Saint-Domingue, eldorado des Gascons

Saint-Domingue, partie ouest de l’ile d’Hispaniola est française depuis 1697. Elle donnera naissance à la République d’Haïti en 1804. Les Gascons émigrent si nombreux dans le centre de la colonie qu’on appelle cette région la Petite Gascogne.

Les boucaniers de Saint-Domingue

Deux cartes non datées de l'Île de Santo Domingo donnant la répartition de l'île entre la colonie française et la colonie espagnole
Deux cartes non datées de l’Île de Santo Domingo donnant deux répartitions assez différentes de l’île entre la colonie française de Saint-Domingue et la colonie espagnole. La carte de droite montre une frontière assez proche de la frontière actuelle entre Haïti et la République Dominicaine (voir carte ci-dessous).

Saint-Domingue, eldorado des Gascons - Michel le Basque - image d'une collection de Allen & Ginter Cigarettes (1888)
Michel le Basque – collection d’images pour Allen & Ginter Cigarettes (vers 1888)

En 1630, les Français s’établissent sur la partie ouest de l’ile Hispaniola, appelée aussi Santo Domingo, alors sous domination espagnole. Ce sont surtout des boucaniers. Ils tiennent leur nom du fait qu’ils boucanent leur viande à la manière indigène (séchée et fumée). Leurs habitations sont des boucans, terme resté dans la langue française dans le sens de tapage, vacarme. De même, il donne en languedocien et en provençal bocan.

L’ile de la Tortue et l’ile de la Vache situées près des côtes de Saint-Domingue sont des repaires de boucaniers. Un des plus célèbres est Michel Etchegorria, dit Le Basque, de Saint Jean de Luz. Ils s’approvisionnent sur l’ile de Saint-Domingue et fondent des établissements côtiers, dont Cap Français en 1670 qui devient Port au Prince.

Haïti et la République Dominicaine aujourd'hui
Haïti et la République Dominicaine aujourd’hui

En 1664, le territoire occupé par les boucaniers devient une colonie française. Le traité de Ryswick de 1697 reconnait à la France la possession du tiers occidental de l’ile (le futur Haïti).

 

Premier gouverneur de Saint-Domingue, Jean-Baptiste du Casse,

Saint-Domingue, eldorado des Gascons - Jean-Baptiste du Casse, (vers 1700), d'après Hyacinthe Rigaud
Jean-Baptiste du Casse (vers 1700), d’après Hyacinthe Rigaud

Jean-Baptiste Ducasse (1650-1715) est un Gascon né à Pau vers 1650. Après de brillants états de service dans la marine royale, il finit sa carrière comme Lieutenant-général des armées navales, c’est-à-dire au plus haut grade de la marine.

Il est gouverneur de Saint-Domingue de 1691 à 1703 et développe la colonie. Il établit les boucaniers de l’ile de la Tortue sur des terres agricoles, ramène l’ordre et renforce ses défenses face aux appétits des Espagnols, des Anglais et des Hollandais qu’il combat dans les Caraïbes.

En 1694, il organise une expédition sur la Jamaïque et en ramène les installations de 50 sucreries qui seront le départ de l’industrie sucrière de Saint-Domingue.

Jean-Baptiste Ducasse encourage l’émigration des Gascons à Saint-Domingue à partir du port de Bordeaux.

Les Gascons à Saint-Domingue

Les Gascons arrivent nombreux à Saint-Domingue à partir de 1763. Ils se regroupent par origine. A La Marmelade, on retrouve des Barbé, Baradat, Cappé, Carrère, Peyrigué-Lalanne, tous originaires de Labatut Rivière Basse en Bigorre. Dans la partie centrale de Saint-Domingue, un canton s’appelle la Petite Gascogne.

Moulin à sucre
Moulin à sucre

Pierre Davezac de Castéra (1721-1781) est Tarbais. Il acquiert l’indigoterie de Macaya à Aquin, au sud de Saint-Domingue. Il y amène l’eau, fertilise toute la plaine et crée des moulins. Son petit-fils Armand Davezac de Castéra-Macaya de Bagnères de Bigorre entre en 1886 à l’Académie des Inscriptions et Belles lettres. Les Bigourdans Laurent Soulé et Bernard Lassus fondent le collège royal de Saint-Domingue.

Saint-Domingue - Coupe d'une sucrerie à Bas-Limbé
Saint-Domingue – Coupe d’une sucrerie

Les Gascons possèdent 70 % des habitations (plantations) et développent l’économie de Saint-Domingue. En 1789, Saint-Domingue assure 40% de la production mondiale de sucre et 60% de celle du café. Près de 1 500 navires y accostent chaque année. Elle compte 8 000 habitations, dont 793 sucreries, 3 150 indigoteries, 789 cotonneries, 3 117 caféières et 50 cacaoyères.

La révolte de 1791 à Saint-Domingue

La Révolution française de 1789 amène de nouvelles idées d’égalité et de liberté. Une révolte éclate en aout 1791 à Saint-Domingue. Près de 1 000 colons sont massacrés et leurs habitations incendiées. En 1793, la liberté des esclaves est proclamée et la Convention l’étend à toutes les colonies le 4 février 1794.

Toussaint Louverture
Toussaint Louverture

Toussaint de Bréda ou Toussaint Louverture réunit 20 000 hommes et s’oppose aux Anglais et aux Espagnols qui tentent de prendre Saint-Domingue. Il était né dans l’habitation de Bréda qui appartenait au comte Louis Pantaléon de Noé.

Nommé général en 1796, il étend son autorité à toute l’ile et remet l’économie en marche en rappelant les anciens colons.

Il fait adopter la 1ère constitution de Saint-Domingue en 1801. Bonaparte envoie le général Leclerc avec 30 000 hommes. Toussaint Louverture est fait prisonnier et envoyé dans le Jura où il meurt en 1803.

En 1802, une nouvelle révolte conduit à un nouveau massacre de colons, à la défaite des Français à la bataille de Vertières et à leur évacuation de l’ile. Saint-Domingue devient Haïti et la république est proclamée le 1er janvier 1804.

Saint-Domingue est marquée par les Gascons

Les Gascons rescapés de Saint-Domingue émigrent dans les Antilles ou aux États-Unis. Ceux qui n’ont pas de biens rentrent en France et espèrent une indemnisation qui est dérisoire. Elle correspond à 1/10e de la valeur des habitations.

Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, conserve de nombreux toponymes gascons : Courjoles, Labarrère, Labadie, Carrère, Dupoey, Darrac, Gaye, Duplaa, Garat, Laborde, Marsan, Navarre, etc. Une rivière haïtienne porte encore le nom de Gascogne.

Deux présidents haïtiens d'origine gasconne
Deux présidents haïtiens d’origine gasconne : Sylvain Salnave (1826-1870) et Philippe Sudré-Dartiguenave 1862-1926)

Des présidents haïtiens sont d’origine gasconne : Sylvain Salnave (de 1867 à 1870), Philippe Sudré-Dartiguenave (de 1915 à 1922), etc.

Les deux premiers maires de Port-au-Prince sont Michel-Joseph Leremboure né à Saint Jean de Luz et Bernard Borgella de Pensié d’origine béarnaise qui est l’auteur de la constitution de Toussaint Louverture.

Projet financé par les Nations Unies pour l'Organisation des Paysans de Gascogne (Haïti)
Projet de pisciculture financé par les Nations Unies pour l’Organisation des Paysans de Gascogne (Haïti)

Il existe même une Organisation des Paysans de Gascogne (section de la commune de Mirebalais) financée par les Nations Unies pour la réhabilitation de canaux d’irrigation et la création de piscicultures pour augmenter le revenu des paysans.

 

Serge Clos-Versaille

Références

Un grand seigneur et ses esclaves – Le comte de Noé entre Antilles et Gascogne, Jean-Louis Donnadieu, Presses universitaires du Mirail, 2009
L’Eldorado des Aquitains. Gascons, basques et Béarnais aux Iles d’Amérique (XVIIe-XVIIIe siècles), Jacques de Cauna. Atlantica, Biarritz, 1998
Les Bigourdans à Saint-Domingue au XVIII° siècle, R. Massio, Les Annales du Midi, Tome 64, N°18, 1952. pp. 151-158
 » Bigourdans et gens de Rivière-Basse et de Magnoac à Saint-Domingue au XVIIIème siècle « , Bulletin de la société académique des Hautes-Pyrénées
Notes supplémentaires sur le comte de Noé dans Bulletin de la société archéologique du Gers
, 4e trimestre 1978.




Le maïs ou lo milhòc, céréale de Gascogne ?

Qu’on l’appelle milh, milh gròs, milhòc, blat mòro, turquet, blat d’Espanha…, le maïs est indissociable de la Gascogne et de sa culture. Connu depuis les voyages de Christophe Colomb en Amérique, le maïs prend son essor en Gascogne au cours du XVIIIe siècle.

Le maïs, une graine venue du Mexique

Ensilage du maïs par les aztèques, Codex de Florence, fin XVIe siècle Wikipédia
Ensilage du maïs par les Aztèques, Codex de Florence, fin XVIe siècle (Wikipédia)

Le maïs est originaire du Mexique où il constitue l’aliment de base des populations. Cultivé dans la Sierra Madre del Sur, au sud de Mexico, il gagne progressivement le pays des Incas et l’Amérique du Nord. On le retrouve de l’actuel Canada à l’Argentine.

Il fait l’objet d’une sélection rigoureuse pour l’adapter aux conditions de culture et au climat de chaque territoire. Il est si important pour les populations qu’un dieu Aztèque lui est dédié : Centeolt.

Dans la milpa améCulture associée des trois sœurs : courge-haricot-maïs
Culture des trois sœurs : courge-haricot-maïs

Le maïs est cultivé avec le haricot et la courge. Ce sont les « trois sœurs ».

Christophe Colomb découvre le maïs lors de ses voyages en Amérique et le rapporte en Espagne.

Le maïs conquiert lentement l’Europe

Du sud de l’Espagne, le maïs gagne le Portugal, le pays basque, la Galice et la Gascogne où il est signalé en 1612. On le trouve également en Franche-Comté qui est alors une province espagnole. Le reste de la France est réticent à sa culture.

Milhas du Comminges
Milhàs du Comminges

Il entre rapidement dans l’alimentation des populations sous forme de bouillies (bròja, pastèth, mica…), de soupes (bròja, burguet…), de pain (mestura, mesturet, milhàs, armòtas...) ou de gâteaux (milhasson, mica, trusa...). Il épargnera bien des disettes.

Tout comme en Amérique, le maïs fait l’objet d’une sélection pour l’adapter au mieux aux conditions climatiques et de culture. Rien que dans les Pyrénées, on en recense 74 avec des grains jaunes, blancs, rouges ou noirs. Chaque vallée ou village a sa variété : Aleu, Couserans, Massat, Moustajon, Seix, val d’Aran, Saint-Laurent de Neste, Etsaut, Sainte-Engrâce, Saint-Jean Pied de Port, etc. On peut s’en procurer auprès de l’association Kokopelli située au Mas d’Azil en Ariège.

Le maïs devient un marqueur culturel de la Gascogne

Soirée de "despeloquèra" au Cuing (31) - La Dépêche
Soirée de despeloquèra au Cuing (31) – photo La Dépêche

Le maïs devient une des principales cultures en Gascogne, à la fois pour les hommes et pour les animaux. Les travaux mobilisent la famille et le voisinage.

Le semis se fait en ligne ou au carré, le trou est creusé à la bêche ou avec un bâton et le grain, semé un à un ou en poquets, est recouvert avec le pied. En cas de mauvaise levée, il faut repasser pour semer les grains manquants : arrehar lo milhòc.

Il faut ensuite éclaircir le maïs pour ne garder que les pieds les plus vigoureux. On sarcle la terre pour désherber et chausser les pieds de maïs (cauçar, passar lo milhòc). On passe l’arrasclet qui est une herse pour le maïs.

On écime le maïs (esbelar, descabelhar) pour faciliter la maturité des épis et nourrir les animaux. On ramasse les épis secs (milhocar, gabolhar) pour les effeuiller (despelocar) lors des soirées d’hiver (despoloquèra). Les plus beaux épis sont mis à sécher en cordes dans les granges, sous les toits ou sous les balcons pour la prochaine semence.

Atlas Linguistique et ethnographique de la Gascogne (Séguy) - le maïs et ses mutilples noms en gascon
Atlas Linguistique et ethnographique de la Gascogne (Séguy) – le maïs et ses multiples noms en gascon

L’arrivée des variétés hybrides modifie le paysage agricole

Coopérative Maïs-Adour
La coopérative MaïsAdour

On sélectionne les premiers hybrides en France dans les années 1930. Ils connaissent un véritable essor dans les années 1950.

Le premier congrès international consacré au maïs se tient à Pau en octobre 1930. L’AGPM (Association Générale des Producteurs de Maïs) se crée la même année à Orthez. La première station de génétique s’installe à Saint-Martin de Hinx en 1931. L’installation de séchage de Billère est créée en 1954. Elle reçoit la visite de Charles de Gaulle en 1959 et de Nikita Kroutchev en 1960. Les silos de Bayonne sont installés en 1963 pour l’exportation du maïs.

La résistance au maïs hybride est forte : il épuise les sols, les poules cessent de pondre, les foies des canards sont blancs… Sa culture est freinée par la petite taille des exploitations.

Séchoir à maïs
Un crib

Dès lors, on arase les fossés, enlève les haies, remembre les parcelles, et on met en culture les landes de tojas qui servaient de litière pour le bétail. Le crib (séchoir à maïs) fait son apparition en 1954 dans toutes les fermes.

Le développement du maïs hybride a entrainé la forte mécanisation de l’agriculture, la disparition des petites surfaces de cultures diversifiées pour arriver à une quasi monoculture du maïs dans d’immenses champs de maïs (milhocars). En même temps, les agriculteurs sont devenus dépendants des fournisseurs de semences.

Champs de maïs dans le Gers
Champs de maïs dans le Gers

De multiples usages

Le maïs entre en grains ou en farines dans la nourriture des animaux. Il a permis la création de filières d’excellence : foie gras, jambon de Bayonne, volailles label rouge, etc.

Nataïs Premier producteur européen de popcorn
Nataïs, 1er producteur européen de popcorn à Bézeril (32)

Il sert à la fabrication de semoules ou de maïs soufflé. La plus grande usine européenne de fabrication de pop-corn se situe à Bézeril dans le Gers.

Le maïs blanc sert pour le gavage des oies et des canards pour le foie gras, pour l’alimentation des volailles à peau blanche (volailles de Bresse) ou pour la fabrication d’amidons pour la pharmacie.

Certaines variétés servent à fabriquer de l’huile pour l’alimentation humaine, d’autres servent à la fabrication de films plastiques, de papiers ou de colles, d’autres encore permettent de fabriquer l’éthanol. On consomme le maïs doux en grains secs. Les grains servent à fabriquer des alcools (Gin, Bourbon, etc.). Il sert même pour le tourisme par la création de labyrinthes dans les milhocars...

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

« Le maïs et le Béarn de 1930 à 1960 », Revue de Pau et du Béarn, Francis Théau, 2017
Les maïs anciens des Pyrénées, Jean Beigbeder et Maryse Carraretto, éditions Marrimpouey, 2018




Henri d’Albret et Marguerite d’Angoulême

Les vicomtes de Béarn sont rois de Navarre depuis 1479. La partie sud de ce petit royaume est annexé par la Castille en 1512 et son roi Henri d’Albret (Henri II de Navarre) ne pourra jamais le reconquérir. Il modernise le Béarn tandis que sa femme, Marguerite de Navarre, la « Marguerite des Marguerites », protège écrivains et poètes, et écrit de nombreuses pièces.

Le royaume de Navarre, fondé en 824, est constitué de la Haute Navarre au sud des Pyrénées (partie la plus importante) et de la Basse Navarre au nord des Pyrénées.

Henri d’Albret hérite du royaume de Navarre

François-Febus (1463-1483), roi de Navarre (1479-1483)
François-Febus (1463-1483), roi de Navarre (1479-1483)

François-Febus est roi de Navarre de 1479 à 1483. Sa sœur Catherine lui succède et épouse Jean d’Albret en 1484.

Le royaume de Navarre est envahi par la Castille en 1512 et ses souverains se réfugient à Pau. Le roi Louis XII de France envoie une armée conduite par Jean d’Albret et le futur François 1er. Elle assiège Pampelune mais rebrousse chemin à l’arrivée des Castillans.

Catherine de Navarre, (1468-1517) reine de Navarre de 1483 à 1517
Catherine de Navarre (1468-1517), reine de Navarre (1483-1517) sœur de François-Febus et mère d’Henri d’Albret

En 1516, Jean d’Albret obtient l’accord des États de Béarn pour lever 3 000 hommes qui attaquent Saint Jean Pied de Port sans pouvoir jamais prendre d’assaut la citadelle gardée par les Espagnols. Une troupe se dirige vers Pampelune mais est prise à revers et faite prisonnière. Jean d’Albret doit évacuer Saint Jean Pied de Port. C’est le second échec.

Jean d’Albret meurt en 1516 et Catherine en 1517. Leur fils Henri d’Albret devient roi de Navarre à 14 ans. Il reprend le dessein de son père de reconquérir son royaume.

Henri d’Albret échoue à reconquérir la Navarre

François 1er ca. 1515
François 1er (ca 1515) tente de reconquérir la Navarre

Pour se venger de son échec à l’élection au Saint Empire romain germanique, François 1er envoie 12 000 hommes reconquérir la Navarre sous les ordres du sire de Lesparre. Henri d’Albret est à Pau à la tête d’une armée béarnaise et attend le signal pour intervenir. Les Français entrent dans Pampelune le 19 mai 1521. C’est au cours de l’attaque que sera blessé Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus. Lesparre renvoie 6 000 Gascons, pour faire des économies, et attaque Logroño en Castille. Il est battu à Noain le 30 juin. Henri d’Albret est toujours en Béarn et n’est pas intervenu. C’est le troisième échec.

En septembre, François 1er envoie une autre armée qui se contente de prendre Fontarabie. C’est le quatrième échec. Henri d’Albret transforme la Basse Navarre en royaume en 1522 et convoque les États généraux. En 1523, il crée une chancellerie et une cour souveraine de justice qu’il installe à Saint-Palais.

En représailles, les Espagnols dirigés par le duc d’Albe reprennent Fontarabie en septembre 1523, assiègent Bayonne sans succès, occupent la Basse Navarre, brulent le château de Bidache, ravagent la Soule et Mauléon, prennent Sauveterre et Navarrenx et repartent après avoir pillé Saint Jean de Luz et Hendaye. Charles V évacue la Basse Navarre en 1530 qui lui coute trop cher.

Henri et Marguerite

Henri II de Navarre
Henri d’Albret, roi de Navarre

La Haute Navarre est définitivement perdue. Henri d’Albret est fait prisonnier à la bataille de Pavie en 1523, s’évade en 1525 et épouse en janvier 1527 Marguerite d’Angoulême, la sœur de François 1er, celle qui deviendra Marguerite de Navarre.

Marguerite de Navarre
Marguerite d’Angoulême, reine de Navarre

Les noces ont lieu à Saint Germain en Laye, le 24 janvier 1527. En octobre, les deux époux font un séjour de trois mois à Pau et à Nérac. Le 16 janvier 1528 nait Jeanne d’Albret. La mère de Henri III de Navarre (Henri IV de France).

Henri d’Albret fait transformer le château de Pau pour l’agrément de Marguerite de Navarre. L’influence de Fontainebleau n’est pas absente dans la décoration, ce qui lui valut le surnom de François 1er du Béarn.

Jeanne d'Albret
Jeanne d’Albret, fille de Marguerite d’Angoulême et mère d’Henri IV (de France)

De 1529 à 1535 il aménage la terrasse sud, ouvre de larges fenêtres et construit l’escalier monumental. Mais Marguerite préfère Nérac où elle séjourne deux ans. Elle revient à Pau en 1547, à l’aller et au retour des bains de Cauterets.

Henri de Navarre modernise le Béarn

Los fors, et costumas de Bearn. Édition de 1625
Los fors, et costumas de Bearn. Édition de 1625

Henri d’Albret remplace la Cort Major par un conseil souverain ou Conselh ordinary qui juge les affaires en dernière instance. Il sépare la justice criminelle de la justice civile et publie en 1547 le Styl de justicy. En 1551, il publie le Fors et costumes de Bearn qui est l’aboutissement de l’unification des Fors de Morlaàs et de ceux d’Aspe, d’Ossau et de Barétous.

En matière financière, il crée les chambres des comptes de Pau et de Nérac. Il améliore le titre de la monnaie béarnaise pour obtenir la parité avec la monnaie française favorisant ainsi le commerce. Il crée un atelier monétaire dans la tour de la monnaie de Pau en 1554.

En matière militaire, il fait fortifier Navarrenx par un ingénieur italien à partir de 1542 et crée six parsans militaires qui lui permettent de mobiliser 6 000 hommes en 24 heures.

 

Maison carrée de Nay
Maison carrée de Nay

L’époque d’Henri d’Albret est prospère en Béarn. La population augmente. L’agriculture et le commerce sont florissants. On construit de nombreuses églises et des bâtiments civils comme la Maison carrée de Nay. L’exploitation des mines et la création de fonderies sont encouragées. Des manufactures textiles sont installées à Nay et à Oloron.

La Marguerite des Marguerites

Jacques Lefevre d'Etaples (1450-1537)
Jacques Lefevre d’Etaples (1450-1537)

Marguerite de Navarre se passionne pour les arts et la poésie, mais aussi pour les idées nouvelles en matière de religion. Elle connait le latin, l’hébreu et l’italien. On la surnomme « la dixième muse de son pays ». À Nérac, elle donne refuge à Jacques Lefevre d’Etaples, évêque de Meaux, et à d’autres personnages qui feront de la ville un important foyer d’humanisme.

Manuscript des comptes de la royne de Navarre soeur du roy Francois premier que lon appeloit en ce temps la a la cour La Marguerite des marguerites (p. de gauche)
« Manuscript des comptes de la royne de Navarre soeur du roy Francois premier que lon appeloit en ce temps la a la cour La Marguerite des marguerites » (note de la p. de gauche du manuscrit – Gallica)

Elle rédige son oeuvre la plus connue l’Heptaméron en 1559, recueil inachevé de 72 contes galants, la plupart écrits à Cauterets. Ils mettent en scène dix personnages qui, tour à tour, racontent une histoire. On y trouve, Hircan (son mari), Parlamente (Marguerite), Dagoucin (l’évêque de Sées), etc. Après chaque histoire, une discussion s’engage entre les dix personnages.

Le Château d'Odos (65)
Le Château d’Odos (65)

En 1547, elle écrit un recueil de poèmes sous le nom de Marguerites de la Marguerite des princesses publié à Lyon en 1547. Albert le Franc, historien de la littérature, publiera d’autres poèmes sous le titre Les dernières poésies de Marguerite de Navarre. Elle s’intéresse aussi au théâtre et écrit des pastorales.

Après la mort de François 1er, elle se retire au château d’Odos en Bigorre et y meurt le 21 décembre 1549. Henri d’Albret meurt à Hagetmau le 25 mai 1555.

Serge Clos-Versailles

écrit en nouvelle orthographe

Références

Lorsque les seigneurs de Béarn régnaient sur la Navarre, Denis LABAU, éditions COVEDI, Pau, 1994
Histoire des d’Albret et des rois de Navarre, Michel Levasseur, éditions Atlantica, 2006
Poésies de Marguerite de Navarre




Français, d’où viennent tes mots ?

Quels sont les mots propres à une langue ? Quand peut-on parler de langue pure ? Au-delà de son opinion sur le sujet, examinons pour l’instant le cas du français.

Ces mots sont-ils français ?

La charrue, le chêne, la sonate, le téléphone, allô, la boutade, loyal sont-ils des mots français ?

La charrue, le chêne feraient partie des quelques mots du fonds gaulois qui nous sont restés.

Quelques mots français empruntés au gaulois
Quelques mots français empruntés au gaulois

sonate : 1695, emprunt à l’italien sonata dit le CNRTL.  De fait, la musique italienne déferle en France au XVIIe nous apportant ses mots que nous garderons : cantate, sonate, adagio…

téléphone : en 1860, l’Allemand Johann Philipp Reis met au point un appareil électrique capable de transmettre le son à distance qu’il baptise telefon. Un terme repris par tous.

allô : ce mot est-il né avec le téléphone ? Que nenni. Le mot est employé, entre autres par Shakespeare. Il viendrait de hallóo (expression pour lancer les chiens à la chasse ou attirer l’attention), qui vient lui-même de hallow, et avant de halloer et, en remontant encore, des bergers normands du XIe siècle qui s’étaient installés en Angleterre, ils criaient halloo (en normand) pour réunir leurs troupeaux.

boutade : mot venant du gascon botada.

loyal  :  dans le sens « qui a de l’honneur et de la probité », est l’évolution du mot français leial ; dans le sens « qui est fidèle au roi, à l’autorité légitime », vient de l’anglais loyal (fidèle à un engagement) nous dit le CNRTL. Une subtilité qui montre que le sens même des mots peut être influencé par une langue étrangère.

L’origine latine

Au-delà de ces quelques exemples, remontons l’histoire pour tracer l’évolution du français. Succinctement, l’empire romain a apporté sa langue, et le latin vulgaire va laisser place aux premières langues romanes.  Un latin qui, déjà, a emprunté de nombreux mots au grec, tellement Rome fut influencée par ce peuple. Ainsi ce qui se rapporte à l’art de l’écriture, les objets d’art, la science, les poids et mesures, le droit, le rituel, l’art militaire, la construction, et même les vêtements…

Français et autres Idiomes et dialectes romans (Wikipedia)
Idiomes et dialectes romans (source Wikipedia)

Si nous pouvions remonter plus haut, nous verrions sans doute que beaucoup de termes techniques que nous croyons grecs sont nés loin du sol de l’Hellade. Ils nous conduiraient vers l’Égypte et la Chaldée, ajoute le linguiste  Michel Bréal.

Nos langues romanes vont donc s’appuyer sur ce latin enrichi de grec et autres. Elles vont continuer avec d’autres langues. Par exemple, au IIIe siècle, les Francs, venus s’installer dans certaines contrées de France, vont apporter de nombreux mots comme guerre ou riche.

L’influence des relations commerciales sur les mots du français

Quelques mots français empruntés à l’allemand

Au XIIe siècle, les relations commerciales vont fortement développer le lexique français. Comme le mot courtisan emprunté à l’italien ou amiral emprunté aux Sarrasins. On ne reviendra pas sur l’apport du gascon.

Au XVIIe siècle, avec l’expansion sur l’Amérique ou l’Afrique, de nouveaux mots apparaissent.

 

Quelques emprunts du français à l'espagnol
Quelques mots français empruntés à l’espagnol

Les Espagnols nous transmettent par exemple la vanille ou le chocolat.  Les Hollandais étoffent notre vocabulaire maritime avec des mots comme bâbord ou matelot,  mais aussi dans d’autres domaines, par exemple, bastringue ou gredin. Les Allemands fournissent notre vocabulaire militaire avec képi ou bivouac, mais aussi des mots comme accordéon. Cet instrument de musique souvent considéré comme typiquement français est, en fait, assez partagé. Et c’est Cyrill Demian (1772-1849), facteur de piano et d’orgue à Vienne (Autriche), qui crée le premier akkordion en 1829.

Plus récemment, les Russes nous transmettent le cosaque ou le chaman (ou chamane).

L’apport extraordinaire des mots arabes

Quelques français mots empruntés à l'arabe
Quelques mots français empruntés à l’arabe

Dans tous ces apports, on peut s’attarder sur l’influence arabe. Plusieurs périodes vont fortement marquer la langue française, et surtout le moyen-âge (VIIe-XVe siècles). L’arabe est une grande source de culture et pénètre, directement ou à travers d’autres langues romanes, à peu près tous les thèmes : l’administratif, le commercial, la médecine, les domaines scientifiques, etc.

Parmi les domaines bien connus, on rappellera les mathématiques avec des mots comme algèbre, algorithme, zéro, chiffre, ou la chimie avec alambic, alcool, goudron…, ou encore des mots comme bled, ou reg, ce trois-lettres bien connu des cruciverbistes.

Pourtant cet apport est bien plus large. En biologie, les langues arabes nous apporteront de nombreux mots comme ambre, talc… en commerce, des mots comme douane, magasin, coton, gilet, mousseline, nacre, sorbet, etc. D’autres mots arabes viennent avec des espèces végétales ou animales comme l’abricot, l’estragon ou le bardot. Ou encore, le français intègrera les mots assassin (au départ dans le sens de tueur à gages), cador, cafard (au départ dans le sens d’incroyant), fanfaron ou toubib. Et ne parlons pas de l’almanach, l’avanie, la gabelle, la jarre et autres matelas et divan.

Après une pause, le Magreb influencera la langue française des XIXe et XXe siècles. Et les curieux pourront regarder les emprunts aux cités grâce au livre du professeur de linguistique de la Sorbonne, Jean-Pierre Goudailler, Comment tu tchatches !

Bref, tout confondu, nous parlons de plusieurs milliers de mots ainsi empruntés à diverses langues. Pourtant, certains vont chercher à repousser ces mots étrangers.

Les bons esprits

Au XVIe et XVIIe siècles, des bons esprits, comme les appelle Michel Bréal, vont s’intéresser aux questions et difficultés de la langue française. Ils cherchaient la « pureté » de la langue. Il s’agissait d’en favoriser la clarté et la décence. Élaguer les expressions impropres ou mal venues, faire la guerre aux doubles emplois, écarter tout ce qui est obscur, inutile, bas, trivial, telle est l’entreprise à laquelle ils se vouèrent avec beaucoup d’abnégation et de persévérance. (Michel Bréal)

Claude Favre de Vaugelas (1585-1650)
Claude Favre de Vaugelas (1585-1650)

Ces Du Perron, Coeffeteau, Malherbe, La Mothe Le Vayer, Vaugelas, Chapelain, Bouhours n’étaient pas des linguistes ni des spécialistes. Ils cherchaient des règles et s’inspiraient les uns des autres. Michel Bréal rapporte encore :
Vaugelas déclare qu’il a trouvé « mille belles règles » dans les écrits de La Mothe Le Vayer. « Je tiens cette règle, dit-il ailleurs, d’un de mes amis qui l’a apprise de M. de Malherbe, à qui il faut en donner l’honneur. » Et plus loin encore : « Cette règle est fort belle et très conforme à la pureté et à la netteté du langage… Certes, en parlant, on ne l’observe point, mais le style doit être plus exact… Les Grecs ni les Latins ne faisaient point ce scrupule. Mais nous sommes plus exacts, en notre langue et en notre style, que les Latins ou que toutes les nations dont nous lisons les écrits. »

Ces choix, pertinents ou non, vont orienter la langue française et la rigidifier, comme dit encore Michel Bréal. Même si les influences continuent.

Existe-t-il des mots français ?

Henriette Walter

Oui, bien sûr.  On estime que, sur les 60 à 100 000 mots français, 10% seulement seraient d’origine étrangère. Pourtant, parmi les 1000 mots les plus utilisés en français 50% sont d’origine française, c’est-à-dire issus du latin parlé dans les régions gauloises, et 50% sont d’origine étrangère.

Le phénomène n’est pas unique. Toutes les langues ont emprunté à leurs voisins et relations. La linguiste réputée Henriette Walter (1929-) précise même que deux tiers environ du vocabulaire anglais est d’origine française alors que les emprunts de notre langue à l’anglais ne sont que de l’ordre de 4%.

Finalement, la langue reflète à la fois le regard d’un peuple sur le monde et ses contacts avec les autres. Et tous ces mots, une fois intégrés et acceptés, deviennent son patrimoine…

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Qu’appelle-t-on pureté de la langue ? essai de sémantique, Michel Bréal,
1-mots en français d’origine gauloise
2-mots en français d’origine allemande
3-mots en français d’origine hollandaise
4-mots en français d’origine russe
5-mots en français d’origine espagnole
Les emprunts et la langue française, Lionel Jean, linguiste grammairien, 25 juin 2020
Emprunts arabes en français, Jana Řehořová, 2007




Les Gascons insoumis se battent pour leurs libertés

Dans son ouvrage Les français peints par eux-mêmes, publié en 1841, Edouard Ourliac disait du Gascon : Il a le sang chaud, l’imagination prompte, les passions fortes, les organes souples. Et c’est vrai qu’il est réputé pour ses qualités guerrières et sa passion pour la liberté. Ainsi, les Gascons insoumis sont réfractaires aux impôts, à la conscription et à tout ce qui menace leurs privilèges.

Le 19e siècle, le temps des Gascons insoumis

Dans l’histoire, les révoltes des Gascons Insoumis sont nombreuses. Le 19e siècle est à cet égard une période importante en raison des difficultés économiques entrainées par les guerres, les mauvaises récoltes et la cherté des prix.

Les guerres de l’Empire, les réquisitions supérieures aux disponibilités et les intempéries provoquent des disettes et la hausse des prix. Des émeutes éclatent à Toulouse en 1816. De 1817 à 1839, une série de mauvaises récoltes entraine la rareté des grains et des pommes de terre. Des révoltes contre la cherté des prix éclatent sur les marchés. Des maisons sont pillées. La baisse consécutive des revenus entraine la chute de la production artisanale et industrielle locale qui profite aux ateliers du nord de la France.

Travaux ferroviaires
Travaux ferroviaires

De 1845 à 1847, les trois quarts de la récolte de pommes de terre sont perdus. La famine et la maladie font de nombreuses victimes dans les campagnes et sont à l’origine d’une importante vague d’émigration. Les années qui suivent voient une grande dépression économique due au manque de numéraire. De 1856 à 1857, les mauvaises récoltes entrainent une intensification des travaux ferroviaires pour procurer des ressources aux familles indigentes. Dans le seul département des Hautes-Pyrénées, ces travaux emploient plus de 2 000 personnes.

Cette période difficile est propice aux révoltes des Gascons insoumis.

Les Gascons refusent la tutelle de l’État

Les gascon insoumis n'acceptent pas les décisions des préfets nommés par les gouvernements
Préfet vers 1850

La tutelle des préfets est étroite sur les communes qui perdent leur ancienne autonomie de gestion. La résistance des Gascons Insoumis s’organise.

Les maires ne répondent pas aux lettres et aux enquêtes des préfets ou fournissent de faux éléments. Ils gardent une gestion parallèle de leur commune en faisant payer les actes d’état-civil, en vendant du bois sans autorisation, en levant des péages clandestins, en organisant de fausses consultations et des adjudications à faible prix pour les travaux. Lors de la revente, la différence de prix est versée dans la caisse du maire qui répartit les gains entre tous les habitants ou organise des banquets dans le village.

Les Gascons Insoumis s’opposent aux fusions forcées des communes. Celles qui réussissent sont une minorité et concernent de très petites communes comme Agos-Vidalos en 1845.

Les curés nommés par l’évêque, sans l’accord de la population, ne sont pas acceptés. En 1864, le maire d’Oursbelille refuse d’installer le nouveau curé. Les instituteurs nommés sans le consentement des Gascons Insoumis ne sont pas mieux accueillis. En 1844, le nouvel instituteur de Vier a eu sa maison forcée, le mobilier de l’école a disparu, etc.

Les Gascons refusent la conscription

En fait, les Gascons Insoumis le sont à la milice, déjà au XVIIIe siècle. Par exemple, trois mois avant les tirages au sort, les jeunes partent en masse vers l’Espagne pour ne rentrer que quelques mois plus tard.

Comme le montre la carte ci-dessous, le recrutement des volontaires n’est pas en 1791 et 1792 ni des plus rapides ni des plus efficaces dans les provinces du Sud et en Gascogne en particulier. Mais de plus les bataillons de « volontaires » fondent à vue d’œil au fur et à mesure de leur engagement.

En 1791 et 1792, le Gascon insoumis refusent la conscription
Les volontaires de 1791 et 1792

La loi Jourdan du 5 septembre 1798 crée le service militaire obligatoire. Pour les levées de l’époque napoléonienne, l’insoumission est de 98 % en Ariège, de 42 % dans les Hautes-Pyrénées, de 48 % en Haute-Garonne, de 86 % dans Pyrénées-Atlantiques. La moyenne en France est de 28 %.

De 1842 à 1868, plus du tiers des insoumis sont gascons. En 1870, le quart des insoumis sont originaires des Pyrénées-Atlantiques.

Les Gascons refusent de perdre leurs libertés

gardes forestiers
Gardes forestiers (1831)

Si on remonte le temps, les Gascons sont déjà insoumis. La réforme forestière de 1699 qui prive les Gascons de leur liberté d’exploiter leurs forêts est un échec. Les réformes de l’Empire et de la Restauration ne réussissent pas mieux.

La répression des délits forestiers provoque des rebellions collectives. En 1814, deux bœufs sont saisis dans la forêt de Castillon en Couserans. Une troupe armée de 400 personnes se rend à Castillon pour réclamer les bœufs et tente d’enfoncer la porte de la maison du garde forestier. La gendarmerie intervient et arrête un homme muni d’un couteau. Le lendemain, 150 personnes se rendent à Castillon pour le délivrer et le ramener en triomphe chez lui.

Les habitants des 14 villages de la vallée du Castelloubon ont depuis longtemps accès aux estives et aux forêts appartenant à la famille de Rohan. En 1802, le nouveau propriétaire en interdit l’accès aux habitants qui intentent un procès qui dure 15 ans. De 1818 à 1824, les Gascons Insoumis livrent une véritable guérilla contre le propriétaire : refus de lui payer les fermages, fermeture d’une route d’accès à une source qu’il veut exploiter, incendie de sa scierie, attaque des ouvriers qui travaillent pour lui et incendie de leur maison.

Comme pour le Castelloubon, une révolte éclate dans les vallées du sud de Saint-Girons, s’étend à la vallée de Massat avant de gagner toute l’Ariège en 1830. C’est la révolte des « Demoiselles ».

En cliquant sur l’image, accédez au film que Jean Mailhes et Nadau ont consacré à la Guerre des Demoiselles de l’Ariège.

 

 

 

Les Gascons sont aussi insoumis à l’impôt

La résistance à l'impôt de 45 centimes
La résistance à l’impôt de 45 centimes dans le Sud

Les Gascons Insoumis n’aiment pas l’impôt, surtout les nouveaux impôts. La création de l’impôt du « vingtième » en 1749 crée des troubles en Nebouzan, Navarre et Béarn. Les États du Labourd mènent une véritable guerre contre l’impôt. La fin des privilèges sur le sel conduit à la révolte d’Audijos.

En 1848, le gouvernement républicain crée un nouvel impôt de 45 centimes (soit une augmentation de 45% de l’impôt de 1847 !). Les Gascons insoumis se révoltent dans les pays situés entre Oloron et Saint-Gaudens. Lorsque les percepteurs et les porteurs de contraintes arrivent dans un village, le tocsin sonne et ameute toute la population.

À Arros de Nay dans les Pyrénées-Atlantiques, une foule énorme accueille le porteur de contraintes. Le préfet, le Procureur et une troupe armée de 350 hommes se trouvent face à une foule armée. Pour éviter des incidents, le préfet rebrousse chemin avec sa troupe. Quelques jours plus tard, la colère est retombée.

À Saint-Médard en Haute-Garonne, les Gascons Insoumis de Castillon, Landorthe, Savarthès, Labarthe-Inard et d’autres villages se révoltent. L’affaire dure tout l’été. On arrête et on condamne les meneurs à de fortes peines de prison.

Dans le Gers

Gendarmes (vers 1850)
Gendarmes (vers 1850)

À Malabat dans le Gers, un porteur de contraintes doit rebrousser chemin devant une foule réunissant les habitants de 14 communes voisines. Le 4 juin, les habitants de Malabat et de Betplan se rendent au marché de Miélan, drapeau en tête et chantant une chanson contre l’impôt des 45 centimes. Le préfet et 3 compagnies de gendarmes vont à Malabat. Au son du tocsin, une foule de 3 000 personnes se rassemble et les reconduit jusqu’à Miélan. Le refus de payer l’impôt touche rapidement une centaine de communes dont les maires démissionnent. Des négociations sont menées. Le 7 septembre, le préfet envoie 8 brigades de gendarmerie, 2 escadrons de chasseurs et 450 hommes du train des équipages mais le calme est revenu.

Les Gascons sont-ils toujours insoumis ?

Gascon et gasconne vus par les "Les Français peints par eux-mêmes - Encyclopédie morale du 19è s.)(1841)
Gascon et gasconne vus par « Les Français peints par eux-mêmes – Encyclopédie morale du 19è s. » (1841)

Le 19e siècle a connu beaucoup d’autres révoltes de Gascons insoumis : troubles du sel à Salies de Béarn en 1830, révolte forestière de 1848 en Barousse, « Guerre des limites » de 1827 à 1856 en pays Quint, émeutes contre les droits de place sur les marchés haut-pyrénéens, …

Depuis, les Gascons insoumis se sont-ils rangés ou n’ont-ils plus de libertés à défendre ?

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les français peints par eux-mêmes, Edouard Ourliac, 1841
Les Pyrénées au XIXème siècle – L’éveil d’une société civile, Jean-François Soulet, éditions Sud-Ouest, 2004




Quand planent les vautours


Plusieurs variétés de vautours, petits et grands, planent dans les cieux de nos montagnes. Des oiseaux de mauvaise réputation. Que diriez-vous de mieux les connaitre et de faire une randonnée dans les Pyrénées pour les admirer  ?

Des vautours dans les Pyrénées

S’il nous parait naturel, aujourd’hui, de voir des vautours dans les Pyrénées, ces magnifiques planeurs avaient pourtant pratiquement disparu dans les années 1920 à 1950. Leur allure, leur présence en groupe autour des cadavres et leur mauvaise réputation de charognard les avaient rendu si impopulaires qu’on les empoisonna en masse.

Parmi nos vueitres, le plus commun est surement le vautour fauve. Très présent dans les Pyrénées, il est moins installé sur le sol français. Le plus élégant est probablement le gypaète barbu. Enfin le plus petit est le percnoptère d’Egypte.

La maria bèra ou le vautour fauve

Vautour fauve
Le vautour fauve (Wikipedia)

Appelé généralement en gascon par le mot générique vutre, votre, voire, vueitre , voltre, voter [vautour], il s’appelle arrian, arrianglo, trango dans la vallée de Luchon et le val d’Aran. Dans le Lavedan, le vautour fauve prend le nom sympathique de maria bèra [belle marie, où belle laisse entendre que la bête profite bien, a de belles proportions].

Le gyps fulvus (en latin) est un oiseau lourd de 2,40 m à 2,80 m d’envergure qui se délecte des animaux morts. Champion de la collaboration, Il prospecte le terrain en groupe. Une fois le cadavre localisé, lo voltre descend rapidement en spirales. Ses voisins comprennent le message et le rejoignent bien vite. Cet attroupement de panamòrts [vole-morts litt., croquemorts] peut être assez impressionnant.

On le reconnait à son vol pesant, sa courte queue carrée et sa petite tête blanche rentrée dans sa collerette blanche à rousse. De plus près, on pourra voir son ventre fauve et ses ailes sombres. On le reconnait aussi à sa sociabilité. Il chasse et il dort avec ses copains. Les fientes sur les falaises permettent de localiser les dortoirs. Peut-être aussi, l’entendrez-vous croasser ou même siffler ?

      1. Gyps.fulvus

Lo cap arroi ou le gypaète barbu

Vautour gypaete barbu
Le gypaete barbu (Wikipedia)

Le gypaetus barbatus (en latin) est un magnifique animal de 2,70 à 2, 80 m d’envergure, donc à peu près comme le vautour fauve. À cause de ses ailes étroites, il ne ressemble pas vraiment à un vautour, plutôt à un faucon géant. Sa queue sombre forme un grand losange. Son ventre est d’un orange flamboyant en liberté, alors qu’il reste blanc en captivité ! Cet orange se retrouve aussi autour de son cou alors que son œil est souligné d’un épais sourcil noir qui finit comme une barbe sous le bec. Michel Camélat évoque dans Belina : la sanguinouse courade dou butre / la sanguinosa corada deu vutre [le sanglant collier du vautour]

Ce solitaire se tient éloigné des lieux d’agitation, plutôt à proximité des pierriers, et est plus difficile à voir et même à entendre car c’est un taiseux.

      2. Gypaetus.barbatus

El quebrantahuesos (© Fundación para la Conservación del Quebrantahuesos)

Comme les autres vautours, le cap arroi est un charognard mais c’est lui qui intervient en dernier sur le cadavre, car il mange les tendons, les ligaments, les os et leur moelle. Avec un gosier élastique et un estomac solide, il avale les petits os, jusqu’à 20 cm de long et 3 cm de diamètre. Il casse les gros os avant de les ingérer. Les Espagnols l’appellent d’ailleurs le quebrantahuesos [le casse-os]. Pour les casser, il peut emporter l’os dans les airs et le laisser tomber sur des pierres.

La maria blanca ou le percnoptère d’Egypte

Percnoptère (© https://www.aigles-daure.com/)
Le percnoptère (© https://www.aigles-daure.com/)

Il doit son nom à sa couleur blanche : maria blanca [marie blanche], pora blanca [poule blanche], bota dera bucata [buse de la lessive] selon les vallées.

Le neophron percnopterus  (en latin) se contente d’une envergure de 1,50 m à 1,80 m.  Très facile à reconnaitre par sa couleur blanche et ailes noires, sa queue blanche en forme de losange, il vit comme son gros cousin dans la montagne. Il se joint aux vautours fauves pour manger quelque carcasse mais aime bien aussi finir les restes, les détritus ou se servir dans les dépôts d’ordure.

      3. Neophron.percnopterus

La maria blanca est un migrateur qui passe l’hiver en Afrique où il ne dédaignera pas d’ouvrir un œuf d’autruche avec un caillou pour manger l’intérieur. Il fait partie des animaux qui savent utilise des outils.

La réputation des vautours

Nekhbet, la déesse
Nekhbet, la déesse vautour

Le vautour a été un animal vénéré dans d’anciennes civilisations. En Egypte, la déesse vautour Nekhbet protège le pharaon et l’Egypte. Des vautours vont repérer, pour Rémus et Romulus, l’emplacement de la ville de Rome. Chez les Grecs, le vautour est, à la fois, un messager de Zeus et celui qui mange le foie de Prométhée.

Mais au XVIe siècle vont apparaitre des peintures où des vautours (et des corbeaux) attendent leur proie à côté d’un gibet. Et de bonne augure, le vautour devient un oiseau de mauvaise augure.

Les dessins animés reprendront cette image. Et nos civilisations, plus urbaines et plus industrielles, en s’éloignant de la Nature, le discréditent.

Docteur Vautour

Vautours fauves
Extrait de la vidéo de Laurent Courier

Si l’homme se charge de recycler et traiter ses déchets, la Nature a tout un système de nettoyeurs qui font la même chose.  Les vautours, les corbeaux, les chiens errants, les rats entre autres se chargent d’éliminer les cadavres. Malheureusement, les chiens ou les rats par exemple, étant au contact de l’homme, peuvent aussi lui transmettre des maladies : peste, rage…

Le vautour, lui, est un équarrisseur… bienveillant ! En effet, en nettoyant les cadavres, surtout dans des endroits peu accessibles pour l’homme, il évite la propagation de maladies aux autres animaux et, par conséquence, à l’être humain. Une collaboration gagnante ! Eñaut Harispuru, accompagnateur en montagne, précise : L’avantage du vautour, c’est qu’il a un estomac très acide, qui permet d’aseptiser ou de supprimer tous les virus.  (La Dépêche, 2017)

Une montagne sans vautour ?

Dans Biological Conservation, déjà en 2016, deux chercheurs américains attirent l’attention sur la disparition extrêmement rapide des vautours dans le monde. Ainsi, le percnoptère d’Egypte est menacé d’extinction au niveau mondial. Dans les Pyrénées, on n’en compte plus qu’une vingtaine de couples. Le gypaète barbu ne compterait plus qu’une quarantaine de couples. Et le vautour fauve dans les 500 couples côté nord des Pyrénées.

Vautours fauves au Pays Basque
Vautours fauves au Pays Basque (© jpbphotos)

Les causes en sont la disparition des zones d’équarrissage naturel en Espagne et en France et la diminution du pastoralisme (appauvrissement de leur ressource alimentaire), la destruction de leur habitat, le dérangement par les randonneurs durant la couvaison, et l’empoisonnement en particulier par des cadavres de bêtes domestiques traités par des produits vétérinaires dangereux comme l’anti-inflammatoire, le diclofénac.

La mobilisation pour les vautours

Les deux frères Michel et Jean-François Terrasse font leur thèse en 1973 sur le vautour fauve. Ils comptent environ 60 couples dans les Pyrénées. Ils vont attirer l’attention sur cet oiseau et œuvrer pour lui, créant une association, le Fonds d’Intervention pour les Rapaces.

L’ONU a produit en 2019 un gros rapport montrant que nous débutons la sixième extinction de masse (la cinquième est l’extinction des dinosaures). Un million d’espèces sont menacées d’extinction.  Sa particularité est d’être générée par l’homme. Mais l’homme peut agir et arrêter le phénomène.

Le Vautour fauve, ses œufs, ses nids sont protégés au niveau national depuis juillet 1976 et par l’arrêté du 29 octobre 2009. Aujourd’hui, le rôle essentiel de ce nécrophage est mieux compris et plusieurs associations s’en préoccupent. Leur nombre a déjà augmenté (dix fois plus qu’au début des années 70).

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe, de 1990.

Références

Ausèths, Francis Beigbeder, 1986
vautour percnoptère, Parc National des Pyrénées
oiseaux mal aimés
Vautours en danger : pourquoi l’homme devrait s’en soucier, Félix Gouty, 2016
Vautour fauve et pastoralisme, LPO
Biodiversité, sixième extinction de masse, ONU, 6 mai 2019




Lâchez les taureaux ! Une tradition ancienne

Les courses de taureaux sont anciennes en Gascogne et font partie de son patrimoine culturel. Très populaires et source de désordres et d’excès, le pouvoir royal et ses représentants tentèrent vainement de les interdire.

Les courses de taureaux, une tradition populaire ancienne

Les courses de taureaux (ou de vaches) se pratiquaient dans la rue. Il s’agissait d’animaux destinés aux boucheries que l’on faisait courir. Les plus téméraires essayaient de piquer l’animal avec un aiguillon. Ils sautaient par dessus avec une perche. Ils tentaient d’esquiver la charge ou de la détourner en prenant les cornes et en s’écartant sur le côté.

Taureaux- bergers landais et vaches marinas
Bergers landais et leurs vaches marines

Le marquage des marines, vaches sauvages qui paissaient dans les dunes, donnait lieu chaque année à des courses. Elles attiraient un public nombreux. Là aussi, les plus téméraires défiaient les cornes pour attraper les vaches et les marquer.

 

Course de taureaux à Bazas
Course de taureaux sur la grand place de Bazas (33)

Très populaires, les courses de taureaux donnaient lieu à des accidents et à des débordements. Aussi, les autorités voulurent les interdire comme à Bayonne en 1289. Mais sans succès, tant la résistance du peuple fut grande.

A partir du XVIe siècle, nous avons de nombreux témoignages de courses de taureaux. Elles étaient organisées pour les fêtes patronales ou ou elle étaient improvisées le jour de l’envoi des bêtes à l’abattoir. Parfois on volait une bête à un boucher pour la faire courir, comme à Nogaro en 1751.

Le 29 août 1561, des courses de taureaux furent même données à Saint-Germain en Laye, dans une enceinte fermée, en l’honneur de Jeanne d’Albret et de son fils.

Les courses de taureaux dans la littérature

Pierre de Saint-Gemme – le Grand Roy amoureux (1603)

Pierre de Sainte-Gemme a publié à Lyon en 1603 Le grand roy amoureux, ouvrage dans lequel il fait raconter en gascon une course de taureaux à Saint-Sever par un des personnages :

Desia lou deputat Cosse abé aberte l’estable au furious Tau, louquau lous hills de la bile dab mille auts estrangés (que benguts à la heste s’eren dab’ets mesclats) comencaoüen a boulé dab las aguillades enhissa. Desia lou aben estonnat lous grits, la buts e lous chiulemens d’au pople. Qui lou costat l’i piqui, qui lou hé abansa, qui l’i hé sentit à la piquade d’au fron qu’un aguillonet a au cap de la late, qui huitch audaüan d’et, qui ba darré, qui lou deche courre à un aut & puch li da de l’aguillou, qui hé dab et à la barre panade.

A qui cou lou pople, aquet gaigne un aubre, l’aut dab lou capet pausat a bout de l’aguillade li hé la magaigne per l’amusa, assi courren touts per hè scapa à un que l’animau a estenut dab la corne, a la risen per bezé lou roumatge & lou pan d’au pabre d’auquau la besti a romput las causses chets l’offensa, & qu’est aut abandonade la late huithc.

Mont de Marsan - Place Saint Roch (début 19è)
Mont de Marsan – Place Saint Roch (début 19è) (1 sur 1)

Dejà, lo deputat Còsse avè aubèrt l’establa au furiós taur, lo quau los hilhs de la vila dab mila autes estrangèrs (que venguts a la hèsta s’èran dab eths mesclats) comencavan a voler dab las agulhadas hissar. Dejà lo avèn estonat los crits, la votz [los esclaquerats de votz], los shiulets deu pòple. Qui lo costat lo pica qui lo hè avançar, qui lo hè sentir a la picada deu front qu’un agulhonet a au cap de la lata, qui hug au davant d’eth, qui va darrèr, qui lo dèisha córrer [de cap] a un aute e puish li da de l’agulhon, qui hè dab eth a la barra panada. 

A qui cort lo pòple. Aqueth ganha un aubre, l’aute dab lo capèth pausat au bout de l’agulhada li hè minganas per l’amusar. Assi córren tots per hè escapar a un que l’animau a estenut dab la còrnaE. E la rísen per véser lo hormatge e lo pan deu praube deu quau la bèsti a romput las caussas chens lo herrir, e ‘queste aute abandonat la lata hug.

Déjà, le député Cosse avait ouvert l’étable au taureau furieux que les jeunes gens de la ville. Mille étrangers (qui, venus à la fête, s’étaient mêlés à eux) commencèrent à vouloir piquer avec des aiguillades. Déjà, les cris, les éclats de voix, les sifflements du public avaient effrayé l’animal. Qui lui pique le côté, qui le fait avancer, qui lui fait sentir en le piquant au front le petit aiguillon au bout de la gaule. Qui fuit devant lui, qui va derrière, qui le laisse courir vers un autre puis lui donne de l’aiguillon, qui joue avec lui au furet.

On court vers le taureau. Celui-ci gagne un arbre, cet autre avec son chapeau au bout de l’aiguillon fait des grimaces pour l’amuser. Tous se précipitent pour délivrer celui-là que l’animal a étendu d’un coup de corne. Et l’on rit pour voir le fromage et le pain du pauvre à qui la bête a déchiré les chausses sans le blesser. Et cet autre qui fuit en abandonnant sa gaule.

Les autorités tentent d’interdire les courses de taureaux

Chapelle Notre-Dame de la Course Landaise à Bascons
Chapelle Notre-Dame de la Course Landaise à Bascons

L’Église était fermement opposée aux courses de taureaux. À la suite d’une Bulle papale de Pie V, l’évêque d’Aire voulut interdire les courses dans son diocèse en 1634 et 1641 ; Il est vrai qu’une bête était entrée dans l’église de Saint-Sever pendant un office religieux !

À Aire, en 1773, il fallut recourir à la force armée pour protéger le chanoine et le jurat qui voulaient interdire les courses de taureaux dans la ville.

Toutes les tentatives de suppression se heurtaient à l’opposition du peuple. Malgré les interdictions répétées, les courses de taureaux se tenaient dans toute la Gascogne.

Arènes de Gabarret
Arènes de Gabarret (40)

Finalement, une ordonnance royale du 16 février 1757 autorisa les courses de taureaux en dehors des villes et dans des lieux clos de barrières. La condition était que les consuls et jurats en donnent l’autorisation.

Malgré cette ordonnance, les gouverneurs de Guyenne tentèrent vainement de les interdire.  Le Maréchal de Richelieu en 1766, le duc de Mouchy en 1782.

Le préfet des Landes interdit les courses de taureaux par deux arrêtés de l’an IX. Sans succès, car il dut les rapporter quelques mois plus tard. En 1808, le préfet du Gers prit un arrêté d’interdiction d’une course de taureaux à Plaisance. La raison: les désordres provoqués par son organisation. Elle eut quand même lieu.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle.

Références

Articles dans le Bulletin de la Société des lettres et sciences des Landes, le Bulletin de la société de Borda et la Revue de Gascogne.
Le grand roy amoureux, Pierre de Sainte-Gemme




Les colères de la Garonne, ce long fleuve tranquille

La Garonne, Era Garona, fleuve mystérieux, à la source longtemps inconnue, et dont les crues sont aussi bouillonnantes que les Gascons qui vivent sur ses rives !

Moi mon Océan
C’est une Garonne
Qui s’écoule comme
Un tapis roulant

Les paroles de la chanson de Claude Nougaro (1929-2004) s’appliquent bien à l’amour des Gascons pour ce fleuve tranquille qui connait parfois des accès de colère.

La Garonne est un fleuve gascon

La Garonne à Bosost (Val d'Aran)
La Garonne à Bosost (Val d’Aran)

Longue de 647 km, la Garonne prend sa source au val d’Aran, s’étire à travers la Haute-Garonne, le Tarn-et-Garonne et le Lot-et-Garonne, avant de se mélanger avec la Dordogne au Bec d’Ambès pour devenir la Gironde et se jeter dans l’Océan.

Elle traverse des plaines et des coteaux fertiles riches en fruits et légumes qu’elle nourrit de ses alluvions déposées par ses crues régulières.

La Garonne et l’Hôpital de la Grave à Toulouse

La Garonne a un régime torrentiel jusqu’à Toulouse qui s’atténue après l’embouchure du Tarn. En hiver, les crues sont provoquées par des pluies intenses sur tout le bassin. Au printemps, ce sont les pluies et la fonte des neiges. En automne, ce sont les orages sur la Gascogne.

le Pont de Pierre à Bordeaux
La Garonne et le Pont de Pierre à Bordeaux

 

Les crues de la Garonne

Inondations et crues de la Garonne (doc. SMEAG)
Caractéristiques des crues de la Garonne (doc. SMEAG)

Les crues de la Garonne sont régulières et parfois dévastatrices. Après la crue de 1196, le duc d’Aquitaine Henri II Plantagenêt (1133-1189) fait construire des digues de protection et exempte de tous droits ceux qui s’y emploient.

En 1777, la Garonne est en crue dans le Bordelais. Le curé de Bourdelle raconte : « Soit pour mémoire que le dix sept May de cette présente année que la Rivière de Garonne étant débordée pendant trois diverses fois a noyé et perdu totalement la Récolte de la parroisse de Bourdelles qui obligea les habitants a faucher les Bleds foins, et qu’il ne ramasser que quatre boisseaux moins deux picotins froment, neuf de Bled d’Espagne, et du tout de vin. »

D’autres crues importantes ont lieu en juin 1875, en mars 1930, en février 1952 et en décembre 1981.

Agen, la ville aux 150 inondations

En 580, l’historien Grégoire de Tours (538 ?-594) enregistre une inondation. Depuis, c’est 150 inondations qui ont été répertoriées ! Un record en France.

Inondation / crue de 1930 à Agen – Prison et rue de Strasbourg
Agen – Inondation de 1930 – Prison et rue de Strasbourg

En 1599, la crue centennale renverse une partie des murs d’Agen du côté l’église Sainte Hilaire. En 1604, une nouvelle crue centennale détruit quatre ponts, les murailles et de nombreuses maisons dans les quartiers exposés de Saint Georges et Saint Antoine.

Lo gran aigat lors des Rameaux de 1770 trouve son apogée après neuf jours de pluies et de vents. Les eaux de la Garonne grossissent et deviennent boueuses. Pendant trois jours, le fleuve déborde et ravage Toulouse, Moissac, Agen, Marmande. À Agen, l’aigat renverse le mur d’enceinte entre les portes Saint Antoine et Saint Georges. Les religieux et divers habitants arrivent à évacuer. Les flots charrient des arbres, des barriques, des charrettes, des animaux et des hommes surpris dans leurs maisons par la montée des eaux. Des radeaux sont construits à la hâte pour leur apporter des vivres et leur porter secours. Les dégâts s’élèvent à 20 millions de livres.

La grande crue de la Garonne de 1875

Toulouse - inondation / crue de la Garonne de 1875
Toulouse – Inondations de la Garonne de 1875  : Rue des Arcs St Cyprien / Pont Suspendu Saint-Michel / Jardin Raymond VI

La grande crue de la Garonne des 22, 23 et 24 juin 1875 reste dans toutes les mémoires comme l’une des plus dramatiques. C’est à Toulouse que les dégâts sont les plus importants.

La hauteur d’eau atteint 8,32 mètres au Pont Neuf. Le débit relevé est supérieur de 36 fois à la normale. Vers 1 heure de l’après-midi du 23 juin, le pont Saint-Pierre s’écroule. Vers 6 heures du soir, c’est celui de Saint-Michel.

Dans la nuit du 23 au 24 juin, la Garonne franchit le cours Dillon et submerge le quartier Saint-Cyprien. L’eau arrive au 1er étage des maisons qui commencent à s’écrouler, emportant avec elles ceux qui s’étaient réfugiés sur les toits.

Le niveau de la Garonne baisse pendant la nuit et les secours s’organisent. Les dons affluent. Les curieux aussi. Le conseil municipal vote en urgence un secours de 400 000 Francs.

On dénombre 209 morts qui sont enterrés au carré des noyés au cimetière de Terre-Cabade. La moitié des maisons sont emportées. Les autres abîmées doivent être détruites à la dynamite.

Que d’eau, que d’eau !

Le Maréchal de Mac Mahon visite Toulouse pour voir les déga^ts causés par les inondations de la Garonne (1875)
Patrice de Mac Mahon: « Que d’eau, que d’eau ! »

Le 26 juin, le Maréchal de Mac Mahon se rend à Toulouse pour voir les dégâts. Ne sachant que dire, il s’écrie « Que d’eau, que d’eau ! ». Le préfet lui répond : « Et encore, Monsieur le Président, vous n’en voyez que le dessus ! ».

La solidarité s’organise. Le conseil municipal vote un secours de 100 000 Francs. L’Assemblée Nationale vote un crédit de 2 Millions de Francs. Des dons affluent de partout. Même le Pape Pie X fait un don. Le journal La Dépêche ouvre une souscription dans ses bureaux.

Le quartier Saint-Cyprien est reconstruit après d’importants travaux de protection. Oui, l’inondation de 1875 reste encore dans toutes les mémoires…

Bordeaux à son tour noyée par la Garonne en 1883

Les inondations / crues de Bordeaux de février 1879
Les inondations de Bordeaux de février 1879

Les crues qui touchent la moyenne et la haute Garonne sont mieux connues que celles qui touchent Bordeaux. Les archives sont plus rares et la marée joue un rôle de vidange des crues qui occasionnent moins de dégâts à Bordeaux.

Pourtant, le 5 juin 1883, l’orage gronde sur Bordeaux. Des averses s’abattent sur Langon et la Réole en fin de matinée. En début d’après-midi, c’est le tour de Bordeaux et de Talence. Il tombe 64 mm d’eau en 1 heure 30.

Inondation de la Garonne à Langon en 1952
Les inondations de la Garonne à Langon en 1952

La rue Sainte-Catherine et les rues avoisinantes deviennent des torrents. Des rigoles de 20 cm se creusent sur les places Dauphine (place Gambetta aujourd’hui), du palais de justice et de Rohan. Les caves sont inondées dans l’enceinte du marché des Grands hommes.

Les rues sont dépavées, des verrières brisées et des bâtiments endommagés. Sur la route de Bayonne, entre le passage Cellier et l’impasse Conti, les plafonds et les cloisons intérieures de plusieurs maisons s’effondrent. Des toitures s’écroulent et des murs menacent de tomber.

La Garonne, sujet d’inspiration artistique ?

André Chénier (1762-1794)
André Chénier (1762-1794)

La Garonne est, finalement, assez peu chantée. André Chénier (1762-1794) cite L’indomptable Garonne aux vagues insensées, dans son poème À la France. Le poète suisse Jacques Herman (1948- ) écrira un poème entier La Garonne qui finit par ces vers :

On est encore loin
D’entendre retentir le nom
Du fleuve comme un cri
La Garonne
La Garonne
Quand elle aura quitté son lit

 

Le chansonnier limougeaud Gustave NADAUD (1820-1893) écrit une chanson Si la Garonne avait voulu qui termine ainsi :

Gustave NADAUD (1820-1893)
Gustave Nadaud (1820-1893)

Si la Garonne avait voulu,
Lanturlu !
Humilier les autres fleuves.
Seulement, pour faire ses preuves,
Elle arrondit son petit lot :
Ayant pris le Tarn et le Lot,
Elle confisqua la Dordogne.
La Garonne n’a pas voulu,
Lanturlu !
Quitter le pays de Gascogne.

Finalement, la Garonne est peut-être plus présente dans sa première partie, en Val d’Aran et Comminges. Ainsi, la poétesse saint-gaudinoise, Paulette Sarradet (1922-2015) écrit le poème « La Garonne » dans son recueil Dans le jardin des rimes.

Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919)
Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919)

Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919) sera primé aux Jòcs Floraus dera Escòla des Pirenèus pour sa Cançon ara Garona. Longue chanson en aranais car dès 1912, Bernard Sarrieu l’amènera à écrire dans sa langue.

E tot en un còp me torni
fresca, fòrta e arroganta;

Un fleuve apaisé

Philippe Delerm
Philippe Delerm

Philippe Delerm (1950- ), originaire du Tarn-et-Garonne, consacre tout un livre, À Garonne. Il raconte ce fleuve dont la couleur des eaux a changé par les travaux qui ont forcé son apaisement, quand on a traîtreusement jugulé la vie de l’eau. Il se souvient d’aller à Garonne, c’est-à-dire Pas sur la rive, mais dans tout le royaume voué au fleuve.

Références

L’étymologie de la Garonne J-U Hubschmied, A. Dauzat, 1955
Agen la ville la plus inondée de France, 2015
La grande inondation de 1875,
E. Bresson. Fascicule vendu au profit des sinistrés.
Crue de la Garonne en 1875
La photo de tête est tirée d’une série de photos de Thierry Breton parue dans un article de Sud-Ouest du 12 décembre 2019 et intitulé « Lot-et-Garonne : la crue et les inondations vues du ciel »




Vers la mar grana, les maisons blanches

Avec des maisons de terre, de pierre ou de bois, chaque région a son style. Les maisons blanches des Landes et du Labourd sont particulières. Isidore Salles a mis à l’honneur celle des Landes dans un poème magnifique, La maisoun blanque.

Une maison, un contexte

Sainte-Christie d’Armagnac
Lo Castèth en terre crue de Sainte-Christie d’Armagnac (12è s.)

Dans le passé, les maisons étaient construites avec les matériaux disponibles localement et en prenant en compte les contraintes du lieu. Elles nous donnent donc des informations. Comme dit l’architecte londonien, né en 1927, John F. C. Turner : Un matériau n’est pas intéressant pour ce qu’il est mais pour ce qu’il peut faire pour la société.

Mur de maison béarnaise - Navailles-Angos - disposition en feuilles de fougère
Mur de maison béarnaise, Navailles-Angos, disposition en feuilles de fougère

En Gascogne, la terre, les pierres, les cailloux, les galets, le bois sont utilisés. Par exemple, la brique crue séchée au soleil est surtout présente à l’est de la région, proche du toulousain.  Les mélanges de terre et paille sont très fréquents en Armagnac où on appelle ce matériau lo tortís. Les galets, par exemple disposés en feuilles de fougère, vont faire de jolis murs en Béarn. La pierre calcaire constitue les murs des échoppes bordelaises. Etc.

Les maisons blanches

Maison de Félix Arnaudin à Labouheyre (Landes, France)
Maison de Félix Arnaudin à Labouheyre (Landes, France)

À l’ouest en allant vers la mar grana [l’océan], vont apparaitre dans les Landes et au Pays basque des maisons blanches, des maisons dont les murs, souvent en torchis, sont recouverts de chaux. Il est vrai qu’il faut se protéger de la pluie. Et la chaux est imperméable. Elle ne forme pas de salpêtre ni de moisissure. Sachant réguler l’humidité, ayant des propriétés isolantes, elle apporte un remarquable confort.

S’il faut se protéger du vent et de la pluie, sur le littoral landais, il faut aussi faire attention aux dunes et au sol. Certaines zones sont inondables, d’autres ne sont pas drainées. La chaux est souple, élastique. Elle s’adapte donc volontiers aux mouvements de la maison.

La maison landaise

La maison du meunier - Ecomusée de Marquèze
La maison du meunier – Ecomusée de Marquèze

Traditionnellement, la maison landaise de l’ouest a des murs blancs et des colombages. Certaines ont un toit en coa de paloma, queue de palombe, région oblige ! Dans d’autres endroits, il n’y a que deux pentes dont l’une, côté nord, est plus longue.

La maison landaise a une ossature en bois. Lors d’enquêtes auprès de charpentiers, on a estimé qu’il fallait 30 m³ de chêne et 55 m³ de pin pour construire une maison de 150 à 170 m². Soit dix chênes et cent-dix pins de 70 ans ! Les chênes sont utilisés pour les grosses pièces, les pins pour les chevrons, les chevilles ou les pans de bois. Par tradition, le chêne est coupé l’hiver quand souffle le vent du nord, puis mis dans l’eau pour durcir. Après avoir séché, il deviendra si solide qu’il ne pourrira pas.

Un autre des traits caractéristiques de la maison blanche des Landes est son davantiu, cette avancée, cet auvent qui protège de la pluie comme de la chaleur. Et sous lequel on peut har estandada, c’est-à-dire rester sous l’auvent pour discuter, prendre le frais…

ue en perspective d’ensemble d’une ossature en bois d’une maison à auvent située quartier de Marquèze à Sabres, Dominique Duplantier, aquarelle, crayon, encre et couleur, 2013, 25 x 38 cm. AD 40, 71 Fi 65
Ossature en bois d’une maison à auvent située quartier de Marquèze à Sabres, aquarelle de Dominique Duplantier (2013) – AD 40 (extrait de Maisons landaises, histoire et tradition)

La maison labourdine

Le village de Sare (64)
Le village de Sare (64)

Ce serait au XVIIe siècle que la maison basque, l’etxe, prendrait la forme qu’on lui connait. Dans le Labourd, comme dans les Landes, elle est ouverte sur l’est, pratiquement fermée des autres côtés, se protégeant elle aussi des pluies et vents de l’océan. Ses murs sont recouverts de chaux bien blanche.  Les volets, les colombages sont rouges. Le sang de bœuf aurait été utilisé au début comme peinture et insecticide. Au XIXe siècle, on verra apparaitre des verts foncés, voire des bleus.

La villa Arnaga à Cambo les Bains (64)
La villa Arnaga à Cambo les Bains (64)

Le grand architecte d’origine niçoise, Joseph Albert Tournaire (1862-1958) s’inspire de cette tradition pour construire en 1903 à Cambo-les-Bains la villa Arnaga pour l’auteur de Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand.

La maisoun blanque de Isidore Salles

Isodore Salles (1821 -1900)
Isidore Salles (1821 -1900)

Le landais Isidore Salles (1821-1900) va chanter dans un de ses plus beaux poèmes la maison blanche de sa famille. Située à Senta Maria de Gòssa sur la route de Bellevue. L’Académie gasconne de Bayonne y mettra d’ailleurs une plaque en 1930.

Isidore Salles, préfet, censeur de la Banque de Paris et des Pays-Bas et poète, s’était lié lors de sa vie parisienne avec Théophile Gautier, Lamartine, Victor Hugo

Les souvenirs d’enfant

Dans la maisoun blanque,  un long poème nostalgique et émouvant  (96 vers), Isidore Salles témoigne d’un grand amour pour ses racines.

Amic, que t’en bas au péis!
Bet tems passat que ne l’éi bis!
Douman, en route,
Dab tu qu’i bourri bien ana!
Mes ço qui m’retin d’i tourna,
Bos sabe, escoute!
Amic, que te’n vas au peís!
Bèth temps passat que ne l’èi vist!
Doman, en rota,
Dab tu qu’i vorrí bien anar!
Mes çò qui’m reten d’i tornar,
Vòs saber, escota!

Ami, tu t’en vas au pays ! Depuis longtemps je ne l’ai vu ! Demain, en route,  Avec toi j’y voudrais aller ! Mais ce qui m’retiens d’y rentrer,  Apprends, écoute !

Puis Isidore Salles va merveilleusement décrire la maison, les lieux, la vue sur les rivières et les villages alentour. Ensuite, il parlera de ceux qui résident dans la demeure : Aqui bibèn, urous coum réis, / Brabe familhe, Aquí vivèn, urós com reis, / Brava familha [Ici vivait, heureux comme des rois, Une brave famille].

Sainte-Marie-de-Gosse - Sur les bords de l'Adour
Sainte-Marie-de-Gosse – Sur les bords de l’Adour

Les bouleversements de la vie

Après les douces descriptions de la première partie du poème, la deuxième raconte le départ des uns, la mort des autres, la vente de la maison.  Elle débute par ces mots violents : Més la hautz dou tems rigourous  / Seguech betlèu de l’atye urous / La prounto houèite!, Mès la hauç deu temps rigorós / Segueish bethlèu de l’atge urós / La prompta hueita! [Mais la faux du temps rigoureux / Suit bien vite de l’âge heureux / La prompte fuite !]

L’interlocuteur du poète est averti, et les deux dernières parties sont nostalgie pure.

III

De tout aco que t’soubiras
Penden lou biatye, é, quan bèiras
La maisoun blanque,
Dou cassourat ou dous lambrots
Oun cantaben lous carnirots
Coupe m’ u’ branque!

Qu’abiseras, per lou pourtau,
Si las arroses dou casau
Soun tustem bères,
E las flous de l’acacia,
Plantat là-bas, –  bet tems i a! –
Tustem nabères!

E sustout salude en pregan,
A la ferneste dou mitan,
Dessus la porte,
La crampe aus cabirous touts nuds,
Oun lous mainatyes soun baduts
E la mai morte!

I V

Amic, que t’en bas au péis!
Praube péis! ne l’èi pas bis
Qu’a bère pause!
Dab tu qu’i bourri bien ana!
Ço qui m’ hè pène d’i tourna
Qu’en sabs la cause!

III

De tot aquò que’t soviràs
Pendent lo viatge, e, quan veiràs
La maison blanca,
Deu cassorat o deus lambròts
On cantavan los carniròts
Copa’m u’ branque!

Qu’aviseràs, per lo portau,
Si las arròsas deu casau
Son tostemps bèras,
E las flors de l’acacià,
Plantat là-bas, –  bèth temps i a! –
Tostemps navèras!

E sustout saluda en pregant,
A la fernesta deu mitan,
Dessus la pòrta,
La crampa aus cabirons tots nuts,
On los mainatges son vaduts
E la mair mòrta!

IV

Amic, que te’n vas au peís!
Praube peís! ne l’èi vist!
Qu’a bèra pausa!
Dab tu qu’i vorrí bien anar!
Mes çò qui’m hè pena d’i tornar,
Que’n saps la causa!

—-

De cela tu te souviendras
Lors du voyage, et, en voyant
La maison blanche,
Du chêne noir et des lambrusques
Où chantaient les chardonnerets
Prends m’en un’ branche !

Tu noteras, près du portail,
Si les roses dans le jardin
Sont toujours belles,
Les fleurs blanches de l’acacia,
Planté là-bas, – il y a longtemps ! –
Toujours nouvelles !

Et surtout salue en priant,
Par la fenêtre du milieu,
Coiffant la porte,
La chambre aux poutres toutes nues
Où les enfants vinrent au monde
Et mère est morte !

IV

Ami, tu t’en vas au pays !
Pauvre pays ! Je ne l’ai vu
Depuis longtemps !
Avec toi j’y voudrais aller !
Ce qui me peine d’y rentrer
Tu sais la cause !

Références

Maisons landaises, histoire et tradition, Archives départementales des Landes, 2017
L’architecture de terre en midi-Pyrénées, écocentre Pierre & terre, Anaïs Chesneau, 2014
Almanac de la Gascougno, 1898 « La maison blanque », bibliothèque Escòla Gaston Febus (texte complet p. 21 à 25)
La photo d’entête est tirée du catalogue de l’exposition Félix Arnaudin, le guetteur mélancolique organisée par l’écomusée de Marquèze




Les calhavaris ou charivaris

Les calhavaris ou charivaris sont des manifestations bruyantes que les jeunes organisent pour donner une sérénade nocturne aux couples remariés ou aux amics de coishinèra (amants). On porte ainsi à la connaissance de tous les écarts à la morale. Ils donnent lieu parfois à des débordements et à des troubles à l’ordre public.

Quand donne-t-on un calhavari ?

Les motifs d’un calhavari sont nombreux : un remariage sur le tard, une grande différence d’âge entre les époux, un remariage hâtif, un mari battu par sa femme, un mari cocu, un couple sans enfants, une jeune fille qui est enceinte ou qui a éconduit un prétendant, un couple avaricieux qui évite d’inviter ses voisins, etc.

Charivari - Lithographie de Granville
Charivari – Lithographie de Granville

Le calhavari sert à dénoncer ceux qui ont enfreint les valeurs morales ou les coutumes de la communauté.

La nuit, ou plusieurs nuits en suivant, les « contrevenants » ont droit à un effroyable concert de tambours, de sifflets, de bruits de casseroles, d’injures, de cris et de chansons. On lance des cailloux sur la maison et parfois, on tire des coups de feu.

Ainsi les personnes qui entretiennent des relations adultères ont droit à un calhavari et parfois à une flocada. Elle consiste à semer des cailloux ou des feuilles entre les deux maisons pour faire un chemin, de préférence le samedi soir, pour que tous ceux qui se rendent à la messe du dimanche en soient les témoins.

Comment éviter le calhavari ?

Pour éviter le calhavari, le meilleur moyen est d’ouvrir sa porte et de s’acquitter d’une somme d‘argent, de bonnes bouteilles ou de victuailles selon les exigences des tapageurs.

Charivari - Asouade dans les Landes - L'Illustration 1847
Asouade dans les Landes – L’Illustration 1847

La fixation du montant à verser provoque parfois des désaccords entre les organisateurs du calhavari. Le partage engendre des bagarres.

On peut aussi éviter le calhavari en acceptant l’asoada. Les conjoints montés sur un âne, la femme dans le bon sens et l’homme à l’envers tenant la queue de l’âne, se promènent dans le village sous les huées.

Lorsqu’ils refusent l’asoada, on les remplace par un voisin revêtu d’habits de femme, et installé à l’envers sur l’âne. Le cortège se promène dans tout le village et fait souvent halte devant la maison du mari.

Les autorités interdisent les calhavaris

Lo calhaouari par Ernest Gabard (1879 - 1957)
Lo calhavari par Ernest Gabard (1879 – 1957)

Les autorités n’approuvent pas les calhavaris. Elles les jugent contraires aux bonnes mœurs et entrainant des extorsions de fonds. Des conciles frappent d’anathème ceux qui y participent.

Le Parlement de Toulouse rend des arrêts interdisant les calhavaris en 1537, en 1542, en 1551, en 1645, et en 1649. En 1762, il prend un nouvel arrêt ordonnant que ses précédents arrêts concernant les charivaris seront exécutés. Rien n’y fait.

Lo seguissi
Lo seguissi par Ernest Gabard (1879 – 1957)

Les autorités locales chargées de la police sont plus complaisantes. On arrête les coupables et on les condamne à des amendes et au remboursement des sommes demandées lors du calhavari.

En 1762, un calhavari a lieu à Saint-Gaudens, suite à une dispute entre un mari et sa femme. Le Procureur général ordonne aux consuls de l’empêcher. Ceux-ci font publier un règlement interdisant les attroupements mais suspendent pendant deux jours les patrouilles de police dans la ville !

Il devient une arme politique

Le charivari, sous des rites plus ou moins différents, existe dans d’autres régions de France. Au début du XIXe siècle, il devient une arme politique redoutable.

Charivari - Caricature de Casimir Perrier
Caricature de Casimir-Pierre Perier

En 1830, une campagne de charivari est organisée contre les notables et les députés libéraux  ralliés à la politique d’ordre de Casimir-Pierre Perier (1777-1832).

Ils ont lieu pour des récompenses honorifiques jugées imméritées, en cas de faveur faite à un proche, en cas de corruption d’électeurs ou tout simplement parce qu’un vote à l’Assemblée Nationale déplait.

En 1833, d’Argout alors ministre de l’intérieur dit que c’est une atteinte à l’indépendance des Chambres et à la liberté des votes. On interdit le charivari, cet outil de l’expression populaire directe et on pourchasse les participants.

La pratique décline dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

Le Charivari, le journal satirique

Le Charivari, N° zéro (novembre 1832)
Le Charivari, journal satirique n° zéro (novembre 1832)

C’est à ce moment que nait Le Charivari, le premier quotidien illustré satirique du monde, qui parait de fin 1832 à 1937. Son fondateur, le Lyonnais Charles Philipon (1800-1862) en fait un journal d’opposition républicaine à la Monarchie de Juillet.

Serge Clos-Versaille

Article en orthographe nouvelle (1990)

Références

Articles des Bulletins de la société de Borda, de l’Agenais et de la société historique et archéologique du Gers
Charivaris en Gascogne. La morale de peuple du XVIe au XIXe siècles, Christian Desplat, Bibliothèque Berger Levrault.
Le charivari politique : un rite de surveillance civique dans les années 1830, Emmanuel Fureix