée de Félibres, remet le château à l’Escòla Gaston Febus.

On y voit Adrien Planté, Capdau de l’Escòla, Simin Palay, Miquèu de Camelat, Charles du Pouey, le docteur Laccoarret, Bernard Sarrieu (fondateur de l’Escòla deras Pireneos), l’Arté deu Portau, André Baudorre, l’abbé Labaigt-Langlade

Lors d’un tournoi littéraire, on lit des textes et des poésies. Les chorales de Bordes, les Troubadours montagnards et l’Estudiantine tarbaise entonnent des chants. La Félibrée se termine par Aqueras mountines que l’on dit écrite par Gaston Febus.

Remise du Château de Mauvezin à l''Escòla Gaston Febus
Remise du Château de Mauvezin à l’Escòla Gaston Febus le 31 août 1907

En 2006, l’Escòla Gaston Febus lance une importante campagne de restauration du château de Mauvezin, dans laquelle elle investit 1,8 M€, financés en grande partie par les visiteurs.

Chateau de Mauvezin - la bibliothèque
Chateau de Mauvezin – la bibliothèque

Ainsi, le château de Mauvezin reste le siège de l’Escòla Gaston Febus. Le château abrite la bibliothèque de l’Escola, une des plus riches en occitan de Gascogne.

Depuis, l’Escòla Gaston Febus numérise les ouvrages pour en donner l’accès au plus grand nombre. Elle développe et anime des sites internet pour favoriser la connaissance de la langue et de la culture gasconnes :

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Spécial Château de Mauvezin et Escòla Gaston Febus
Gaston Febus construit le château de Mauvezin
Site du château




Félix Arnaudin l’imagier

C’est aujourd’hui, 6 décembre 2021, le centenaire de la mort de Félix Arnaudin. L’occasion de se souvenir de ce grand photographe.

La vocation de Félix Arnaudin

Félix Arnaudin - Autoportrait
Félix Arnaudin – Autoportrait (colorisé)

Félix Arnaudin est né à La Bohèira [Labouheyre] dans les Landes, le 30 mai 1844. Son père est concessionnaire des forges de Pontenx et possède quelques propriétés.  Ils vivent dans la maison du Monge. Le jeune Félix va au collège pendant 3 ans (1858 à 1861), à Mont-de-Marsan, sans grand enthousiasme. Heureusement, au retour chez lui, il fréquente l’abbé Cassiau et continuera à s’instruire avec lui.

Il commence par travailler avec son père mais ne montre ni gout ni aptitude pour ce métier de commerce. En fait, il traine sans trouver sa voie.

La maison Arnaudin
La maison Arnaudin

Pourtant, les choses vont changer. Il publie, en 1873 dans la Revue de Gascogne, un article qui raconte la mort étrange de Bernard de Pic de Blais de la Mirandole (1725-1760). Partant de propos (légende ?) qu’il a recueillis, il creuse les archives pour en découvrir les fondements et les expose dans la revue sous le titre Une branche des Pic de la Mirandole dans les Landes, p 259-267.

Jean-Baptiste Lescarret (1819-1898) l’encourage et le présente à l’Académie de Bordeaux. Lescarret est avocat, professeur d’économie politique et sociale, membre de sociétés savantes et auteur de romans. Il a aussi écrit un essai pour dénoncer la plantation systématique des pins maritimes (1858). Une opinion que les deux hommes partagent.

Le tournant décisif

Marie Darlanne
Marie Darlanne (1856-1911)

Félix Arnaudin s’éprend de Marie Darlanne (1856-1911) qui est au service de sa mère dans la maison familiale. Mais, la liaison est découverte et Marie est chassée en 1874. Félix a 30 ans. Il commence un journal qu’il tiendra pendant 40 ans.

Ne pouvant oublier Marie, il s’installera finalement avec elle à partir de 1881, et restera à ses côtés jusqu’à sa mort. La famille refuse cette mésalliance et Félix ne l’épousera pas.

Félix est un rêveur. Heureusement, il vit des revenus des métairies. Pourtant, en cette année 1874, le destin se précise. Félix achète son premier appareil photographique.

Félix Arnaudin l’ethnologue

Arnaudin - Fontaine Saint-Michel (1903)
Arnaudin – Fontaine Saint-Michel (1903)

Parcourant à vélo son pays, il va collecter un nombre impressionnant d’informations. Un collectage d’autant plus précieux que la forestation voulue par Napoléon III est en train de profondément chambouler la région.

Il procède de façon méthodique. Il établit un questionnaire qui lui permet d’interroger précisément les habitants de la région. Ensuite, il remplit des fiches d’enquête.

Félix Arnaudin - Attelage de boeufs
Félix Arnaudin – Attelage de boeufs

Il recueille méticuleusement des contes, des proverbes, des chants. Entre 1888 et 1910, il interroge 340 personnes. Il recueille plus de 150 mélodies et publie trois volumes de chants. Il note aussi les mots gascons utilisés, l’histoire, l’archéologie ou encore l’écologie de sa région.

En réalité, s’il a beaucoup amassé, il publie peu, quelques articles, une poignée de livres à faible tirage.

En 1912, il écrit dans Chants populaires de la Grande Lande : « Que de choses aimées dont chaque jour emporte un lambeau ou qui ont déjà disparu et ne sont plus qu’un souvenir ! « 

Félix Arnaudin - Les fileuses
Félix Arnaudin – Les fileuses

Un exemple de collectage : Trop, trop

En janvier 1913, Félix Arnaudin publie dans la revue Reclams de Biarn e Gascounhe (p 17) une chanson Trop, trop / Tròp, tròp. que l’on peut chanter lentement comme berceuse ou un peu plus vite pour en faire une chanson de danse.

      2. Arnaudin-Trop-Trop

Trop, trop
S’i ère luouat lou moyne,
Trop, trop,
S’i ère luouat matin
Carque soun sac su’l’ayne, – E hay ent’aou moulin, – Trop, trop…
I hadè’n tchic de brume, – S’i a perdut lou camin. – Trop, trop…
S’i a stacat lou soun ayne, – Eus mountat sus un pin. – Trop, trop…
Le garralhe ére seuque, – Toumbe lou jacoubin. – Trop, trop…
Que s’i’a dehéyt le coueche, – Disé qu’ére lou dit. – Trop, trop…
Lés heumnes dou besiatje, – An entinut lou crit. – Trop, trop…
L’uoue porte le guélhe, – E l’aoute lou tcharpit – Trop, trop…
E l’aoute le ligasse, – Pèr li liga lou dit. – Trop, trop…
S’i ère luouat lou moyne, – S’i ère luouat matin.

Arnaudin - Moulin à vent avec Jeanne Labat d'En-Meyri (1896)
Arnaudin – Moulin à vent avec Jeanne Labat d’En-Meyri (1896)

Trop, trop  S’était levé un moine. – Trop, trop, – S’était levé matin.
Il charge son sac sur l’âne. – Il va vers le moulin. – Trop, trop…/
Il faisait un peu de brouillard. – Il a perdu son chemin, – Trop, trop…/
Il a attaché son âne. – Il est monté sur un pin, – Trop, trop…
La branche était sèche. – Tombe le jacobin. – Trop, trop…
Il s’est démis la cuisse. – Il disait que c’était le doigt. – Trop, trop…
Les femmes du voisinage. – Ont entendu le cri. Trop, trop…
L’une apporte le chiffon. – Et l’autre de la charpie. Trop, trop…
Et l’autre la bande pour lui lier le doigt. Trop, trop…
S’était levé le moine. Trop, trop… S’était levé matin.

Comment ne pas reconnaitre les paroles de la comptine Compère Guilleri ? Et ce n’est peut-être pas si étrange.  Philippe Guillery, le capitaine des voleurs, nait en 1566 en Bas-Poitou, village Les Landes. Il passe ses dernières années à Bordeaux, avant d’être reconnu et roué de coups en 1608.

Félix Arnaudin, l’imajaire

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Félix Arnaudin constitue un répertoire détaillé d’images. Car il se considère comme un imajaire [un imagier] et non un photographe, mot qu’il a en horreur le considérant comme un des « plus détestables emprunts à mon goût, que le français ait pu faire au grec ».

Les quatre premières années (1874-1878), il fait une soixantaine de sorties autour de chez lui et produit 216 négatifs.

Félix Arnaudin - Eglise de Bias (1897)
Félix Arnaudin – Eglise de Bias (1897)

À sa mort, ce sont presque 2 500 images qui sont répertoriées. Il s’intéresse aux paysages qui représentent la moitié de ses photos. Ainsi, il photographie des champs, des lagunes, des pins, des mottes témoins du passé.

Il donne aussi une bonne place à l’habitat, fermes, maisons, moulins, et aussi à des témoignages anciens comme des églises, des sources et fontaines aux vertus médicinales, des bornes de sauveté.

Enfin, il s’intéresse aux portraits de personnes ou à des scènes de vie quotidienne. Ces images sont des mises en scène murement réfléchies par notre imagier.

Groupe d’hommes – Félix Arnaudin (1844-1921)

Le souvenir

Félix Arnaudin en chasseurSa passion, son amour pour le pays, son sens de la collecte paraissent étranges à son entourage. Il est surnommé lo pèc, un nom affectueux ou moqueur pour qualifier une personne simple ou niaise.

Le 30 janvier 1921, Félix Arnaudin écrit : « Dans ma pauvre vie de rêveur sauvage, toutefois anxieux de notre passé local, je n’ai guère reçu d’encouragements ; l’indifférence et les railleries, un peu de tous côtés, en ont volontiers pris la place ».

Note préparatoire
Note préparatoire

Certains de ses manuscrits, confiés au professeur de l’université de Bordeaux, Gaston Guillaumie (1883-1960), sont perdus.

Le fonds d’archives est maintenant consultable à l’écomusée de Marquèze, dans les Landes.

Plusieurs ouvrages ont été publiés sur Félix Arnaudin. Citons la Grammaire gasconne du parler de la Grande-Lande et du Born à travers les écrits de Félix Arnaudin, Renaud Lassalle, Editions Des Regionalismes, 2017.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle.

Références

Les fonds de Félix Arnaudin (1844-1921), collecteur et photographe des « Choses de l’ancienne Grande Lande », Florence Galli-Dupis, 2007
Chants populaires de la Grande Lande, Le monde alpin et rhodanien, Georges Delarue, 1973,  pp. 171-172
Choses de l’ancienne grande Lande, Félix Arnaudin
49 images de Félix Arnaudin sur Wikimedia Commons




Les livres pour noël

Peut-être Noël est-il aussi un moment pour transmettre une part de notre culture locale ? Une culture qui se construit tous les jours en se basant sur ce que nous ont transmis nos prédécesseurs.

Un livre, un noël

Les Islandais n’imagine pas Noël sans offrir des livres. Leur fameux déluge de livres (voir article précédent), le Jólabókaflóð. Et, finalement, une enquête en France en 2020, montre que nous nous offrons surtout des chocolats et… des livres.

Alors, pourquoi ne pas s’intéresser à des livres de chez nous ? Jean Nadau nous le répète dans sa chanson, Un coin de rue, un chemin de terre Qu’èm d’aqueth pais deus qui nos an aimat [Nous sommes du pays de ceux qui nous ont aimés].  Il s’agit bien d’Aqueth paradis perdut au hons de noste cap [de ce pays perdu au fond de nos têtes].

Y a-t-il une littérature de Noël ?

 Livres de Noël - Charles Dickens - A Christmas Carol Oui et non. Noël peut inspirer des histoires, en particulier sur des scènes de Noël comme le très célèbre A Christmas Carol du Britannique Charles Dickens (1812-1870) dont voici le début.

Marley was dead: to begin with. There is no doubt whatever, about that. The register of his burial was signed by the clergyman, the clerk, the undertaker, and the chief mourner. Scrooge signed it; and Scrooge’s name was good upon ‘change, for anything he chose to put his hand to. Old Marley was as dead as a door-nail.

[Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l’ombre d’un doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre, le clerc, l’entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené le deuil. Scrooge l’avait signé, et le nom de Scrooge était bon à la bourse, quel que fût le papier sur lequel il lui plût d’apposer sa signature. Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de porte.]

 Livres de Noël - Vasconcelos - Meu Pé de Laranja LimaPlus récemment, Meu Pé de Laranja Lima du Brésilien José Mauro de Vasconcelos (1920-1984) raconte un noël poignant. L’enfant se précipite le matin de noël pour voir ce qu’il y a dans ses tennis. Rien ! Son père est trop pauvre pour offrir des cadeaux à ses enfants.

Desviei meus olhos do tênis para uns tamancos que estavam parados à minha
frente. Papai estava em pé nos olhando. Seus olhos estavam enormes de tristeza.
Parecia que seus olhos tinham crescido tanto, mas crescido tanto que tomavam toda
a tela do cinema Bangu. Havia uma mágoa dolorida tão forte nos seus olhos que se
ele quisesse chorar não ia poder. Ficou um minuto que não acabava mais nos
fitando, depois em silêncio, passou por nós. Estávamos estatelados sem poder dizer
nada. Ele apanhou o chapéu sobre a cômoda e foi de novo para rua.

[Je détournai les yeux de mes sandales de tennis et je vis des galoches arrêtées devant moi. Papa était debout et nous regardait. Ses yeux étaient immenses de tristesse. On aurait dit que ses yeux étaient devenus si grands qu’ils auraient pu remplir tout l’écran du cinéma Bangu. Il y avait une douleur si terrible dans ses yeux que s’il avait voulu pleurer il n’aurait pas pu. Il resta une minute qui n’en finissait plus à nous regarder puis sans rien dire il passa devant nous. Nous étions anéantis, incapables de rien dire. Il prit son chapeau sur la commode et repartit dans la rue.]

Quelques recommandations de chez nous

Toutefois, les livres de Noël les plus fréquents ou les plus traditionnels restent probablement les chants et les contes.  Si les Edicions Reclams n’ont pas publié de livre ayant pour thème noël, ils ont mis l’accent cette année sur des récits qui nous appellent à une évasion, qui sont ou font appel à des légendes.

Jamei aiga non cor capsús

Jamei aiga non cors capsùsCe livre de Benoit Larradet a un succès bien mérité. Il raconte trois destins. Celui d’un tronc d’arbre, coupé dans les Pyrénées, transformé en mat de navire négrier, qui s’échoue sur les bords de la rive du Rio de la Plata. Celui de l’indien Talcaolpen, dernier de sa tribu et qui sait parler aux arbres. Enfin celui de José Lostalet, ce Béarnais émigré en Argentine et devenu gaucho. Trois protagonistes qui se souviennent et qui sont oubliés.

Le ton n’est ni plaintif, ni nostalgique. C’est plutôt celui d’un conte.

Argüeita, Talcaolpen, argüeita quin cambian las gèrbas d’un endret a l’aute. Argüeita la prestida discreta d’un passatge qui miava lo ton pair, enqüèra mainatge, dinc au jaç d’un nandó on panava los ueus. – Argüeita las arraditz e las granas de qui las hemnas sabèvan har un disnar o ua bevuda de hèsta.”

[Regarde, Talcaolpen, regarde comment les herbes changent d’un endroit à l’autre. Regarde l’empreinte discrète d’un passage où te menait ton père, encore enfant, jusqu’au nid d’un nandou où il volait ses œufs. Regarde les racines et les graines dont les femmes savaient faire un diner ou une boisson de fête.]

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Ercules l’inicat, Hercule l’initié

Ercules l'iniciat
Ercules l’iniciat

Quel rapport, me direz-vous, entre le héros grec Hercule et la Gascogne ? De façon étonnante, alors que les Grecs ne seraient jamais venus en Gascogne,  nous avons gardé plusieurs de leurs légendes !

Le jeune homme et la grand’bête à tête d’homme rapporté par Jean-François Bladé (1827-1900) parle de la sphinge grecque. Lo becut ressemble étrangement au cyclope Polyphème. Et Hercule, en revenant de son dixième travail, rencontre la princesse Pyrène qui donnera naissance à nos montagnes Pyrénées.

Ce livre, bilingue, nous propose d’aller au-delà de l’image d’un demi-dieu invincible. En effet, pourquoi ces douze travaux et pourquoi dans cet ordre ? En remontant aux sources les plus lointaines dont nous avons trace, l’autrice, Anne-Pierre Darrées, remet en lumière le chemin initiatique que représente ces travaux. Un chemin pour apprendre à corriger ses erreurs, à élargir sa conscience, bref un chemin pour devenir un homme. Et un livre pour revisiter les aventures du héros avec humanité.

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Le dictionnaire de Palay

Classique, indispensable, la version sous coffret de ce dictionnaire est un magnifique cadeau de Noël. Voir article précédent. Il accompagne tout Gascon et toute Gasconne qui s’intéresse à son pays. On y trouve la signification de mots bien sûr et aussi ces expressions qui font la saveur de l’expression d’un peuple.

Par exemple à Nadàu [Nadau; Noël] on peut lire :
Nadàu au sou, Pasques au couduroû [Nadau au só, Pascas au cauduron; Noël au soleil, Pâques au coin du feu]
Nadàu e Sen-Joan que coupen l’an [Nadau e Sent Joan que copan l’an; Noël et Saint-Jean partagent l’année]
Las iroles a Nadau, minja que las cau [Las iròlas a Nadau, minjar que las cau; à la Noël il faut manger les chataignes rôties]

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Bonne préparation de noël !




Les jeux gascons du XXIe siècle

Faut-il parler d’arreviscolada (résurrection) pour les jeux traditionnels de Gascogne ? Cela semble bien timide, pourtant certains Gascons se passionnent pour le trad’athlon.

Les jeux d’habileté

La Gascogne, comme bien d’autres pays, aime les jeux d’habileté. Ils sont nombreux même s’ils sont plus ou moins connus de nos jours.

La pétanque
La pétanque

La petanca (pétanque) par exemple nous serait arrivée de Provence. Ce jeu est une évolution du jòc de bola (jeu provençal, appelé aussi les trois pas ou la longue) due à Jules Hugues en 1907.  À cause de ses rhumatismes, il en changea les règles pour pouvoir continuer à y jouer. Désormais, il jouera los pès tancats (les pieds serrés, posés sur le sol).

La pelote basque
La pelote basque

De façon générale, los jòcs de bala (les jeux de balle) sont courants. Les plus connus sont sûrement ceux de nos voisins :  le tambornet (tambourin) languedocien et la pelote basque. À ce propos, un joueur légendaire, Jean Erratchun (1817-1859) était surnommé Gaskoïna (le Gascon) car sa famille était originaire du village navarrais La Bastide Clairence (64). Refileur au rebot, il gagna un défi célèbre à Irun le 9 août 1846. Christian d’Elbée, un autre joueur, raconte : « Après une égalisation entre les deux camps, Gaskoïna finit la partie par un coup admirable après avoir pris la pelote à la volée ou vite après le bond. Comme Gaskoïna marchait pieds nus, des témoins affirmaient que les Espagnols lançaient sur la place des petits clous de sabot, sans arriver à le décourager. »

Karl Witkowsi (1860 - 1910) - Las canicas
Karl Witkowsi (1860 – 1910) – Las canicas

Plus tranquille, les canicas (billes) occupaient les enfants et pouvaient être couplées au cibòt (à la toupie). On met des billes dans un cercle et chacun à tour de rôle lance la toupie qui devra faire sortir le maximum de billes du cercle.

Les jeux d’adresse ou de force

La craba, ou jeu de la chèvre est un jeu pratiqué en Bigorre. On trouve le même jeu sous le nom de Vira Bartolh dans les Landes. Il s’agit d’un jeu d’adresse. Un bâton est posé perpendiculairement sur un autre. Avec un troisième bâton, on le fait décoller et on le frappe pour l’envoyer le plus loin possible.

Divers jeux permettaient de monter sa force. Le plus sauvage est peut-être le jeu de trucassèrs, un sport aimable où l’on se bat à coup de trique ! Les habitants de Panjas dans le Gers étaient réputés pour y être très forts.

Les jeux de quilles

Les Gascons ont plusieurs jeux de quilles dont trois particuliers.

Les quilles au maillet / Las quilhas au malhet

Ce serait un vieux sport datant de l’Antiquité. En tous cas, lo noste Enric (Henri IV) et son fils, Louis XIII, aimaient bien y jouer. Plus tard, en 1816, un maire du Gers, excédé, interdit aux aubergistes et cabaretiers d’organiser les jeux de quilles en soirée, car cela entrainait des bagarres peu goutées par les habitants. Aujourd’hui, ce jeu reste présent en Bas Armagnac, dans une partie des Landes, en Haute-Garonne et en Ariège.

Le quilhaire (joueur de jeu de quilles) doit faire tomber des quilles avec un malhet (maillet). Les quilles sont des cylindres en bois,  trois font 50 cm de haut et les trois autres, 55cm. Le maillet, lui, en forme de bouteille, mesure 30 cm de long et 7 cm de diamètre. L’objectif est d’abattre les quilles sauf une qui doit rester debout, n’importe laquelle, ce qui permet de gagner 1 point. Attention, la chute des six quilles annule le jet !

En 1992, les quilles au maillet rejoignent la Fédération Française de Bowling et de Sport de Quilles.

Un jeu gascon : le jeu de quilles au maillet
Jeu de quilles au maillet

Lo rampèu ou le rampeau d’Astarac

Un jeu de l'Astarac : le rampeau
Le rampeau

Le joueur, situé dans une zone de tir, doit faire tomber le plus de quilles possible avec un maillet. Six quilles sont disposées en T. S’il fait tomber les six quilles, il a fait rampèu ! Le maillet fait 30 cm et pèse dans les 800 g. Le joueur a droit à 3 parties de 10 lancers.  Le gagnant est celui qui marque le plus de points (1 point par quille tombée).

En fait, ce jeu est ancien. L’archevêque d’Auch, François de Serret de Gaujac, écrit en 1756 : le maître d’école d’Audignon est violent, pas assidu à ses cours alors qu’il n’hésite point à jouer au jeu public du rampeau.

Plus proches de nous, les lundis de Pâques, les allées de Mirande grouillaient de joueurs de rampèu. Et le Landais Félix Arnaudin (1844-1921) raconte :  Il n’était pas rare autrefois, dit-on, de voir d’enragés joueurs s’y acharner, l’excitation du vin aidant (c’est du vin que l’on jouait toujours), deux, trois, quatre jours durant, sinon même de pinte en pinte et de revanche en revanche, la semaine tout du long.

Le palet gascon

François Rabelais (1483?-1553) faisait déjà jouer le jeune Gargantua à des palets géants, car ce jeu se joue un peu partout. Plusieurs mégalithes en France seront d’ailleurs appelées le palet de Gargantua.

Le jeu du palet gascon
Le palet gascon

Le palet gascon serait né dans le Gers actuel. Il était très en vogue au XVIe siècle. En 1956, le préfet du Gers l’interdit parce qu’on y misait de l’argent. En 1985, il revient, et le comptage des points remplace l’argent.

Avec deux palets en acier de 10 cm de diamètre et 400 g de poids, le paletaire (joueur de palet) fait tomber le quilhon (quille légèrement conique) sur laquelle sont placées 3 pièces de monnaie. Le nombre de points dépend des positions des pièces. Elles doivent être plus près d’un palet que du quilhon.

Le premier championnat du monde de palet gascon s’est déroulé le 15 août 1990 à Vicnau-Lialorès (commune de Condom). Depuis, tous les ans, le 15 août, plus de cent-cinquante joueurs participent au championnat du monde. Les participants viennent de Gascogne, d’autres régions de France comme la Bretagne, la Picardie ou la Vendée, et aussi de pays comme l’Espagne, l’Italie, ou la Belgique.

Le dernier concours a eu lieu à Vic-Fezensac (Gers). Continuera-t-il ? Hélas, ce n’est pas sûr !

Le Trad’athlon Gascon

Henri Denot, champion 2021 du Tradithlon
Henri Denot, champion 2021 du trad’athlon

Quoi de plus naturel que de réunir les trois jeux traditionnels de Gascogne dans un concours, le trad’athlon.

En 2021, les champions sont l’indétrônable Henri Denot d’Aire-sur- l’Adour et Anne Marie Pinto.

Pour tester ces jeux, les jeunes peuvent désormais utiliser la carte passerelle sport scolaire-sport en club. En particulier, des clubs permettent de faire des essais gratuits sans même prendre de licence.

Vivent les quilles !

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Quilles, boules, bâtons, Go to the future
Sports traditionnels occitans : le Tambornet [Pratique sportive]
« La Pétanque », Historia,‎ , Charles Giol, p. 83
Las canicas e lo cibòt, Miquèu Baris
Le rampeau de l’Astarac
Jeux traditionnels
Choses de l’Ancienne Grande-Lande, Félix Arnaudin, 1921
Sports dans les Hautes-Pyrénées – Les quilles de neuf

 




Les Béarnais en Argentine

Des Béarnais, plus de 120 000, ont émigré en Argentine. Se souviennent-ils du pays ? En ont-ils envie ? Benoit Larradet ravive notre mémoire dans son livre Jamei aiga non cor capsús.

Des Béarnais vont en Argentine

Les Béarnais en Argentine - Alexis Peyret
Alexis Peyret (1826-1902)

 

C’est surtout dans la deuxième moitié du XIXe siècle que des Béarnais vont partir en Uruguay puis en Argentine. Ils partent pour fuir la pauvreté, parce qu’ils refusent le service militaire, parce qu’ils sont cadets… ou, parfois, pour faire fortune.

Nous avons déjà évoqué le destin extraordinaire d’Alexis Peyret, un des bâtisseurs du Nouveau Monde. En fait, ils sont des milliers et des milliers. Ils viennent d’Auloron (Oloron), de Navarrencs (Navarrenx), de Sauvatèrra (Sauveterre), dera vath d’Aspa (de la vallée d’Aspe).

Un Béarnais en Argentine , Pierre Castagné
Pierre Castagné (1867-1928)

Leur intégration est facilitée par la langue régionale, proche de l’espagnol. La promotion peut être rapide, comme celle des trois frères Lavignolle, arrivés peones et achetant bientôt chacun une ferme de 500 ha.

De même, Pierre Castagné commence à travailler dans les chantiers navals de Pedro Luro à Dársena Norte (Buenos Aires), puis achète de terres et développe le coton, ce qui garantira son renom au niveau international.

Et tant d’autres.

L’émigré est-il béarnais en Argentine ?

Se souvient-il de ses origines ? A-t-il envie de garder contact ? En tous cas, la plupart des familles s’échangent des lettres. Ce qui a permis à des ethnologues comme Ariane Bruneton d’étudier leur intégration ou leur résistance.

Ainsi, il semblerait qu’entre eux ou dans le cercle familial, les Béarnais conservent la culture du pays. Par exemple, la culture alimentaire est plutôt entretenue. On mange du  fromage et du miel qu’on fait venir du pays. On perpétue les habitudes culinaires. On lit dans une lettre : « Il n’y a pas longtemps que nous avons achevé de tuer les cochons qui ont été cuisinés par une béarnaise » (J.B., Argentine, 1889)

En revanche, les Béarnais ne montrent pas leurs origines à l’extérieur. Ils ne se différencient pas. Apparemment ils s’intègrent. Par exemple, on laisse le berret au pays ou dans l’armoire car on s’habille selon la mode du pays d’arrivée. On ne fait pas les fêtes traditionnelles, comme le précise cette lettre.  « La  semaine Sainte vient de passer ; aujourd’hui Pâques. Combien d’omelettes aurez vous fait chere mere? je me souviens encore des coutumes de ce pays là. Ici [Argentine] c’est tout different, on ne fait rien de remarquable. » (J. M., 1898).

Les Béarnais en Argentine - La famille Abadie
La famille Abadie

Lo que me contó abuelito

Agnès Lanusse, descendante de Béarnais et le cinéaste Dominique Gautier ont produit un magnifique documentaire en 2010. Les émigrées et les émigrés témoignent, nous confrontant à leur réalité, au-delà des aventures imaginées souvent à leur sujet. L’extrait qui suit est poignant. Bulletin de commande du film ici.

Jamei aiga non cor capsús

Benoît Larradet
Benoit Larradet

 

Benoit Larradet appartient à une de ces familles qui enjambent l’océan, une de ces familles qui n’oublient pas leurs origines. Lui pourtant nait à Friburg en Allemagne mais il reviendra s’installer sur les terres de ses ancêtres béarnais.

Il est secrétaire de l’association Béarn-Argentina. Accordéoniste de talent, c’est d’ailleurs lui qui s’est occupé de la musique et de la traduction (béarnais vers français) du film Lo que me contó abuelito.

Logo Béarn - Argentina

 

Pour la rentrée littéraire, Benoit Larradet nous propose, aux Edicions Reclams, un roman, un conte, quasiment une histoire magique qui lie ces deux pays : Jamei aiga non cor capús (Jamais l’eau ne remonte vers l’amont). Sa connaissance précise de l’Argentine nous transporte dans ce pays.

Le sujet du livre

Ce livre raconte, avec profondeur et sensibilité, trois destinées. Et il nous fait entrer dans les pensées intimes de chaque personnage.

Larradet - Jamei Aiga non cor Capsús
Benoît Larradet – Jamei Aiga non cor Capsús (Edicions Reclams)

La première c’est l’histoire d’un sapin des montagnes béarnaises qui est abattu pour faire un mat de bateau. Pas n’importe quel bateau, un négrier qui transporte des esclaves. Ce tronc d’arbre va se couper à l’entrée dans le Río de la Plata, flotter, dériver, s’échouer sur une rive. Là, il va échanger ses souvenirs avec un Indien, Talcaolpen, mémoire d’une Argentine qui n’est plus. Le livre débute par la rencontre entre les deux protagonistes.

« Mes qui ètz, vos qui parlatz atau dab aquera votz qui n’ei pas d’ací? »
« Qu’entenes la lenga mea, òmi roi!
– De qui ei la votz qui’m parla? E seré la mea pròpia? Ei la d
un mort o la dun viu? Nei pas aisit de har la part de l’un o de l’aute per aquera escurida. »

« Mais qui êtes-vous, vous qui parlez ainsi avec cette voix qui n’est pas d’ici ? »
« Tu comprends ma langue, homme rouge !
– De qui vient la voix qui me parle ? Serait-ce la mienne ? Est-elle celle d’un mort ou celle d’un vivant ? Ce n’est pas facile de faire la part des choses dans cette obscurité. »

L’arrivée du Béarnais

El Hotel de inmigrantes (ca. 1850) à Buenos Aires - Construit sur le bord du Rio de la Plata - Des carrioles assuraient le transfert des personnes et des marchandises entre les bateaux ancrés dans le Rio et le quai.
El Hotel de inmigrantes (ca. 1850) à Buenos Aires – Construit sur le bord du Río de la Plata – Des carrioles assuraient le transfert des personnes et des marchandises entre les bateaux ancrés dans le Río et le quai.

Dans la dernière partie du livre, un Béarnais, José Lostalet, émigre en Argentine. Cela se passe bien après la rencontre du sapin et de l’Indien. Ce nouveau personnage ne saura jamais que le sapin vient de la même vallée que lui. Il ne fait pas non plus partie de ces émigrés qui connaissent une ascension rapide. Mais il attend des nouvelles du pays, de la famille restée là-bas, en France.

Ath cap d’annadas shens nada letra, er’atenta que’m semblava mei dolorosa enqüèra qu’era manca de novèlas. A’m demandar cada dia si eths de casa e m’anavan respóner, que tornavi avitar eth mau escosent qui m’arroganhava.
E totun, tant qui’m demorava un espèr d’arrecéber era letra esperada, per tan petit qui estosse, non me podèvi pas empachar d’aténer e d’entretiéner atau eth men in·hèrn. 

Au bout de ces années sans aucune lettre, l’attente me paraissait plus douloureuse encore que le manque de nouvelles. À me demander chaque jour si ceux de chez moi allaient me répondre, je ravivais le mal brulant qui me rongeait.
Et pourtant, tant qu’il restait un espoir de recevoir la lettre attendue, pour si petit qu’il fût, je ne pouvais m’empêcher d’attendre et d’entretenir ainsi mon enfer.

Le Río de la Plata aux débouchés des Ríos Uruguay et Paraná

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Benoît Larradet – Jamei aiga non cor capús  – Jamais l’eau ne remonte vers l’amont – (disponible aux Edicions Reclams)
Béarnais émigrés en Amérique : des marges qui résistent?, Ariane Bruneton, 2008
Emigration 64, Émigration depuis le Pays Basque et le Béarn vers l’Amérique du Sud
L’image de tête de l’article est une des fresques murales sur le thème de l’immigration du peintre argentin Rodolfo Campodónico , cédées à la Municipalidad de Trenque Lauquen (Provincia de Buenos Aires).




Le droit d’arromèga ou de sèga dans les Pyrénées

Les anciennes communautés bénéficiaient de droits établis par leurs Coutumes. Parmi eux, le droit d’arromèga [prononcer arroumègue ou arroumègo] ou le droit de sèga qu’a étudié Monsieur Lafforgue dans deux communautés de haute-Bigorre : Ordizan et Trébons.

Qu’est-ce que le droit d’arroumèga ?

Noce à Laruns - Musée des Beaux-Arts de Pau - Le droit d'arromèga lors des mariages
Noce à Laruns – Musée des Beaux-Arts de Pau

Dans son Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, Simin Palay nous donne les définitions suivantes de arroumèga  ou de sèga :

Arroumegà,-gàlh ; sm. – Terre couverte de ronces ; ronceraie ; buisson ; (fig.) tas de choses.
Arroumegà-s ; v. – Se déchirer aux ronces.
Arroumegàt,-ade ; s. – Egratignure produite par les ronces ; tas de ronces.

En gascon, l’arromèc ou l’arromèga ou encore la romèga est la ronce, l’arromegar le roncier. Le droit d’arromèga serait donc un droit de ronces ? N’en doutons pas, c’est une bien grande curiosité, fort ancienne en Gascogne.

L’arromèga est un droit d’entrée exigé par les jeunes du village lorsque l’un des deux mariés, se rendant à l’église pour leurs noces, n’est pas du village. Il se concrétise par un arromèc ou un ruban qui barre le chemin. L’étranger au village doit verser son obole, généralement en vin, pour pouvoir passer. Si elle est jugée insuffisante, les nouveaux mariés ont droit à un calhavari (voir l’article correspondant).

 Le droit d’arromèga, un ancien droit municipal

Droit de sèga - Lou Disna - tiré de Caddetou que s'y tourne (Ernest Gabard)
Lou Disna – tiré de Caddetou que s’y tourne (Ernest Gabard)

L’arromèga est souvent officialisée dans les statuts municipaux. À Ordizan, les statuts de 1689 prévoient que « chacun homme estranger n’estant né ny baptisé audit lieu qui voudra y estre voisin, marié et habitant payera d’entrée ou rouméguère une barrique, un pipot et une tasse vin bon et marchand à la communauté suivant l’uzage du lieu et autres circonvoisins. Et chacune des femmes estrangères qui viendront estre mariées audit lieu payeront d’entrée un pipot et une tasse vin ».

À Trébons, le droit d’arromèga est aussi d’une barrique, un pipot et une tasse de vin. Les femmes paient seulement un pipot de vin et 32 sols.

Les mariages soumis à l’arroumèga

Danse des rubans en Bigorre - après avoir payé la sèga, on peut danser
Danse des rubans en Bigorre

On voit que la coutume de faire payer les époux qui ne sont pas du village, est devenu un droit appliqué à tous ceux qui viennent s’y installer. Même le curé doit payer l’arromèga avant d’entrer en possession de sa cure.

En s’acquittant de l’arromèga, l’étranger acquiert « un droit d’usage sur les biens communs et autres émoluments comme les anciens habitants ». Le sacrifice en vaut la peine !

Le droit d’entrée est une institution généralisée. Dans nombre de communautés, celui qui est reçu comme vesiau (communauté des voisins) doit payer un droit d’entrée en argent ou planter des arbres dans les bois communs pour bénéficier des droits et franchises des habitants. Dans ce cas, la qualité de vesiau n’est pas liée à un mariage car il faut résider pendant longtemps dans la communauté et se montrer bon citoyen avant de devenir vesin (voisin, membre à part entière de la communauté).

On poursuit les mauvais payeurs du droit de sègua

Il arrive que les intéressés refusent de payer l’arromèga. Les communautés qui sont sourcilleuses de leurs droits, les poursuivent en justice.

Les tribunaux de première instance donnent souvent raison aux plaignants. Les communautés portent alors l’affaire devant le Parlement de Toulouse qui, lui, leur donne toujours raison.

Tribunal villageois (ca. 1910)
Tribunal villageois (ca. 1910)

Ce droit est entré dans les mœurs, à tel point que le contrat de mariage de Bacquerie d’Orizan qui épouse en secondes noces une femme de Hiis, prévoit que ce sont les parents de la mariée qui paieront l’arromèga. À Barlest, une famille fait l’objet de tracasseries pendant plus de trente ans parce que le chef de famille, venu d’un autre village, a refusé de payer l’arromèga.

À Anclades et à Sarsan, près de Lourdes, les revenus de l’arromèga permettent de payer à tous les habitants, un banquet après la messe de la Toussaint.

La Révolution abolit tous les anciens droits. Les communautés ne perçoivent plus le droit d’arromèga qui contribuait largement à leurs finances. Les traditions ont la vie longue. Ce sont désormais les jeunes des villages qui organisent des arromècs.

Le droit d’arromèga, de sèga ou de barrèra

Ailleurs, le droit d’arromèga prend le nom de sèga ou de barrèra. En Ariège, c’est la romiguèra.

Dans son Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, Simin Palay nous donne la définition suivante :

Barrère ; sf. – barrière mobile à claire voie.
Sègue ; sf. – Ronce frutescente (Rubus fruticosus, plante). V. arrouméc…

Malgré un nom différent, on voit bien la similitude de la pratique. Palay nous donne ensuite une description de cette tradition.

La sèga selon Simin Palay

 Simin Palay définit le droit d' arromèga ou de la sèga
Simin Palay

« La sèga est un très ancien usage qui se pratique à l’occasion d’un mariage ; malgré quelques différences locales, il consiste généralement en ceci : un ruban est tendu en travers du chemin que le cortège nuptial doit suivre, soit à l’entrée du village si l’un des époux vient du dehors, soit à l’entrée de l’église, soit parfois devant les maisons dont les habitants désirent faire honneur aux époux.

Droit de sèga - Caddetou que s'y tourne (Ernest Gabard)
Caddetou que s’y tourne (Ernest Gabard)

Des jeunes gens habituellement, tiennent un des bouts du ruban tandis que d’autres portent une bouteille de vin du cru et des verres ; ils ont parfois aussi des bouquets destinés aux invités ; le cortège doit s’arrêter devant la sègue, la barrière ; les époux sont invités à trinquer et à boire un coup ; il y a parfois échange de compliments et de souhaits, puis après avoir remis une offrande en argent, la noce est autorisée à poursuivre son chemin. Le ruban, autrefois, était remplacé par des ronces naturelles.

Cet usage ayant donné lieu à des abus, en 1488, Catherine de Navarre le frappa d’interdiction, mais il n’en persiste pas moins, les abus seuls sont abolis ».

 

 

La fin d’une longue tradition

Au XIXe siècle, les autorités luttent contre cette pratique qui leur parait contraire aux libertés individuelles. La tradition de l’arromèga, de la sèga ou de la barrèra s’est définitivement perdue au XXe siècle.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Revue de Gascogne, 1924
Dictionnaire du Béarnais et du gascon modernes, Simin Palay, Edicions Reclams, 2020.




Pierre Bec, un romaniste gascon de renom

Pierre Bec s’est passionné pour sa langue et sa littérature. Ainsi son travail sur le gascon ou sur les troubadours est une référence qui lui vaudra une reconnaissance internationale.

Les premières années de Pierre Bec

Pierre Bec (1921 - 2014)
Pierre Bec (1921 – 2014)

Pierre Bec nait à Paris le 11 décembre 1921. Son père, Alexandre, est instituteur et originaire de Cazères sur Garonne.  Sa mère, Yvonne Richard, est d’origine créole. Dès dix ans, Il revient à Cazères, et là, il y apprend le gascon.

Pier Bec - Convocation pour le STO
Convocation pour le STO

L’enfant est studieux, intéressé par les études. Pourtant, il ne fait pas d’études secondaires. Grâce à son sens des langues, il sert d’interprète aux réfugiés de la guerre civile espagnole. Il trouve un emploi de veilleur de nuit dans un bureau de postes, et en profite pour préparer, seul, le baccalauréat.

Hélas, la guerre éclate et il doit rejoindre les chantiers de jeunesse, puis le S.T.O. en Allemagne. Finalement, il y apprend l’allemand et aussi, grâce à des prisonniers, l’italien. Une histoire qu’il racontera dans un de ses livres, Lo Hiu tibat / Le Fil tendu (1978).

À son retour en France, il peut enfin passer son bac (1945), puis une licence d’allemand et une licence d’italien, et, fin finala, un Diplôme d’Études Supérieures de lettres modernes en.

Pierre Bec enseigne les langues

Pierre Bec devient professeur d’allemand (1950-1962). Il s’inscrit comme étudiant à la Sorbonne et à l’école des Hautes Études et à l’institut de Phonétique. Il se spécialise en linguistique romane, et plus particulièrement en occitan. En 1959, il soutient deux thèses : celle très remarquée sur Les Interférences linguistiques entre gascon et languedocien dans les parlers du Comminges et du Couserans et Petite nomenclature morphologique du gascon.

Pierre Bec crée le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’université de Poitiers
Le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’université de Poitiers

Il prend un poste de maitre de conférences, puis de professeur de langue et de littérature françaises du moyen âge à l’université de Poitiers. Il y restera de 1966 jusqu’à sa retraite en 1989. Sa nouvelle thèse de philologie, sur les Saluts d’amour du troubadour périgourdin Arnaut de Maruelh lui apportera une large notoriété. 

Parallèlement,  il sera directeur du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’université de Poitiers, directeur des Cahiers de civilisation médiévale (1966-1989), président de la Société française de langue et littérature médiévales d’oc et d’oil, membre de la Société des gens de lettres (SGDL), et même membre de la Mediaeval Academy of America et du jury international du prix Ossian (Fondation F.V.S. de Hambourg).

Un homme austère ou un joyeux ?

Pierre Bec est une mena de professor Nimbus, amb sa barbeta, sas lunetas espessas que li balhavan mina d’èsser totjorn perdut dins las nívols de la pensada [sorte de professeur Nimbus, avec sa barbichette, ses lunettes épaisses qui donnait l’impression qu’il était toujours perdu dans des niveaux de pensée] nous dit Christian Lagarde.

Les photos disponibles sur internet ne le montrent qu’âgé, avec un air sérieux. Pourtant ceux qui l’ont connu parlent de son humour, de ses jeux de mots et de ses contrepèteries.

De plus, il ne lui déplaisait pas de pousser la voix pour chanter un chant gascon. Peut-être grâce à sa seconde épouse Éliane Gauzit qui a suivi des études musicales au Conservatoire de Lyon et s’intéresse au répertoire populaire et traditionnel occitan.

Enfin son calme et sa sérénité étaient peut-être aidés par sa grande pratique du yoga.

Pierre Bec et le gascon

Pierre Bec préside l'Institut d'Estudis Occitans de 1962 à 1980
Institut d’Estudis Occitans

Pierre Bec travaille avec Jean Bouzet (1892-1954) et Louis Alibert (1884-1959) à la normalisation graphique du gascon. En 1982, il recommencera avec Jacques Taupiac (1939- ) et Michel Grosclaude (1926-2002) pour la normalisation linguistique de l’aranais. Pierre Bec est nommé président de l’Institut d’Etudes Occitanes de 1962 à 1980.

Pierre Bec - La langue Occitane (1ère édition 1963)
Pierre Bec – La langue Occitane (1ère édition 1963)

 

Il écrit des ouvrages qui resteront des références pour la dialectologie comme La Langue occitane, publiée dans la collection Que sais-je ? et, en 1973, le Manuel pratique d’occitan moderne.

Le gascon constitue, dans l’ensemble occitano-roman, une entité ethnique et linguistique tout à fait originale, au moins autant, sinon davantage, que le catalan. Dès le Moyen Âge, il est considéré en effet comme un lengatge estranh par rapport à la koinê des troubadours. Les Leys d’Amor (espèce de code grammatical du XIVe siècle) l’assimilent ainsi au français, à l’anglais, à l’espagnol et au lombard (italien).

Même si on peut trouver un certain excès à ses propos des Leys d’Amors, Pierre Bec pense que cette originalité du gascon repose sur une spécificité ethnique.

Globalement, le travail de Pierre Bec est celui d’un universitaire méticuleux et consciencieux. Par exemple, il montre dans sa thèse, la complexité de la région de transition linguistique entre Toulouse et Saint-Gaudens. D’ailleurs Jean Seguy précisera :  [M. Bec] n’a pas ménagé [sa] peine, il a suivi les isoglosses de village en village, parfois de hameau en hameau.

Pierre Bec et la littérature

Pierre Bec - Anthologie des Troubadours (1979)
Pierre Bec – Anthologie des Troubadours (1970)

Bec fait un travail tout aussi systématique et minutieux sur la littérature avec ses anthologies de la poésie occitane médiévale en 1954 et en 1970, son Anthologie des troubadours. Il est même considéré très vite comme le spécialiste des troubadours, textes et musique. Car il approfondit aussi l’étude des instruments de musique.

Pierre Bec - Le Siècle d'or de la poésie gasconne (1550-1650)
Pierre Bec – Le Siècle d’or de la poésie gasconne (1550-1650)

Il fait découvrir ou redécouvrir la renaissance de la poésie en Gascogne avec son livre Le Siècle d’or de la poésie gasconne (1550-1650). L’occasion de lire d’immenses poètes. Il traduit en gascon la Chanson de Roland, s’essaie lui-même à la poésie comme avec le beau poème Au briu de l’estona, 1955

Il publie aussi des nouvelles : Entà créser au mon, Racontes d’ua mòrt tranquilla, Contes de l’Unic. Loin du travail austère du chercheur, on y découvre un auteur imaginatif, parfois même fantastique.

L’Unic que gaha la vomidèra, mès que’s rasona e torna prénguer lo son dejunar. L’estomac pleat, que’s sentish melhor : « qu’èi devut engolir quauqua substància allucinogèna, que’s digoc. Aquò n’ei pas arren. Que cau demorar ».

Le collectionneur de prix

Pierre Bec collectionne les reconnaissances. Il reçoit les prix Albert Dauzat (travaux linguistiques) en 1971 et le prix Ossian (Alfred Toepfer Stiftung, Hambourg) en 1982. Ce sera le grand prix Victor Capus (Académie des Jeux floraux de Toulouse) en 1991. On lui décernera aussi le prix Paul Froment (auteurs occitans).

Il est décoré Chevalier de l’Ordre national du mérite, et officier des palmes académiques.

Et en 2010, la Generalitat de Catalunya lui décerne le premier Prix Robert-Lafont pour son action pour la defensa, projecció i promoció de la llengua occitana.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Pierre Bec et sa contribution à une typologie des genres lyriques médiévaux, questions d’histoire des sciences et d’épistémologie, entre structuralisme et pratique occitaniste, Marjolaine Raguin-Barthelmebs, 2017
Quelques notes sur Pierre Bec éditeur critique du texte occitan médiéval, Gilda Caiti-Russo, 2017
A prepaus de Les interférences linguistiques entre gascon et languedocien dans les parlers du Comminges et du Couserans : essai d’aréologie systématique (Pierre Bec, 1968), Cristian Lagarda, 2017
Essai de bibliographie de l’œuvre scientifique et littéraire de Pierre Bec, François Pic, 2017
Biographie Pierre Bec 
Pierre BecRacontes d’ua mòrt tranquilla – Reclams Edicions
Pierre Bec – Entà créser au mónReclams Edicions

 

 

 




La République condamne les idiomes régionaux

Au moment de la Révolution française, cela fait déjà deux ou trois siècles que le français est utilisé comme langue administrative, juridique et politique. Pour le reste, les territoires conservent leur idiomes régionaux. Les Révolutionnaires vont changer les choses. Histoire d’une guillotine linguistique.

Le bilinguisme est la politique officielle

François-Joseph Bouchette (1735-1810) est partisan de la multiplicité des idiomes
François-Joseph Bouchette (1735-1810)

À la veille de la Révolution, la France est le pays le plus peuplé d’Europe (27 millions d’habitants). Il est aussi l’un des plus riches. On y parle différentes langues ou dialectes. Au recensement de 1806, 58,5% parlent un dialecte de langue d’oïl, 25 % un dialecte de langue d’oc. Les autres se découpent en franco-provençal, dialectes allemands, breton, corse, flamand, catalan, basque.

Aux premiers jours, la Révolution ne veut surtout pas imposer le français, langue du roi. Elle conserve le bilinguisme des régions.

Le député du Nord François-Joseph Bouchette (1735-1810) fait adopter à l’Assemblée nationale le 14 janvier 1790 de « faire publier les décrets de l’Assemblée dans tous les idiomes qu’on parle dans les différentes parties de la France ». Il voyait là un moyen de permettre à chacun de lire et écrire dans sa langue.

Des bureaux de traduction se mettent en place. Deux ans après, les traductions sont trop lentes, l’information circule mal et une commission est nommée pour accélérer les traductions. 

Les idiomes dangereux

Bertrand Barrère
Bertrand Barère

Bèthlèu, le discours change. L’avocat tarbais Bertrand Barère (1755-1841), membre du Comité de salut public, ouvre la réflexion. L’homme est bien de sa personne, éloquent. La comtesse Félicité de Genlis, romancière, écrit : C’est le seul homme que j’aie vu arriver du fond de sa province avec un ton et des manières qui n’auraient jamais été déplacées dans le grand monde et à la cour.

Il lance un plaidoyer en janvier 1794, disant que la monarchie entretenait les différents dialectes pour mieux régner. Citoyens, les tyrans coalisés ont dit : l’ignorance fut toujours notre auxiliaire le plus puissant. Maintenons l’ignorance ; elle fait les fanatiques, elle multiplie les contre-révolutionnaires. Faisons rétrograder les Français vers la barbarie. Servons-nous des peuples mal instruits ou de ceux qui parlent un idiome différent de celui de l’instruction publique.

Et il pointe Quatre points du territoire de la République qui créent problème :  l’idiome appelé bas-breton, l’idiome basque, les langues allemande [Bas Rhin] et italienne [Corse] ont perpétué le règne du fanatisme et de la superstition, assuré la domination des prêtres, des nobles et des patriciens, empêché la révolution de pénétrer dans neuf départements importants, et peuvent favoriser les ennemis de la France.

Il s’agit, à ses yeux, d’endroits trop liés à l’ennemi prussien, ou d’endroits à forte domination de l’Eglise qui associent loi et religion dans la pensée de ces bons habitants des campagnes !

Il termine son argumentation par : Dès que les hommes pensent, dès qu’ils peuvent coaliser leurs pensées, l’empire des prêtres, des despotes et des intrigants touche à sa ruine. Donnons donc aux citoyens l’instrument de la pensée publique, l’agent le plus sûr de la révolution, le même langage.

Ainsi, la Convention nationale décrète la présence d’un instituteur de langue française dans chaque commune de ces neuf départements parlant un de ces quatre idiomes.

Des idiomes dangereux à l’anéantissement des patois

L'Abbé Grégoire
L’Abbé Grégoire

Parallèlement, l’abbé Henri Grégoire (1750-1831), de Meurthe et Moselle a lancé un questionnaire auprès des régions.  En juin 1794, l’abbé Henri Grégoire (1750-1831), de Meurthe et Moselle, rédige un rapport de 28 pages qui va beaucoup plus loin que celui de Barère. Il calcule que seuls 3 millions de Français parlent plus ou moins le français, dans seulement 15 départements (sur 83). 6 millions ne le comprennent pas du tout. Les autres comprennent plus ou moins en étant incapables de soutenir une conversation suivie. En fait, ils utilisent 30 patois qu’il énumère.

Sans aller jusqu’à une langue unique pour le monde entier, objectif trop chimérique, Henri Grégoire propose. Au moins on peut uniformiser le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté.

Renoncer aux idiomes 

L’homme citoyen, son instruction, sa capacité à exercer sa souveraineté sont les éléments qui le guident. Et de renchérir : Le peuple doit connaître les lois pour les sanctionner et leur obéir. Il sait que c’est un renoncement pour de nombreux Français, mais c’est pour la bonne cause.  Alors il anticipe. Penserez-vous, m’a-t-on dit, que les Français méridionaux se résoudront facilement à quitter un langage qu’ils chérissent par habitude et par sentiment ?

Leurs dialectes, appropriés au génie d’un peuple qui pense vivement et s’exprime de même, ont une syntaxe où l’on rencontre moins d’anomalie que dans notre langue. Par leurs richesses et leurs prosodies éclatantes, ils rivalisent avec la douceur de l’italien et la gravité de l’espagnol. Et probablement, au lieu de la langue des trouvères, nous parlerions celle des troubadours, si Paris, le centre du Gouvernement, avait été situé sur la rive gauche de la Loire.

Ceux qui nous font cette objection ne prétendent pas sans doute que d’Astros et Goudouli soutiendront le parallèle avec Pascal, Fénelon et Jean-Jacques. L’Europe a prononcé sur cette langue, qui, tour à tour embellie par la main des grâces, insinue dans les cœurs les charmes de la vertu, ou qui, faisant retentir les accents fiers de la liberté, porte l’effroi dans le repaire des tyrans. Ne faisons point à nos frères du Midi l’injure de penser qu’ils repousseront une idée utile à la patrie. Ils ont abjuré et combattu le fédéralisme politique ; ils combattront avec la même énergie celui des idiomes.

Les attaques des idiomes

Dès lors, le mot langue est réservé au français, les mots patois ou idiomes féodaux couvrent tous les autres parlers. Toutefois, l’instruction en français se heurte au manque d’instituteurs et d’écoles. L’arrivée de Bonaparte, Corse n’ayant appris le français qu’à 15 ans, apporte un relâchement sur le sujet. Mais c’est au profit de l’étude du latin.

Le français ne devient pas la langue unique souhaitée par les Révolutionnaires. Mais il envahit petit à petit les idiomes locaux. Les idiomes empruntent des mots au français ; le sud de la France est de plus en plus bilingue. La troisième République et ses hussards noirs, la guerre de 14-18 accélèreront l’abandon de ces idiomes.

Ls hussards noirs de la République vont faire que les idiomes disparaissent au profit de la langue unique

Endret matat qui se’n aranja 
Sense aprestà’s tà r’arrevenja 
Endret qui sense arreguitnar 
S’ac deisha a beths drins tot panar.
eth nom, eth us, dentiò ’ra lenga…
« Ò ! Coma son tristes eths camps », Eds Crids, Philadelphe de Gerde (graphie originale).

Pays vaincu qui s’en accommode
Sans s’apprêter à la revanche,
Pays qui sans montrer les dents
Se laisse petit à petit tout prendre.
Le nom, les us, même la langue…

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La langue nationale (1789-1870)
Rapport du Comité de salut public sur les idiomes, Bertrand Barère de Vieuzac, 8 pluviôse an II (27 janvier 1794)
Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser la langue française, abbé Grégoire, 16 prairial an II (4 juin 1794)