Héritières et cadettes des Pyrénées

Isaure Gratacos raconte la vie des héritières et cadettes dans ls Pyrénées
Isaure Gratacos

La vie difficile dans les Pyrénées entraine un mode de fonctionnement particulier où les héritières jouent le même rôle que les héritiers, où les cadettes jouent le même rôle que les cadets. Une exception gasconne !

Isaure Gratacos, docteure ès lettres (études occitanes), professeure agrégée d’histoire, a collecté de nombreux récits sur le sujet dans les Pyrénées centrales et mené des études approfondies.

Les filles héritières et le droit d’ainesse absolu

Dans les Pyrénées, le droit d’ainesse absolu prévaut. Ainsi, garçon ou fille, c’est l’ainé·e qui garde la maison et les biens, conserve les fonctions sociales – participe à l’assemblée de la vesiau [regroupement de maisons, équivalent à la commune], vote pour élire le représentant au conseil de la vallée, etc. Et on marie l’aireter o l’airetera [l’héritier ou l’héritière] avec ua capdèta o un capdèth  [une cadette ou un cadet]. Le capdèth ou la capdèta qui arrive prend le nom de la maison qu’il ou elle rejoint : qu’ei vengut gendre [il est venu gendre] qu’ei venguda nora [elle est venue belle-fille]. Ainsi la maison et son nom sont préservés. L’autorité reste cet·te ainé·e : qu’i jo que comandi, que sò a casa mio [c’est moi qui commande, je suis chez moi] rappelle un témoignage recueilli par notre professeure d’histoire.

La Révolution est une catastrophe pour les Pyrénées. Les femmes sont considérées comme non responsables, n’ont pas le droit de vote. Les communes sont créées et les femmes évincées. Une situation qui ne sera pas réparée dans les régimes qui suivent. Une chanson restera :

Héritiers et héritières : les femmes se révoltent contre l'Etat qui les dépossède de leurs droitsTot qu’ei dolors, per
totas eras maisons
Sustot eras airetèras
Maudit sia eth rei
Que nos a hèit era lei
Contr’eras airetèras.

Il n’y a que douleurs
dans toutes les maisons
Surtout pour les héritières
Ah! Maudit soit le roi
qui nous a fait cette loi
Contre les héritières.

Les femmes aînées combattent l’Etat

gardes forestiers
Gardes forestiers (1831)

Pendant un siècle (jusqu’en 1871), les femmes pyrénéennes se battront contre l’État qui s’approprie les terres communes (80% des terres étaient gérées de façon collective) devenues communales. L’État qui boise les pâturages, retirant les ressources aux locaux. Ceux-ci vont se défendre en encravatar les arbres, en les cravatant, c’est-à-dire en enlevant une bande d’écorce tout le tour, ce qui a pour effet de faire mourir l’arbre. D’autres s’opposent aux gendarmes. Isaure Gratacos rapporte une de ces bagarres.

L’une de ces femmes s’oppose à un gendarme. Elle se défend, prend une ardoise et lui coupe l’oreille. Elle s’échappe et rentre chez elle avec la complicité d’un paysan. Mais il lui faut comparaitre au tribunal de Saint-Gaudens. Elle n’a pas peur, elle s’y rend. Là, elle s’arrange pour murmurer au gendarme blessé : si tu me dénonces, je te tue. Le juge interroge la jeune femme : Marquète, est-ce vous qui avez coupé l’oreille à Monsieur Lapeyre ? Marquète n’a pas le temps de répondre, le gendarme s’écrie : Y a rien de plus faux ! L’histoire se raconte dans les familles jusqu’à nos jours.

Las hilhas devath

Fin XVIIIe, la population devient trop importante pour les maigres ressources des montagnes.  Et le sort des capdètas et des capdèths n’était pas des meilleurs. Elles et ils restent  à la maison, célibataires, et travaillent sans gage pour l’ainé·e. On les appelle d’ailleurs les esclaus [esclaves]. Alors commence une émigration saisonnière :

Crabas amont
Hilhas devath

Les chèvres en haut,
Les filles en bas.

Le bureau des nourrices, Rue du Cherche-Midi à Paris : une voie possible pour les cadettes
Le bureau des nourrices, Rue du Cherche-Midi à Paris

Elle va s’accélérer sous la Restauration, le Second Empire et jusqu’à la guerre de 40-45.

Au départ, il s’agit des capdètas. Après avoir semé le blé et le seigle, dès 16 ans, elles vont travailler en bas, hors des Pyrénées.  Elles reviendront pour les semences de mai. Certaines sont nourrices chez des bourgeois des villes de la plaine, d’autres cardairas [cardeuses] ou encore colporteuses. Un dicton précise Hilha e caperan non saben cap aon anar minjar eth pan. [Fille – comprendre cadette – et curé ne savent pas où aller manger leur pain.]

Cadets et cadettes vont sur les routes pour vivre : les chaudronniers-rétameurs
Les chaudronniers-rétameurs

Les capdèths, eux aussi, partiront comme artisan. Ils seront cauderèrs [chaudronniers], telerèrs [couvreurs], agusadors [aiguiseurs], segadors [moissoneurs] et iront surtout en Espagne.

On garde les traces de ces passages en Comenge [Comminges] par le nom d’un abri naturel, lo trauc d’eths cauderèrs [le trou des chaudronniers], simple trou dans la terre où l’on pouvait manger à l’abri du vent, bivouaquer, sur le chemin de l’Hospice de France à la Rencluse par le port de Vénasque. Ou par cette chanson du Couserans :
Que n’èran tres segadors qu’anavan tà Espanha…
Ils étaient trois moissonneurs qui allaient en Espagne…

Les cadettes colporteuses

Marchande ambulante
Colporteuse

Elles vendent, souvent pour leur propre compte, des articles fabriqués au village. Arbàs entà cauças, Aspeth entà anjòias [Arbas pour les chaussures, Aspet pour les bijoux]. Ce peut être aussi des chapelets, des dentelles, des chaussettes en laine, des lacets… et même des lunettes.

Selon leur village d’origine, elles vont, à pied, la marchandise sur le dos, dans telle ou telle région pour vendre. Elles marchent souvent pieds nus, ne mettant eras ‘sclopas [gros sabots de bois dans lequel on met une autre chaussure] que s’il pleuvait ou en arrivant au village où elles voulaient vendre.

Si elles arrivent à amasser un peu d’argent, elles pourront acheter des montres ou des chaussures qu’elles revendront. Elles pourront aussi acheter un âne, une voiture, un cheval.

Certaines vont loin, à Nàpols [Naples – Italie], à Cadiç [Cadix – Espagne] ou en Normandia. Par exemple, les filles de Malavedia [Malvezie] en Comenge (au sud de Sent Gaudenç) vendaient leur linge de maison en Italie du nord.

Les colporteuses seules ?

Marchands ambulants
Colporteurs

Les colporteuses des Pyrénées partent souvent seules, cas rare en France. Pourtant, des couples vont se former et elles partiront avec leur époux, colporteur aussi, et les enfants quand ils ont l’âge. Isaure Gratacos signale la famille Abadie, de Sent Pè d’Ardet [Saint-Pé d’Ardet]. Ils vendent des chaussures en Italie du sud. Outre le couple et leurs deux enfants qui suivront dès leur 16 ans, il y a un frère et une sœur. Leurs affaires marchent bien et ils pourront faire construire une maison confortable au village.

Ces nouvelles maisons auront un nom comme il est de coutume en Gascogne : eths balets [les balcons] pour celle-ci ornée de balcons. De même pour les capdèths artisans : au telerèr [chez le couvreur].

La réussite : les Nouvelles Galeries

Perpignan - Le Grand Bazar et les Nouvelles Galeries
Perpignan – Le Grand Bazar et les Nouvelles Galeries

Certains de ces colporteurs vont suffisamment s’enrichir pour s’établir. Et ce ne sera pas toujours au village. Ainsi, l’histoire de Germain et Henriette Claverie.

À Argut [Argut-Dessous en français], juste au sud de Sent Beath [Saint-Beat], en Comenge [Comminges], vit la famille Claverie. Germain et Henriette vont colporter du côté de la Méditerranée. En 1897, à Perpignan, Germain et Henriette Claverie achètent à M. Zappa un commerce du nom de Grand Bazar. Il est alors place Laborie (actuellement place Jean-Jaurès).

En 1905, les remparts de la ville sont détruits. Les Claverie achètent alors un terrain de 1 600 m2 en face du pont Magenta, au Castillet. Le Grand Bazar devient les Nouvelles Galeries. Il va rester dans la famille. Les enfants, Edouard, Ambroise et Germaine (épouse Barès) prennent le relai en 1933.

Le fonctionnariat des cadettes

Ecole Normale d'Institutrices (1927-1930) - le métier d'institutrice pour ls cadettes
Ecole Normale d’Institutrices (1927-1930)

Parmi les autres spécificités des Pyrénées, Isaure Gratacos signale la scolarisation. Les héritières et cadettes, comme tous les autres, garçons et filles, vont massivement à l’école primaire et au cours complémentaire. Bien plus que dans d’autres régions. Cet enseignement va ouvrir la porte du fonctionnariat à celles et ceux qui ne sont pas en charge de perpétuer la maison. Ainsi lo parçan d’Aspèth [l’Aspétois] va dès 1930 devenir une pépinière d’enseignants surtout pour les filles.

Ainsi, la situation se renverse. L’héritière ou l’héritier, restant dans la maison, se retrouve dans une situation sociale et économique moins enviable que les cadets. La profession agricole est de plus en plus dévalorisée. Alors, les ainé·es se mettent à leur tour à quitter la montagne…

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La vie humaine dans les Pyrénées ariégeoises…, Michel Chevalier, 1956
Femmes pyrénéennes, Isaure Gratacos, 1998




Les courses landaises, spécialité gasconne

Les courses de taureaux sont une pratique populaire ancienne en Gascogne. La mode espagnole arrivée au XIXe siècle a introduit les corridas, leur costume et leur vocabulaire. Pour s’en différencier, on parle aujourd’hui de courses landaises.

La codification des courses de taureaux

Jusqu’en 1850, les organisateurs de courses de taureaux s’adressent à des éleveurs qui fournissent gratuitement les animaux. Ces derniers croisent des vaches bazadaises avec des marines (vaches vivant à l’état sauvage dans les dunes côtières) et des bretonnes pour donner les vacòtas de petit gabarit que l’on connait aujourd’hui.

Petit à petit, les communes louent les animaux aux paysans et font payer l’entrée des arènes pour rentrer dans leurs frais.

saut au-dessus d'une vache landaiseLa « feinte » apparait en 1831, l’« écart » en 1850 et le « saut périlleux » en 1886. Cette créativité est une réaction à la montée en puissance de la corrida espagnole.

C’est à cette époque que les corsaires adoptent le pantalon blanc et le boléro de couleur.

En 1890, face aux nombreux accidents, on emboule les cornes des vaches. Cette pratique ne sera généralisée qu’en 1920.

L’influence espagnole sur les courses landaises

En 1852, on introduit du bétail espagnol pour les courses de taureaux de Magescq. Il supplantera très vite les vaches locales pour des courses plus spectaculaires.

Affiche de courses au Bois de Boulogne
Affiche de courses au Bois de Boulogne – Gallica

En 1853, on présente à Bayonne des corridas espagnoles et des courses de taureaux que l’on commence à appeler courses landaises pour marquer la différence. Cet engouement pour les courses gagnera très vite de nombreuses villes. On en organisera même à Lille et à Paris, au bois de Boulogne et au bois de Vincennes.

Les arènes fleurissent un peu partout pour accueillir ces spectacles mixtes : Pontonx en 1883, Saint-Vincent de Tyrosse en 1886, Mont-de-Marsan en 1891, Toulouse en 1897, Bordeaux Caudéran en 1897, Dax en 1906, etc.

Dès lors apparaissent les termes espagnols dans les courses landaises : les écarteurs deviennent des toreros, les élevages des ganaderias, les équipes des cuadrillas. Le rituel de présentation devient espagnol : le paseo

Les courses espagnoles suscitent l’opposition de nombreuses personnes. Elles sont l’occasion d’échanges savoureux à l’Assemblée nationale, notamment le 18 février 1897 entre le député Lavy et Gaston Doumergue.

Les courses landaises restent gasconnes

Malgré l’engouement des courses au XIXe et au début du XXe siècle, et le fait que de nombreux écarteurs se produisent dans toute la France, en Espagne et en Algérie, la pratique des courses landaises ne s’implantera pas ailleurs et restera typiquement gasconne.

Courses à Orthez
Courses à Orthez – Gallica

L’aire des courses landaises couvre une grande partie du département des Landes (Chalosse, Gabardan, Marensin, Marsan, Pays d’Orthe et Tursan), le Bazadais, les cantons de Nérac et de Casteljaloux, le Bas-Armagnac à l’ouest d’une ligne reliant Condom à Marciac, les cantons haut-pyrénéens de Castelnau-Rivière-Basse et de Maubourguet, les cantons béarnais d’Orthez, de Garlin et de Lembeye.

La demande est forte en dehors des fêtes patronales et les écarteurs deviennent semi professionnels.

Pourtant la concurrence du rugby, du cyclisme et du basket est forte, et Les courses landaises déclinent.

Les courses landaises se professionnalisent et s’organisent

Le Challenge Armagnac est créé en 1952 et le Challenge Landes Béarn en 1953. La Fédération française de courses landaises nait en 1953.

En se dotant de nouvelles structures, la course landaise dépoussière quelque peu son image en mettant en avant la composante sportive de la pratique alors qu’en fait, c’est le volet commercial qui domine. Les écarteurs sont régis par des contrats de travail. Une école taurine est mise en place pour développer la pratique chez les jeunes.

On constate la relève au niveau des pratiquants. Des arènes en dur se construisent un peu partout avec 19 créations entre 1945 et 1960 et 24 autres jusqu’en 1985.

Rosa, vachette rendue célèbre par Intervilles
Rosa, vachette rendue célèbre par Intervilles

Le grand public s’y intéresse grâce à l’émission Intervilles de Léon Zitrone. Le 14 juillet 2020, s’éteint d’ailleurs Rosa, la vachette légendaire d’Intervilles.

En 1973, le Ministère de la Jeunesse et des Sports reconnait la course landaise mais cela l’a conduite dans une impasse.  L’URSSAF, considère la course landaise comme une pratique professionnelle et donc soumise à différentes obligations. Des discussions sont en cours mais le recours aux statuts des intermittents du spectacle parait une possibilité.

En tout cas l’attachement des Gascons aux courses landaises est très fort. A chaque course, nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à descendre dans l’arène.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Fédération Française de Courses Landaises
La course landaise, tradition gasconne
Lâchez les taureaux une tradition ancienne
Première photo : saut photographié par Claude Boyer, l’Indépendant




Un agneau et des œufs à Pâques

Manger une épaule ou un gigot d’agneau pour Pâques, voilà une tradition qui remonte fort loin. Et celle des œufs, d’où vient-elle ?

Pâques antique

Déesse de la fertilité Ishtar, Babylone
Déesse Ishtar

Dans l’antiquité, on fêtait l’arrivée du printemps, en général à l’équinoxe du printemps (20-21 mars), en honorant la déesse de la fertilité. Il s’agit d’Ishtar à Babylone, d’Eostre pour les Anglo-Saxons, dont les Anglais ont conservé le mot Easter [Pâques]. Mais le jour et la signification ont évolué.

Les Perses, il y a 5000 ans, s’offraient des œufs de poule comme symbole de fécondité. Voilà déjà quelques pistes !

Pâques pour les Juifs

Dixième plaie d'Egypte
Les Hébreux mettent du sang d’agneau sur leurs portes

Vous vous souvenez le pharaon qui ne voulait pas libérer les Hébreux, alors esclaves en Egypte ? À chaque refus du pharaon, Yahvé, Dieu des Hébreux, envoie une catastrophe. Ce sont les dix plaies d’Égypte. La dixième consiste à faire mourir tous les nouveau-nés du pays. Avant cela, Yahvé demande à Moïse que chaque famille juive tue un agneau et barbouille les portes de leur maison avec le sang de l’animal afin que leurs enfants soient épargnés. Pharaon cède enfin.

Depuis, la Pâque de l’Éternel sera rappelée par une fête annuelle qui a lieu une semaine avant Pâques.

Les chrétiens célèbrent une autre Pâques

Pour les chrétiens, Pâques, c’est la résurrection de Jésus. Jésus, appelé l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde dans l’Évangile de Saint-Jean.  L’agneau est identifié à Jésus, victime innocente, ultime sacrifice. Ainsi s’installe la tradition de manger de l’agneau le jour de Pâques.

Notons qu’on retrouve dans l’Islam, le sacrifice de l’agneau ou du mouton pour se souvenir de la soumission d’Ibrahim à son Dieu Allah. Mais cette fête, l’Aïd al-Adha, Aïd el-Kébir, a lieu au mois d’aout.

Manger l’agneau à Pâques

L’agneau est un plat de choix très apprécié en Orient ou en Grèce. Abraham, par exemple, offre sept agneaux au roi Abimeleck, pour celer leur alliance.

Grand dictionnaire de cuisine, Alexandre Dumas
édition originale

Au moyen-âge, l’agneau est cuit sur les braises comme le demande Yahvé dans le livre de l’exode (Ancien Testament, chapitre XII) : tout sera rôti au feu, y compris la tête, les jarrets et les entrailles. Alexandre Dumas (1802-1870) dans son Grand Dictionnaire de cuisine, précise que l’habitude de servir un agneau entier le jour de Pâques s’est conservée en France jusque sous Louis XIV et même Louis XV.  Et il donne la recette d’un plat qui viendrait des premiers chrétiens, la Pascaline d’agneau à la royale.

On désossait le collet d’un agneau de six mois. On brisait la poitrine dans laquelle on ajustait les épaules bridées avec des ficelles ; on brisait les deux manches des gigots qu’on assujettissait de même. On le remplissait d’une farce composée de chair d’agneau pilée, de jaunes d’œufs durs, de mie de pain rassis et de fines herbes hachées et assaisonnées des quatre épices. On lardait finement la chair de l’agneau, on le faisait rôtir à grand feu et on le servait tout entier pour gros plat, en relevé de potage, soit sur une sauce verte avec des pistaches, soit sur un ragout de truffes, au coulis de jambon. 

À Albi, encore au début du XVIe siècle, on distribuait aux malades lo cabrit de la vesprada de Pascas [le cabri de la vesprée de Pâques].

La moleta pascau

Lo diluns de Pascas [le lundi de Pâques], dans nos pays d’oc, on commence à prendre le soleil, on prépare la moleta pascau [l’omelette pascale] et on va même la manger dehors à la campagne.

reponchons
Reponchons – Espere environnement

En Gascogne, prudemment, on casse les œufs dès le Samedi saint, comptez six œufs par personne, on n’est pas des petites natures ! Cette omelette peut être mangée sans rien d’autre (c’est plutôt rare) ou agrémentée d’asperges sauvages, dites aussi asperges à feuilles aigües (elles piquent), qui poussent le long des haies.  On peut y mettre des reponchons [respountchous ou tamiers], une espèce de liane comme un liseron que l’on ramasse jeune. Cette plante, savoureuse et un peu amère, était aussi surnommée l’herbe aux femmes battues car on en faisait macérer les racines pour soigner ses hématomes.

On peut mettre aussi dans l’omelette plein d’alhet, jeune pousse d’ail et véritable délice, ou encore du saucisson comme en Béarn. Enfin, la traditionnelle omelette à l’ail et au persil, qu’on appelle parfois la moleta pènuda [l’omelette pieds-nus].

Pourquoi une omelette ?

Plusieurs légendes nous l’expliquent.

Guillaume de Gellone par Simon Vouet, vers 1622-1627, musée du Louvre.
Guilhem de Gellone, par Simon Vouet, vers 1622-1627, musée du Louvre

Un Guillaume d’Aquitaine dit-on, peut-être Guilhem de Gellone (750 ?-814), comte de Toulouse, duc d’Aquitaine, marquis de Septimanie, offrait à ses vassaux un repas à base d’œufs le lundi de Pâques.

Au printemps, les poules pondent beaucoup. Alors on raconte qu’au moyen âge, on ramassait des œufs, on en faisait des omelettes et on les distribuait ensuite aux pauvres. Plus tard, lors du service militaire, on dit aussi que les conscrits allaient demander des œufs dans les fermes pour faire des omelettes pour les pauvres et, ainsi, perpétuer la tradition.

L’origine de cette histoire pourrait être cet aubergiste qui aurait fait manger à Napoléon lors d’une halte par chez nous, une omelette des plus savoureuses. Celui-ci aurait immédiatement ordonné qu’on en serve à tous ses soldats !

La sagesse populaire

Comme le Gascon est friand de proverbes, en voici deux sur Pâques.

Hé Pasquos avant les Arrams.
Hèr Pascas avant los Arrams.
Fêter Pâques avant les Rameaux.

Pascos é Nadau se passon à l’oustau.
Pascas e Nadau se passan a l’ostau.
Pâques et Noël se fêtent chez soi.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les repas de Pâques en France, en Grèce, en Russie
Grand Dictionnaire de cuisine, Alexandre Dumas




La tor de Poyalèr, une légende de Gascogne

Parmi les légendes gasconnes, La tor de Poyalèr [La tour de Poyaler] est bien caractéristique. Légende ancienne où l’amour et la ruse triomphent du diable…

La tor de Poyalèr existe bel et bien

La tor de Poyalèr
La tor de Poyalèr – plan de situation

À Sent-Aubin dans les Landes, existe le quartier de Poyaler. En 1936, il comprend 164 habitants. On peut y voir une tour bâtie sur un tuc de 96 m, déjà occupé par nos ancêtres les Aquitains, et qui domine les plaines de la Güauga [Gouaougue]  et du Lots [Louts]. Le château, construit au XIIIe siècle, appartenait à la famille de Cauna. Au XVIe siècle, il passe à la famille de Bénac, et c’est ce nom qu’emprunte la légende…

La tor de Poyaler
La tour de Poyaler

Pour en savoir plus, l’abbé Meyranx nous en livre une description dans sa Monographie de Mugron. « C’était un grand donjon carré, percé dans le haut de longues et étroites meurtrières, couronné de créneaux aussi lourds que trapus, entrecoupés aux quatre angles d’échauguettes découvertes. La partie ouest de ce donjon, montre encore un mâchicoulis posé en encorbellement, à la hauteur de second étage. Des corbeaux de soutènement fixés sur les autres côtés, indiquent que tout le carré était muni du même système de défense. Des constructions, en contrebas, flanquaient cette tour. Enfin des murs épais, en fermaient la circonvallation. Un pont-levis, dont les terrassements n’ont pas encore disparu, en fermait l’entrée. Trois poternes, dissimulées dans l’épaisseur des remparts, ouvraient trois issues sur l’escarpement nord, ouest, et midi du mamelon.« 

Les légendes gasconnes sataniques

Saint Augustin et le diable, Michael Pacher (env. 1471).
Saint Augustin et le diable, Michael Pacher (env. 1471).

Tout le monde le sait, le Diable est un être maléfique d’un pouvoir égal à Dieu. Pourtant, dans nos contes populaires, il est souvent un peu pegòt [sot].  Et quelques rusés savent s’en jouer.

Ce peut être un bordèr [métayer] qui devient propriétaire de la terre qu’il cultive, en étant plus malin que le Diable. Cette légende sympathique, Le métayer du diable, est pleine d’humour gascon. Notons toutefois que si le métayer roule le Diable, il n’échappe à sa malédiction qu’avec l’aide du curé du village.

Dans Lo diable colhonat [Le diable trompé] c’est la femme qui sauve son homme en étant plus futée que lui. Enfin, dans La tor de Poyalèr, c’est un seigneur qui est le vainqueur.

La légende de la tor de Poyalèr

Mous de Benac que yogue
Mous de Benac que yogue

Or donc, la tor de Poyalèr avait été construite par des fées en une nuit. Son propriétaire, Monsieur de Bénac ne vivait que pour guerroyer et est donc bien désœuvré quand la paix revient. Il s’occupe au jeu et perd tout ce qu’il veut. Pour se refaire, il épouse une jeune dame dont il dépense la dot.

Honteux, il va voir un sorcier qui lui indique comment rencontrer le diable. Il offre son âme à ce dernier contre une richesse infinie. Tout se passe bien. Mais le temps passant, ni le jeu ni son épouse ne lui apportent plus de réconfort. Heureusement, Pierre l’Ermite vient prêcher la croisade et Monsieur de Bénac s’en va combattre l’infidèle.

Prisonnier des infidèles

Le retour de M. de Bénac à la tor de Poyalèr
Le retour de M. de Bénac

S’il s’honore dans cette guerre, il est fait prisonnier et n’en revient pas. Sept ans passent.  Au pays, on pousse la jeune veuve à se remarier, ce qu’elle finit par accepter. Le diable s’en va annoncer la nouvelle au prisonnier et lui propose de le ramener au château avant les noces contre une seule demande : Que-m deras de tout so qui-t hiquin sus la taule enta disna.Que’m daràs de tot çò qui’t hiquin sus la taula entà disnar. [Tu me donneras de tout ce que l’on mettra sur la table pour ton diner.]

Déguenillé, maigre, barbu, Monsieur de Bénac revient chez lui où il n’est d’abord reconnu que par son chien et son cheval. Les noces sont annulées et on offre un repas au seigneur revenu.  Celui-ci n’accepte que des noix dont il jette les coquilles sous la table. Furieux, le diable déguisé en chien sous la table, s’en va en laissant un grand trou dans le mur que nul maçon ne pourra jamais boucher. Et, afin de ne plus avoir de problème, notre seigneur fait bâtir une chapelle. E que biscou urous dab la youène dame qui badou bielhe bielhe à nou pas abé mey nat cachau. / E que viscó urós dab la joena dama qui vadó vielha vielha a non pas aver mei nat caishau. [Et il vécut heureux avec la jeune dame qui devint si vieille qu’elle n’avait plus aucune dent.]

La tor de Poyalèr et Bernard de Bénac

Chapelle Saint-Roch de Poyalèr - Chapelle Saint-Roch
Chapelle Saint-Roch de Poyalèr

Bernard de Bénac, le seigneur qui apparait dans cette histoire, hérite du domaine en 1578. La légende est pourtant plus ancienne, puisque Césaire Daugé la situe aux alentours de l’an 1000. On ne sait pourquoi on retint son nom. Toujours est-il que – le Gascon est-il superstitieux ? – cette légende se renforça au cours du temps, confortée par l’apparente malédiction qui poursuivit la lignée. En effet, divers malheurs frappèrent des hommes d’Eglise du lieu au XVIIe siècle. Le peuple en conclut que les esprits malfaisants, les sorcières hantaient toujours le village.

Ajoutez à cela que les édifices religieux furent détruit par la foudre par deux fois au XIXe siècle, et encore par deux fois au début du XXe siècle. Et que l’on exécuta dans ce lieu maudit des résistants français pendant la Seconde Guerre Mondiale. Tous ces évènements malheureux ont donné de la force à la légende diabolique qui est restée très vive.

Les autres légendes du diable

Le paysan et le diable
Le paysan et le diable

La Gascogne n’a pas l’exclusivité du thème. Par exemple, Der Bauer und der Teufel [Le paysan et le diable] des frères Grimm est très proche de notre métayer du diable. En Irlande, Stingy Jack ou Jack O’Lantern, un vieil ivrogne, réussit à tout obtenir du Diable sans rien donner en retour. Mais il sera puni et par le Diable et par Dieu et finira par errer entre le monde des vivants et celui des morts, porteur d’une torche faite de braises de l’enfer enfouies dans un navet.

Globalement, si nos légendes sont proches, elles sont souvent plus légères. On y trouve l’influence de l’Église qui se pose comme rempart ultime contre le Maléfique, mais le curé gascon reste blagueur ou, au moins, tolérant. Est-ce l’esprit trufandèr de nos ancêtres qui s’exprime ?

La légende gasconne court les chemins

De toute façon, comme nous prévient l’abbé Cesari Daugèr en début de son livre, La tor de Poyalèr, les contes courent le pays, s’ornant de variantes.

Césaire Daugé
Césaire Daugé

Bey-ne, counde, bey-ne courre per la Gascougne
Qui, lou cap hens lou cèu, a lous pès hens la ma.
Debise à tout oustau coum la bielhe mama :
Ne-t copis pas lou cot en nade baricougne.

Vèi-ne, conde, vèi-ne córrer per la Gasconha
Qui, lo cap hens lo cèu, a los pès hens la mar.
Devisa a tot ostau com la vielha mamà :
Ne’t còpis pas lo còth en nada bariconha.

Va, petit conte, va courir la Gascogne
Qui a le front dans le ciel et les pieds dans la mer.
Parle à chaque foyer le langage de la vieille mère :
Garde de te briser dans quelque fondrière.

Références

La tour de Pouyalè, Cesari Daugèr, Escòla Gaston Febus, 1907
Le métayer du Diable ou la légende de l’Armagnac, les Pins parleurs
Jack o’Lantern, Guide Irlande




Louis Ducos du Hauron, inventeur

Qui a inventé la photographie en couleur ou l’image en 3D ? Un Gascon nommé Louis Ducos du Hauron. Un inventeur génial et discret. Rendons-lui la place qu’il mérite !

Louis Ducos du Hauron

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Louis Arthur Montalembert Ducos nait à Langon le 8 décembre 1837. Son père, Amédée, est fonctionnaire des contributions. Sa mère est Marguerite Boivin. La famille se déplace dans le sud-ouest selon les affectations du père. Ainsi, il va à Libourne, Pau, Tonneins, Agen.

Doué dans de nombreuses disciplines, il sera un excellent pianiste, remarqué par Camille Saint-Saëns. Pourtant, son attrait pour la physique et la chimie lui inspire en 1859 son étude des sensations lumineuses (sur la persistance rétinienne) et sur la distribution de la lumière et des ombres dans l’univers.

Hélas, si Louis est un autodidacte de talent, il n’a pas de sens commercial et ne saura pas se mettre en avant.  Amédée le comprend. Il demande à son fils ainé, Alcide, de s’occuper de lui, ce qu’il fera volontiers, conscient du génie de son frère et aussi de sa fragilité. Alcide est un magistrat et un poète apprécié de Jean-François Bladé.  Alcide appuie son frère, rédige des publications pour lui… Quant à Louis, il participera financièrement en donnant des cours de piano.

Les premières inventions de Ducos du Hauron

Une nature morte de Ducos du Hauron - Feuilles et pétales de fleurs (1869)
Feuilles et pétales de fleurs (1869)

En 1864, Louis dépose son premier brevet (n° 61976) pour un « Appareil destiné à reproduire photographiquement une scène quelconque avec toutes les transformations qu’elle a subies pendant un temps déterminé ». On peut parler d’image animée – nous sommes trente ans avant l’invention des frères Lumière ! Il photographiera même des dessins pour faire des dessins animés, concevra les accélérés, les ralentis, les travellings et même les trucages.

La photographier indirecte
La photographie indirecte des couleurs par L. Ducos du Hauron

Il est suivi en 1868 d’un autre brevet majeur (n° 83061) :  Les couleurs en Photographie, solution du problème. C’est ce premier procédé par trichromie de photographie en couleurs qu’il montre à la Société Française de Photographie (SFP) le 7 mai 1869. Et il arrive avec une première photo en couleur,  Feuilles et pétales de fleurs, actuellement au musée Niépce (musée de la photographie de Chalon sur Saône). Ce même jour, Charles Cros (1842-1888) présentait un procédé similaire mais uniquement théorique (sans apporter de photo).  L’avantage du travail de Ducos du Hauron, c’est que tout est prêt pour un passage à une production industrielle.

La première imprimerie

En 1876, ses premières photographies couleurs sont présentées lors de l’Exposition de la Société Française de Photographie. Là, Eugène Albert (1856-1929), entrepreneur et chimiste de Munich, lui propose d’exploiter son procédé en Allemagne. Trop  patriote ou pas assez industriel, Louis décline l’offre. Il publie en 1878 son Traité pratique de photographie des couleurs.

Ducos du Hauron - Agen (1877)- la première photo en couleurs de paysage
Ducos du Hauron – Agen (1877)- la première photo de paysage en couleurs

La triplice photographique et l'imprimerie
La triplice photographique et l’imprimerie

Louis Ducos ne veut pas seulement inventer, il veut voir ses inventions mises en pratique. Alors, en 1882, il monte un projet avec l’aide de l’ingénieur agenais Alexandre Jaille (1819-1889) : fonder une imprimerie trichrome à Toulouse. Après 11 mois de travail, l’imprimerie est créée. Il s’y donne avec passion. On lira sa technicité dans son traité scientifique de 1897, La triplice photographique et l’imprimerie.

Pourtant, en 1884, Louis Ducos rejoint son frère qui vient d’être nommé président de la Cour d’assises d’Alger. Il y restera 12 ans.

Ducos du Hauron - Baie d'Alger
Louis Ducos du Hauron –  Alger – Quartier Saint-Eugène

La scoumoune industrielle 

L. Ducos du Hauron - Lourdes (phototypies - Quinsac - Toulouse
Lourdes – Phototypies de  Quinsac – Toulouse

En 1888, un incendie détruit ses ateliers de Toulouse.  Peut-être une bonne chose finalement, car Louis abandonne alors la production industrielle et se consacre aux inventions. Son imagination et sa science paraissent sans limite. Il laissera une vingtaine de brevets sur des sujets divers. Parmi les plus remarquables, citons l’imagerie 3D (déjà !), la reproduction des dessins et gravures, les corrections et déformations des panoramas (grâce à l’utilisation de deux fentes, brevet n° 191031), et tout un tas d’accessoires comme une canne œil de géant qui permet de photographier au-dessus d’une foule. Il invente aussi un appareil à miroir courbe qui permet de faire des panoramas 360° (brevet n° 247775, 1895).

L’image 3D par les anaglyphes

Anaglyphe

En 1891, Ducos du Hauron imagine de superposer deux photos, l’une en rouge pour l’œil gauche, l’autre en cyan pour l’œil droit. Avec des lunettes aux verres colorés, l’image apparait alors en relief. Il écrit d’ailleurs en 1893 un traité intitulé L’Art des anaglyphes. Il déclare à la Société des sciences, des lettres et des arts d’Agen, qu’il est prêt à renoncer aux droits de son brevet si quelqu’un pouvait imprimer et publier une image anaglyphe de la lune. Trente ans plus tard le reporter et photographe Léon Gimpel (1873-1948) applique la technique Ducos du Hauron à partir de deux photos de la lune réalisées par l’astronome Charles Le Morvan (1865-1933).

Le polyfolium

Kodachrome ca 1940
En 1935, Kodachrome reprend l’idée du polyfolium chromodialytique (photo de 1940)

En 1895, Louis Ducos dépose un brevet pour son polyfolium chromodialytique (brevet n° 250802), un système de superposition de couches sensibles transparentes et de filtres couleur. Il le propose aux frères Lumière qui n’en feront pas cas. C’est l’Allemand Rudolf Fischer qui reprendra le procédé en 1911 pour son Agfacolor, puis l’Américain Eastman Kodak en 1935 avec le Kodachrome.

Une gloire qui se fait attendre

Une des multiples inventions de Ducos du Hauron : le melanochromoscope
Une des multiples inventions de Ducos du Hauron : le melanochromoscope

En 1896, Louis s’installe à Paris. Il met au point un chromographoscope (brevet n° 271704, 1897), qui deviendra deux ans plus tard le mélanochromoscope. (brevet n° 288870). Cet appareil permet de prendre trois négatifs en même temps sur une même plaque. Il permet aussi une vision synthétique des couleurs.

Sous l’impulsion de son neveu, Raymond de Bercegol, il s’associe à la société Jougla. Trop chercheur et toujours pas industriel, Jougla sera racheté par les frères Lumière.

En 1909, son frère décède. Louis Ducos rentre dans la famille de sa belle-sœur en Lot-et-Garonne à la déclaration de la guerre.

 

Portrait de Ducos du Hauron sur Autochrome des Frères Lumière
Portrait de Ducos du Hauron sur Autochrome des Frères Lumière

Comment se fait-il que son génie n’ait pas été encensé ? C’est inexplicable. Il recevra quelques faibles reconnaissances comme celle du Palais des Champs-Élysées en 1870, celle de la 11e exposition de la Société Française de Photographie, celle de l’Union des Beaux-arts en 1876 et celle de l’Exposition Industrielle d’Agen, celle de la médaille d’honneur d’Agen en 1879. Des babioles !

Il lui faudra attendre 1912 pour qu’il reçoive la Légion d’honneur, 1914 pour un grand hommage de la Société Française de Photographie. Ses découvertes sont présentées, montrées. Peu de choses au total.

En 1920, il revient à Agen où il décède quelques mois après, le 31 aout. Il y aura cinq personnes à son enterrement.

Faut-il retenir ce qu’affirme le scénariste Joël Petitjean qui a fait des recherches approfondies sur le génial Gascon : ses inventions « étaient bien trop en avance sur leur temps » (Support/Tracé, avril 2017) ?

L’hommage de la ville d’Agen à Ducos du Hauron

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BD à l’occasion du centenaire de sa mort, de Pauline Roland et Marine Gasc

En janvier 2018, l’association Photo Vidéo Création 47 réalise un long-métrage consacré à notre photographe.

Pour le centenaire de sa disparition, la ville d’Agen prévoit un colloque international. Il est reporté pour cause COVID aux 10 et 11 septembre 2021.

 

 

 

 

Références

site des amis de l’inventeur
LDH, inventeur de la photographie en couleur
La gazette drouot, Ducos du Haron, la couleur révélée




Les Traités des Pyrénées fixent la frontière

Les Pyrénées n’ont jamais constitué une frontière pour les habitants des deux versants. Les échanges commerciaux sont vitaux et les mouvements de population fréquents. Pourtant, les royaumes de France et d’Espagne s’affrontent pour fixer leurs limites dans les Pyrénées et établir une frontière officielle. Plusieurs traités des Pyrénées sont nécessaires.

Le Traité de Corbeil (1258)

La croisade des Albigeois vient de se terminer. Le roi d’Aragon est intervenu dans le conflit. En effet il possède des domaines en Languedoc et a des vassaux en Gascogne : le comte de Foix et le comte de Comminges.  Mais Pierre II d’Aragon meurt à la bataille de Muret en 1213.

L’intervention royale de 1226 à 1229 marque le retour de l’autorité française dans le Languedoc. Raymond VII de Toulouse meurt en 1249. Sa fille Jeanne se marie  1241 avec Alfonse de Poitiers, frère du roi Louis IX. Ils n’ont pas d’héritiers et le comté de Toulouse revient à la couronne en 1271.

Traité de Corbeil de 1258
Traité de Corbeil de 1258

La victoire du roi de France signe la fin de l’intervention aragonaise au nord des Pyrénées. Les deux rois signent alors le Traité de Corbeil le 11 mai 1258. Le roi de France renonce à ses prétentions sur le Roussillon et le roi d’Aragon renonce à ses droits de suzeraineté sur le Languedoc. Les comtés de Comminges et de Foix passent sous la suzeraineté du roi de France. Le comté de Lomagne et les seigneuries de Samatan et de Muret qui étaient vassales du comte de Toulouse passent aussi sous la suzeraineté du roi de France. Le Traité de Corbeil est le premier Traité des Pyrénées.

Les lies et passeries

Les vallées concluent des Lies et passeries. Ce sont de véritables petits traités pour la gestion commune des pacages et des bois dans les Pyrénées. Cependant, les guerres entre la France et l’Espagne gênent les accords passés entre les vallées. Des accords de surséances voient le jour pour se prévenir mutuellement de la mise en œuvre des pignores en cas d’infraction aux Lies et passeries ou de l’arrivée des troupes de soldats.

M. de Labastide-Paumès est chargé de s’attaquer à la contrebande. Il fait saisir des marchandises appartenant aux Aranais sur le marché de Saint-Béat car elles sont entrées sans payer aucun droit. Il n’a pas respecté les accords de surséance avant de faire la saisie. Bien que désavoué par le roi Louis XII, il n’en faut pas plus pour alerter les populations des vallées.

Le Serment du Plan d’Arrem (1513)

Cet incident conduit à la signature du Serment du Plan d’Arrem, le 22 avril 1513, le long de la Garonne sur la frontière du val d’Aran. Il regroupe douze vallées du côté français (de la vallée d’Aure au Couserans) et dix autres du côté espagnol (de la vallée de Bielsa à celle du Pallars). Rédigé en gascon, le Traité introduit la liberté du commerce entre les vallées et la neutralité dans les conflits entre la France et l’Espagne.

Item. es Estat articulat entre la ditas partides/ quen temps de guerre lous habitants de tous/ lous pais dessus dicts tant d’un estrem/ que dautre pouiran conversar y communicar ensemble/ et fer les feits de marchandises comme dit/ es dessus, lous uns dap lous autres ainsin/ Comme sy ero bonne pats, Et pouiran anar/ sous de la part de France et deus pais dessus/ dits en las terres deu Rey dAragon. Extrait du traité.

En 1514, les vallées béarnaises et aragonaises signent entre elles un traité identique.

Les deux Traités des Pyrénées sont confirmés par les rois des deux pays. Louis XIV réussit à restreindre la liberté du commerce en instituant des droits sur plusieurs marchandises.

Serment de Plan d'Arem - Stèle et parties prenantes
Serment de Plan d’Arem – Stèle et parties prenantes

Le Traité de Bayonne ou Traité des Pyrénées (1659)

Le Traité de Bayonne du 7 novembre 1659, plus connu sous le nom de Traité des Pyrénées, conclut la Guerre de Trente Ans qui oppose les deux royaumes de France et d’Espagne de 1618 à 1648.

L’article 42 du Traité stipule que « les monts Pirenées, qui avoient anciennement divisé les Gaules des Espagnes, seront aussy doresnavant la division des deux mesmes Royaumes ». Les limites des deux royaumes ne sont pas précisées et confiées à une commission bipartite.

Pierre de Marca, archevêque de Toulouse né à Gan en 1594, représente le roi de France à la Conférence de Céret de 1660 pour préciser les limites en Roussillon et en Cerdagne. Il défend l’idée d’une division fondée sur « la séparation et diverse chute des eaux », autrement dit sur la ligne des crêtes.

En fait, le Traité de Pyrénées est surtout connu par le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche en juin 1660. Le 3 juin, on le célèbre à Fontarabie en présence d’un représentant du roi de France. Le 6 juin, les deux rois se rencontrent sur l’île des faisans, au milieu de la Bidassoa, pour la signature du Traité. Et le 9 juin, on célèbre le mariage à Saint-Jean de Luz.

Si la frontière des deux royaumes est fixée dans les Pyrénées, il n’est pas fait mention des traités de Lies et passeries qui lient les vallées des deux versants.

Le traité des Pyrénées et le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche en l’Eglise de St-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660 (J. Laumosnier)
Mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche en l’Eglise de St-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660 (J. Laumosnier)

Les trois Traités de Bayonne (1856 à 1866)

La borne 122
La borne 122

Le second Traité de Bayonne du 2 décembre 1856 fixe les limites précises entre la France et l’Espagne pour éviter les conflits qui n’ont pas manqué depuis la signature du Traité des Pyrénées en 1660. Il détermine, d’une manière précise, « les droits des populations frontalières, et en même temps les limites des deux Souverainetés ».

Ce sont en fait trois Traités de Bayonne qui se succèdent. Celui de 1856 fixe la frontière du Labourd et de la basse Navarre.  Le traité du 14 avril 1862 traite de la frontière entre la Soule et l’Andorre. Et enfin celui du 26 mai 1866 s’occupe de la frontière de l’Andorre à la Méditerranée. On place des bornes frontières  en présence des représentants des communes des deux côtés.

L’article 13 du Traité de 1856 prévoit l’abolition des Lies et passeries existantes. A l’exception de celle entre la vallée de Cise à Saint-Jean-pied-de-port et celle d’Aescoa en Espagne, et de celle liant les habitants des vallées de Barétous et de Roncal. L’article 14 permet aux frontaliers « de faire des contrats de pâturages ou autres ». Enfin, l’article 15 règle la jouissance des pâturages des Aldudes situés en Espagne au profit de la vallée de Baïgorry « moyennant une rente annuelle et perpétuelle de 8 000 Francs ».

Le Traité de 1862 est plus précis. Par exemple, l’article 16 prévoit que « le village aranais d’Aubert est maintenu, aux conditions actuelles, dans la possession exclusive et perpétuelle du Clot de Royeet de la Monjoie, sur le versant français du contre-fort qui sépare la vallée d’Aran de celle de Luchon ».

Le Traité de Toulouse (2015)

Le Traité de Bayonne n’a pas mis fin à toutes les contestations. Celui de Toulouse de 2015 règle un dernier conflit né de l’interprétation du Traité de Bayonne de 1862. Il fixe une partie de la frontière avec le val d’Aran à la borne 408.  Elle est « sur un rocher, au-dessus de la naissance de la rivière du Terme, à 312 mètres de la précédente. La frontière descend par le cours de ce ruisseau jusqu’à son embouchure dans la Garonne où se trouve la 409 ».

La borne 408
La borne 408

L’article 21 du Traité maintient en indivision le terrain de Biadaoubous entre les communes de Fos en France et Bausen en val d’Aran. Il est délimité « par une ligne qui descend avec le ruisseau du Terme, remonte par la Garonne jusqu’au Mail des trois Croix et retrouve son origine par les mails de Muscadé, d’Ecéra et d’Aegla ».

Seulement, les eaux ne sont pas permanentes sur toute la longueur de la rivière du Terme. Pour la France, il s’agit du ruisseau situé au sud. Pour l’Espagne, il s’agit de celui situé au nord encore appelé ruisseau des Réchets.

Une commission bipartite fait installer des bornes supplémentaires en 1961. Finalement, on trouve un compromis. La limite retenue prend en compte un début des eaux permanentes. Il est situé à la jonction des ruisseaux du Terme et de Réchets. L’Espagne a gagné 8 hectares.

C’est le dernier traité des Pyrénées.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Le Traité des Pyrénées, Wikipédia
Exposition virtuelle de la Médiathèque de Bayonne
Texte du document signé sur l’ile des Faisans : Traité des Pyrénées de 1660
Texte fixant la frontière franco-espagnole : Traité de 1856
Lies et passeries

 




Salies de Béarn, la reine des eaux salées

Faut-il aller à la mer pour soigner les enfants ? Non, répond le médecin Charles Raynaud, au début du XXe siècle. Et de défendre les vertus des eaux salées de Salies du Béarn.

Quelles sont les particularités des eaux de Salies ?

Ses eaux profondes traversent des couches de sel déposées par la mer présente il y a 200 millions d’années. Du coup, elles sont incroyablement minéralisées. Avec plus de 290 g de sel par litre d’eau,  elles battent les 275 g par litre de la mer morte. Si on ajoute ses 26 oligoéléments, ses 837 mg d’ion magnésium, son calcium, son brome et son lithium, on comprend leur spécificité.

Grâce à des fouilles archéologiques, on sait que le sel était déjà extrait à Salies il y a trois-mille ans.  Mais une légende raconte une plus belle histoire. Un jour, des chasseurs poursuivaient un sanglier.  Ils réussirent à en blesser un qui s’enfuit pour mourir un peu plus loin dans un marécage. Les chasseurs le retrouvèrent peu après, le corps couvert de cristaux de sel. Ainsi fut découverte l’eau salée et des cabanòtas furent construites autour, aujourd’hui la ville de Salies.

plaque présentant la légende du sanglier de Salies de BéarnMais la légende ne s’arrête pas là. La bête moribonde aurait murmuré un dernier mot à nos chasseurs : Si you nou y eri mourt, arres n’y bibéré / Si jo non i èri mort, arrés n’i viveré [Si je n’y étais pas mort, personne n’y vivrait]. Des mots gravés en 1927 sur la fontaine du Sanglier, place du Bayaà !

Le premier bain médical

Livre du docteur de Larroque sur les qualités médicinales des eaux salisiennesC’est mi XIXe que le docteur Nogaret (1817-1878) plonge un premier patient dans les eaux de Salies, même si les habitants ont l’habitude de se baigner dans le bassin de la fontaine. Le succès ne tarde pas, d’autant plus que son confrère, le docteur Jean-Brice de Coustalé de Larroque, médecin de Napoléon III, vante les eaux salisiennes à la cour impériale. Il écrit même un livre en 1864 : Hydrologie médicale. Salies de Béarn et ses eaux chlorurées sodiques (bromo-iodurées).

En 1891, l’Académie nationale de médecine les signale pour leurs bienfaits sur les pathologies liées aux rhumatismes, les affections gynécologiques et les troubles du développement de l’enfant. Dans les années 1900, des affiches ornent les murs du métro parisien avec le slogan : Salies-de-Béarn, la santé par le sel.

Pourtant, le bord de mer est souvent préféré pour nos chers petits. Un médecin parisien, installé à Salies, va attirer l’attention des parents sur la station béarnaise.

Charles, Auguste, Joseph, Noël Raynaud

Charles Raynaud
Charles Raynaud

Charles Raynaud nait le 25 décembre 1875 à Paris. Il fait ses études et passe son diplôme à Paris. Sa thèse concerne le Sanatorium d’Argelès. Puis, il exerce comme médecin à Salies-de-Béarn où il sera connu pour traiter les maladies des femmes et des enfants.

Son père, Maurice (1834-1881), était déjà médecin et pas n’importe quel médecin puisqu’il donna son nom à cette maladie rare qui contracte les vaisseaux sanguins des extrémités.

Sa mère, Emilie Paravey (1849-1931), aime particulièrement le dessin. Elle survit 49 ans à son mari. Mais elle quitte la région parisienne pour se réfugier dans la maison de la Goardère de Salies-de-Béarn, maison habitée par son fils Charles.

Jeanne de Prigny de Quérieux
Jeanne de Prigny de Quérieux

Entre temps, le 16 avril 1901, Charles épouse à Urt Jeanne de Prigny de Quérieux, avec qui il aura onze enfants. Celle ci est née comme Charles le 25 décembre 1875 mais à Saint-Laurent-de-Gosse dans les Landes. Elle meurt le 25 décembre 1956 à Urt, au pays basque. Charles, lui, est décédé le 20 décembre 1929 à Paris.

Salies du Béarn ou la mer ?

Affiche publicitaire "La santé par le sel" sur Salies de BéarnAu début du XXe siècle, Salies de Béarn est déjà bien connu pour les bienfaits de ses eaux salées pour les affections des femmes, les ostéites et arthrites. Le bon docteur Raynaud veut aussi faire connaitre les qualités de la station pour les enfants. On sait que les eaux salées sont efficaces pour revigorer les petits souffreteux. Charles Raynaud précise que, pour des maladies importantes, il faudra passer 8 à 10 mois à Berck-sur-mer pour obtenir le même résultat qu’en un mois à Salies.

Il constate aussi que le choix entre la mer et Salies est souvent lié aux moyens financiers des parents. Un séjour de plusieurs mois en établissement de bord de mer permet aux moins favorisés de remettre l’enfant sur pied à moindre cout, et de le récupérer quelques mois après apte au travail. Alors que les plus fortunés préfèrent une série de cures courtes et énergiques.

Les indications des cures à Salies du Béarn

Vue de Salies début XXe siècleLe docteur Raynaud signale l’anémie comme première indication. Une maladie que Salies combat avec succès. Le médecin accuse la pollution des grandes villes (les intoxications comme il dit) où les enfants passent d’un appartement trop chauffé au brouillard et fumées des usines et des cheminées à l’extérieur. Une autre cause est la santé familiale : ces enfants sont parfois fils ou filles de syphilitiques, de tuberculeux, de paludiques, etc.

La deuxième indication est le rachitisme quel qu’en soit l’avancement. Les eaux salées permettent de mieux fixer les phosphates, analyses d’urine en preuve. Et les enfants déformés par la maladie (gros ventre, jambes en cerceaux…) reprennent un cours normal de croissance. Les résultats sont visibles à l’œil nu !

La troisième indication est le lymphatisme, ce trouble se traduisant par de la mollesse, de la nonchalance. À Salies, les enfants se revivifient et arrêtent rapidement d’attraper des rhumes ou autres maladies respiratoires.

Enfin les nerveux (souvent enfants d’alcooliques ou d’intellectuels surmenés selon les dires du docteur) vont retrouver le calme grâce aux effets sédatifs de Salies.

Du doigté dans les cures

Enfant de 2 ans atteint de rachitisme
Enfant de 2 ans atteint de rachitisme

Les enfants peuvent suivre les cures à partir de deux ans, exceptionnellement avant. Mais on ne se trempe pas comme ça dans des eaux aussi salées. Aussi, le médecin prend-il des précautions en diluant les eaux pour les premiers bains. On demande aux petits patients de rester allongés pendant une heure ou une heure et demie après le bain pour lutter contre la révolte des enfants et la faiblesse des parents. Une réaction qui s’estompe après trois ou quatre bains. Les enfants s’endorment souvent après le bain.

La cure continue tant que l’enfant ne présente pas de signe de fatigue, de baisse d’humeur ou d’appétit. Charles Raynaud n’hésite pas à faire des pauses pour laisser l’enfant récupérer. Puis, après la cure, il conseille deux à trois semaines de repos à la campagne, en moyenne altitude afin que l’enfant « digère » sa cure.

Et ça marche docteur ?

Qu’il nous suffise de citer quelques chiffres : Pour des cas très mauvais, presque désespérés (enfants de l’assistance publique « rescapés » des grands services de chirurgie des Hôpitaux de Paris) il y a eu après un mois de séjour en moyenne de 80 à 90 pour cent de guérisons. Pour des cas moyens de clientèle de ville, il y a toujours amélioration en une ou deux saisons, parfois transformation radicale, au point qu’il nous arrive de ne plus reconnaître les enfants d’une saison à la suivante. 

Vue du vieux Salies de Béarn

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Salies-de-Béarn station d’enfants, docteur Ch. Maurice-Raynaud, 1909
Une chute historique, L’écho de Stan, Charles Marie Raynaud, 1893
Le site des Thermes de Salies
Charles Nogaret
Un sel de légende et de tradition

 




Des sauvetés aux bastides gasconnes

Au XIe siècle débute un mouvement de regroupement de la population au sein de sauvetés puis de bastides. Les bastides apparues au XIIIe siècle sont un mode original d’urbanisation qui constitue encore la trame urbaine de la Gascogne.

De la sauveté à la bastide

Castelnau Barbarens
Castelnau-Barbarens (32)

La population est dispersée dans de petits hameaux. L’insécurité entraine un regroupement autour d’établissements religieux qui assurent la protection des habitants et mettent en valeur de nouvelles terres.

La Sauveté ou Sauva tèrra en gascon, est une zone de refuge matérialisée par un enclos balisé par des bornes de pierres surmontées d’une croix. À l’intérieur de ce périmètre, les habitants bénéficient de protection et de franchises particulières dans le prolongement du droit d’asile et de la trêve de Dieu. Cette protection est toute relative et les Sauvetés s’entourent de remparts.

Saint-Justin
Saint-Justin (32)

Les Sauvetés gasconnes se construisent entre 1027 et 1141. Beaucoup se transforment par la suite en Bastides/ Bastidas mais certaines gardent un nom bien spécifique : Sauveterre, en Bigorre ou dans le Gers, Sauveterre de Béarn, Sauveterre de Comminges, etc.

Devant leur succès, les seigneurs créent également des Sauvetés autour de leurs châteaux pour mettre en valeur leurs terres. Ce sont des Castelnaux/ Castèths naus ou Castéras/ Casterars : Castelnau Rivière-Basse, Castelnau-Barbarens, Castelnau-Chalosse, Castéra-Loubix, Castéra-Verduzan, etc.       

La création des bastides

Bastide de Valentine (Haute-Garonne)
Valentine (31)

Après la croisade des Albigeois, un nouvel essor urbain conduit à la création de villes nouvelles fondées suivant un plan original et novateur pour l’époque.

Les bastides se développement parfois à partir d’un hameau existant ou par l’agrandissement d’une ville déjà existante. Dans la majorité des cas, la bastide est construite sur un nouveau terrain concédé par un abbé ou un seigneur, le plus souvent en paréage (à égalité entre deux ou plusieurs fondateurs) qui concèdent à la population des terrains et des droits pour les inciter à venir s’y installer. C’est un moyen de mettre en valeur un territoire.

Halle de Saint-Clar
Halle de Saint-Clar (32)

Les rois de France construisent de nombreuses bastides pour affirmer leur présence face aux rois d’Angleterre, ducs d’Aquitaine, qui en font tout autant le long de la frontière. Des comtes et des seigneurs construisent des bastides sur leurs terres mais toutes ne prospèrent pas et certaines sont abandonnées.

 

Bastide de Labastide d'Armagnac
Place de Labastide d’Armagnac (40)

Les différents partenaires signent une charte de fondation et ils concèdent des coutumes/ costumas écrites aux habitants qui bénéficient ainsi d’avantages fiscaux. Les bastides fondent un marché et elles se dotent d’une autonomie de gestion. Elles élisent leurs consuls ou jurats.

On connait environ 330 bastides dans le sud-ouest de la France. Plus des deux tiers sont gasconnes. La majorité d’entre elles datent de la période comprise entre 1240 et 1329.

Carte des bastides du Sud-Ouest
Carte des bastides du Sud-Ouest

Le contrat de paréage

Fourcès
Fourcès (32)

Le contrat de paréage est une association par indivis entre les fondateurs d’une bastide. Il définit l’apport de chacun et ses droits dans la future bastide. Le 21 février 1289, les moines de l’abbaye d’Arthous s’associent au roi d’Angleterre pour construire la bastide d’Hastingues.

La fondation de la bastide se fait autour de la cérémonie du pal ou pau en gascon. La cérémonie est publique. On plante un pieu supportant les armoiries des associés au contrat de paréage sur l’emplacement de la future bastide. On lit la charte de coutumes au public puis des crieurs vont dans tous les hameaux du voisinage pour la lire à tous et recruter de futurs habitants.

Le nom donné aux bastides peut venir de celui du fondateur : Montrejeau/ Mont reiau fondée en 1272 par le roi de France, Beaumarchés fondée en 1288 par Eustache de Beaumarchais sénéchal d’Alphonse de Poitiers, Rabastens fondée en 1306 par Guillaume de Rabastens sénéchal en Bigorre, etc. Il peut venir aussi du nom d’une ville étrangère que le seigneur a fréquentée lors d’un voyage ou d’une croisade : Tournay, Gan, Bruges, Pavie, Grenade, etc.

Le plus souvent, le nom de la bastide vient de la toponymie locale ou d’un caractère du relief : Montastruc, Monségur, etc.  

Bastide de Vianne - remparts
Remparts de Vianne (47)

La construction des bastides

Plan de Rabastens de Bigorre (65)
Plan de Rabastens de Bigorre (65)

La construction des bastides suit un plan déterminé. Des voies de circulation traversent la bastide. Des carrèras, d’une largeur constante de 6 à 10 mètres, avec un caniveau central permettent le passage de charrettes et des voies plus petites de 5 à 6 mètres forment des ilots rectangulaires d’une superficie identique. Chaque ilot se découpe en lots identiques pour la construction des maisons d’une largeur maximale de 8 mètres.

Les façades des maisons s’alignent sur la rue avec une androna de quelques centimètres entre elles pour éviter la mitoyenneté. Les maisons ont un étage. Sur la place, des passages couverts ou embans permettent le passage et l’exposition des marchandises à la vente.

Chaque maison dispose en plus d’un jardin et d’un lot de terre à cultiver situés à l’extérieur de la bastide. Chaque famille reçoit la même superficie de terre.

Tour Carrée de Tri-sur-Baïse (65)
Tour Carrée de Trie-sur-Baïse (65)

Une place centrale reçoit le marché parfois couvert sous une halle. La plus grande est celle de Marciac (75 m x 130 m). La place comprend une fontaine ou un puits pour alimenter les habitants en eau. On dote les bastides de remparts et de portes fortifiées pour protéger les habitants des brigands et des guerres.

La charte de coutumes

Bassoues - Arcades et maisons à colombage
Bassoues – Arcades et maisons à colombage (32)

La charte de coutumes a pour but d’attirer les familles de paysans. Elle énumère les privilèges accordés aux habitants de la bastide en matière politique, fiscale et judiciaire.

Les fondateurs et des consuls ou jurats administrent conjointement la bastide. Le seigneur nomme les consuls ou les anciens consuls les cooptent ou la charte définit les règles de l’élection. Au nombre de 4 à 6, ils administrent la bastide, assurent la police, l’entretiennent et la mettent en défense. Le bayle/ baile représente le fondateur. S’il s’agit d’un paréage, il peut y avoir plusieurs bailes.

La charte de coutumes définit les règles de basse justice (police). Les peines sont généralement sous forme d’amende et de prison  alors que les châtiments corporels sont encore courants. À Auch, on se fait couper l’oreille en cas de vol.

La charte de coutumes fixe les impositions. Les habitants des bastides ne paient pas certains impôts et ils peuvent lever des taxes pour les besoins de la bastide.

Références

Bastides, villes nouvelles du Moyen-Âge, A. Lauret, R. Malebranche, G. Séraphin
Histoire des bastides, Jacques Dubourg
Histoire des Bastides, André Roulland
Revue de Gascogne
, plusieurs numéros
Ordonnance des commissaires d’Edouard 1er sur les Bastides, les Questaux et les Nobles, 1278




Les routes de Gascogne et l’essor du 18ème siècle

Si vous prenez les routes nationales ou départementales de Gascogne, les grandes lignes droites agréables à la conduite vous surprendront. Mais savez-vous que vous roulez sur les routes de l’Intendant Mégret d’Étigny ?

Antoine Mégret d’Étigny, l’intendant bâtisseur

Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)
Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)

Originaire de Saint Quentin, aujourd’hui dans la Région des Hauts de France, Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767) sera Intendant de la Généralité d’Auch de 1751 à 1767. Il introduit en Gascogne d’importantes réformes dans l’exploitation forestière et celle des marbres, le thermalisme, l’agriculture, l’industrie et le commerce.

Son action la plus connue est l’amélioration du réseau routier de la Gascogne. Il réalise plus de 800 km de routes.

Il construit la route de Toulouse à Bayonne en passant par Montréjeau et Tarbes, celle de Tarbes à Martres-Tolosane par Trie et Boulogne-sur-Gesse, celle de Morlaàs à Vic en Bigorre, celle de Tarbes à Aire sur l’Adour, celle d’Oloron à Hastingues, celle d’Oloron à Monein, de Montréjeau à Luchon, celle d’Auch à Saint-Lary, celle de Luchon à Bagnères de Bigorre par les cols, celle de Pierrefitte à Cauterets, celle de Pierrefitte à Luz et Barèges, celle de Luz à Gavarnie, celle de Bordeaux à Bayonne, celle de Pau à Bordeaux, etc.

C’est lui aussi qui entreprend la traversée des Pyrénées par la vallée du Louron, par la vallée d’Aure, par le port de Salau en Couserans, par le port du Portillon à Luchon, par le col du Somport en Béarn. On ne terminera ces liaisons que bien après lui.

Etigny à Luchon
Etigny à Luchon

Plus remarquable encore, il consacre sa fortune à son action de développement de la Gascogne et meurt ruiné. Sur le socle de sa statue à Luchon, on peut lire un extrait de sa dernière lettre : « Je n’ai jamais eu en vue que le service de mon maitre et le bien public, et quoique j’ai dérangé très considérablement ma fortune dans cette province pour les objets qui lui sont utiles, je n’y ai aucun regret, parce que j’ai rempli mon inclination, et que je crois que ma mémoire y sera chérie ».

Plan des routes de l'Intendance d'Auch à la mort de d'Etigny (1767)
Plan des routes de l’Intendance d’Auch à la mort d’Étigny (1767)

La corvée royale des routes

Il faut dire que les routes sont de très mauvaise qualité. Louis XV (1710-1774) lance un important chantier de construction de routes mais l’État n’a pas les moyens de le financer.

Récapitulation générale des ouvrages fait par corvée sur les routes de la généralité d'Alençon
Récapitulation générale des ouvrages fait par corvée sur les routes de la Généralité d’Alençon

Le 13 juin 1738, l’État royal institue la corvée des routes dans tous les pays d’élections. Dans les pays d’États, ce sont les États qui construisent et entretiennent les routes. On réquisitionne pour une corvée annuelle de plusieurs jours, les habitants et leurs matériels situés dans les communautés de part et d’autre des routes, en dehors de l’époque des semailles et des moissons .

Cette corvée provoque un grand mécontentement populaire, d’autant qu’il y a beaucoup d’exemptions. En 1759, pour la construction de la route de Montréjeau à Luchon, l’Intendant d’Étigny a dû faire appel aux Dragons pour faire obéir la population. Bien encadrée, elle est cependant efficace car, pour la venue du duc de Richelieu à Luchon en 1763, elle construit la route de Cierp à Luchon en seulement trois semaines.

Un modèle économique inefficace

Turgot (1727 - 1781)
Turgot (1727-1781)

Devant l’imperfection du système et son peu d’efficacité, Turgot supprime la corvée royale des routes en février 1776. On la remet en vigueur dès le mois d’aout. On la supprime définitivement le 27 juin 1787 et on la remplace par une contribution financière répartie entre chaque paroisse.

La contribution financière des communautés touche tous les contribuables, alors que la corvée des routes, du fait des nombreuses exemptions, ne concerne que les brassiers et les journaliers. Aussi, les communautés demandent les adjudications comme pour la route de Saint-Sever à Tartas en 1765.

La construction des routes, une volonté royale

Un arrêt du 3 mai 1720 charge les Intendants de la construction des routes. Ils dressent un état de celles qui sont à élargir, à redresser ou à construire et établissent un projet particulier pour chaque chemin.

Les ingénieurs des ponts et chaussées dont le corps est créé en 1747, sont chargés de construire les routes et de mobiliser la main d’œuvre. Les piqueurs sont chargés de la surveillance des travaux. Les corvoyeurs (ceux qui sont appelés à la corvée des routes) sont encadrés par des députés de leur communauté qui dirigent les équipes, eux-mêmes encadrés par des syndics.

Pour construire la route, on décaisse sur la largeur de la chaussée. On place au fond des pierres plates épaisses et des pierres verticales pour marquer le bord de la route. On garnit ensuite avec des couches de cailloux et du gravier. Le profil bombé de la route rejette l’eau dans les fossés creusés de chaque côté.

Les routes ont 36 ou 30 pieds de large entre les fossés (1 pied = environ 30 cm) et permettent aux voitures de se croiser. Les fossés prennent 6 pieds de large chacun et des plantations d’arbres sont rendues obligatoires en 1720 de chaque côté. Ils sont plantés sur les propriétés riveraines.

C’est la loi du 9 ventôse an XIII qui a rapproché les plantations sur les terrains appartenant à l’État le long des routes. Le législateur n’avait pas prévu les automobiles et nombre d’arbres sont sacrifiés sur l’autel de la sécurité routière !

L’intendant d’Étigny est très présent sur tous les chantiers. Conscient des difficultés occasionnées par la corvée et son peu d’efficacité, il développe systématiquement les adjudications de travaux à des entrepreneurs privés, à la charge des communautés.

Traité de la construction des chemins- Henri Gautier (1660-1737)
Traité de la construction des chemins- Henri Gautier (1660-1737) – Gallica

Le tracé des routes

Sur le tracé des routes au 18e siècle, nous disposons d’un document d’une grande richesse. Il s’agit de l’Atlas des routes de France dits Atlas de Trudaine. C’est une collection de 62 volumes de plus de 3 000 planches. L’Atlas a été réalisé sur ordre de Charles Daniel Trudaine (1703-1769), administrateur des Ponts et Chaussées. Il contient les routes faites ou à faire dans les vingt-deux généralités des pays d’élections régies par des intendants. Nous avons retenu trois exemples en Gascogne mais l’Atlas en contient beaucoup d’autres sur les Généralités d’Auch et de Bordeaux.

Les tracés recherchent les lignes droites et évitent la traversée mal commode des bourgs. Les routes passent en dehors des agglomérations et voient naitre de nouveaux quartiers, des auberges, des commerces. Les commerçants et artisans installés le long des rues principales des bourgs protestent.

Route d'Auch à Tarbes près d'Orleix et Aureilhan
Route d’Auch à Tarbes près d’Orleix et Aureilhan – Atlas de Trudaine

À Auch où plusieurs routes se croisent, les carrefours donnent les nouveaux quartiers de la Porte Neuve en haute ville et la Patte d‘oie en basse ville.

Les routes passent en plaine et évitent les côtes. Les Ingénieurs s’efforcent de réduire les dénivellations en rabotant le relief et en remblayant les creux. En montagne, le tracé des routes emprunte les vallées. Quand il faut gravir un versant, on préfère les pentes à large rayon de courbure plutôt que les lacets pour permettre aux attelages de tirer en ligne et de soulager leur effort.

Des intérêts qui ne sont pas toujours convergents

Les doléances sont nombreuses sur les tracés : propriétaires qui se disent lésés par le passage des routes sur leurs terres, routes jugées trop larges et prenant trop de terres, fossés qui gênent l’accès aux maisons riveraines et aux champs, etc. Il est vrai aussi que les entrepreneurs prennent sur place les matériaux d’empierrement et ouvrent des carrières dans les champs.

Route de Mont de Marsan à Auch passant par Aubiet
Route de Mont de Marsan à Auch passant par Aubiet – Atlas de Trudaine

Pourtant, nombre de villes se disputent le tracé pour voir la route passer près de chez elles. Les grands propriétaires nobles offrent de construire à leurs frais des ponts pour faire passer la route. Ils offrent des terres sans indemnité car le passage des routes valorise leurs terres voisines.

Chacun essaie de faire prévaloir ses intérêts. La route d’Aire à Maubourguet passe par Viella et Madiran car les négociants en vin veulent favoriser leur commerce. Ce n’est qu’entre 1777 et 1784 qu’on construira la route de la plaine passant par Saint-Germé, Riscle et Castelnau-Rivière-basse.

Route de Bordeaux à Bayonne, traversée de St-Geours de maremme – Atlas de Trudaine
Route de Bordeaux à Bayonne, traversée de St-Geours de maremme – Atlas de Trudaine

Des progrès qui préparent le 19e siècle

Les progrès des voies de communication et des moyens de transport au cours du 18e siècle facilitent les contacts, les relations, le commerce. Ils facilitent aussi la diffusion des idées nouvelles. La littérature prérévolutionnaire, les articles des journaux, les motions des clubs parisiens et les débats des assemblées révolutionnaires bénéficient ainsi d’un impact plus large.

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Les routes des Intendants – L’homme et la route en Europe occidentale, au Moyen-âge et aux Temps modernes, Les Rencontres de Flaran, Charles Higounet, Presses Universitaires du Midi, Toulouse.
La corvée des grands chemins au XVIIIe siècle, Anne Conchon, 2016
Traité de la construction des chemins ,Gautier, Henri (1660-1737).
Atlas de Trudaine, réalisés entre 1745 et 1780




Le Beatus de Saint Sever, chef d’œuvre médiéval

Beatus de Saint-Sever - Frontispice
Beatus de Saint Sever – Frontispice

Dans leur scriptorium (atelier d’écriture), les moines rédigent ou copient des manuscrits enluminés d’une exceptionnelle qualité. Parmi ceux parvenus jusqu’à nous, nous avons le Beatus de Saint Sever, rédigé sous l’abbatiat de Grégoire de Montaner (1028-1072). Il est le seul exemplaire que nous connaissons au nord des Pyrénées.

Qu’est-ce qu’un Beatus ?

Un Beatus est un manuscrit rédigé en Espagne entre le Xe et le XIIe siècle.  Le moine Beatus recopia les Commentaires de l’Apocalypse de Jean, rédigés au VIIIe siècle au monastère de Saint-Martin de Liebana dans les Asturies. Celui-ci avait l’ambition de donner un texte accessible, compréhensible, dans un langage courant.

L’Apocalypse de Jean est écrite pendant les persécutions de Néron et de Dioclétien contre les chrétiens. Sous une forme poétique, elle dévoile l’avenir révélé à une âme sous forme d’espérance. Elle est destinée à montrer à ceux qui souffrent comment le Bien suprême se trouve au bout d’un long chemin de souffrances. Étymologiquement, Apocalypse veut dire « révélation ».

Beatus - Vision de l'Apocalypse (Gallica)
Beatus – Vision de l’Apocalypse (Gallica)

L’Apocalypse de Jean devient le symbole de la résistance des chrétiens d’Espagne. Elle annonce la fin des persécutions et la Reconquête contre les Musulmans. Facile à comprendre pour les croyants, elle prend une importance considérable en Espagne au point de supplanter les Évangiles.

On connaît une trentaine de Beatus décoré d’enluminures éclatantes, dont seulement une vingtaine nous sont parvenus.

Le Beatus de Saint Sever

Conservé à la Bibliothèque Nationale de France, c’est le seul Beatus connu au nord des Pyrénées. Il est d’une beauté et d’une richesse picturale supérieure aux manuscrits peints en France à cette époque et sera qualifié d’œuvre exceptionnelle par l’éditeur scientifique allemand actuel, Peter K. Klein. Comme il se doit, il contient le Commentaire sur l’Apocalypse du moine Beatus, ainsi que le Commentaire de Saint Jérôme et le Livre de Daniel.

Beatus - La vision de Daniel
Beatus – La vision de Daniel (Gallica)

Le Beatus de Saint Sever contient 296 folios (format 365×280 mm) décorés de 108 enluminures peintes avec des encres de couleur vive et de l’or. Le moine Stephanius Garsia le rédige et laisse son nom dans un codex. Il témoigne de la richesse et de la puissance de l’abbaye au XIe siècle.

La mappemonde de Saint Sever

Beatus - Mappemonde
Beatus – Mappemonde (Gallica)

Dans l’œuvre, on trouve une mappemonde représentant le monde évangélisé par les Apôtres avec l’emplacement de Saint Sever et des principales villes. Avec 280 noms, elle est deux à quatre fois plus plus riche que les autres de l’époque, témoignant d’une grande érudition. La Gascogne y occupe une place importante.

La terre australe est commentée : « En plus des trois parties du monde, il y a une quatrième partie au-delà de l’océan, dans la direction du sud et inconnue de nous à cause de la chaleur du soleil. Dans ces régions, on prétend fabuleusement que vivent les Antipodes ».

Beatus - Le Déluge
Beatus – Le Déluge (Gallica)

On pense que le Beatus de Saint Sever fut rédigé à la suite du don d’un Beatus espagnol fait à l’abbaye par le duc de Gascogne. Le Beatus est écrit en wisigoth, il doit être transcrit en latin. Les enluminures reprennent des thèmes populaires au nord des Pyrénées.

Il prend une importance considérable dans la liturgie de l’abbaye de Saint Sever car on retrouve les illustrations du Beatus dans les décors architecturaux de l’abbatiale, notamment le tympan du portail nord du transept (Christ en majesté).

L’abbaye

Guillaume Sanche (972- après 998) est comte puis duc de Gascogne en 977. Après sa victoire de Taller sur les Normands, il fonde à Saint Sever une abbaye nantie de nombreux privilèges et richement dotée, sur un oratoire dédié à Saint Sever. Cap de Gasconha, elle est au centre de sa politique et de son pouvoir.

Son fils Sanche Guillaume appelle le bigourdan Grégoire de Montaner, alors moine de Cluny, pour diriger l’abbaye. Celui-ci y rédige sa Passion car l’abbaye des ducs de Gascogne ne peut se contenter de vénérer un saint local.

L'Abbaye de Saint-Sever (1678)
L’Abbaye de Saint Sever (1678) (Gallica)

L’abbaye de Saint Sever suit la règle de Saint Benoît. Pourtant, elle ne s’affilie à aucun ordre et gardera son indépendance jusqu’à la Révolution de 1789. En 1104, la Pape Pascal II la dote de privilèges (liberté d’élection de l’Abbé, exemption de service militaire, droit de nommer des abbés dans ses dépendances, etc.). En 1307, Clément V, le pape gascon, concède à l’Abbé le port des ornements épiscopaux, en dehors de la présence de l’évêque.

Les possessions de l’abbaye

L’abbaye de Saint Sever possède de vastes domaines. Elle fonde des prieurés à Roquefort, Mont de Marsan, Saint Genès, Saint Pierre du Mont, Nerbis, Morganx, Buzet, Mimizan. L’étendue de ses domaines explique en partie le peu d’implantation des autres ordres religieux en Gascogne.

L’abbaye de Saint Sever possède aussi la seigneurie sur la ville de Saint Sever. Les rapports se tendent et une révolte éclate en 1208 contre les moines qui exigent trop de taxes. Par exemple, lors des funérailles, ils exigent une redevance sur l’usage de la croix, des encensoirs, des habits sacerdotaux, la sonnerie des cloches, le dépôt du défunt dans l’église et sur l’emplacement au cimetière. Les moines ne veulent pas céder. Les habitants tentent de les affamer en les privant de vivres. Il fallut un synode pour régler le différend.

D’autres révoltes auront lieu. Les Huguenots pillent l’abbaye en 1549, 1569, 1571, massacrent les moines en 1572 et la brûlent en 1598. À la Révolution, elle compte encore 15 moines.

L'Abbaye de Saint-Sever - cloitre
L’Abbaye de Saint Sever – le cloître

 

Références

Le Beatus de Saint Sever, église des Landes
Beatus, Wikipedia
Saint Sever – Millénaire de l’abbaye, Colloque international des 25-26 et 27 mai 1985. Comité d’études sur l’histoire et l’art de la Gascogne, 1986
Chartes et documents hagiographiques de l’abbaye de Saint-Sever (Landes), 988-1359, Georges Pon et Jean Cabanot