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Pey de Garros

Pey de Garros est le premier poète de la Renaissance Gasconne et un poète qui affirme son patriotisme. Il espère des rois de Navarre l’autonomie et la victoire du gascon. Il mourra avant de voir Henri III devenir roi de France.

Pey de Garros, lo lectorés

Pey de Garros nait à Lectoure (Armagnac) entre 1525 et 1530, d’une famille de noblesse de robe depuis deux siècles. Il obtient une licence de droit à Toulouse.

En 1553, de retour à Lectoure, il est élu consul, à la suite de son père. Son destin semble tracé. D’autant plus que, deux ans après, les consuls de Lectoure l’envoient les représenter à l’enterrement d’Henri II.

Jeanne d'Albret nomme Pey de Garros conseiller à la cour
Jeanne d’Albret (1528-1572) nomme Pey de Garros Conseiller à la Cour

Quatre ans plus tard, un doctorat de droit en poche, il devient avocat. Et comme l’Armagnac dépend de la maison d’Albret – donc de Jeanne d’Albret (1528-1572) – celle-ci le nomme Conseiller à la Cour et il siège au présidial d’Armagnac.

Cependant, cette même année, il écrit Chant royal de la Trinité qui lui vaut une violette aux Jeux floraux de Toulouse. Le chant royal était une forme ancienne de poème inventé dans le nord de la France au XIVe siècle.

Notons que depuis plus de quarante ans, le Collège de Rhétorique de Toulouse ne décerne plus de prix pour des poèmes en occitan. En revanche, le premier chant royal couronné aux Jeux Floraux de Toulouse date de 1539.

Pey de Garros est un patriote gascon

Les idées protestantes courent la Gascogne. Afin de tenter de les stopper, en 1551, le Parlement de Toulouse condamne un notaire lectourois pour avoir édité un livret contraire au catholicisme, brule un menuisier pour hérésie… Mais cela n’arrêtera pas la progression de ce mouvement.

Blaise de Monluc (1501 1577)
Blaise de Monluc (1501-1577)

De plus, en Gascogne, les huguenots ne reconnaissent pas le roi de France. D’ailleurs, Blaise de Monluc, rapporte les propos de l’un d’entre eux : Un gentilhomme… m’avoit mandé, que, comme il leur [aux paysans huguenots] avoit remonstré.. qu’ils faisoient mal, et que le roy le trouveroit mauvais, qu’alors ils lui respondirent : Quel roy ? Nous sommes les roys ! Celui-là que vous dites [Charles IX] est une petit reyot de merde…

En tous cas, en 1560, peut-être après un séjour à l’Ecole Protestante de Lausanne, notre poète embrasse ces nouvelles idées. Et il se met au service de la cour de Navarre. Car, pour lui, langue et nation sont liées, et l’indépendance du Béarn lui parait une garantie. En fait, il espère que Jeanne d’Albret sera l’instigatrice de cette nation gasconne.

Pey de Garros incite à l’utilisation du gascon

Poesias Gasconas de Pey de Garros (1567)
Poesias Gasconas de Pey de Garros (1567)

Amy lecteur, Noz deux langages principaux, sont le François celtique et lé Gascon. Ie parleray du nostre. (extrait de Poesias gasconas)

Pey de Garros entame un combat pour le gascon et incite les poètes à employer cette lenga mesprezada [langue méprisée]. Il l’affirme clairement dans une lettre qu’il écrit à un jeune poète (extrait de Poesias gasconas) :

[lenga] Damnada la podetz entene.
Si degun no la vo dehene :
Cadun la leixa e desempara,
Tot lo mon l’apera barbara
E, qu’es causa mas planedera,
Nosauts medix nos truphan d’era.

[langue] Comme perdue vous pouvez la considérer
Si personne ne veut la défendre :
Chacun l’abandonne ou la maltraite.
Tout le monde l’appelle barbare ;
Et, chose bien plus déplorable,
Nous-mêmes nous nous moquons d’elle.

Texte complet ici.

Pey de Garros défend une langue harmonisée

Sa vision de la Gascogne est large, comme il l’écrit dans les Poesias gasconasIl y a quelque diversité de langage, termination de motz, et pronuntiation, entre ceulx d’Agenois, Quercy, autres peuples de deça, et nous : non pas tele que nous n’entendions l’un l’autre : Aussi nostre langage par un mot general est appelé Gascon.

Comme Pey de Garros souhaite une Gascogne unifiée et indépendante, il se lance dans un travail d’harmonisation des parlers gascons, qu’il appelle « conférence ».

André Berry, poète (1902-1986) consacre sa thèse à Pey de Garros (1948)
André Berry, poète (1902-1986) consacre sa thèse à Pey de Garros (1948)

André Berry montre dans sa thèse, L’œuvre de Pey de Garros (éditée en 1997) que le poète lectourois a élaboré un nouveau système graphique justement à cette époque où une forte rénovation du français est en cours. Ainsi, il va à la fois s’appuyer sur la graphie traditionnelle de l’occitan et utiliser les habitudes de la scripta française.  Pourtant, il ne sera pas suivi par d’autres Gascons et son système graphique sera abandonné.

Affirmer une identité

Les Gascons sont réputés pour leur adresse aux armes. Aussi, Pey de Garros les exhorte à exceller de même dans le domaine de l’esprit, et il va s’attacher à donner l’exemple.  De façon claire, il va favoriser l’émergence d’une littérature gasconne.

Joachim du Bellay, gentilhomme angevin 'vers 1522-1560)
Joachim du Bellay, gentilhomme angevin (vers 1522-1560)

Pey de Garros ne veut pas imiter la Pléiade française, surtout après les propos désobligeants de Joachim du Bellay qui, en 1549, dans son Deffense et Illustration de la langue française, a rejeté les poèmes des Jeuz Floraux de Thoulouze en considérant qu’ils ne servaient qu’à porter temoingnaige de notre ignorance.

Alors, il va soit inventer des formes nouvelles, soit s’inspirer du modèle latin. Ainsi, il écrit en 1565, Les Psaumes de David, viratz en rythme gascoun [les Psaumes de David, traduits en vers gascons], dédiés à Jeanne d’Albret et publiés à Toulouse chez Jacques Colomès. En réalité 58 psaumes seulement.

Psaumes de David viratz en rythme gascon per Pey de Garros (1565)
Psaumes de David viratz en rythme gascon per Pey de Garros (1565)

Robert Lafont (1916-2010), écrira des Psaumes qu’ils sont « le coup d’éclat de la Renaissance gasconne et la première œuvre de la littérature occitane moderne ».

Puis, en 1567, il édite, toujours chez Jacques Colomès, les Poesias gasconas [poésies gasconnes], dédiées à Henri de Navarre (1567). Elles sont composées de quatre parties : Vers eroics (vers héroïques), Eglogas (églogues), Epistolas (épitres), Cant nobiau (chant nuptial). 

Lire en ligne sur Gallica.

Les églogues

Egloga 3 (extrait) de Pey de Garros
Egloga 3 (extrait)

Ces huit églogues, absolument magnifiques, témoignent des malheurs de l’époque, des guerres de religion. Elles rappellent celles de Virgile qui racontaient les guerres civiles de la république romaine.

Pey de Garros met en scène des personnages comme, par exemple, dans la troisième églogue, Menga [celle qui domine] dans laquelle on reconnait la reine de Navarre, Ranquina [celle qui boite] qui représente la ville de Lectoure, Vidau [celui qui a le pouvoir sur la vie] donc Charles IX, et Mairasta [la marâtre] c’est-à-dire Catherine de Médicis.

Ranquina – Lectoure – est la belle endormie agressée par la France et qui rêve d’un temps plus doux.  Menga vient la réveiller :

E sur aqui deixidá m’és venguda.
Que plassia a Diu peu ben deu monde trist,
Que sia vertat çó que domín jo e vist.

Et là-dessus tu es venue me réveiller. / Plaise à Dieu, pour le bien du triste monde, / que ce que j’ai vu en dormant soit la vérité.

Lo cant nobiau, dernier poème

Dans ce poème, Pey de Garros décrit un mariage gascon. C’est, à l’époque, très novateur. Mais ce qui est extraordinaire c’est qu’il ressemble à s’y méprendre au mariage gascon décrit par Jean-François Bladé trois siècles plus tard !

Tout d’abord il invite les dauzeras peu dauradas [donzelles aux cheveux d’or] à aller cueillir la jonchée pour revenir en chantant accueillir l’épousée :

Sus! Anatz , hilhas de Laytora,
La nobia qui ven arculhí,
Tornatz, gojatas, de bon’ora,
Qui la juncada vatz cullí;

Sus ! Allez filles de Lectoure, / Accueillir l’épousée qui vient, / Revenez, filles, de bonne heure, / Qui allez cueillir la jonchée ;

Puis, le poète demande aux donzels d’aller au bois rejoindre les donzelles.

Corretz desbrancá la ramada
Gentius compaños boscasses,
Au torná peu long de la prada
Sautatz, gaujos, e solasses.

Courez ébrancher la ramée / Gentils compagnons bocagers, / Au retour le long de la prée / Sautez joyeux et folâtres.

Au troisième, au moment où la nobia entre dans le bois, on invite les musiciens à saluer le cortège.

Comensatz de galanta aubada
Las amyänsas saludá

Commencez d’une aimable aubade / à saluer les épousailles

Enfin, le nobi est sorti de sa maison et accueille sa nobia. L’arculhensa [accueil] se fait entouré de monde et avec les compliments du poète.

L’espos dam sa longa seguensa
En miles plazes convertit
Per ha la sperada arculhensa
Magniphicament es sortit.

L’époux avec sa longue suite
Incité à mille plaisirs
Pour faire l’accueil espéré
Est sorti magnifiquement.

Pey de Garros et la postérité

En 1572, Blaise de Monluc occupe la ville de Lectoure et Pey de Garros part s’installer à Pau comme avocat de la cour souveraine du Béarn. Il meurt à Pau entre 1581 et 1583.

Léonce Couture (1832-1902) redécouvre Pey de Garros
Léonce Couture (1832-1902) redécouvre Pey de Garros

Il sera redécouvert au XIXe siècle, grâce à Léonce Couture (1832-1902). Aujourd’hui, sa renommée est suffisante pour que des exemplaires soient gardés dans plusieurs villes du monde : le premier à Aix-en-Provence, Paris, Vienne, Genève, Chicago et le deuxième à Albi, Toulouse, Versailles, Paris, Londres.

Pourtant, dans sa ville, seule une petite rue piétonne porte son nom. Et une fontaine, qu’il partage avec son frère Jean.

O praube liatge abusat,
Digne d’èste depaïsat,
Qui lèishas per ingratitud
La lenga de la noiritud,
Per, quan tot seré plan condat,
Aprene un lengatge hardat…

(Ô pauvre génération abusée / Digne d’être chassée du pays, / Qui laisses par ingratitude / la langue de ta nourrice / Pour apprendre, tout compte fait, un langage fardé…)

Références

« Est-ce pas ainsi que je parle ?” : la langue à l’œuvre chez Pey de Garros et Montaigne, Gilles Guilhem Couffignal, 2016
Entre Gascogne et France : l’idéologie de Pey de Garros dans les Poesias gasconas de 1567 et l’ethnotypisme linguistique du Faeneste, Jean-Yves Casanova, 1995
Pey de Garros, poète lectourois, chantre de la langue gasconne, Alinéas, 2021
Pey de Garros, Actes du colloque de Lectoure, 1981
Psaumes de David viratz en rhytme gascon, Pey de Garros, 1565




Quand le gascon faillit devenir langue officielle

Le gascon est la langue du peuple. La Révolution de 1789, après bien des hésitations, décide d’imposer le français et de combattre les langues régionales. L’abbé Grégoire est le principal instigateur de cette lutte.

L’usage des langues régionales pendant la Révolution

Lous drets de l'ome traduits par Pierre Bernadau 1790)
Lous drets de l’ome traduits par Pierre Bernadau 1790)

Le 14 janvier 1790, l’Assemblée Nationale décide de faire traduire les lois et les décrets dans les différents « idiomes » parlés de France. Le but est de rendre partout compréhensibles les lois et les décrets de l’Assemblée car la majorité des citoyens ne parle pas français.

Le député Pierre Dithurbide, natif d’Ustaritz, se propose de réaliser les traductions en basque. Le Député Dugas, de Cordes dans le Tarn, rédacteur du journal Le Point du Jour, crée une entreprise de traductions pour les 30 départements du sud. Le 6 octobre 1791, Dugas présente 24 volumes, dont 9 pour les Hautes-Pyrénées, 7 pour les Basses-Pyrénées, 1 pour les Landes et 1 pour la Haute-Garonne. Il a des difficultés à se faire payer ce travail.

La traduction est mauvaise et les Hautes-Pyrénées font faire la leur.

Pierre Bernadau (1762-1852), avocat bordelais, traduit la Déclaration des Droits de l’Homme en gascon, ainsi que les décrets municipaux.

Les écrits en langues régionales se multiplient. À Toulouse, on publie Home Franc, « journal tot noubel en patois fait esprès per Toulouse » et destiné « a las brabos gens de mestiè ».

Une littérature occitane populaire de pamphlets et de chansons se développe. Le 2 nivôse an II, les jeunes de Mimbaste dans les Landes chantent sur l’air de la Marseillaise, un hymne en gascon dont les quatre couplets sont recopiés sur le registre des délibérations.

Cette politique de traductions prend fin en 1794, après la lecture du rapport de l’abbé Grégoire (1750-1831) : Rapport du Comité d’Instruction publique sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française.

Qui est l’abbé Grégoire ?

L'Abbé Grégoire
L’abbé Grégoire

Henri Grégoire (1750-1831) nait à Vého, près de Lunéville (actuel département de Meurthe et Moselle). Ordonné prêtre en 1775, l’abbé Grégoire parle l’anglais, l’italien, l’espagnol, l’allemand et publie une Eloge de la poésie à l’âge de 23 ans.

En 1787, avec un de ses confrères, il fonde un syndicat de prêtres pour obtenir de meilleurs revenus au détriment des évêques et des chanoines.

Elu député du clergé aux Etats Généraux de 1789, l’abbé Grégoire réclame l’abolition totale des privilèges, l’abolition du droit d’ainesse, l’instauration du suffrage universel masculin et contribue à rédiger la Constitution civile du clergé.

L’abbé Grégoire plaide la cause des juifs (reconnaissance de leurs droits civiques en 1791) et des noirs (première abolition de l’esclavage en 1794). Grégoire est élu évêque constitutionnel à Blois. Il s’oppose à la destruction des monuments publics et créé le terme de Vandalisme. Il dit : « Je créai le mot pour tuer la chose ».

Membre actif du Comité de l’Instruction publique, il réorganise l’instruction publique. C’est dans ce cadre qu’il entreprend une enquête sur les patois pour favoriser l’usage du français.

L’enquête de l’abbé Grégoire

Le 13 août 1790, l’abbé Grégoire lance une enquête relative « aux patois et aux mœurs des gens de la campagne ». Elle comprend 43 questions. Quelques exemples :

Q1. L’usage de la langue française est-il universel dans votre contrée. Y parle-t-on un ou plusieurs patois ?
Q6. En quoi s’éloigne-t-il le plus de l’idiome national ? N’est-ce pas spécialement pour les noms des plantes, des maladies, les termes des arts et métiers, des instruments aratoires, des diverses espèces de grains, du commerce et du droit coutumier ? On désirerait avoir cette nomenclature.
Q10. A-t-il beaucoup de termes contraires à la pudeur ? Ce que l’on doit en inférer relativement à la pureté ou à la corruption des mœurs ?
Q16. Ce patois varie-t-il beaucoup de village à village ?
Q18. Quelle est l’étendue territoriale où il est usité ?
Q21. A-t-on des grammaires et des dictionnaires de ce dialecte ?
Q23. Avez-vous des ouvrages en patois imprimés ou manuscrits, anciens ou modernes, comme droit coutumier, actes publics, chroniques, prières, sermons, livres ascétiques, cantiques, chansons, almanachs, poésie, traductions, etc. ?
Q29. Quelle serait l’importance religieuse et politique de détruire entièrement ce patois ?
Q30. Quels en seraient les moyens ?
Q41. Quels effets moraux produit chez eux la révolution actuelle ?

À la lecture des questions, on comprend très vite où il veut en venir !

Entre 1790 et 1792, l’abbé Grégoire ne reçoit que 49 réponses à son questionnaire, dont 11 proviennent des départements du sud-Ouest : Périgueux, Bordeaux, Mont de Marsan, Auch, Agen, Toulouse et Bayonne.

Les débats sur la question linguistique

Carte sur la traduction des lois en langues régionales (1792)
Carte sur la traduction des lois en langues régionales (1792)

La question linguistique anime les débats. L’impossibilité de se faire entendre par tous milite pour l’unification de la langue.

Un envoyé à Ustaritz, constate que « le fanatisme domine ; peu de personnes savent parler français ; les prêtres basques et autres mauvais citoyens ont interprété à ces infortunés habitants les décrets comme ils ont eu intérêt ». Dans les armées, des bataillons doivent être séparés car ils « n’entendaient pas le langage l’un de l’autre ».

Le 18 décembre 1791, Antoine Gautier-Sauzin de Montauban envoie une lettre au Comité d’Instruction publique de l’Assemblée nationale dans laquelle il propose un projet de fédéralisme.

« J’observe que le français est à peu de nuances près, la langue vulgaire de la majeure partie du royaume, tandis que nos paysans méridionaux ont leur idiome naturel et particulier ; hors duquel ils n’entendent plus rien […] Je crois que le seul moyen qui nous reste est de les instruire exclusivement dans leur langue maternelle. Oh que l’on ne croie pas que ces divers idiomes méridionaux ne sont que de purs jargons : ce sont de vraies langues, tout aussi anciennes que la plupart de nos langues modernes ; tout aussi riches, tout aussi abondantes en expressions nobles et hardies, en tropes, en métaphores, qu’aucune des langues de l’Europe ».

Antoine Gautier-Sauzin propose d’imprimer des alphabets purement gascons, languedociens, provençaux, … « dans lesquels on assignerait à chaque lettre sa force et sa couleur ». Il propose, par exemple, de supprimer le V qui se confond avec le B en gascon.

Il écrit : « Pour exprimer en gascon le mot « Dieu », que Goudouli écrit « Dius », j’écrirais « Dïous », les deux points sur l’i servant à indiquer qu’il faut trainer et doubler en quelque sorte cette voyelle ».

Bertrand Barrère
Bertrand Barrère

Bertrand Barrère impose la fin de tout usage des langues régionales dans le cadre officiel : « D’ailleurs, combien de dépenses n’avons-nous pas faites pour la traduction des lois des deux premières assemblées nationales dans les divers idiomes parlés en France ! Comme si c’était à nous à maintenir ces jargons barbares et ces idiomes grossiers qui ne peuvent plus servir que les fanatiques et les contre-révolutionnaires ! ».

L’abbé Grégoire présente son rapport devant la Convention

Rapport de l'Abbé Grégoire - Page 1
Rapport de l’Abbé Grégoire – Page 1

Le 16 Prairial an II, l’abbé Grégoire présente son rapport Sur la nécessité et les moyens d’anéantir le patois, et d’universaliser l’usage de la langue française. Texte complet disponible ici.

Extraits :

« On peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent, puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, & qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une & indivisible, l’usage unique & invariable de la langue de la liberté ».

« Cette disparité de dialectes a souvent contrarié les opérations de vos commissaires dans les départemens. Ceux qui se trouvoient aux Pyrénées-Orientales en octobre 1792 vous écrivoient que, chez les Basques, peuple doux & brave, un grand nombre étoit accessible au fanatisme, parce que l’idiôme est un obstacle à la propagation des lumières. La même chose est arrivée dans d’autres départemens, où des scélérats fondoient sur l’ignorance de notre langue, le succès de leurs machinations contre-révolutionnaires ».

« Quelques locutions bâtardes, quelques idiotismes prolongeront encore leur existence dans le canton où ils étoient connus. Malgré les efforts de Desgrouais, les gasconismes corrigés sont encore à corriger. [….] Vers Bordeaux on défrichera des landes, vers Nîmes des garrigues ; mais enfin les vraies dénominations prévaudront même parmi les ci-devant Basques & Bretons, à qui le gouvernement aura prodigué ses moyens : & sans pouvoir assigner l’époque fixe à laquelle ces idiômes auront entièrement disparu, on peut augurer qu’elle est prochaine ».

« Les accens feront une plus longue résistance, & probablement les peuples voisins des Pyrénées changeront encore pendant quelque temps les e muets en é fermés, le b en v, les f en h ».

C’est la fin de l’usage officiel des langues régionales. Il a duré quatre ans et commence alors la « chasse aux patois ».

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire de la langue française, des origines à 1900 ; 9, 1-2. La Révolution et l’Empire, par Ferdinand Brunot,1927-1937
La République en ses provinces : la traduction des lois, histoire d’un échec révolutionnaire (1790-1792 et au-delà) par Anne Simonin
Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Grégoire, 1794
La République condamne les idiomes dangereux, Anne-Pierre Darrées, 2021
Mélenchon comprendrait-il Montesquieu ?, Anne-Pierre Darrées, 2018




Les toponymes de Gascogne

Toponymie gasconne - Bénédicte et Jean-Jacques Fénié
Toponymie gasconne – Bénédicte et Jean-Jacques Fénié

Les toponymes sont les noms des lieux. En Gascogne comme ailleurs, les noms remontent parfois très loin et témoignent de son passé. Peut-être aimeriez-vous connaitre l’origine du nom de votre commune ou d’un lieu-dit ? Suivons Bénédicte et Jean-Jacques FENIÉ, les spécialistes de la toponymie gasconne.

Les toponymes anciens

Le Pic du Gar
Le Pic du Gar

Certains toponymes sont très anciens, remontant à une époque où on ne parlait pas encore gascon. Ils concernent surtout des reliefs et des cours d’eau.

Par exemple, la racine gar- qui peut se traduire par pierre ou caillou, se retrouve dans Garos, le pic du Gar et sans doute dans Garonne. Il a pu donner le gascon garròc qui signifie rocher, hauteur, mont. En basque, il donne garai avec la même signification.

La racine pal- qui peut se traduire par rocher escarpé, se retrouve au col de Pau en vallée d’Aspe et sans doute aussi dans le nom de la ville de Pau.

De même, le nom de cours d’eau gascons remonte à ces temps lointains : Adour, Neste, Gave, Ousse, Oussouet, Losse, Baïse.

Les Aquitains occupent le territoire entre l’Ebre et la Garonne.

Le lac d'Oredon
Le lac d’Oredon

Les Aquitains nous ont laissé des noms en os/osse que l’on retrouve surtout dans le val d’Aran et dans les pays qui bordent l’Atlantique. Citons Andernos, Biscarosse, Pissos, Biganos.

Citons aussi Ixone (brêche, crevasse) qui a donné Ilixone : Luchon. Alis (eaux argileuses) a donné Eauze. Ili (ville) et Luro (terre basse) a donné Iluro : Oloron. Iu ou èu (lac de montagne en gascon) a donné èu redon (lac rond : Orédon), èu verd (lac vert : Aubert). Ces deux derniers exemples montrent aussi comment les noms gascons ont été francisés au cours du XIXe siècle.

À noter, les Celtes ont peu pénétré en Gascogne, sauf le long de la Garonne et en val d’Aran. Cambo (méandre) a donné Cambo en pays basque. Condomages (marché de la confluence) a donné Condom.

Les toponymes d’origine latine

Signalisation bilingue des rues à Agen
Signalisation bilingue des rues à Agen

Ce sont les plus nombreux.

Acos, en latin acum (domaine de ….), associé à un nom de paroisse donne Arzacq, Aurignac, Listrac, Marciac, Pessac, Pontacq, Préchac.

Acum qui donne an, est spécifique de la colonisation romaine. On le retrouve dans le Gers dans Biran, Corneilhan, Orbessan, Aignan, Courrensan, Samaran, …. autour de Saint-Bertrand de Comminges dans Aventignan, Barbazan, Saléchan, Estansan ….,  autour de Tarbes dans Aureilhan, Artagnan, Juillan, Madiran, …. et autour de Bordeaux dans Draguignan, Caudéran, Léognan, ….

Villa (domaine) donne Bilhère, Vielle-Aure, Vielle-Adour, Vielle-Tursan. Vic (village) donne Vic en Bigorre. Vic-Fezensac semble plus tardif.

En revanche, les invasions du Ve siècle et l’implantation des Wisigoths en 418 nous ont laissé Gourdon, Goutz (colonies de Goths), Boussens, Maignaut-Tauzia, Estarvielle, Ségoufielle, Gaudonville (village de Goths).

Les toponymes gascons

À partir de l’an mil, les toponymes anciens se raréfient et ceux gascons deviennent de plus en plus nombreux. Leur sens est plus facile à saisir pour qui connait la langue.

L’essor de la population entraine la formation des sauvetats [sauvetés]. Ainsi : Saub=veterre, Lasseubetat… (n’oublions pas que le v se prononce b dans certaines parties de la Gascogne). Et des castelnaus [castelnaux]. Ce qui donnera : Castéra-Loubix, Castéra-Verduzan, Castets, Castex, Castelbon, Castetner, Castillon, Castelnau…

Commune de Came (Pyrénées-Atlantiques)
Commune de Came (Pyrénées-Atlantiques)

Plus tard, aux bastides du XIIIe siècle, on donne des noms prestigieux : Barcelone, Grenade, Pavie, Plaisance, Valence … ou celui des personnages qui les ont créées : Arthez d’Armagnac, Créon d’Armagnac (fondée par Amaury de Craon), Beaumarchés (fondé par Eustache de Beaumarchés), Hastingues (fondée par le sénéchal de Hastings), Rabastens (fondée par Guillaume de Rabastens).

Toutefois, les éléments du relief restent à l’origine de nombreux toponymes gascons. Mont [hauteur] donne Mont, Montegut, Montardon, Monclar, … Sèrra [colline] donne Serre-castèth, Sarremezan, … Poei [petite éminence] donne Pey, Pouey, Puch, Piau, Pujo, Pouyastruc, … Arrèc [sillon] donne Arricau, … Assosta [abri] donne Soustons, … Aiga [eau] donne Ayguetinte, Tramezaygues, … Averan [noisette] donne Abère, Averan, … Casso [chêne] donne Cassagne, Cassaber, Lacassagne, …. Castanha [châtaigne] donne Castèide, Castagnède, Castagnon, … Hau [hêtre] donne Faget, Hagetmau, … Bòsc [bois] donne Le Bouscat, Bosdarros, Parlebosc, … Hèn [foin] donne Héas, Hèches, … Casau [métairie] donne Cazaux, Cazarilh, Cazaubon, Cazaugitat…

Mais après l’an mil, c’est aussi l’époque de l’essor du christianisme en Gascogne. Et les noms de saints se généralisent : Saint-Sauveur, Saint-Pé, Saint-Emilion, Saint-Girons, Saint Orens, Saint-Boé, ….

Comment conserver les toponymes gascons ?

Département de la Haute-Garonne
Département de la Haute-Garonne

S’intéresser à la toponymie de sa commune, c’est s’intéresser à son histoire, à son identité. Et nombreux sont les Gascons qui s’y intéressent.

Pourtant, l’exercice est rendu difficile par la francisation des noms au cours du XIXe siècle. Par conséquent, il faut rechercher dans les documents anciens (terriers, compoix, cadastres, actes notariés) pour retrouver l’évolution de leur orthographe et leur signification ancienne.

Ce travail de recherche réalisé et complété par une enquête de terrain auprès de la population, il est tentant de redonner aux routes, aux chemins et aux lieux-dits, leurs noms gascons. Après tout, n’est-ce pas préférable de renouer le lien avec notre histoire plutôt que de leur donner des noms de fleurs (rue des coquelicots, rue des pervenches, …) ? Ou de leur donner des noms d’artistes dont peut-être peu de gens ont entendu parler ?

Le rôle décisif du conseil municipal

Osmets - Ausmes
Osmets – Ausmes

C’est le conseil municipal qui peut donner une dénomination aux voies et chemins de la commune, ou aux lieux-dits, dans le cadre de ses attributions prévues à l’article L 2121-29 du code général des collectivités territoriales. Ses décisions sont exécutoires de plein droit, dès que les formalités légales sont accomplies et qu’elles ont été transmises au préfet (article L. 2131-1 du CGCT).

Les communes de plus de 2 000 habitants doivent notifier au centre des impôts fonciers ou au bureau du cadastre, la liste alphabétique des voies publiques et privées de la commune (décret n° 94-1112 du 19 décembre 1994). Il en est de même des modifications apportées (changement de dénomination d’une voie ancienne, création d’une voie nouvelle), dans le mois qui suit la décision, par l’envoi d’une copie de cette décision.

Les pressions sont fortes pour ne pas adopter le gascon ! Lors des opérations Numérues qui consistent à donner des noms de rues et des numéros aux maisons pour faciliter l’intervention des services publics, notamment des pompiers, La Poste intervient pour donner des noms français au prétexte que les facteurs ne savent pas lire le gascon. Pourtant, le courrier arrive bien dans les communes qui ont donné des noms gascons à leurs voies et chemins…

La loi Molac autorise l’utilisation des langues régionales

Bayonne - signalisation trilingue français, basque et gascon
Bayonne – signalisation trilingue français, basque et gascon

La loi n° 2021-641 du 21 mai 2021, relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion, dite « Loi Molac », apporte certaines clarifications relatives à l’emploi des langues dites « régionales ».

Si l’on a surtout parlé de la censure des articles concernant l’enseignement des langues régionales, on ne peut passer sous silence son article 8 qui stipule que : « Les services publics peuvent assurer sur tout ou partie de leur territoire l’affichage de traductions de la langue française dans la ou les langues régionales en usage sur les inscriptions et les signalétiques apposées sur les bâtiments publics, sur les voies publiques de circulation, sur les voies navigables, dans les infrastructures de transport ainsi que dans les principaux supports de communication institutionnelle, à l’occasion de leur installation ou de leur renouvellement ».

Après les incertitudes juridiques, la signalétique bilingue est désormais reconnue par la loi. Rien ne s’oppose plus à ce que les communes mettent une signalisation bilingue à l’entrée de leur commune ou sur les bâtiments municipaux.

Alors, Gascons, à vos panneaux !

Références

Toponymie gasconne, Bénédicte et Jean-Jacques FENIÉ, Editions Sud-Ouest, 2006.

 




Paulette Sarradet poétesse

Paulette Sarradet, c’est une femme discrète et une poétesse reconnue. Elle passe la plus grande partie de sa vie dans le Comminges.

Paulette Sarradet

Paulette Sarradet s'installe à Soueich (Haute-Garonne)
Soueich (Haute-Garonne) et le Ger

Paulette Lasserre nait à Toulouse le 2 février 1922 ; elle y passe son enfance. Puis, à 13 ans, elle quitte la grande ville pour rejoindre, à 90 km de là, le village de Soueich. Ce petit village commingeois se trouve à 8 km de Saint-Gaudens en allant vers Aspet, dans une plaine où coule le Ger.

Saint-Gaudens - Collégiale et Place Jean-Jaurès
Saint-Gaudens – Collégiale et Place Jean-Jaurès

 

La jeune femme se marie avec un Saint-Gaudinois et devient Paulette Sarradet. Puis, en 1958 (elle a 36 ans), elle s’installe à Saint-Gaudens.

Tout d’abord, Paulette Sarradet possède un commerce ambulant. Toutefois, elle va rapidement créer une boutique qui sera réputée pour la qualité de ses tissus, La Maison du Blanc. De plus, ce magasin est très bien placé, place Jean Jaurès, pratiquement en face de la collégiale, à l’entrée de la rue commerçante Victor Hugo. Mais la tenancière ne fait pas que vendre du linge de maison…

Le sens de l’art et de la poésie

Magda Peyrefiffe - La Pierre au rond de sorcière
Magda Peyrefitte – La Pierre au rond de sorcière

 

Paulette Sarradet a la poésie dans le sang. Alors, à Saint-Gaudens, Paulette se lie avec les écrivains et poètes locaux. Il s’agit de Magda Peyrefitte qui publia en 1983 aux éditions l’Adret, La pierre au rond de sorcière, roman qui raconte Jean le crestaire (castreur), un homme rude et doux ainsi que sa mère, Baptistine la folle.

Vignaux
René-Marcel  Vignaux

 

 

 

 

Et elle se lie aussi avec René-Marcel Vignaux, un poète plusieurs fois primé dans toute la France, dont on peut lire son dernier recueil, Quelques signes sur le chemin.

Au début des années soixante, avec ses deux amis, elle crée le Club d’art et poésie en Comminges. Un club très actif qui créera de nombreuses manifestations.

Paulette Sarradet et l’accueil des autres

En 1965, Armand de Bertrand-Pibrac, alors maire de Saint-Gaudens, commande un monument dédié  » À Tous Les Français Reposant En Terre d’Algérie Et Dans Les Territoires d’Outre-Mer « . C’est Paul Pascuito, né à Alger et vivant à Saint-Gaudens, qui le réalisera, en marbre de Saint-Béat. L’œuvre de 4 m de haut est situé au centre du Cimetière Vieux ; elle représente une femme, ange de paix et d’éternité.

Lors de l’inauguration, Paulette Sarradet lit un poème qu’elle a écrit pour cette occasion, dont voici la dernière strophe.

L’hirondelle à vos morts portera le message
De votre amour pour eux et de notre amitié,
Rien n’est plus beau, plus grand, que l’immense partage
Que nous voulons ce jour avec l’éternité.

Le temps de la reconnaissance

La poétesse Paulette Sarradet recevra deux prix nationaux prestigieux de poésie. Tout d’abord, en 1975, la ville de Clermont-Ferrand lui remet le prix Amélie Murat pour Equinoxes. Puis, en 1982, Paulette Sarradet reçoit le prix Émile-Hinzelin de l’Académie française pour Les amants solaires.

René Nelli amis de Paulette Sarradet
René Nelli

Cependant, Paulette entretient des relations suivies avec des poètes de France et d’Espagne, dont René Nelli (1906-1982) et son épouse Suzanne Ramon (1918-2007). Ils échangent de nombreuses lettres et livres. Une relation qui souligne son ancrage culturel, René Nelli étant un spécialiste de l’histoire cathare et de la poésie des troubadours.

Finalement, elle meurt à l’hôpital de Saint-Gaudens le 7 février 2015. Elle avait 93 ans mais elle aimait à rappeler que les poètes n’ont pas d’âge.

Depuis une dizaine d’années, le journal de Soueich organise, pendant la semaine des arts (au mois de mai), un concours annuel d’écriture, et la mairie décerne le prix Paulette Sarradet.

Poète qui es-tu ? ce que je suis

Tesmoingt - Illustration pour Equinoxes
Michel Tesmoingt (1928-2011) – Illustration pour Equinoxes

Extrait du recueil Equinoxes, Paulette Sarradet, 1974

Je suis un long poème inachevé,
débordant de lumière et d’ombre,
gonflé de vent et de tempête
mais aussi d’accalmie secrète…

J’avance dans les matins d’aurore
nébuleuse sur les étangs
où s’engloutissent mes amours…
L’or de la bruyère s’étale
pour mes longues nuits d’insomnies…
Je cueille des aubes et je drape des nuits,
avec la biche, je bois à la source,
je suis le follet de la Saint jean,
je suis le bois qui pleure en l’âtre
l’immense forêt qui se tord
en ses voûtes cathédrales,
dans l’orgue de ses branches
où je crie l’amour des hommes.
Je suis un long poème inachevé

Je suis la fille en mal d’amour
et le garçon en mal d’ivresse,
je suis le rêve et la caresse,
je suis les âmes tourmentées

Je suis la douce-amère
aux lèvres de la vie,
les braises et les cendres,
la plénitude et l’éblouissement,
je suis le friselis du vent
Le serpentaire sur sa proie,
Je suis la Citharède
aux accords prometteurs,
le jaspe vert et le carbone pur,
l’étoile et l’infini
L’amour I la mort ! la VIE!
Je suis beaucoup et ne suis RIEN

Je ne suis que ce sable fin
que la mer roule sur la grève
Qu’irréelle et infinie poussière,
je ne suis rien, rien qu’un mortel
QUE DIEU VOULUT NAITRE POETE,

C’est pour cela que je ne suis
Qu’un long poème inachevé…

Quelques uns des livres de Paulette Sarradet

Paulette Sarradet - Equinoxes
Paulette Sarradet – Equinoxes

Dans le jardin des rimes, 1964
Equinoxes
, 1974
Un langage au-delà des mots
, 1978
Terres d’Occitanie, 1978
Les amants solaires, 1981
Priorité au temps qui passe, poèmes, Paulette Sarradet, Guilde des lettres, 1991
Les sanglots de Toulouse, poèmesPaulette Sarradet, Gerbert, 1999
D’un crépuscule à l’aurore, de l’an 2000, Paulette Sarradet, Gerbert, 2000

Certains sont illustrés comme Les sanglots de Toulouse illustré par Jacques Fauché (1966-1992), peintre et professeur à l’École des Beaux-Arts de Toulouse. Ou encore Equinoxes qui fut illustré par le peintre normand, Michel Tesmoingt (1928-2011).

Anne-Pierre Darrées
écrit en orthographe nouvelle

Références

Equinoxes, Paulette Sarradet, 1974
Dans le jardin des rimes, Paulette Sarradet, 1964
Paul Pascuito, un enfant de Douera,
Saint-Gaudens. Paulette Sarradet, la poétesse occitane s’en est allée, La Dépêche, 09/02/2015




François Caneto, Gascon, prêtre et historien

François Caneto est un prêtre et un archéologue spécialiste de la Gascogne paléochrétienne. Il est surtout un immense érudit et son influence est considérable au XIXe siècle.

François Caneto et sa mère

François Caneto
François Caneto

 

François Caneto nait le 17 février 1805 à Marciac dans le Gers. Sa mère, Marie Caneto, n’est pas mariée et l’enfant n’aura pas de père.  Marie travaille chez le juge Bernard Joseph Abeilhé.

Toute sa vie, François Caneto montrera un attachement à sa ville et une affection dévouée à sa mère. D’ailleurs, à sa mort, afin de consacrer sa mémoire, il se fera représenter dans une des verrières de l’église de Marciac, en habits sacerdotaux, et agenouillé sur la tombe maternelle. Il faut dire qu’il fit plusieurs dons (verrière, chaire) à cette église.

"Acte

Les études

 

L'Abbé Caneto offrant un vitrail pour l'église de MarciacLe petit François montre un gout prononcé pour les études et pour les monuments religieux. Il est vif, intelligent et a du caractère. Aussi M. Abeilhé s’occupera de son éducation. Il l’envoie à Auch, chez des parentes, Mesdemoiselles de Castéran, nièces de l’abbé de Castéran, d’abord à l’école primaire puis au collège qui est alors géré par les Jésuites.

Mais le jeune homme est attiré par l’Église et entre au grand séminaire. Son protecteur n’est autre que l’abbé Abeilhé qui allait rapidement en devenir le directeur. Aucune matière ne résiste à cet esprit curieux.  François est brillant en philosophie ou en théologie et encore plus en sciences. D’ailleurs ses contemporains notent son attitude pénétrée, sa capacité de décision, sa rigueur logique et ses aptitudes pour la recherche.

 

François Caneto l’enseignant

Léonce Couture
Léonce Couture

Le 4 avril 1829, il est ordonné prêtre. Il débute sa carrière comme professeur de philosophie au petit séminaire, puis, en 1833, quelques années plus tard, professeur de physique au grand séminaire.

Il se révéla un professeur hors pair dans cette discipline. Le grand Léonce Couture (1832-1902) raconte : « M. Canéto, déjà supérieur du Petit Séminaire, trouva bon d’employer quelques séances à exposer les éléments de la cosmographie à une salle d’étude entière, de quatre-vingts élèves environ, appartenant à presque toutes les classes et dépourvus de toute préparation. C’était merveille devoir tous ces ignorants boire cette parole précise, claire et vive. On était vraiment sous le charme : l’intérêt des questions saisissait l’auditoire jusqu’aux moelles, et tout le monde comprenait ! Je déclare n’avoir jamais plus été à pareille fête ».

D’ailleurs, le 4  février 1853, il recevra le titre d’Officier de l’Instruction Publique.

François Caneto le supérieur

En 1838, le cardinal lui signifie sa nomination comme supérieur du petit séminaire. Craignant son refus, il précise : « Nous ne vous ferons point observer que vos nouvelles fonctions ne seront nullement incompatibles avec, l’étude des sciences que vous aimez. »

L’abbé Caneto modifiera l’institution révisant l’organisation, la discipline, la distribution du travail, l’enseignement… La réputation du séminaire en sera grandie. En particulier, les élèves du séminaire se révèleront souvent des universitaires talentueux.

Cependant, Léonce Couture commente : Il animait de son esprit, il formait par ses avis et plus encore par ses exemples, il soutenait de son autorité tous nos surveillants […] On était habitué à le voir circuler dans les récréations et survenir, sans avis préalable, dans les classes et surtout, dans les salles d’étude. Quant aux dortoirs, ils étaient, ce semble, son domaine spécial, où son ombre au moins passait et repassait sans cesse dans le demi-jour des veilleuses.

Il faut dire que l’homme ne dormait que 4 ou 5 h par nuit. Sa fermeté l’avait fait surnommé par les étudiants le petit caporal. Bref il inspirait admiration, crainte et même terreur. Il tiendra ce rôle pendant vingt ans.

Caneto l’archéologue

molaire de dinothérium
Molaire de dinothérium

Le 23 janvier 1837, le supérieur du Grand Séminaire d’Auch, M. Abeilhé, forme une vaste collection scientifique d’ossements fossiles, de coquillages marins et autres fossiles,  de médailles et monnaies anciennes ; en général tout ce qui a rapport à la géologie et à l’archéologie. Une collection qui intéresse le jeune professeur Caneto.

Un jour,  le curé de Labastide-d’Armagnac envoie pour le cours d’histoire naturelle du petit séminaire, un fossile qui est en fait une molaire de dinothérium (un ancien cousin de l’éléphant). Caneto rédige un rapport pour le présenter au monde savant. C’est le début de la notoriété.

Sous son impulsion, l’activité scientifique des deux séminaires redouble.

Production

Sainte-Marie d'Auch - Dessin tiré de la Monographie de Sainte-Marie d'Auch par l'Abbé Caneto (1850)
Sainte-Marie d’Auch – Dessin tiré de la Monographie de Sainte-Marie d’Auch par l’Abbé Caneto (1850)

 

L’abbé va écrire une quarantaine d’ouvrages sur des monuments ou des personnes. En particulier, il en écrira plusieurs sur la cathédrale Sainte-Marie d’Auch. Il écrit aussi sur l’archéologie comme Les deux couteaux de silex trouvés dans le département du Gers en 1865 et 1868 ou Questions d’archéologie pratique ou étude comparée de quelques monuments religieux du diocèse d’Auch… Ses écrits sont précis, détaillés.

Sa réputation s’élargit. Il entre à la Société Géologique de France dès 1837, puis à la Société d’Archéologie Nationale. Et ça s’accélère. Entre 1848 et 1852, il devient correspondant de l’Instruction Publique pour les Travaux Historiques, de l’Académie Nationale des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse, de la Société des Antiquaires de Picardie, de la Société d’Émulation de Bayonne, de la Société Archéologique du Midi, etc.

Il rejoint le Conseil départemental des bâtiments publics auprès de la Préfecture du Gers, devient membre de la Commission de topographie des Gaules (créée en 1858 par Napoléon III). Puis, en 1875, il est nommé correspondant du Comité des travaux historiques et scientifiques qui est un institut rattaché à l’École nationale des Chartes.

François Caneto et la revue de Gascogne

L'Eglise de l'Assomption de Marciac
L’Eglise de l’Assomption de Marciac

Entre-temps, en 1857, il est nommé Grand Vicaire. Il s’intéressera particulièrement à la construction et à l’entretien des églises du diocèse.  En particulier, il suivra de près les travaux de Notre-Dame-de-l’Assomption, à Marciac.

Parallèlement, il se lie d’amitié avec l’archevêque d’Auch, Antoine de SALINIS (1798-1861).

Antoine de Salinis
Antoine de Salinis

 

Deux ans plus tard, ce dernier crée une société savante, le Comité d’histoire et d’archéologie de la province ecclésiastique d’Auch, qui deviendra la Société historique de Gascogne en 1869. En fait, Caneto en est le président effectif et le premier directeur de la Revue de Gascogne. Il le restera jusqu’à sa mort le 14 août 1884, qui le surprend à Auch dans sa quatre-vingtième année.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Revue de Gascogne, M. l’abbé F. Caneto, Léonce Couture, 1884
blogmarciac
Le Gers – Dictionnaire biographique de l’Antiquité à nos jours, Société Archéologique et Historique du Gers, 2007
Bibliographie de François Caneto
Différents ouvrages disponibles à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.




Vœux de diversité de l’expression française

Diversité et liberté vont de pair. Et puisque c’est l’époque des vœux, en ces temps de restrictions de toutes sortes, que diriez-vous de promouvoir la diversité de nos langages ?

La diversité du français et la langue d’oïl

On a parfois l’impression que le français est une langue uniforme sur tout le territoire. Et qu’il faut s’aligner sur un vocabulaire « officiel », seul digne d’être écrit, voire parlé. Heureusement, il n’en est rien. Si l’on regarde les traces qu’ont laissées les dialectes de langue d’oïl, il y a déjà une belle diversité d’expressions et de mots. Par exemple, en s’appuyant sur le franco provençal, on pourrait dire : si nous appondons [mettons bout à bout] quelques mots régionaux, sûr que les autres seront franc [complètement] perdus.

Henriette Walter la diversité des langues
Henriette Walter

Aujourd’hui, en ce 29 décembre, il bruine, il pleuvine, il pleuvasse, il pluviote, il brouillasse, il crachine, bref il pleut un peu. Du moins, ce sont les synonymes de pleuvoir que proposent les dictionnaires comme celui du CNRTL. Et bien, avec quelques régionalismes, la linguiste française Henriette Walter (née en 1929 à Sfax, en Tunisie) nous donne l’occasion d’enrichir nos expressions. Ainsi, nous dit-elle, il bergnasse (Berry), il bérouine (pays Gallo), il brime (Poitou), il broussine (Lorraine), il chagrine (Normandie), il mouzine (Champagne), il rousine (Sarthe), etc.

Certes, c’est moins compréhensible par tout francophone mais c’est tellement plus savoureux ! Et qu’importe si nous, nous mangeons de la doucette alors qu’un Bourguignon mange de la pomâche, un Charentais de la boursette, un Lyonnais de la levrette et un Champenois de la salade de chanoine. Malgré les vingt noms différents recensés sur notre hexagone, nous nous régalons tous de valerianella olitoria, autrement dit de mâche.

Des mots gascons dans le français

Eva Buchi
Eva Buchi

Le gascon, comme d’autres langues ou dialectes, a influencé le français. La linguiste suisse Eva Buchi relève des mots d’origine du sud de la France avec leur définition. Par exemple :
– le floc : boisson de couleur blanche ou rosée, élaborée à partir de moût de raisin (Gers).
– la lagune : étendue d’eau au fond d’une petite dépression naturelle (Landes)
– le gnac : combativité (Hautes-Pyrénées)
– la pignada : pinède (des Pyrénées Atlantiques jusqu’en Gironde)

Et si nous continuions à influencer la langue nationale ? Ainsi, quelques mots gascons, francisés ou pas, abarrégés [égaillés] dans un discours, ne seraient-ils pas de beaux signes de notre identité ?

Mangeons donc de la cèbe [oignon], du cébard [jeune pousse d’oignon] ou de l’aillet [jeune pousse d’ail] en insistant bien sur le t final. De même, préparons nos plats dans une toupie [faitout]. Et quand la petite a le tour de la bouche barbouillé de sauce, osons lui dire : « tu es moustouse ».

Après le repas, il sera temps de s’espatarrer [s’affaler] dans un fauteuil en buvant un armagnac sans s’escaner [s’étouffer] et en gnaquant [mordant] dans les dernières coques à la padène [gâteaux à la poêle].

Alors, nous pourrons traiter le fiston de pébé de drolle, ou de poivre de drolle plutôt que de lui dire « espèce de poison » parce qu’il a empégué [empoissé] tous nos papiers de confiture après avoir pris son quatre heures [gouter] ?

Et surtout, n’hésitons pas à repapier, rapapiéger, papéger, péguéger ou papouléger autrement dit à radoter.

Des régionalismes gascons pour la diversité

Degrouais - Les gasconismes corrigés (p. 137)
Degrouais – Les gasconismes corrigés (p. 137)

Nous pouvons aller plus loin et orner nos discours de quelques régionalismes bien expressifs. D’ailleurs, en cette période des vœux, n’est-ce pas le moment de réveiller nos gasconnismes ?

Mon père me fait venir chèvre : mon père me tourne en bourrique.
Porte moi la veste : apporte-moi ma veste.
Viens donner la main : viens donner un coup de main.
J’en ai un sadoul : j’en ai assez.
Tâche moyen de te libérer : fais en sorte de te libérer.
Il s’en croit : il est prétentieux.
Ça date du rei ceset [en prononçant le t final] : ça date de Mathusalem.
etc.

Pour continuer dans la diversité, on peut aussi prendre des expressions qui ne sont pas tout à fait correctes mais qui nous parlent. Par exemple, disons

Je te défends de toucher mon pot de confiture : je te défends de toucher à mon pot de confiture.
Je ne pardonne personne : je ne pardonne à personne.
J’aime rêver au bord de la rivière même si hier je manquai tomber à l’eau : j’aime à rêver au bord de la rivière même si hier j’ai manqué de tomber à l’eau.
Avec Léo nous sommes allés au marché : Léo et moi nous sommes allés au marché.

Certes les deuxièmes expressions sont plus chic mais pourquoi ne pas revendiquer les premières ? Nous serons aussi bien compris et nous utiliserons des expressions de chez nous. Après tout, c’est bien comme ça que l’on fait évoluer une langue.  Et il n’y a pas de raison que nous ne laissions pas notre empreinte.

Ils ont osé la diversité

À la cour d’Henri IV, on se dispute pour savoir si on dit cuiller (en prononçant le r final comme dans fer) ou cuillère. Le roi est clair le mot est masculin, et c’est bien la première forme. Malherbe (1555-1628), lui, résiste en répondant que tout puissant qu’était le roi, il ne ferait pas qu’on dît ainsi en deçà de la Loire. Le temps a fait son ouvrage et on peut aujourd’hui dire les deux.

 

François Mauriac
François Mauriac

 

Notons aussi qu’à peine plus tard, le grammairien Gilles Ménage (1613-1692) remarque que le petit peuple de Paris prononce cueillé, la cueillé du pot, et que les honnêtes bourgeois y disent cueillère. Et je crois bien que de nos jours encore, la prononciation de ce mot est diverse : cuillère, cueillère voire culhère pour certains de chez nous.

Enfin, un écrivain reconnu comme François Mauriac (1885-1970) fait dire, dans Nœud de vipères, au père de Robert : pourquoi que je te fixe comme ça ? Et toi, pourquoi que tu ne peux pas soutenir mon regard ?

Et pourquoi que nous n’en ferions pas autant ?

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le français d’ici, de là, de là-bas, Henriette Walter, 1998
Les gasconismes corrigés, Desgrouais, 1746
Nouveaux gasconismes corrigés, Etienne Villa, 1802
Les emprunts dans le Dictionnaire des régionalismes de France, Eva Buchi, 2005
Gasconismes faut-il se soigner ? Escòla Gaston Febus
Mélenchon comprendrait-il Montesquieu ? Escòla Gaston Febus




La veillée de Noël et les contes

Hier, lors de la veillée de Noël, on chantait la naissance de Jésus ; aujourd’hui, la fête est tournée vers les enfants. Pourtant, des textes d’il y a cent ans relatent des veillées plus proches de ce que vivaient les familles au quotidien.

Les premiers noëls

Noël vient des mots latins dies natalis, autrement dit jour de naissance. Et ce serait au IVe siècle qu’on a commencé à célébrer ce jour.  Une célébration modeste qui n’a rien à voir avec ce que nous connaissons aujourd’hui.

Bien plus tard, les noëls, c’est-à-dire les chants autour de la nativité, vont faire leur apparition. Nous sommes au Moyen-âge. Ce sont surtout des chants populaires – et non liturgiques – et même des chants dansés. Et on les interprète souvent lors de la veillée.

Henri Suso (1296-1366) auteur de chants de noël
Henri Suso (1296-1366) auteur du In dulci jubilo

Certains de ces chants sont écrits par des hommes d’Église comme le célèbre in dulci jubilo du mystique allemand Henri Suso (1296-1366).

In dulci jubilo,
Nun singet und seid froh!
Unsers Herzens Wonne
Leit in praesepio;
Und leuchtet wie die Sonne
Matris in gremio.
Alpha es et O!

Dans une douce jubilation, / Chantez maintenant et soyez joyeux! / La joie de notre cœur / Repose dans la crèche; / Et [elle] luit comme le soleil / Dans le sein de la mère. / Tu es l’alpha et l’Omega!

      1. In dulci jubilo (Arr. R.L. Pearsall for Choir) - John Rutter, The Cambridge Singers

Des chants aux contes

Kinder- und Hausmärchen (Contes de l’enfance et du foyer) édité juste avant noël 1812 des frères Grimm
Kinder- und Hausmärchen (Contes de l’enfance et du foyer) des frères Grimm

À partir du XVIe siècle, à côté des chants, se développent d’autres formes : histoires dialoguées, légendes, contes.  Elles seront racontées à la période de Noël, à la veillée. Au XIXe, les contes pour enfants explosent. Et les aspects humains prennent le pas sur les aspects divins. De la même façon, le père Noël supplante le petit Jésus pour les cadeaux aux enfants.

Ainsi, Kinder- und Hausmärchen [Contes de l’enfance et du foyer] des frères Grimm sort le 20 décembre 1812. Les thèmes ne sont plus la naissance de l’enfant-Dieu, ils sont plutôt éducatifs, mettant en avant des enseignements de morale. Le recueil des frères Grimm contient par exemple le très célèbre Blanche-Neige.

Les noëls gascons

Lou Douctou A. CATOR de Flourenço de Gauro - traductou Gascoun (1862 - 1918)
« Lou Douctou A. CATOR de Flourenço de Gauro – traductou Gascoun (1862 – 1918) »

La Gascogne, comme d’autres régions et pays, développe les chants, les Nadaus [Noëls] et les contes. Ce peut être des contes originaux ou des contes inspirés (les thèmes se retrouvent souvent) ou encore des traductions de contes connus. Ainsi, au début du XXe siècle,  le Docteur Auguste Cator (1862-1918) de Fleurance dans le Gers, fait paraitre en gascon un recueil de contes choisis de Perrault.

D’ailleurs, les Edicions Reclams offrent cette année un livre numérique à lire ou télécharger sur son site, le conte Lo gat botat [Le chat botté], traduit par Auguste Cator, avec sa version en français.

 

Cador - Contes de Perrault - lo gat bottat (dessin de Clovis Roques)
Auguste Cator – Contes de Perrault – lo gat botat (dessin de Clovis Roques)

Les veillées de Noël

En attendant la messe de minuit, pendant la veillée, on chante, on se dit des contes, on raconte. Ainsi, dans des anciens exemplaires de la revue Reclams de Biarn et Gascougne, on trouve des récits racontant la vie. Des récits qui témoignent à la fois des douleurs vécues et de l’espoir qui animent leurs auteurs.

Par exemple, un Armagnaquais, Bernés-Lasserre, va  écrire un sonnet patriotique en 1916, La Nadau dous nostes.

La Nadau deus Nòstes

Dens lou sé de Nadau, per dessus las tranchados
Passeran lous aynats tout caperats de hèr;
Per lou cèl enlusit, de Belfort à la mer,
Esmalheran de flous las toumbos lèu fermados.

E lous souldats beyran, en loungo troupelado,
Lous guerriès d’autes cops s’abança, recouberts
Per l’alo dous fanious, dens lou malo councert
Que canto per es souls la grano Renoumado.

— O, peluts de Biarn, de Lanes, e Gascougno !
O, sublimes bouès d’uo santo besougno,
Eternelle glori ! campanos souneran.

Quand la Ney de Nadau, en signo de bictouèro,
Lusiran, coum estellos, bostos crouts de guerro
Sur le cô d’Henric, de Fébus e d’Artagnan !

Dens lo ser de Nadau, per dessús las tranchadas / Passeràn los ainats tot caperats de hèr; / Per lo cèl enlusit, de Belfòrt a la mer, / Esmalharàn de flors las tombas lèu fermadas.
E los soldats veiràn, en longa tropelada, / Los guerrièrs d’autes còps s’avançar, recobèrts / Per l’ala deus fanions, dens lo mala concert / Que canta per eths sols la grana Renomada.
– Ò, peluts de Bearn, de Lanas, e Gasconha! / Ò sublimes boès d’ua santa besonha, / Eternelle glòri! campanas soneràn.
Quan la Neit de Nadau, en signa de victoèra, / Lusiràn, com estalas, vòstas crotz de guèrra / Sur lo còr d’Enric, de Febus e d’Artanhan!

Le Noël des Nôtres

Dans le soir de Noël, par-dessus les tranchées / Passeront les ainés tout recouverts de fer ; / Par le ciel éclairé, de Belfort à la mer, / Orneront de fleurs les tombes bientôt fermées.
Et les soldats verront, en longue troupe armée, / Les guerriers d’autrefois s’avancer, recouverts / Par l’aile des fanions dans le mâle concert / Qui chante pour eux seuls la grande Renommée.
– Ô poilus de Béarn, de Landes et de Gascogne ! / ô sublimes âmes d’une sainte besogne, / Éternelle gloire ! Les cloches sonneront.
Quand la Nuit de Noël, en signe de victoire, / Luiront comme des étoiles, vos croix de guerre / Sur le cœur d’Henri, de Fébus et d’Artagnan.

Les récits des veillées : douleur et espoir

D’autres récits, plus tragiques, sont publiés, comme en 1909 Soubeni de Nadau / Sovenir de Nadau [Souvenir de Noël] de Léon Arrix qui gagna la médaille d’argent du concours de Salies.

Là, l’auteur raconte que des histoires s’échangeaient en attendant la messe de minuit. En panne d’inspiration, les personnes se retournent vers l »ancienne. Bam, à bous, mayboune; diset-s’en ûe, qu’en débet sabé d’aquéres hort biélhes qui soun las mielhous. / Vam, a vos, mairbona; disetz-nse’n ua, que’n débetz saber d’aqueras vielhas qui son las mielhors. [Allons, à vous, bonne-maman : dites nous en une, vous devez en savoir de ces vieilles qui sont les meilleures.]

Et la pauvre femme dit qu’elle n’en connait plus, qu’elle est trop vieille. Puis, elle raconte une histoire vraie, une histoire qu’elle a vécue. Il s’agit de la mort de son fils un anyoulou de cinq ans / un anjolon de cinc ans [un petit ange de cinq ans]. Cela se passe pendant la période de Noël. Pour réconforter l’enfant, tout en lui tenant la main, elle lui raconte que s’il meurt il aura, pour aller au ciel, des ailes comme les anges du paradis. L’enfant lui répond : que demandèrey au boun Diu dé-m decha biene-t bédé é qu’arribérèy dab las ales d’û anyou ou d’û béroy ausèt. / que demandarèi au bon Diu de’m dèishar viéne’t véder e qu’arribarèi dab las alas d’un anjo o d’un beròi ausèth. [je demanderai au bon Dieu de me laisser venir te voir et j’arriverai avec les ailes d’un ange ou d’un bel oiseau.]

L'enfant malade
L’enfant malade

L’année suivante, pour Noël, la mère repense à son enfant décédé. Et là, ûe beroye tourterèle blangue que-s biénè de pousa sus la hourque déu ridèu déu brès, é aquiu, que démourè ûe pausote en m’espian. / ua beròia torterela blanca que’s vienè de posar sus la horca deu ridèu deu brèc, e aquiu, que demorè ua pausòta en m’espiant. [une jolie tourterelle blanche vint se poser sur la fourche du rideau du berceau, et là, elle resta un moment en me regardant.]

La mère caresse la tourterelle qui lui fit entendre rou-crou-ou. Toutes les autres années, la mère attend l’oiseau lors de la veillée de Noël, mais l’oiseau ne viendra plus.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Coundes causits de Perrault, Auguste Cator
Reclams de Biarn et Gascougne, 15 de Decembre 1916, La Nadau dous nostes, p.67
Reclams de Biarn et Gascougne, novembre 1909, Soubeni de Nadau, p. 262
Escòla Gaston Febus : Noël aujourd’hui en Gascogne
Escòla Gaston Febus : La veille de Noël en Gascogne

 




Le château de Mauvezin (Hautes-Pyrénées)

Le château de Mauvezin est représentatif de l’histoire et de l’architecture des châteaux pyrénéens. Il est aussi le siège de l’Escòla Gaston Febus.

Un peu d’histoire

Les seigneurs du Château de Mauvezin
Les seigneurs du Château de Mauvezin

Mauvezin vient du latin malus vicinus qui peut se traduire par « mauvais voisin ». Ce toponyme est assez fréquent en Gascogne, puisqu’on compte une quinzaine de Mauvezin, dont la moitié au moins ont un rapport avec un château. Toutefois, le château de Mauvezin dont nous parlerons ici, se situe dans les Hautes-Pyrénées.

Mentionné pour la première fois le 12 mars 1083, il appartient au comte de Bigorre et une paix y est signée entre Sanche de Labarthe, Béatrice de Bigorre et son mari Centulle de Béarn. Il domine la région du sommet d’une motte castrale.

La Tour de Héchettes
La Tour de Héchettes

Au XIIe siècle, le donjon est en maçonnerie. Il a trois étages et son entrée se situe au 1er étage. La salle basse, à laquelle on accède par une trappe, est voutée. D’ailleurs, la voute romane a été reconstituée lors des récents travaux de restaurations. Par exemple, la tour de Héchettes donne une idée de ce qu’il pouvait être.

 

 

 

Le Château de Génos
Le Château de Génos

Plus tard, un mur en quadrilatère remplace les palissades de bois. Le château de Génos nous montre à quoi il devait ressembler.

Le château de Mauvezin est situé sur la route du piémont, à la frontière de la Bigorre, de l’Armagnac, de Labarthe et d’Aure. Evidemment, il fait l’objet de rivalités entre les seigneurs du voisinage.

Le siège de Mauvezin

Viguerie de Mauvezin d'après le censier de 1313
Viguerie de Mauvezin d’après le censier de 1313

Le traité de Brétigny de 1360 donne la Bigorre aux Anglais. Mais les seigneurs bigourdans se soulèvent en 1368 et la Bigorre redevient française, sauf les châteaux de Lourdes et de Mauvezin, toujours occupés par des routiers, dont le fameux Bascot de Mauléon.

Très vite, Charles V (1338-1380) envoie son frère, le duc d’Anjou, reprendre ces deux forteresses. Ainsi, il part de Castelnaudary et arrive devant Mauvezin le 20 juin 1373. Après quinze jours de siège, il négocie la reddition. Devant Lourdes, il essuie un échec et doit lever le siège.

Jean Froissart s’agenouille devant Febus, Wikipédia
Jean Froissart s’agenouille devant Febus, Wikipédia

Dans ses chroniques, Jean Froissart raconte le siège de Mauvezin. Alors qu’il se rend à Orthez pour rencontrer Gaston Febus, Espan du Lion, son compagnon de voyage, lui raconte les évènements passés 15 ans plus tôt. Le récit est adapté aux lecteurs, chevaliers amateurs de hauts faits d’armes : « Environ six semaines se tint le siège devant le château de Mauvoisin ; et presque tous les jours aux barrières y avoit faits d’armes et escarmouches de ceux de dedans à ceux de dehors. Et vous dis que ceux de mauvoisin se fussent  assez tenus, car le chastel n’est pas prenables, si ce n’est pas un long siège ; mais il leur advint que on leur tollit d’une part l’eau d’un puits qui siéd au dehors du chastel, et les citernes que ils avoient là dedans séchèrent ; car onques goutte d’eau du ciel durant six semaine n’y chéy, tant fit chaud et sec….. ».

Mauvezin passe à Gaston Febus

Le duc d’Anjou donne le château de Mauvezin à Jean II d’Armagnac, ennemi juré de Gaston Febus.

Le donjon du chateau construit à la demande Gaston Febus
Le donjon du chateau construit à la demande Gaston Febus

Le traité d’Orthez du 20 mars 1379 met fin à la guerre de succession du Comminges. Ainsi, Gaston Febus obtient le château de Mauvezin dont la viguerie est détachée de la Bigorre pour intégrer le Nebouzan jusqu’à la Révolution de 1789.

Febus fait rehausser les murs et construire le donjon. Il meurt 12 ans plus tard et Archambaut de Grailly devient comte de Foix, vicomte de Béarn et de Nebouzan en 1412. Il hérite donc de Mauvezin qu’il transforme en résidence comtale en ouvrant de larges fenêtres.

Alors, le château sert de prison. D’ailleurs, un texte raconte l’évasion de deux prisonniers enfermés dans la salle basse du premier donjon. Le 2 juin 1552, Guilhamet de Lectoure et Guilhem d’Abadie de Batsère tressent une corde de paille à laquelle ils attachent un bout de bois. Pendant que le garde est allé dans la maison du capitaine, les deux prisonniers s’évadent par la trappe du 1er étage, enfoncent la porte du donjon, traversent la cour, passent par les latrines et s’enfuient dans les bois proches.

Une pierre porte l’inscription : « Dieu seul sera adoré et l’antechrist de Rome sera abismé ». Nul doute que le prisonnier était protestant.

Le château est sauvé de la destruction

Le château de Mauvezin (gravure de 1704)
Le château de Mauvezin (gravure de 1704)

Le Nebouzan est réuni à la couronne de France en 1607. Le château n’a plus de fonction militaire et tombe dans l’oubli.

En 1715, Louis XIV veut agrandir son parc de Marly. Il échange une propriété avec Louis-Antoine de Pardaillan de Gondrin, duc d’Antin (1665-1736), qui reçoit Mauvezin et des seigneuries alentour. Criblé de dettes, son fils les revend en 1777 à Marc-Antoine de Lassus, juge de Rivière et Subdélégué à Montréjeau.

Après l’abolition des droits seigneuriaux en 1793, le château sert de carrière aux habitants de Mauvezin.

Avec la vogue du thermalisme et l’afflux de touristes (Capvern est proche), la municipalité de Mauvezin prend conscience de l’intérêt du château. Un arrêté municipal de 1860 ferme le château et interdit sa démolition.

Achille Jubinal
Achille Jubinal

Achille Jubinal, député des Hautes-Pyrénées veut le prendre en ferme pour y établir un jardin, un musée archéologique et peut-être une résidence pour lui et sa famille. La commune tergiverse. Finalement, elle lui vend le château le 21 septembre 1864.

Achille Jubinal meurt l’année suivante. Sa fille vit à Paris et ne s’intéresse pas au château qui reste en l’état pendant 30 ans. En 1906, elle le vend à Alain Bibal, mécène et maire de Masseube dans le Gers.

L’Escòla Gaston Febus devient propriétaire du château

Albin Bibal
Albin Bibal

Albin Bibal réalise des travaux de sauvetage du château. En 1907, il le cède à l’Escòla Gaston Febus dont il est membre.

La remise officielle a lieu le 31 août 1907 au cours d’une Félibrée. « Mes chers collègues, ces vieux murs, cette devise intacte sont à vous pour toujours ». C’est en ces termes que Alain Bibal, vivement applaudi par une assemblée de Félibres, remet le château à l’Escòla Gaston Febus.

On y voit Adrien Planté, Capdau de l’Escòla, Simin Palay, Miquèu de Camelat, Charles du Pouey, le docteur Laccoarret, Bernard Sarrieu (fondateur de l’Escòla deras Pireneos), l’Arté deu Portau, André Baudorre, l’abbé Labaigt-Langlade

Lors d’un tournoi littéraire, on lit des textes et des poésies. Les chorales de Bordes, les Troubadours montagnards et l’Estudiantine tarbaise entonnent des chants. La Félibrée se termine par Aqueras mountines que l’on dit écrite par Gaston Febus.

Remise du Château de Mauvezin à l''Escòla Gaston Febus
Remise du Château de Mauvezin à l’Escòla Gaston Febus le 31 août 1907

En 2006, l’Escòla Gaston Febus lance une importante campagne de restauration du château de Mauvezin, dans laquelle elle investit 1,8 M€, financés en grande partie par les visiteurs.

Chateau de Mauvezin - la bibliothèque
Chateau de Mauvezin – la bibliothèque

Ainsi, le château de Mauvezin reste le siège de l’Escòla Gaston Febus. Le château abrite la bibliothèque de l’Escola, une des plus riches en occitan de Gascogne.

Depuis, l’Escòla Gaston Febus numérise les ouvrages pour en donner l’accès au plus grand nombre. Elle développe et anime des sites internet pour favoriser la connaissance de la langue et de la culture gasconnes :

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Spécial Château de Mauvezin et Escòla Gaston Febus
Gaston Febus construit le château de Mauvezin
Site du château




Félix Arnaudin l’imagier

C’est aujourd’hui, 6 décembre 2021, le centenaire de la mort de Félix Arnaudin. L’occasion de se souvenir de ce grand photographe.

La vocation de Félix Arnaudin

Félix Arnaudin - Autoportrait
Félix Arnaudin – Autoportrait (colorisé)

Félix Arnaudin est né à La Bohèira [Labouheyre] dans les Landes, le 30 mai 1844. Son père est concessionnaire des forges de Pontenx et possède quelques propriétés.  Ils vivent dans la maison du Monge. Le jeune Félix va au collège pendant 3 ans (1858 à 1861), à Mont-de-Marsan, sans grand enthousiasme. Heureusement, au retour chez lui, il fréquente l’abbé Cassiau et continuera à s’instruire avec lui.

Il commence par travailler avec son père mais ne montre ni gout ni aptitude pour ce métier de commerce. En fait, il traine sans trouver sa voie.

La maison Arnaudin
La maison Arnaudin

Pourtant, les choses vont changer. Il publie, en 1873 dans la Revue de Gascogne, un article qui raconte la mort étrange de Bernard de Pic de Blais de la Mirandole (1725-1760). Partant de propos (légende ?) qu’il a recueillis, il creuse les archives pour en découvrir les fondements et les expose dans la revue sous le titre Une branche des Pic de la Mirandole dans les Landes, p 259-267.

Jean-Baptiste Lescarret (1819-1898) l’encourage et le présente à l’Académie de Bordeaux. Lescarret est avocat, professeur d’économie politique et sociale, membre de sociétés savantes et auteur de romans. Il a aussi écrit un essai pour dénoncer la plantation systématique des pins maritimes (1858). Une opinion que les deux hommes partagent.

Le tournant décisif

Marie Darlanne
Marie Darlanne (1856-1911)

Félix Arnaudin s’éprend de Marie Darlanne (1856-1911) qui est au service de sa mère dans la maison familiale. Mais, la liaison est découverte et Marie est chassée en 1874. Félix a 30 ans. Il commence un journal qu’il tiendra pendant 40 ans.

Ne pouvant oublier Marie, il s’installera finalement avec elle à partir de 1881, et restera à ses côtés jusqu’à sa mort. La famille refuse cette mésalliance et Félix ne l’épousera pas.

Félix est un rêveur. Heureusement, il vit des revenus des métairies. Pourtant, en cette année 1874, le destin se précise. Félix achète son premier appareil photographique.

Félix Arnaudin l’ethnologue

Arnaudin - Fontaine Saint-Michel (1903)
Arnaudin – Fontaine Saint-Michel (1903)

Parcourant à vélo son pays, il va collecter un nombre impressionnant d’informations. Un collectage d’autant plus précieux que la forestation voulue par Napoléon III est en train de profondément chambouler la région.

Il procède de façon méthodique. Il établit un questionnaire qui lui permet d’interroger précisément les habitants de la région. Ensuite, il remplit des fiches d’enquête.

Félix Arnaudin - Attelage de boeufs
Félix Arnaudin – Attelage de boeufs

Il recueille méticuleusement des contes, des proverbes, des chants. Entre 1888 et 1910, il interroge 340 personnes. Il recueille plus de 150 mélodies et publie trois volumes de chants. Il note aussi les mots gascons utilisés, l’histoire, l’archéologie ou encore l’écologie de sa région.

En réalité, s’il a beaucoup amassé, il publie peu, quelques articles, une poignée de livres à faible tirage.

En 1912, il écrit dans Chants populaires de la Grande Lande : « Que de choses aimées dont chaque jour emporte un lambeau ou qui ont déjà disparu et ne sont plus qu’un souvenir ! « 

Félix Arnaudin - Les fileuses
Félix Arnaudin – Les fileuses

Un exemple de collectage : Trop, trop

En janvier 1913, Félix Arnaudin publie dans la revue Reclams de Biarn e Gascounhe (p 17) une chanson Trop, trop / Tròp, tròp. que l’on peut chanter lentement comme berceuse ou un peu plus vite pour en faire une chanson de danse.

      2. Arnaudin-Trop-Trop

Trop, trop
S’i ère luouat lou moyne,
Trop, trop,
S’i ère luouat matin
Carque soun sac su’l’ayne, – E hay ent’aou moulin, – Trop, trop…
I hadè’n tchic de brume, – S’i a perdut lou camin. – Trop, trop…
S’i a stacat lou soun ayne, – Eus mountat sus un pin. – Trop, trop…
Le garralhe ére seuque, – Toumbe lou jacoubin. – Trop, trop…
Que s’i’a dehéyt le coueche, – Disé qu’ére lou dit. – Trop, trop…
Lés heumnes dou besiatje, – An entinut lou crit. – Trop, trop…
L’uoue porte le guélhe, – E l’aoute lou tcharpit – Trop, trop…
E l’aoute le ligasse, – Pèr li liga lou dit. – Trop, trop…
S’i ère luouat lou moyne, – S’i ère luouat matin.

Arnaudin - Moulin à vent avec Jeanne Labat d'En-Meyri (1896)
Arnaudin – Moulin à vent avec Jeanne Labat d’En-Meyri (1896)

Trop, trop  S’était levé un moine. – Trop, trop, – S’était levé matin.
Il charge son sac sur l’âne. – Il va vers le moulin. – Trop, trop…/
Il faisait un peu de brouillard. – Il a perdu son chemin, – Trop, trop…/
Il a attaché son âne. – Il est monté sur un pin, – Trop, trop…
La branche était sèche. – Tombe le jacobin. – Trop, trop…
Il s’est démis la cuisse. – Il disait que c’était le doigt. – Trop, trop…
Les femmes du voisinage. – Ont entendu le cri. Trop, trop…
L’une apporte le chiffon. – Et l’autre de la charpie. Trop, trop…
Et l’autre la bande pour lui lier le doigt. Trop, trop…
S’était levé le moine. Trop, trop… S’était levé matin.

Comment ne pas reconnaitre les paroles de la comptine Compère Guilleri ? Et ce n’est peut-être pas si étrange.  Philippe Guillery, le capitaine des voleurs, nait en 1566 en Bas-Poitou, village Les Landes. Il passe ses dernières années à Bordeaux, avant d’être reconnu et roué de coups en 1608.

Félix Arnaudin, l’imajaire

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Félix Arnaudin constitue un répertoire détaillé d’images. Car il se considère comme un imajaire [un imagier] et non un photographe, mot qu’il a en horreur le considérant comme un des « plus détestables emprunts à mon goût, que le français ait pu faire au grec ».

Les quatre premières années (1874-1878), il fait une soixantaine de sorties autour de chez lui et produit 216 négatifs.

Félix Arnaudin - Eglise de Bias (1897)
Félix Arnaudin – Eglise de Bias (1897)

À sa mort, ce sont presque 2 500 images qui sont répertoriées. Il s’intéresse aux paysages qui représentent la moitié de ses photos. Ainsi, il photographie des champs, des lagunes, des pins, des mottes témoins du passé.

Il donne aussi une bonne place à l’habitat, fermes, maisons, moulins, et aussi à des témoignages anciens comme des églises, des sources et fontaines aux vertus médicinales, des bornes de sauveté.

Enfin, il s’intéresse aux portraits de personnes ou à des scènes de vie quotidienne. Ces images sont des mises en scène murement réfléchies par notre imagier.

Groupe d’hommes – Félix Arnaudin (1844-1921)

Le souvenir

Félix Arnaudin en chasseurSa passion, son amour pour le pays, son sens de la collecte paraissent étranges à son entourage. Il est surnommé lo pèc, un nom affectueux ou moqueur pour qualifier une personne simple ou niaise.

Le 30 janvier 1921, Félix Arnaudin écrit : « Dans ma pauvre vie de rêveur sauvage, toutefois anxieux de notre passé local, je n’ai guère reçu d’encouragements ; l’indifférence et les railleries, un peu de tous côtés, en ont volontiers pris la place ».

Note préparatoire
Note préparatoire

Certains de ses manuscrits, confiés au professeur de l’université de Bordeaux, Gaston Guillaumie (1883-1960), sont perdus.

Le fonds d’archives est maintenant consultable à l’écomusée de Marquèze, dans les Landes.

Plusieurs ouvrages ont été publiés sur Félix Arnaudin. Citons la Grammaire gasconne du parler de la Grande-Lande et du Born à travers les écrits de Félix Arnaudin, Renaud Lassalle, Editions Des Regionalismes, 2017.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle.

Références

Les fonds de Félix Arnaudin (1844-1921), collecteur et photographe des « Choses de l’ancienne Grande Lande », Florence Galli-Dupis, 2007
Chants populaires de la Grande Lande, Le monde alpin et rhodanien, Georges Delarue, 1973,  pp. 171-172
Choses de l’ancienne grande Lande, Félix Arnaudin
49 images de Félix Arnaudin sur Wikimedia Commons




Les livres pour noël

Peut-être Noël est-il aussi un moment pour transmettre une part de notre culture locale ? Une culture qui se construit tous les jours en se basant sur ce que nous ont transmis nos prédécesseurs.

Un livre, un noël

Les Islandais n’imagine pas Noël sans offrir des livres. Leur fameux déluge de livres (voir article précédent), le Jólabókaflóð. Et, finalement, une enquête en France en 2020, montre que nous nous offrons surtout des chocolats et… des livres.

Alors, pourquoi ne pas s’intéresser à des livres de chez nous ? Jean Nadau nous le répète dans sa chanson, Un coin de rue, un chemin de terre Qu’èm d’aqueth pais deus qui nos an aimat [Nous sommes du pays de ceux qui nous ont aimés].  Il s’agit bien d’Aqueth paradis perdut au hons de noste cap [de ce pays perdu au fond de nos têtes].

Y a-t-il une littérature de Noël ?

 Livres de Noël - Charles Dickens - A Christmas Carol Oui et non. Noël peut inspirer des histoires, en particulier sur des scènes de Noël comme le très célèbre A Christmas Carol du Britannique Charles Dickens (1812-1870) dont voici le début.

Marley was dead: to begin with. There is no doubt whatever, about that. The register of his burial was signed by the clergyman, the clerk, the undertaker, and the chief mourner. Scrooge signed it; and Scrooge’s name was good upon ‘change, for anything he chose to put his hand to. Old Marley was as dead as a door-nail.

[Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l’ombre d’un doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre, le clerc, l’entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené le deuil. Scrooge l’avait signé, et le nom de Scrooge était bon à la bourse, quel que fût le papier sur lequel il lui plût d’apposer sa signature. Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de porte.]

 Livres de Noël - Vasconcelos - Meu Pé de Laranja LimaPlus récemment, Meu Pé de Laranja Lima du Brésilien José Mauro de Vasconcelos (1920-1984) raconte un noël poignant. L’enfant se précipite le matin de noël pour voir ce qu’il y a dans ses tennis. Rien ! Son père est trop pauvre pour offrir des cadeaux à ses enfants.

Desviei meus olhos do tênis para uns tamancos que estavam parados à minha
frente. Papai estava em pé nos olhando. Seus olhos estavam enormes de tristeza.
Parecia que seus olhos tinham crescido tanto, mas crescido tanto que tomavam toda
a tela do cinema Bangu. Havia uma mágoa dolorida tão forte nos seus olhos que se
ele quisesse chorar não ia poder. Ficou um minuto que não acabava mais nos
fitando, depois em silêncio, passou por nós. Estávamos estatelados sem poder dizer
nada. Ele apanhou o chapéu sobre a cômoda e foi de novo para rua.

[Je détournai les yeux de mes sandales de tennis et je vis des galoches arrêtées devant moi. Papa était debout et nous regardait. Ses yeux étaient immenses de tristesse. On aurait dit que ses yeux étaient devenus si grands qu’ils auraient pu remplir tout l’écran du cinéma Bangu. Il y avait une douleur si terrible dans ses yeux que s’il avait voulu pleurer il n’aurait pas pu. Il resta une minute qui n’en finissait plus à nous regarder puis sans rien dire il passa devant nous. Nous étions anéantis, incapables de rien dire. Il prit son chapeau sur la commode et repartit dans la rue.]

Quelques recommandations de chez nous

Toutefois, les livres de Noël les plus fréquents ou les plus traditionnels restent probablement les chants et les contes.  Si les Edicions Reclams n’ont pas publié de livre ayant pour thème noël, ils ont mis l’accent cette année sur des récits qui nous appellent à une évasion, qui sont ou font appel à des légendes.

Jamei aiga non cor capsús

Jamei aiga non cors capsùsCe livre de Benoit Larradet a un succès bien mérité. Il raconte trois destins. Celui d’un tronc d’arbre, coupé dans les Pyrénées, transformé en mat de navire négrier, qui s’échoue sur les bords de la rive du Rio de la Plata. Celui de l’indien Talcaolpen, dernier de sa tribu et qui sait parler aux arbres. Enfin celui de José Lostalet, ce Béarnais émigré en Argentine et devenu gaucho. Trois protagonistes qui se souviennent et qui sont oubliés.

Le ton n’est ni plaintif, ni nostalgique. C’est plutôt celui d’un conte.

Argüeita, Talcaolpen, argüeita quin cambian las gèrbas d’un endret a l’aute. Argüeita la prestida discreta d’un passatge qui miava lo ton pair, enqüèra mainatge, dinc au jaç d’un nandó on panava los ueus. – Argüeita las arraditz e las granas de qui las hemnas sabèvan har un disnar o ua bevuda de hèsta.”

[Regarde, Talcaolpen, regarde comment les herbes changent d’un endroit à l’autre. Regarde l’empreinte discrète d’un passage où te menait ton père, encore enfant, jusqu’au nid d’un nandou où il volait ses œufs. Regarde les racines et les graines dont les femmes savaient faire un diner ou une boisson de fête.]

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Ercules l’inicat, Hercule l’initié

Ercules l'iniciat
Ercules l’iniciat

Quel rapport, me direz-vous, entre le héros grec Hercule et la Gascogne ? De façon étonnante, alors que les Grecs ne seraient jamais venus en Gascogne,  nous avons gardé plusieurs de leurs légendes !

Le jeune homme et la grand’bête à tête d’homme rapporté par Jean-François Bladé (1827-1900) parle de la sphinge grecque. Lo becut ressemble étrangement au cyclope Polyphème. Et Hercule, en revenant de son dixième travail, rencontre la princesse Pyrène qui donnera naissance à nos montagnes Pyrénées.

Ce livre, bilingue, nous propose d’aller au-delà de l’image d’un demi-dieu invincible. En effet, pourquoi ces douze travaux et pourquoi dans cet ordre ? En remontant aux sources les plus lointaines dont nous avons trace, l’autrice, Anne-Pierre Darrées, remet en lumière le chemin initiatique que représente ces travaux. Un chemin pour apprendre à corriger ses erreurs, à élargir sa conscience, bref un chemin pour devenir un homme. Et un livre pour revisiter les aventures du héros avec humanité.

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Le dictionnaire de Palay

Classique, indispensable, la version sous coffret de ce dictionnaire est un magnifique cadeau de Noël. Voir article précédent. Il accompagne tout Gascon et toute Gasconne qui s’intéresse à son pays. On y trouve la signification de mots bien sûr et aussi ces expressions qui font la saveur de l’expression d’un peuple.

Par exemple à Nadàu [Nadau; Noël] on peut lire :
Nadàu au sou, Pasques au couduroû [Nadau au só, Pascas au cauduron; Noël au soleil, Pâques au coin du feu]
Nadàu e Sen-Joan que coupen l’an [Nadau e Sent Joan que copan l’an; Noël et Saint-Jean partagent l’année]
Las iroles a Nadau, minja que las cau [Las iròlas a Nadau, minjar que las cau; à la Noël il faut manger les chataignes rôties]

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Bonne préparation de noël !