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L’eau et Bordeaux, vingt siècles d’histoire

Si on associe Bordeaux au vin, son histoire d’eau mérite aussi de s’y intéresser. Entre les marais et les eaux salées, la ville a dû faire preuve d’ingéniosité pour trouver de l’eau douce.

L’eau aux temps anciens de Bordeaux

Ausonius
Ausonius

Nos ancêtres s’installent dans un méandre de la Garonne, permettant l’accès à l’océan. Pourtant la zone est un marais, mais la Garonne est une voie de communication et le lieu devient une place commerciale. C’est une des routes de l’étain qui permet d’acheminer le métal depuis les mines de Cornouailles. Ce métal est très prisé car il permet de fabriquer le bronze.

En 56 av J.-C., Crassus vainc les Aquitains et Burdigala grandit. On estime la population à 20 000 habitants. Il faut de l’eau douce à consommer, ils utilisent principalement cinq sources.

Ausone, au IVe siècle, écrit un quatrain sur la source Divona :
Salve, fons ignote ortu, sacer, alme, perennis,
Vitree, glauce, profunde, sonore, inlimis, opace!
Salve, urbis genius, medico potabilis haustu,
Divona, Celtarum lingua, fons addite divis!

Salut, source d’origine mystérieuse, sacrée, nourricière, éternelle,
transparente, verte, profonde, chantante, limpide, ombreuse!
Salut, génie de la ville, breuvage curatif,
Divona, en langue celte, source d’ordre divin!

 

Vestiges de l'aqueduc gallo-romain à Sarcignan
Vestiges de l’aqueduc gallo-romain à Sarcignan

Il faut aussi se laver, alors les Romains construisent des aqueducs pour leurs thermes. Encore une fois, Ausone nous renseigne en évoquant un aqueduc qui part de Léognan vers Bordeaux. On peut encore en voir des vestiges à Sarcignan.

Ces constructions seront détruites par les invasions barbares un peu plus tard. Il faudra attendre dix siècles pour recommencer à mettre en place un réseau d’eau.

Enfin, les Romains, comme leurs successeurs, ne dédaignaient pas de se baigner dans la Garonne.

L’alimentation en eau de Bordeaux devient difficile

Au Moyen Age, les eaux des rivières où on s’abreuve sont appelées esteys / estèirs ; elles vont être contenues grâce aux constructions des remparts. La situation reste fragile. La Devèze s’envase ; l’influence des marées entraine une salinité élevée de l’eau. Des puits sont creusés, privés et publics, dans la nappe phréatique.

Bordeaux - les bains publics
Bordeaux – les bains publics

À la fin de XVe siècle, le développement de Bordeaux entraine une dégradation de la ressource. Au XVIIIe siècle, la population double. La qualité de l’eau est affreuse, les pénuries fréquentes. On fait venir l’eau de Mérignac grâce à de grands travaux.

À cette même époque, on interdit la baignade dans la Garonne. Des bains publics sont alors construits. D’abord, en 1763, deux bateaux-bains flottants installés le long du cours du Chapeau rouge et de la place des Quinconces. Puis, en 1799, des bains orientaux, et enfin, en 1826 les bains des Quinconces.

Les bains-douches du Bouscat
Les bains-douches du Bouscat

Deux pavillons furent construits à l’extrémité des allées d’Orléans et de Chartres, les hommes et les femmes avaient des thermes séparés. Des conduites en fonte amenaient l’eau de la Garonne jusqu’à un réservoir au sommet des deux édifices, puis elle s’écoulait dans un bassin de décantation avant d’être distribuée dans les baignoires. Des pompes aspirantes et refoulantes alimentées par des machines à vapeur assuraient le bon fonctionnement de l’ensemble.

De l’eau à domicile au service public

L'eau à Bordeaux - L'aqueduc du Thil franchissant sur un pont la jalle d'Eysines au Taillan-Médoc
L’aqueduc du Thil franchissant sur un pont la jalle d’Eysines au Taillan-Médoc

En 1850, 130 000 personnes vivent à Bordeaux et n’ont que 5 l d’eau par jour et par personne (à comparer aux 250 l/j/pers d’aujourd’hui !). Des marchands à domicile colportent l’eau depuis les fontaines.

Alors, on lance un grand projet en 1835, sur la suggestion de Joseph Louis, directeur de l’établissement hydraulique de la Font de l’Or. Les ingénieurs Mary et Devanne captent les eaux d’une source située du côté du Thil, au Taillan, et construisent un aqueduc jusqu’à Bordeaux.  On utilise des moellons, et il est long de 12 km. Dès 1857, il permet d’acheminer 250 m³ d’eau par heure et alimente 400 bornes fontaines, cinq fontaines monumentales et cinq fontaines Wallace. On l’exploite encore aujourd’hui.

En 1880, la ville achète les terrains contenant les sources de Fontbanne à Budos et construit un aqueduc de 41 km qui apportent par gravité les eaux captées à l’usine du Béquet à Villenave d’Ornon. Avec seulement 4,50 m de différence d’altitude entre le début et la fin de l’aqueduc, sa construction est un exploit. Il est opérationnel en 1887. On utilise l’eau pour alimenter la population et aussi pour nettoyer les rues. Les anciennes fontaines sont peu à peu reléguées au simple agrément. Cet aqueduc fournit encore 15% des besoins de la métropole.

Tracé de l'aqueduc de Budos et Usine du Béquet qui alimente Bordeaux
Tracé de l’aqueduc de Budos et Usine du Béquet

Les fontaines monuments de Bordeaux

Bordeaux - Place de la Bourse - Fontaine des Trois Grâces
Fontaine des Trois Grâces

Il existe déjà des fontaines comme la fontaine de la Grave, dans le quartier St Michel, construite par l’architecte bordelais Richard-François Bonfin en 1784. Mais c’est surtout à partir de 1850 que la ville engage plusieurs constructions de fontaines.

En 1865, l’architecte Louis-Michel Garros et le sculpteur bordelais Edmond Prévot construisent la fontaine du Parlement. Quatre visages de femmes la surmontent alors que, plus bas, L’eau sort de la bouche de quatre barbus. L’aqueduc du Thil l’alimente.

Léon Visconti, en 1869, lance le projet de la fontaine des Trois Grâces, place de la Bourse. Lors de son inauguration, le pauvre curé de la paroisse s’exclame : j’aurai préféré bénir des statues de Saints que des seins de statues.

Enfin citons la fontaine du monument aux Girondins. En 1857, la ville lance un concours pour réaliser une fontaine monumentale place des Quinquonces. C’est Frédéric Bartholdi (le sculpteur de la statue de la Liberté) qui le remporte. En 1887, il propose sa fontaine, Char triomphal de la Garonne. Trop cher. Bordeaux abandonne et c’est Lyon qui la fera construire. Parallèlement, les Bordelais veulent faire construire un monument à la mémoire des députés girondins exécutés pendant la Révolution. Ils rapprochent les deux projets et édifient en 1902 une grande colonne montrant le génie de la Liberté tenant une chaine brisée, flanquée de deux fontaines de part et d’autre. Ironie de l’histoire, les statues représentant huit des principaux députés exécutés ne seront jamais réalisées et leurs emplacements en arrière de chacune des deux fontaines, sur le socle de la colonne, demeurent toujours vides.

Bordeaux - Place des Quinconces - La fontaine des Girondins
La fontaine des Girondins

Les grands travaux du XXe siècle à Bordeaux

On exploite toutes les sources à 40 km à la ronde. De plus, on creuse des forages en nappe profonde à la fin du XIXe siècle pour l’agriculture et l’industrie. La nappe phréatique est de mauvaise qualité et vulnérable. À partir de 1940, Bordeaux cherche de nouveaux approvisionnements et s’intéresse aux nappes profondes dans l’oligocène (100 à 150 m de profondeur) et dans l’éocène (plus de 300 m de profondeur).

Dix ans plus tard, Bordeaux et les communes environnantes mettent en place une gestion commune de l’eau. 120 forages prennent de l’eau dans la nappe de l’Éocène et apportent 35 millions de m3 par an.

En 1992, le prélèvement des eaux profondes de l’Éocène entraine des entrées d’eau salée dans la nappe. Un schéma directeur rééquilibre l’utilisation des ressources.

Schéma de circulation des eaux souterraines en Aquitaine
Schéma de circulation des eaux souterraines en Aquitaine

Quelle eau boivent les Bordelais ?

Les résurgences utilisés dans les houns / honts / fontaines provenaient principalement de la nappe de l’Éocène. Une partie des forages actuels prennent aussi dans cette nappe.

Sous Bordeaux, on trouve des roches datant de l’Eocène, soit de 33 à 65 millions d’années. L’eau qui y circule provient des contreforts du Massif Central et s’écoule vers l’océan. Lors des dernières glaciations, l’eau de pluie et surtout de la fonte des glaces s’est infiltrée dans ces roches et a commencé son cheminement vers l’océan. Mais le chemin est long et l’eau sous Bordeaux a 20 000 ans, c’est-à-dire qu’elle était à l’air libre dans le Massif Central il y a 20 000 ans. Une eau de belle qualité !

Aujourd’hui, l’eau circule moins vite car il n’y a plus que l’eau de pluie qui s’infiltre dans le Massif Central (plus de fonte de glace) et le niveau de l’océan est plus haut, freinant son écoulement.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

SMEGREG, nappes profondes de Gironde
aqueduc gallo-romain de Villenave d’Ornon à Bordeaux
Champs captants du Thil
SAGE diagnostic

 




Les fleurs des Pyrénées, une grande variété

Le savez-vous ? Les Pyrénées abritent plus de 4 500 espèces de fleurs dont 160 sont endémiques. Un plaisir des yeux de plus lors des randonnées.

Les premiers grands botanistes

Jean Prévost

Fleurs des Pyrénée - Catalogue des plantes qui croissent en Béarn, Navarre et Begorre & ès costes de la Mer des Basques depuis Bayonne jusques a Fontarabie & S. Sebastien en Espagne

Né vers 1600 à Lescar, .Jean Prévost est Béarnais. D’une famille de notables, proches de la cour de Navarre, Jean devient médecin en 1634 après des études de médecine à Montpellier. Il s’installe à Navarrenx et passe tous ses loisirs à étudier les fleurs des vallées d’Aspe et d’Ossau.

En 1641, il propose aux États de Béarn de créer un jardin botanique à Pau. Le noblesse et le clergé y sont favorables, le Tiers-État farouchement opposé. En 1650, il est nommé médecin de la ville de Pau et meurt en 1660. Son projet n’aura pas vu le jour.

En revanche, il publie en 1655 le Catalogue des plantes qui croissent en Béarn, Navarre et Begorre & ès costes de la Mer des Basques depuis Bayonne jusques a Fontarabie & S. Sebastien en Espagne. 42 pages de noms de fleurs en latin, soit plus de 1000 espèces recensées.

Philippe-Isidore Picot de Lapeyrouse

Philippe-Isidore Picot de Lapeyrouse
Philippe-Isidore Picot de Lapeyrouse

Picot de Lapeyrouse est Toulousain. Il nait en 1744. Son père est capitoul de Toulouse. Il débute comme avocat mais un de ses oncles lui léguant sa fortune, il démissionne et occupe son temps à sa passion, voyager et étudier la nature. Il s’intéresse aux animaux, aux fleurs et aux minéraux des Pyrénées et publie plusieurs ouvrages sur des sujets divers.

 

 

 

Picot - Campanula bicaulis
Picot – Campanula bicaulis (aquarelle de Laferrerie et gravure de Duruisseau)

En particulier, Picot de Lapeyrouse publie en 1782 une Description de quelques plantes des Pyrénées, en 1791, Histoire des plantes des Pyrénées, en 1795, Figures de la flore des Pyrénées, en 1813, Histoire abrégée des plantes des Pyrénées et Itinéraire des botanistes dans ces montagnes et enfin, en 1818, un Supplément à l’histoire abrégée des plantes des Pyrénées. C’est le premier travail de description fondamental, accompagné d’aquarelles de Laferrerie et de gravures de L.F. Duruisseau.

Les fleurs typiques

Fleurs des Pyrénées - Cocriste ou fleur de coucou
cap-d’ausèth – cocriste

Selon l’altitude, vous remarquerez une flore différente :
–  De 900 à 1 800 m, en basse montagne, c’est le domaine de la valeriana [valériane] et, à proximité de l’eau, de la cardamine à feuilles larges appelée joliment creishoneta [petit cresson] en Lavedan.
– De 1 800 à 2 400 m, en moyenne montagne, poussent le gavèc, l’avardet ou la jutèla [différents noms gascons de rhododendron], la lherga [iris], le liri [lis], le cardon [chardon bleu des Pyrénées], le gisped [gispet].
– En haute montagne, le plantes sont plus petites et robustes comme le trauca-pèiras [perce-pierres, saxifrage], le pavòt [pavot] ou le clacadèr [que l’on éclate, silène enflée].

Quelques fleurs ou plantes

Le gispet

Festuca eskia ou Gispet
gisped ou esquia – Festuca eskia 

Le gispet, vous ne le raterez pas. C’est cette graminée qui forme de grosses touffes de feuilles fines et raides. Si vous voulez vous y accrocher vous découvrirez vite que les feuilles sont aussi piquantes. On le trouve dans toute la haute montagne des Pyrénées et aussi aux Monts Cantabriques. Il est caractéristique de la présence de sols siliceux, acides et frais. Par temps de pluie, vous glisserez sur ces feuilles bien plus surement que sur de la neige. Autre joyeuseté, les touffes peuvent abriter des vipères…

Appelé gisped en Couserans, il prend le nom d’esquia en Lavedan. Et c’est d’ailleurs en écoutant des bergers de la vallée de Barèges que le botaniste et pyrénéiste Ramond de Carbonières lui a donné son nom savant : Festuca eskia.

Les lis

Fleurs des Pyrénées - Lis des Pyrénées (Lilium pyrenaicum)
Liri – Lilium pyrenaicum

Parmi les fleurs les plus grandes – pouvant atteindre 1,20 m de haut – et les plus fréquentes, on repèrera sans difficulté le lis appelés liri ou lire en gascon (en appuyant sur la première syllabe : liri, liré).  Ses fleurs jaunes mouchetées de brun se penchent vers le sol. On la trouve dans les prairies et les couloirs rocailleux ou d’avalanche jusqu’à 2 200 m d’altitude, de mai à juillet.

En langage floral, elle symbolise la pureté des sentiments. Elle est aussi reconnue pour sa capacité à calmer les démangeaisons des piqures, les brulures ou d’autres petites plaies.

L’ail des ours

Ail des Ours(Allium ursinum)
porret – Allium ursinum

Plante reconnaissable en particulier par son odeur, elle porte différents noms en Gascogne en lien avec l’ail ou le poireau :
alhet [petit ail] dans la vallée de Barrèges ou alhassa [gros ail] en Haut-Comminges,
porret [petit poireau] dans le Luchonnais ou porrat [gros poireau] dans l’ouest du Couserans.

Cette plante était fort peu utilisée dans nos régions. Mais pourquoi l’appelle-t-on ail des ours ? Certains racontent que les ours, au sortir de leur hibernation, en mangeraient. Pourtant, cela n’a pas été observé, et les Romains la surnommaient déjà ainsi. Une explication possible serait le fait que l’on donnait souvent des noms de gros animaux aux plantes magiques (aromatiques ou médicinales) pour symboliser la force. D’ailleurs, peut-être à cause de son odeur piquante, nos voisins aragonais l’appellent l’ajo de bruja [l’ail de la sorcière] ou l’ajo d’o diablo [l’ail du diable] en Aragon.

Un proverbe anglais annonce : Eat Leeks in March, and Ramsons in May, and all the year after Physicians may play [Mangez des poireaux en mars et de l’ail des ours en mai ainsi, toute l’année qui suit, les médecins pourront aller s’amuser.] Vous voilà averti, vous savez comment rester en bonne santé ! Toutefois, si vous n’êtes pas un expert, cette plante peut facilement se confondre avec d’autres qui, elles, sont toxiques.

La saxifrage

Fleurs des Pyrénées - Saxifrage des Pyrénées (saxifraga longifolia)
trauca-pèiras – saxifraga longifolia

Il en existe plusieurs dont l’élégant trauca-pèiras. Gorgée de vitamine C, elle aide à lutter contre les rhumes et à éliminer les toxines.

La plus étonnante est peut-être la huelha borreluda [feuille broussailleuse, saxifrage à longues feuilles].  Assez grande, jusqu’à 80 cm, ses feuilles poussent dans une touffe dense qu’on appelle rosette. Pendant plusieurs années, vous ne verrez que ses feuilles, puis, un été, pousse une longue grappe de fleurs blanches. Puis la fleur se dessèche et meurt.

Le docteur Poucel (1878-1971), chirurgien à Marseille, était passionné par les orchidées. Lors de ses séjours à Gavarnie, il réalisa plusieurs aquarelles, en particulier de saxifrages.

L’aspholède blanc

Fleurs des Pyrénées - Asphodèle blanc (Asphodelus albus)
sansanha – Asphodelus albus

Au printemps, les feuilles brillantes, fines, pointues, poussent en une rosette. Puis, en juillet, une hampe en sort qui se couvre de fleurs de bas en haut. Pour cela on l’appelle en français « poireau des chiens » et en gascon porassa [gros poireau] ou, en Comminges, sansanha [viole, cornemuse].

Dans l’Antiquité, elle avait le même rôle qu’aujourd’hui le chrysanthème : fleurir les tombes ! Mais peut-être vous souvenez-vous qu’un des lieux de l’Enfer s’appelait le pré de l’asphodèle. C’est un lieu d’ennui, où séjournent des âmes qui n’ont exercé ni vertu ni crime de leur vivant.

Marie Laforêt en 1969 a chanté Mes bouquets d’Asphodèles.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2021/08/Marie-Laforêt-mes-bouquets-dasphodèles.mp3

Et les autres fleurs…

Fleurs des Pyrénées - Edelweiss des Pyrénées
flor de neu – edelweiss des Pyrénées

Parmi les plus recherchées, on pourrait noter la blanche édelweiss que l’on appelle en gascon flor de neu [fleur de neige]. Ou encore l’arnica que nous appelons de façon plus imagée la tabaquèra [fume par les bergers].

Vous pouvez aussi vous amuser à découvrir les noms gascons des fleurs, souvent inspirés. Per exemple, le cocriste est appelé en Comminges ard-en-camp [brule au champ] et dans l’ouest du Couserans cap-d’ausèth [tête d’oiseau]. La pâquerette s’appelle nina [fillette] dans le Luchonais, l’orchidée sauvage s’appelle flor de cocud [fleur de coucou] à Nistos.

Attention, il est souvent interdit de cueillir ces fleurs et il est bien mieux de les admirer ou les photographier.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Ièrbas bordas deras Pireneas, d’après les enquêtes de Jean Séguy, Francis Beigbeder, 2012
Jean Prévost, association Pierrine Gaston-Sacaze
Nouvelle flore illustrée des Pyrénées, Marcel Saule, 2018 (3 650 espèces)
La flore et les arbres, patrimoine lourdes gavarnie, Jean Omnès
La flore des Pyrénéestopopyrénées




Édouard Lartet, Gascon fondateur de la préhistoire

Édouard Lartet (1801-1871) nait à Castelnau-Barbarens, dans le Gers. Il fait des études de droit et s’intéresse aux sciences naturelles. Avocat à Ornezan, il consacre ses loisirs à la géologie et à la paléontologie. Il devient un des premiers préhistoriens.

Édouard Lartet découvre le gisement de Sansan

Edouard Lartet
Edouard Lartet

Pour le remercier de ses conseils d’avocat, un paysan de Sansan offre à Édouard Lartet une dent de mastodonte en 1833. En effet, à chaque labour, il remonte des os. D’ailleurs le lieu s’appelle lo camp de las òssas [le champ des squelettes ou le champ des os].

Dans ce gisement qu’il fouille pendant 10 ans, Édouard Lartet identifie 90 espèces de mammifères et de reptiles fossiles. Dès 1834, il publie ses découvertes et reçoit des crédits du ministre de l’instruction publique (François Guizot) pour poursuivre les fouilles. Grâce à Édouard Lartet, l’État rachète le site en 1848. Enfin, il devient la propriété du Museum d’histoire naturelle de Paris et les fouilles durent jusque dans les années 1990.

Macrotherium sansaniense découvert à Sansan – Muséum d’histoire naturelle

Plus tard, en 1836, Édouard Lartet découvre la mâchoire d’un singe fossile. Sa découverte « fait le buzz » comme on dirait aujourd’hui car, à l’époque, on pensait impossible l’existence de singes fossiles.

Immédiatement, une commission d’enquête du Muséum d’Histoire naturelle de Paris vient faire une enquête et confirme la découverte. C’est une preuve de la théorie de l’évolution qui s’oppose au créationnisme, en vogue à l’époque (croyance qu’une création divine est responsable de la vie et de l’univers).

Édouard Lartet entreprend des fouilles en Gascogne

Dents du singe des chênes (Dryopithecus fontani)

En 1856, Édouard Lartet découvre le «singe des chênes» (Dryopithecus Fontani), fossile découvert près de Saint-Gaudens. On le considère longtemps comme un ancêtre de l’homme.

En 1857, il décrit un oiseau à dents (Pelargonis miocaenus) à partir d’un humérus fossile trouvé en Armagnac par l’abbé Dupuy. À Simorre, il découvre un rhinocéros fossile (Brachypothérioum brachypus). À Sansan et Villefranche d’Astarac, des ossements permettent de reconstituer l’Archeobelodon. D’ailleurs, une réplique du squelette grandeur nature vient d’être installée sur l’Archéosite de Sansan.

Archaeobelodon filholi – Musée d’Histoire Naturelle de Paris

Édouard Lartet entreprend des fouilles à Massat en Ariège et à Aurignac en Haute-Garonne. Il trouve des silex taillés, des restes d’animaux et un foyer.  Ainsi, ses découvertes confortent la théorie de Jean-François Noulens (1802-1890), un autre Gascon géologue et paléontologue né à Venerque en Haute-Garonne, qui pense que l’homme est contemporain des espèces animales disparues.

L’abbé Breuil reprend les travaux d’Édouard Lartet à Aurignac en 1906. Et le site donnera son nom à la première culture du Paléolithique supérieur : l’Aurignacien.

Crâne de panthère découvert à Montmaurin – Haute-Garonne

En 1861, Édouard Lartet propose une première chronologie de l’ère quaternaire qui tient compte des squelettes fossiles et des outils qu’il découvre dans les mêmes couches géologiques : l’âge de l’ours des cavernes, l’âge du mammouth et du rhinocéros laineux, l’âge du renne et l’âge de l’auroch.

Édouard Lartet à l’origine des fouilles en Périgord

Henry Christy fouille avec Edouard Lartet dans le Périgord
Henry Christy

Édouard Lartet fait des fouilles en Périgord en 1863. En compagnie de Henry Christy, paléontologue anglais qui parcourt le monde pour réunir une collection d’objets préhistoriques qui sont aujourd’hui au British Museum, il fouille les sites du Moustier, du Pech de l’Azé et de La Madeleine.

Dans la grotte de la Madeleine, Édouard Lartet découvre une gravure de mammouth sur une défense de cet animal, preuve de l’existence de l’art préhistorique. La publication de ses découvertes lui vaut une belle notoriété. Puis on l’appelle à La Roche-Solutré, site préhistorique qu’on vient de découvrir près de Mâcon, pour valider les hypothèses des découvertes.

Baton percé – La Madeleine – Museum de Toulouse

En 1869, Édouard Lartet est nommé professeur au Muséum national d’histoire naturelle à Paris. Malade, il meurt à Seissan sans avoir pu enseigner.

Les travaux d’Edouard Lartet sont poursuivis par son fils

Louis Lartet, fils de Edouard Lartet
Louis Lartet

Édouard Lartet épouse Léonie Barrère en 1840. Son fils Louis (1840-1899) nait le 18 décembre à Castelnau-Magnoac. Il devient assistant au Muséum d’histoire naturelle de Paris et effectue des missions de recherche en Espagne et en Palestine.

En 1868, Louis Lartet fouille le site des Eyzies, récemment découvert en Dordogne. Là, il trouve le squelette de l’homme de Cro-Magnon. D’ailleurs, il doit son nom au lieu de sa découverte : en occitan, Cròs signifie creux ou grotte ; Manhe signifie grand.

La guerre de 1870 ramène la famille d’Édouard Lartet en Gascogne. Louis devient chargé de cours à la Faculté des sciences de Toulouse. En 1879, il est titulaire de la chaire de géologie et de minéralogie.

Silex de Cro-Magnon – Museum de Toulouse

Louis Lartet poursuit les recherches préhistoriques en Gascogne et enrichit le fonds de la Faculté des sciences, aujourd’hui déposé au Museum d’Histoire naturelle de Toulouse.

La section médecine-sciences de la Bibliothèque universitaire de Toulouse acquiert en 1902 les papiers scientifiques d’Édouard Lartet et de son fils Louis.

Les sites de paléontologie en Gascogne

La Gascogne est riche en sites de paléontologie. Depuis les travaux d’Édouard Lartet, de nombreuses découvertes ont été faites.

Pour ceux qui s’intéressent à ces découvertes, plusieurs sites sont ouverts au public.

Musée de l’Aurignacien – Aurignac (Haute-Garonne)

Le paléosite de Sansan, dans le Gers, propose un sentier pédagogique de 3 km avec des panneaux didactique pour découvrir l’histoire du site et les fouilles d’Edouard Lartet.

Le musée de l’Aurignacien à Aurignac, en Haute-Garonne, propose un musée récemment rénové, des ateliers didactiques et un sentier découverte :

Le muséum d’histoire naturelle de Toulouse présente de magnifiques collections dans tous les domaines, scientifiques parmi lesquelles ont peut voir les découvertes d’Édouard Lartet et de Louis Lartet.

Le site de fouilles de Montréal du Gers appartient au Museum d’histoire naturelle de Toulouse. On y fait des fouilles depuis 1997. C’est un des sites majeurs d’Europe dans lequel on a trouvé quatre nouvelles espèces d’animaux fossiles, dont un cerf-girafe. Il est ouvert au public. On y organise des stages de fouilles pour les adolescents.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Rencontre avec Edouard Lartet, Paléosite Sansan
Bulletin de la société préhistorique française, « Edouard Lartet (1801-1871) et la paléontologie humaine », Goulven Laurent, 1993, p.22-30
L‘origine de l’Homme: Édouard Lartet (1801-1871). De la révolution du singe à Cro-Magnon, Nathalie Rouquerol et Jacques Lajoux, 2021, Editions Loubatières




Mont Valier, seigneur du Couserans

Sommet mythique de 2 838 m d’altitude, le Mont Valier est le seigneur du Couserans. S’il n’est pas le plus haut, il est probablement l’un des plus beaux d’Ariège. Et il est aussi porteur d’histoire et de légendes.

Le Mont Valier visible depuis Toulouse

Massif du Valier avec repérage des pics
topoguide Camptocamp

Le Mont Valièr domine les vallées dAngols [Angouls],  d’Estors [Estours], de Vathmala [Bethmale], du Riberòt [Ribérot] et d’Òrla [Orle]. Son panorama est très large allant du Pic du Midi de Bigorre jusqu’au pic de Canigou, en passant par le pic Rouge de Bassiès ou le Carlit ou encore le pacifique Montcalm. Ainsi il permet d’admirer les grands sommets pyrénéens comme l’Aneto ou le Bésiberri.

Bien détaché et facile à reconnaitre, le Mont Valièr est visible de la plaine de la Garonne et ce, jusqu’à Toulouse.

Vu l’élégance de sa silhouette, il est parfois surnommé avec affection le Redoutable. Pourtant, c’est un mont qui se laisse gravir sans difficulté sauf qu’il exige une longue marche d’approche. Si vous voulez vous y promener, vous pouvez y aller par la vallée du Riberòt [Riberot] en un jour, ou deux si vous préférez vous attarder dans les parages. Auquel cas, vous pourrez dormir au refuge des Estanhós [Estagnous], l’étang se disant estanh en gascon. Compter 10 h aller/retour pour faire les 1900 m de dénivelée. Ou, pour changer, faites une boucle par l’étang du Miloga [Milouga] (11 h, 2200 m de dénivelée)

Les légendes du Mont Valier

Une première légende (ou histoire ?) est liée à son nom. Vers 450, aurait vécu un évêque du Coserans [Couserans] nommé Valerius. Celui-ci serait parti à cheval sur ce promontoire majestueux et y aurait planté trois croix. Une façon peut-être, en période de christianisation, de mettre le Dieu des chrétiens au-dessus des dieux locaux liés aux forêts et aux montagnes ? Et, bien sûr, il aurait laissé son nom à la montagne.

Le Mont Valier vu depuis le pic de Fonta
Le Mont Valier vu depuis le pic de Fonta – Le berger pétrifié –  photosariege.com

Une autre légende affirme qu’un berger et ses brebis ont été pétrifiés par Saint Pierre pour le punir d’avoir volé des brebis. Ainsi le mont Nèr [mont noir], serait le berger pétrifié et les roches blanches des oelhas anticas [brebis anciennes].

Enfin, au pied du mont couseranais, de terribles batailles auraient eu lieu soit entre des bergers et des Sarrazins, soit entre des bergers du nord (Vathmala) et des bergers du sud (Vath d’Aran). Si on ne sait plus bien, le compte des morts est gravé dans la mémoire locale : 108 morts au lac d’Arouet, 102 à celui de Cruzous et un nombre tellement grand au lac de Milouga qu’on ne le connait même plus. En tous cas, le coin porterait toujours les signes de cette lutte.

Les croix du Mont Valier

Si la ou les croix de Valerius restent hypothétiques, celle de 1672 est certaine. Bernard Coignet de Marmiesse (1619-1680) est évêque du Couserans. Comme on ne retrouvait pas celle de Valerius, il fait installer une croix de fer qui restera en place plusieurs siècles. Et il fait inscrire : Episco Dom Valerio Posuere [Cette croix fut posée à la mémoire du seigneur évêque Valérius]. Plus tard, un berger ou un randonneur l’aurait faite basculer dans le vide. Elle a toutefois été retrouvée et remise en place par les Amis de Saint-Lizier.

"Croix

En 1987, cette même association offre une croix de granit de 50 kg. la commission montagne de l’office de tourisme de Saint-Girons l’installe. Un hélicoptère l’apporte au refuge des Estanhós, puis les montagnards la porte à dos d’homme jusqu’au sommet (1h30 de marche sans fardeau). Jean Soum, physicien, professeur d’architecture à l’école de Toulouse, spécialiste des zomes,  la scelle.

En 2011, un randonneur signale qu’il ne subsiste plus que la base. Acte de vandalisme ou intempérie, on ne saura pas. L’année suivante, une croix en fer forgé est plantée.

Le chemin de la Liberté

Voies de passage de France vers l'Espagne - seconde guerre mondiale
Les voies pour rejoindre l’Espagne – Le chemin de la liberté

Pendant la Seconde Guerre mondiale, divers chemins permettaient aux prisonniers évadés, aux pourchassés, aux réfractaires du STO (Service du Travail Obligatoire) et autres de rejoindre l’Espagne. En effet, le général Franco, bien qu’allié de Hitler, avait des accords aves les alliés pour laisser libres les réfugiés, après une période d’incarcération de 2 à 6 mois.

L’une de ces routes, le chemin de la Clavèra [Claouère], conduisait de Sent Joan de Verges [Saint-Girons] à Esterri d’Àneu en Catalogne et passait par le massif du mont Valièr. Un chemin difficile et éprouvant malgré l’aide d’une trentaine de Couseranais. Selon les registres de la prison de Sort (à côté d’Esterri d’Àneu), 2 506 hommes et 158 femmes passèrent ainsi.

passeurs couseranais sur le Mont Valier
Passeurs – Le chemin de la liberté

En 1994, le chemin de la Liberté est reconnu, balisé et labellisé. Vous pouvez le parcourir ou rejoindre la marche commémorative organisée chaque année par l‘Association du Chemin de la Liberté. Il vous faudra 4 jours. Son itinéraire est le suivant :
Saint Girons -> hameau d’Aunac : 23 km, 375 m de dénivelée, 8 h de marche
Hameau d’Aunac -> cabane de Subéra : 16 km, 733 m de dénivelée, 6 h de marche
Cabane de Subéra -> refuge des Estagnous : 13 km, 733 m de dénivelée, 8 h de marche. Ouf, la montée est terminée !
Refuge des Estagnous -> Alos de Izil / Esterri d’Àneu : 20 km, 1045 m de dénivelée, 7 h de marche.

La réserve domaniale du Mont Valier

ausèth der'arla – tichodrome
ausèth der’arla – tichodrome – Wikipedia Commons

En 1937, une réserve est créée, c’est une des plus anciennes des Pyrénées. Elle couvre 9 037 ha et entoure le Mont Valier. Elle présente une bonne diversité de la faune et est classée Zone de Protection Spéciale pour les oiseaux. Avec un peu de chance vous y verrez l’ausèth deras nèus [oiseau des neiges : niverolle alpine] qui ne vit qu’en haute altitude, le piganèu [merle à plastron] qui se promène dans les éboulis de roches ou a proximité des plaques de neige. Ou encore l’élégant ausèth der’arla [oiseau des parois calcaires : tichodrome] facile à reconnaitre avec ses ailes rouges.

Vous pourrez aussi croiser le desman des Pyrénées appelé aussi rat-trompette, ou la çarnalha [le lézard] pyrénéen du val d’Aran qui, hélas, se raréfie.

Côté flore, vous pouvez chercher la violette cornue, appelée joliment en Gascogne la vriuleta ou vriòla en Ariège. La réglisse des montagnes, bani ou baniu. Quant à la blanche céraiste des Pyrénées, elle pousse dans les éboulis de roche et résiste aux glissements des pierres grâce à un incroyable réseau de tiges souterraines.

Le glacier d’Arcouzan

Tout modeste qu’il puisse paraitre, le Mont Valièr présente un petit glacier. C’est le plus bas de la chaine (en-dessous de 3 000 m d’altitude) et c’est le dernier en allant vers l’est. Mais Valier est redoutable et l’accès à son glacier est dangereux. D’ailleurs il n’y a aucun chemin.

Jean-Pierre Pagès (1784-1866) écrit dans Mémoires de géologie et archéologie : Pour parvenir au glacier du Valier, il faut avoir abdiqué toute crainte de la mort. Je m’engageai imprudemment et bientôt la force et le courage m’abandonnèrent, un des guides refusa de nous suivre, l’autre chasseur au chamois monta avec intrépidité. Un berger l’accompagnait. Celui-ci étonné de ma lassitude et de ma frayeur me plaça sur ces épaules et m’emporta fièrement. […] Le glacier s’offrit enfin. La surface du glacier offre de grandes scissures de 15 ou 20 mètres de profondeur. La couleur du glacier est bleue à la base, blanc terne vers le milieu et d’un blanc éclatant à la surface. Une des branches du glacier forme une voûte imposante de 30 mètres carrés, c’est dans cette salle de glace qu’est le berceau du Salach.

De Mont Valièr à Arcosan

Photo du glacier d'Arcouzan prise par M. Blazy en 1942
Le glacier d’Arcouzan, photo prise par M. Blazy en 1942

En 1940 apparait de façon étonnante le nom de glacier d’Arcosan [Arcouzan]. Etonnante car ce glacier n’est pas dans la vallée d’Arcosan !

M. Blazy prend la première photo du glacier en 1942. Depuis, il sera étudié plusieurs fois. Contrairement à d’autres, le glacier fond moins, il faut dire qu’il et coincé dans une falaise de 300 m où la neige s’accumule.

Michel Sébastien (1937-2016), professeur de géographie, pyrénéiste et auteur de topoguides, lui rendra visite tous les ans entre 1999 et 2009. Lors de sa première visite, il voit des brebis prenant tranquillement le frais sur la glace. En 2015 il écrit : Valier je t’aime. Tu as tout, l’élégance, la beauté, la hauteur, le prestige. Tu es un mythe.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Photo en-tête : Vue sur l’Aneto depuis le Mont Valier, Photo Pyrénées Mariano
Le massif du Mont Valier, Bulletin du Comité Scientifique de PNR, 2013
Randonnée le Mont Valier, topopyrénées, 2018
Une nouvelle croix pour le Mont Valier, La Dépêche, 2012
Le chemin de la liberté, association Le chemin de la Liberté
Ausèths, Francis Beigbeder, Ed. Per Noste, 1986
Ièrbas bordas deras Pireneas, Francis Beigbeder, 2012
Le glacier d’Arcouzan, association Moraine, 2012




Les races bovines gasconnes redécouvertes

Les races bovines gasconnes n’ont pas échappé à la sélection génétique qui a permis d’obtenir des animaux adaptés à la production intensive de viande et de lait. Lorsqu’on a encore la chance de voir des troupeaux dans les prés, ce sont le plus souvent des Blondes d’Aquitaine pour leur viande ou des Piguetas (Française-Frisonne Pie Noire) pour leur lait.

Pourtant, la Gascogne est le berceau de nombreuses races locales parfaitement adaptées aux conditions de chaque territoire. Elles ont failli disparaitre dans les années 1960. Des passionnés cherchent aujourd’hui à les sauver et à les réhabiliter.

Les races gasconnes menacées de disparition

Etude des variations de structure du génome bovin (Doc INRA)
Etude des variations de structure du génome bovin (Doc INRA)

Les races bovines gasconnes sont victimes de la mécanisation de l’agriculture qui délaisse les animaux de trait. Le cheptel s’oriente vers la production de lait et de viande entrainant l’apparition de races plus productives.

Déjà, le plan Monnet de 1947 prône la simplification du cheptel français par la diminution du nombre de races locales. La nécessité de nourrir la population au sortir de la guerre conduit à la spécialisation et à la standardisation du cheptel.

Gène bovin
Gène bovin

La loi du 28 décembre 1966 sur l’élevage est défendue par Jacques Poly (1927-1997). Fondateur du département génétique animal et PDG de l’INRA, il a pour objectifs d’améliorer le progrès génétique par le biais de l’insémination artificielle et la traçabilité des semences. Elle va entrainer une forte diminution du cheptel des races bovines gasconnes.

Pourtant, en 1972, Bertrand Vissac (1931-2004), chercheur à l’INRA, met en évidence le risque de disparition des races locales et de la ressource génétique qu’il faut sauvegarder. En 1977, le ministère de l’agriculture consacre pour la première fois un petit budget pour la conservation des races locales. L’idée fait son chemin. En 1983 est créé le Bureau des Ressources Génétiques et, en 1999, la Cryo banque nationale pour la conservation des semences.

Ainsi, grâce à la banque de génétique, les races locales gasconnes sont en voie de sauvetage. Elles sont au cœur des préoccupations agro-environnementales et économiques.

Les races bovines gasconnes

Les races bovines gasconnes sont encore nombreuses dans les fermes dans les années 1960. Les animaux font partie de la famille et chacune a son prénom : Mascarine, Haubine, etc. Puis, les animaux deviennent des objets de production qui répondent à des standards à la Tonne de lait ou au Kg de carcasse.

L’Aura Sent Gironç ou l’Aure Saint-Girons

La Casta
La Casta

Parmi les races bovines locales, il y a l’Aure-Saint-Girons, plus connue sous le nom de Casta en raison de la couleur de sa robe proche de celle de la castanha/châtaigne. On la trouve dans les vallées entre le Couserans où on l’appelle encore castillonaise et le pays de Lourdes. C’est elle qui donnait son lait pour l’Ostet, le fromage de Bethmale fabriqué l’hiver quand les vaches étaient à l’étable. Au XIXe siècle, elle alimentait les laiteries de Toulouse qui venaient l’acheter à foire de Tarascon.

La Vasadesa ou la Bazadaise

La passejada deus bueus gras de Vasats
La passejada deus bueus gras de Vasats

La Bazadaise ou Grise de Bazas est sans doute la plus connue. On en trouve des troupeaux dans toute la Gascogne pour sa viande réputée. Originaire des environs de Bazas, elle servait au débardage du bois dans la forêt landaise et son fumier enrichissait les vignobles de la Gironde. Elle garde une attache profonde avec la ville de Vasats/Bazas qui fête chaque année pour le Jeudi Gras de Carnaval, la Passejada deus bueus gras/La promenade des bœufs gras, inscrite à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel en France. Cette fête qui remonte au moins au XIIIe siècle a pris la forme d’une foire agricole. Le 24 juin, pour la fête de la Saint-Jean, se déroule un marché aux bœufs gras qui commence par une pesée, une aubade aux bouchers puis un défilé et se termine par un banquet.

La Bearnesa ou la Béarnaise

Attelage de boeufs béarnais
Attelage de bœufs béarnais

La Béarnaise reconnaissable à ses grandes cornes en forme de lyre. La race est emblématique du pays puisqu’elle figure sur les armes des vicomtes de Béarn et orne leurs monnaies, les deniers Morlans. Robuste, elle sert aussi bien pour la production de lait, de viande et pour le travail.

La Bordelesa ou la Bordelaise

Taureau de race bordelaise
Taureau de race bordelaise

La Bordelaise est traditionnellement utilisée dans les palus, zones humides du bordelais pour fournir de la viande et du lait et était très réputée pour son beurre. Elle a failli disparaitre lors d’une épidémie en 1870-1872 mais quelques animaux rescapés ont permis de reconstituer la race en ne gardant que les pigalhadas à robe mouchetée, au détriment des vairetas à robe unie.

La Lordesa ou la Lourdaise

La Lourdaise se trouvait surtout dans les Hautes-Pyrénées et son berceau est le Lavedan et le pays de Lourdes. C’était une des meilleures laitières des races bovines gasconnes. Elle était aussi utilisée pour le travail car réputée calme, docile et facile à dresser. Elles partaient en estive. Dans les années 70, on en comptait plus que quelques dizaines. Son sauvetage a été rendu possible grâce à Pierre Corrège, enseignant à Bagnères. Il achète un troupeau d’une dizaine de vaches et un taureau.

La Marina ou la Marine

La Marine est une vache de petite taille. Utilisée en élevage extensif, elle transhumait dans les dunes du littoral au moment des moissons. Les troupeaux à demi sauvages étaient rassemblés dans des barguèras, sortes de parcs provisoires permettant de les marquer ou les sélectionner. Ces opérations sont à l’origine de la course landaise. Des croisements avec des bovins ibériques ont donné la vache des courses landaises. Avec la colonisation des Landes par le pin maritime, elle se concentre dans les zones marécageuses proches des étangs de Biscarosse et de Parentis.

La Mirandesa ou la Mirandaise

La Mirandaise
La Mirandaise

Originaire du Gers, la Mirandaise est une race rustique réputée pour la puissance de ses bœufs qui permettaient de travailler les terres lourdes et escarpées des coteaux gascons. Calme et docile, elle résiste bien à la chaleur.

Les races bovines gasconnes donnent de nouvelles races

Blonde d'Aquitaine
Blonde d’Aquitaine

Les races bovines gasconnes, malgré leur faible aptitude à répondre aux standards de la production de masse, et grâce à la génétique, ont donné naissance à de nouvelles races bovines.

La Blonde d’Aquitaine est née en 1962 par le croisement de la Béarnaise, de la Garonnaise et de la Quercynoise. Il est question d’intégrer la Limousine à ce croisement, mais les éleveurs du Limousin s’y opposent. Ils veulent garder une vache spécifique à leur région. Rustique, elle s’adapte à tous les climats, présente une grande facilité de vêlage et a un excellent rendement en viande. Sa couleur est celle de la Garonnaise.

La Gasconne des Pyrénées est née par le croisement de la Mirandaise et de sa cousine gasconne de Saint-Gaudens et d’Ariège. Rustique, elle s’adapte aux zones sèches et escarpées. Elle résiste aux intempéries, préfère vivre en plein air et c’est pour cela qu’on la rencontre sur les estives. Les Italiens, les Hollandais et les Espagnols l’apprécient pour l’engraissement.

Le renouveau des races bovines gasconnes

La Gasconne
La Gasconne

Comme les races ovines, asines, caprines et de volaille, les races bovines gasconnes ont failli disparaitre tant leur effectif avait chuté.

Leur sauvetage est dû à des particuliers éleveurs ou des organismes comme la SEPANSO. Autrement dit la Société pour l’Etude, la Protection et l’Aménagement de la Nature dans le Sud-Ouest). Elle achète le dernier troupeau de Marines en 1968 et l’installe dans la réserve naturelle de l’étang de Cousseau en Gironde. Elle compte aujourd’hui une cinquantaine de têtes et est utilisée uniquement pour l’écopastoralisme.

Le Parc Naturel régional des Pyrènes ariégeoises mène un programme de valorisation des races locales. Il aide le Syndicat qui s’est constitué à Betchat (o9) pour la sauvegarde la vache Casta. Le Parc valorise les zones humides en utilisant les propriétés de la Casta. Elle n’a pas à craindre le mal de pieds et elle se contente de peu. Le projet de Parc Naturel en Astarac a prévu de valoriser la Mirandaise. Les éleveurs travaillent avec le lycée agricole de Mirande pour la commercialisation des produits.

Les effectifs des races bovines gasconnes se reconstituent peu à peu grâce à la persévérance et l’engagements des producteurs. Il ne faut pas hésiter à les soutenir en allant les voir sur les foires et comices agricoles. Et choisir leurs produits savoureux et de qualité : viande, lait, fromages.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Conservatoire des races d’Aquitaine
Institut de l’élevage, races de France
Conservatoire du patrimoine biologique régional d’Occitanie
Bons plans de l’été : la route des vaches de Gascogne, Escòla Gaston Febus




Les fées gentilles de Gascogne

Les fées sont tellement nombreuses en Gascogne qu’on se demande comment on a pu les oublier ainsi ! Et comme lire des contes de fées est une activité agréable et créatrice, répétons après Césaire Daugé : va petit conte, va courir la Gascogne

Lisons des contes de fées, Einstein le conseille !

Le conseil d'Einstein : raconter des histoires de fées aux enfants
Le conseil d’Einstein

En janvier 1958, Elizabeth Marulis raconte dans le New Mexico Library Bulletin (p.3):

« In Denver I heard a story about a woman who was friendly with the late Dr. Einstein, surely acknowledged as an outstanding ‘pure’ scientist. She wanted her child to become a scientist, too, and asked Dr. Einstein for his suggestions for the kind of reading the child might do in his school years to prepare him for this career. To her surprise Dr. Einstein recommended ‘fairy tales and more fairy tales.’ The mother protested this frivolity and asked for a serious answer, but Dr. Einstein persisted, adding that creative imagination is the essential element in the intellectual equipment of the true scientist, and that fairy tales are the childhood stimulus of this quality!« 

Dans cette histoire (annoncée véridique) une mère s’inquiète de la façon de préparer son enfant par la lecture à devenir un scientifique. Einstein lui conseille de lui faire lire des contes de fée pour développer son esprit scientifique, argüant que l’imagination créative en est l’élément essentiel.

Les fées de Gascogne

Une fée ou dame blanche
Une dame blanche

Quelle chance ! La Gascogne possède un grand nombre d’histoires de fées ! « Les fées, Hados, nommées aussi quelquefois las Blanquettes, occupent une place distinguée dans les Mythes populaires. Des fleurs naissent sous leurs pas. » rapporte Alexandre du Mège dans sa Statistique générale des départements pyrénéens, en 1830. Plus souvent, on entendra le nom de dames blanches pour les fées qui vivent près des grottes. 

C’est vrai qu’elles sont bien gentilles les fées gasconnes (du moins certaines). Dans les Hautes-Pyrénées ou le Haut Comminges, on laisse un repas pour elles, le 31 décembre, dans une chambre à l’écart, en laissant portes et fenêtres ouvertes. Le lendemain, 1er janvier, on récupère le pain de ce repas, on le trempe dans le vin qui leur était destiné et on le partage dans la famille. On peut alors se souhaiter une bonne année en toute quiétude ! Simin Palay précise même dans le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, que la fée tient le bonheur dans la main droite et le malheur dans la main gauche.

Les demeures des fées

Félix Arnaudin - Les fées de la dune
Félix Arnaudin – Les fées de la dune

On connait d’ailleurs très bien leurs demeures que l’on ne peut toutes citées tellement elles sont nombreuses. En voici quelques unes. Dans les Landes, outre la dune qui reçoit les fées selon Félix Arnaudin, Césaire Daugé nous enseigne la grotte des Maynes à Lucbardez, ou celle de Miramont à Sensacq.

Du côté de Lourdes et Saint-Pé, les grottes sont très nombreuses. Celle du Roy, au bas du vallon de l’Arboucau, avec son lac intérieur et ses ruissèlements d’eau était appelée lou hourat de las hadesLo horat de las hadas [le trou des fées].

 

 

La grotte des fées de Louey sur les bords de l'Echez
La grotte des fées de Louey (65) sur les bords de l’Echez

Non loin de là, à Agos Vidalos, la grotte de Bours abrite trois belles fées. Lou horat deras encantades / Lo horat deras encantadas [le trou des fées] rivalise avec lou caillaou d’era encantado / Lo calhau d’era encantada [le caillou de la fée], ou avec les pierres de Balandrau vers Argelès-Gazost. La fée qui habitait lo calhau d’era encantada s’appelait simplement Dauna [Dame]. Margalide / Margalida [Marguerite], elle, était une très belle fée que l’on pouvait rencontrer dans les anciennes chaumières d’Arcizans-Avant.

On pourrait encore citer la grotte de Montmour, près d’Anla en Barousse, etc.

Les fontaines aux fées

Les fées sont souvent liées à l’eau. En fréquentant les hounts / honts [fontaines], elles leur procurent des vertus curatives. À Lau-Balagnas, la fée Margalide résidait à la hount dera Encantado, mais elle se déplaçait à la source Catibère ou à la hount det Barderou, cette dernière redonnait la virilité aux hommes. La hount dets Couloums, quant à elle, permettait aux femmes stériles d’avoir des enfants. Enfin, la hount dets Espugnauous était un lieu fréquenté des fées de la région.

De même, en vallée d’Ossau la source des fées,  résurgence des sources de Jaüt, dispense se bienfaits au pied de la Pene de Castet.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2020/10/nadau-la-hont-hadeta-nadau-cadena-oficiau.mp4

Au bòsc que i a ua hont, / Qu’ aperan hont hadeta… chante Nadau

Et d’où vient la tradition des fées ?

Las hadas ou encantadas constituent un peuple à part. Ce sont des femmes libres qui ont parfois des enfants, los hadets ou hadalhons, las hadetas ou hadòtas ou hadalhòtas. On les dit déchues de leur statut de divinités ou de femmes des dieux. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles sont souvent associées à l’eau des fontaines, des sources, des grottes. Alors que les eaux des torrents et des rivières sont les refuges des daunas d’aiga (femmes d’eau, sirènes).

Ecoutons Sèrgi Mauhourat nous parler de Las hadas (en gascon sous-titré en français)

Le conte s’est transmis jusqu’à il y a peu

Jamshid Tehrani, de l’université de Durham (UK) et Sara Graça da Silva, de l’université de Lisbonne, ont réalisé en 2016 une étude sur l’origine des contes parmi 50 peuples de langue indo-européenne. Ils montrent que ceux-ci sont probablement très anciens, du temps de la préhistoire. Ils pensent même que le conte où un homme conclut un pacte avec un être malfaisant en échange de son âme pourrait avoir 6 000 ans !

Césaire Daugé (1858-1945) a relaté justement un magnifique conte de vente d’âme au diable intitulé la tour de Pouyalé / La tor de Polayèr, un conte que l’auteur nous dit encore très vivace. En introduction de cette légende, l’auteur nous offre ces quelques vers :

Bey-ne, counde, bey-ne courre per la Gascougne
Qui, lou cap hens lou cèu, a lous pès hens la ma.
Debise à tout oustau coum la bielhe mama
Ne-t copis pas lou cot en nade baricougne.
Vèi-ne conde, vèi-ne córrer per la Gasconha
Qui, lo cap hens lo cèu, a los pès hens la mar.
Devisa a tot ostau com la vielha mamà
Ne’t còpis pas lo còth en nada bariconha.

Césaire Daugé

Va, petit conte, va courir la Gascogne
Qui a le front dans le ciel et les pieds dons la mer.
Parle à chaque foyer le langage de la vieille mère
Garde de te briser dans quelque foudrière. [traduction de l’auteur]

Las hadas de la Tor de Polayèr

Césaire Daugé nous raconte la légende du seigneur de Bénac qui habitait la tour de Pouyalèr. Un seigneur qui vend son âme au Diable. Vous pouvez le lire ici en graphie originale et en français ou en graphie classique. Le seigneur de Bénac habite une tour construite par les fées en une nuit, la même nuit que le moulin de la Gouaugue, comme le rapporte l’auteur.

Au cla de lue, las hades que-s passèben, d’un biret de man cabbat lous érs, de la tour au moulin e dou moulin à la tour, pales, truèles, tos e martets.
A l’esguit de l’aube, lous arrays dou sou que trebucaben à la tour, e lou moulin que hasè : clic-clac, clic-clac, clic-clac, coum nat moulin bastit de man d’omi.
Au clar de la lua, las hadas que’s passavan, d’un viret de man capvath los èrs, de la tor au molin e deu molin a la tor, palas, truèlas, tòs e martèths.
A l’esguit de l’auba, los arrais deu só que trebucavan a la tor, e lo molin que hasè : clic-clac, clic-clac, clic-clac, com nat molin bastit de man d’òmi.

Au clair de lune, les fées se passaient en l’air et d’un tour de main, du moulin au château et du château au moulin, pelles, truelles, auges et marteaux.
Dès le point du jour, les rayons du soleil rencontraient la tour, et le moulin faisait : clic-clac, clic-clac, clic-clac, aussi bien que n’importe quel moulin bâti de main d’homme.

C. Daugé - La Tour de Pouyalè - Escole Gastou-Fébus
C. Daugé – La Tour de Pouyalè – Escole Gastou-Fébus éditeur

Un destin méconnu

Bernard Duhourcau (1911-1993) nous conte une bien belle histoire de fée. Dans le lac d’Estaing dormait une fée. Un jeune berger lavedanais, de la famille Abadie-de-Siriex, séduit par la belle, la tire de son enchantement et l’épouse. Cette famille est liée à la mère de Jean-Baptiste Bernadotte (véridique).  De là à imaginer que la destinée fabuleuse du jeune homme est un bienfait de la fée…

Les fées du lac d'Estaing
Le lac d’Estaing

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, Simin Palay, 2020
Statistique générale des départements pyrénéens, Alexandre du Mège, 1830, tome 2, page 372
Une étude fait remonter l’origine des contes de fées à la préhistoire, Camille Cornu, 2016
Pays des Vallées des Gaves, Patrimoine oral, les légendes
Petit dictionnaire des mythologies basque et pyrénéenne, Olivier de Marliave, 1997
Guide des Pyrénées mystérieuses, Bernard Duhourcau, 1985 




Le maïs ou lo milhòc, céréale de Gascogne ?

Qu’on l’appelle milh, milh gròs, milhòc, blat mòro, turquet, blat d’Espanha…, le maïs est indissociable de la Gascogne et de sa culture. Connu depuis les voyages de Christophe Colomb en Amérique, le maïs prend son essor en Gascogne au cours du XVIIIe siècle.

Le maïs, une graine venue du Mexique

Ensilage du maïs par les aztèques, Codex de Florence, fin XVIe siècle Wikipédia
Ensilage du maïs par les Aztèques, Codex de Florence, fin XVIe siècle (Wikipédia)

Le maïs est originaire du Mexique où il constitue l’aliment de base des populations. Cultivé dans la Sierra Madre del Sur, au sud de Mexico, il gagne progressivement le pays des Incas et l’Amérique du Nord. On le retrouve de l’actuel Canada à l’Argentine.

Il fait l’objet d’une sélection rigoureuse pour l’adapter aux conditions de culture et au climat de chaque territoire. Il est si important pour les populations qu’un dieu Aztèque lui est dédié : Centeolt.

Dans la milpa améCulture associée des trois sœurs : courge-haricot-maïs
Culture des trois sœurs : courge-haricot-maïs

Le maïs est cultivé avec le haricot et la courge. Ce sont les « trois sœurs ».

Christophe Colomb découvre le maïs lors de ses voyages en Amérique et le rapporte en Espagne.

Le maïs conquiert lentement l’Europe

Du sud de l’Espagne, le maïs gagne le Portugal, le pays basque, la Galice et la Gascogne où il est signalé en 1612. On le trouve également en Franche-Comté qui est alors une province espagnole. Le reste de la France est réticent à sa culture.

Milhas du Comminges
Milhàs du Comminges

Il entre rapidement dans l’alimentation des populations sous forme de bouillies (bròja, pastèth, mica…), de soupes (bròja, burguet…), de pain (mestura, mesturet, milhàs, armòtas...) ou de gâteaux (milhasson, mica, trusa...). Il épargnera bien des disettes.

Tout comme en Amérique, le maïs fait l’objet d’une sélection pour l’adapter au mieux aux conditions climatiques et de culture. Rien que dans les Pyrénées, on en recense 74 avec des grains jaunes, blancs, rouges ou noirs. Chaque vallée ou village a sa variété : Aleu, Couserans, Massat, Moustajon, Seix, val d’Aran, Saint-Laurent de Neste, Etsaut, Sainte-Engrâce, Saint-Jean Pied de Port, etc. On peut s’en procurer auprès de l’association Kokopelli située au Mas d’Azil en Ariège.

Le maïs devient un marqueur culturel de la Gascogne

Soirée de "despeloquèra" au Cuing (31) - La Dépêche
Soirée de despeloquèra au Cuing (31) – photo La Dépêche

Le maïs devient une des principales cultures en Gascogne, à la fois pour les hommes et pour les animaux. Les travaux mobilisent la famille et le voisinage.

Le semis se fait en ligne ou au carré, le trou est creusé à la bêche ou avec un bâton et le grain, semé un à un ou en poquets, est recouvert avec le pied. En cas de mauvaise levée, il faut repasser pour semer les grains manquants : arrehar lo milhòc.

Il faut ensuite éclaircir le maïs pour ne garder que les pieds les plus vigoureux. On sarcle la terre pour désherber et chausser les pieds de maïs (cauçar, passar lo milhòc). On passe l’arrasclet qui est une herse pour le maïs.

On écime le maïs (esbelar, descabelhar) pour faciliter la maturité des épis et nourrir les animaux. On ramasse les épis secs (milhocar, gabolhar) pour les effeuiller (despelocar) lors des soirées d’hiver (despoloquèra). Les plus beaux épis sont mis à sécher en cordes dans les granges, sous les toits ou sous les balcons pour la prochaine semence.

Atlas Linguistique et ethnographique de la Gascogne (Séguy) - le maïs et ses mutilples noms en gascon
Atlas Linguistique et ethnographique de la Gascogne (Séguy) – le maïs et ses multiples noms en gascon

L’arrivée des variétés hybrides modifie le paysage agricole

Coopérative Maïs-Adour
La coopérative MaïsAdour

On sélectionne les premiers hybrides en France dans les années 1930. Ils connaissent un véritable essor dans les années 1950.

Le premier congrès international consacré au maïs se tient à Pau en octobre 1930. L’AGPM (Association Générale des Producteurs de Maïs) se crée la même année à Orthez. La première station de génétique s’installe à Saint-Martin de Hinx en 1931. L’installation de séchage de Billère est créée en 1954. Elle reçoit la visite de Charles de Gaulle en 1959 et de Nikita Kroutchev en 1960. Les silos de Bayonne sont installés en 1963 pour l’exportation du maïs.

La résistance au maïs hybride est forte : il épuise les sols, les poules cessent de pondre, les foies des canards sont blancs… Sa culture est freinée par la petite taille des exploitations.

Séchoir à maïs
Un crib

Dès lors, on arase les fossés, enlève les haies, remembre les parcelles, et on met en culture les landes de tojas qui servaient de litière pour le bétail. Le crib (séchoir à maïs) fait son apparition en 1954 dans toutes les fermes.

Le développement du maïs hybride a entrainé la forte mécanisation de l’agriculture, la disparition des petites surfaces de cultures diversifiées pour arriver à une quasi monoculture du maïs dans d’immenses champs de maïs (milhocars). En même temps, les agriculteurs sont devenus dépendants des fournisseurs de semences.

Champs de maïs dans le Gers
Champs de maïs dans le Gers

De multiples usages

Le maïs entre en grains ou en farines dans la nourriture des animaux. Il a permis la création de filières d’excellence : foie gras, jambon de Bayonne, volailles label rouge, etc.

Nataïs Premier producteur européen de popcorn
Nataïs, 1er producteur européen de popcorn à Bézeril (32)

Il sert à la fabrication de semoules ou de maïs soufflé. La plus grande usine européenne de fabrication de pop-corn se situe à Bézeril dans le Gers.

Le maïs blanc sert pour le gavage des oies et des canards pour le foie gras, pour l’alimentation des volailles à peau blanche (volailles de Bresse) ou pour la fabrication d’amidons pour la pharmacie.

Certaines variétés servent à fabriquer de l’huile pour l’alimentation humaine, d’autres servent à la fabrication de films plastiques, de papiers ou de colles, d’autres encore permettent de fabriquer l’éthanol. On consomme le maïs doux en grains secs. Les grains servent à fabriquer des alcools (Gin, Bourbon, etc.). Il sert même pour le tourisme par la création de labyrinthes dans les milhocars...

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

« Le maïs et le Béarn de 1930 à 1960 », Revue de Pau et du Béarn, Francis Théau, 2017
Les maïs anciens des Pyrénées, Jean Beigbeder et Maryse Carraretto, éditions Marrimpouey, 2018




Quand planent les vautours


Plusieurs variétés de vautours, petits et grands, planent dans les cieux de nos montagnes. Des oiseaux de mauvaise réputation. Que diriez-vous de mieux les connaitre et de faire une randonnée dans les Pyrénées pour les admirer  ?

Des vautours dans les Pyrénées

S’il nous parait naturel, aujourd’hui, de voir des vautours dans les Pyrénées, ces magnifiques planeurs avaient pourtant pratiquement disparu dans les années 1920 à 1950. Leur allure, leur présence en groupe autour des cadavres et leur mauvaise réputation de charognard les avaient rendu si impopulaires qu’on les empoisonna en masse.

Parmi nos vueitres, le plus commun est surement le vautour fauve. Très présent dans les Pyrénées, il est moins installé sur le sol français. Le plus élégant est probablement le gypaète barbu. Enfin le plus petit est le percnoptère d’Egypte.

La maria bèra ou le vautour fauve

Vautour fauve
Le vautour fauve (Wikipedia)

Appelé généralement en gascon par le mot générique vutre, votre, voire, vueitre , voltre, voter [vautour], il s’appelle arrian, arrianglo, trango dans la vallée de Luchon et le val d’Aran. Dans le Lavedan, le vautour fauve prend le nom sympathique de maria bèra [belle marie, où belle laisse entendre que la bête profite bien, a de belles proportions].

Le gyps fulvus (en latin) est un oiseau lourd de 2,40 m à 2,80 m d’envergure qui se délecte des animaux morts. Champion de la collaboration, Il prospecte le terrain en groupe. Une fois le cadavre localisé, lo voltre descend rapidement en spirales. Ses voisins comprennent le message et le rejoignent bien vite. Cet attroupement de panamòrts [vole-morts litt., croquemorts] peut être assez impressionnant.

On le reconnait à son vol pesant, sa courte queue carrée et sa petite tête blanche rentrée dans sa collerette blanche à rousse. De plus près, on pourra voir son ventre fauve et ses ailes sombres. On le reconnait aussi à sa sociabilité. Il chasse et il dort avec ses copains. Les fientes sur les falaises permettent de localiser les dortoirs. Peut-être aussi, l’entendrez-vous croasser ou même siffler ?

      1. Gyps.fulvus

Lo cap arroi ou le gypaète barbu

Vautour gypaete barbu
Le gypaete barbu (Wikipedia)

Le gypaetus barbatus (en latin) est un magnifique animal de 2,70 à 2, 80 m d’envergure, donc à peu près comme le vautour fauve. À cause de ses ailes étroites, il ne ressemble pas vraiment à un vautour, plutôt à un faucon géant. Sa queue sombre forme un grand losange. Son ventre est d’un orange flamboyant en liberté, alors qu’il reste blanc en captivité ! Cet orange se retrouve aussi autour de son cou alors que son œil est souligné d’un épais sourcil noir qui finit comme une barbe sous le bec. Michel Camélat évoque dans Belina : la sanguinouse courade dou butre / la sanguinosa corada deu vutre [le sanglant collier du vautour]

Ce solitaire se tient éloigné des lieux d’agitation, plutôt à proximité des pierriers, et est plus difficile à voir et même à entendre car c’est un taiseux.

      2. Gypaetus.barbatus

El quebrantahuesos (© Fundación para la Conservación del Quebrantahuesos)

Comme les autres vautours, le cap arroi est un charognard mais c’est lui qui intervient en dernier sur le cadavre, car il mange les tendons, les ligaments, les os et leur moelle. Avec un gosier élastique et un estomac solide, il avale les petits os, jusqu’à 20 cm de long et 3 cm de diamètre. Il casse les gros os avant de les ingérer. Les Espagnols l’appellent d’ailleurs le quebrantahuesos [le casse-os]. Pour les casser, il peut emporter l’os dans les airs et le laisser tomber sur des pierres.

La maria blanca ou le percnoptère d’Egypte

Percnoptère (© https://www.aigles-daure.com/)
Le percnoptère (© https://www.aigles-daure.com/)

Il doit son nom à sa couleur blanche : maria blanca [marie blanche], pora blanca [poule blanche], bota dera bucata [buse de la lessive] selon les vallées.

Le neophron percnopterus  (en latin) se contente d’une envergure de 1,50 m à 1,80 m.  Très facile à reconnaitre par sa couleur blanche et ailes noires, sa queue blanche en forme de losange, il vit comme son gros cousin dans la montagne. Il se joint aux vautours fauves pour manger quelque carcasse mais aime bien aussi finir les restes, les détritus ou se servir dans les dépôts d’ordure.

      3. Neophron.percnopterus

La maria blanca est un migrateur qui passe l’hiver en Afrique où il ne dédaignera pas d’ouvrir un œuf d’autruche avec un caillou pour manger l’intérieur. Il fait partie des animaux qui savent utilise des outils.

La réputation des vautours

Nekhbet, la déesse
Nekhbet, la déesse vautour

Le vautour a été un animal vénéré dans d’anciennes civilisations. En Egypte, la déesse vautour Nekhbet protège le pharaon et l’Egypte. Des vautours vont repérer, pour Rémus et Romulus, l’emplacement de la ville de Rome. Chez les Grecs, le vautour est, à la fois, un messager de Zeus et celui qui mange le foie de Prométhée.

Mais au XVIe siècle vont apparaitre des peintures où des vautours (et des corbeaux) attendent leur proie à côté d’un gibet. Et de bonne augure, le vautour devient un oiseau de mauvaise augure.

Les dessins animés reprendront cette image. Et nos civilisations, plus urbaines et plus industrielles, en s’éloignant de la Nature, le discréditent.

Docteur Vautour

Vautours fauves
Extrait de la vidéo de Laurent Courier

Si l’homme se charge de recycler et traiter ses déchets, la Nature a tout un système de nettoyeurs qui font la même chose.  Les vautours, les corbeaux, les chiens errants, les rats entre autres se chargent d’éliminer les cadavres. Malheureusement, les chiens ou les rats par exemple, étant au contact de l’homme, peuvent aussi lui transmettre des maladies : peste, rage…

Le vautour, lui, est un équarrisseur… bienveillant ! En effet, en nettoyant les cadavres, surtout dans des endroits peu accessibles pour l’homme, il évite la propagation de maladies aux autres animaux et, par conséquence, à l’être humain. Une collaboration gagnante ! Eñaut Harispuru, accompagnateur en montagne, précise : L’avantage du vautour, c’est qu’il a un estomac très acide, qui permet d’aseptiser ou de supprimer tous les virus.  (La Dépêche, 2017)

Une montagne sans vautour ?

Dans Biological Conservation, déjà en 2016, deux chercheurs américains attirent l’attention sur la disparition extrêmement rapide des vautours dans le monde. Ainsi, le percnoptère d’Egypte est menacé d’extinction au niveau mondial. Dans les Pyrénées, on n’en compte plus qu’une vingtaine de couples. Le gypaète barbu ne compterait plus qu’une quarantaine de couples. Et le vautour fauve dans les 500 couples côté nord des Pyrénées.

Vautours fauves au Pays Basque
Vautours fauves au Pays Basque (© jpbphotos)

Les causes en sont la disparition des zones d’équarrissage naturel en Espagne et en France et la diminution du pastoralisme (appauvrissement de leur ressource alimentaire), la destruction de leur habitat, le dérangement par les randonneurs durant la couvaison, et l’empoisonnement en particulier par des cadavres de bêtes domestiques traités par des produits vétérinaires dangereux comme l’anti-inflammatoire, le diclofénac.

La mobilisation pour les vautours

Les deux frères Michel et Jean-François Terrasse font leur thèse en 1973 sur le vautour fauve. Ils comptent environ 60 couples dans les Pyrénées. Ils vont attirer l’attention sur cet oiseau et œuvrer pour lui, créant une association, le Fonds d’Intervention pour les Rapaces.

L’ONU a produit en 2019 un gros rapport montrant que nous débutons la sixième extinction de masse (la cinquième est l’extinction des dinosaures). Un million d’espèces sont menacées d’extinction.  Sa particularité est d’être générée par l’homme. Mais l’homme peut agir et arrêter le phénomène.

Le Vautour fauve, ses œufs, ses nids sont protégés au niveau national depuis juillet 1976 et par l’arrêté du 29 octobre 2009. Aujourd’hui, le rôle essentiel de ce nécrophage est mieux compris et plusieurs associations s’en préoccupent. Leur nombre a déjà augmenté (dix fois plus qu’au début des années 70).

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe, de 1990.

Références

Ausèths, Francis Beigbeder, 1986
vautour percnoptère, Parc National des Pyrénées
oiseaux mal aimés
Vautours en danger : pourquoi l’homme devrait s’en soucier, Félix Gouty, 2016
Vautour fauve et pastoralisme, LPO
Biodiversité, sixième extinction de masse, ONU, 6 mai 2019




L’aigle royal, seigneur du ciel pyrénéen

Seigneurs du ciel, les rapaces sont aussi dans notre patrimoine. Comme ils sont faciles à observer, pourquoi ne pas profiter des promenades en montagne pour se laisser charmer par le majestueux aigle royal ?

Sa majesté l’aigle royal

Sa Majesté aigle royal
Sa Majesté l’aigle royal

Magnifique bête qui aime la montagne, l’aigle royal est puissant, agile, léger malgré ses 3-4 kg (mâle) ou 5-6 kg (femelle). À la fin de l’hiver, ils se lancent dans de splendides parades. En vrais acrobates enchainant des piqués, des retournements, des vols sur le dos. Ils semblent s’amuser, s’accrochent les serres, s’offrent des proies…

Regardez-les voler ou planer avec leurs 2 mètres et plus d’envergure, les doigts (grandes plumes du bout des ailes) ouverts. Vous les différencierez aisément des lourds vautours grâce à leur vol souple. Peut-être aussi aurez-vous la chance (ils s’expriment peu) de les entendre japper (kya) ou glatir.

Une chasse de bas-vol

Aigle royal en volOn peut voit un aigle assez facilement car il n’aime pas la forêt (il est trop gros pour y évoluer aisément). Il préfère chasser dans des milieux plus ouverts comme les estivas [alpages]. Son terrain de chasse est immense, d’une cinquantaine de km2. Il mange des oiseaux, des rongeurs, des lièvres, des marmottes, des renards voire un petit chevreuil. Il peut tuer une bête d’une quinzaine de kilos et transporter jusqu’à 4 ou 5 kg de viande à la fois. Pourtant il mange peu, se contentant de 250 g de viande par jour (mâle) ou 300 g (femelle). Il supporte d’ailleurs des jeûnes d’une semaine sans difficulté.

Pour chasser, il vole bas au-dessus de la prairie ou au ras d’un bois. Il repère sa proie grâce à une vue huit fois plus perçante que celle de l’homme. Ayant vu par exemple un écureuil, il pique puis, en arrivant sur lui, se redresse et ouvre ses serres dotées d’ongles jusqu’à 7 cm pour l’arracher à son arbre. Il doit être rapide car la proie à son arrivée va tenter de lui échapper, ce qu’elle réussit neuf fois sur dix.

Un seigneur peu combatif

L’aigle royal vit en couple et est d’un naturel tranquille. Si besoin, il protège son territoire en intimidant les intrépides mais attaquera rarement. Les choses changent si l’inconscient s’approche du nid. Là, l’aigle deviendra agressif et engagera le combat. D’ailleurs, les Albanais disent : Aimer la patrie comme l’aigle son nid.

Par chance, ou avec des jumelles, vous pourrez distinguer son arcade sourcilière noire qui lui donne son air féroce. C’est en fait sa « visière » qui lui protège les yeux et lui permet de ne pas être ébloui par le soleil.

L’aire de l’aigle

L'aigle royal dans son aire

Son aire qui peut avoir deux mètres de diamètre et de haut, est fait de branches. En avril, naitront trois ou quatre aiglons blancs dont un seul arrivera jusqu’à l’envol, parfois deux. En effet, l’aiglon le plus fort tuera ses frères et sœurs. Sa survie n’est pas encore acquise, un seul jeune sur quatre arrivera à l’âge adulte (4 à 5 ans). Heureusement, ils vivent longtemps, vingt-cinq à trente ans.

C’est un oiseau que l’on trouve un peu partout, dont les Pyrénées, mais il est devenu rare. On ne compte même pas 80 couples aujourd’hui dans nos montagnes. Il reste encore dérangé pendant la nidification, empoisonné…

L’aigle dans la littérature gasconne

Ce splendide animal n’a pas attiré l’attention de nos ancêtres, peut-être parce qu’il n’était ni un allié ni un ennemi. Il a d’ailleurs peu de noms en gascon : agla, aguilla avec quelques variantes comme angla, aguinla, aguita. Cependant, il est quelque fois cité dans un poème, un conte, une expression…

Les eglògas de Pèir de Garròs

Pey de Garros - Elogas
Extrait de l’Eglogue 3 de Pey de Garros – Toulouse – 1567 (texte complet ici)

Dans la troisième églogue de Pey de Garros, peut-être la plus belle, Hranquina raconte son rêve. Il se termine par une belle et douce description de la paix descendue sur terre :

Man dessus man, portaua en pertreytura,
Laqla a l’œlh gay hoc sa cabaugaduro
Qui la vengoc, volen s’arrepauza
Dessus un coup de montaña pauza.

Man dessús man, portava en pertrietura,
L’agla a l’uelh gai  hoc sa cabaugadura,
Qui la vengoc, volent s’arrepausar
Dessús un cop de montanha pausar.

Deux mains superposées elle portait en peinture,
L’aigle à l’œil joyeux qui lui servait de monture,
Vint, quand elle voulut se reposer
En haut d’une montagne la déposer.

Les contes et les fables

L’Aigle et le Roitelet est un conte gersois collecté par Jean-François Bladé (1827-1900), qui montre la victoire du petit malicieux contre le grand benêt.

Pierre François Tardieu, édition complète des fables de La Fontaine, 1755-1759.

Jules Portes (1823-1875) a traduit trois fables de La Fontaine parlant d’aigle : L’aigla e l’Escrabat [L’aigle et l’escarbot], L’aigla e lo gahús [L’aigle et la chouette],  L’aigla la gata e la sanglièra [L’aigle, la laie et la chatte]. On retrouve le style imagé, loquace et proche de la nature du Gascon qui contraste avec l’austérité du récit du fabuliste français.

U cop l’aiglo qu’abê soun nid encraouistad
A’t soum, entre dus rams, d’u bieil cassou curad,
Pendent que dins sa tuto, aou bèt pè, la sanglièro
Abê fourmat lous sue ‘n u pailhad de hounguèro.
N’ey pàs tout : aou mème arbre, en â caous, mey en sus,
U gato abê gatouat encor’ entre las dûs. 

Un còp l’aigla qu’avè son nid encrauistat
Ath som, entre dus rams, d’un vielh casso curat,
Pendent que dins sa tuta, au bèth pè, la sanglièra
Avè format lo sué en un palhat de honguèra. 
N’ei pas tot : au mèma arbre, en a cauç, mei en sus,
Ua gata avè gatoat encor’ entre las dus.

Une fois l’aigle avait son nid accroché
Au somment, entre deux branches d’un vieux chêne creux,
Tandis que dans sa bauge, au pied, la laie
avait formé le sien sur un tas de fougères.
Ce n’est pas tout : au même arbre, sur le tronc au-dessus,
Une chatte avait mis bas entre les deux

La Fontaine en deux vers dit la même chose :
L’Aigle avait ses Petits au haut d’un arbre creux,
La Laie au pied, la Chatte entre les deux ;

Les expressions

Les Gascons diront « crier comme un aigle » quand les Français préfèrent « crier comme un putois ».

La vue extraordinaire de l’aigle a été reconnue un peu par tous. Ainsi Edmond Rostand décrit les cadets de Gascogne dans son Cyrano de Bergerac :

Edmond Rostand par Sem
Edmond Rostand par Sem

Œil d’aigle, jambe de cigogne,
Moustache de chat, dents de loups,
Fendant la canaille qui grogne,
Œil d’aigle, jambe de cigogne,
Ils vont, – coiffés d’un vieux vigogne
Dont la plume cache les trous ! –

 

Et même s’il n’est pas Gascon,  nous pouvons terminer avec cette belle phrase du poète surréaliste parisien Robert Desnos (1900-1945), publiée dans Rrose Sélavy, 1922 : Le temps est un aigle agile dans un temple.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Ausèths, Francis Beigbeder,
La migration des rapaces dans les Pyrénées,
Eglògas, Pèir de Garròs
Les contes de Gascogne, Jean-François Bladé,
Fablos caousidos de Lafountaino, Jules Portes