La cama crusa, un vieux mythe gascon

Si vous voulez rencontrer la cama crusa, venez en Gascogne, elle ne hante aucune autre région ! Toujours maléfique, elle est aussi la plus effrayante des créatures. Si tout Gascon la connait ou se doit de la connaître, que sait-on vraiment d’elle ?

A quoi ressemble la cama crusa ?

La cama crusa
La cama crusa

La cama crusa veut dire la jambe crue. Dans les quelques contes qui en parlent, elle est décrite comme une jambe seule, parfois munie d’un œil au genou, la cama crusa dab l’uèlh dubèrt, la jambe crue avec l’œil ouvert.

Devant le caractère inquiétant de cette jambe, l’imaginaire aidant, les illustrateurs voire les rapporteurs rajoutent des éléments : elle aurait une bouche, sinon comment pourrait-elle manger les enfants ! Elle aurait des griffes comme les harpies, etc. Mais ces descriptions ne sont pas convergentes et révèlent plus les peurs ou l’imaginaire de nos ancêtres.

La cama crusa d’Honoré Dambielle

Honoré Dambielle et la cama crusa
Honoré Dambielle

Honoré Dambielle (1873 – 1930) a fait une recherche approfondie auprès de ses concitoyens sur les superstitions et les êtres qui les incarnent en Gascogne. Cette étude a été publiée en deux parties dans le Bulletin de la Société Archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers en octobre 1906 et au premier trimestre 1907.

Il en ressort que la cama crusa pourrait être rapprochée des vampires, car elle rode autour des maisons pour s’emparer des petits enfants avec une férocité terrifiante.

Contrairement à un becut par exemple qui est un être à part entière, la cama crusa apparait certaines fois puis disparait. En fait Dambielle rapporte qu’un sorcier peut se transformer en lop garon ou en cama crusa grâce à la pèth [peau]…

Le pouvoir de la pèth

Un sorcier peut avoir la chance d’avoir une pèth car la peau a un pouvoir diabolique qui lui permet d’opérer des prodiges. Seulement, ce n’est pas une sinécure d’avoir ua pèth, car elle est tellement maléfique que les sorciers mêmes cherchent à s’en débarrasser !

La seule chose facile, c’est d’obtenir une peau. Vous pouvez essayer, Dambielle vous donne la recette : il faut aller déposer à minuit un drap de lit à la jonction de quatre routes pratiquées, à cet endroit qu’on appelle en patois croutzo-camin ; On revient avant la pointe du jour, et, pas plus difficile que cela, le drap de lit s’est métamorphosé en peau, en attendant que celle-ci métamorphose celui qui l’endossera.

Grâce à la pèth, le sorcier peut voyager la nuit et dévorer les imprudents ou les enfants.

La goulue de Jean-François Bladé

Jean-François Bladé, auteur du conte “La Goulue”

L’origine de la cama crusa est l’objet de légendes et fantasmes divers. Une bien construite est celle de La goulue. Une jeune fille ne pensait qu’à manger de la viande crue. On l’appelait la goulue. Un jour, ses parents allèrent à la foire d’Agen, puis, au moment de repartir, passèrent par tous les bouchers mais il était bien tard et il ne restait plus de viande. Seulement, ils avaient promis de la viande crue à leur fille ! Que faire ? Ils passèrent par le cimetière, déterrèrent un mort du matin, lui coupèrent la jambe gauche et la rapportèrent à leur fille qui la mangea jusqu’à la dernière moelle. Toute la nuit, une voix cria “rends-moi ma jambe !”

Le lendemain, toute la famille travaillait au champs. Le père ayant oublié son couteau renvoya sa fille le chercher. Pendu à la crémaillère, un mort à qui il manquait la jambe gauche s’adressa à la jeune fille. Le mort prit la jeune fille, l’emporta au cimetière et la mangea.

Cette jeune fille est-elle la cama crusa qui rôde la nuit ? En tous les cas, la cama crusa est la vengeance de la jambe arrachée !

Era Cama crusa damb eth goelh duvert

Era Cama crusa damb eth goelh duvert (https://bit.ly/2HQ3ClC )

En Couserans, cet horrible monstre est appelée , la Jambe Crue à l’œil ouvert. Elle s’amuse dès que tombe la nuit à dévaler les pentes de la montagne, afin d’effrayer les passants isolés, sinon les emporter. Dans des temps plus récents, elle est une espèce de croquemitaine qui s’attaque aux enfants pas sages.

Ce qu’on en disait en Couserans : c’est une jambe avec un œil ouvert et une corne, qui court plus vite que tout le monde ; c’est une jambe creuse, qui n’a que l’os ; c’est une jambe rouge, mal fichue, laide, et sanguinolente…

La cama crusa en chanson

Le groupe gersois actuel Boisson divine a publié un CD, Enradigats, qui contient la chanson Cama crusa. La musique allie, selon leur site, identité gasconne et Heavy Metal. Et voici la chanson et les paroles :

Cama crusa

Escota petit, jo que’t voi condar ua istuèra
Istuèra d’aquèsta tèrra
Las aurelhas e los uelhs ubèrts
Mainat, audir que cau
Còp èra a lua plea
Lo conde de Cama Crusa

Au som de las montanhas, montanhas pirenèus
Tot au près deu cèu, a la prumèra nèu
Un monstre deus hastiaus, que s’a perdut la cama
La cama de córrer, de per tota la plana

L’espiar maishant, suu jolh l’uelh ubèrt
Avistaz-ve se la jamèi vedetz

Cama crusa !
La paur deus aulhèrs e deus mainats tanben
Atencion petit que’t gaharà lo ser
E tu esbarrit que t’empòrta a la nuèit
Siatz charmants, demoratz au lheit
Cama crusa !!!

La hilha deu rèi que’s volè maridar
A un praube hèr qui èra musician
Lo pair que l’avè causit un prince ric
De malur qu’avè plorava mei que chic

A nuèit la hilha que s’ei escapada
Mala sòrta que se l’a crotzada

Un vielh bohèmis un dia de mercat
Ua bèra pora que s’avè panat
Tota la jornada que s’estujè plan
Esperar lo ser entà’s har desbrembar

A nuèit que s’en torna tà la rotlòta
Mala sòrta que se l’a crotzada

Jambe crue

Écoute petit, moi je veux te raconter une histoire
L’histoire de cette terre
Les oreilles et les yeux ouverts
Il te faut écouter
C’était à la pleine lune
L’histoire de la jambe crue

A sommet des montagnes, montagnes Pyrénées
A l’aube du ciel, à la première neige
Un monstre abominable avait perdu sa jambe
Qui se mit à courir, de par toute la plaine

Le regard noir, au genou l’œil ouvert
Méfiez-vous si vous la rencontrez

Jambe crue !
La peur des enfants mais aussi des bergers
Attention petit le soir va t’attraper
Et toi l’égaré t’prendra la nuit tombée
Soyez sages et au lit restez
Jambe crue !!!

La fille du roi voulait se marier
A un pauvre hère qui était musicien
Son père lui avait choisi un prince fortuné
De malheur quelle avait ne faisait que pleurer

La nuit la princesse s’est échappée
Triste sort la pauvre l’a croisée

Un vieux bohémien une journée de marché
Une belle poule avait dérobée
Toute la journée prend soin de se cacher
Attendant le soir pour se faire oublier

La nuit à sa roulotte veut rentrer
Triste sort le pauvre l’a croisée

Reférences

La sorcellerie en Gascogne, Honoré Dambielle, 1906 – 1907, ouvrage de la bibliothèque Escòla GAston Febus
Cama crusa, Boisson divine, CD 27 mai 2013
Contes populaires de la Gascogne, La goulue, Jean-François Bladé, 1885




Les vieux métiers racontés

Les métiers s’adaptent à l’évolution de la vie et de la technique. Lo Ramonet deu Pè de la Vit nous offre dans son Mestièrs fotuts e fotuts mestièrs, un aperçu de quelques vieux métiers et un aperçu de la vie du XXe siècle à travers quelques histoires bien campées.

Des métiers perdus

Ramonet deu Pe de la Vit et les vieux métiers
Lo Ramonet deu Pè de la Vit

Raymond Lajus, dit Lo Ramonet deu Pè de la Vit, fut maître d’école au Houga et vigneron. Il avait commencé sa carrière durant la Seconde Guerre mondiale. Pour sa retraite, il s’installa à Lias d’Armagnac et assouvit sa soif d’écrire. Écrire en gascon bien sûr ! Pour lui, aimer la langue et aimer le pays, ça va de pair.

Dans son livre, écrit en bilingue gascon / français, Lo Ramonet nous présente l’esclopèr, lo cercler, lo barricaire, lo paèraire, lo peirèr, lo putzatèr e las costurèras / le sabotier, le cerclier, le tonnelier, le vannier, le carrier, le puisatier et les couturières.

Pour chacun il va expliquer à quoi ressemble l’atelier, quels sont les outils – une bonne occasion d’apprendre des mots en gascon – et la façon dont cela se passe. Le tout est raconté avec allant.

Un exemple, le métier de sabotier

Après avoir coupé de jolis vergnes, les avoir débités en billons de 35 cm, sciés, fendus, le sabotier obtient deux morceaux de bois, ébauches d’une paire de sabots qu’il dégrossira et ajustera à ses clients.

E adara lo paroèr qu’entra en dança : un famús cotèth de quate pams de talh dab un anèth aubèrt per cap qui jòga dab un aute barrat, gahat dens ua pua sus lo picardèr e manshat de l’aute. Et maintenant le paroir entre en action : un fameux couteau de quatre empans de tranchant avec un anneau ouvert par bout qui joue avec un autre fixé d’un crampon sur un gros billon, et emmanché de l’autre.

Les vieux métiers - Fabrication de sabots dans les Landes
Fabrication de sabots dans les Landes

On entend à travers la description deu Ramonet, les coups de tarière ou d’herminette ; le sabotier tourne le sabot, l’un vers la droite, l’autre vers la gauche, vérifie les symétries. Enfin, il le mettra au pied de son client, qu’il l’ait plat, torçut, estret o esplatuishat / plat, tordu, étroit ou étalé. La roana, ce racloir de sabotier, lisse le sabot pour l’affiner, le rendre beau, pour qu’il plaise aux dames les plus exigeantes. Et, enfin, la touche finale :

dab quina patiencia e qui amor lo Marius polirà lo deguens com lo dehòra…Dab quin plaser, l’obratge acabat, qu’esbaucharà sus los devant dus rams dab lo brost, junts per lo gran cap, la soa merca. avec quelle patience et quel amour Marius polira l’intérieur comme l’extérieur… Avec plaisir, l’œuvre accomplie, il gravera deux rameaux feuillus joints par la base, sa marque de fabrique.

Entre deux métiers, une histoire

L’autre point très sympathique de ce livre est de présenter, entre deux métiers, des contes, des récits :  Las esclopetas de la “Maria-Chòn-Chòn” est une bien jolie histoire qui illustre la présentation du métier de sabotier.

Marché des bestiaux dans le Landes et les vieux méties
Marché des bestiaux dans le Landes

La hera de la Matamena : “Ací  que’s panavan las hemnas e las agulhadas” / La foire de la Madeleine : “là où on volait les femmes et les aiguillons” ou Lo mercat deu vetèths a Vilanava (de Marsan) / Le marché aux veaux de Villeneuve (de Marsan) sont une occasion de (re)vivre l’ambiance des marchés.

E de tastar, tastar… tastar enqüèra l’animaut, cercant un travèrs o un defaut ; ací que pleitejan, aquiu que s’engulan,  mei loenh que’s goteishen la vesta… Quin demenat d’òmis en blosa negra e de perpaus non agradius. E l’un de virar lo cuu, har hisa de partir… de tornar, virolejar a l’entorn… A ! la shaliva ne’us hè pas dòl. Et de tâter, tâter… tâter encore l’animal, cherchant à découvrir un défaut ou quelques travers ; ici, ils discutent, là, ils s’insultent, plus loin ils se secouent le col de la veste… Quel mélange de blouses noires et de propos grossiers ! Et l’un de tourner le dos, en faisant mine de partir… de revenir, de tourner à nouveau autour de la bête… Ah ! La salive ne leur fait point défaut.

Et de terminer le récit par cette phrase : Anatz véner un vetèth au mercat de Vilanava : veiratz quin cinemà ! / Allez donc vendre un veau au marché de Villeneuve et vous verrez quel cinéma !

Les métiers perdus dans le futur

Au cours du temps, il est bien naturel que des métiers se perdent. Les placeurs de quilles, les rémouleurs ou les poinçonneurs ne sont plus utiles. Aujourd’hui la Think Tech Institut Sapiens a identifié des métiers menacés d’extinction, comme manutentionnaires, secrétaires de direction, employés de comptabilité ou caissiers. Et plus globalement, les observateurs internationaux attendent une perte d’au moins 50% des métiers d’aujourd’hui ! Une vraie accélération.

Pilote de drone
Pilote de drone

Pas de quoi saper le moral toutefois, car de nouveaux métiers apparaissent aussi, comme pilote de drône ou détective de données. D’ailleurs, depuis 30 ans, d’après DARES, Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques,  si les effectifs des métiers agricoles ont été divisé par deux et ceux des métiers industriels ont diminué de 25%, les effectifs ont fortement augmentés dans la santé et l’action sociale, ou dans les services aux particuliers. Le tout fait apparaître un solde positif.

Alors, dans ce tourbillon annoncé, comme Lo Ramonet de la Vit, gardons trace de nos métiers…

Références

Mestièrs fotuts e fotuts mestièrs, tome 1, Lo Ramonet deu Pè de la Vit, Editions Per Noste, 1994
Comment ont évolué les métiers en France depuis 30 ans, Dares analyses, janvier 2017
Le top 5 des métiers en voie de disparition, Institut Sapiens, août 2018
21 métiers du futur, Cognizant, novembre 2017




La course landaise, tradition gasconne

La tauromachie ou l’art d’affronter les taureaux est un sport qui prend différentes formes dans les pays du sud de l’Europe. Si la corrida est la plus connue, la course landaise peut être considérée comme un sport traditionnel gascon des plus savoureux. Aux dires des amateurs, tout le monde s’y amuse : la vache, le torero, le public. Cette course, issue d’une longue tradition, mérite le détour. Pour un aperçu, ne ratez pas la vidéo finale avec l’extraordinaire Nicolas Vergonzeanne.

La course landaise et les trois autres

La course landaise et la corrida espagnole
La corrida espagnole

La corrida, espagnole, est un jeu d’affrontement du taureau comprenant plusieurs phases dont des passes de grande technicité où le taureau est attiré par une muleta (cape) ; elle se termine par la mise à mort du taureau par le matador, mort foudroyante de rapidité. La tourada, portugaise, privilégie un affrontement à pied ou à cheval sans mise à mort. La course camarguaise consiste à attraper des attributs en général fixés sur le front ou les cornes d’un biòu (boeuf en provençal).

La course landaise, elle, se caractérise par un affrontement de l’homme et d’une vache de combat, exprimé par des figures de deux types différents. Elle fait appel à des sportifs de haut niveau, los escartaires e los sautaires (les écarteurs et les sauteurs). C’est un sport officiel exigeant, spectaculaire et festif.

Le taureau symbole de virilité

Le mythe de Mithra terrassant le taureau et la course landaise
Le mythe de Mithra terrassant le taureau

Si on remonte l’histoire, le culte du taureau célèbre la force et la fécondité. Par exemple,  Mithra, dieu indo-iranien, donne naissance au monde en répandant le sang d’un taureau lors d’un sacrifice pendant lequel un scorpion pince les testicules du dit taureau.

Les hommes, et plus particulièrement les soldats des armées romaines vouent un culte au taureau. Se mesurer à un  taureau, vaincre un taureau rentrera vite dans l’imaginaire masculin comme un jeu de démonstration virile.

Chez nous, dès le Moyen-Âge, les Gascons aiment les jeux taurins, comme en atteste un document des archives de Bayonne, daté de 1289. À l’époque, on lâche des taureaux, des bœufs, des vaches destinés à l’abattoir dans les rues étroites de nos villes et les bouchers les font courir. Les jeunes courent devant ou affrontent les cornes. Ces jeux seront condamnés à la fois par l’Église et par les autorités civiles à cause des nombreux accidents, parfois mortels. Pourtant, ils continueront…

Sous l’influence de l’Espagne, les courses landaises prendront une tournure plus brillante, avec musique et habits de lumière. Puis elles deviennent, à partir du milieu du XIXe siècle, un sport officiel avec des règles strictes, un classement (un peu comme pour les tennismen) et des héros.

La course landaise commence

La course commence par la marche cazérienne (en l’honneur de Cazères-sur-l’Adour), fête oblige ! Et cette marche un peu provocante et enlevée est bien dans l’esprit gascon :

A tu Mazzantini, aquera qu’ei la toa,
Se ne l’escartas pas, seràs un pelheràs1.
A tu Mazzantini, que’t la cau escartar
Totun se vòs pojar en haut de l’escalòt.
À toi Mazzantini, celle-là c’est la tienne,
Si tu ne l’écartes pas, tu seras un moins que rien.
À toi Mazzantini, il faut que tu l’écartes
Si tu veux monter tout en haut de l’escalot2.

1seràs un pelheràs o seràs un gran feniant, les deux versions existent
2escalòt (petite échelle) : classement officiel des joueurs

Lo sautaire

Auguste Camentron (1882 – 1964), dit Mazzantini, fut un escartaire célèbre du début du 20e siècle, et un sautaire comme il aimait s’appeler, puis il devint président de la Mutuelle des toreros landais de 1926 à 1939.
Il y eut même un Mazzantini 2: Gaston Destouroune qui réintroduisit le saut périlleux dans la course landaise.

C’est la course landaise !

L’escartaire

En 1932, le libraire-éditeur G. Cazaux raconte, dans ses notes de voyage, une foule en partie couverte de bérets, le jury dans l’amphithéâtre, les cuivres qui jouent un air de parade. Puis arrive la cuadrilla, tous de blancs vêtus. Les figures commencent…

(…) L’instant est émouvant, les deux adversaires promptement se mesurent, exaltent leur ardeur, car dans cinq secondes la chose est réglée : l’homme est sauf ou gravement blessé. Ils se fixent, ils sont prêts : l’animal fonce tête en avant sur l’écarteur, qui, d’un souple coup de rein, se dégage en frôlant la corne. Et les bravos retentissent par milliers dans l’arène.

(…) Un sauteur vient faire diversion parmi l’escouade des écarteurs. Il court sur la bête quand elle fonce sur lui, et d’un bond passe au-dessus d’elle, les pieds joints glissés entre les cornes.

Une belle course, c’est une vache, un escartaire, un sautaire et un còrdaire. Des “écuries” rassemblent ces acteurs. La vache doit être combative et certains ganaderos / éleveurs ont une réputation qui dépasse la Gascogne. Les acteurs humains, eux, rivalisent de technicité. Découvrons quelques grands noms de ces gladiateurs modernes.

Joseph Barrère le ganadero

Élevage dans les Landes et course landaise
Élevage dans les Landes

Joseph Barrère (1864 – 1933) s’occupe très jeune d’un troupeau, puis en acquiert un. Il sait élever les vaches, les achète en Espagne, et fournit pour les courses des bêtes terribles et redoutées comme Manola, Capitana, Passiega ou Caracola qui tua plusieurs écarteurs.

Les parents de Joseph Barrère étaient employés de M. Druillet, propriétaire du château de Buros et grand amateur de courses. En 1911, le châtelain meurt et lègue tout à Joseph Barrère. Une vraie fortune.

La grande guerre sera pourtant un moment difficile, le ganadero est obligé de vendre son troupeau à l’abattoir pour une bouchée de pain. Après la guerre, il remonte un troupeau et redeviendra un ganadero prestigieux. Albert Capin écrit pour lui un poème qui débute par :

Qui n’es rappelle pas dou bet tems d’aouan guerre,
Et dou famus troupet dou nouste gran Barrère ?
Qué podeum ésta fiers, pramoun a, et soulet,
Qu’a heyt counéche louy noste cher Gaouarret.
Qui ne’s rapèra pas deu bèth temps d’avant guèrra,
E deu famós tropeth deu noste gran Barrèra ?
Que podem estar fièrs, pr’amor a eth solet,
Qu’a hèit conéisher loi nòste chèr Gavaret.

Qui ne se rappelle du bon temps d’avant-guerre,
Et du fameux troupeau de notre grand Barrère ?
Nous pouvons être fiers, car lui seul il a fait
Connaître aux alentours notre cher Gabarret.

Ramuntcho le prince des écarteurs

Christian Vis dit Ramuntcho et la course landaise
Christian Vis dit Ramuntcho

Gitan d’origine, Christian Vis nait en Gironde en 1943. En voyage permanent, il n’ira pas à l’école et commence vers 12 ans divers travaux : docker à Bayonne, chiffonnier… Antonio, le père, avait appris le travail d’écarteur en Camargue et le transmettra à ses deux fils. A 14 ans, Christian fait ses premiers écarts sur la plage d’Arcachon et il continuera avec un talent grandissant jusqu’en 1992. Surnommé Ramuntcho, il remporte victoire sur victoire, titre sur titre et sera même deux fois champion de France. Il fait son dernier écart avec panache à 70 ans à Dax (2013), puis meurt en 2017.

Nicolas Vergonzeanne, la makina

Nicolas Vergonzeanne et la course landaise
Nicolas Vergonzeanne

Avec des figures hallucinantes, la joie du jeu, Nicolas Vergonzeanne est un phénomène. Rien ne parait impossible quand on le voit sauter. Il débute en 1995 comme sautaire, engrange tout de suite points sur points, montant tout en haut de l’escalòt. Tout de suite, il rafle  des prix, dont champion de France des jeunes dès sa première année, et champion de France quatre ans après ! Et il le restera pendant six ans, du jamais vu. Son palmarès est immense, voire unique. Ce sautaire hors du commun vient de faire ses adieux à l’arène à 36 ans en 2013.

Si vous voulez avoir une idée de ce sport magnifique, regardez cet extrait du film “Comme un envol” de Grégori Martin avec quelques sauts spectaculaires de Nicolas Vergonzeanne.

Références

La course landaise
Comme un envol de Grégori Martin (vidéo complete), description de la course landaise par Michel Agruna (ganadero)
Joseph Barrère, blog de torosencasteljaloux
Ramuntcho, blog de torosencasteljaloux
La course landaise a une histoire, Patrice Larrosa, 2018
Voyage dans les Landes et sur le littoral de Gascogne, G. Cazaux, 1932, p. 169 – 171
Nicolas Vergonzeanne, toujours plus haut




Le bien manger gascon, une longue tradition

Fêtes de fin d’année, moments de hartèra et de bien manger. Comment échapper à l’art de la table gasconne ? L’occasion aussi de se souvenir des pratiques alimentaires ancestrales et des écrivains qui ont su en parler avec talent. Jean-Claude Ulian et Jean-Claude Pertuzé présentent des textes littéraires, des conseils alimentaires du XVIe siècle et des recettes dans leur excellent livre, Gascons à table, qui reçut le prix Prosper Estieu 2006.

Bien manger gascon ? Deux Gersois s’y intéressent de près

Jean-Claude Ulian, écrivain et conférencier auscitain, est un grand promoteur de la culture gasconne. Il publie dans les années 1970 un journal La voix des cadets, ainsi que plusieurs livres comme Sorcières et sabbats de Gascogne (1997), Sur les pas de Bladé (2008), Jean de l’Ail (2013)…

Son complice Jean-Claude Pertuzé, Lectourois, outre son activité d’illustrateur (La Dépêche, Métal hurlant….) réalise plusieurs BD autour de sa région : Contes de Gascogne de Bladé (1977), Les chants de Pyrène (1981 – 84), Voyage au centre des Pyrénées (2014)…

Manger, c’est sérieux pour un Gascon

Les auteurs de Gascons à table proposent des récits humoristiques autour de plats, écrits par l’écrivain landais Jean Rameau (1858 – 1942), le poète et romancier de langue française et gasconne Emmanuel Delbousquet (1874 – 1909)…

Joseph du Chesne Manger
Joseph du Chesne (1546-1609)

Et, pour remonter au XVIe siècle, ils nous proposent une synthèse des pratiques alimentaires décrites avec soin par le médecin lectourois Joseph du Chesne (1546-1609), médecin ordinaire du roi Henri IV. J’escris particulierement ce traicté pour servir à ma patrie, annonce Du Chesne. C’est probablement une des sources les plus complètes et les plus anciennes pour connaître las nostas costumas de minjar. Si l’on ne devait retenir de ces anciens temps que quelques éléments typiques et de qualité, ce pourrait être le pain de millet, l’ail, le cochon de lait, l’oie grasse et les figues. Si le premier est tombé en désuétude, garderons-nous les autres ?

Le pain, base de l’alimentation

Scaliger - manger
Scaliger (1540- 1609)

Base de l’alimentation, le pain est réputé dans nos régions. Selon l’érudit agenais Joseph Juste Scaliger (1540 – 1609) A Bourdeaux, on mange de bon pain de froment. Les Gascons font bien le pain. Sortez de Bourdeaux vers le Béarn, tout le pain est de millet. (extrait de Scaligerana, 1695, p.65).

Manger du pain oui, mais du pain de millet

Joseph du Chesne nous apprend qu’il y a trois sortes de pain de millet en fonction de la cuisson, lo milhas, la mica e lo brasaire. La pâte est toujours de la farine de millet, débarrassée du son, mise dans de l’eau salée qu’on laisse lever. Cette pâte cuite au four s’appelle le milhas, c’est le pain quotidien des paysans au goût doux et nutritif. Les micas, elles, sont des petites boules de la même pâte mais bouillies dans l’eau, elles constituent le petit déjeuner des enfants. Le brazaire est toujours cette pâte de millet mise sous forme de carré d’un pied de côté, épais de deux travers de doigt que l’on enveloppe de feuilles de choux avant de la cuire dans la braise du feu.

Manger des armotes
Armotas (à la farine de maïs aujourd’hui)

Enfin les Gascons utilisent aussi la farine de millet, détrempée dans l’eau et cuite jusqu’à une consistance de bouillie. Assaisonnée de sel, elle s’appelle armotas (gascon) ou armotes (français). Selon la saison, on peut les manger en ajoutant à la préparation des greishets de pòrc. Et, bonne nouvelle, on consomme toujours las armotas en Gascogne même si nous avons remplacé la farine de millet par celle de maïs. Le nom d’armotas devient cruishada (cruchade) dans les Landes ou milhas en Languedoc.

Manger de l’ail

S’il faut se méfier des concombres et des fraises, Joseph du Chesne conseille de manger de l’ail : Les aulx ont une mesme proprieté, c’est en outre la theriaque des vilageois en Gascongne contre les pestes et le mauvais air : les enfans qui en usent ne sont jamais sujects aux corruptions et vermines. Il n’y a que la senteur qui est du tout fascheuse et insupportable : estans cuits en la braise ou en l’eau ils perdent beaucoup de leur acrimonie. C’est ainsi qu’on les sert les jours maigres le matin au commencement de table en Gascongne. L’usage en rend les hommes plus forts et vigoreux.

Le Journal of the Science of Food and Agriculture publia en 2012 une synthèse de 26 études sur les effets positifs de l’ail. Antibiotique, antimicrobien, hypotensif, hypolipémiant (abaisse le taux de cholestérol), anticancéreux (cancers du système digestif). La cause est entendue. Continuons à manger de l’ail !

Manger de l'ail rose
Ail rose

Recèpta: Torrin entà sopar

Un cabòç d’alh (10 a 12 asclas)
Ua culherada-sopa de grèisha d’auca
Ua culherada-sopa de haria
Un l d’aiga
Un ueu
Quauquas gotas de vinagre
Sau, péber
Quauques tròc de pan sec

Oie et porc sont les valeurs sûres

Dessin de G. Doré tiré de Voyage aux Pyrénées de H. Taine (1860) -Manger l'oie
Dessin de G. Doré tiré de Voyage aux Pyrénées de H. Taine (1860)

Joan Giraud d’Astròs (1594 – 1648) nous avait déjà renseigné dans Lou trimfe de la lengouo gascouo, le paysan gascon mange oie et cochon de lait : Qu’a lou saladè plen d’aucats / Ou que-y a un ou dus pourcats (Qu’a lo saladèr plen d’aucas / O que i a un o dus porcats. Il a le saloir plein d’oies / ou un ou deux porcelets).

Joseph du Chesne précise que les oies se soulent de grains dans les aires où on bat le grain tout à descouvert le long de l’esté. C’est ou elles s’engraissent, de sorte qu’elles ont deux doigts de graisse. On les fend par la moitié et les sale-on. On s’en sert estant freschement salees aux meilleures tables, et les faict mesme rostir par quartiers : mais l’ordinaire est de les manger bouillies avec la moustarde: c’est une viande qui dure tout l’an, voire on les garde salées plusieurs années tant qu’elles rancissent.

Aujourd’hui, quelques éleveurs ont retrouvé cette façon d’engraisser les oies comme, en Estremadura (Espagne), Edouardo Sousa qui produit des oies grasses en les laissant librement manger des glands et des lupins qu’elles trouvent dans les dehesas (pâturages en sous-bois).

Les fruits abondent

Caravaggio – nature morte (1603 env.)

C’est encore Joan Giraud d’Astros qui nous régale d’énumérations de variétés de fruits savoureux que l’on peut manger en Gascogne, avec parfois leurs noms locaux, dans son poème sur l’autouno gascouo (l‘autona gascoa / l’automne gascon). Il parle de citrous, miougranos, higuos, poumos, peros, merouns / citrons, miugranas, higas, pomas, peras, merons /citrons, grenades, figues, pommes, poires, melons.

Aquo’s tout Pero Gourmandino,
Pero d’Ouignon ou Grapautino,
Pero d’Entoquo, Pero Sartéou,
Noir-Sucre, Baréso, Ratéou,
Oranjo, Guilhasso, Coudouigno,
Boun-chrestian que nou cau bergouigno
De la bouta daouant un Rey,
Car nado nou li hé la ley
Pouétoubino, Pero de Roumo,
E Bergamoto …
Aquò’s tot Pera Gormandina,
Pera d’Onhon o Grapautina,
Pera d’Entòca, pera Sartèu
Noir-Sucre, Baresa, Ratèu
Òranja, Guilhassa, Coduinha,
Bon-crestian que non cau vergonha
De la botar davant un Rei
Car nada non li hè la lei
Puetovina, Pera de Roma
E Bergamòta …

Joseph du Chesne lui aussi, rappelle l’excellence des melons de Gascogne, des raisins, des grenades, et des très célèbres poires d’Auch appelées Bons chrestians ou Bons-Chrétiens (variété de poires Williams).

Et surtout… les figues!

Manger des figuesDu Chesne met un accent particulier sur les figues blanches, noires, vertes, pourprées, rougeâtres, pasles et entremeslées de diverses couleurs. Des figues qui sont tellement en abondance qu’on en engraisse les pourceaux.

D’ailleurs Isidore Salles (1821-1900) nous rappelle l’abondance et l’importance du figuier en Gascogne (strophe 1 et 6 du poème Lou higué / Lo higuèr / Le figuier) :

Dou bielh tems penude à la tite,
En Gosse, à le porte, en entran,
Toute maysou, grane ou petite,
A soun higué, petit ou gran.

Hounte à l’homi de qui’s pot dise :
« Chens pitat dou pay naurigué,
Au loc de bene la camise,
Qu’a dechat bène lou higué ! »
Deu vielh temps penuda a la tita,
En Gòssa, a la pòrta, en entrant,
Tota maison, grana o petita,
A son higuèr, petit o gran.

Honta a l’òmi de qui’s pòt díser :
« Shens pitat deu pair nauriquèr,
Au lòc de véner la camisa,
Qu’a deishat véner lo higuèr ! »
Suspendue à la mamelle du passé,
En Gosse, à la porte, en entrant,
Toute maison, grande ou petite,
A son figuier petit ou grand.

Honte à l’homme dont on peut dire :
« Sans pitié du père nourricier,
Au lieu de vendre sa chemise,
Il a laissé vendre son figuier ! »

Note

L’image en tête de l’article est une reproduction du “Repas de noce” ou “Noce paysanne” (1568) de Pieter Brueghel l’Ancien, peintre flamand, qui représente un repas réunissant des paysans dans une salle bondée. Le symbole de la communion, du partage.

Références

Diaeteticon polyhistroricum, Josephi Quercetani (Joseph du Chesne), 1625
Le pourtraict de la santé, Joseph du Chesne, 1627
Gascons à table, Jean-Claude Ulian et Jean-Claude Pertuzé, 2006.
Espagne : une exploitation éthique produit du foie gras sans gavage des oies, Sandrine Morel, Le Monde – 28 décembre 2013
Lou trimfe de la lengouo gascouo, J G d’Astros,
Voyage aux Pyrénées (3e édition),  H. Taine (1828-1893) – à voir aussi pour les remarquables illustrations de Gustave Doré

 




Nadau qu’ei neishut – contes et proverbes

A força de cantar Nadau, Nadau arriba. À force de chanter Noël, Noël arrive, disent malicieusement les Marmandais. En cette veille de Noël, découvrons quelques contes et proverbes du centre de la Gascogne.

Bon Nadau brave monde!

Nadau - Quand Noël tombe un mardi  Pain et vin de toutes parts
Quand Noël tombe un mardi  Pain et vin de toutes parts

Quan Nadau es en diluns
Tota vielha hè mau mus 

Quan Nadau es un dimars
Pan e vin per totas parts

Nadau lo dijaus
Tots seràn malauts

E quina escadença ! Et, quelle chance, le jour de Noël de 2018 tombe un bon jour !

Quan Nadau es en dilus
Toute vieilhe hé mau mus
Quand Noël tombe un lundi
Toute vieille fait mauvaise figure.
Quan Nadau es un dimars
Pan et bin per toutes parz
Quand Noël tombe un mardi
Pain et vin de toutes parts
Nadau le ditjaus
Touts seran malaus
Noël le jeudi
Tous seront malades

Los contes de Nadau

Los Luquets - Nadau
Los Luquets, conte de Nadau

Aimant les récits et les contes, les Anciens nous ont laissé de nombreux textes pour amuser nos veillées. Des récits chrétiens, des récits fantastiques, des contes trufandèrs dont les protagonistes sont souvent des curés… Aussi, l’Escòla Gaston Febus et sa maison d’édition Reclams proposent un dossier spécial Noël dans la revue de décembre 2018 dans lequel vous trouverez quelques contes de Noël de l’Astarac, et une vieille et charmante chanson de Lectoure, collectée par Léonce Couture Aneit qu’es nechut. Aneit, Nadau qu’ei neishut Chut, chut, ne réveillez pas l’enfant qui dort…

Un de ces contes savoureux, Los luquets, est proposé gratuitement par Reclams en graphie classique. Pour ceux qui préfèrent la graphie originale, la voici.

Los arreproèrs de Nadau

On ne serait pas Gascon si on n’avait pas quelques proverbes sur Noël.

Des proverbes facétieux
Qui drom le jour de Nadau
Touto l’annado hè atau
Qui dròm lo jorn de Nadau
Tota l’annada hè atau
Qui dort le jour de Noël
Toute l’année fait pareil
Des proverbes sur la météo 
Se a Nadau recercos l’oumbré
A Pascos cercaras le courné

Se a Nadau i a mouscailhous
A Pascos i aura glaçous

Si Nadau s’assourélhe,
Pasques qu’atourélhe
Se a Nadau recercas l’ombrèr
A Pascas cercaràs lo cornèr

Se a Nadau i a moscalhons
A Pascas i aurà glaçons

Si Nadau s’assorelha
Pascas qu’atorrelha
Si à Noël tu recherches l’ombre
A Pâques tu chercheras le coin du feu

Si à Noël il y a des moucherons
A Pâques il y aura des glaçons

Si Noël ensoleille
Pâques met devant le feu
Et des proverbes utiles dans les campagnes 

Travaux des champs au Moyen-Âge Nadau
Travaux des champs au Moyen-Âge

  • Quan Nadau es en escur, troja magra bota cuu / quan es au clar troja magra bota gola. Quand à Noël il fait sombre, une truie maigre met des jambons / quand il fait clair elle met de la gorge.
  • Se Nadau es a l’escurada, gita lo milh capvath la prada, s’es a la lutz gita-lo capvath lo putz. Si Noël est sombre, sème ton maïs dans le pré, s’il fait lumineux jette-le dans le puits.
  • Quan Nadau i deguens la claretat / Ven lo bueu entà crompar blat. Quand Noël est dans la clarté / Vend le bœuf pour acheter du blé.
  • Bruma de Nadau cent escuts vau e la d’après austant e mes. Brume de Noël vaut cent écus et celle d’après autant et plus.
  • Nadau sense lua / De cent auelhas ne’n demòra pas ua. Noël sans lune / De cent brebis il n’en reste pas une.

Enfin rappelons-nous Nadau e San joan partajan l’an. Noël et St Jean partagent l’année. Donc les jours vont s’allonger…

Entà Santa Luça*
los jorns creishen d’un saut de puça.
Entà Nadau
d’un saut de brau.
Entau prumèr de l’an
d’un saut de hasan
.
* 13 de deceme
Pour Sainte Luce*
les jours augmentent d’un saut de puce.
A Noël
d’un saut de veau.
Pour le premier de l’an
d’un saut de coq.
* 13 décembre

Réferences

Nos proverbes gascons, deuxième série, Honoré Dambielle, 1924
Reproèrs sus lo temps que hè, Arts et Tradicions populaires de Marmande




La veille de Noël en Gascogne

En Gascogne, la veille de Noël est riche de ses traditions païennes et chrétiennes, avec ses superstitions, ses quêtes des enfants, sa veillée, sa messe de minuit et son réveillon.

Les croyances autour de la veille de Noël

Le loup-garou de Noël
Lo ramponòt o lop-garon

Les superstitions allaient bon train dans les temps anciens. Et la période de fin décembre s’y prête particulièrement : le solstice d’hiver, le retour à la lumière, Noël chrétien… Bref, le 24 décembre, dans les campagnes gasconnes, il s’en passait des choses !

Cette nuit-là, se libéraient les esprits. Des créatures infernales traversaient les champs, des fées descendaient par la cheminée… On nettoyait les étables et on donnait le soir une bonne ration de foin aux bœufs, car savez-vous que ces bêtes se parlaient cette nuit-là ? Et gare à l’inconscient qui cherchait à écouter, on en connait qui sont morts sur le champ !

En partant à la messe de minuit, on laissait quelques victuailles et la lampe à pétrole allumée pour que les âmes du purgatoire, qui avaient alors droit de sortie, puissent revenir chez elles l’espace de la messe. A Nadau cadun a l’ostau! A Noël chacun chez soi !

Las halhas de Nadau

La tòrela de Capbreton à Noël
La tòrela de Capbreton (YouTube)

Puisque la veille de Noël les êtres malfaisants comme los lops garons, se déchainaient, dans la partie occidentale de la Gascogne, on allumait un feu dans chaque maison. Ces milliers de feux répondaient aux étoiles du ciel. Faisant avec son flambeau le tour de la maison, on protégeait ainsi les récoltes, la fumée éloignant les mauvais esprits, voire les ennemis. Bien sûr, cela ne fonctionnait qu’accompagné d’une formule incantatoire. Philippe Cloutet nous en propose :

Halha Nadau,
Lo pòrc a la sau,
La pola au topin,
Coratge vesin !
Halha Nadau,
La tripa au pau,
Lo gat au hum
Pum ! Pum !
Flambeau de Noël,
Le porc dans le sel,
La poule dans le pot,
Courage voisin !
Haille Noël,
Le boudin sur le pieu,
Le chat dans la fumée,
Pum ! Pum !

À Capbreton, un grand feu, le feu de la torèla est enflammé. Construit de pièces et de débris de bois entassés afin d’illuminer et de réchauffer les âmes en témoignant leur reconnaissance au Ciel.

Les quêtes de Noël

Lo pica-hòu des enfants à  Orthez (Sud-Ouest.fr 20.12.2013)

Dans certaines régions gasconnes, la veille de Noël, les enfants allaient frapper aux portes pour obtenir quelques friandises ? Cette coutume s’appelle pros en Chalosse, ahumas dans la région du gave d’Oloron, birondèu en Bigorre ou encore pica-hòu (pique-fou) du côté d’Orthez. Bien sûr, les enfants chantent (ici du côté d’Oloron) :

Ahùm, Ahumalhes,
Tripes et castagnes,
Bouharoc, coc, coc,
Poumes y esquilhots.
Ahum, ahumalhas,
Tripas e castanhas,
Boharòc, còc, còc,
Pomas i esquilhòts.
Enfumé, enfumées,
Boudin et châtaignes,
Véreux, coc, coc (peut-être gâteau ?)
pommes et noix.
(traduction du dictionnaire de Simin Palay)

Dans certaines contrées, les enfants n’allaient que dans les familles où il y avait un nouveau-né de moins d’un an. Et l’ethnologue et flokloriste Arnold Van Gennep (1873 – 1957) rapporte que des enfants à Tartas remerciaient les parents par ces paroles Que serà b’ròi, b’ròi / com un anheròt (Il sera beau, beau / comme un agneau) ou se moquaient si les parents n’avaient rien donné : Que serà lèd, lèd / Com lo carmalhèr (Il sera laid, laid / comme une crémaillère)

La bûche de Noël

Le 24, la veille de Noël, débutait la grande veillée et l’on déposait un soc (une bûche) ou un capçau dans l’âtre qui avait été choisi pour brûler doucement jusqu’au 1er de l’an. En Armagnac, on mettait la daube – du bœuf dans une sauce au vin rouge – à mijoter au coin du feu. Elle serait complétée par des saucisses grillées, puis des châtaignes grillées. Si la famille ne pouvait s’offrir un tel luxe, les voisins palliaient car tous faisaient la fête.

Ce soir-là, autour du feu, à la faveur des ombres projetées, on racontait des contes aux enfants, des histoires gentilles ou fantastiques. On chantait des nadalets jusqu’à l’heure de partir pour la messe de minuit, tout en faisant griller des châtaignes et en buvant du vin blanc. Puis, on chaussait los esclòps, on mettait un manteau bien chaud, on prenait la lanterne et on partait en chantant. En Ossau, Léopold Médan rapporte cette chanson des bergers :

Touts lous pastous
Cabbat las mountagnes
Y dap lous esclops
Qu’en hasen clic, clac, cloc,
clic, clac, cloc, clic, clac, cloc.
Qu’en hasen clic, clac, cloc !
Tots los pastors
Capvath las montanhas
I dab los esclòps
Que’n hasèn clic, clac, cloc,
clic, clac, cloc, clic, clac, cloc.
Que’n hasèn clic, clac, cloc !
Tous les bergers
Descendant les montagnes
Avec leurs sabots
Faisant clic, clac, cloc,
clic, clac, cloc, clic, clac, cloc.
Faisaient clic, clac, cloc !

Les pastorales de Noël

Noël se prépare. Aussi, neuf soirées à l’avance, les carillonneurs sonnent les cloches, las aubetas. Las pastoralas de Nadau quant à elles suivent une très vieille tradition de chants de Noël et de dialogues chantés par les personnages tels l’ange, les bergers, Joseph, Marie, les Rois Mages, sur fond sonore d’instruments traditionnels, en particulier la flûte à trois trous, le violon et la cornemuse ou « boha ».

Depuis 440, le 24 décembre, a lieu la messe de minuit. En Gascogne, on distribue un tròç de miche de maïs et d’anis au miel doré. Enfin les messes ! Car jusqu’au XIXe siècle, il y en a trois, la messe des Anges, la messe des Bergers et la messe du Verbe divin.

Le Noël des Bergers à Arcizan-Dessus
Le Noël des Bergers à Arcizan-Dessus (https://www.pyrenees-pireneus.com/)

Dans les années 1950, l’abbé Borie, curé d’Arras et d’Arcizans-Dessus, dit Lo Solèc (le Solitaire), décide de modifier la messe de minuit. En effet, si le texte est dit en latin et les chants en français, ses brebis se confessent en patois. Il décide alors de remettre à l’honneur de vieux cantiques, certains datant du XVe siècle, d’en composer des nouveaux, le tout en bigourdan. Il imagine, basé sur la messe des bergers, un rituel qui dépassera largement la petite commune. Des bergères chantent, réveillant ainsi des bergers qui sont accueillis par le curé et un agneau blanc. Et la messe commence avec les chants gascons.

De tous les cantiques, l’un en particulier conquerra toute la Gascogne :  Sonatz campanetas, tringlatz carilhons, sonatz las aubetas, cantatz angelos… (ici dans la version de la Chorale Ariélès)

Lo ressopet

L’estofat de Nadau en Gasconha

La messe est terminée ? La période de l’Avent, période de jeune, aussi. On va pouvoir faire bombance. On va pouvoir re-souper, ou ressopar. N’oublions pas que lo disnar c’est le repas de midi et lo sopar celui du soir. Et croyez qu’on ne va pas s’en priver ! Ce ressopar ou ressopet, repas qui marque la fin de la veillée de Noël, aujourd’hui le réveillon, tout le monde le fait. Et les personnes peu fortunées quémandent quelques victuailles pour pouvoir aussi le fêter. On mangera surtout de la viande.

Le gâteau, nommé bûche de Noël, est une création de fin XIXe siècle d’un pâtissier de Paris, Lyon ou Monaco (les avis sont divers). Il ne se répandra dans les régions qu’après la guerre de 1940 – 45.

Références

Tradition de Noël en Pays Basque et Gascogne, Alexandre de la Cerda, 2016
Le folklore : croyances et coutumes populaires en France, tome 1, volume 8. Tournées et chansons de quêtes, Arnold Van Gennep, . Paris, Stock, 1924.
Vieilles coutumes de Noël, Léopold Médan, IBG, lettre Janvier 2017
Lo hailla de Nadau ou hailhe de nadau : tradition de noël gasconne, Philippe Cloutet, Aquitaine on line, 1er décembre 2018
La messe des bergers d’Arcizan-Dessus, Pireneus




Los aguilhonèrs son davant l’ostau

Une ancienne tradition gersoise qui n’a pas attendu la découverte d’Halloween. Les aguilhonèrs consistent, pendant l’Avent, en des visites des maisons du voisinage par un groupe de jeunes gens. Des visites qui permettaient de collecter des victuailles dont une partie sera partagée avec toute la communauté du village. Redécouvrons cette coutume.

Les aguilhonèrs

Les aguilhonèrs sont trois à six jeunes gens dont l’un porte une lanterne et un autre, si possible, conduit un âne qui transporte les aliments collectés. Serge Fourcade, qui a pratiqué cette tradition dans les années 1920 à Labastide d’Armagnac, raconte qu’ils étaient alors plus nombreux, une bonne dizaine, et que l’âne était l’un d’entre eux vêtu d’une pelisse et chargé de porter les dons.

Los aguilhonèrs son davant l'ostau
Los aguilhonèrs que son davant l’ostau

Chacun a un bâton de marche. On peut voir dans cette troupe les rois mages, la lanterne représentant l’étoile. Les quatre samedis précédant les quatre dimanches de l’Avent, ils vont de maison en maison demandant en chantant des victuailles. On leur donne surtout des noix, des pommes, des œufs, de la farine, parfois de l’eau-de-vie. Quand ils en reçoivent, ils remercient toujours en chantant leur chanson, l’aguilhonèr, parfois accompagnée d’une danse. L’un chante les couplets et les autres reprennent la moitié de son chant ou uniquement le mot aguilhonèr. Quand ils ne reçoivent pas de présents ou qu’ils se font accuser de tapage, les jeunes gens peuvent parfois se laisser aller à proférer des insultes bien senties ou des malédictions. Faut bien s’amuser !

Le tour commence à la nuit tombée et peut durer jusqu’à une heure avancée. Il semblerait qu’ils parcourent quelques dizaines de km pour ratisser large. Il n’est pas rare qu’on leur offre une collation légère quand ils arrivent un peu tard dans une maison. Cette tournée permet aussi d’échanger un còp d’uelh avec une fille à marier. Parfois, ils tombent sur une autre troupe d’aguilhonèrs, et, là, c’est le bâton qui parle ! Car on est volontiers batalhaire en Gascogne.

Le butin collecté servira à confectionner des pains à l’anis vert qui seront bénis et distribués à la messe de minuit. Le surplus permettra aux jeunes quêteurs de faire un joli réveillon.

L’origine de l’aguilhonèr

Panoramix ramasse le gui - les aguilhonèrs
Panoramix ramasse le gui

Certains ont vu dans ce terme l’expression “au gui l’an neuf”. L’historien Émile Lefranc (1798 – 1854) dans son Histoire de France nous rappelle l’usage des Gaulois de courir dans les rues le premier jour de l’an en criant “au gui l’an neuf”. Or, le dictionnaire de Simin Palay précise que cette coutume serait arrivée en Gascogne des pays d’outre-Loire par l’Agenais. Et l’abbé Monlezun, dans son Histoire de la Gascogne, ajoute que cet usage antique s’est étendu jusque dans le pays de Lectoure en se teintant de christianisme.

Veille de Noël en Angleterre au 18ème siècle - les aguilhonèrs
Veille de Noël en Angleterre au 18ème siècle

Serge Fourcade note que la pratique serait originaire d’Angleterre et viendrait d’un ancien rite druidique. Le mot guilanneuf prononcé aussi guilaneu dans le nord est devenu chez nous guilounéou puis guilhonèr.

Selon l’Audois Henri Boudet, le mot gascon aguillouné (graphie moderne) serait proche du mot celtique initial eguiouné composé de eguiou / ague : fièvre intermittente et nay / né qui veut dire non. Donc Aguillouné exprimerait les vertus du gui, en particulier dans sa capacité à guérir la fièvre intermittente.

D’autres enfin font un rapprochement avec l’agulhada, bâton qui servait à faire avancer les bœufs dans les labours. Ce bâton est équipé d’une lame de fer pour nettoyer la charrue et, à l’autre extrémité, d’un aiguillon  pour faire avancer l’attelage.

Quoi qu’il en soit, les Gersois en ont fait une pratique large, qui se répétait plusieurs samedis, soit à partir du premier dimanche de l’Avent, soit à partir du 25 novembre, selon les sources.

La chanson de l’Aguilhonèr

Il nous reste quelques textes de cette chanson, différents les uns des autres. Il est probable que diverses versions aient existé, résultat d’une évolution dans le temps. Pourtant la constitution est la même. Un refrain qui demande de donner aux aguilhonèrs, et des couplets assez libres qui s’adaptent aux circonstances. Ces couplets sont pour les trois premiers très polis pour inciter à ouvrir la porte puis, selon la réaction des personnes de la maison, les couplets sont différents voire inventés sur le moment.

Début XXe siècle, le refrain est :

L’aguilhouné
‘n’y faut dounè
Aous coumpagnous
L’aguilhonèr
n’i faut donèr
Aus compagnons
L’aguillouné
Il faut donner
Aux compagnons

Les premiers couplets flatteurs disent que les compagnons son arribèts sus la pòrta d’un Chivalièr o d’un Baron (sont arrivés sur la porte d’un Chevalier ou d’un Baron). Puis si la troupe est satisfaite des offrandes, le chanteur  dira Bravas gens qu’avem trobat / L’aguilhonèr nos an donat (Des braves gens nous avons trouvé / L’aguillouné ils nous ont donné) ou encore Que Diu goarda la maison / Dambe las gens que deguens son. (Que Dieu garde la maison / Avec les gens qui sont dedans).

Pour inciter à donner un peu plus, l’un ou l’autre peut amuser les enfants de la maison. Le chanteur peut dire O se nse davatz un caulet / Poiré brostar lo borriquet (Ou si vous nous donniez un chou / Pourrait brouter le bourricot) et un autre de la troupe fait un saut périlleux.

Parfois, les jeunes gens se permettent des plaisanteries. Par exemple, quand l’homme est connu pour ses écarts, le chanteur peut dire Diu vos donga astant de hilhs / Coma au chai i a de mosquilhs (Dieu vous donne autant de fils / Qu’au chai il y a de moucherons).

D’autres fois, c’étaient les gens de la maisonnée qui s’amusaient à faire attendre les jeunes. Et enfin, devant une porte close, les jeunes gens pouvaient insister Obrissetz-nos, per charité / nat deus cantaires n’es sorcièr / ni lop garon (Ouvrez-nous par charité / Aucun des chanteurs n’est sorcier / Ni loup garou). Ou témoigner leur désappointement en frappant du bâton sur les volets ou en chantant quelques couplets moins sympathiques. Se nos voletz arrenbalhar / Dens vòstes porrets iram cagar (Si vous ne voulez rien nous donner / Dans vos poireaux nous irons chier)

Une pratique encore vivante

La tradition de la guignolée au Canada francophone ou aguilhonèrs
La tradition de la guignolée au Canada francophone

Cette pratique qui s’était perdue a été relancée en 1942 par le maréchal Pétain dans son opération Retour à la terre. Puis la pratique s’est peu à peu éteinte. Sous le nom de la guignolée, la tradition de collecte de dons au moment de Noël, pour des œuvres de bienfaisance, reste très vivante au Canada francophone.

 

Le groupe des Aguilhonèrs en répétition
Le groupe des Aguilhounés en répétition

Depuis 2009, le groupe de musique des Aguilhounés, créé par Thierry Truffaut en lien avec l’école de musique locale, fait revivre la tradition. Il accompagne des jeunes et moins jeunes des villages de la région du Houga visiter leurs voisins, le chant étant alors accompagné de musique traditionnelle gasconne. Leur refrain est:

A la venguda de Nadau
Los aguilhonèrs son davant l’ostau
Per vos soetar de bons Avents
A tots vosauts qui etz deguens
A l’approche de Noël
Les aguilhounés sont devant la maison
Pour vous souhaiter de bons Avents
A vous tous qui êtes dedans.

Un extrait de deux minutes du documentaire de Gilles Dréanic, avec la chanson de l’Aguilhonèr :

Références

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon Modernes, Simin Palay
Les mystères du Gers, Patrick Caujolle, 2013
La vraie langue celtique, Henri Boudet, p. 383
Histoire de la Gascogne, tome 1, Abbé Monlezun, 1846, p. 22
Adrien ou paroles de bastidiens, Serge Fourcade, 1999
https://www.ladepeche.fr/article/2014/12/21/2016016-une-tradition-gasconne.html
Les Aguilhounès, 2014, Parlem-tv, Gilles Dréanic




Village et sobriquet

Une tradition gasconne est de donner un sobriquet aux habitants des villages, sobriquet souvent humoristique. Il est parfois renforcé d’un proverbe de même ton. Comment nos ancêtres percevaient-ils leurs voisins ? Faisons un tour en Gascogne afin de réchauffer ces journées d’hiver.

Gascogne indissociable de sobriquet

Le gascon serait le champion des sobriquets, des proverbes et des allégories. On pourrait ajouter le champion des expressions crues ! Las paraulas non puden pas (Les paroles ne sentent pas mauvais) dit la sagesse populaire, donc autant appeler les choses par leur nom et ne pas en faire toute une histoire. Pourtant, aujourd’hui, certaines de ces expressions seraient considérées comme des offenses. Mais nos aïeux aimaient s’amuser et se moquer des uns, des autres et… d’eux-mêmes.

Les folkloristes ont collecté des sobriquets donnés à des villageois. Il n’y a pas une façon de choisir un sobriquet même s’il est toujours le fruit d’une observation, la reconnaissance d’une caractéristique.

Les sobriquets bon enfant

Charbonnier dans l'Ariège sobriquet
Un charbonnier en Ariège

Pour donner un sobriquet, on relevait souvent les métiers majeurs d’un village. Par exemple, les habitants d’Ossun étaient appelés par les Barégeois, los Boderèrs d’Aussun (Beurriers d’Ossun) car ils achetaient le beurre dans la vallée de Barèges. Los Crabonièrs de Viscòs (charbonniers de Viscos) exploitaient le charbon. Los Culherèrs de Grust fabriquaient des cuillères. Quant aux Pela-cuus de Lutz, c’étaient des négociants, rentiers, retraités un peu usuriers. Selon les communes alentour, des gens capables de tóner un ueu / tondre un œuf.

Les villageois pouvaient être croqués sur leurs spécificités comme en témoigne le dicton Vrente d’Asun, camas de Cautares, esprit de Baretge / Ventre d’Azun (comprendre bon estomac), jambes de Cauterets (bons marcheurs), esprit de Barèges.

En particulier, cela n’étonnera pas les Gascons, les liens entre villageois et leur façon de manger étaient nombreux. On parlait des Castanhaires de Montauban / des mangeurs de châtaignes de Montauban-de-Luchon, des Tripassèrs de Masseuva / des mangeurs de tripes de Masseube. De même, on disait Minjar lard coma un Lanusquet / Manger du lard comme un Landais, etc.

Des observations tout azimut

Biarritz – quartier Saint-Charles (après 1900)

Des sobriquets étaient liés à l’environnement. Les habitants du quartier Saint-Charles de Biarritz étaient appelés los Ahumats / les enfumés à cause d’une usine qui fumait beaucoup au XVIIIe siècle. A Anglet, los Malhons / les goélands étaient ceux qui vivaient à proximité de l’océan.

Certaines dénominations étaient directement liées à des caractéristiques physique. Par exemple los Gogoluts de Saligòs / Les Goîtreux de Saligos. D’autres à l’avarice des habitants ou à leur agressivité comme los Plastissèrs de Sassís / les donneurs de coups de Sassis. À l’opposé, les gens humbles de Serres et d’Anos étaient appelés los Pela milhs de Serres e d’Anòs.

D’autres sobriquets étaient liés à des habitudes de langage. Tels Es Pishòts de Castilhon, appelés ainsi parce que les habitants de Castillon ponctuaient leurs phrases du mot pishòt, (collectage de l’Ostau Comengés).

Montastruc (Hautes-Pyrénées)

Los Antònis de Liac / Les lourdauds de Lias ou la Malaharda de Lespuei / la mauvaise harde de Lespoey étaient des gens peu intéressants ou peu recommandables.

Parfois une légende soutenait le sobriquet. On dit Gens de Montastruc, pesca-lunas / Gens de Montastruc, pêcheurs de lunes. Les gens de Montastruc auraient tenté de pêcher la lune qui se reflétait dans l’eau d’une rivière. Celle-ci disparue sous les nuages au moment où un âne allait boire, ils tuèrent l’animal pour chercher la lune dans son ventre.

Les expressions trufandèras

Guide ossalois - sobriquet
Un guide ossalois

On ne serait pas gascon si on se moquait pas ! Et ce n’était pas toujours tendre.

Lo Biarnés qu’èi sus l’aute gent com l’aur subèr l’argent / le Béarnais est au-dessus des autres comme l’or au dessus de l’argent. Ce proverbe serait méchant si ce n’était pas un proverbe venant du Béarn lui-même !

Ceci dit, les Landais disent De quate Biarnés lo Diable qu’a part en tres / Sur quatre Béarnais, le Diable a partie liée avec trois.

Les Béarnais n’étaient pas les seuls à faire rire leurs compatriotes. On se moquait tout aussi volontiers de l’Auscitain plus français que gascon dans l’expression Aush en França / Auch en France. Ou des Anglais qui aimaient notre pays et supportaient mal le soleil puisqu’on disait Roge coma un Anglés.

Une autre expression jouait sur l’ambiguïté. D’on flaira l’armanhac que pud la canalha / Où l’on sent l’armagnac ça pue la canaille. S’agit-il des buveurs ou des Armagnacais ?

Enfin faut-il rappeler ce proverbe étonnant. Bordèu per la dansa, Tolosa per lo cant, Sant Gaudenç per las putans / Bordeaux pour la danse, Toulouse pour le chant, Saint-Gaudens pour les femmes légères ?

Et de nos jours ?

Hôpital de Lannemezan- le lac

Ces façons de faire sont anciennes et n’ont plus cours. Pourtant le plaisir du bon mot lié à un lieu demeure. On dit aujourd’hui Vengues de Lanamesa / Tu viens de Lannemezan. Pour dire que la santé de son interlocuteur est du domaine de l’hôpital psychiatrique, Lannemezan possédant un hôpital réputé.

Références

Folklore pyrénéen, J.P Rondou, 1991
Sobriquets des Gascons du Labourd, Gasconha.com
Sobriquets & dictions des villes et  villages des Hautes-Pyrénées,




Le net, une opportunité pour le gascon ?

Si, en France, une langue régionale a besoin des pouvoirs publics pour être enseignée, faut-il encore que cette langue soit utilisée pour qu’elle continue à exister. Le net est-il une opportunité, un lieu de diffusion, un moteur de développement ? Domenja Lekuona nous aide à trouver des sites tous plus intéressants les uns que les autres.

La force du net

La force du net est bien réelle. L’actualité nous le rappelle bien des fois. Faire savoir, chercher une information, communiquer, partager un centre d’intérêt, acheter un livre, découvrir…

Les langues sur le net
Les langues sur le net (source Funredes/Maaya)

205 millions de serveurs dans le monde, 4 milliards d’internautes (51% de la population), 3 milliards dans des réseaux sociaux. Ces chiffres fantastiques montrent que la toile est devenue le lieu de communication mondial et d’une liberté inégalée, même si elle n’a pas encore le même développement partout comme le montre la carte de l’accès à Internet dans chaque pays en tête de l’article.

Au-delà des trois langues les plus utilisées, c’est-à-dire l’anglais, le chinois et l’espagnol, on trouve 140 langues sur l’Internet, selon l’observatoire FUNREDES/MAAYA. Et la (ou les) langue(s) d’Òc est (sont) présente(s) ! Une opportunité indéniable de s’y exprimer, de rencontrer des internautes de notre langue et de construire de nouveaux espaces de partage pour y développer la connaissance et l’usage du gascon.

Échanger sur le net dans notre langue

Lo Jornalet sur le net On peut déjà s’informer des actualités, par exemple en lisant le Jornalet, journal numérique couvrant tous les pays d’Òc. Et, sur ce même support, apporter sa propre actualité, en gascon si on veut, en proposant des articles.

Facebook sur le netPuis il y a les réseaux sociaux. Chacun de nous peut partager en gascon sur le net en commentant des posts ou des articles sur Facebook, Twitter ou autres réseaux sociaux. Il existe déjà beaucoup de pages en gascon ou sur la culture gasconne. Citons sur Facebook Escola Gaston Febus, Gascogne langue et culture vivantes, Tu sais que tu es Gascon quand … , Esprit gascon, Ceux qui s’intéressent au gascon, etc.

On peut aussi créer son propre blog, comme nous l’avons fait avec le site escolagastonfebus.com, ou en visiter. Le blog de Domenja Lekuona par exemple ?

Le travail collaboratif pour aller plus loin

Toutefois, il s’agit là d’échanges personnalisés et instantanés. Pour aller plus loin, chacun peut aussi participer à des initiatives collaboratives, car, finalement, les actions collectives ont un plus grand impact, une plus grande richesse, ne serait-ce que par la structuration des ressources produites.

Lo Congrès sur le netLe site collaboratif le plus connu est peut-être  l’encyclopédie Wikipedia et pour nous Wikipèdia. Et tous les autres wiki, comme Wikilivres par exemple. D’autres initiatives sont devenues incontournables comme le site de la langue Lo Congrès. Il regroupe des dictionnaires en gascon, languedocien, auvergnat, provençal, limousin, vivaro-alpin, des conjugaisons, grammaires, des toponymes et bien d’autres choses encore.

Au-delà de ces grands sites, comment trouver les autres initiatives ?

Comment naviguer dans l’immense toile du net ?

C’est bien là tout le problème ! La richesse de la toile, la somme astronomique d’informations est telle que trouver l’information voulue, c’est trouver une épingle dans une meule de foin. Bien sûr, les moteurs de recherches fouillent pour nous, encore faut-il bien poser la question.

Suivant les mots choisis et l’ordre dans lequel on les écrits, suivant le moteur de recherche ou le super-moteur de recherche utilisé, on obtient quelques dizaines de milliers de réponse, dont on ne regardera que les 5 ou 10 premières. D’accord sur une recherche en gascon, le nombre de réponses sera plus faible, d’autant plus que les moteurs de recherche ne savent pas faire des corrections sur notre langue et les multiples graphies nous compliquent la tâche. Bref… n’ei pas de bon hèr !

Par exemple, avec Google, le mot Reclams donne 1 390 000 résultats dont, en premier, la revue littéraire de l’Escòla Gaston Febus. Jusque là tout va bien. Les mots Maria chorra conte donne 466 000 résultats dont, en première page, le conte de Camelat. En revanche, les mots Marie chorre counte donne 6 610 000 résultats principalement de country, d’institut de beauté ou de Madame Marie Chorre…

Reclams vous aide à trouver des sites

Depuis plusieurs années déjà, l’Escòla Gaston Febus s’intéresse au net. Et Reclams a confié à la productrice de radio Domenja Lekuona une rubrique dans sa revue littéraire pour aider le lecteur à trouver les meilleurs sites dans notre belle langue. Une rubrique dont vous deviendrez peut-être fan et qui débute par : Miralh, miralhet e soi tostemps ua lenga ? E ben ma sòr, ma mair, ma hilha, ma bèra-amor… Certains reconnaitront dans ces derniers mots la chanson La Sobirana de Los Pagalhós.

Quan me pèrdi dab delicis sus la tela

Vous cherchez de la littérature contemporaine en gascon ? Visitez Diu Negre qui se définit comme un endret totaument obèrt dedicat a l’escritura e la lectura de Sciéncia Ficcion, Fantasia, Policièr e Fantastic en lenga occitana e catalana (o autas). 

La Bibliothèque occitane de l'Escòla Gaston Febus sur le netVous cherchez un livre ou voulez proposer un livre ? Regardez le travail de numérisation et de mise à disposition des livres collectés depuis plus de 100 ans par l’Escòla dans la Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus. 

 

Vous Reclams sur le netcherchez un enregistrement audio en gascon dacquois ? Ou vous voulez confier un enregistrement audio de primo-locuteurs commingeois à une bibliothèque d’ampleur internationale ? Domenja Lekuona vous dit comment faire dans le dernier numéro de Reclams n°847.

Vous voulez barrutlar (vagabonder) dans le monde entier sans vous déplacer ? Ou vous voulez mettre à disposition des informations touristiques et historiques ? La journaliste vous propose un site web a la caforcha entre lo blog, lo jornau de bòrd e la mapa interactiva. Un site 100% en langue d’Òc, avis aux curieux, qui vous permettra de jouer les vagamonds virtuaus (les voyageurs virtuels). Voir Reclams n°843.

Vous cherchez quelque chose de plus pointu ? Par exemple, vous voulez approfondir des points précis de botanique ? Là encore, la productrice vous présente une ethno-botaniste passionnée par les herbes… et par la langue. Voir Reclams n°841.

Etc. Etc.

Références

Reclams, revue littéraire de l’Escòla Gaston Febus. Possibilité de s’abonner (4 numéros par an), d’acheter le numéro sous forme papier, ou de le télécharger.

 




Les siècles noirs de la sorcellerie en Gascogne

Au XIVe siècle, l’Église juge la population encore trop païenne et se met à combattre les sorciers, qui ont alors un rôle social important. Pour cela elle les accuse de connivence avec Satan. Cette origine diabolique des sorciers restera ancrée dans les esprits. La sorcellerie, sorcierumi,  n’est pas une spécialité gasconne, mais sa chasse y est renforcée par le savoir-faire des inquisiteurs qui viennent d’en finir avec les cathares. Les visitadors, personnes qui savent identifier les sorciers, secondent les magistrats. Dans leur mémoire, Domenge Bidòt German et Josiana Dexperets expliquent la sorcellerie en Béarn.

L’environnement de nos ancêtres est dangereux

Becut et sorcellerie
Un becut – couverture des Contes populaires de la Gascogne de Jean-François Bladé – Editions Aubéron

Dans les temps anciens, la vie était dure, violente et difficile à comprendre. Pourquoi et comment tombe-t-on malade? N’oublions pas que nous ne connaissons les bactéries et les virus que depuis récemment. Pour nos aïeux, c’était magique. Et leur monde était peuplé d’êtres ou d’esprits malfaisants, poblat de bèstias mauhasentas, de broishas, de lutins e personatges fantastics.

Avec le christianisme, s’identifient des êtres mauvais autour deu Cohet (du Diable) avec leurs animaux malins comme lo Gat Pitòish (le putois) ou la Cavèca (la chouette). Mais il y en a bien d’autres, los engènis, los dragons comme partout, mais aussi les camas crusas ou los becuts, deux monstres qu’on ne trouve que dans notre région. Ogres, géants, cyclopes, ces derniers ne sont pas sans rappeler Polyphème de l’Odyssée. Les auteurs rappellent : [los becuts] que s’amasssan au pic d’Ania tà hargar los perigles e espaurir lo país baish (ils se rassemblent au pic d’Anie pour lancer des éclairs de tonnerre et effrayer le bas pays).

Et même les fées ne sont pas toujours des êtres aimables comme las hadas pedaucas (les fées aux pieds d’oies).

Le rôle des sorciers et autres guérisseurs

Rebouteux et sorcellerie
L’arrebotaire (le rebouteux)

La cultura populara qu’avè sabut apitar un ensemble coerent de defença per l’exorcisme magic primari. Le sorcier du village est celui qui connait les plantes et éloigne le mauvais sort. Il est une personne importante de la société. Et on le consulte plus facilement que le médecin. On trouvera des posoèrs et des posoèras (ceux ou celles qui connaissent les herbes, les poisons), les guaridors (guérisseurs), los dovins (les devins).

Outre lo barbèr, l’ipoticaire, lo çurgent, le village peut avoir un alogaire (celui qui remet en place), un arrebotaire (un rebouteux), un pregandaire (celui qui dit des prières, fait des signes), un fretador (celui qui soigne en touchant, en massant). Ces gens soignent lo mau hèit (mal fait par des blessures), lo mau vadut (maladie spontanée), lo mau dat (maladie donnée par un sort ou un maléfice), lo mau cargat (maladie acquise par contagion, lors d’épidémie). Dans la croyance populaire, le mal étant venu de l’extérieur, il faut le faire ressortir, donc l’exorciser.

L’Inquisition et la chasse aux sorcières

L'Inquisition contre les derniers Cathares et sorcellerie
L’Inquisition contre les derniers Cathares

Au XVe siècle, l’Église a achevé la christianisation de l’Europe. Pourtant, les populations conservent des pratiques, des croyances et des rites païens que l’on retrouve d’ailleurs dans les contes et légendes de la région. L’Église s’attaque à ces superstitions et aux symboles de la culture populaire. L’historien Emmanuel Leroy-Ladurie note : Les choses se gâtent dans le Midi avec l’agonie du Catharisme. Les inquisiteurs mis au chômage par suite de l’extermination des derniers hérétiques, se reconvertissent dans la chasse aux sorcières Avec des éléments réels du folklore populaire et en s’aidant de racontars de bonnes femmes sans doute obtenus par la torture, les persécuteurs-bricoleurs ont fabriqué la version du sabbat où les participants adorent un Diable-bouc. Car ils veulent faire peur à la population et favoriser les dénonciations.

Pierre de Lancre, pourfendeur zélé de la sorcellerie

Tableau de l'Inconstance des Mauvais Anges et Démons - sorcellerie
Tableau de l’Inconstance des Mauvais Anges et Démons

Au XVIe et XVIIe siècle la chasse est féroce et concerne à 96% des femmes. Dans la région de Bayonne et en Chalosse, le magistrat bordelais Pierre Rostégui de Lancre, seigneur de Loubens, est désigné pour libérer le Labourd de ses sorcières, à la demande des seigneurs d’Amou et d’Urtubie. Cet homme, obsédé par les femmes et la sexualité, fait trembler la population. Tout est bon pour identifier les malheureuses, comme l’utilisation des langues étrangères. La Juive ou la More venue d’Espagne, la femme de marin qui, en l’absence de son mari, se promène librement ou chante en basque sont des symptômes de sorcellerie ! Il condamne au bûcher des centaines de femmes comme Marissane de Tartas : Six enfans nous dirent, qu’ils auoyent este menez au sabbat par une sorciere d’Urrogne prisonniere, qui auoit accoustumé les mener, nommee Marissans de Tartas.

Françoise Boquiron avoue sous la torture, la décision prise dans un sabbat de donner lo mau de lairar, le mal d’aboiement, au village d’Amou. En effet une épidémie sévit dans les Landes et les malades convulsaient en poussant des cris semblables à ceux de chiens.

Même si certains se spécialisent dans la chasse aux sorcières, la population fait justice elle-même. Ainsi, à Saint-Jean-de-Luz, après le départ de Pierre de Lancre, des femmes de pêcheurs enduisent une Juive de poix et la font brûler. Elle aurait, par sorcellerie, provoqué une tempête.

Les visitadors

Cependant la meilleure façon de repérer une sorcière était de repérer lo punt diabolic. C’était un point d’insensibilité de la peau qui correspondait à l’endroit où le Diable avait posé son doigt lors du pacte. Des visitadors se spécialisaient dans cette identification comme ce chirurgien de Bayonne. Après avoir rasé l’accusée, il enfonçait des aiguilles à divers endroits jusqu’à trouver un point d’insensibilité. En 1602, Henri IV dut intervenir pour faire cesser les agissements d’un visitador gascon zélé, Le Hugon.

D’autres astuces existaient, dont certaines redoutables. En Béarn, los acusats qu’èran ahronçats dens los Gaves ; se ne tornavan pas a la susfàcia, qu’èran copables ; se varolavan o se susnadavan, Cohet que’us avè aidats e la culpabilitat qu’èra establida. (les accusés étaient jetés dans les Gaves ;  s’ils ne revenaient pas à la surface, ils étaient coupables ; s’ils surnageaient, le Diable les avait aidés et la culpabilité était établie)

La terrible histoire de Maria de Sansarric

De nombreuses dénonciations viennent aider à ces persécutions. On dénonce dans les familles, dans les villages pour se venger ou par animosité.

En 1609, lo Ramonet de Solu est accusé d’avoir tué sa femme. Les auteurs rapportent sa défense :

Lo 6 mai de 1609, a Arganhon, lo Ramonet de Solu que sabó peu son hrair Odet qui gardava las crabas que, pendent la nueit, l’escabòt que pareishèva hèra nerviós, « espaurit per quauque broisha ». Lo 10 de mai, de cap a miejanueit, lo Ramonet qu’entendó brut, que’s lhevè tà anar trobar lo son hrair et que s’armè d’ua daga. Que contè qu’alavetz, « ua forma de craba que l’aparescó e que’u nhaquè. » Alavetz que’u balhè un còp de daga, que s’entenón crits : la Maria de Sansarric, la hemna deu Ramonet qu’estó trobada estenuda a tèrra, en camisa, pèdescauça, tocada de tres plagas mortaus. Le 6 mai 1609, à Arganhon, Raymond de Soulu sut par son frère Odet qui gardait les chèvres que, pendant la nuit, le troupeau paraissait très nerveux, « effrayé par quelque sorcière ». Le 10 mai, vers minuit, Raymond entendit du bruit, se leva pour aller trouver son frère et s’arma d’une dague. Il raconta qu’alors « une forme de chèvre lui apparut et le mordit. » Alors il lui donna un coup de dague et ils entendirent des cris : Marie de Sansarric, la femme de Raymond fut trouvée étendue à terre, en chemise, déchaussée, touchée de trois plaies mortelles.

Car si la nuit, les hommes possédés se transformaient en loup, lo lop-manin, les femmes se transformaient en chèvre.

Le siècle des lumières et la sorcellerie

Charlatans et sorcellerie
Charlatans déversant leurs boniments

La chasse aux sorcières s’essouffle mi-XVIIe siècle. L’édit royal de 1682 met fin aux poursuites judiciaires pour sorcellerie.  Lo sorcierumi n’est plus satanique, il va se teinter de science. Ainsi, au siècle des lumières (XVIIIe) à 70%, ce sont les hommes qui exercent leurs talents. Les sorciers accusés ne sont plus de pauvres femmes de la campagne ou des marginaux mais des personnes plus instruites, comme des artisans, des curés ou des médecins. Et ils sont plutôt poursuivis pour extorquer de l’argent aux crédules.

En 1777 – 1778, les auteurs racontent une affaire qui montre l’évolution de la société face à la sorcellerie.  Joan Tuquet est un visitador, donc une personne qui sait reconnaître les sorciers. Avec un comparse, Saubat, ils sèment la peur et le désordre dans le Béarn. Mais la chasse aux sorcières n’apporte plus l’immunité des siècles passés. Le 21 juin 1779, ils sont condamnés par le Parlement de Navarre et Tuquet est envoyé aux galères.

Au XIXème siècle, la population cherche encore des sorcières

Eglise de Saint-Faust (P. Atlantiques) sorcellerie
Saint-Faust (Pyrénées-A.)

La population fut moins sage et continua et à faire appel aux sorciers et à les châtier. En 1824, à Saint-Faust (Pyrénées-Atlantiques) Marie Peillon, désignée sorcière par le village, refuse de donner des soins. Sa famille l’accuse de donner lo mau et improvise un bûcher. En 1850, près de Vic-en-Bigorre, une sorcière fut jetée dans un four à pain. Quand le juge demande à l’accusé, un laboureur voisin : croyez-vous au diable ? celui-ci répond : comme vous Monsieur le juge.

Références

Télécharger le texte de l’article.

Magia e sorcierumi en Bearn deu XIVau au XVIIIau sègle, Domenge Bidòt German e Josiana Dexperets, 1984
De l’inconstance des mauvais anges et démons, Pierre de Lancre, 1612
D’un bûcher à l’autre : la sorcellerie satanique avant et après l’édit de 1682, quelques réflexions, Christian Desplat, 2012

L’image à la une est un extrait d’une peinture de Goya de 1798, Le Sabbat des sorcières (en espagnol El Aquelarre) en lien avec la mythologie basque – voir article Wikipedia https://bit.ly/2zVR6gi