Quand le gascon influençait la langue française

Per ma fé, le français, comme toute langue vivante, évolue au contact des autres. Au XVIe siècle, les Gascons sont nombreux à la cour, dans l’armée et dans la littérature. Ils vont influencer rapidement la langue de Paris.

Le temps où régnèrent les Gascons

Maxime Lanusse - De l'influence du gascon sur la langue française (1893)
Maxime Lanusse – De l’influence du gascon sur la langue française (1893)

Le professeur grenoblois, Maxime Lanusse (1853-1930), plante sa thèse, De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, dans l’avant-propos : Au XVIe siècle, notre langue, encore en voie de formation, sans contours arrêtés, sans règles bien fixes, se pliait aisément aux goûts et aux humeurs particulières de chaque écrivain ; de sévères grammairiens ne l’ayant pas encore enfermée dans les mailles innombrables d’une syntaxe des plus compliquées, elle subissait, docilement, toutes sortes d’influences. Parmi ces influences, les unes venaient du dehors, de l’Italie surtout et de l’Espagne ; les autres nées sur notre sol même, étaient dues à la vie si puissante alors des parlers provinciaux. (…) Or de tous les parlers provinciaux celui qui a le plus marqué son empreinte au XVIe siècle sur la langue française, c’est sans contredit le gascon.

Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme, admirateur de la bravoure des gascons
Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme

Pierre de Bourdeilles dit Brantôme (1537-1614) précise que les Gascons étaient honorés pour leur bravoure, aussi copiait-on leur accent, leur empruntait-on des mots et des tournures, jetant même des Cap de Diu. Un Malherbe ou un Pasquier luttèrent pour « dégasconner » la langue. Un jour, M. de Bellegarde demande au grand grammairien s’il faut dire despendu ou despensé. Malherbe répondit que despensé est plus françois, mais que pendu, dépendu, rependu, et tous les composés de ce vilain mot qui lui vinrent à la bouche, étaient plus propres pour les Gascons.

Le gascon ou les langues du midi ?

Girart de Roussillon le conte qui rime en gascon
Mariage de Girart de Roussillon dans un manuscrit du xve siècle attribué au Maître du Girart de Roussillon

À y regarder de plus près, on appelle gascon à cette époque bien plus que les parlers de la Gascogne. La chanson Girard de Roussillon est inventorié au Louvre comme Girard le conte rimé en gascoing. On trouvait à la belle et spirituelle Madame de Cavoye un accent et des mots du pays qui lui donnent plus de grâce. Elle était d’origine languedocienne.

Il n’empêche que l’influence des Gascons de Gascogne sera très importante. En effet, ils vont influencer directement le français, favoriser l’utilisation des mots italiens ou espagnols dans le français, ré-introduire des vieux mots français.

La plus grosse modification porte sur la prononciation

Le thésard nous apporte une information importante. La plus grande influence du gascon sur le français, c’est l’accent qui modifiera par ricochet l’orthographe. Il faut dire qu’à cette époque, on baigne dans le multilinguisme. Si le français joue le rôle de communication inter-communautés, comme l’anglais « globish » d’aujourd’hui, chacun le parle plus ou moins bien en conservant souvent son accent local. La capacité à absorber des idiotismes est grande et ne heurte que quelques puristes comme Malherbe.

Des exemples

Jean Racine (1639-1699)
Ah ! Madame, régnez et montez sur le Trône;
Ce haut rang n’appartient qu’à l’illustre Antigone

Les exemples sont nombreux. L’un d’entre eux, rapporte Lanusse, est l’utilisation de voyelles brèves là où les Français les disaient longues. Ainsi les Gascons disaient patte [pat] au lieu de paste [pa:t], battir au lieu de bastir… et les poètes gascons comme du Bartas en tiraient des rimes inacceptables et reprochées. Pourtant,  cette modification restera et le grand Racine, un siècle plus tard, fait rimer Antigone avec trône !

Une autre modification importante est liée à la confusion des Gascons des sons é fermé et è ouvert et à l’absence du son e. Montluc écrivait le procés et non le procès. Les Gascons disaient déhors ou désir à la place de dehors ou desir. Ou encore il décachette au lieu de il décachte. Corneille, Choisy, Dangeau, Perrault et Charpentier, dans un bureau de l’Académie, se demandaient s’il fallait dire et écrire Les pigeons se becquetent ou Les pigeons se becquètent. Et de répondre : pas se becquètent, c’est une manière de parler gasconne.

Un dernier exemple est le mot pié-à-terre où pié a ajouté un d au XVIe siècle (pied-à-terre) pour mieux exprimer la prononciation nouvelle apportée par nos Gascons : pié-tà-terre. Une horreur combattue par Malherbe !

Les membres de l'Académie Française (dont certains pourfendent le gascon) venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694 (1 sur 1)
Les membres de l’Académie Française venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694

Des mots gascons

Michel de Montaigne fera de nombreux emprunts au gascon
Michel de Montaigne (1533-1592)

Bien sûr les auteurs gascons vont mettre des gasconnismes dans leurs textes. Certains de ces mots gascons vont faire chemin, d’autres resteront la langue d’un auteur. Le célèbre Montaigne écrira appiler (tasser), arenvoyer, bandoulier, bavasser (augmentatif de bavarder), boutade, breveter, cadet, désengager, revirade ou une estrette (attaque).

Côté syntaxe, Montaigne conserve des formes gasconnes : Toute cette notre suffisance ; elles nous peuvent estimer bêtes, comme nous les en estimons ; La santé que j’ai joui ; Pardonne-le ; J’écoute à mes rêveries ; etc.

Enfin, ils réintroduiront – involontairement – des mots de vieux français. Par exemple Montaigne utilise le mot rencontre au masculin ; un encontre en gascon, un rencontre en languedocien mais aussi un rencontre en français à l’époque de Froissart !

Les Gascons favorisent l’adoption de mots étrangers

Clément Marot (1496-1544)
Clément Marot (1496-1544) et les règles d’accord du participe passé empruntées à l’italien

Durant les guerres d’Italie, toute la première moitié du XVIe siècle, les Gascons, très présents dans l’armée, sont à l’aise parce que leur parler est proche. Les lettrés gascons absorbent sans difficulté l’italien et colportent des mots nouveaux. À côté d’eschappée, mot français, on trouvera escapade venant de scappata en italien (escapada en gascon). Le linguiste Claude Hagège dénombre dans les 2000 mots qui entreront ainsi dans la langue française.

Le poète Clément Marot (1496-1544), né à Cahors d’une mère gasconne, fait un passage dans le Béarn puis file à Venise. Là, il emprunte la règle de l’accord du participe passé aux Italiens et la ramène en France. Dommage qu’il n’ait pas plutôt choisi celle du béarnais, plus simple!

Que reste-t-il de cette influence ?

Malheureusement l’auteur ne fait pas cet inventaire. Mais il est clair que si d’autres influences ont effacé certains de ces apports gascons, il en reste encore beaucoup. Si on ne dit plus une cargue, on a gardé cargaison. Le cèpe et le cep proviennent de cep, tronc en gascon. Etc. Etc.

Anne-Pierre Darrées

Écrit en orthographe nouvelle (1990)

Référence

De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, thèse de Maxime Lanusse, 1893




Vers la mar grana, les maisons blanches

Avec des maisons de terre, de pierre ou de bois, chaque région a son style. Les maisons blanches des Landes et du Labourd sont particulières. Isidore Salles a mis à l’honneur celle des Landes dans un poème magnifique, La maisoun blanque.

Une maison, un contexte

Sainte-Christie d’Armagnac
Lo Castèth en terre crue de Sainte-Christie d’Armagnac (12è s.)

Dans le passé, les maisons étaient construites avec les matériaux disponibles localement et en prenant en compte les contraintes du lieu. Elles nous donnent donc des informations. Comme dit l’architecte londonien, né en 1927, John F. C. Turner : Un matériau n’est pas intéressant pour ce qu’il est mais pour ce qu’il peut faire pour la société.

Mur de maison béarnaise - Navailles-Angos - disposition en feuilles de fougère
Mur de maison béarnaise, Navailles-Angos, disposition en feuilles de fougère

En Gascogne, la terre, les pierres, les cailloux, les galets, le bois sont utilisés. Par exemple, la brique crue séchée au soleil est surtout présente à l’est de la région, proche du toulousain.  Les mélanges de terre et paille sont très fréquents en Armagnac où on appelle ce matériau lo tortís. Les galets, par exemple disposés en feuilles de fougère, vont faire de jolis murs en Béarn. La pierre calcaire constitue les murs des échoppes bordelaises. Etc.

Les maisons blanches

Maison de Félix Arnaudin à Labouheyre (Landes, France)
Maison de Félix Arnaudin à Labouheyre (Landes, France)

À l’ouest en allant vers la mar grana [l’océan], vont apparaitre dans les Landes et au Pays basque des maisons blanches, des maisons dont les murs, souvent en torchis, sont recouverts de chaux. Il est vrai qu’il faut se protéger de la pluie. Et la chaux est imperméable. Elle ne forme pas de salpêtre ni de moisissure. Sachant réguler l’humidité, ayant des propriétés isolantes, elle apporte un remarquable confort.

S’il faut se protéger du vent et de la pluie, sur le littoral landais, il faut aussi faire attention aux dunes et au sol. Certaines zones sont inondables, d’autres ne sont pas drainées. La chaux est souple, élastique. Elle s’adapte donc volontiers aux mouvements de la maison.

La maison landaise

La maison du meunier - Ecomusée de Marquèze
La maison du meunier – Ecomusée de Marquèze

Traditionnellement, la maison landaise de l’ouest a des murs blancs et des colombages. Certaines ont un toit en coa de paloma, queue de palombe, région oblige ! Dans d’autres endroits, il n’y a que deux pentes dont l’une, côté nord, est plus longue.

La maison landaise a une ossature en bois. Lors d’enquêtes auprès de charpentiers, on a estimé qu’il fallait 30 m³ de chêne et 55 m³ de pin pour construire une maison de 150 à 170 m². Soit dix chênes et cent-dix pins de 70 ans ! Les chênes sont utilisés pour les grosses pièces, les pins pour les chevrons, les chevilles ou les pans de bois. Par tradition, le chêne est coupé l’hiver quand souffle le vent du nord, puis mis dans l’eau pour durcir. Après avoir séché, il deviendra si solide qu’il ne pourrira pas.

Un autre des traits caractéristiques de la maison blanche des Landes est son davantiu, cette avancée, cet auvent qui protège de la pluie comme de la chaleur. Et sous lequel on peut har estandada, c’est-à-dire rester sous l’auvent pour discuter, prendre le frais…

ue en perspective d’ensemble d’une ossature en bois d’une maison à auvent située quartier de Marquèze à Sabres, Dominique Duplantier, aquarelle, crayon, encre et couleur, 2013, 25 x 38 cm. AD 40, 71 Fi 65
Ossature en bois d’une maison à auvent située quartier de Marquèze à Sabres, aquarelle de Dominique Duplantier (2013) – AD 40 (extrait de Maisons landaises, histoire et tradition)

La maison labourdine

Le village de Sare (64)
Le village de Sare (64)

Ce serait au XVIIe siècle que la maison basque, l’etxe, prendrait la forme qu’on lui connait. Dans le Labourd, comme dans les Landes, elle est ouverte sur l’est, pratiquement fermée des autres côtés, se protégeant elle aussi des pluies et vents de l’océan. Ses murs sont recouverts de chaux bien blanche.  Les volets, les colombages sont rouges. Le sang de bœuf aurait été utilisé au début comme peinture et insecticide. Au XIXe siècle, on verra apparaitre des verts foncés, voire des bleus.

La villa Arnaga à Cambo les Bains (64)
La villa Arnaga à Cambo les Bains (64)

Le grand architecte d’origine niçoise, Joseph Albert Tournaire (1862-1958) s’inspire de cette tradition pour construire en 1903 à Cambo-les-Bains la villa Arnaga pour l’auteur de Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand.

La maisoun blanque de Isidore Salles

Isodore Salles (1821 -1900)
Isidore Salles (1821 -1900)

Le landais Isidore Salles (1821-1900) va chanter dans un de ses plus beaux poèmes la maison blanche de sa famille. Située à Senta Maria de Gòssa sur la route de Bellevue. L’Académie gasconne de Bayonne y mettra d’ailleurs une plaque en 1930.

Isidore Salles, préfet, censeur de la Banque de Paris et des Pays-Bas et poète, s’était lié lors de sa vie parisienne avec Théophile Gautier, Lamartine, Victor Hugo

Les souvenirs d’enfant

Dans la maisoun blanque,  un long poème nostalgique et émouvant  (96 vers), Isidore Salles témoigne d’un grand amour pour ses racines.

Amic, que t’en bas au péis!
Bet tems passat que ne l’éi bis!
Douman, en route,
Dab tu qu’i bourri bien ana!
Mes ço qui m’retin d’i tourna,
Bos sabe, escoute!
Amic, que te’n vas au peís!
Bèth temps passat que ne l’èi vist!
Doman, en rota,
Dab tu qu’i vorrí bien anar!
Mes çò qui’m reten d’i tornar,
Vòs saber, escota!

Ami, tu t’en vas au pays ! Depuis longtemps je ne l’ai vu ! Demain, en route,  Avec toi j’y voudrais aller ! Mais ce qui m’retiens d’y rentrer,  Apprends, écoute !

Puis Isidore Salles va merveilleusement décrire la maison, les lieux, la vue sur les rivières et les villages alentour. Ensuite, il parlera de ceux qui résident dans la demeure : Aqui bibèn, urous coum réis, / Brabe familhe, Aquí vivèn, urós com reis, / Brava familha [Ici vivait, heureux comme des rois, Une brave famille].

Sainte-Marie-de-Gosse - Sur les bords de l'Adour
Sainte-Marie-de-Gosse – Sur les bords de l’Adour

Les bouleversements de la vie

Après les douces descriptions de la première partie du poème, la deuxième raconte le départ des uns, la mort des autres, la vente de la maison.  Elle débute par ces mots violents : Més la hautz dou tems rigourous  / Seguech betlèu de l’atye urous / La prounto houèite!, Mès la hauç deu temps rigorós / Segueish bethlèu de l’atge urós / La prompta hueita! [Mais la faux du temps rigoureux / Suit bien vite de l’âge heureux / La prompte fuite !]

L’interlocuteur du poète est averti, et les deux dernières parties sont nostalgie pure.

III

De tout aco que t’soubiras
Penden lou biatye, é, quan bèiras
La maisoun blanque,
Dou cassourat ou dous lambrots
Oun cantaben lous carnirots
Coupe m’ u’ branque!

Qu’abiseras, per lou pourtau,
Si las arroses dou casau
Soun tustem bères,
E las flous de l’acacia,
Plantat là-bas, –  bet tems i a! –
Tustem nabères!

E sustout salude en pregan,
A la ferneste dou mitan,
Dessus la porte,
La crampe aus cabirous touts nuds,
Oun lous mainatyes soun baduts
E la mai morte!

I V

Amic, que t’en bas au péis!
Praube péis! ne l’èi pas bis
Qu’a bère pause!
Dab tu qu’i bourri bien ana!
Ço qui m’ hè pène d’i tourna
Qu’en sabs la cause!

III

De tot aquò que’t soviràs
Pendent lo viatge, e, quan veiràs
La maison blanca,
Deu cassorat o deus lambròts
On cantavan los carniròts
Copa’m u’ branque!

Qu’aviseràs, per lo portau,
Si las arròsas deu casau
Son tostemps bèras,
E las flors de l’acacià,
Plantat là-bas, –  bèth temps i a! –
Tostemps navèras!

E sustout saluda en pregant,
A la fernesta deu mitan,
Dessus la pòrta,
La crampa aus cabirons tots nuts,
On los mainatges son vaduts
E la mair mòrta!

IV

Amic, que te’n vas au peís!
Praube peís! ne l’èi vist!
Qu’a bèra pausa!
Dab tu qu’i vorrí bien anar!
Mes çò qui’m hè pena d’i tornar,
Que’n saps la causa!

—-

De cela tu te souviendras
Lors du voyage, et, en voyant
La maison blanche,
Du chêne noir et des lambrusques
Où chantaient les chardonnerets
Prends m’en un’ branche !

Tu noteras, près du portail,
Si les roses dans le jardin
Sont toujours belles,
Les fleurs blanches de l’acacia,
Planté là-bas, – il y a longtemps ! –
Toujours nouvelles !

Et surtout salue en priant,
Par la fenêtre du milieu,
Coiffant la porte,
La chambre aux poutres toutes nues
Où les enfants vinrent au monde
Et mère est morte !

IV

Ami, tu t’en vas au pays !
Pauvre pays ! Je ne l’ai vu
Depuis longtemps !
Avec toi j’y voudrais aller !
Ce qui me peine d’y rentrer
Tu sais la cause !

Références

Maisons landaises, histoire et tradition, Archives départementales des Landes, 2017
L’architecture de terre en midi-Pyrénées, écocentre Pierre & terre, Anaïs Chesneau, 2014
Almanac de la Gascougno, 1898 « La maison blanque », bibliothèque Escòla Gaston Febus (texte complet p. 21 à 25)
La photo d’entête est tirée du catalogue de l’exposition Félix Arnaudin, le guetteur mélancolique organisée par l’écomusée de Marquèze




Langues romanes de France

À part l’irréductible Pays Basque, de nombreuses régions vont être latinisées. Ce latin plus ou moins commun donne naissance à des langues romanes différentes. Regardons rapidement quelques exemples d’évolution des langues d’oïl et d’oc du premier millénaire à nos jours.

La langue du vainqueur, le latin, s’impose

Les Romains envahissent nos territoires et organisent leur administration en latin. Les élites vont adopter la langue puis, petit à petit, le peuple. Avec au moins deux bémols. Il n’y avait pas plus un latin qu’il n’y a un gascon. Le peuple et les légionnaires (pas tous romains) parlaient des latins populaires plus ou moins semblables ou différents. Lisez l’excellent article de Christian Andreu sur Sapiénça. Ces latins s’implantant sur des parlers déjà existants, des substrats différents, les gens vont jargonner des latins différents.

Achille Luchaire
Achille Luchaire

Selon le philologue Achille Luchaire (1848-1908), en Novempopulanie (sud-ouest de la France) le latin s’implante sur des dialectes qui s’apparenteraient au basque, idiome ibérique.

Au cours du temps, le parler va être influencé par les différentes invasions. Par exemple, le nord de la France connaitra les invasions barbares, celtes, germaines, des peuples d’Europe centrale… le sud de la France connaitra surtout l’influence des Ibères et des Ligures, et le sud-ouest sera influencé par les Wisigoths.

Bref, pour cela et d’autres raisons, petit à petit, les différences s’accentuent. En particulier, les peuples vont privilégier l’emploi de certains mots comme celui qui permet d’exprimer son accord :
hoc (cela – c’est cela) deviendra òc dans le sud
hoc ille (cela renforcé – c’est cela même) deviendra oïl (prononcer o-il) puis oui
sic (c’est ainsi) deviendra si en Espagne ou en Italie.

Les langues romanes émergent peu à peu

Charles le Chauve reçoit le serment de son frère en langue "française"
Enluminure représentant Charles le Chauve avant 869, Psautier de Charles le Chauve, BnF

Le 14 février 842, Louis le Germanique, petit-fils de Charlemagne, prononce en langue romane son serment d’assistance à son frère Charles le Chauve (contre leur frère ainé Lothaire Ier) : Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit.

(Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d’aujourd’hui, autant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l’équité, à condition qu’il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles.)

Dans ce texte, le plus ancien que l’on connait en français, on perçoit bien le latin et on voit qu’on est encore assez proche des parlers d’oc. Un exemple simple : Salut se dit toujours salvament en languedocien.

Les différences des langues romanes s’affirment

Centolh III, comte de Bigorre, écrit le 4 mai 1171, les fors de Bigorre : En nom de nostre senhor Dieu Iehu Crist. Coneguda causa sia a totz homes e femnes presentz e habieders, que nos, Centod, per la grace de Dieu, comter de Begorre… (Au nom de Notre Seigneur Dieu Jésus Christ. Soit chose connue à tous les hommes et femmes, présents et à venir, que nous, Centod, par la grâce de Dieu comte de Bigorre…)

À peine un peu plus tard (début XIIIe), les coutumes et péages de Sens (Bourgogne) annoncent : Ce sont les costumes et li paages de Saanz, le roi et au vilconte. Qui achate à Sanz file, et il an fait à Sanz le drap, an quel que leu que il lou vande…

Le français a bien évolué depuis Louis le Germanique ! Et les différences entre les deux familles de langue sont plus nettes. Bien sûr, on reste dans un continuum sur l’ensemble roman. On parle presque pareil que le village d’à-côté, qui parle presque pareil que le village suivant. De temps en temps, les différences sont plus fortes. Et, ainsi, en s’éloignant, la compréhension diminue. Si pour les échanges locaux, cela ne pose pas problème, cette tour de Babel complique les échanges des élites et du pouvoir.

Le continuum dialectal

Dans la vidéo ci-dessous, Romain Filstroff, un linguiste peu conventionnel vous explique ce qu’est le continuum dialectal à l’échelle européenne.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2020/05/continuum-dialectal-ma-langue-dans-ta-poche-3.mp4

 

Le français prend le dessus en pays d’oïl

Les trouvères utilisent et créent la langue française
Trouvères du XIIè siècle

Le grand linguiste roman Klaus Krübl apporte un éclairage essentiel. Selon son étude, la langue, au XIIe siècle, va se dé-régionaliser à l’écrit, donc chez des lettrés. Influence des scribes, des trouvères et de la Prévôté de Paris dans la rédaction des actes. Mais l’écrit n’est pas le reflet du parler. Rappelons-nous que chez nous, on écrira en français et on parlera gascon pendant longtemps.

Puis dans les grandes villes comme Paris, la présence de personnes aux dialectes différents entraine un nivèlement de la langue orale du peuple. Faut bien se faire comprendre !

Deux phénomènes qui vont contribuer à la standardisation du français. Très vite, le roi encourage cette langue plus normalisée.

Conon de Béthune (1150?-1220)

Par exemple, le trouvère de l’Artois, Conon de Béthune (1150?-1220) se fit reprendre par le couple royal pour parler picard et non français.

La roine n’a pas fait ke cortoise,
Ki me reprist, ele et ses fieux, lis rois,
Encor ne soit ma parole françoise;
Ne child ne sont bien apris ne cortois,
Si la puet on bien entendre en françois,
S’il m’ont repris se j’ai dit mot d’Artois,
Car je ne fui pas norris à Pontoise.
La reine n’a pas été courtoise,
Quand ils m’ont repris, elle et ses fils, le roi,
Certes, mon langage n’est pas le français ;
Ils ne sont pas bien appris ni courtois,
Ceux qui peuvent l’entendre en français.
Ceux qui ont blâmé mes mots d’Artois,
Car je ne fus pas élevé à Pontoise.

Le français de la cour s’étend. Il devient celui des gens socialement élevés, de l’administration et finalement de toute personne ayant une charge publique. À tel point que le chanoine Evrat, de la collégiale Saint-Étienne de Troyes, la justifie en 1192 :

Tuit li languages sunt et divers et estrange
Fors que li languages franchois:
C’est cil que deus entent anchois,
K’il le fist et bel et legier,
Sel puet l’en croistre et abregier
Mielz que toz les altres languages.
Tous les langages sont différents et étrangers
Sauf la langue française :
C’est celle que Dieu comprend le mieux,
Car il l’a faite belle et légère,
Si bien que l’on peut l’amplifier ou l’abréger
Mieux que tous les autres langages.

Le français langue des élites puis langue de tous 

Le français se propage comme langue administrative. Il va aussi dominer la littérature avec le déclin de celle d’oc. Ainsi les parlers d’oïl ne seront conservés que par le peuple pendant quelques siècles.

Pierre de Ronsard chantre de la langue française (portrait posthume ca. 1620)
Pierre de Ronsard (portrait posthume ca. 1620)

Petit à petit, le français se stabilise. On peut mesurer son évolution par exemple avec ce célèbre Sonnet à Hélène de Ronsard (1524-1585) :
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise aupres du feu, devidant & filant,
Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant,
Ronsard me celebroit du temps que j’estois belle.

Cependant, le français, comme toute langue vivante, évolue, s’enrichit de mots empruntés à d’autres langues, se simplifie. Quel sera le français de demain ? Entre les emprunts à l’anglais et la créativité des parlers populaires, il pourrait peut-être ressembler à cela : Bien ouéj, elle défonce grave ta creepypasta ! 

La langue écrite évolue en pays d’oc

Dans le sud de la France, l’évolution et la convergence commencent aussi par l’écrit. En effet, au moyen-âge, si le français s’impose dans l’élite des pays d’oïl sous la pression de la cour, aux mêmes moments, les régions du sud continuent à utiliser leurs langues pour l’administration. L’administration royale du Moyen-Âge parle d’ailleurs de lingua occitana par opposition à lingua gallica. Charles VI dira en 1381 qu’il règne sur les pays de linguae Occitanae quam Ouytanae (langue occitane autant que ouytane – ouytane, langue d’oïl). Bien sûr il ne s’agit pas d’une langue unique, dans le sud aussi les parlers sont divers. Et, dans cet écrit, il ne parle pas de tout le sud.

Guillaume IX d'Aquitaine
Guillaume IX d’Aquitaine

Pourtant, dans ce sud, va commencer très tôt une standardisation grâce aux troubadours qui convergeront sur une koïné, une scripta. Grâce à cette unité, la littérature du sud dépasse ses frontières.

Exemple d’un poème de Guilhem IX, comte de Poitou:
Companho, faray un vers… covinen
Et aura·i mais de foudatz no·y a de sen
Et er totz mesclatz d’alor e de joy e de joven.
Compagnons je vais composer un vers convenable / j’y mettrai plus de folie que de sagesse / et on y trouvera pêlemêle amour, joie et jeunesse (trad. Alfred Jeanroy).

Exemple d’un poème du troubadour gascon, Marcabrun :
Bel m’es quan son li fruich madur
E reverdejon li gaim,
E l’auzeill, per lo temps escur,
Baisson de lor votz lo refrim,
Tant redopton la tenebror!
J ’aime bien quand les fruits sont mûrs / Et que verdissent les regains / Quand l’oiseau, par les temps obscurs / De sa voix baisse les refrains / Il a peur de l’obscurité!

Cliquez ci-dessous pour en entendre une interprétation (chanteur non identifié)

      1. Marcabrun

Une évolution différente pour les pays d’oc

Puis vint la prise de pouvoir des Français et de l’Eglise sur les régions du sud, La littérature d’oc est étouffée avec sa scripta. Il n’y aura pas de pouvoir central jouant le rôle de Paris ou de la cour de France.

Les poésie dee Pey de Garros en langue gasconne(1567)
Poesias gasconas de Pey de Garros (1567)

En Gascogne, le béarnais de la plaine essaie une conquête. Puis, au XVIe siècle, le français administratif fait son entrée. En Gascogne, les lettrés, comme Montaigne (1533-1592) écrivent en français. Certains, comme Pey de Garros, défendent leur langue, faisant du XVIe le siècle d’or de la poésie gasconne, comme l’écrit Pierre Bec.

Jusqu’au XXe siècle, les Gascons conservent leur parler et la littérature reste vivante même si elle ne fixe pas son écriture. Qu’en sera-t-il du futur ?  Existera-t-il encore des lieux où on parle gascon ? La littérature vivra-t-elle encore ?

Anne-Pierre Darrées

NB : écrit en nouvelle orthographe

Références

Les Origines linguistiques de l’Aquitaine, Achille Luchaire, 1877
Linguisticae, Ma langue dans Ta poche #3, Romain Filstroff
Poésies de Guillaume IX, comte de Poitiers, Alfred Jeanroy, Annales du Midi 1905, p. 161-217
Coutumes et péages de Sens,
Annales de la ville de Toulouse, 1771
Histoire du français, l’ancien français IXe-XIIIe siècle,
La standardisation du français au moyen-âge, Klaus Krübl, 2013, p. 153-157




Passe-temps ou passatemps pour confinement

Jours de confinement ou jours de pluie, l’Escòla Gaston Febus vous propose quelques passe-temps. L’occasion de se divertir et mettre à jour (ou tester) certaines connaissances ?

 

Passe-temps léger, la nouvelle orthographe

Le Gascon est progressiste, embrasse volontiers les idées révolutionnaires et est de toutes les batailles. Il lui faudra un rien de temps pour se mettre à la nouvelle orthographe française, qui date quand même de 1990. Voici donc un passe-temps facile et peut-être auquel vous n’aviez pas songé.

Si nous nous souvenons, nos ancêtres écrivaient li cuens fiert la beste [le comte frappe la bête]. Cet ancien français est devenu difficile à lire tant ils ont modifié la langue et l’orthographe. Sans aller si loin, aujourd’hui, nous n’écrivons plus fantôme comme Ronsard :
Je serai sous la terre, et fantosme sans os,
Parles ombres myrteux je prendrai mon repos.
Alors pourquoi ne pas continuer ?

Passe-temps et orthographe
Épreuve d’orthographe au temps du certificat d’études

Avant d’apprendre la nouvelle, que diriez-vous de vérifier avec quelques questions que vous possédez bien l’ancienne orthographe ?
– faut-il un trait d’union aux mots suivants trente deux ou trente-deux ? Cent sept ou cent-sept ?
– devons-nous écrire un cure-dent, un cure-dents, des cure-dent ou des cure-dents ?
– écrivez-vous événement ou évènement ?
– pourquoi faut-il écrire j’harcèle et j’appelle ? Euh, ou bien c’est j’harcelle et j’appèle ?

La nouvelle orthographe nous simplifie la vie puisqu’elle enlève quelques irrégularités dont on ne connait pas toujours l’origine ou quelques accents superflus. Il n’y a que dix règles, c’est donc facile à apprendre et le site recto-verso nous transcrit même nos textes pour apprendre par la pratique.  Aucune raison de ne pas nous y mettre. D’ailleurs, c’est décidé, nous adoptons désormais la nouvelle orthographe dans le site escolagastonfebus.com

Passe-temps pour ceux qui ont le dictionnaire de Palay

Un passe-temps pour le confinement ? Faites des mots-croisés en gascon !Dans certaines revues Reclams, l’Escòla Gaston Febus s’était amusé à proposer des petits mots croisés ou croutzets / mots crotzats.

Voici ceux que Reclams proposa en janvier 1968. Pour les faire, vous pouvez télécharger le fichier ici. Attention, les mots à trouver sont en graphie du Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes et le numéro entre parenthèses vous indique la page du dictionnaire de Palay (version 2020) où se trouve la réponse…

Curieux de la réponse ? Téléchargez-la !

Passe-temps découverte du Gascon

Et si, tout simplement, vous profitiez de ce temps de confinement pour apprendre le gascon. On engage souvent la conversation avec des formules de politesse. Donc cliquez ici pour apprendre les formules de politesse gasconnes avec Ric dou Piau. En parlar negue.

Vous pouvez aussi vous familiariser avec l’accent, ou vous divertir, en écoutant le gascon oriental de Michel Saint-Raymond, La caisha de la bèra-mair.

 

Décidés ? On ne peut que vous conseiller A hum de calhau, les deux tomes de P. Guilhemjoan qui permettent de se lancer et d’acquérir des bases sérieuses.

Passe-temps du Gascon aguerri

Apprenez la grammaire gasconne, un passe-temps en ces temps de confinement

Si vous avez des doutes sur certains mots, aguerrissez-vous. Faut-il dire / écrire
ua amassada generau ou ua assemblada generau ?
– un anjo
ou un ànjol ?
– chucar
ou shucar ?
La réponse est dans wikigram, le wiki de grammaire du Congrès Permanent de la Lenga Occitana.

Faut-il dire / écrire
Qu’èra, en vertat, chic gloriós per un ainat ou Qu’èra, en vertat, chic gloriós tà un ainat ?
Qu’ac èi hèit per arren ou Qu’ac èi hèit entad arren ?
E i a hèra qui m’avetz vista? ou E i a hèra que m’avetz vista?
Voir les réponses, toujours dans wikigram.

Quel gascon connaissez-vous ? Savez-vous dans quel coin on utilise les verbes suivants ?

1.Que legishem / 2.Que bastit / 3.Qu’aimèc / 4.Que batot / 5.Que seguís / 6.Que dromiam
A. Bazadais / B. Armagnac / C. Landes / D. Astarac / E. Bas Couserans / F. Béarn

Réponse : 1B (petite grammaire de F. Sarran, présent indicatif ou subjonctif) 2A (Claudi Bellòc, prétérit) 3E (J. Deledar, prétérit) 4C (Felix Arnaudin, prétérit) 5D (J. Tujague, présent indicatif) 6F (Simin Palay, présent du subjonctif)

Passe-temps pratique pour Gascon gourmand

Au moment de Pâques, un tourteau à tremper dans de la crème anglaise régale le Gersois. L’association Parlem nous a dégoté une recette que l’on reconnaitra. Attention ces ingrédients sont pour un énorme tourteau.

Lhevader :
20 g de lhevami fresca o 7 g de lhevami instantanèa,
140 g de leit,
100 g de haria

Pasta :
140 g de lèit,
4 bèths ueus sancèrs,
1 culhèra de perhum tà las còcas,
220 g de sucre,
7 g de sau,
1 kg de haria,
125 g de burre moth, copat en petits tròç.

Le tourteau gersois, passe-temps pour jours de confinement
Le tourteau gersois

Ici suite de la recette en français

Seulement voilà, si la texture du tourteau est assez facile à réussir, le parfum joue un rôle important. A noste, le parfum était acheté en pharmacie. Et chaque pharmacien avait son mélange savant dont il ne divulguait pas la recette. Si tout le monde s’accorde sur la présence de vanille et de fleur d’oranger, les avis divergent rapidement. Un peu d’armagnac ? Sûrement, c’est la base en Gascogne. Et même si vous allez à la fête du tourteau à Mirande, le secret du parfum ne vous sera pas révélé… Alors, il vous reste à essayer !

Pour les Gascons téméraires, les potingas de bona fama

Que diriez-vous de vous replonger dans un savoir ancestral ? Miquèu Baris, conteur et poète landais, cherche pour nous dans tous les vieux grimoires et les têtes des anciens pour nous proposer Las potingas deu posoèr de Gasconha. Tome 1 à télécharger ici gratuitement, tome 2 à télécharger  ici gratuitement. Ou Tome 2 à lire en ligne.

Lo posoèr emposoera mes n’emposoa pas

En deux livres, vous découvrirez plus de cinquante remèdes qu’on utilisait et qu’il ne faut pas rejeter à la légère. Car l’expérimentation et l’observation les ont affinés. Les naturalistes les redécouvrent aujourd’hui comme lo citron ou los clavets (clous de girofle) pour soigner la tehequèra (le rhume).

On apprend aussi que lo posoèr emposoera mes n’emposoa pas. / le sorcier ensorcelle mais n’empoisonne pas. Que Lo mendràs qu’èra l’èrba de las posoèras, ce disèn / La menthe sauvage était l’herbe des sorcières, disait-on. Ou que rien ne vaut Per la nueit, un onhon au vòste capcèr. / Pour la nuit, gardez un oignon à votre chevet. Pourquoi ? Pour déboucher le nez bien sûr !

Et, en même temps, vous enrichirez votre vocabulaire avec, par exemple La planta deus cent noms e de las mila vertuts : l’abranon, lo pimbo, la gerbeta, la friseta, la peberina, o la faribola / La plante aux cent noms et aux mille vertus : le thym.

La grande énigme 

Si vous avez tout fait ou que vous n’êtes pas tentés par les petits passe-temps, en voici un de plus grande envergure. Si on ne veut pas passer pour des dinosaures, ne faut-il pas avoir quelques notions de physique-chimie quantique ? La Gravité, on voit ce que c’est, la Relativité, Einstein nous a bien expliqué. Reste le monde quantique, un monde étrange et aussi peu intuitif que, pour nos ancêtres, la terre qui tourne autour du soleil. Pourtant, à l’aube de l’ordinateur quantique, on ne peut plus l’ignorer.

Le chat de Schroedinger
Le chat de Schroedinger : mort ou vivant ?

Internet est plein de cours ou vidéos pour nous initier, on vous laisse faire. Voici un bon copa-cap pour terminer.

Le Covid 19 est bien petit et constitué (comme tout) d’éléments encore plus petits qui suivent les lois quantiques. Si je ne l’observe pas, le virus peut-il être simultanément, dans mon espace de confinement et à l’extérieur ? Est-il à la fois matière et non matière ? Ou encore peut-il être à la fois mort et vivant ?

Farfelu ? Ben revoyez l’expérience du chat de Schrödinger par exemple !

Et, au fait ?

Avez-vous repéré ? Tout cet article a été écrit en nouvelle orthographe. Combien de mots sont changés par rapport à l’ancienne ?

Réponse : deux (connait et reconnaitra)

Anne-Pierre Darrées




Jean Bourdette, per amou det Labéda

Certains Gascons comme Jean Bourdette méritent d’être connus même s’ils ont été discrets dans leur vie. Cet historien publia une bonne quarantaine d’ouvrages sur le Lavedan et quelques lieux à l’entour. Il publia aussi un épais lexique de gascon lavedanais. Ainsi, il nous fournit une vraie mine de connaissance. Encore un Gascon de renom.

Série Gascons de renom : Jean-Baptiste Sénac, Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Jean Bourdette

Jean Bourdette (1818-1911)
Jean Bourdette (1818-1911)

Jean Bourdette (1818-1911) est né à Argelès-Gazost. Il y passe son enfance.  Il suit des études d’ingénieur agronome à la prestigieuse Institution royale agronomique de Grignon, en Île de France, un ancêtre de l’actuelle AgroParisTech. Ensuite, il enseigne les sciences naturelles à Paris, fait des recherches à l’Observatoire avec Urbain Le Verrier, le papa de la météo,  dirige la Mission Égyptienne de Paris.

À 60 ans (1878), il décide de quitter ses fonctions et s’installe à Toulouse. Là, il travaille avec le botaniste Gaston Bonnier et parcourt les piémonts pyrénéens, Couserans, Comminges, Vallée d’Aure, Lavedan.

Pourtant, Jean Bourdette est avant tout un chercheur et un fouilleur de livres. Il délaissera rapidement la botanique. Muni d’une loupe, il se consacrera à l’étude de documents, d’archives sur son Lavedan natal. Il publiera pendant 21 ans un très grand nombre d’ouvrages sur cette région.

Jean Bourdette écrit per amor deth Lavedan

Per amou det Labéda / Per amor deth Lavedan (Par amour du Lavedan) est la devise de l’historien qu’il inscrit sur tous ses ouvrages. En 1903, l’Escole Gastou Fébus lui remet le prix d’honneur pour son travail. Pourtant, la plus grosse partie reste à venir.

Jusqu’à son dernier souffle, Bourdette écrit des notices très ciblées sur un thème. Elles peuvent être courtes, d’une bonne soixantaine de pages comme les Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, où il énumère les familles ayant possédé la seigneurie de Monblanc jusqu’à ce qu’elle soit donnée au Prieuré de Héas. Plus souvent, il développe les informations collectées avec précision et netteté, jusqu’à plus de 700 pages comme la Notice des abbés Lays du Labéda.

Ses ouvrages sont indispensables à toute étude sur cette région, en particulier parce qu’il y conserve la mémoire collective, celle des familles et les coutumes. Dix-sept de ses publications sont à disposition à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.

Jean Bourdette publie Froidour

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Non content de ce travail de fourmi, notre historien veut aussi faire connaître un ouvrage majeur sur la Bigorre. Il ne s’agit pas du manuscrit de Guillaume Mauran, Sommaire description du Pays et Comté de Bigorre, datant de 1614 ou peu après, qui fut édité, avec des notes complémentaires, par Gaston Balencie en 1887. Jean Bourdette, lui, voulut faire connaître le travail remarquable du Picard Louis de Froidour (1625?-1685), Grand-Maître des Eaux et Forêts au département de Languedoc, Guienne, Béarn, Basse-Navarre, Soule et Labourd.

Froidour avait écrit le Mémoire du pays et comté de Bigorre, probablement entre 1675 et 1685. Il s’agit d’une description du pays tels que l’a vu le Picard, d’abord une description géographique puis de son administration (justice, administration des eaux et forêts, feux de taille…).

Ce livre regorge d’informations sur la vie des Pyrénéens. Jean Bourdette explique par exemple qu’ayant besoin de sel pour réchauffer et purger les bestiaux pendant les périodes de neige, c’est la raison sans doute pour laquelle ils ont joui, jusques à présent, de la franchise et de la liberté de prendre du sel en Espagne, en Béarn ou ailleurs, ainsi que bon leur semble. Bien sûr, le peuple, gros consommateur de sel, est très opposé à l’impôt sur cette denrée, la gabelle. En Comminges, Froidour rapporte : Ils me dirent naïvement, en peu de paroles, qu’ils ne subsistaient que par le bétail, que leur bétail ne subsistait que par le sel, et que leur ôter le sel c’était leur ôter la vie, et qu’ils aimeraient beaucoup mieux mourir les armes à la main, que de mourir de faim et de misère.

Qu’ei monstruós de mespresar la lenga

Bourdette ne peut s’intéresser à l’histoire de son pays sans s’intéresser au gascon écrit et parlé dans cette région. D’ailleurs, il précise Tout Labedanés qe déou sabey era suo lenca de may, q’ey hountous d’ignourà-la, q’ey moustrous de mespresà-la. / Tot Lavedanés que dèu saber era lenca de mair, qu’ei hontós d’ignorar-la, qu’ei monstruós de mespresar-la. / Tout Lavedanais doit savoir la langue maternelle. Il est honteux de l’ignorer, il est monstrueux de la mépriser.

La route de Gavarnie au Pas de l'Echelle
La route de Gavarnie au Passage de l’Échelle

Ses notices sont d’ailleurs emplies de noms locaux et l’on peut ainsi apprendre ou se remémorer que la cascade de Gavarnie est appelée par les gens du pays et pich dèt Marbourè / eth pish deth Marborè / La pisse du Marboré ou que l’actuel pic de Montaigu est appelé à Bagnères le pic de Deux Heures. Ou encore que la petite vallée ou vallée de Barège communique avec le Lavedan propre ou grande vallée par le difficile pas de la scala (passage de l’échelle).

Jean Bourdette, consulté en 1889 par Miquèu de Camelat, conseillera au jeune auteur d’écrire en lavedanais (Camelat est né à Arrens, Lavedan). Ce que celui-ci fera pendant quatre ans, avant de choisir le béarnais de la plaine qu’il juge plus classique (ou plus connu ?).

Jean Bourdette conserve la langue

En érudit et conservateur de patrimoine culturel, Jean Bourdette se lance dans la réalisation d’un lexique et d’une grammaire. Seul le premier, Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, sera achevé en manuscrit (il ne sera pas publié). Il est conservé au Musée pyrénéen de Lourdes (4 volumes, 1404 pages).

Jean Bourdette - essai de vocabulaire lavedanais, p. 1391
Jean Bourdette – Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, p. 1391

Grâce à ce vocabulaire, vous pourrez parler montagnard en utilisant les arrealhs (éboulis), la coma (combe), le coret (petit col), le lità (couloir d’avalanche), la massavielha (roche usée par un glacier), l’ola (le cirque) ou la gauba (lac de montagne) tout en visant le som (sommet). Et, plus curieusement, vous pourrez aussi trouver un davantaiga (chemin qui mène à l’est de l’eau).

Enfin vous saurez différencier un bualar (pacage réservé aux bovins) d’un vedath (lieu interdit au bétail), écouter la balaguèra (vent du sud) et comprendre l’histoire de l’artiga que vous traversez (pâturage défriché).

Reprouès det Labedâ aplegats per Jean Bourdette

Jean Bourdette a édité en 1889 un recueil de 420 proverbes, locutions, comparaisons et sobriquets de son pays. Dans l’avertissement, le scientifique précise la prononciation et ses choix de graphie. Il n’y a pas de norme en cette époque.

Certaines expressions sont des expressions amusantes comme Doumâ q’ey u feniàn / Doman qu’ei un feniant / Demain est un fainéant, que l’on peut répondre à quelqu’un qui dit Q’at harèy doumà / Qu’ac harèi doman / Je le ferai demain.

Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos
Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos

Certains sont des constatations du peuple comme celui qui note les ravages des crues du Gave détruisant régulièrement berges et prairies ou changeant son cours :
Et mes gran proupiétàri det Labedà qu’ey et Gàbet.
Eth mes gran propietari deth Lavedan qu’ei eth Gavet. 
Le plus grand propriétaire du Labédà, c’est le Gave.

Bourdette ne peut d’ailleurs s’empêcher de reprocher aux Lavedanais leur fatalisme au lieu d’engager les travaux ad hoc.

Les parentés avec les peuples voisins

Ce recueil de proverbes présente une particularité intéressante. Jean Bourdette note les parentés ou emprunts à d’autres langues, comme les emprunts du lavedanais à l’espagnol. Il note aussi des proverbes similaires en français, ou en espagnol ou même, pour l’un en anglais !

Par exemple Deras olhas coundadas et loup qe s’en minjè / Deras òlhas condadas eth lop que se’n mingè / Des brebis comptées le loup en mangea. Effectivement, on retrouve le proverbe espagnol De lo contado come el lobo. La signification et l’image sont les mêmes. Il s’agit d’une critique de l’excès de contrôle qui n’empêche pas la perte de ce que l’on cherche à maitriser.

Ou encore Jean Bourdette rapproche :
En caza de hàoure, cabliha de husta / En casa de haure, cavilha de husta / En maison de forgeron, cheville de bois.
En espagnol, En casa del herrero, cuchillo de palo /  En maison de forgeron, couteau en bois.
Et en français : Les cordonniers sont les plus mal chaussés.
La même idée est exprimée mais d’une façon différente en français.  Encore une occasion de voir la proximité des deux côtés des Pyrénées.

Le souvenir

Lourdes et Argelès-Gazost ont gardé trace du chercheur infatigable. Elles lui ont offert le nom d’une rue, et même d’une école primaire pour Argelès.

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Références

Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, Jean Bourdette, 1898
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre, Louis de Froidour, 1892
M. Bourdette, Adrien Planté, Reclams de Biarn e Gascounhe, Deceme 1911, p.324




Guillaume Saluste du Bartas, le prince des poètes

Grand poète gascon, amoureux de sa terre, Guilhèm Salusti deu Bartas, ou Guillaume Saluste du Bartas en français, c’est la beauté lyrique, la spiritualité, la communion avec la Nature.  Et c’est aussi l’érudition, la tolérance, l’ouverture au monde et aux autres civilisations. Un immense Gascon de renom.

La vie de Saluste du Bartas

Guillaume Saluste du BartasÀ Montfort, en Fesansaguet, Francesc de Salustre, ayant charge de trésorier de France,  et Bertrande de Broqueville sont des commerçants aisés. En 1544, ils ont un fils, Guilhem. Celui-ci suit de solides études à Bordeaux, au collège de Guyenne, puis des études de droit à Toulouse. Là, il découvre le calvinisme et y adhère.

En 1565, son père, Francesc, achète à l’évêque de Lombez le château du Bartas. À sa mort, Guilhèm en prendra le nom et s’appellera Saluste (le r est perdu !) sieur du Bartas. Dès 1567, le jeune homme s’installe dans ses domaines en Gascogne que son ami, Pierre de Brach, décrira dans Le Voyage en Gascogne. Et, malgré son peu de goût pour la violence, il participera aux guerres de religions.

Henri III de Navarre protecteur de BartasGuilhèm parle plusieurs langues, hébreu, latin, grec, français, gascon, anglais, allemand et peut-être d’autres encore selon Georges Pelissier. Habile négociateur, il réalise des missions diplomatiques pour le compte d’Henri de Navarre, en particulier auprès de Jacques VI d’Ecosse. Ce dernier exprime son grand contentement de la compagnie du poète. D’ailleurs le futur roi d’Angleterre et d’Irlande traduit un des poèmes du Gascon.

Bartas se marie en 1570 avec Catherine de Manas, fille du seigneur d’Homs, avec qui il a quatre filles : Anne de Saluste, Jeanne, Isabeau et Marie.

En 1576, il est nommé écuyer tranchant du roi de Navarre. Profitant de sa position, il protégera le poète languedocien Auger Galhard (1540-1593), dit Lou roudié de Rabastens, huguenot lui aussi, et sans ressource.

Dès 1587, Bartas est malade. Il meurt trois ans après à Mauvezin (Gers), en 1590.

Bartas,  un Gascon simple

La Gimone à Larrezet

Saluste du Bartas est décrit comme un homme simple, modeste, sincère, tolérant, avec un profond sens du devoir. Il est un travailleur sérieux et constant. Son testament montre sa générosité et son attention à ses valets et aux pauvres. Par-dessus tout, Bartas aime la solitude et son pays. Il ne va pas chercher les honneurs à la cour parisienne.

 

Puissé-ie, Ô Tout-Puissant, inconnu des grands Rois,
Mes solitaires ans achever dans les bois !
Mon estang soit ma mer, mon bosquet, mon Ardene,
La Gimone mon Nil, le Sarrapin ma Seine,

Mes chantres & mes luths, les mignards oiselets ;
Mon cher Bartas, mon Louvre, et ma cour, mes valets…
(La sepmaine, fin du 3e jour, p.99 et 100)

L’œuvre

Jeanne d'Albret commande des oeuvres à Bartas
Jeanne d’Albret

En 1565, du Bartas remporte la Violette aux Jeux Floraux de Toulouse avec un Chant Royal – type de poème très contraint – Le prophète englouty au sein de la balayne. Il publie en 1574 La Muse Chrestienne, qui contient La Judit, une grande œuvre épique commandée par Jeanne d’Albret, Le Triomfe de la Foy, l’Uranie ou muse céleste et quelques sonnets. Bartas devra se défendre de pousser à la révolte contre les souverains dans sa Judit.

En 1576, il publie un (premier ?) sonnet amoureux en gascon, Ha ! chaton mauhazéc ! (Ah ! Enfant malicieux !) Et, en 1578, Bartas publie La sepmaine. Ce fut un succès incroyable dans toute l’Europe. Traduit dans une dizaine de langues, réédité 30 fois en 6 ans. Bien sûr, l’œuvre fut critiquée par certains comme le cardinal du Perron ou Charles Sorel, d’autant plus qu’elle provenait d’un huguenot et bousculait les usages de l’époque.

Suivront l’Hymne de la Paix (qui loue la paix de Fleix), Les Neuf Muses Pirenées, la Seconde semaine ou Enfance du monde en 1584 (inachevé), Le dictionnaire des rimes françoises, L’hymne de la paix, etc.

Toute son œuvre démontre une maîtrise du lyrisme, de la poésie et un talent extraordinaire. D’ailleurs, Du Bartas est considéré comme le poète le plus important après Ronsard. D’autres considèrent qu’il a détrôné ce dernier avec La Sepmaine. Jean de Sponde (1557-1595) écrit qu’il égale Homère. D’ailleurs, sa renommée est telle qu’il influence de grands poètes comme l’Anglais John Milton (1608-1674),  le Hollandais Joost van den Vondel (1587-1679) et l’Italien Torquato Tasso, dit Le Tasse (1544-1595), ou encore la première poétesse américaine Anne Bradstreet (1612-1672).

La sepmaine, chef d’œuvre de Guilhèm du Bartas

Bartas - La Septmaine ou Création du Monde
Bartas – La Sepmaine ou Création du Monde (1578) – exemplaire Gallica

Bartas y développe et illustre en 6494 vers, chacun des 7 jours de la création du monde par Dieu. D’une écriture fluide, en alexandrins à rimes plates, le texte, quoique inspiré de la Genèse, montre une grande liberté. Car son érudition est telle qu’il introduit dans son texte le savoir et les connaissances scientifiques de la Renaissance.

Peut-être la beauté de son œuvre est liée à la force, la simplicité des évocations, à sa connaissance profonde de la terre, des animaux, de la nature. C’est un foisonnement d’images. Par exemple, son hymne à la Terre débute par.

… Je te salue, ô Terre, ô Terre porte-grains,
Porte-or, porte-santé, porte-habits, porte-humains,
Porte-fruicts, porte-tours, alme, belle, immobile,
Patiente, diverse, odorante, fertile,
Vestue d’un manteau tout damassé de fleurs
Passementé de flots, bigarré de couleurs.

On pourrait même dire que c’est un foisonnement d’images tout gascon. Tout a l’humeur gasconne en un auteur gascon, dira Boileau (1636-1711). Bartas cite d’ailleurs son pays (III jour de la sepmaine):

Or come ma Gascogne heureusement abonde
En soldats, blés & vins, plus qu’autre part du Monde

La Sepmaine devient l’étendard des calvinistes, mais le Prince des Poètes refuse le clivage. Il n’est pas le poète officiel des huguenots, il est un poète universel.

Du Bartas écrit en gascon

Très attaché à son pays, du Bartas écrit aussi en gascon. En 1578, il écrit Poème dressé pour l’accueil de la Reine de Nauarre, faisant son entrée à Nérac. Dans lequel trois muses se disputent l’honneur d’accueillir la reine. Une muse latine, une muse française et une muse gasconne. Chacune parle dans sa langue. La gasconne l’emporte, étant plus éloquente et plus combative.

Leichem esta la force oun mès on s’arrasoue,
Mès on be que iou è drèt de parla d’auant bous.
Iou soun Nimphe Gascoue: ere es are Gascoue:
Soun marit es Gascoun e sous sutgets Gascous.
Leishem estar la fòrça on mes òm s’arrasoa
Mes òm vè que jo èi dret de parlar d’avant vos.
Jo soi Nimfa Gascoa: era es ara Gascoa:
Son marit es Gascon e sons subjècts Gascons.

Laissons là cette force où plus on se raisonne
Plus on voit que j’ai droit de parler avant vous.
Je suis Nymphe Gasconne : elle est ores Gasconne :
Son mari est Gascon et ses sujets Gascons.

Poème adressé par G. de Saluste Sieur Du Bartas pour l'accueil de la Reine de Nauarre faisant son entrée à Nerac - 1579 (extrait)
Poème adressé par G. de Saluste Sieur Du Bartas pour l’accueil de la Reine de Nauarre faisant son entrée à Nerac – 1579 (extrait)

On peut en faire une lecture politique – l’Église, la France et la Gascogne se disputent. Ou y peut voir un rêve sur les relations de l’Homme avec l’Histoire, la Nature et Dieu. Car, Du Bartas, c’est toujours la beauté d’une poésie tournée vers la spiritualité.

Le souvenir de Du Bartas

Gabriel de Lerm écrit en 1589 : Les pilastres et frontispices des boutiques allemandes, polaques et espagnoles se sont enorgueillis de son nom joint à ces divins héros : Platon, Homère, Virgile.

Johann Wolfang von Goethe aima Du Bartas
Johann Wolfang von Goethe

N’est-ce pas une évidence ? Du Bartas mérite largement d’être dans le bagage de connaissances de tout Gascon et de tout Français. Et c’est le grand Johann Wolfang von Goethe (1749-1832) qui nous le rappelle. Les Français ont un poète, Du Bartas, qu’ils ne nomment plus ou nomment avec dédain… Pourtant tout auteur français devrait porter dans ses armes, sous un symbole quelconque, comme l’Électeur de Mayence porte la roue, les sept chants de la Semaine de Du Bartas.

Le 13 août 1890, le Félibrige et la Cigale érigent un buste de Saluste du Bartas à Auch, représentant un austère protestant. L‘abbé Sarran, admirateur du poète, déclara qu’on ne vit jamais à Auch le buste rire.

Arthur Honegger (1892-1955) composa un cycle de six mélodies appelé Saluste du Bartas qui comprend Le château du Bartas (n° 1), Tout le long de la Baïse (n° 2), Le départ (n° 3), La promenade (n° 4), Nérac en fête (n° 5) et Duo (n° 6)

Anne-Pierre Darrées

Références

Poésies, Saluste du Bartas
La vie et les oeuvres de du Bartas, Georges Pellissier, 1883
La sepmaine ou la création du monde, Saluste du Bartas
Poème dressé pour l’accueil de la Reine de Nauarre, faisant son entrée à Nérac, Saluste du Bartas
Du Bartas à Nérac,
Salluste du Bartas un poète gascon, Association Tachoires-en-Astarac
Bulletin historique et littéraire, chronique inauguration du buste de Du Bartas à Auch, 1890, p.500
Du Bartas, humaniste et encyclopédiste dévot, Jean Daens, 1958




Librairies, rayon littérature gasconne

La littérature en gascon est un art ancien et vivant qui mérite d’être soutenu, valorisé. Des écrivains contemporains proposent des ouvrages de valeur. Dans quelles librairies peut-on les trouver ? Qu’écrivent-ils ? Quelques suggestions pour dénicher de beaux cadeaux de Noël, comme Manipòlis de Jean-Luc Landi.

Les librairies, lieux naturel de vente des livres

Qu’il s’agisse de librairie numérique ou physique, c’est bien là que l’on va chercher les livres. Pour acheter un ouvrage précis, les sites Internet permettent son achat rapide. Des livres en gascon y sont. Par exemple Lalibrairie.com, la librairie en ligne qui défend les libraires indépendants, propose l’étonnante Grammaire gasconne Glossaire gascon-languedocien de Gabriel Roques, dont la première sortie fut en 1913. Et il y a eu 22 rééditions !

Librairies sur Internet -Edicions Reclams
Edicions Reclams

L’incontournable Amazon propose Isabèu de la Valea, d’Éric Gonzalès, recueil de nouvelles dont nous avons déjà parlé. Etc.

Les maisons d’édition gasconnes, Per Noste Edicions et Edicions Reclams ont leur propre site où elles proposent une vente en direct de leurs productions.

Les librairies de proximité

Pierre Bec en librairies gsconnes
Pierre Bec en vente à la librairie Vanin – Saint-Gaudens ( 31)

Un livre, c’est aussi une rencontre, un parfum, un toucher. Si vous voulez prendre le temps de regarder les livres, d’en discuter avec le libraire, de vous faire conseiller, ou encore d’écouter des lectures, de rencontrer des auteurs, personne ne remplace le libraire de votre ville. Et plusieurs d’entre eux choisissent avec soin des bouquins qui parlent de la région, des randonnées, des lieux, des personnages. Ceux-là ont souvent un rayon de littérature en gascon.

Par exemple, la librairie Vanin, à Saint-Gaudens, propose des œuvres de Pierre Bec (1921-2014), grand romaniste, parlant plusieurs langues, et qui passa son enfance à Cazères-sur-Garonne. Son Anthologie des troubadours est une référence. Pierre Bec en gascon c’est une écriture fluide, de bonne qualité. Son Racontes d’ua mòrt tranquilla, qui met en scène des personnages et des situations totalement différentes dans sept nouvelles, a un succès qui ne se dément pas.

Des librairies nouvelles qui ont de l’audace

Arreau et sa librairie toute nouvelle
Découvrez le Vagabond Immobile – 44 Grand Rue à Arreau (65)

Arreau est un petit village de 757 habitants. Témoin d’un passé lointain, son nom viendrait de la langue locale pré-romane harr– (harri = pierre en basque). Village qui mérite de s’arrêter pour sa Maison des fleurs de lys, sa commanderie, le château de Camou, et sa volerie, Les Aigles d’Aure tenue par des experts passionnés, la famille Alberny.

Et c’est aussi l’occasion de rencontrer Alain Pouleau, le nouveau libraire qui vient d’ouvrir la librairie Le vagabond immobile. Ancien journaliste, amoureux des livres, il a quitté les Alpes pour revenir vers son pays d’origine, la Gascogne. Il choisit avec attention des livres superbes, comme Sommets des Pyrénées de François Laurens, guide de haute montagne et photographe, originaire de la vallée de Luchon.

Jean-Louis Lavit

Et il expose un rayon de livres en gascon comme l’étonnant Blind date de l’auteur bigourdan bien connu, Jean-Louis Lavit. Vous y dénicherez des livres bilingues sur les Pyrénées tels Sorrom Borrom ou le rêve du Gave de Sèrgi Javaloyès, ou encore l’épopée quasi mystique Roncesvals (Roncevaux) de Bernart Manciet.

Le Moment librairie

Le Moment Librairie à Salies de Béarn
Le Moment Librairie 3 Place du Bayaà à Salies de Béarn

De même, Le Moment Librairie a ouvert le 15 avril 2019 à Salies du Béarn. C’est une librairie indépendante, la seule en Béarn-des-Gaves ! Laure Baud qui vient du monde de la bande dessinée, et Olivier Argot, ancien bibliothécaire, cherchent à y promouvoir le livre et la création littéraire.

Les deux associés souhaitent faire de leur librairie un espace de rencontres et d’échanges, un lieu vivant, acteur de la vie culturelle.

Les librairies de référence

Librairies - La Tuta d'Oc
La Tuta d’Òc – 11 rue Malcousinat – Toulouse (31)

On trouve un livre en gascon dans toute bonne librairie, pourrait-on dire.

Les très grandes comme Occitania (plus de 30 ans de mise à disposition de littérature en langue d’oc), Ombres Blanches et La Tuta d’òc à Toulouse, Mollat ou La machine à lire à Bordeaux en sont des témoignages.

 

 

La librairie Le Vent des Mots à Lannemezan (65)
La librairie Le Vent des Mots à Lannemezan (65)

Le Vent des mots à Lannemezan ou L’Escapade à Oloron Sainte-Marie sont des références connues des lecteurs. Ils ont leur rayon gascon.

Plus récemment, l’Espace Culturel de Leclerc s’intéresse à l’édition en gascon. Celui de Tarbes, celui d’Oloron Sainte-Marie ont fait une timide place à notre littérature. Cela devrait s’accentuer.

La diversité de l’offre

La littérature gasconne est diversifiée. De nombreux genres sont présents, roman que ce soit fiction, science-fiction ou roman policier,  nouvelle, conte, poésie, épopée, théâtre, essai…

Eric Carle – La gatamina qui … (Per Noste)

Per Noste par exemple a une belle offre de littérature pour enfants. La gatamina qui avè hèra de hami, traduction de The very hungry caterpillar de l’Américain Eric Carle, est une splendeur. Plus récemment de jeunes auteures, Matilda Hiere-Susbielles (bien connue des lecteurs de l’Arraton deu castèth) et Belina Cossou ont publié onze contes regroupés dans Lo horvari de las hadas.

Bernat MancieLibrairies gasconnes - Roncesvals (Reclams)
Bernat Manciet – Roncesvals (Reclams)

Les grands auteurs classiques sont édités, réédités, numérisés. La bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus fait un travail de fond en ce sens, avec l’aide du CIRDOC. Les deux géants Michel Camélat et Bernard Manciet sont sur les étagères des Edicions Reclams.

Et, heureusement, de nouveaux auteurs ont pris le relais. Des auteurs à découvrir ou à relire. Des auteurs qui continuent à donner éclat à la littérature en gascon.

Conseil de Noël : Manipòlis de Jean-Luc Landi

Jean-Luc Landi

Pourquoi ce livre ? Parce qu’il contient toute la verve gasconne, qu’il parle de trois agressions et qu’il est très actuel. En effet, l’auteur, Jean-Luc Landi, nous offre trois nouvelles complètement différentes et joliment écrites. La première, Volusian Glandàs lo caçaire, àlias Doble-bang, raconte une chasse au sanglier dans le Vic Bilh :

— Hòu, Polinari !… 
Bang ! Bang ! Lo tarrible brut que’u pleè lo cap, un gost de trip mau cueit que’u colava dens la ganurra.
— Vedes pas ? Que soi jo ! 

— Hé, Poulinari !…
Bang ! Bang ! Le terrible bruit lui résonna dans la tête, un goût de boudin mal cuit lui coula dans le gosier.
— Tu vois pas ? C’est moi !

Librairies gasconnes - Jean-Luc Landi - Manipolis (Reclams)
J-Luc Landi – Manipolis (Reclams)

La deuxième nouvelle, Actes deu collòqui : la manipulacion, raconte un colloque fictif d’occitanistes et débute ainsi : Se soi a escríver çò que legetz, que’n poderatz concludir que la hèita s’acaba pro plan tà jo. [Si je suis à écrire ce que vous lisez, vous pourrez en conclure que l’événement s’est assez bien terminé pour moi.] Car, un colloque ainsi n’est jamais de tout repos ! Et, cette fois-ci, c’est pire encore. Lo Loló qu’èra penut per la cravata a un braç deu dequerò. Los pès a un mètre au dessús deu sòu. La soa cara congestionada ne deishava pas nat espèr. [Loulou était pendu par la cravate à un bras du bonhomme. Les pieds à un mètre au-dessus du sol. Son visage congestionné ne laissait aucun espoir.]

Dépaysement complet pour la troisième nouvelle, Arrais d’Islàndia, puisque Jean-Luc Landi nous entraîne en Islande. Après une première impression d’hostilité du paysage, l’auteur nous dévoile les beautés d’un pays et d’un peuple. Et on se surprend à se laisser emporter par la magie du pòple esconut (peuple caché), comme on lirait un carnet de voyage de Jules Verne…

Anne-Pierre Darrées




Les bêtes des contes gascons

Impossible de se lasser des contes, ils sont une deuxième nature chez les Gascons ! Ils font appel à des humains et des figures fantastiques que celles-ci soient des bêtes, des dieux, des esprits malins ou des êtres anthropomorphes. Ces personnages sont liés à la vie de tous les jours et prennent ainsi une semi-réalité. Visitons notre bestiaire.

Les bêtes fantastiques

Hodon e lo lop

Le loup, une des bêtes fréquentes de contes gasconsRappelons-nous Hodon (Houdon), ce gojat (jeune homme) qu’un sorcier transforme en loup pour sauver son père d’une grande fièvre. Pour guérir, le père devait manger un bouillon fait avec la queue du chef des loups, arrachée le jour de la saint-sylvestre, alors que ce loup se déguisait en curé pour dire la messe ! (Lien pour écouter ce conte). De façon plus usuelle dans l’imaginaire européen, de nombreuses histoires font appel au ramponòt ou lop-garon (loup-garou).

Isabit

Le myhe d'Isabit évoqué dans les rues d'Ayros-Arbouix (65)Une deuxième bête fantastique. Isabit le serpent fabuleux qui aspire goulûment les vaches, les moutons et les bergers, penché sur la vallée d’Argelès. Pour le tuer, lo haure (maréchal-ferrant) d’Arbouix lui fait avaler une enclume chauffée à blanc. Pour calmer la douleur, le serpent boit l’eau des torrents jusqu’à en exploser et donner naissance au lac d’Isaby.

Lo basèli (le basilic)

Le basilic, cette bête, reptile ou mammifère vous transforme en pierre d'un seul regard.
Le basilic à tête de coq attribué à Wenceslas Hollar (17è s.)

Si vous vous promenez dans les Pyrénées, attention à ne pas croiser un basèli (basilic). Cette bête au corps composé vous transforme en pierre d’un seul regard. Elle existe dans plusieurs pays ; en Gascogne elle a un corps de reptile ou de mammifère et une tête d’homme.

Lo mandagòt o mandragòt

Le mandragot (ou chat d'argent en Bretagne) bête largement partagée dans les contes européens
Le mandragot (ou chat d’argent en Bretagne)

Et quant au mandagòt ou mandragòt qui vit surtout dans les Landes et dans le Gers, bien heureux celui qui l’attrape et l’enferme dans le coffre du cauhadèr (chauffoir et, par extension, pièce principale chauffée servant de cuisine et de salle à manger), car il devient riche immédiatement. D’ailleurs ne dit-on pas aver lo mandragòt a la maison (avoir une chance insolente). Comme toujours, plusieurs variantes de ce conte existent.

Jean-François Bladé (1827-1900) en a rapporté au moins trois. La première précise que la bête ne sort qu’une fois par an et donne le mode opératoire pour s’en saisir et ainsi, devenir riche. La deuxième met en garde car la bonne fortune est liée au Diable. Enfin la troisième raconte le pouvoir du mandagòt qui caga (chie) une pièce d’or chaque nuit et empêche un visiteur de se lever du coffre sur lequel il est assis.

Les bêtes sauvages

Intimement liées à la vie d’autrefois, les bêtes sauvages sont sources infinies de légende.

Le loup

Le loup réel ou imaginiare est très présent parmi les bêtes des contes gascons
Lo lop quan volè har coíer la vianda

Le loup est une bête fréquente dans les contes d’un peu partout, le loup est souvent naïf ou simplet dans les textes gascons. Lou loup quan boulè ha coye le biande  / Lo lop quan volè har coíer la vianda (Le loup qui voulait faire cuire la viande) de Felix Arnaudin (1844-1921) en est un bel exemple puisque celui-ci, voulant imiter l’homme, essaie de faire cuire un gigot aux rayons de lune. Ici une version légèrement modernisée sur arraton.fr.

Mais le loup peut aussi, de façon plus classique voire moraliste, être cruel et victime de sa cruauté.

Le serpent

La Femme au serpent trouvée à Oô (Musée des Augustins de Toulouse), évocation du mythe de Pyrène.
La Femme au serpent trouvée à Oô (Musée des Augustins de Toulouse).

Il peut être dans son rôle naturel, par exemple le serpent monte dans le nid d’une grive pour manger les petits, dans L’homme de toutes les couleurs. Ou c’est une bête  monstrueuse comme le serpent à sept têtes dans Le Prince des sept vaches d’or. Souvent, les serpents gardent l’or sous terre.

Pyrène, séduite et abandonnée par Héraclès, s’enfonce dans les forêts pour mettre au monde un serpent puis disparaît.  À son retour, Héraclès offre un magnifique tombeau à la belle aimée, les Pyrénées.

L’ours

L'ours, bête familière en Couserans
Jean de l’Ours

Proche de l’homme, sachant se mettre sur deux pieds, il est une bête suffisamment grande, puissante et poilue pour effrayer. Il sera objet de contes. Joan de l’ors (Jean de l’ours), mi-homme, mi-animal, est probablement le conte le plus connu.

L’ours effraie et fascine. Aussi ne fut-il pas que sujet de conte. Sérac, dans le Couserans, était le village des éleveurs d’ours. L’ours étant assez rare dans les montagnes d’Ustou, mi XIXe, alors on allait le chercher sur le versant espagnol. Chaque maison avait le sien. Attrapé encore ourson, on lui mettait un anneau dans les narines. La bête était dressée à danser, à porter un bâton, à faire des gestes aimables.

À Ustou (Couserans) un ours était donné en dot aux jeunes filles à marier.

La grand’bête à tête d’homme

Jean-François Bladé, collecteur de contes gascons
Jean-François Bladé (1827-1900)

C’est un conte, très spécifique, puisqu’on ne le trouve qu’en Grèce, en Gascogne, en Iran (dans les textes sacrés d’avant l’Islam), et un peu en Amérique du Nord et du Sud.

Jean-François Bladé rapporte ce conte dans Le jeune homme et la grand’bête à tête d’homme. Le récit parle d’un jeune homme beau comme le jour, fort et hardi, comme pas un et surtout tellement avisé, qu’il apprenait à deviner les choses les plus difficiles. Pauvre, il tombe amoureux à perdre la tête de la fille du seigneur de Roquefort. Hélas cette famille n’est pas riche et la jeune fille doit entrer au couvent.  Le jeune homme va donc chercher fortune pour pouvoir l’épouser. Il décide alors d’affronter la grand’bête à tête d’homme qui possède une grotte remplie d’or. Avisé, avant de partir, il prend de bons conseils auprès de l’archevêque d’Auch.

Trois demandes impossibles à satisfaire

Une manticore ou bête à tête d'homme (Bestiaire de Rochester)
Une manticore ou bête à tête d’homme (Bestiaire de Rochester)

Le jeune homme rencontre la grand’bête qui lui demande trois choses impossibles, qu’il repousse comme lui avait conseillé l’archevêque.

— Je te donne la mer à boire.
— Bois-la toi-même. Ni moi, ni toi, n’avons un gésier à boire la mer.
— Je te donne la lune à manger.
— Mange-la toi-même. La lune est trop loin, pour que, moi ou toi, nous puissions l’atteindre.
— Je te donne cent lieues de câble à faire, avec le sable de la mer.
— Fais-les toi-même. Le sable de la mer ne se lie pas, comme le lin et le chanvre. Jamais, ni moi, ni toi, ne ferons pareil travail.

Les trois énigmes de la grand’bête

La grand’bête décide alors de lui poser trois questions auxquelles le gojat saura répondre.

— Il va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu’un éclair.
— L’œil va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite que l’éclair.

—Le frère est blanc, la sœur est noire. Chaque matin, le frère tue la sœur. Chaque soir, la sœur tue le frère. Pourtant ils ne meurent jamais.
— Le jour est blanc. Il est le frère de la nuit noire. Chaque matin, au soleil levant, le jour tue la nuit, sa sœur ? Chaque soir, au soleil couchant, la nuit tue le jour son frère. Pourtant jour et nui ne meurent jamais.

— Il rampe, au soleil levant, comme les serpents et les vers. Il marche, à midi, sur deux jambes, comme les oiseaux. Il s’en va, sur trois jambes, au soleil couchant.
— Quand il est petit, l’homme ne sait pas marcher. Il rampe à terre, comme les serpents et les vers. Quand il est grand, il marche sur deux jambes, comme les oiseaux. Quand il est vieux, il s’aide d’un bâton, qui est une troisième jambe.

L’énigme de la Sphinge

Œdipe et la sphinge, Gustave Moreau, Metropolitan Museum of Art.
Œdipe et la sphinge, Gustave Moreau, Metropolitan Museum of Art.

L’histoire, un peu différente, se rapproche de celle de la sphinge grecque, même si, physiquement, celle-ci est autre : tête de femme, corps de lion, ailes d’aigle et queue de scorpion. L’énigme de la sphinge parle de deux sœurs (jour et nuit) : l’une donne naissance à l’autre, qui à son tour enfante la première.

Comment la Grèce et la Gascogne peuvent-elles partager cette même légende ? Julien d’Huy s’est penché sur le sujet. Il note que les Grecs ne sont jamais venus en Gascogne, alors qu’ils sont allés en Provence ou en Languedoc. Et ces deux régions n’ont pas cette légende !

Alors, Julien d’Huy propose une hypothèse plutôt partagée aujourd’hui : Les Basques conserveraient dans leur folklore des thèmes très anciens, et pour certains préhistoriques. Dans ces conditions, le motif grec de la Sphinge serait pré-indo-européen, et les versions grecque et aquitaine constitueraient d’ultimes vestiges d’un mythe bien plus répandu lors de la Préhistoire. Ce qui confirmerait la continuité de cette population implantée dans le sud-ouest de la France, depuis l’Aurignacien ou même avant. Rappelons que Basques et Gascons sont initialement un même ensemble.

Anne-Pierre Darrées

Références

Contes et légendes de Gascogne, Fanette Pézard, 1962
Les légendes des Hautes-Pyrénées, Eugène Cordier,
Voyage en France, Ardouin Dumazet, 1904
L’Aquitaine sur la route d’Œdipe, Julien d’Huy, 2012
Contes de Gasconha, Jean-François Bladé, 1966
Contes populaires de la Gascogne, tome 1, 2 et 3, Jean-François Bladé, 1886
Archives pyrénéennes : Mythologie, contes et légendes, Association Guillaume Mauran
La Gascogne dans un schéma trifonctionnel médiéval, Philippe Jouet-Momas
La photo d’entête est une composition de documents  d’une exposition sur le Bestiaire du Moyen Âge de la BNF




Le béarnais à la fin du Moyen-Âge

Au cours du temps, le roi de France a imposé son dialecte aux autres contrées de langue d’oïl, favorisant ainsi le français par rapport au picard, champenois, berrichon et autres. La Gascogne n’ayant pas connu d’unité politique semblable,  on n’assiste pas à la prédominance d’un dialecte. Quoique… le béarnais entamera cette unification à la fin du Moyen-Âge.  Le grand chercheur Thomas T. Field, University of Maryland (Baltimore), analyse cette période.

Béarn, le culot de Gaston Febus 

Jean Froissard chroniqueur de la vie à la cour du Béarn
Portrait à la sanguine de Jean Froissart dans le Recueil d’Arras (Bibliothèque municipale d’Arras).

La vicomté de Béarn apparaît au IXe siècle par découpage du duché de Gascogne. Après divers rattachements, le Béarn cherche son indépendance. Le chroniqueur Jean Froissart rapporte un dialogue entre Gaston Febus (1331-1391), comte de Foix et vicomte de Béarn et l’envoyé du roi de France, le connétable Louis de Sancerre (1341?-1402). Ce dernier voulant savoir si Febus est pour les Anglais ou pour les Français, le comte ose répondre : Si j’ai refusé de prendre les armes c’est par juste appréciation et juste cause car la guerre du roi de France et du roi d’Angleterre ne me regarde en rien. Je tiens mon pays de Béarn de Dieu et de l’Aigle* et je n’ai que faire de me mettre en servitude ni de provoquer la rancune d’un roi ou de l’autre.

* de Dieu de mon épée et de mon lignage (dans la deuxième version de Froissart)

Coup de bluff, exploitation discutable de la situation, bref, Febus fait un coup de maître. Toque y si gauses (Touches-y si tu oses) aurait-il pu ajouter, puisque telle est sa devise.

Le Béarn et l’écrit

Dès mi-XIIIe siècle, Field nous rappelle que la fonction de notaire se développe à grands pas. Le contrat écrit tend à remplacer l’entente orale. On écrit les traités de paix, les contrats de mariage, les reconnaissances de dette… Les paysans béarnais, lors d’une enquête auprès des serfs commandée par Febus, produisirent des cartas (chartes) qui prouvaient leur affranchissement. Les Ossalois produisirent aussi un grand nombre de documents lors de leurs procès récurrents avec les habitants de la plaine au sujet des terrains de passage des troupeaux, etc.

Puis, les Béarnais commencent à constituer des archives, des inventaires, des comptes, des recueils, à réaliser des enquêtes administratives comme des recensements, à rédiger des droits,  des testaments…

Le béarnais, langue administrative

Jusqu’au XIIIe siècle, l’écrit est en latin. Or, les vicomtes de Béarn ordonnèrent le remplacement du latin par le béarnais dans certains actes de chancellerie. Très vite, pour tout (sauf les écrits internes de l’Église) c’est la langue locale qui prend le dessus. Cependant, en Béarn, comme partout ailleurs, il n’y a pas un béarnais mais des béarnais et il n’y a pas que du béarnais en Béarn !

Jean le bon arrête Charles le Mauvais
Jean le Bon arrête Charles le Mauvais

Par exemple, Charles le Mauvais, roi de Navarre, beau-frère de Gaston Febus, signe à Pampelune un traité d’alliance (contre le roi de France) en 1365 avec Arnaud Amanieu, sire d’Albret. Ce texte comprend des passages en navarrais, en gascon et en français. Karlos por la gracia de Dios, rey de Navarra… / Item que lo dit sennyor ei de Navarre no fera patz ni triube… / Item un autre cercle ou il a quinze croches…

L’historien Jean-Auguste Brutails (1859-1929) publie en 1890 une série de textes de la même époque écrits tantôt en navarrais, tantôt en français ou en gascon. Était-ce lié au notaire, aux signataires ou à des questions de diplomatie ou de prestige ? Toujours est-il que l’on se promène dans les langues et leurs variantes.

Le béarnais de la plaine s’impose

La Tour Moncade à Orthez

Comme partout, le parler du dominant prend le dessus. La cour est à Orthez, la population le long du gave entre Morlaàs et Orthez est nombreuse, bref, le béarnais de la plaine devient la norme pour l’écrit. Cette variante monte en prestige à tel point que les régions de Bigorre et du Pays basque les plus proches du Béarn se mettent à l’utiliser dans leurs écrits. Les colonies parlant gascon le pratiquent en Navarre et en Aragon.

Bien sûr, qui dit extension du béarnais de la plaine, du béarnais écrit standardisé, veut dire affaiblissement des variantes différentes qui resteront uniquement orales. Ainsi on ne voit pratiquement jamais le célèbre article montagnard eth/era dans les textes, et ce même dans des textes plus tardifs jusqu’au XIXe siècle.

Thomas Field suggère d’ailleurs que cette domination du béarnais de la plaine explique les différences des parlers actuels de la vallée d’Ossau par rapport à toutes les autres variétés montagnardes du gascon.

La scripta béarnaise

Les Psaumes de David d'Arnaud de la Salette écrits en béarnais
Los Psalmes de David metuts en rima bernesa (Arnaud de Salette)

Cette langue écrite « normalisée », cette scripta béarnaise se rapproche de la scripta toulousaine des troubadours. Le linguiste Jean Lafitte en montre toutefois les éléments différenciant (p.103 et suivantes). On peut citer le doublement des voyelles en situation finale qui compense la disparition de la finale -n ou -r comme plee (plen / plein) ou senhoo (senhor / seigneur), l’utilisation du -x ou -ix pour exprimer le / ʃ / : medix –prononcer « medich » (en utilisant l’écriture française) – (même)

Bien sûr, cette écriture évoluera dans les siècles suivants, en particulier avec l’influence d’Arnaud de Salette (1540-1579 ou 1594), le moderniste. Il ajoutera des accents comme dans boô (bon), écrira v et non b comme dans votz (voix), il introduira la finale féminine -a à la place du -e, etc. (thèse de Jean Lafitte, p.113 et suivantes).

L’influence du Béarn

Si le béarnais du roi s’étend ainsi, c’est, bien entendu, par l’influence et la puissance de la vicomté et de son seigneur. Car, du comté de Foix à l’océan, le Béarn domine économiquement. De plus, son influence économique s’étend au sud des Pyrénées car les marchands de la vallée d’Aspe étaient très présents en Aragon et les Francos (émigrés du nord des Pyrénées) des villes navarraises étaient souvent d’origine béarnaise ou bigourdane.

Ainsi, le béarnais est la langue dominante pour l’écrit sur la Gascogne et le royaume d’Aragon. En revanche, au-delà, on utilise la langue « internationale », le français. On écrit aux seigneurs de la cour de France ou de la cour d’Angleterre en français.

Même Jean XXII (1244-1334), pape originaire de Cahors, n’avait pas réussi, malgré ses remontrances, à empêcher la montée du français à la cour du roi de France pour les écrits savants. Ainsi, le français va supplanter le latin parmi les gens cultivés, en littérature, puis dans les autres domaines du savoir. Les Béarnais continueront encore à utiliser le béarnais comme langue orale et écrite pour l’administration mais prendront le français pour le domaine culturel. Petit à petit, la langue internationale française gagnera du terrain même en Béarn.

Anne-Pierre Darrées

Références

Comportements linguistiques dans les Pyrénées à la fin du Moyen-Âge : effets de l’écrit, Thomas T. Field, 1989
Gaston Fébus : un grand prince d’Occident au XIVe siècle, Pierre Tucoo-Chala,
Traité d’alliance de 1365, Gabriel Loirette, Bulletin de la Société des sciences, lettres et arts de Pau, 1910, p.237
Situation sociolinguistique et écriture du gascon aujourd’hui, Jean Lafitte, Rennes, Université Rennes 2, , p. 103.




La naissance et la mort des mots

Le gascon a ses mots bien à lui. Pourtant, ne faut-il pas être prudent quand on parle d’un mot typiquement gascon ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Quelle est l’influence de l’histoire ou de la géographie ? Que disent nos voisins ou nos anciens voisins ? Les linguistes nous apprennent l’évolution, les influences, les transformations des mots. Quatre exemples, vetèra, cadièra, vèrn, chivau.

Jouons avec les mots. Ils ont une étymologie, voire une histoire. Ils témoignent de l’inventivité d’un peuple, de son passé, de ses relations avec les autres, etc. Sans entrer dans trop de complexité, on peut avoir, en particulier grâce aux atlas linguistiques, une idée de la richesse, de la continuité et des différences des parlers. Prenons quelques exemples.

Des mots d’origine romane 

Divers mots pour génisse
La vedèla o la vedèra o la vetèra

En France, les dialectes sont, majoritairement, des langues romanes et beaucoup de mots proviennent du latin. Pourtant ce ne sont pas forcément les mêmes mots latins qui vont créer le mot d’un dialecte donné. Les atlas linguistiques nous montrent que certains mots utilisés varient selon la géographie. Par exemple, dans les bassins du Rhin et de la Seine on parlait surtout de génisse (jenīcia en latin populaire, junix en latin classique, jeune vache), dans le bassin de la Loire de taure (de taura en latin, vache stérile) et dans le bassin de la Garonne de vedèla (auvergnat, limousin, languedocien), ou vedèra, vetèra (gascon) dérivant du vitellus latin (veau).

Une même origine ne veut pas dire même mot final

Divers mots pour la chaise
La cadièra o cadèira o cadira o carièra

C’est le cas du mot cadièra. kathedra en grec (hedra = siège) deviendra cathedra en latin. En langue d’oïl, il deviendra chaire (Normandie) ou chaise (Centre). En revanche, on dira cador en Bretagne, caïère en Picardie, et cadièra dans une grosse partie du territoire de langue d’òc, dont la Gascogne.

Mais si on regarde de plus près, par exemple sur dico d’òc, c’est encore plus nuancé. En effet, on a
auvergnat : chadeira
limousin: chadiera / chaira / chiera
gascon : cadièra, cadèira, cadira, carièra
languedocien : cadièra
Provençal : cadiera
vivaro-alpin : cadiera, cheiera, chiera

Les influences inattendues d’autres parlers

Deux mots pour aulne
Lo vèrn

Du latin alnus, le tiers nord de la France (au nord d’une ligne allant de l’embouchure de la Loire aux Vosges) nommera ce bel arbre aulne. En revanche, les régions de langue d’òc, le Poitou, le sud de la Bourgogne et de la Franche-Comté, le Piémont, la Lombardie vont adopter les mots vèrnhe, ou vèrn, et plus rarement vèrnha ou vèrna. De même la Bretagne appelée bretonnante dira gwern. Et ces mots viennent tout simplement du gaulois verno!

Le linguiste breton Jean Le Dû note d’ailleurs au sujet du mot jeudi (Jovis dies = jour de Jupiter) : « La coïncidence entre dijòus [gascon] et le breton diziaou laisse deviner une continuité ancienne entre ces deux aires, qui n’ont été séparées que lorsque les populations du bassin de la Loire ont adopté la forme centrale. » Bien sûr continuité ne veut pas dire même langue!

La disparition des mots

L'évolution du mot pour le cheval
Lo cavath o lo chivau

Le romaniste gersois Fernand Sarran, à l’époque élève à l’École Pratique des Hautes-Études à la Sorbonne, écrivit un article intéressant sur l’évolution des mots du gascon : « On sait, par exemple, que la langue ancienne appelait le cheval CAUAT* dans toute la Gascogne. Le français lui a substitué CHIBAU** dès le XVIe siècle, et l’on a tellement oublié la signification de CAUAT qu’on dit aujourd’hui couramment : acauat ser un chibau. Ce qui est une tautologie. ACAUAT est devenu le participe du verbe ACAUA-S qui a perdu son sens particulier de être à cheval pour prendre le sens général de être à califourchon (Cf. le français : être à cheval sur un âne). »
*CAVATH en graphie classique
**CHIVAU en graphie classique

Et de citer bien d’autres mots comme tèsta (=front) en train de disparaitre pour être remplacé par front, capèth (=béret) pour berret.

Les apparitions de mots

Le gascon et les mots nouveaux
Le gascon et les néologismes

Bien sûr une langue est vivante tant qu’elle est utilisée, l’Atlas des langues en danger de l’Unesco estime à 250 000 le nombre de locuteurs gascons. Et aussi une langue est vivante tant qu’elle crée de nouveaux mots, même par simple emprunt à un autre idiome. Si le nombre de locuteurs diminue, le gascon reste assez vivace pour créer encore des néologismes. Par exemple, un virolet est un rond-point, un viravent un parebrise, un boishaglaça un essuie-glace, un corric un courriel, un imèl un e-mail… Saluons aussi le gasconhaliura (cocktail d’armagnac et coca cola) que sirote lo comissari Magret, héros de Jean-Louis Lavit.

Références

L’Atlas linguistique de la France, Gilliéron et Edmont, 1902 – 1912
Les atlas linguistiques: une fenêtre sur le passé des langues, Jean Le Dû, 2008
La revue de Gascogne, Fernand Saran, 1906, p 161