La tor de Poyalèr, une légende de Gascogne

Parmi les légendes gasconnes, La tor de Poyalèr [La tour de Poyaler] est bien caractéristique. Légende ancienne où l’amour et la ruse triomphent du diable…

La tor de Poyalèr existe bel et bien

La tor de Poyalèr
La tor de Poyalèr – plan de situation

À Sent-Aubin dans les Landes, existe le quartier de Poyaler. En 1936, il comprend 164 habitants. On peut y voir une tour bâtie sur un tuc de 96 m, déjà occupé par nos ancêtres les Aquitains, et qui domine les plaines de la Güauga [Gouaougue]  et du Lots [Louts]. Le château, construit au XIIIe siècle, appartenait à la famille de Cauna. Au XVIe siècle, il passe à la famille de Bénac, et c’est ce nom qu’emprunte la légende…

La tor de Poyaler
La tour de Poyaler

Pour en savoir plus, l’abbé Meyranx nous en livre une description dans sa Monographie de Mugron. « C’était un grand donjon carré, percé dans le haut de longues et étroites meurtrières, couronné de créneaux aussi lourds que trapus, entrecoupés aux quatre angles d’échauguettes découvertes. La partie ouest de ce donjon, montre encore un mâchicoulis posé en encorbellement, à la hauteur de second étage. Des corbeaux de soutènement fixés sur les autres côtés, indiquent que tout le carré était muni du même système de défense. Des constructions, en contrebas, flanquaient cette tour. Enfin des murs épais, en fermaient la circonvallation. Un pont-levis, dont les terrassements n’ont pas encore disparu, en fermait l’entrée. Trois poternes, dissimulées dans l’épaisseur des remparts, ouvraient trois issues sur l’escarpement nord, ouest, et midi du mamelon.« 

Les légendes gasconnes sataniques

Saint Augustin et le diable, Michael Pacher (env. 1471).
Saint Augustin et le diable, Michael Pacher (env. 1471).

Tout le monde le sait, le Diable est un être maléfique d’un pouvoir égal à Dieu. Pourtant, dans nos contes populaires, il est souvent un peu pegòt [sot].  Et quelques rusés savent s’en jouer.

Ce peut être un bordèr [métayer] qui devient propriétaire de la terre qu’il cultive, en étant plus malin que le Diable. Cette légende sympathique, Le métayer du diable, est pleine d’humour gascon. Notons toutefois que si le métayer roule le Diable, il n’échappe à sa malédiction qu’avec l’aide du curé du village.

Dans Lo diable colhonat [Le diable trompé] c’est la femme qui sauve son homme en étant plus futée que lui. Enfin, dans La tor de Poyalèr, c’est un seigneur qui est le vainqueur.

La légende de la tor de Poyalèr

Mous de Benac que yogue
Mous de Benac que yogue

Or donc, la tor de Poyalèr avait été construite par des fées en une nuit. Son propriétaire, Monsieur de Bénac ne vivait que pour guerroyer et est donc bien désœuvré quand la paix revient. Il s’occupe au jeu et perd tout ce qu’il veut. Pour se refaire, il épouse une jeune dame dont il dépense la dot.

Honteux, il va voir un sorcier qui lui indique comment rencontrer le diable. Il offre son âme à ce dernier contre une richesse infinie. Tout se passe bien. Mais le temps passant, ni le jeu ni son épouse ne lui apportent plus de réconfort. Heureusement, Pierre l’Ermite vient prêcher la croisade et Monsieur de Bénac s’en va combattre l’infidèle.

Prisonnier des infidèles

Le retour de M. de Bénac à la tor de Poyalèr
Le retour de M. de Bénac

S’il s’honore dans cette guerre, il est fait prisonnier et n’en revient pas. Sept ans passent.  Au pays, on pousse la jeune veuve à se remarier, ce qu’elle finit par accepter. Le diable s’en va annoncer la nouvelle au prisonnier et lui propose de le ramener au château avant les noces contre une seule demande : Que-m deras de tout so qui-t hiquin sus la taule enta disna.Que’m daràs de tot çò qui’t hiquin sus la taula entà disnar. [Tu me donneras de tout ce que l’on mettra sur la table pour ton diner.]

Déguenillé, maigre, barbu, Monsieur de Bénac revient chez lui où il n’est d’abord reconnu que par son chien et son cheval. Les noces sont annulées et on offre un repas au seigneur revenu.  Celui-ci n’accepte que des noix dont il jette les coquilles sous la table. Furieux, le diable déguisé en chien sous la table, s’en va en laissant un grand trou dans le mur que nul maçon ne pourra jamais boucher. Et, afin de ne plus avoir de problème, notre seigneur fait bâtir une chapelle. E que biscou urous dab la youène dame qui badou bielhe bielhe à nou pas abé mey nat cachau. / E que viscó urós dab la joena dama qui vadó vielha vielha a non pas aver mei nat caishau. [Et il vécut heureux avec la jeune dame qui devint si vieille qu’elle n’avait plus aucune dent.]

La tor de Poyalèr et Bernard de Bénac

Chapelle Saint-Roch de Poyalèr - Chapelle Saint-Roch
Chapelle Saint-Roch de Poyalèr

Bernard de Bénac, le seigneur qui apparait dans cette histoire, hérite du domaine en 1578. La légende est pourtant plus ancienne, puisque Césaire Daugé la situe aux alentours de l’an 1000. On ne sait pourquoi on retint son nom. Toujours est-il que – le Gascon est-il superstitieux ? – cette légende se renforça au cours du temps, confortée par l’apparente malédiction qui poursuivit la lignée. En effet, divers malheurs frappèrent des hommes d’Eglise du lieu au XVIIe siècle. Le peuple en conclut que les esprits malfaisants, les sorcières hantaient toujours le village.

Ajoutez à cela que les édifices religieux furent détruit par la foudre par deux fois au XIXe siècle, et encore par deux fois au début du XXe siècle. Et que l’on exécuta dans ce lieu maudit des résistants français pendant la Seconde Guerre Mondiale. Tous ces évènements malheureux ont donné de la force à la légende diabolique qui est restée très vive.

Les autres légendes du diable

Le paysan et le diable
Le paysan et le diable

La Gascogne n’a pas l’exclusivité du thème. Par exemple, Der Bauer und der Teufel [Le paysan et le diable] des frères Grimm est très proche de notre métayer du diable. En Irlande, Stingy Jack ou Jack O’Lantern, un vieil ivrogne, réussit à tout obtenir du Diable sans rien donner en retour. Mais il sera puni et par le Diable et par Dieu et finira par errer entre le monde des vivants et celui des morts, porteur d’une torche faite de braises de l’enfer enfouies dans un navet.

Globalement, si nos légendes sont proches, elles sont souvent plus légères. On y trouve l’influence de l’Église qui se pose comme rempart ultime contre le Maléfique, mais le curé gascon reste blagueur ou, au moins, tolérant. Est-ce l’esprit trufandèr de nos ancêtres qui s’exprime ?

La légende gasconne court les chemins

De toute façon, comme nous prévient l’abbé Cesari Daugèr en début de son livre, La tor de Poyalèr, les contes courent le pays, s’ornant de variantes.

Césaire Daugé
Césaire Daugé

Bey-ne, counde, bey-ne courre per la Gascougne
Qui, lou cap hens lou cèu, a lous pès hens la ma.
Debise à tout oustau coum la bielhe mama :
Ne-t copis pas lou cot en nade baricougne.

Vèi-ne, conde, vèi-ne córrer per la Gasconha
Qui, lo cap hens lo cèu, a los pès hens la mar.
Devisa a tot ostau com la vielha mamà :
Ne’t còpis pas lo còth en nada bariconha.

Va, petit conte, va courir la Gascogne
Qui a le front dans le ciel et les pieds dans la mer.
Parle à chaque foyer le langage de la vieille mère :
Garde de te briser dans quelque fondrière.

Références

La tour de Pouyalè, Cesari Daugèr, Escòla Gaston Febus, 1907
Le métayer du Diable ou la légende de l’Armagnac, les Pins parleurs
Jack o’Lantern, Guide Irlande




D’Astros, le plus gascon des poètes gascons

Léonce Couture surnommait Jean-Géraud d’Astros l’Hésiode gascon. Jean-François Bladé l’annonçait comme le plus gascon des poètes gascons. Surtout, Jean-Géraud d’Astros est un humaniste et un des derniers à avoir écrit dans l’esprit des poètes antiques.

Joan-Giraud d’Astròs

J-G d'Astros (1594 - 1648)
J-G d’Astros (1594 – 1648)

Jean-Guillaume est né le 1er aout 1594 à Sent-Clar de Lomanha, dans le hameau de Joan Dòrdis. Son père est tailleur de campagne. Il court la vallée de l’Arrats et prend ses premières leçons auprès du curé de Sent-Clar. Peut-être a-t-il continué ses études à Leitora [Lectoure] puis à Aush. En tous cas, les cònsols de Sent Clar le nomment regent [instituteur]. Puis il termine ses études au séminaire de Tolosa, où, à 22 ans, il embrasse la prêtrise. Tout de suite, il est nommé vicaire dans son village qu’il ne quittera plus. Vivant de peu – il plaisante volontiers sur sa bourse vide – il frappe à la porte des châteaux pour demander sense bergougno / sense vergonha [sans honte] de quoi boire ou manger. Il sollicitera plusieurs fois le duc d’Epernon, alors gouverneur de Guiana [Guyenne].

Jean-Guillaume est décrit comme un homme de taille moyenne, chétif et d’un physique ordinaire, si ce n’est une légère bosse. Il est chaleureux, curieux, en particulier des découvertes de son temps, bon vivant et plutôt impressionnable. Ses écrits sont puissants, élégants, variés, frais et imagés comme souvent chez les Gascons. Sa langue est riche et Pierre Bec (1921-2014) le déclare comme un des poètes gascons les plus intéressants.

Les poètes sont au gost deu jorn 

Les poètes gascons ont alors le vent en poupe comme Guillaume Ader (1567?-1638) né à Lombèrs (Savés), puis, un peu plus tard, l’Astaracais Louis Baron  (1612-1662) ou encore l’Auscitain Gérard Bédout (1617-1697).

Pourtant, notre vicaire talentueux va s’essayer doucement à la poésie. Ses premières productions sont des Nadaus [Noëls]. Simples, naïfs, aux airs entrainants, ils connaissent un grand succès dans la population et seront longtemps chantés en Lomanha et ailleurs. Certains exhortent à ne pas se laisser aller à la morosité de la dureté des temps, d’autres à faire la fête.
Sur l’Ayre deou Branle de quate / Sur l’aire deu branle de quate [Sur l’air du branle de quatre – branle : danse qui « balance »]

Dastros chante le branle
Branle pyrénéen

Hestejo, hestejo plan Nadau,
E per hesteja carrejo,
Carrejo, carrejo lèu, Bidau
Bin per hesteja Nadau.

Hesteja, hesteja plan Nadau,
E per hestejar carreja,
Carreja, carreja lèu, Bidau
Vin per hestejar Nadau.

Fête, fête bien Noël,
Et pour fêter apporte,
Apporte, apporte vite, Bidau
Du vin pour fêter Noël.

Petit cathachisme gascon de d’Astros

d'Astros - L'ascolo deou Chestian idiotTôt, il écrit un catéchisme gascon en 23 leçons pour les enfants ignorants intitulé L’ascolo deou chrestian idiot. [Attention idiot veut dire à cette époque en gascon « qui n’a pas de connaissances », il ne s’agit nullement du sens de « stupide »]. Il est approuvé par les théologiens de Tolosa le 19 juillet 1644. Il avertit l’écolier :

Idiot tu qu’aprenes un coundé,
Qu’aprenes un tros de cansoun,
E mile peguessos deou moundé
Qué s’an rime n’an pas rasoun,
Digues, quit goüardara d’aprené
Aquestes mots que’t hén entené
So qu‘és de Diou é de ton ben.

Idiòt tu qu’aprenes un conde,
Qu’aprenes un tròç de cançon,
E mile peguessas deu monde
Que s’an rime n’an pas rason
Digas, qui’t guardarà d’apréner
Aquestes mòts que’t hèn enténer
Çò qu’es de Diu e de tòn ben.

Ignorant toi qui apprends un conte,
Ou un brin de chanson,
Et mille sottises du monde
Qui, si elles ont rime, n’ont pas de raison
Dis, qui t’empêchera d’apprendre
Ces mots qui te font comprendre
Ce qui est de Dieu et de ton bien.

Lou trimfe de la lengouo gascouo de d’Astros

d'Astros - Lou Trimfe de Lengouo Gascono
Lou Trimfe de Lengouo Gascono

Chef d’œuvre de d’Astros, Lou trimfe de la lengouo gascouo [Le triomphe de la langue gasconne].

Dans la première partie qu’on appelle communément Las sasous / Las sasons [les saisons], un pastou de l’Arrats / un pastor de l’Arrats [un berger de l’Arrats] esperan l’ouro d’alarga / esperant l’ora d’alargar [attendant l’heure de partir], voit les quatre saisons venir à lui et lui demander arbitrage sur laquelle est supérieure. Et chacune d’étaler ses qualités.

Dans le même esprit, suit un Playdeiat deous elomens daouant lou pastou de l’arrasts / Plaidejat deus elements davant lo pastor de l’Arrats [plaidoyer des éléments devant le berger de l’Arrats]. Ainsi Lou Houec, l’Ayre, l’Ayguo e la Térro / Lo huec, l’aire, l’aiga e la tèrra [Le feu, l’air, l’eau et la terre] exposent leurs forces.

En fait, tous ces textes exaltent la nature et l’amour – amour de Dieu, amour pour Dieu et amour humain.

La première pièce de théâtre en gascon

Le protecteur de d'Astros, Jean Louis de Nogaret de la Vlette, futur duc d'Epernon
Jean Louis de Nogaret de la Vilette, futur duc d’Epernon

De ce que nous en connaissons aujourd’hui, Jean-Géraud d’Astros serait l’auteur de la première pièce de théâtre sociale en gascon : La Mondina. En effet, il écrit une comédie dans laquelle il révèle son amour des gens et son sens social. Les pauvres y ont des excuses de se réconforter dans le vin, c’est le fruit de leurs conditions de vie difficiles. De même, l’auteur trouve plutôt moral que les riches payent pour les pauvres, en particulier les impôts. Pas si fréquent à son époque !

Il faut dire que d’Astros connait ce réconfort dans le vin : son chai est son cabinet de travail et il conseille le vin comme remède. Mais il n’est pas épicurien, plutôt, comme l’a dit Léonce Couture, un poète de la bonne humeur.

Modeste, il refuse les invitations du duc d’Epernon sous prétexte d’être mal habillé avec ses sabots et sa soutane usée. En revanche, il partage avec la population les malheurs des guerres et obtient du duc que Sent Clar soit exempté du passage des troupes, des réquisitions et des corvées.

La mort de Jean-Géraud d’Astros

Jean-Géraud d’Astros est dans la misère, il a été écarté de sa charge, on ne sait pourquoi. Il se sent vieux (53 ans), a la man empeguido de fret / la man empeguida de fred [la main engourdie de froid] en réalité quasi paralysée. Mais il déclare :

Mous membres an tan malananso
Qu’aquo n’es pas en ma pouchanso
De beü un cop dab lou bras dret.

Mos membres an tan malanança
Qu’aquò n’es pas en ma pochança
De bever un còp dab lo bras dret.

[Mes membres sont si mal en point
Qu’il n’est même plus en mon pouvoir
De boire un coup avec le bras droit]

et précise qu’il lèvera son verre du bras gauche s’il ne peut le faire du bras droit !

CygneLe 1er janvier 1647, il écrit des étrennes du nouvel an en vers. Et en avril, il écrit Lou cant deou cinné / Lo cant deu cigne [le Chant du cygne] au jeune fils du duc d’Epernon, c’est-à-dire sa dernière pièce. Pierre Bec nous offre ce très beau texte dont voici un extrait (graphie originale non présentée).

Atau canti jo, vielh e blanc coma lo cicne
E de la gaia Arrats hèu retronir lo bòrd ;
Mes d’ara ‘nlà mon cant es l’assegurat signe
Que jo m’apròchi de la mòrt.

Ainsi je chante, vieux et blanc comme le cygne,
Et de l’Arrats joyeux fais retentir le bord ;
Mais désormais mon chant est le plus sûr signe
Que je m’approche de la mort.

Le souvenir du poète d’Astros

Vieille église Dastros
Vieille église de Dastros à Saint-Clar

Le poète meurt le 9 avril 1648. Il a écrit son épitaphe (extrait du chant du cygne) :

Si ma vita, passant, t’a jamès hèit arríser,
Non plores pas ma mòrt, que nat subject non i a,
Jo’t pregui solament per mon repaus de díser
Lo Pater e l’Ave Maria.

Si ma vie, passant, t’a jamais fait rire,
Ne pleure pas ma mort, nul motif il n’y a,
Je te prie seulement pour mon repos de dire
Le Pater et l’Ave Maria.

L’église de la commune de Sent Clar s’appelle l’église de Dastros, et le square de Dastros attenant abrite son buste en bronze. À Aush, un autre buste, en pierre cette fois, trône au Jardin Ortholan.

Pour le tricentenaire de sa mort, en 1948, la mairie pose une plaque de marbre sur le vieux presbytère, lou gabinet escurit / Lo gabinet escurit [le cabinet obscur] du poète. Le 19 juin 1994, le linguiste astaracais Xavier Ravier (1930-2020) prononce un discours pour les quatre-cents ans de sa naissance.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’ascolo deou chrestian idiot, JG d’Astros, 1645
Dictionnaire de la conversation et de la lecture, tome LVIII, W. Duckett, 1845
Fêtes du tricentenaire du poète gascon JG Dastros, Bulletin de la Société archéologique historique littéraire & scientifique du Gers, M. le chanoine Charles Bourgeat, 1949




Le Beatus de Saint Sever, chef d’œuvre médiéval

Beatus de Saint-Sever - Frontispice
Beatus de Saint Sever – Frontispice

Dans leur scriptorium (atelier d’écriture), les moines rédigent ou copient des manuscrits enluminés d’une exceptionnelle qualité. Parmi ceux parvenus jusqu’à nous, nous avons le Beatus de Saint Sever, rédigé sous l’abbatiat de Grégoire de Montaner (1028-1072). Il est le seul exemplaire que nous connaissons au nord des Pyrénées.

Qu’est-ce qu’un Beatus ?

Un Beatus est un manuscrit rédigé en Espagne entre le Xe et le XIIe siècle.  Le moine Beatus recopia les Commentaires de l’Apocalypse de Jean, rédigés au VIIIe siècle au monastère de Saint-Martin de Liebana dans les Asturies. Celui-ci avait l’ambition de donner un texte accessible, compréhensible, dans un langage courant.

L’Apocalypse de Jean est écrite pendant les persécutions de Néron et de Dioclétien contre les chrétiens. Sous une forme poétique, elle dévoile l’avenir révélé à une âme sous forme d’espérance. Elle est destinée à montrer à ceux qui souffrent comment le Bien suprême se trouve au bout d’un long chemin de souffrances. Étymologiquement, Apocalypse veut dire « révélation ».

Beatus - Vision de l'Apocalypse (Gallica)
Beatus – Vision de l’Apocalypse (Gallica)

L’Apocalypse de Jean devient le symbole de la résistance des chrétiens d’Espagne. Elle annonce la fin des persécutions et la Reconquête contre les Musulmans. Facile à comprendre pour les croyants, elle prend une importance considérable en Espagne au point de supplanter les Évangiles.

On connaît une trentaine de Beatus décoré d’enluminures éclatantes, dont seulement une vingtaine nous sont parvenus.

Le Beatus de Saint Sever

Conservé à la Bibliothèque Nationale de France, c’est le seul Beatus connu au nord des Pyrénées. Il est d’une beauté et d’une richesse picturale supérieure aux manuscrits peints en France à cette époque et sera qualifié d’œuvre exceptionnelle par l’éditeur scientifique allemand actuel, Peter K. Klein. Comme il se doit, il contient le Commentaire sur l’Apocalypse du moine Beatus, ainsi que le Commentaire de Saint Jérôme et le Livre de Daniel.

Beatus - La vision de Daniel
Beatus – La vision de Daniel (Gallica)

Le Beatus de Saint Sever contient 296 folios (format 365×280 mm) décorés de 108 enluminures peintes avec des encres de couleur vive et de l’or. Le moine Stephanius Garsia le rédige et laisse son nom dans un codex. Il témoigne de la richesse et de la puissance de l’abbaye au XIe siècle.

La mappemonde de Saint Sever

Beatus - Mappemonde
Beatus – Mappemonde (Gallica)

Dans l’œuvre, on trouve une mappemonde représentant le monde évangélisé par les Apôtres avec l’emplacement de Saint Sever et des principales villes. Avec 280 noms, elle est deux à quatre fois plus plus riche que les autres de l’époque, témoignant d’une grande érudition. La Gascogne y occupe une place importante.

La terre australe est commentée : « En plus des trois parties du monde, il y a une quatrième partie au-delà de l’océan, dans la direction du sud et inconnue de nous à cause de la chaleur du soleil. Dans ces régions, on prétend fabuleusement que vivent les Antipodes ».

Beatus - Le Déluge
Beatus – Le Déluge (Gallica)

On pense que le Beatus de Saint Sever fut rédigé à la suite du don d’un Beatus espagnol fait à l’abbaye par le duc de Gascogne. Le Beatus est écrit en wisigoth, il doit être transcrit en latin. Les enluminures reprennent des thèmes populaires au nord des Pyrénées.

Il prend une importance considérable dans la liturgie de l’abbaye de Saint Sever car on retrouve les illustrations du Beatus dans les décors architecturaux de l’abbatiale, notamment le tympan du portail nord du transept (Christ en majesté).

L’abbaye

Guillaume Sanche (972- après 998) est comte puis duc de Gascogne en 977. Après sa victoire de Taller sur les Normands, il fonde à Saint Sever une abbaye nantie de nombreux privilèges et richement dotée, sur un oratoire dédié à Saint Sever. Cap de Gasconha, elle est au centre de sa politique et de son pouvoir.

Son fils Sanche Guillaume appelle le bigourdan Grégoire de Montaner, alors moine de Cluny, pour diriger l’abbaye. Celui-ci y rédige sa Passion car l’abbaye des ducs de Gascogne ne peut se contenter de vénérer un saint local.

L'Abbaye de Saint-Sever (1678)
L’Abbaye de Saint Sever (1678) (Gallica)

L’abbaye de Saint Sever suit la règle de Saint Benoît. Pourtant, elle ne s’affilie à aucun ordre et gardera son indépendance jusqu’à la Révolution de 1789. En 1104, la Pape Pascal II la dote de privilèges (liberté d’élection de l’Abbé, exemption de service militaire, droit de nommer des abbés dans ses dépendances, etc.). En 1307, Clément V, le pape gascon, concède à l’Abbé le port des ornements épiscopaux, en dehors de la présence de l’évêque.

Les possessions de l’abbaye

L’abbaye de Saint Sever possède de vastes domaines. Elle fonde des prieurés à Roquefort, Mont de Marsan, Saint Genès, Saint Pierre du Mont, Nerbis, Morganx, Buzet, Mimizan. L’étendue de ses domaines explique en partie le peu d’implantation des autres ordres religieux en Gascogne.

L’abbaye de Saint Sever possède aussi la seigneurie sur la ville de Saint Sever. Les rapports se tendent et une révolte éclate en 1208 contre les moines qui exigent trop de taxes. Par exemple, lors des funérailles, ils exigent une redevance sur l’usage de la croix, des encensoirs, des habits sacerdotaux, la sonnerie des cloches, le dépôt du défunt dans l’église et sur l’emplacement au cimetière. Les moines ne veulent pas céder. Les habitants tentent de les affamer en les privant de vivres. Il fallut un synode pour régler le différend.

D’autres révoltes auront lieu. Les Huguenots pillent l’abbaye en 1549, 1569, 1571, massacrent les moines en 1572 et la brûlent en 1598. À la Révolution, elle compte encore 15 moines.

L'Abbaye de Saint-Sever - cloitre
L’Abbaye de Saint Sever – le cloître

 

Références

Le Beatus de Saint Sever, église des Landes
Beatus, Wikipedia
Saint Sever – Millénaire de l’abbaye, Colloque international des 25-26 et 27 mai 1985. Comité d’études sur l’histoire et l’art de la Gascogne, 1986
Chartes et documents hagiographiques de l’abbaye de Saint-Sever (Landes), 988-1359, Georges Pon et Jean Cabanot

 

 




Château de Mauvezin et Escòla Gaston Febus

Le château de Mauvezin, chef-lieu de la viguerie du comté de Bigorre, va jouer un rôle pendant tout le Moyen Âge. Il appartient depuis 1907 à l’Escòla Gaston Febus. Il fallait bien que la revue Reclams lui consacre un nouveau hors-série.

Spécial château de Mauvezin

L’Escòla Gaston Febus est une association de promotion de la culture de Gascogne. Elle produit, depuis 1897, une revue littéraire, Reclams. Elle est aussi propriétaire du château de Mauvezin depuis 1907.  Un château qu’elle a restauré comme en l’époque de Gaston Febus. Il méritait bien un numéro spécial !

L'Escòla Gaston Febus fête la prise de possession du Château de Mauvezin le 31 août 1907
L’Escòla Gaston Febus fête la prise de possession du Château de Mauvezin le 31 août 1907

Ce château a une grande histoire dont un épisode particulièrement chahuté (seconde moitié du XIIIe siècle) est décrit dans la revue.  On vous y raconte aussi la vente à l’Escòla et les travaux de restauration. C’est l’occasion de rappeler les fêtes, les discours des membres de l’Escòla, les poésies inspirées par le lieu. Vous y découvrirez la fin du poème Lo casteth de Mauvezin que Césaire Daugé (1858-1945) a écrit en 1911 et dont un exemplaire est toujours au château, dans la bibliothèque de l’Escòla.  Et bien d’autres choses encore, comme le poème Eth bon e eth mau… vin du poète aranais Xavi Gutiérrez Riu (1971- ) ou une page (fictive) du journal de Febus sur ses derniers jours au château…

Plutôt que de vous dévoiler l’immense richesse du numéro spécial, bilingue et joliment illustré, voici un extrait qu’un ancien félibre, qui signe L. (Jean-Victor Lalanne ?), a publié sur la revue Reclams en mai 1910. C’est alors qu’il visite le château.

Rêverie sur le château de Mauvezin

Les seigneurs de MauvezinAppuyé contre la main courante je me laisse aller à de longues rêveries sur l’histoire du château. Une page de Froissard me revient à la mémoire, celle où le chroniqueur raconte le siège et la prise du château, en juin 1373.
Le Prince Noir, à la tête des Anglais, s’était emparé du château en 1370. Trois ans plus tard, le duc d’Anjou, frère du roi, pénétra en Bigorre. Envoyant l’un de ses corps, sous les ordres de Du Guesclin, vers le château de Lourdes, également occupé par les ennemis, il vint lui même devant Mauvezin, à la tète d’une dizaine de mille hommes. Le château était défendu par un chevalier Gascon, Raimonnet de l’Espée, au service des Anglais.

Froissard nous montre l’armée du roi de France, campée durant six semaines « en ces beaux prés, entre Tournay et le Chastel » sur le bord « la belle rivière d’Arros qui leur couroit claire et roide, dont ils étaient servis eux et leurs chevaux. » Les assiégés ne se rendirent que lorsque « la douce eau leur manqua. »

Mais le jour commence à baisser ; le disque du soleil disparait lentement derrière le clocher de Cieutat : à une certaine distance, la vue des objets se modifie, leur contour devient indécis, leur forme fantastique. Au loin, dans les prairies de Gourgue et de Ricaud, il me semble apercevoir les tentes de l’armée assiégeante, ses chariots, ses chevaux qui vont s’abreuver dans l’Arros. Cette masse sombre qui s’avance là bas au sud de Tournay, n’est-ce pas un nouveau corps d’armée qui vient s’ajouter aux assiégeants ? Ne serait-ce pas plutôt un parti d’Anglais qui accourt pour faire lever le siège ?

Le Château de Mauvezin (gravure de 1704)
Le Château de Mauvezin (gravure de 1704)

De la plaine de confuses rumeurs s’élèvent vers le château ; les hommes d’armes s’agitent dans le lointain. Voici du côté de Bonnemazon, un corps d’archers et d’arbalétriers qui semblent profiter des replis du terrain pour dissimuler leur marche en avant vers les remparts. Plus à droite, sur la route de Lescadieu, n’est-ce pas une compagnie de chevaliers vêtus de leur heaume et de leur cotte de mailles qui marchent en ordre pour nous attaquer du côté de l’ouest ? Dans la direction du nord, sur la lisière du bois de Gourgue, mon imagination exaltée aperçoit nettement des groupes d’artilleurs poussant sur des affuts roulants leurs bombardes et leurs canons cerclés de fer.

Et tout à coup, j’entends le son strident de plusieurs trompes et, à travers l’ombre du crépuscule, je vois, à quelques pas des murailles, plusieurs machines de guerre qui s’avançaient en soufflant bruyamment, conduites par des guerriers vêtus de peaux de bêtes. Je vais donc assister à un de ces « faits d’armes, appertises grandes en beau lancis de lances » dont parle Froissard.

… « Le soleil est couché, me dit mon compagnon en me poussant du coude, il est temps d’aller dîner. » Ce barbare avec ses préoccupations gastronomiques, a rompu le charme. Je sors de ma rêverie et je descend en maugréant les escaliers de la tour, tandis que les automobiles que, dans mon exaltation, j’avais prises pour d’antiques catapultes, traversent en tempêtes les rues de Mauvezin.

Hommage au château

L’auteur de cet article, signé simplement L.,  termine son bel article par ces mots.

Le donjon du château de MauvezinAvant de quitter ces lieux, je griffonne ce sonnet que me dicte une muse novice :
Quand tu reposeras dans ce manoir antique
Que tu nous as donné dans un geste royal,
Les muses garderont tes restes, 0 Bibal,
Et leurs voix chanteront un sublime cantique.

Nous viendrons visiter ce castel héraldique.
Nous, tes nombreux amis, disciples de Mistral.
Nous te dirons des vers, Mécène au cœur loyal,
Et nous mettrons des fleurs sur la tombe rustique.

Ton nom sera pour nous un cri de ralliement
Ton donjon un abri, source de dévouement
Où pourra s’abreuver le cœur des Gascons libres.

Couché comme un géant sur un rempart d’airain,
Tu dormiras en paix sous le regard divin,
Et ton âme entendra les accents des Félibres.
L.

Les courtines du Château de Mauvezin
Les courtines du Château

Bonne flânerie sur les courtines du beau château…

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

A Mauvesin, Reclams, mai 1910 p. 100-103
Spécial Mauvezin, Reclams, décembre 2020
Lou Castet de Maubesin, Cesari Daugèr, 1911




Du « present » au livre de Noël

Noël approche, le moment de penser aux presents ou aux cadeaux qui font plaisir. Et pourquoi pas une revue ou un livre de chez nous ?

Cadeau ou present ?

Cadeau remisEn gascon, comme dans tout le sud des pays d’oc, un cadeau se dit un present. En français aussi, le mot « présent » peut exprimer un cadeau. Mult es genz li presenz que Carles i offret, lit-on dans la chanson de geste Voyage de Charlemagne, (XIIe siècle ?)

Si cadeau et present n’ont pas la même étymologie, ils évoquent pourtant, au départ, une idée proche. Present viendrait du latin praesens, participe présent de praesumpraeesse (être devant, être à la tête de). D’ailleurs, on reconnait prae- (devant) et sumesse (être).

Cadeau viendrait de « cadel », cette lettre capitale ornée en début de chapitre, donc qui vient en tête du chapitre. Le cadel, au pluriel les cadeaux, c’est la (première) lettre illuminée, puis une chose précieuse et inutile, enfin quelque chose que l’on offre pour faire plaisir.

Le livre peut-il être un present ?

la Jólabókaflóð, le "déluge de livres"
La Jólabókaflóð, le « déluge de livres » (Islande)

Il y a au moins un pays où la tradition de fin d’année comprend de s’offrir des livres. En Islande, à Noël c’est la Jólabókaflóð, le « déluge de livres ». Au mois de novembre, chaque famille reçoit un catalogue dans sa boite aux lettres, le Bókatíðindi, avec toutes les nouvelles publications de l’Association des éditeurs d’Islande. Cela représente plusieurs centaines de titres. Cet amour du livre est tel qu’un Islandais sur dix publie un livre dans sa vie.

Puis, le 24 au soir, on mange, on ouvre ses cadeaux et on s’installe pour lire !

Los presents de Nadau

Pourquoi, en Gascogne, ne pas offrir un livre pour Noël ? Nous avons l’embarras du choix. L’Escòla Gaston Febus vous conseille en vrac :

Un abonnement à Lo Diari 

Cadeaux - Lo Diari
Cadeaux – Lo Diari

Actualités, événements culturels, chroniques, dossiers thématiques… c’est pour 25€/an (15€ pour un abonnement en ligne) six numéros d’un magazine qui raconte en occitan avec des « accents » de Gascogne, du Languedoc, du Limousin, de la Provence… ce qui se passe chez nous.

Le magazine est sous format papier (36 p., format A4) ou numérique. Il est résolument ancré dans le monde actuel, avec des articles courts, diversifiés, illustrés. Les thèmes peuvent être la BD, l’art du conte ou Limoges. Une autre image de notre culture.

Un abonnement à Reclams

Reclams Speciau Mauvesin (déc. 2020)
Reclams Especiau Mauvesin (déc. 2020)

Pour 15 € en ligne ou 30 € en format papier,  cette revue littéraire trimestrielle, écrite en occitan, âgée de plus de 120 ans, a fait peau neuve. D’environ 80 p. elle présente des rubriques de linguistique, des chroniques sur la musique, la culture et la littérature occitanes, des ressources du net. Elle permet de découvrir les auteurs classiques et les contemporains à travers des entretiens, des critiques, des extraits de romans ou des poésies. Elle propose aussi des photos et des dessins d’auteurs.

Une revue à offrir pour sa qualité et son esthétique.

 

La référence : Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes

L’édition 2020 de ce dictionnaire de Simin Palay a un succès certain. Présenté dans une édition élégante, aéré pour augmenter la lisibilité, totalement respectueux de la graphie et du contenu originaux, il est un cadeau parfait pour les gasconophones ou les universitaires.

Ainsi, pendant le repas de noël, vous pourrez ha l’oelh de cassounade / har l’uelh de caçonada / faire les yeux doux à votre voisin·e.

Le best seller 2020 : Paraulas de Hemnas

On a beaucoup parlé dans les médias de Paraulas de Hemnas. Ce livre bilingue de la rentrée 2020 présente 36 poétesses contemporaines qui écrivent dans leur occitan, celui de Vendays-Motalivet, de Clermont d’Auvergne ou celui d’Elva en Italie… Un libe plebiscitat per los legidors e las legidoras : « N’ai ja comprat 2 exemplaris. Es una meravilha. Felicitacions » [J’en ai déjà acheté 2 exemplaires. C’est une merveille. Félicitations] Joan Thomàs.

Pour vous donner une idée, Magali Bizot-Dargent vous lit une de ses poésies

Aluenhaments ou la poésie sensible

Aluenhaments
Aluenhaments – Danièl Lamaison

Jaufré Rudel est un troubadour né à Blaye au XIIe siècle. La légende raconte qu’il serait parti en croisade pour rencontrer la comtesse Hodierne de Tripoli, fille du roi de Jérusalem Baudoin II, dont les pèlerins rapportaient l’immense beauté. Hélas, il arrive mourant à Tripoli et ayant perdu l’usage de ses sens. La belle, émue, serait allée à sa rencontre pour recueillir son dernier souffle. Dans ses cansos, il raconte l’amour de loin.

Danièl Lamaison reprend ce thème dans un magnifique recueil de poèmes, Aluenhaments. Cet artiste aux nombreux talents, a agrémenté son texte de dessins originaux. À découvrir.

Hèsta de Nadau

Et pour ceux qui ont envie d’écouter, nous vous conseillons ua cançon taus embarrats : hèsta de Nadau.  [une chanson pour les confinés : fête de Noël].

A nueit hèsta de Nadau,
E qu’èm en vacanças,
Nosauts qu’èm contents atau,
E plens d’esperança,
A viste doman matin,
Tà véder au pè deu sapin,
Lo petit paquet,
Lo de pairolet,
Ah, quina escadença,
Quina benhaurença!

Que demora dens lo cèu,
Dessus ua estela,
Que vola capvath la nèu,
Lo sac sus la rea,
Que passerà dens la nueit,
Jo que serèi dens lo lhèit,
Tà portar joguets,
A tots los poquets,
Ah, quina escadença,
Quina benhaurença!

Anne-Pierre Darrées
écrit en orthographe nouvelle

Références

Lo Diari
Reclams




Les fées gentilles de Gascogne

Les fées sont tellement nombreuses en Gascogne qu’on se demande comment on a pu les oublier ainsi ! Et comme lire des contes de fées est une activité agréable et créatrice, répétons après Césaire Daugé : va petit conte, va courir la Gascogne

Lisons des contes de fées, Einstein le conseille !

Le conseil d'Einstein : raconter des histoires de fées aux enfants
Le conseil d’Einstein

En janvier 1958, Elizabeth Marulis raconte dans le New Mexico Library Bulletin (p.3):

« In Denver I heard a story about a woman who was friendly with the late Dr. Einstein, surely acknowledged as an outstanding ‘pure’ scientist. She wanted her child to become a scientist, too, and asked Dr. Einstein for his suggestions for the kind of reading the child might do in his school years to prepare him for this career. To her surprise Dr. Einstein recommended ‘fairy tales and more fairy tales.’ The mother protested this frivolity and asked for a serious answer, but Dr. Einstein persisted, adding that creative imagination is the essential element in the intellectual equipment of the true scientist, and that fairy tales are the childhood stimulus of this quality!« 

Dans cette histoire (annoncée véridique) une mère s’inquiète de la façon de préparer son enfant par la lecture à devenir un scientifique. Einstein lui conseille de lui faire lire des contes de fée pour développer son esprit scientifique, argüant que l’imagination créative en est l’élément essentiel.

Les fées de Gascogne

Une fée ou dame blanche
Une dame blanche

Quelle chance ! La Gascogne possède un grand nombre d’histoires de fées ! « Les fées, Hados, nommées aussi quelquefois las Blanquettes, occupent une place distinguée dans les Mythes populaires. Des fleurs naissent sous leurs pas. » rapporte Alexandre du Mège dans sa Statistique générale des départements pyrénéens, en 1830. Plus souvent, on entendra le nom de dames blanches pour les fées qui vivent près des grottes. 

C’est vrai qu’elles sont bien gentilles les fées gasconnes (du moins certaines). Dans les Hautes-Pyrénées ou le Haut Comminges, on laisse un repas pour elles, le 31 décembre, dans une chambre à l’écart, en laissant portes et fenêtres ouvertes. Le lendemain, 1er janvier, on récupère le pain de ce repas, on le trempe dans le vin qui leur était destiné et on le partage dans la famille. On peut alors se souhaiter une bonne année en toute quiétude ! Simin Palay précise même dans le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, que la fée tient le bonheur dans la main droite et le malheur dans la main gauche.

Les demeures des fées

Félix Arnaudin - Les fées de la dune
Félix Arnaudin – Les fées de la dune

On connait d’ailleurs très bien leurs demeures que l’on ne peut toutes citées tellement elles sont nombreuses. En voici quelques unes. Dans les Landes, outre la dune qui reçoit les fées selon Félix Arnaudin, Césaire Daugé nous enseigne la grotte des Maynes à Lucbardez, ou celle de Miramont à Sensacq.

Du côté de Lourdes et Saint-Pé, les grottes sont très nombreuses. Celle du Roy, au bas du vallon de l’Arboucau, avec son lac intérieur et ses ruissèlements d’eau était appelée lou hourat de las hadesLo horat de las hadas [le trou des fées].

 

 

La grotte des fées de Louey sur les bords de l'Echez
La grotte des fées de Louey (65) sur les bords de l’Echez

Non loin de là, à Agos Vidalos, la grotte de Bours abrite trois belles fées. Lou horat deras encantades / Lo horat deras encantadas [le trou des fées] rivalise avec lou caillaou d’era encantado / Lo calhau d’era encantada [le caillou de la fée], ou avec les pierres de Balandrau vers Argelès-Gazost. La fée qui habitait lo calhau d’era encantada s’appelait simplement Dauna [Dame]. Margalide / Margalida [Marguerite], elle, était une très belle fée que l’on pouvait rencontrer dans les anciennes chaumières d’Arcizans-Avant.

On pourrait encore citer la grotte de Montmour, près d’Anla en Barousse, etc.

Les fontaines aux fées

Les fées sont souvent liées à l’eau. En fréquentant les hounts / honts [fontaines], elles leur procurent des vertus curatives. À Lau-Balagnas, la fée Margalide résidait à la hount dera Encantado, mais elle se déplaçait à la source Catibère ou à la hount det Barderou, cette dernière redonnait la virilité aux hommes. La hount dets Couloums, quant à elle, permettait aux femmes stériles d’avoir des enfants. Enfin, la hount dets Espugnauous était un lieu fréquenté des fées de la région.

De même, en vallée d’Ossau la source des fées,  résurgence des sources de Jaüt, dispense se bienfaits au pied de la Pene de Castet.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2020/10/nadau-la-hont-hadeta-nadau-cadena-oficiau.mp4

Au bòsc que i a ua hont, / Qu’ aperan hont hadeta… chante Nadau

Et d’où vient la tradition des fées ?

Las hadas ou encantadas constituent un peuple à part. Ce sont des femmes libres qui ont parfois des enfants, los hadets ou hadalhons, las hadetas ou hadòtas ou hadalhòtas. On les dit déchues de leur statut de divinités ou de femmes des dieux. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles sont souvent associées à l’eau des fontaines, des sources, des grottes. Alors que les eaux des torrents et des rivières sont les refuges des daunas d’aiga (femmes d’eau, sirènes).

Ecoutons Sèrgi Mauhourat nous parler de Las hadas (en gascon sous-titré en français)

Le conte s’est transmis jusqu’à il y a peu

Jamshid Tehrani, de l’université de Durham (UK) et Sara Graça da Silva, de l’université de Lisbonne, ont réalisé en 2016 une étude sur l’origine des contes parmi 50 peuples de langue indo-européenne. Ils montrent que ceux-ci sont probablement très anciens, du temps de la préhistoire. Ils pensent même que le conte où un homme conclut un pacte avec un être malfaisant en échange de son âme pourrait avoir 6 000 ans !

Césaire Daugé (1858-1945) a relaté justement un magnifique conte de vente d’âme au diable intitulé la tour de Pouyalé / La tor de Polayèr, un conte que l’auteur nous dit encore très vivace. En introduction de cette légende, l’auteur nous offre ces quelques vers :

Bey-ne, counde, bey-ne courre per la Gascougne
Qui, lou cap hens lou cèu, a lous pès hens la ma.
Debise à tout oustau coum la bielhe mama
Ne-t copis pas lou cot en nade baricougne.
Vèi-ne conde, vèi-ne córrer per la Gasconha
Qui, lo cap hens lo cèu, a los pès hens la mar.
Devisa a tot ostau com la vielha mamà
Ne’t còpis pas lo còth en nada bariconha.

Césaire Daugé

Va, petit conte, va courir la Gascogne
Qui a le front dans le ciel et les pieds dons la mer.
Parle à chaque foyer le langage de la vieille mère
Garde de te briser dans quelque foudrière. [traduction de l’auteur]

Las hadas de la Tor de Polayèr

Césaire Daugé nous raconte la légende du seigneur de Bénac qui habitait la tour de Pouyalèr. Un seigneur qui vend son âme au Diable. Vous pouvez le lire ici en graphie originale et en français ou en graphie classique. Le seigneur de Bénac habite une tour construite par les fées en une nuit, la même nuit que le moulin de la Gouaugue, comme le rapporte l’auteur.

Au cla de lue, las hades que-s passèben, d’un biret de man cabbat lous érs, de la tour au moulin e dou moulin à la tour, pales, truèles, tos e martets.
A l’esguit de l’aube, lous arrays dou sou que trebucaben à la tour, e lou moulin que hasè : clic-clac, clic-clac, clic-clac, coum nat moulin bastit de man d’omi.
Au clar de la lua, las hadas que’s passavan, d’un viret de man capvath los èrs, de la tor au molin e deu molin a la tor, palas, truèlas, tòs e martèths.
A l’esguit de l’auba, los arrais deu só que trebucavan a la tor, e lo molin que hasè : clic-clac, clic-clac, clic-clac, com nat molin bastit de man d’òmi.

Au clair de lune, les fées se passaient en l’air et d’un tour de main, du moulin au château et du château au moulin, pelles, truelles, auges et marteaux.
Dès le point du jour, les rayons du soleil rencontraient la tour, et le moulin faisait : clic-clac, clic-clac, clic-clac, aussi bien que n’importe quel moulin bâti de main d’homme.

C. Daugé - La Tour de Pouyalè - Escole Gastou-Fébus
C. Daugé – La Tour de Pouyalè – Escole Gastou-Fébus éditeur

Un destin méconnu

Bernard Duhourcau (1911-1993) nous conte une bien belle histoire de fée. Dans le lac d’Estaing dormait une fée. Un jeune berger lavedanais, de la famille Abadie-de-Siriex, séduit par la belle, la tire de son enchantement et l’épouse. Cette famille est liée à la mère de Jean-Baptiste Bernadotte (véridique).  De là à imaginer que la destinée fabuleuse du jeune homme est un bienfait de la fée…

Les fées du lac d'Estaing
Le lac d’Estaing

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, Simin Palay, 2020
Statistique générale des départements pyrénéens, Alexandre du Mège, 1830, tome 2, page 372
Une étude fait remonter l’origine des contes de fées à la préhistoire, Camille Cornu, 2016
Pays des Vallées des Gaves, Patrimoine oral, les légendes
Petit dictionnaire des mythologies basque et pyrénéenne, Olivier de Marliave, 1997
Guide des Pyrénées mystérieuses, Bernard Duhourcau, 1985 




Vita vitanta – Au jour le jour

Miquèu de Camelat est un témoin remarquable de la vie en vallée d’Azun. Ses cinquante nouvelles, sous l’appellation de Vita vitanta, permettent de replonger dans l’atmosphère et l’intimité des gens du début du XXe siècle. La nouvelle édition des vingt-cinq premières nouvelles, bilingue, sera peut-être l’occasion de faire connaitre à un plus grand nombre ce grand écrivain.

Miquèu de Camelat

Miquèu de Camelat
Miquèu de Camelat

Michel Camélat est né le 26 janvier 1871 à Arrens (Lavedan). Son père y est cordonnier.  Elève sérieux, il rentre au petit séminaire de Sent Pèr de Bigòrra. À la fin du cursus, c’est le grand séminaire et la prêtrise. Michel Camélat n’en veut pas et rentre chez lui.

Arrens en août 1906 (Fonds Trubat)
Arrens en août 1906 (Fonds Trubat)

Il se marie en 1897 avec Marie Augé, avec qui il aura quatre enfants. Il tient à Arrens une épicerie qui recevra, outre les clients locaux, de nombreuses visites d’écrivains et de félibres.

Profondément épris de la langue régionale, il est un des fondateurs de l’Escole Gastou Fébus / Escòla Gaston Febus qui rassemble les félibres gascons (mouvement de renaissance et de promotion de la langue et de la culture des régions d’oc). Il en restera le secrétaire jusqu’à sa mort en 1962. C’est surtout lui qui donnera à la revue de l’association, aujourd’hui Reclams, sa couleur littéraire.

Il met en valeur les œuvres de ses compatriotes comme l’òme blanc, la pièce de théâtre de Fernand Sarran. Camélat sera aussi un découvreur de talent. Il découvre le poète Jean-Baptiste Bégarie, qui mourra très jeune à la guerre en 1915. Il repère André Pic, dont il fait son fils spirituel, mais qui décèdera avant Michel Camélat. Enfin, il détecte Bernard Manciet, le grand écrivain landais.

Michel Camélat, découvreur de talents : J-B Bégarie, André Pic, Bernard Manciet
Michel Camélat, découvreur de talents : J-Baptiste Bégarie, André Pic, Bernard Manciet

Les œuvres de Miquèu de Camelat

Michel Camélat - BelineAvant Vita vitanta, sa première grande œuvre, en 1899, est un long poème en trois chants appelé Beline / Belina. C’est l’histoire d’une jeune bergère pyrénéenne, Béline, qui, peu de temps après son mariage avec Jacoulet, prend froid en donnant le sein à son bébé, et meurt pour la plus grande désolation des siens.

Michel Camélat - Morta e VivaMais peut-être son œuvre majeure est Morte e bibe / Morta e Viva qu’il écrira de 1898 à 1913. Il s’agit de l’histoire de la Gascogne racontée sous forme épique. Peut-être l’espoir ou le rêve de l’auteur que la Gascogne reprenne son destin en main…

Vita vitanta

Dès 1929, Michel Camélat publie régulièrement dans la revue Reclams de Biarn e Gascougne une nouvelle. Cela durera jusqu’en 1954. 39 d’entre elles seront rassemblées dans un recueil, intitulé Bite Bitante / Vita vitanta, dès 1937. Elles seront rééditées en 1971.

Jean Salles-Loustau
Jean Salles-Loustau

Jean Salles-Loustau (1950- ), né à Bordes (Béarn), directeur de la revue culturelle Lo Gai saber et président du Collègi d’Occitania, est un expert de l’œuvre de Michel Camélat. Sa thèse, Michel Camélat poète fondateur, reste une référence.  C’est lui qui rassemblera les 49 nouvelles publiées dans la revue Reclams et ajoutera une cinquantième L’uelh de vaca [L’œil de vache] de la même veine mais publiée en 1929 dans l’Armanac de la Gascougno / l’Armanac de la Gasconha. Il les transcrit en graphie classique et les traduit en français.

Les tranches de vie de Vita vitanta

Chaque nouvelle est inspirée d’une personne que Michel Camélat a rencontrée, d’une histoire qu’on lui a confiée.  Jean Salles-Loustau reprend les propos de Michel Camélat : Totas aqueras istòrias son vertadèras e tots los personatges an viscut. [Toutes ces histoires sont vraies et tous les personnages ont vécu.] La narration frappe par son austérité, sa retenue. Ni jugement, ni morale ne viennent influencer le récit. On y voit la dureté de la vie en montagne, de la vie en famille, des mœurs d’une époque, et aussi un monde qui change, l’attraction de la plaine ou de la nouveauté.

Et Camélat exprime dans ses textes toute sa qualité de narrateur, toute la maitrise et la beauté de sa langue. Pour en avoir une première saveur, trois nouvelles, trois atmosphères :

La cohession deu Jantin

La cohession deu Jantin [La confession de jantin], publiée en 1929, est tout en nuances et en non-dit. L’homme confie à Michel Camélat une douleur jamais oubliée, celle d’un amour contrarié.

« E jo, esvariat, non sabent mei on dar, que corroi bèras pausas dens la nueit escura, que viengoi escotar enqüèra e har deu pèc au ras de la frinèsta. E, quin la trobatz aquera, mès qu’èri hòu, com s’èra tot aquò un saunei, qu’anèi assède’m au pè de l’espin-blanc a espiar los lugrans qui acerà hòra e lusivan e perperejavan…

Et moi, égaré, ne sachant plus quoi faire, j’errai longtemps dans la nuit obscure, je vins encore écouter et faire mes idioties près de la fenêtre. Et, à vous de juger, je devais être fou, comme si tout cela n’avait été qu’un rêve, j’allai m’asseoir au pied de l’aubépine à regarder les étoiles qui brillaient et clignotaient là-haut… »

Piguet

Un chien, Piguet, va protéger un troupeau contre la venue d’un ours, alors même que le chevrier ne comprend pas les agissements de la bête.  L’histoire soulève bien des réflexions sur le comportement de l’homme et peut être vue comme philosophique ou initiatique.

« Lavetz que’u dei duas ancoladas dab lo berret, e que crei brombà’m tanben, dus còps de barròt. Mei lo batanavi, mei que’m lecava los pès.
Alors je lui donnai du béret, deux saluts à ma façon, et s’il me souvient bien deux coups de bâton aussi. Plus je le frappais, plus il me léchait les pieds. »

Los cicles Aviatòr

Poussé par sa femme progressiste, un sabotier se fait vendeur de bicyclettes avec un nom qui évoque l’étranger…

« Tot qu’anava a las meravilhas. Au cap de sheis mes que las pujavi de vint liuras. Quan lo malur ne vòu, ce disen, un pedolh qu’estranglaré un aso, mès tanben quan va, tot que va de mei en mei plan. E las bicicletas, per èster encaridas, partir que hasèn, e, lo ser, en suspesant lo sacotòt deus escuts que me’n hasí bèras arrisas tot solet en me brombant los dísers de mantun crompador.

Tout allait pour le mieux. Au bout de six mois, je les augmentais de vingt francs. Quand le malheur s’acharne, une puce écraserait un éléphant mais quand tout va bien, tout va de mieux en mieux. Les bicyclettes partaient même vendues plus cher. Le soir, en soupesant la sacoche des écus, je souriais tous seul en me rappelant les propos des acheteurs. »

L’édition 2020 de Vita vitanta

C’est avec cette belle citation de Camélat que débute le tome 1 du livre Vita vitanta, version 2020 :

Lo libe que mei me platz, e que volerí aver signat, que seré lo qui ei tescut dab chic de hius, e qui tira, d’un subjèct ordinari, la sancèra beror de la vita vitanta. [Le livre que je préfère, et que je voudrais avoir signé, serait celui qui est tissé avec peu de fils et qui extrait, à partir d’un sujet ordinaire, l’authentique beauté de la vie telle qu’en elle-même.]

Anne-Pierre Darrées

Pour se procurer le livre :
Cliquer ici pour aller sur le site des Edicions Reclams
Ou envoyer un chèque de 17€ + 2,20€ pour livraison  à l’ordre de Escòla Gaston Febus à Edicions Reclams, 18 chemin de Gascogne, 31800 Landorthe

Références

L’espace gascon et roman d’après Camélat, Xavier Ravier, p.111-130
Michel Camélat, poète fondateur, thèse de Jean Salles-Loustau, 1991
Vita vitanta , Miquèu de Camelat, 2020




Paroles de femmes – Paraulas de hemnas

Quelle était la place de la femme dans la littérature d’oc ?  Quelle est-elle aujourd’hui ? Les Edicions Reclams vous proposent de découvrir les paroles de femmes, celles de 36 poétesses d’oc contemporaines, rassemblées et présentées par Pauline Kamakine.

Les femmes dans la littérature

Les autrices
Les autrices: 1% en 1500, 30% en 2010

Avant d’arriver aux poétesses d’aujourd’hui, rappelons-nous rapidement la place de la femme dans la littérature d’oc. Et d’ailleurs, est-elle la même que celle des femmes de langue d’oïl ? Le chercheur informaticien Frédéric Glorieux a fait une étude statistique sur les livres de la Bibliothèque Nationale de France (BNF). On voit que, sur le territoire français,  les femmes publient 1% des titres à l’époque baroque, 2% à la période classique. Il faut attendre le XXe siècle pour une vraie présence des femmes.

Trobairitz, la poétesse du Moyen-Âge

Paroles de femmes : les trobaritzEn pays de langue d’oc, la femme, souvent mécène des artistes, est aussi autrice. Au moins vingt-trois trobairitz ont passé les siècles. Elles sont surtout du Languedoc ou de la Provence. La Provençale Beatriz de Dia (1140?-1175?) ou l’Auvergnate Castelloza (1200?-?) sont probablement les plus connues. Toutefois, la première serait Azalaïs de Porcairagues, femme noble originaire de Montpellier. Selon sa vida [biographie] elle écrivit pour En Gui Guerrejat, Gui le Guerrier , frère de Guillem VII de Monpeslher. E la dòmna si sabia trobar, et fez de lui mantas bonas cansós. [Elle savait composer et écrivit pour lui de nombreuses belles chansons.]

En voici un extrait.

Ar em al freg temps vengut,
Que ‘l gèls e’l nèus e la fanha,
E l’aucelet estàn mut,
Qu’us de chantar non s’afranha ;
E son sec li ram pels plais,
Que flors ni folha no’i nais,
Ni rossinhols non i crida
Que la en mai me reissida.
Nous voici venus au temps froid,
Avec le gel, la neige, la boue.
Les oiseaux se sont tus,
Ils ne veulent plus chanter.
Les branches sont sèches,
Elles n’ont plus ni fleur ni feuille.
Le rossignol ne chante plus,
lui qui en mai me réveille.

La poétesse de l’époque baroque au XXe siècle

Suzon de Turson
Suzon de Terson (manuscrit disponible chez Occitanica)

Toujours en pays de langue d’oc, les femmes écrivaines sont rares, très rares à l’époque baroque ou classique qui, pourtant, marque un renouveau littéraire. La Gascogne joue d’ailleurs un rôle de leader dans ce renouveau, mais on est bien en peine de citer un nom féminin.

Citons quand même la Languedocienne Suzon de Terson (1657-1685) qui, malgré sa courte vie, marquera par la beauté de ses 81 poèmes.

Tu non n’aimas gaire,
Tant de mal me’n sap.
Cap que tu non me pòt plaire,
E tu m’aimas mens que cap.
Tu ne m’aimes guère,
C’est mon infortune.
Aucun plus que toi ne peut me plaire,
Et tu m’aimes moins qu’aucune.

On peut mentionner encore Perrette de Candeil, Marguerite Gasc, Melle de Guitard ou Marie de Montfort. Dramatiquement peu en vérité !

Heureusement, dès le XIXe siècle, elles vont s’exprimer dans le mouvement du félibrige. Cette arrivée des femmes – cette fois-ci trop nombreuses pour être citées – a lieu bien avant celle en France du nord. Parmi les plus proches de notre époque, on citera la Limousine Marcela Delpastre, la Languedocienne Loïsa Paulin, ou la Bigourdane Filadèlfa de Gerda. Extrait de « A ta hiéstreto »:

Si soulomens èri ra douço briso
Qui ba, souleto, en eds bos souspira,
D’aro en adès, à ta hiéstreto griso,
0h! qu’aneri ploura…
Si solament èri ‘ra doça brisa
Qui va, soleta, en eths bòsc sopirar,
D’ara en adès, a ta hièstreta grisa,
Oh ! qu’anerí plorar…

Si seulement j’étais la douce brise, / Qui va, seulette, aux bois soupirer, / D’ici à naguère, à ta fenêtre grise, / Oh ! je m’en irais pleurer…

les paroles de femmes du 20è siècle : Louise Paulin - Philadelphe de Gerde - Marcelle Delpastre
Les poétesses du XXe siècle : Loïsa Paulin – Filadèlfa de Gerda – Marcela Delpastre

La poétesse d’oc à l’époque contemporaine

Pauline Kamakine
Paulina Kamakine

Heureusement, les femmes sont vivantes et la poésie d’oc aussi ! Pauline Kamakine, une jeune poétesse d’origine bigourdane, a décidé de rassembler ses consœurs et a proposé aux Edicions Reclams de les présenter dans un florilège. Un projet qui a séduit le Conseil d’Administration. Pauline a donc épluché les publications, les concours de poésie et battu le rappel sur les réseaux sociaux. Elle a reçu immédiatement le soutien de L’Escòla Gascon Febus et de l’Espaci Occitan de Dronero (Italie).

Zine
Zine (chanteuse)

En quelques semaines, Pauline avait identifié plus de 70 poétesses, toutes plus motivées les unes que les autres. Elles sont de partout : Auvergne, Gascogne, Languedoc, Limousin, Provence, Valadas Occitanas (Italie).  Certaines sont très connues comme Zine ou Aurelià Lassaca, d’autres ont simplement publié dans des revues locales. Trop nombreuses pour les présenter en une seule fois, les Edicions Reclams ont décidé de réaliser deux tomes, dont le premier vient de paraitre. il s’intitule Paraulas de Hemnas.

Faire connaissance avec les poétesses

Cecila Chapduelh
Cecila Chapduelh

Les expressions sont très diverses, et les sujets sont aussi divers. Pauline Kamakine a essayé de caractériser chacune pour la faire découvrir au lecteur et a choisi quelques poèmes représentatifs des sentiments ou des préoccupations du moment de la poétesse.

Certaines expriment leur profond attachement au pays, sujet universel. D’autres proposent des thèmes plus spécifiques, comme une réflexion sur la femme – parfois inattendue comme « Sei vielha » de Cecila Chapduelh. Ou encore elles parlent de la relation à un membre de la famille. C’est le cas de l’émouvant « Paire, mon paire » de Silvia Berger, « Ma perla, mon solelh… » de Caterina Ramonda,  ou encore de « Metamorfòsa » de Benedicta Bonnet.

Beaucoup montrent un sens de la simplicité, de la vérité et expriment une sensibilité profonde, intime, offerte sans artifice, comme ‘L’eishardiat » de Danièla Estèbe-Hoursiangou.

L’amour de la langue et la difficulté des langues

La poésie peut êtreLes paroles de femmes du monde occitan un genre plus difficile à lire que la prose. Et tout le monde n’est pas à l’aise avec les spécificités du pays niçard ou du Val d’Aran, ou de nos voisines à l’est des Alpes. La richesse des mots peut aussi surprendre comme « La vidalha e lo lichecraba » de Nicòla Laporte. Celle-ci a voulu jouer sur l’articulation et la subtilité de prononciation des mots en -ac, -at, -ec, -et, etc.

Aussi, le livre propose face à face le texte en graphie classique et sa traduction en français, une traduction effectuée souvent par l’autrice et toujours validée par elle.  Pour les textes des Valadas Occitanas, une traduction en italien rend le livre accessible à nos voisins. Enfin les graphies originales normalisées, quand il y en a, ont été respectées.

Pour acheter le livre cliquer ici ou écrire aux Edicions Reclams, 18 chemin de Gascogne, 31800 Landorthe. reclamsedicions@gmail.com

Bonne lecture aux curieux !

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Femmes de lettres, démographie, Frédéric Glorieux, 2017
Azalaïs de Porcairagues
Ar em al freg temps vengut, Azalaïs de Porcairagues
Poésies diverses de Demoiselle Suzon de Terson [texte manuscrit]
Posos perdudos, Philadelphe de Gerde
Paraulas de Hemnas, Pauline Kamakine, 2020




L’humour gascon de Jean Castex

Le Gascon aurait-il un humour spécial ? Oui, selon Jean Castex qui le présente en détail dans son livre, L’humour gascon. Explorons la chose.

Un humour gascon inattendu ! 

de l'humour gascon chez le mari cocu de Madame de Montespan
Françoise de Rochechouart de Mortemart ou Madame de Montespan

Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin est marquis de Montespan (en Comminges) et d’Antin (en Magnoac) ainsi que seigneur d’Épernon (proche de l’Ile de France). En 1663, il se marie avec la belle et raffinée Françoise de Rochechouart de Mortemart. Hélas, Monsieur de Montespan n’a pas de fortune à offrir. Aussi part-il à la guerre pour offrir à sa bien-aimée le confort qu’elle mérite.

Pendant ce temps la jeune épouse obtient une place de dame d’honneur de la Reine à Versailles. Elle change son prénom pour celui d’Athénaïs. Quand Louis-Henri revient, c’est pour trouver sa femme enceinte des œuvres royales. Certes la famille a bénéficié de largesses du roi mais cela ne suffit pas à l’époux. Sa riposte laisse sans voix les courtisans de Louis XIV.

La riposte de bravoure et d’humour

Avec beaucoup d'humour gascon, le marquis de Montespan accepta son cocufiage
Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan

Au temps du Roi-Soleil, avoir sa femme dans le lit du monarque était pour les nobles une source de privilèges inépuisable. Le jour où Louis XIV jeta son dévolu sur Mme de Montespan, chacun, à Versailles, félicita le mari de sa bonne fortune. C’était mal connaitre Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan…

Gascon fiévreux et passionnément amoureux de son épouse, Louis-Henri prit très mal la chose. Dès qu’il eut connaissance de son infortune, il orna son carrosse de cornes gigantesques et entreprit de mener une guerre impitoyable contre l’homme qui profanait une union si parfaite. écrit Jean Teulé.

Car un Gascon sait faire preuve de bravoure et d’humour.  M. de Montespan organise les funérailles de son amour, fait ériger une tombe avec une croix en bois et deux dates 1663-1667. Il prend des vêtements de deuil. Il remplace les plumets de son carrosse par des andouillers de cerfs. Et il traite publiquement le roi de canaille. Une audace jamais vue !

L’humour gascon, qu’es aquò ?

Montespan est-il un original ou un Gascon pur souche ? Autrement dit, les Gascons ont-ils un humour particulier, différent de leurs voisins ? Jean Castex, né en 1929, nous aide à nous y retrouver. Le Gascon n’est pas un Provençal nous dit-il. Ce n’est pas un Cyrano comme l’a dépeint le Marseillais Edmond Rostand. Le Gascon n’est pas non plus un Languedocien qui parle par besoin, même pour ne rien dire, selon les propos de René Nelli.  Jean Castex situe le Gascon plus bruyant que le Périgourdin et moins parpalèr [bavard] que le Toulousain.

Selon les besoins de sa cause, le Gascon aurait la réserve aimable, la promesse facile, l’art de parler. Et même, le Gascon peut avoir le verbe impertinent comme l’Aragonais et lancer vers le Ciel autant de blasphèmes, ou à peu près, que de prières.

Il traduit dans son humour des caractéristiques de son esprit : batailleur, osé, direct, au langage illustré. Bruno Roger-Vasselin précise. Il identifie les différentes formes d’humour que Montaigne utilise dans Les essais : drôlerie, plaisanterie, boutade, truculence, bouffonnerie, aplomb et jubilation.

L’humour, un principe de santé

Étienne de Vignolles, dit La Hire,  compagnon de Jeanne d'Arc
Étienne de Vignolles, dit La Hire, compagnon de Jeanne d’Arc

Le Gascon a besoin de rire et de faire rire. Que cau arríser com un pòt de cramba espotringlat [Il faut rire comme un pot de chambre ébréché]. Il aime la légèreté des propos. Il aime raconter. Tout est sujet à rire, même les moments dramatiques. La célèbre tirade du landais Etienne de Vignoles (1390?-1443), dit La Hire est-elle une effronterie, une hâblerie ou de l’humour ? Sire Dieu, à l’heure du péril, faites pour La Hire ce que La Hire ferait pour vous s’il était Dieu et que vous fussiez La Hire. 

Charles-Yves Cousin d’Avallon (1769-1840) conclut. Vivent les Gascons ! Présence d’esprit, hardiesse poussée, s’il le fut, jusqu’à l’effronterie, habileté à trouver des expédients pour se tirer d’un pas délicat, voilà leurs qualités. Cette présence d’esprit, il en donne maints exemples dans son livre, comme Le Gascon maitre d’hotel:

Un Gascon maitre d’hotel d’un prince et le servant à table, répandit la sauce sur la nappe. Le prince lui dit en riant : j’en ferais bien autant. Je le crois bien, mon prince, répondit le maitre d’hotel, je viens de vous l’apprendre.

La boutade et la sentence

Portrait présumé de Michel de Montaigne
Portrait présumé de Michel de Montaigne

Montaigne le défend, le Gascon est un expert de  la boutade, cette pointe dans l’art de dire, cette saillie d’esprit originale, imprévue et souvent proche de la contre-vérité (définition du CNRTL). C’est cette charge qui secoue l’auditeur, l’allégresse qui s’exalte et la politesse qui s’efface, comme écrit élégamment Bruno Roger-Vasselin.

Jean Castex précise que l’humour gascon a quelque chose d’incisif, ce qu’il appelle la senténcia [sentence].
Il s’agit d’un mot ou d’une courte phrase couperet. Là où le français dira faire des étincelles, le gascon, s’il est plus imagé encore, paraîtra plus ambigu. Il dira hèr petar eths herrets : faire « sonner » les fers.

Cette senténcia est reçue comme une drôlerie en Gascogne, et, souvent, comme une agression par des étrangers.

La gasconnade

Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d'esprit des enfants la Garonne, sur l'humour gascon
Extrait de « Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne » de Charles-Yves Cousin d’Avallon

On a parfois confondu humour et vantardise. Et le terme de gasconnade porte un côté négatif. Cousin d’Avallon rapporte que des spectateurs du Cid de Corneille répétant la célèbre phrase Rodrigues as-tu du cœur ? un Gascon répondit Demandez seulement s’il est gascon cela suffit ; dès lors, une expression Rodrigues es-tu gascon ? était devenue à la mode.

Pourtant, il s’agit plus souvent d’une moquerie de soi-même que de vanterie. Le livre d’Avallon, La fleur des gasconnades, est recommandé à toute personne qui s’intéresse à sa santé.

Je suis venu si vite disait un habitant de la Gascogne qui avait couru à une œuvre de charité, je suis venu si vite que mon ange gardien avait de la peine à me suivre.

La trufanderia, autre forme d’humour gascon

Souy tan sadout que n’èy pa mèy nat arrouncilh au bénte. Soi tan sadot que n’èi pas mei nat aronchilh au vente. J’ai tant mangé que je n’ai plus aucun pli au ventre (lexique du gascon parlé dans le Bazadais, de Bernard Vigneau)

Ce qui est notable et qui permet d’affirmer qu’on est bien dans l’humour, c’est que le Gascon n’hésite pas à se mettre en scène et à à se moquer de lui-même. Castex rapproche cet humour de celui des Anglais plus que de ceux d’autres Européens.  La comparaison est, avouons-le, plutôt flatteuse.

L’uelh deu gat

Un autre trait caractéristique du Gascon est sa méfiance naturelle. Que cau sauvà’s ua pèra entà la set [il faut se garder une poire pour la soif] nous rappelle le Landais Césaire Daugé (1858-1945). Les Gascons se méfient, ont l’art de la synthèse, l’habileté à croquer, nous dit encore Jean Castex. Et il est vrai que les sobriquets des villages et des personnes en sont de beaux exemples. Rappelons-nous que ceux qui vivent près de l’Adour sont appelés los graolhèrs [les mangeurs de grenouille]. Ou encore, avec Roger Roucolle, que, dans le coin d’Agos Vidalos, Que vau mes estar crabèr a Agò que curè a Viscòs [Il vaut mieux être chevrier à Agos que curé à Viscos]

Finalement, on retiendra avec Jean Castex le mot de Simin Palay : mès, en aqueste garce de bite, lou mès urous et qui s’en crémes en aquesta garça de vita, lo mes urós eth qui se’n cred… [mais, dans cette garce de vie, le plus heureux est celui qui s’en croit…]

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Jean Teulé, Le MontespanJulliard, 352 p. (ISBN 978-2260017233). Grand Prix Palatine du roman historique, prix Maison de la Presse 2008, prix de l’Académie Rabelais.
L’ironie et l’humour chez Montaigne, Bruno Roger-Vasselin, 2000
La fleur des gasconnades, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1863
Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1801
L’humour gascon, Jean Castex, 1985




Quand le gascon influençait la langue française

Per ma fé, le français, comme toute langue vivante, évolue au contact des autres. Au XVIe siècle, les Gascons sont nombreux à la cour, dans l’armée et dans la littérature. Ils vont influencer rapidement la langue de Paris.

Le temps où régnèrent les Gascons

Maxime Lanusse - De l'influence du gascon sur la langue française (1893)
Maxime Lanusse – De l’influence du gascon sur la langue française (1893)

Le professeur grenoblois, Maxime Lanusse (1853-1930), plante sa thèse, De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, dans l’avant-propos : Au XVIe siècle, notre langue, encore en voie de formation, sans contours arrêtés, sans règles bien fixes, se pliait aisément aux goûts et aux humeurs particulières de chaque écrivain ; de sévères grammairiens ne l’ayant pas encore enfermée dans les mailles innombrables d’une syntaxe des plus compliquées, elle subissait, docilement, toutes sortes d’influences. Parmi ces influences, les unes venaient du dehors, de l’Italie surtout et de l’Espagne ; les autres nées sur notre sol même, étaient dues à la vie si puissante alors des parlers provinciaux. (…) Or de tous les parlers provinciaux celui qui a le plus marqué son empreinte au XVIe siècle sur la langue française, c’est sans contredit le gascon.

Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme, admirateur de la bravoure des gascons
Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme

Pierre de Bourdeilles dit Brantôme (1537-1614) précise que les Gascons étaient honorés pour leur bravoure, aussi copiait-on leur accent, leur empruntait-on des mots et des tournures, jetant même des Cap de Diu. Un Malherbe ou un Pasquier luttèrent pour « dégasconner » la langue. Un jour, M. de Bellegarde demande au grand grammairien s’il faut dire despendu ou despensé. Malherbe répondit que despensé est plus françois, mais que pendu, dépendu, rependu, et tous les composés de ce vilain mot qui lui vinrent à la bouche, étaient plus propres pour les Gascons.

Le gascon ou les langues du midi ?

Girart de Roussillon le conte qui rime en gascon
Mariage de Girart de Roussillon dans un manuscrit du xve siècle attribué au Maître du Girart de Roussillon

À y regarder de plus près, on appelle gascon à cette époque bien plus que les parlers de la Gascogne. La chanson Girard de Roussillon est inventorié au Louvre comme Girard le conte rimé en gascoing. On trouvait à la belle et spirituelle Madame de Cavoye un accent et des mots du pays qui lui donnent plus de grâce. Elle était d’origine languedocienne.

Il n’empêche que l’influence des Gascons de Gascogne sera très importante. En effet, ils vont influencer directement le français, favoriser l’utilisation des mots italiens ou espagnols dans le français, ré-introduire des vieux mots français.

La plus grosse modification porte sur la prononciation

Le thésard nous apporte une information importante. La plus grande influence du gascon sur le français, c’est l’accent qui modifiera par ricochet l’orthographe. Il faut dire qu’à cette époque, on baigne dans le multilinguisme. Si le français joue le rôle de communication inter-communautés, comme l’anglais « globish » d’aujourd’hui, chacun le parle plus ou moins bien en conservant souvent son accent local. La capacité à absorber des idiotismes est grande et ne heurte que quelques puristes comme Malherbe.

Des exemples

Jean Racine (1639-1699)
Ah ! Madame, régnez et montez sur le Trône;
Ce haut rang n’appartient qu’à l’illustre Antigone

Les exemples sont nombreux. L’un d’entre eux, rapporte Lanusse, est l’utilisation de voyelles brèves là où les Français les disaient longues. Ainsi les Gascons disaient patte [pat] au lieu de paste [pa:t], battir au lieu de bastir… et les poètes gascons comme du Bartas en tiraient des rimes inacceptables et reprochées. Pourtant,  cette modification restera et le grand Racine, un siècle plus tard, fait rimer Antigone avec trône !

Une autre modification importante est liée à la confusion des Gascons des sons é fermé et è ouvert et à l’absence du son e. Montluc écrivait le procés et non le procès. Les Gascons disaient déhors ou désir à la place de dehors ou desir. Ou encore il décachette au lieu de il décachte. Corneille, Choisy, Dangeau, Perrault et Charpentier, dans un bureau de l’Académie, se demandaient s’il fallait dire et écrire Les pigeons se becquetent ou Les pigeons se becquètent. Et de répondre : pas se becquètent, c’est une manière de parler gasconne.

Un dernier exemple est le mot pié-à-terre où pié a ajouté un d au XVIe siècle (pied-à-terre) pour mieux exprimer la prononciation nouvelle apportée par nos Gascons : pié-tà-terre. Une horreur combattue par Malherbe !

Les membres de l'Académie Française (dont certains pourfendent le gascon) venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694 (1 sur 1)
Les membres de l’Académie Française venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694

Des mots gascons

Michel de Montaigne fera de nombreux emprunts au gascon
Michel de Montaigne (1533-1592)

Bien sûr les auteurs gascons vont mettre des gasconnismes dans leurs textes. Certains de ces mots gascons vont faire chemin, d’autres resteront la langue d’un auteur. Le célèbre Montaigne écrira appiler (tasser), arenvoyer, bandoulier, bavasser (augmentatif de bavarder), boutade, breveter, cadet, désengager, revirade ou une estrette (attaque).

Côté syntaxe, Montaigne conserve des formes gasconnes : Toute cette notre suffisance ; elles nous peuvent estimer bêtes, comme nous les en estimons ; La santé que j’ai joui ; Pardonne-le ; J’écoute à mes rêveries ; etc.

Enfin, ils réintroduiront – involontairement – des mots de vieux français. Par exemple Montaigne utilise le mot rencontre au masculin ; un encontre en gascon, un rencontre en languedocien mais aussi un rencontre en français à l’époque de Froissart !

Les Gascons favorisent l’adoption de mots étrangers

Clément Marot (1496-1544)
Clément Marot (1496-1544) et les règles d’accord du participe passé empruntées à l’italien

Durant les guerres d’Italie, toute la première moitié du XVIe siècle, les Gascons, très présents dans l’armée, sont à l’aise parce que leur parler est proche. Les lettrés gascons absorbent sans difficulté l’italien et colportent des mots nouveaux. À côté d’eschappée, mot français, on trouvera escapade venant de scappata en italien (escapada en gascon). Le linguiste Claude Hagège dénombre dans les 2000 mots qui entreront ainsi dans la langue française.

Le poète Clément Marot (1496-1544), né à Cahors d’une mère gasconne, fait un passage dans le Béarn puis file à Venise. Là, il emprunte la règle de l’accord du participe passé aux Italiens et la ramène en France. Dommage qu’il n’ait pas plutôt choisi celle du béarnais, plus simple!

Que reste-t-il de cette influence ?

Malheureusement l’auteur ne fait pas cet inventaire. Mais il est clair que si d’autres influences ont effacé certains de ces apports gascons, il en reste encore beaucoup. Si on ne dit plus une cargue, on a gardé cargaison. Le cèpe et le cep proviennent de cep, tronc en gascon. Etc. Etc.

Anne-Pierre Darrées

Écrit en orthographe nouvelle (1990)

Référence

De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, thèse de Maxime Lanusse, 1893