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Saint-Frajou, petit village, grands personnages !


Saint-Frajou est une petite commune rurale du Comminges, située à 7 km au sud de l’Isle en Dodon. Elle a donné, entre autres, deux des plus grands médecins du XVIIIe siècle, anoblis par le Roi et siégeant à l’Académie Royale de Médecine.

Jacques Daran (1701-1784)

Jacques DARAN (1701-1784) né à Saint-Frajou
« Jacques Daran  né le .. mars 1701 à Saint-Frajou en Gascogne »

Issu d’une famille de notaires, Jacques Daran (1701-1784) étudie la chirurgie sous la direction de grands maitres. Voulant voyager, il part en Lombardie où le roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel III, lui fait des offres pour le retenir. Sans succès. Il part pour Rome, Vienne, Naples. Là, sa réputation lui vaut le titre de chirurgien du régiment du prince de Villa Franca.

La peste de Messine

La peste de Messine
La peste de Messine

Une épidémie de peste sévit à Messine (Sicile). Aussitôt, il s’y rend pour soigner les malades – les négociants français sont nombreux dans la ville. D’ailleurs, on dit que « Trois verbes envers la Peste ont plus d’effet que l’Art : partir vite, aller loin et revenir bien tard »». En tous les cas, Jacques Daran organise le épart des français pour Marseille. La traversée dure un mois et il ne perd qu’un seul malade !

Jacques Daran né à Saint-Frajou - Observations chirurgicales sur les maladie de l'urethre traitées suivant une nouvelle méthode (édition de 1753)À Marseille, Jacques Daran reçoit un accueil triomphal. Alors, il se fixe dans cette ville et s’intéresse aux maladies des voies urinaires. Il invente les « bougies Daran » destinées à élargir l’urètre. L’écrivain M. de Bièvre dira de lui : « C’est un homme qui prend nos vessies pour des lanternes ! ». L’expression est restée fameuse.

Cependant, sa réputation est si grande que le roi Louis XV en fait un de ses chirurgiens ordinaires. Sa présence attire une foule considérable de malades. Des riches, bien souvent venus de l’étranger, lui permettent de réunir une fortune colossale. Quant aux pauvres, « il leur donnait généreusement les remèdes et souvent il leur fournissait de sa propre bourse tous les moyens de subsister ».

Jacques Daran publie dix ouvrages de chirurgie. Il est reçu à l’Académie Royale de Chirurgie. Et il est anobli en 1755. Tout lui réussit ! Malheureusement, il spécule dans l’affaire du canal de Provence et il se ruine. Il continue d’exercer jusqu’à l’âge de 83 ans.

Gilles-Bertrand de Pibrac (1693-1771)

Gilles-Bertrand de Pibrac (1693-1771) est aussi originaire de Saint-Frajou. Comme Jacques Daran, il étudie la chirurgie.

Insigne du 1er Royal Dragons
Insigne du 1er Royal Dragons

En 1719, Gilles-Bertrand de Pibrac est engagé comme Aide-major lors de la guerre d’Espagne. Il participe aux sièges de Fontarabie et de Saint-Sébastien. Puis il devient Chirurgien-major du régiment Royal Dragons en 1721, chirurgien ordinaire du Duc d’Orléans en 1724, premier chirurgien de la princesse d’Orléans, veuve du roi d’Espagne Louis Ier (il ne règne que huit mois avant de mourir).

« La vue d'un homme situé comme il faut quand on luy veut extraire la pierre de la vessie »
« La vue d’un homme situé comme il faut quand on luy veut extraire la pierre de la vessie » (XVIIe)

En 1731, Gilles-Bertrand de Pibrac entre comme l’un des quarante membres du Comité Perpétuel de la toute jeune Académie Royale de Chirurgie. Il en prend la Direction en 1762.

Le chercheur se fait remarquer par ses travaux sur le traitement des plaies (il obtient la proscription des onguents qui provoquent des infections graves) et sur la cystotomie, c’est-à-dire l’ouverture de la vessie pour en extraire les calculs. En particulier, il invente la technique, encore utilisée, de l’injection d’eau dans la vessie pour une intervention plus facile.

Gilles-Bertrand de Pibrac devient Chirurgien Major de l’Ecole Militaire. Il est anobli en 1751 et admis dans l’Ordre de Saint-Michel qui ne compte que 100 membres. Il meurt en 1771 à l’âge de 78 ans.

Saint-Frajou n’a pas donné que des médecins célèbres

René Souriac né à Saint-Frajou
René Souriac, Président de la Société d’Etudes du Comminges

Saint-Frajou a aussi donné des hommes de lettres et des militaires. Par exemple, Saint-Frajou est la patrie de René Souriac (1941- ), agrégé d’histoire et spécialiste de l’histoire du Comminges auquel il consacre de nombreux ouvrages.

Depuis 1999, il est Président de la Société d’Etudes du Comminges et de la Revue du Comminges et des Pyrénées centrales.

Saint-Frajou, c’est aussi la patrie de Jean Saint-Raymond (1762-1806), militaire de la Révolution puis de l’Empire. En 1785, il entre soldat au régiment d’infanterie de l’ile Bourbon. En 1791, il est déjà sous-lieutenant dans le 1er bataillon des volontaires du Finistère. Enfin, il est nommé Colonel en 1803.

Fait Chevalier de la Légion d’Honneur en 1803, promu Officier de l’ordre en 1804 et Commandeur en 1805, il participe aux campagnes de Napoléon. En particulier, il se fait remarquer à Austerlitz. Il meurt en 1806 à Nuremberg.

Le Musée d’art moderne de Saint-Frajou

Ksenia Milocevic crée un musée d'Art Moderne à Saint-Frajou
Ksenia Milocevic, fondatrice du Musée d’Art Moderne de Saint-Frajou

Aujourd’hui, Saint-Frajou ne compte que 214 habitants et abrite un riche musée d’art moderne. Le musée de Saint-Frajou est créé en 2010, à la suite de la donation de Ksenia Milicevic, enrichi d’une nouvelle donation en 2016. L’artiste à une résidence secondaire à Saint-Frajou.

Installé dans le bâtiment de l’ancienne école, le musée présente une exposition permanente de toiles de Ksenia Milicevic, ainsi que des sculptures de Gérard Lartigue, Christopher Stone et Jérôme Alaux. Il accueille des expositions temporaires.

Une seconde collection de peintures, sculpture et photographie est en préparation. Elle présentera des œuvres d’artistes comme Niki de Saint Phalle, Victor Moley ou Ana Erra de Guevarra Lynch.

Depuis 2020, le musée travaille en partenariat avec le Musée des Abattoirs de Toulouse.

Mascotte de la Biennale des Enfants (Dessin de Ksenia Milosevic)
Mascotte de la Biennale des Enfants créée par Kenia Milocevic (Dessin de Ksenia Milosevic)

Ksenia Milicevic est née en 1942 en Bosnie-Herzégovine. Elle étudie la peinture et l’architecture. Elle s‘installe comme architecte en Argentine et poursuit en même temps ses études de peinture. Enfin, elle s’installe à Paris en 1982 et a son atelier au Bateau-Lavoir à Montmartre.

Elle fait sa première exposition en 1970. Depuis, elle expose dans les plus grands pays du monde : Etats-Unis, Mexique, Canada, Royaume-Uni, Allemagne, Russie, etc. En 2010, elle fonde la Biennale de Peintures d’Enfants à Saint-Frajou. Elle réunit des peintures d’enfants de nombreux pays.

Et Saint Frajou ?

Saint Fragulphe par le sculpteur Gérard Lartigue
Saint Fragulphe par le sculpteur Gérard Lartigue  à Saint-Frajou

Il s’agit plutôt de Saint Fragulphe. Tout compte fait, c’est le premier grand homme de Saint-Frajou, village à qui le jeune Fragulphe a laissé son nom. D’ailleurs les habitants s’appellent les Fragulphiens.

Fragulphe nait dans le Savès au VIIIe siècle. Lors d’une invasion des Maures, le jeune homme de 20 ans entraine ses compagnons pour les combattre. Hélas, un Sarrasin lui tranche la tête d’un coup de cimeterre. Sa tête roule jusqu’à un endroit où jaillira une source. Elle laisse trois gouttes de sang qui seraient encore visibles à la fontaine !

 

 

La fontaine miraculeuse de Saint-Frajou
La fontaine miraculeuse de Saint-Frajou

Ses compagnons l’enterrent au sommet de la colline de Serreriis (Serrières). – – Des miracles s’accomplissent et des bénédictins bâtissent un monastère. C’est la première abbaye du Comminges.

Des habitants s’installent. La ville prend le nom du martyr qui sera vite déformé en Fragol, Frajol, puis Frajó (Frajou).

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Revue de Comminges et des Pyrénées centrales
Daran, Jacques, 1701-1784 – Observations chirurgicales sur les maladies de l’urethre, traitées suivant une nouvelle méthode
Jean Saint-Raymond (Wikipedia)
Bernadette Molitor – De l’émergence de la pédiatrie dans les maisons des enfants royaux au XVIIIe siècle Article inédit publié sur Cour de France.fr le 28 février 2015.
Musée de peinture de Saint-Frajou
Galerie virtuelle d’art de Ksenia Milicevic
Geocaching sur Saint Frajou




Le lin en Gascogne

De tous temps, le lin se cultive pour ses fibres qui permettent de tisser du linge ou des vêtements. Chaque famille en semait pour ses besoins domestiques. Supplanté par les fibres synthétiques, le lin connait un timide renouveau.

La fabrication du linge et des vêtements

Linum_usitatissimum ou Lin cultivé
Linum_usitatissimum

Culture particulièrement adaptée au sol et au climat du piémont pyrénéen, le lin se plante pour satisfaire les besoins familiaux en linge et en vêtements. Quelques artisans manufacturiers confectionnent des articles pour le compte des familles.

Toute la famille participe aux longs travaux de semis, d’arrachage et de préparation de la fibre de lin. Vieillards et enfants sont mis à contribution pour préparer le fil que les femmes tissent en hiver, saison morte pour les travaux des champs.

Sur la Glèbe, Joseph de Pesquidoux

Jean-François Millet (1814-1875). Le brisage du lin
Jean-François Millet (1814-1875). Le broyage du lin

Dans Sur la Glèbe, Joseph de Pesquidoux écrit :

« Je regrette de n’avoir pas à parler du lin. On n’en fait plus. Chaque métairie autrefois possédait ses planches de lin, et, partant, ses draps et ses torchons, son linge. Rude d’abord, il devenait souple à l’usage, moelleux au toucher, doux au corps. Au printemps, alors que presque toutes les fleurs naissantes sont jaunes, il frémissait en petites vagues bleues, annonciatrices du premier azur. C’était vers Pâques. Il frissonnait au vent des grandes cloches revenues de Rome qui s’ébranlaient pour la Résurrection.

Plus tard, séché, lavé, il passait aux mains des vieilles femmes. Elles filaient à la fin du jour, assises devant leur porte, en parcourant de leurs yeux fanés l’horizon de toute leur vie, en chantonnant des airs anciens, mélancoliques et profonds comme le soir tombant. Le soleil, en s’en allant, ami de leur déclin, baignait de flammes apaisées leur dernier travail, et la quenouille rayonnait entre leurs doigts lents… ».

Le lin dans les trousseaux des mariées

Aspetti di vita quotidiana: Abbigliamento di lino (Italia - 14e siècle)
Aspetti di vita quotidiana: Abbigliamento di lino (Italia – 14e siècle)

Les tissus de lin figurent dans tous les contrats de mariage pour constituer le trousseau de la mariée, par exemple : « huit linsuls dont quatre de lin et quatre d’estoupe, huit serviettes d’aussÿ quatre de lin et quatre autre d’estoupe, six chemises a usage de femme le haut de lin le bas d’estoupe ». Le linge est si solide qu’il se transmet de mère à fille par testament. Il fait aussi l’objet de procès dans les partages au sein de la famille.

 

 

Boeufs recouverts de la manta
Boeufs recouverts de la manta

Le Béarn est renommé pour ses toiles et ses mouchoirs de lin. C’est le plus gros producteur des Pyrénées. En 1782, on y compte 2 000 métiers qui le travaillent. La matière première locale devient vite insuffisante pour satisfaire la demande. Le lin est importé du Maine.

La production familiale décline à partir du XVIIIe siècle, concurrencée par les manufactures et l’arrivée des cotonnades. Les manufactures disparaissent elles aussi, concurrencées par les fibres textiles synthétiques. Les champs de lin disparaissent au début du XXe siècle.

Le vocabulaire gascon du lin

Emile Claus (1849 - 1924) - récolte du lin
Emile Claus (1849 – 1924) – récolte du lin

L’important vocabulaire gascon lié au lin montre bien son importance dans la vie des campagnes. En voici quelques exemples.

Il se cultive au printemps dans un liar (champ de lin). La liada est la récolte. Dans son dictionnaire, l’abbé Vincent Foix nous énumère les opérations nécessaires pour en extraire le fil : lo lin que cau semià’u (le semer).

Bigourdanes_et_leur_quenouille
Bigourdanes_et_leur_quenouille

On dit aussi enliosar), darrigà’u (l’arracher pour ne pas perdre les fibres de la partie basse de la tige), esbruserà’u (le battre, c’est-à-dire l’écraser), tene’u (l’étendre), virà’u (le retourner), malhà’u (le briser), amassà’u un còp aliat (le ramasser quand il est roui), bargà’u (le broyer), arrebargà’u (le broyer une deuxième fois), pietà’u (le peigner), arrepietà’u (le repeigner), hialà’u (le filer), cossejà’u (le dévider), eishalivà’u (le laver), dapà’u (le démêler), teishe’u (le tisser).

….

Outillage pyrénéen de préparation du lin
Outillage pyrénéen de préparation du lin : Broyeur, peignes, banc  – Source : Le site des Patrimoines du Pays des Vallées des Gaves

La tiges est trempée dans l’eau (eishalmivar) pour obtenir une fibre plus fine pour l’habillement ou le linge de maison. La filature « au sec » donne un fil plus épais.

Métier à tisser le lin en 1935
Métier à tisser le lin en 1935

Les qualités de tissus de obtenus sont lo capit, l’estopa moins grossière, l’arcola un peu plus fine et lo lin. On dit qu’un tissu est estopelhat quand la fibre est mélangée avec de l’étoupe.

De nombreux dictons ont rapport au lin : Annada de lin, annada de vin (année de lin, année de vin), Se plau en abriu, lo lin qu’ei corriu (s’il pleut en avril, le lin pousse vite). L’abbé Césaire Daugé nous en donne une autre version : Au mes d’abriu, lo lin que hè lo hiu (au mois d’avril, le lin fait le fil).

Simin Palay, dont le père était tailleur et tissait du lin, nous rapporte diverses expressions liées au lin : Un sordat d’estopa (pour dire une fileuse), Ua lenga d’estopa (une langue peu déliée), Grossièr com l’estopa (grossier, rude, peu civilisé), Un pèu de lin (cheveux lisses et blonds), Estar com un escargòlh dens l’estopa (être comme un escargot dans l’étoupe, c’est-à-dire, embarrassé, gêné).

La culture du lin aujourd’hui

L'arrachage du lin
L’arrachage du lin

Le lin ne représente que 2,4 % des fibres naturelles textiles utilisées dans le monde. Les 2/3 sont produites en Europe.

Avec 95 000 tonnes de fibres de lin textile, la France est le 1er producteur mondial. 75 % de la production mondiale se concentre en Normandie. Cocorico !

L’habillement représente 60 % de la consommation de lin, la maison 30 % (linge de lit ou de table), les textiles techniques 10 %.

Tout est bon dans le lin. L’étoupe est utilisée dans le bâtiment comme isolant. Il sert à la fabrication de matériaux composites pour les sports de loisirs (vélos, tennis skis ….), les papiers fins (cigarettes) ou de haut de gamme pour l’édition, les panneaux de particules, les litières et pailles horticoles.

Un renouveau récent

Production mondiale et production française de lin en 2012
Production mondiale et production française de lin en 2012

La production connait un renouveau spectaculaire en France. Entre 2002 et 2007, les surfaces de production de lin textile sont passées de 30 000 à 75 000 hectares ; celles de production de graines de lin sont passées de 5 000 à 15 000 hectares.

L’huile extraite des graines (liòsa : graine de lin ; bruset : graine de lin non décortiquée) est utilisée dans les peintures, les vernis ou mastics. Depuis 2008, elle n’est plus interdite pour la consommation humaine. Riche en Oméga 3, sa consommation a des effets positifs pour la prévention des risques cardio-vasculaires et de certains cancers. Cette propriété fait utiliser la graine de lin dans l’élevage des poules pour augmenter la teneur des œufs en Oméga 3.

Le Gers est un des principaux producteurs de graines. Quiquiriqui !

Le lin / capsules, graines et fibres
Le lin :  capsules, graines et fibres

Une production qui a de l’avenir

Huile de l'Atelier des Huiles_
Huile de l’Atelier des Huiles à Jegun (32)

Dans une rotation de cultures, le lin présente l’avantage de limiter les maladies et ravageurs qui se conservent dans le sol, de rompre le cycle de certaines mauvaises herbes. Son action sur la structure du sol permet une augmentation de 5 % des rendements de la culture suivante.

Peu gourmand en eau, sa production ne nécessite pas de pesticides. La plante retient les gaz à effets de serre (l’équivalent annuel de 250 000 T de CO2 en Europe). Toutes les parties de la plante sont utilisées.

Le matériau revient à la mode. À Jegun (Gers), l’Atelier des huiles propose une gamme d’huiles biologiques de consommation cultivées et transformées sur place. L’huile servait autrefois à l’éclairage des maisons dans les carelhs ou calelhs.

L’association « Lin des Pyrénées »

Catherine et Benjamin Mouttet
Catherine et Benjamin Moutet

Benjamin Moutet est à l’origine de l’association « Lin des Pyrénées » qui veut créer une filière de production de lin oléagineux et de fibres. Elle bénéfice des aides de l’appel à projet « Pyrénées, Territoire d’innovation » porté par les conseils départementaux des Hautes-Pyrénées et des Pyrénées-Atlantiques.

À Orthez, la filature Moutet produit du « linge basque » en lin. Créée en 1874, elle produit la manta des bœufs, ou lo ciarrèr, toile à fond blanc qui les protège de la chaleur et des mouches.  L’usine qui emploie 250 personnes ne résiste pas à la concurrence internationale. Elle fait faillite en 1998. Catherine Moutet la reprend aussitôt et lui redonne un second souffle.

Filature Moutet à Orthez
Tissage Moutet à Orthez

Le syndicat des tisseurs de linge basque d’origine, présidé par Benjamin Moutet obtient l’indication géographique « Linge basque » en novembre 2020. Le syndicat regroupe les Tissages Moutet et les Tissages Lartigue et Lartigue de Bidos et d’Ascain.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes,  Simin Palay
Le site des Patrimoines du Pays des Vallées des Gaves – 6- Le pèle-porc, l’echépélouquèro, le lin, les lessives, la fenaison et l’épandage
Dictionnaire gascon-français, (Landes), abbé Vincent Foix
Une ancienne culture à Thil : Le lin
La révolution agricole du XVIIIe siècle en Gascogne gersoise  [article] – O. Perez
Lin cultivé — Wikipédia (fr)
Lin (textile) — Wikipédia (fr)
Flax (en) – Wikipedia

 




L’ormeau, l’arbre le plus populaire de la Gascogne

L’ormeau est de loin l’arbre le plus populaire de Gascogne. Arbre de la justice, arbre d’ornement, arbre sacré, arbre de la communauté, et arbre perdu…

Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas. poète gascon
Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas. Gravure de Nicolas de Larmessin (1632-1694)

Le poète gascon Saluste du Bartas (1544-1590) évoque dans La sepmaine (III,479-500) plusieurs arbres que l’on trouve couramment par chams, & par coûtaus :
Le chéne porte-gland, le charme au blanc rameau,
Le liege change écorce, & l’ombrageus ormeau,

Il parlera encore du sapin, du larix [mélèze], du cèdre libanois, du buis, de l’aune et du puplier. De tous ceux-là, l’ormeau a une place spéciale.

L’ormeau et la vigne

Poésies de Pey de Garros dont les Eglogues
Poésies de Pey de Garros dont les Eglogues (1567)

Dans la région de Simorre dans le Gers, les vignes s’appuient sur les ormes selon une technique très ancienne dite en espalièras [espaliers], nous dit l’archiviste Henri Polge (1921-1978). On plantait des ormes tous les 3 m, on les étêtait à 2,50 m et on mettait un cep de vigne à chaque pied. Au fur et à mesure de la croissance, on attachait les sarments aux branches de l’arbre. Une sorte de treille en somme. Pey de Garros (XVIe siècle) nous le rappelle dans sa deuxième églogue :

Plus no vau hene las vivêras,
Ny plus podá las vidaugueras
Dam nostes aoms maridadas;

Plus non vau héner las vivèras,
Ni plus podar las vidauguèras
Damb nostes aums maridadas;

Je ne vais plus couper les vers de terre,
Ni tailler les vignes sauvages,
Mariées avec nos ormeaux ;

En fait, on trouve cette technique un peu partout comme chez nos voisins basques (zuhamu). Elle nous vient de l’Antiquité. D’ailleurs, Ovide, au 1er siècle av. JC, écrit (avec malice ?) dans ses Amours : ulmus amat vitem, vitis non deserit ulmum [l’orme aime la vigne, la vigne n’abandonne pas l’orme].

Comme Ronsard (1524-1585) qui reprend dans Chanson :

Plus étroit que la vigne à l’Ormeau se marie,
De bras souplement forts,
Du lien de tes mains, maîtresse, je te prie,
Enlace-moi le corps.

Ou Pierre Lachambeaudie (1806-1872) dans la fable La Vigne et l’Ormeau – Source : Mon livre audio

      1. La-vigne-et-l_ormeau-de-Pierre-Lachambeaudie

L’ormeau borde les chemins

Maximilien de Sully
Maximilien de Sully (1560-1641)

En 1552, Henri II prescrit, dans un édit, de planter des ormeaux le long des routes pour servir aux affuts et remontage de l’artillerie. Plus tard, Sully généralise cette pratique. Cela déclenche diverses réactions comme le fait de mutiler ces arbres de bord de route : « c’est un Sully, faisons-en un Biron ! » crient nos Gascons, Biron étant un ami d’Henri IV, même s’il a comploté contre lui !

Outre Sully, nos ancêtres trufandèrs [moqueurs] appellent aussi cet arbre rosnio / ròsnia toujours pour faire référence à Sully, duc de Rosny.

En fait, c’est surtout à proximité des villes, sur les promenades ou les places publiques que l’on plante l’arbre et qu’on le respecte. On en baptise des rues comme, étonnamment, une pousterle d’Auch, las ometas [les oumettes, les petits ormes], qui, très étroite, n’a surement pas connu d’ormes.

Et ce n’est qu’à partir du XIXe siècle que le platane remplacera l’ormeau sur le bord de nos routes.

L’ormeau dans la vie du village

Ulmus campestris
Ulmus campestris

Sur la grand-place, c’est l’ormeau qui est planté. L’arbre participe ainsi aux manifestations locales comme les marchés, les danses, les banquets ou tous simplement les palabres. Quand il vieillit, on en plante un deuxième qui prendra sa place. Comme un symbole de la longévité de la collectivité.

Il faut dire que l’orme a des vertus. Arracher une racine à l’ormeau de Saint Antoine garantit la force des jeunes mariés. Une infusion de ses feuilles soigne les rhumatismes…

Les châtelains ne sont pas en reste, et plantent des omadas [ormaies] comme, en 1610, au château de Roquelaure, près d’Auch.

L’arbre des actes officiels

Au Moyen Âge, l’ormeau sert de point de réunion. On y conclue des actes solennels, des donations. C’était sous l’orme de Lourdes que le comte de Bigorre venait recevoir l’hommage du vicomte d’Asté, signale le médiéviste Francisque Michel (1809-1887).

Autres exemples. Monluc a tenu conseil de guerre sous l’orme du Pâtus à Cézan (Gers), un notaire de Simorre officie sous l’orme de la chapelle de Saintes. Le cartulaire de Berdoues fait état d’un acte passé sous un ormeau. Un soi-disant chevalier de Saint-Hubert soigne au XVIIIe siècle ses malades sous les ormeaux du Pradau à Condom. Etc.

De même, la justice – souvent lente – est rendue sous un orme d’où l’expression : attendez-moi sous l’orme. À noter, le même arbre sert aussi à pendre les condamnés !

L’ormeau et les miracles

Vierge sculptée en bois du XIVe siècle
Vierge sculptée en bois du XIVe siècle

On trouve des ormeaux devant les églises, allant parfois jusqu’à leur laisser leur nom comme Sent-Martin de las Oumettos / Sent-Martin de las Ometas [Saint-Martin de Las Oumettes dans le Gers. Ometas voulant dire petits ormeaux ou jeunes ormeaux.

Les statues miraculeuses de la Vierge sont taillées dans des ormeaux. La statue de Cahuzac ou de Biran a été trouvée miraculeusement sous un ormeau ! La Vierge de Tonneteau apparut sur un ormeau et on sacrifia l’arbre pour en faire des statues.

L’ormeau étant parfois planté à côté d’une fontaine consacrée, des légendes naissent. Par exemple dans la Houn de Loum / Hont de l’om [fontaine de l’ormeau], l’ormeau est l’aiguillon que Saint-Orens a planté en terre. Cette fontaine, située route de Roquelaure, guérit les maladies des yeux. Elle a été fréquentée jusqu’à la moitié du XIXe siècle.

Quand l’arbre vieillit

Fruits de l'orme
Fruits de l’orme

L’ormeau peut vivre longtemps, plus de 400 ans et atteindre des dimensions impressionnantes. À Goujon (Gers), un ormeau fait 11 m de circonférence (1,90 m de diamètre). C’est un sully planté en 1609 ou 1610. Sous son ombre, on y aurait donné des banquets de plus de trente convives.

Quand il vieillit, l’arbre se creuse, on dit alors que c’est un touat / toat [creusé] de tou [creux]. Et on lui trouve de nouveaux usages. À tel endroit, l’arbre creux, le toat, sert d’ermitage, à tel autre, un savetier l’utilise comme échoppe. Certains esberits [malins] se cachaient alors à l’intérieur. Il fallut d’ailleurs en 1766 faire abattre un arbre à Auch car des voleurs y attendaient leurs victimes.

Puis l’arbre meurt

Vieux tronc d'orme
Vieux tronc d’orme

L’ormeau est en général bien soigné et protégé. Et quand l’ormeau meurt, c’est la consternation et le deuil. D’ailleurs, on hésite à l’abattre malgré les dégâts qu’il peut occasionner surtout en vieillissant. En 1728, les consuls d’Auch décident d’abattre les ormeaux du promenoir de Saint-Orens. C’est l’émeute, curé en tête ! En 1815 à Brignoles, une branche se casse et tue deux soldats. La municipalité, refuse de l’abattre et décide de l’étayer.

L’ingénieur agronome Jean Bourdette (1818-1911) raconte qu’enfant, il se cachait avec 3 ou 4 camarades dans celui de la place d’Argelès-Gazost. Sa végétation était encore très belle, mais la commune décida de l’abattre en 1833 pour le remplacer par une fontaine. Un Labedanais fit alors une chanson dont le refrain est :

Chers habitans du hameau,
Pleurez garçons et fillettes :
Vous n’irez plus sous l’ormeau,
Danser un joyeux rondeau !

La disparition de l’orme

Six ormes de Sibérie plantés sur la place Jean Dours
Six ormes de Sibérie plantés sur la place Jean Dours à Auch

Touchés par la graphiose (maladie liée à un champignon), l’orme a pratiquement disparu de l’Europe de l’ouest. À défaut, les Gascons plantent des nouvelles espèces d’orme comme l’orme de Sibérie. Six d’entre eux ont été plantés cette année à Auch, place Jean Dours devant la maison de Gascogne. Le renouvèlement d’un symbole ?

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Entre la vigne et l’orme, une parabole fructueuse, Jérôme Courcier, 2021
« Cahuzac », Revue de Gascogne, Adrien Lavergne, janvier 1882, p. 419-420
« Goujon, abbaye et paroisse », Revue de Gascogne, Paul Gabent, curé de Pessan, 1895, p 545-559
L’orme au village, Annales du midi, Henri Polge, 1976, p. 75-91
Bref légendaire des arbres de Gascogne, Henri Polge, 1958 – bilbliothèque Escòla Gaston Febus




Les Béarnais en Argentine

Des Béarnais, plus de 120 000, ont émigré en Argentine. Se souviennent-ils du pays ? En ont-ils envie ? Benoit Larradet ravive notre mémoire dans son livre Jamei aiga non cor capsús.

Des Béarnais vont en Argentine

Les Béarnais en Argentine - Alexis Peyret
Alexis Peyret (1826-1902)

 

C’est surtout dans la deuxième moitié du XIXe siècle que des Béarnais vont partir en Uruguay puis en Argentine. Ils partent pour fuir la pauvreté, parce qu’ils refusent le service militaire, parce qu’ils sont cadets… ou, parfois, pour faire fortune.

Nous avons déjà évoqué le destin extraordinaire d’Alexis Peyret, un des bâtisseurs du Nouveau Monde. En fait, ils sont des milliers et des milliers. Ils viennent d’Auloron (Oloron), de Navarrencs (Navarrenx), de Sauvatèrra (Sauveterre), dera vath d’Aspa (de la vallée d’Aspe).

Un Béarnais en Argentine , Pierre Castagné
Pierre Castagné (1867-1928)

Leur intégration est facilitée par la langue régionale, proche de l’espagnol. La promotion peut être rapide, comme celle des trois frères Lavignolle, arrivés peones et achetant bientôt chacun une ferme de 500 ha.

De même, Pierre Castagné commence à travailler dans les chantiers navals de Pedro Luro à Dársena Norte (Buenos Aires), puis achète de terres et développe le coton, ce qui garantira son renom au niveau international.

Et tant d’autres.

L’émigré est-il béarnais en Argentine ?

Se souvient-il de ses origines ? A-t-il envie de garder contact ? En tous cas, la plupart des familles s’échangent des lettres. Ce qui a permis à des ethnologues comme Ariane Bruneton d’étudier leur intégration ou leur résistance.

Ainsi, il semblerait qu’entre eux ou dans le cercle familial, les Béarnais conservent la culture du pays. Par exemple, la culture alimentaire est plutôt entretenue. On mange du  fromage et du miel qu’on fait venir du pays. On perpétue les habitudes culinaires. On lit dans une lettre : « Il n’y a pas longtemps que nous avons achevé de tuer les cochons qui ont été cuisinés par une béarnaise » (J.B., Argentine, 1889)

En revanche, les Béarnais ne montrent pas leurs origines à l’extérieur. Ils ne se différencient pas. Apparemment ils s’intègrent. Par exemple, on laisse le berret au pays ou dans l’armoire car on s’habille selon la mode du pays d’arrivée. On ne fait pas les fêtes traditionnelles, comme le précise cette lettre.  « La  semaine Sainte vient de passer ; aujourd’hui Pâques. Combien d’omelettes aurez vous fait chere mere? je me souviens encore des coutumes de ce pays là. Ici [Argentine] c’est tout different, on ne fait rien de remarquable. » (J. M., 1898).

Les Béarnais en Argentine - La famille Abadie
La famille Abadie

Lo que me contó abuelito

Agnès Lanusse, descendante de Béarnais et le cinéaste Dominique Gautier ont produit un magnifique documentaire en 2010. Les émigrées et les émigrés témoignent, nous confrontant à leur réalité, au-delà des aventures imaginées souvent à leur sujet. L’extrait qui suit est poignant. Bulletin de commande du film ici.

Jamei aiga non cor capsús

Benoît Larradet
Benoit Larradet

 

Benoit Larradet appartient à une de ces familles qui enjambent l’océan, une de ces familles qui n’oublient pas leurs origines. Lui pourtant nait à Friburg en Allemagne mais il reviendra s’installer sur les terres de ses ancêtres béarnais.

Il est secrétaire de l’association Béarn-Argentina. Accordéoniste de talent, c’est d’ailleurs lui qui s’est occupé de la musique et de la traduction (béarnais vers français) du film Lo que me contó abuelito.

Logo Béarn - Argentina

 

Pour la rentrée littéraire, Benoit Larradet nous propose, aux Edicions Reclams, un roman, un conte, quasiment une histoire magique qui lie ces deux pays : Jamei aiga non cor capús (Jamais l’eau ne remonte vers l’amont). Sa connaissance précise de l’Argentine nous transporte dans ce pays.

Le sujet du livre

Ce livre raconte, avec profondeur et sensibilité, trois destinées. Et il nous fait entrer dans les pensées intimes de chaque personnage.

Larradet - Jamei Aiga non cor Capsús
Benoît Larradet – Jamei Aiga non cor Capsús (Edicions Reclams)

La première c’est l’histoire d’un sapin des montagnes béarnaises qui est abattu pour faire un mat de bateau. Pas n’importe quel bateau, un négrier qui transporte des esclaves. Ce tronc d’arbre va se couper à l’entrée dans le Río de la Plata, flotter, dériver, s’échouer sur une rive. Là, il va échanger ses souvenirs avec un Indien, Talcaolpen, mémoire d’une Argentine qui n’est plus. Le livre débute par la rencontre entre les deux protagonistes.

« Mes qui ètz, vos qui parlatz atau dab aquera votz qui n’ei pas d’ací? »
« Qu’entenes la lenga mea, òmi roi!
– De qui ei la votz qui’m parla? E seré la mea pròpia? Ei la d
un mort o la dun viu? Nei pas aisit de har la part de l’un o de l’aute per aquera escurida. »

« Mais qui êtes-vous, vous qui parlez ainsi avec cette voix qui n’est pas d’ici ? »
« Tu comprends ma langue, homme rouge !
– De qui vient la voix qui me parle ? Serait-ce la mienne ? Est-elle celle d’un mort ou celle d’un vivant ? Ce n’est pas facile de faire la part des choses dans cette obscurité. »

L’arrivée du Béarnais

El Hotel de inmigrantes (ca. 1850) à Buenos Aires - Construit sur le bord du Rio de la Plata - Des carrioles assuraient le transfert des personnes et des marchandises entre les bateaux ancrés dans le Rio et le quai.
El Hotel de inmigrantes (ca. 1850) à Buenos Aires – Construit sur le bord du Río de la Plata – Des carrioles assuraient le transfert des personnes et des marchandises entre les bateaux ancrés dans le Río et le quai.

Dans la dernière partie du livre, un Béarnais, José Lostalet, émigre en Argentine. Cela se passe bien après la rencontre du sapin et de l’Indien. Ce nouveau personnage ne saura jamais que le sapin vient de la même vallée que lui. Il ne fait pas non plus partie de ces émigrés qui connaissent une ascension rapide. Mais il attend des nouvelles du pays, de la famille restée là-bas, en France.

Ath cap d’annadas shens nada letra, er’atenta que’m semblava mei dolorosa enqüèra qu’era manca de novèlas. A’m demandar cada dia si eths de casa e m’anavan respóner, que tornavi avitar eth mau escosent qui m’arroganhava.
E totun, tant qui’m demorava un espèr d’arrecéber era letra esperada, per tan petit qui estosse, non me podèvi pas empachar d’aténer e d’entretiéner atau eth men in·hèrn. 

Au bout de ces années sans aucune lettre, l’attente me paraissait plus douloureuse encore que le manque de nouvelles. À me demander chaque jour si ceux de chez moi allaient me répondre, je ravivais le mal brulant qui me rongeait.
Et pourtant, tant qu’il restait un espoir de recevoir la lettre attendue, pour si petit qu’il fût, je ne pouvais m’empêcher d’attendre et d’entretenir ainsi mon enfer.

Le Río de la Plata aux débouchés des Ríos Uruguay et Paraná

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Benoît Larradet – Jamei aiga non cor capús  – Jamais l’eau ne remonte vers l’amont – (disponible aux Edicions Reclams)
Béarnais émigrés en Amérique : des marges qui résistent?, Ariane Bruneton, 2008
Emigration 64, Émigration depuis le Pays Basque et le Béarn vers l’Amérique du Sud
L’image de tête de l’article est une des fresques murales sur le thème de l’immigration du peintre argentin Rodolfo Campodónico , cédées à la Municipalidad de Trenque Lauquen (Provincia de Buenos Aires).




L’eau et Bordeaux, vingt siècles d’histoire

Si on associe Bordeaux au vin, son histoire d’eau mérite aussi de s’y intéresser. Entre les marais et les eaux salées, la ville a dû faire preuve d’ingéniosité pour trouver de l’eau douce.

L’eau aux temps anciens de Bordeaux

Ausonius
Ausonius

Nos ancêtres s’installent dans un méandre de la Garonne, permettant l’accès à l’océan. Pourtant la zone est un marais, mais la Garonne est une voie de communication et le lieu devient une place commerciale. C’est une des routes de l’étain qui permet d’acheminer le métal depuis les mines de Cornouailles. Ce métal est très prisé car il permet de fabriquer le bronze.

En 56 av J.-C., Crassus vainc les Aquitains et Burdigala grandit. On estime la population à 20 000 habitants. Il faut de l’eau douce à consommer, ils utilisent principalement cinq sources.

Ausone, au IVe siècle, écrit un quatrain sur la source Divona :
Salve, fons ignote ortu, sacer, alme, perennis,
Vitree, glauce, profunde, sonore, inlimis, opace!
Salve, urbis genius, medico potabilis haustu,
Divona, Celtarum lingua, fons addite divis!

Salut, source d’origine mystérieuse, sacrée, nourricière, éternelle,
transparente, verte, profonde, chantante, limpide, ombreuse!
Salut, génie de la ville, breuvage curatif,
Divona, en langue celte, source d’ordre divin!

 

Vestiges de l'aqueduc gallo-romain à Sarcignan
Vestiges de l’aqueduc gallo-romain à Sarcignan

Il faut aussi se laver, alors les Romains construisent des aqueducs pour leurs thermes. Encore une fois, Ausone nous renseigne en évoquant un aqueduc qui part de Léognan vers Bordeaux. On peut encore en voir des vestiges à Sarcignan.

Ces constructions seront détruites par les invasions barbares un peu plus tard. Il faudra attendre dix siècles pour recommencer à mettre en place un réseau d’eau.

Enfin, les Romains, comme leurs successeurs, ne dédaignaient pas de se baigner dans la Garonne.

L’alimentation en eau de Bordeaux devient difficile

Au Moyen Age, les eaux des rivières où on s’abreuve sont appelées esteys / estèirs ; elles vont être contenues grâce aux constructions des remparts. La situation reste fragile. La Devèze s’envase ; l’influence des marées entraine une salinité élevée de l’eau. Des puits sont creusés, privés et publics, dans la nappe phréatique.

Bordeaux - les bains publics
Bordeaux – les bains publics

À la fin de XVe siècle, le développement de Bordeaux entraine une dégradation de la ressource. Au XVIIIe siècle, la population double. La qualité de l’eau est affreuse, les pénuries fréquentes. On fait venir l’eau de Mérignac grâce à de grands travaux.

À cette même époque, on interdit la baignade dans la Garonne. Des bains publics sont alors construits. D’abord, en 1763, deux bateaux-bains flottants installés le long du cours du Chapeau rouge et de la place des Quinconces. Puis, en 1799, des bains orientaux, et enfin, en 1826 les bains des Quinconces.

Les bains-douches du Bouscat
Les bains-douches du Bouscat

Deux pavillons furent construits à l’extrémité des allées d’Orléans et de Chartres, les hommes et les femmes avaient des thermes séparés. Des conduites en fonte amenaient l’eau de la Garonne jusqu’à un réservoir au sommet des deux édifices, puis elle s’écoulait dans un bassin de décantation avant d’être distribuée dans les baignoires. Des pompes aspirantes et refoulantes alimentées par des machines à vapeur assuraient le bon fonctionnement de l’ensemble.

De l’eau à domicile au service public

L'eau à Bordeaux - L'aqueduc du Thil franchissant sur un pont la jalle d'Eysines au Taillan-Médoc
L’aqueduc du Thil franchissant sur un pont la jalle d’Eysines au Taillan-Médoc

En 1850, 130 000 personnes vivent à Bordeaux et n’ont que 5 l d’eau par jour et par personne (à comparer aux 250 l/j/pers d’aujourd’hui !). Des marchands à domicile colportent l’eau depuis les fontaines.

Alors, on lance un grand projet en 1835, sur la suggestion de Joseph Louis, directeur de l’établissement hydraulique de la Font de l’Or. Les ingénieurs Mary et Devanne captent les eaux d’une source située du côté du Thil, au Taillan, et construisent un aqueduc jusqu’à Bordeaux.  On utilise des moellons, et il est long de 12 km. Dès 1857, il permet d’acheminer 250 m³ d’eau par heure et alimente 400 bornes fontaines, cinq fontaines monumentales et cinq fontaines Wallace. On l’exploite encore aujourd’hui.

En 1880, la ville achète les terrains contenant les sources de Fontbanne à Budos et construit un aqueduc de 41 km qui apportent par gravité les eaux captées à l’usine du Béquet à Villenave d’Ornon. Avec seulement 4,50 m de différence d’altitude entre le début et la fin de l’aqueduc, sa construction est un exploit. Il est opérationnel en 1887. On utilise l’eau pour alimenter la population et aussi pour nettoyer les rues. Les anciennes fontaines sont peu à peu reléguées au simple agrément. Cet aqueduc fournit encore 15% des besoins de la métropole.

Tracé de l'aqueduc de Budos et Usine du Béquet qui alimente Bordeaux
Tracé de l’aqueduc de Budos et Usine du Béquet

Les fontaines monuments de Bordeaux

Bordeaux - Place de la Bourse - Fontaine des Trois Grâces
Fontaine des Trois Grâces

Il existe déjà des fontaines comme la fontaine de la Grave, dans le quartier St Michel, construite par l’architecte bordelais Richard-François Bonfin en 1784. Mais c’est surtout à partir de 1850 que la ville engage plusieurs constructions de fontaines.

En 1865, l’architecte Louis-Michel Garros et le sculpteur bordelais Edmond Prévot construisent la fontaine du Parlement. Quatre visages de femmes la surmontent alors que, plus bas, L’eau sort de la bouche de quatre barbus. L’aqueduc du Thil l’alimente.

Léon Visconti, en 1869, lance le projet de la fontaine des Trois Grâces, place de la Bourse. Lors de son inauguration, le pauvre curé de la paroisse s’exclame : j’aurai préféré bénir des statues de Saints que des seins de statues.

Enfin citons la fontaine du monument aux Girondins. En 1857, la ville lance un concours pour réaliser une fontaine monumentale place des Quinquonces. C’est Frédéric Bartholdi (le sculpteur de la statue de la Liberté) qui le remporte. En 1887, il propose sa fontaine, Char triomphal de la Garonne. Trop cher. Bordeaux abandonne et c’est Lyon qui la fera construire. Parallèlement, les Bordelais veulent faire construire un monument à la mémoire des députés girondins exécutés pendant la Révolution. Ils rapprochent les deux projets et édifient en 1902 une grande colonne montrant le génie de la Liberté tenant une chaine brisée, flanquée de deux fontaines de part et d’autre. Ironie de l’histoire, les statues représentant huit des principaux députés exécutés ne seront jamais réalisées et leurs emplacements en arrière de chacune des deux fontaines, sur le socle de la colonne, demeurent toujours vides.

Bordeaux - Place des Quinconces - La fontaine des Girondins
La fontaine des Girondins

Les grands travaux du XXe siècle à Bordeaux

On exploite toutes les sources à 40 km à la ronde. De plus, on creuse des forages en nappe profonde à la fin du XIXe siècle pour l’agriculture et l’industrie. La nappe phréatique est de mauvaise qualité et vulnérable. À partir de 1940, Bordeaux cherche de nouveaux approvisionnements et s’intéresse aux nappes profondes dans l’oligocène (100 à 150 m de profondeur) et dans l’éocène (plus de 300 m de profondeur).

Dix ans plus tard, Bordeaux et les communes environnantes mettent en place une gestion commune de l’eau. 120 forages prennent de l’eau dans la nappe de l’Éocène et apportent 35 millions de m3 par an.

En 1992, le prélèvement des eaux profondes de l’Éocène entraine des entrées d’eau salée dans la nappe. Un schéma directeur rééquilibre l’utilisation des ressources.

Schéma de circulation des eaux souterraines en Aquitaine
Schéma de circulation des eaux souterraines en Aquitaine

Quelle eau boivent les Bordelais ?

Les résurgences utilisés dans les houns / honts / fontaines provenaient principalement de la nappe de l’Éocène. Une partie des forages actuels prennent aussi dans cette nappe.

Sous Bordeaux, on trouve des roches datant de l’Eocène, soit de 33 à 65 millions d’années. L’eau qui y circule provient des contreforts du Massif Central et s’écoule vers l’océan. Lors des dernières glaciations, l’eau de pluie et surtout de la fonte des glaces s’est infiltrée dans ces roches et a commencé son cheminement vers l’océan. Mais le chemin est long et l’eau sous Bordeaux a 20 000 ans, c’est-à-dire qu’elle était à l’air libre dans le Massif Central il y a 20 000 ans. Une eau de belle qualité !

Aujourd’hui, l’eau circule moins vite car il n’y a plus que l’eau de pluie qui s’infiltre dans le Massif Central (plus de fonte de glace) et le niveau de l’océan est plus haut, freinant son écoulement.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

SMEGREG, nappes profondes de Gironde
aqueduc gallo-romain de Villenave d’Ornon à Bordeaux
Champs captants du Thil
SAGE diagnostic

 




Le réseau ferré en Gascogne

Le réseau ferré français compte à son apogée, près de 70 000 kilomètres de lignes. Il n’en compte plus qu’environ 24 000. Fortement concurrencé par l’automobile et soumis à des questions de rentabilité, le train connait cependant un certain renouveau si l’on en juge par les nombreux projets de réouverture ou de création de lignes.

La lente construction du réseau ferré

La France prend du retard par rapport à ses voisins anglais ou allemands. Elle dispose d’un réseau routier et d’un réseau de canaux développés. La reconstruction après les guerres napoléoniennes engloutit d’énormes moyens financiers.

Pourtant, le rail constitue une véritable révolution. En 1828, Alexandre Dumas note qu’il faut 3 h 30 pour aller de Paris à Rouen, contre 14 h par la diligence.

La construction des lignes de chemin de fer, c’est l’affaire de compagnies privées. Avec le développement du réseau, on fixe l’heure de Paris, moins 5 minutes pour tenir compte des voyageurs retardataires, comme base horaire du service des trains sur tout le territoire national.

Le réseau ferré, une volonté d’Etat

Alexis Legrand (1791-1848)
Alexis Legrand (1791-1848)

Dès 1814, Pierre Michel Moisson-Desroches adresse un mémoire à l’empereur « Sur la possibilité d’abréger les distances en sillonnant l’empire de sept grandes voies ferrées ». Il préconise les lignes de Paris-Lyon-Marseille-Gênes, de Paris-Bordeaux, ou encore de Paris-Lille-Gand. Alexis Legrand reprend ses travaux et il fait voter la loi du 11 juin 1842 « relative à l’établissement des grandes lignes de chemin de fer ». La France ne compte alors que 319 km de voies ferrées.  Elle établit le réseau ferroviaire français à partir de Paris. On l’appelle « l’étoile de Legrand ».

Les trains du plaisir, caricature de Daumier 1864
Les trains du plaisir, caricature de Daumier 1864

La loi prévoit déjà les lignes Paris-Bordeaux-Bayonne et Bordeaux-Toulouse-Marseille. Les communes cèdent les terrains à l’Etat. L’Etat finance les ouvrages d’art et les bâtiments. Il en concède l’usage à des compagnies qui construisent et exploitent la ligne. C’est en quelque sorte le début du Partenariat Public-Privé (instauré par une loi de 2008).

 

 

 

Le réseau de l’Etat nait en 1878 par la nationalisation de la Compagnie des Chemins de fer de la Charente. Le plan Freycinet du 17 juillet 1879 (Charles de Freycinet est ministre des travaux publics) prévoie de porter le réseau de 29 600 km à 38 300 km afin de desservir toutes les sous-préfectures. Il est achevé en 1914.

Premier logo de la SNCF (1937)
Premier logo de la SNCF (1937)

L’Etat nationalise les chemins de fer en 1937 et crée la SNCF le 1er janvier 1938. On ferme alors aux voyageurs près de 10 000 km de lignes. En 1969, on ferme de nouvelles lignes aux voyageurs. À l’expiration de la convention de 1937, la SNCF se transforme en Etablissement public à caractère industriel et commercial (EPIC) le 1er janvier 1983. En 2009, c’est l’ouverture progressive à la concurrence.

La Compagnie des Chemins de Fer du Midi

Gare de Ségur à Bordeaux
La gare de Ségur à Bordeaux

La première ligne de train construite en Gascogne est celle de Bordeaux à La Teste par la Compagnie du Chemin de Fer de Bordeaux à La Teste, créée en 1838. La ligne ouverte en 1841 est à l’origine de la création d’Arcachon en 1857. La compagnie connait des difficultés financières et est absorbée par la Compagnie des Chemins de Fer du Midi et du canal latéral de la Garonne, en 1853.

Un long développement

Les frères Émile et Isaac Pereire (Le Monde illustré, 1863)-2
Les frères Émile et Isaac Pereire (Le Monde illustré, 1863)

La Compagnie du Midi, créée en 1852 par Isaac et Emile Pereire de Bordeaux, construit les 4 300 km du réseau ferré gascon. Elle reçoit la concession des lignes de Bordeaux-Bayonne et de Bordeaux-Sète. La ligne de Tarbes est couverte en 1859 pour la visite de Napoléon III et d’Eugénie aux bains de Luz Saint-Sauveur, celle de Toulouse à Bayonne en 1867.

Elle construit les lignes du plan Freycinet : Bordeaux à la pointe du Médoc, Saint-Girons à Seix, Castelsarrasin à Lombez, Auch à Lannemezan, Auch à Bazas, Saint-Sever à Pau, Nérac à Mont de Marsan, Oloron à Saint-Palais, Saint-Martin d’Autevielle à Mauléon ou encore Bayonne Saint Jean Pied de Port.

 

L’électrification des lignes

La centrale hydroélectrique d'Éget, Aragnouet, Hautes-Pyrénées
La centrale hydroélectrique d’Éget, Aragnouet, Hautes-Pyrénées

En 1909, la Compagnie lance l’électrification de ses lignes. Les mines de charbon du nord sont trop éloignées et la guerre de 1914 entraine une pénurie. La Compagnie exploite l’hydroélectricité dans les Pyrénées et construit des barrages et des usines électriques : Soulom en 1913, Licq-Atherey en 1917, L’Oule en 1919, Artouste en 1920, ….. La Société Hydro-électrique du Midi (SHEM) se crée en 1929. Elle devient une filiale de la SNCF en 1946 et une société indépendante en 2000.

En 1933, la Compagnie fusionne avec celle des chemins de Fer de Paris-Orléans. Lors de la nationalisation du réseau ferré de 1937, la nouvelle Compagnie se transforme en société financière et d’assurances et détient des actions dans la nouvelle SNCF jusqu’en 1988, date d’une Opération Publique d’Achat (OPA) lancée par la société AXA.

Des lignes métriques complètent le réseau ferré gascon

Le train de la Rhune

Des lignes à faible écartement des voies (1 mètre) complètent le réseau ferré gascon. Ce sont des tramways qui permettent d’accéder aux vallées reculées de montagne. Le train de la Rhune est le seul qui circule encore.

En Ariège, on maintient en service la ligne de Saint-Girons à Sentein de 1911 à 1937. Elle se connecte à la ligne de Saint-Girons à Boussens ouverte en 1866 et à celle de Saint-Girons à Foix ouverte en 1902.

La Compagnie des Chemins de Fer du Sud-Ouest (CFSO) créée en 1909 exploite 8 lignes métriques dans la région toulousaine, dont : Toulouse-Boulogne sur Gesse ouverte en 1900, Saint-Gaudens – Aspet en 1906, Carbonne-Le Mas d’Azil en 1907.

La ligne de Marignac au pont du roi, à l’entrée du val d’Aran, est inaugurée en 1914. La ligne Pierrefitte – Cauterets, Luz Saint-Sauveur est ouverte en 1897.

Très vite désaffectées, les lignes secondaires de la Gascogne sont déconstruites ou transformées en vélorail (ancienne ligne de Nogaro à Sorbets) ou en voies cyclables. Parfois, des ouvrages d’art isolés dans la campagne permettent de retrouver leur tracé.

Le renouveau du rail

Le projet de lignes TGV du sud-ouest
Le projet de lignes TGV du sud-ouest

Fermeture des gares, puis des lignes aux voyageurs, avant une fermeture définitive. Ce triptyque ne semble plus d’actualité car de nombreux projets de modernisation, de réouverture ou de création de lignes se font jour. La revanche du rail ?

Le gouvernement vient d’adopter le financement de la nouvelle ligne de TGV entre Bordeaux et Toulouse. Si l’essentiel du tracé se fait en Gascogne, n’oublions pas qu’un embranchement est prévu vers l’Espagne, jusqu’à Dax, via Mont de Marsan, sans toutefois que le financement en soit arrêté.

Ligne Montréjeau-Luchon
Ligne Montréjeau-Luchon

La vallée d’Aspe a aussi son TGV (Train Généralement Vide, comme le surnomment ses détracteurs). Le président de la région Nouvelle Aquitaine veut rouvrir la ligne d’Oloron à Canfranc par le tunnel hélicoïdal du Somport. Si la région est seule à financer ce projet, les Espagnols ont modernisé leur ligne jusqu’à Canfranc et attendent avec impatience la fin des travaux du côté français. Nul doute qu’une ligne Pau-Saragosse attirera de nombreux passagers.

On prévoit pour 2023, la réouverture de la ligne de Montréjeau à Bagnères de Luchon, voulue par la région Occitanie. Celle de Tarbes à Bagnères permettra à l’entreprise ferroviaire CAF d’expédier les rames de train ou de métro qu’elle re-conditionne pour de grands opérateurs, plutôt que de les mettre sur des camions. L’Etat apporte 8 M€.

Des réouvertures programmées

Retour des trains de nuit
Retour des trains de nuit

La ligne d’Auch à Agen, fermée au trafic de marchandises en 2015, fait l’objet de la création d’un syndicat mixte. Il est composé des régions Aquitaine et Occitanie, des départements du Gers et du Lot et Garonne, des communautés d’agglomération d’Agen et d’Auch et de la communauté de communes de la Lomagne gersoise). Une société d’économie mixte lancera, en 2021, un appel d’offres pour sa remise en état et l’exploitation de la ligne. L’ouverture à la concurrence a finalement du bon …

Et pour terminer, cerise sur le gâteau ! Le train de nuit La palombe bleue qui relie Tarbes à Paris circulera de nouveau à partir de 2022. Amis gascons, reprenez le gout du train. À vos billets !

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

www.sncf-reseau.com
www.gpso.




Des musées gascons à découvrir

La visite de la Gascogne passe aussi par ses musées qui permettent de découvrir des aspects ignorés de sa culture et, parfois, de découvrir quelques joyaux d’art, plus connus à l’étranger que des Gascons eux-mêmes.

La Gascogne pigalhada de musées

Lorsque l’on visite la Gascogne, on n’est jamais loin d’un musée : musée d’art, musée d’art et de traditions populaires, musée d’histoire naturelle, musée des métiers, musée des technologies, musée de pays, écomusée, monument historique, maison natale d’artistes ou de personnages historiques, etc.

Logo des Musées de France
Logo des Musées de France

Certains musées bénéficient de l’appellation « Musée de France » qui se définit comme « toute collection permanente composée de biens dont la conservation et la présentation revêtent un intérêt public et organisée en vue de la connaissance, de l’éducation et du plaisir du public ».

L’appellation donnée par l’Etat permet de bénéficier des subventions du Ministère de la culture, des dépôts des musées nationaux pour enrichir les collections ou encore de bénéficier du droit de préemption de l’Etat pour acquérir des œuvres. Il emporte des obligations comme celle d’avoir un personnel scientifique (conservateur agréé).

Tous les musées gascons ne sont pas labellisés. Que les gèrent des collectivités, des associations ou des particuliers, en poussant la porte on fait d’étonnantes découvertes.

Les musées consacrés au patrimoine gascon

Les collections des musées gascons nous font découvrir le mode de vie oublié de nos grands-parents ou arrière-grands-parents . Elles racontent des histoires merveilleuses.

Les montreurs d'ours
Les montreurs d’ours

À Ercé, en Couserans, le Musée des montreurs d’ours raconte l’histoire de ces centaines d’hommes partis au XIXe siècle avec un ours dressé. Ils parcouraient le monde pour gagner leur vie. Ils étaient tous des vallées de l’Alet, du Garbet et du Salat. Certains d’entre eux ont fait souche à New-York où leurs descendants parlent encore le gascon. À Soueix, également en Couserans, le Musée des Colporteurs parle de ces hommes partis, de ville en ville, vendre des marchandises transportées sur leur dos.

Le Musée du Sel - Salies de Béarn
Le Musée du Sel – Salies de Béarn (64)

Les produits de la nature ou de l’élevage font la fortune de certains métiers. Le Musée du sel de Salies de Béarn raconte comment une source souterraine de sel, gérée en commun par les habitants, fait la fortune de la ville. Le sel de Salies est utilisé pour la fabrication du véritable jambon de Bayonne. À Nay, le Musée du béret retrace l’histoire de ce couvre-chef gascon. Il a occupé plusieurs centaines d’ouvriers dans les usines de fabrication.

L’écomusée de la Grande Lande, à Sabres, témoigne de la vie rurale dans les Landes. Agro-pastoralisme, gemmage, exploitation de la forêt, mode de vie, croyances populaires.

Des histoires insolites racontées dans les musées gascons

Pharmacie de Saint-Lizier (09)

Savez-vous que l’Assurance maladie a son musée à Lormont en Gironde ? Il est le seul musée qui présente l’histoire de la solidarité et de la protection sociale, de l’antiquité à nos jours. Le Musée des Douanes de Bordeaux retrace la vie de cette institution. Il présente des saisies douanières insolites comme l’œuf d’un oiseau de Madagascar, de trois mètres de haut, disparu au XVIIIe siècle.

À Saint-Lizier, on trouvera une pharmacie du XVIIIe siècle, avec ses pots vernissés et ses instruments médicaux. C’est une des rares pharmacies complètes qui permet de mesurer les progrès réalisés depuis par la médecine. Le Musée d’art campanaire de l’Isle-Jourdain présente la cloche de la Bastille et tout ce qui concerne cet art.

Musée des Amériques d'Auch
Musée des Amériques d’Auch (32)

Le musée international des Hussards de Tarbes possède une collection inestimable d’objets et d’uniformes liés à l’histoire des Hussards. Plus connue à l’étranger qu’en Gascogne, la collection mérite une visite.

Créée en 1793, le Musée des Amériques à Auch est l’un des plus vieux musées de France. Il abrite une collection de 8 000 objets précolombiens. Certains, très rares, sont prêtés pour des expositions dans le monde entier. Seul le musée du quai Branly à Paris possède une collection plus riche.

Des richesses méconnues

Allégorie deCérès-Musée de Mirande
Allégorie de Cérès-Musée de Mirande (32)

Il existe de grands musées d’art à Toulouse ou Bordeaux. On a des musées des beaux-arts à Agen, Bayonne, Pau ou Tarbes. N’oublions pas les petits musées d’art, peu connus mais d’une étonnante richesse!

La collection de Joseph Delort, un homme de lettres né à Mirande, est le point de départ du Musée d’art de Mirande.  Enrichi de donations et de dépôts, on le considère comme un des meilleurs musées de peinture par sa présentation de portraits réalisés par des peintres du XVIIe au XIXe siècles. Hyacinthe Rigaud, Chardin, Jacques-Louis David, Le Pérugin, Tiepolo, Vélasquez, Murillo, Jacob van Ruisdael

Blanche Odin - Matin Lumineux - Musée Salies de Bagnères-de-Bigorre
Blanche Odin – Matin Lumineux – Musée Salies de Bagnères-de-Bigorre

Le Musée Salies de Bagnères de Bigorre possède une collection d’aquarelles de Blanche Odin, célèbre pour ses bouquets de roses. À Mont de Marsan, les amateurs de sculpture moderne verront les collections de deux artistes locaux, Charles Despiau et Robert Wlérick, ainsi que des œuvres d’artistes reconnus au niveau international comme Henri Lagriffoul ou le portugais Charles Correia.

Une idée folle : un grand musée de la Gascogne

Un grand nombre de pièces archéologiques et d’œuvres d’art dorment dans les réserves. Les musées ou les municipalités n’ont pas les locaux pour les présenter. On les retrouve dans des musées nationaux comme le Musée des antiquités nationales de Saint-Germain en Laye.

Sans doute y aurait-il de quoi constituer un grand musée de la Gascogne. La Gascogne ne manque pas de locaux désaffectés, suffisamment vastes, pour accueillir un tel musée. On y exposerait les pièces montrant toute la richesse archéologique, historique et culturelle de notre région.

Une idée folle qui peut fédérer les collectivités locales (régions, communautés de communes), les sociétés savantes, les musées. Ils ont des pièces qui ne sont pas exposées au public. Des particuliers possèdent parfois des collections exceptionnelles. Il existe sans doute un public nombreux qui ne manquera pas de venir découvrir toutes les richesses de la Gascogne.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Quelques suggestions de visites à faire cet été

Ercé (09) – Exposition sur les montreurs d’ours
Salies de Béarn (64) – Musée du Sel
Nay (64) – Musée du Béret
Sabres(40) – Écomusée de Marquèze
Lormont (33) – Musée National de l’Assurance Maladie
Saint-Lizier (09) – Pharmacie du XVIIIe siècle 
Tarbes (65) – Musée international des Hussards 
Auch (32) – Musée des Amériques 
Mirande (32) – Musée des Beaux Arts 
Bagnères de Bigorre (65) –  Musée Salies 

Ministère de la culture : www.culture.gouv.fr/




L’immigration italienne en Gascogne

On connait bien la vague d’immigration des Espagnols qui fuient le régime franquiste à partir de 1936. On connait moins bien l’immigration italienne qui l’a précédée et qui a permis le repeuplement des campagnes gasconnes.

L’immigration italienne en France, une vieille histoire

Morte agli Italiani ! Il massacro di Aigues-Mortes 1893
Morte agli Italiani ! Il massacro di Aigues-Mortes 1893

C’est une histoire qui commence dès le XIXe siècle avec les grands travaux d’aménagement du Second Empire et le développement de l’industrie à la recherche d’une main d’œuvre non-qualifiée, prête à accepter des travaux pénibles et peu rémunérés.

Les Italiens s’installent surtout dans le Sud-Est de la France. En 1911, ils représentent 20% de la population des Alpes-Maritimes et un quart de la population marseillaise. Cela ne se fait pas sans conflits qui peuvent être sanglants comme à Marseille en 1881 ou, plus gravement en 1893, à Aigues-Mortes où des émeutes xénophobes feront de nombreuses victimes. On trouve également une forte immigration dans la région lyonnaise, dans la région parisienne, en Lorraine et dans le le Nord qui recherchent une main d’œuvre surtout ouvrière.

On ne s’installe pas par hasard dans une région. Les réseaux familiaux, villageois ou provinciaux orientent les flux migratoires. Un voisin, un parent accueille, fournit un logement et ouvre les portes du travail.

L’origine de l’immigration italienne en Gascogne

L’immigration italienne en Gascogne a une origine différente. L’exode rural et la dénatalité caractérisent la Gascogne depuis le milieu du XIXe siècle. La saignée provoquée par la « Grande Guerre » 1914-1918 accélère ce mouvement.

Les Italiens dans les départements du Sud-Ouest
Les Italiens dans les départements du Sud-Ouest- (Les paysans italiens, une composante du paysage rural de l’Aquitaine centrale et du Réolais dans l’Entre-deux-guerres – Carmela Maltone)

Des domaines entiers sont en friches, les prés remplacent les champs de blé. Dans le seul département du Gers qui compte 314 885 habitants en 1846, il ne reste plus que 194 409 habitants en 1921. On compte 2 500 fermes abandonnées. La situation n’est pas meilleure dans les autres départements.

On songe à repeupler la Gascogne. Des Bretons et des Vendéens s’installent mais ils sont trop peu nombreux. On installe des Suisses mais c’est un échec. Quelques familles italiennes arrivent et se font vite apprécier. L’idée d’organiser l’immigration italienne est lancée.

L’immigration italienne est favorisée par la convention entre la France et l’Italie du 30 septembre 1919. L’Italie est surpeuplée, la guerre a ravagé les provinces du nord. La plupart des migrants échappent toutefois à ce cadre et entrent en France de manière autonome.

En mars 1924, un Office régional de la main d’œuvre agricole du sud-ouest est créé à Toulouse. Il met en relation les agriculteurs français avec les services italiens de l’émigration. On distribue des aides pour payer le voyage et les frais d’installation. En 1926, on compte déjà 40 000 Italiens en Gascogne.

L’apport des Italiens en Gascogne

Travaux agricoles sur les terres de la famille de Stefani à Saint-Jory (Haute-Garonne), 1942. © EDITALIE
Travaux agricoles sur les terres de la famille de Stefani à Saint-Jory (Haute-Garonne), 1942. © EDITALIE

L’immigration italienne en Gascogne est essentiellement celle d’une main d’œuvre agricole. Les italiens rachètent des fermes abandonnées et remettent en culture des terres délaissées.

Ils apportent avec eux le système de cultures intensives et des variétés de céréales inconnues en Gascogne. Profitant du canal d’irrigation de Saint-Martory, deux colons sèment du riz. La récolte est abondante. D’autres ressuscitent l’élevage du ver à soie.

Dépiquage au Mousse, Gers 1946. © Jean Dieuzaide.jpg
Dépiquage au Mousse, Gers 1946. © Jean Dieuzaide

Ils développent les prairies artificielles, améliorent les techniques de sarclage et obtiennent de meilleurs résultats sur la production de maïs, de pommes de terre ou de tomates. Les Italiens rationalisent l’utilisation des fumures et des engrais. Ils importent la charrue « brabant ».

Les Italiens sont propriétaires, fermiers ou métayers. Les travailleurs agricoles et forestiers sont minoritaires. Dans le Gers, par exemple, on trouve 2 000 propriétaires, 7 500 métayers, 3 000 fermiers et 500 ouvriers agricoles. La moitié de la surface agricole qui a été abandonnée est remise en culture grâce à l’immigration italienne.

Les propriétaires apprécient les Italiens. Ils les considèrent travailleurs, courageux, même si on les dit peu instruits et religieux. Ils viennent surtout du nord de l’Italie : Piémont, Lombardie, Emilie, Toscane et Vénétie.

Mussolini contrôle l’émigration italienne

Répartition de la population italienne dans les départements francais en 1931-V2 À partir de 1926, Mussolini change la politique d’émigration. Le nombre des arrivées chute et se tarit presque complètement à partir de 1930.

Quelques Italiens s’installent encore en Gascogne mais ils viennent du nord et de l’est de la France touchés par le chômage dans les mines.

En 1936, ils sont 18 559 en Lot et Garonne, 17 277 en Haute-Garonne, 13 482 dans le Gers, seulement 1 112 dans les Landes.

Intégration et assimilation de l’immigration italienne

La Voix des Champs / La voce dei Campi
La Voix des Champs / La voce dei Campi

Le gouvernement italien ne veut pas l’intégration des migrants. Il favorise la naissance des enfants en Italie en payant les frais de voyage aller et retour et donne une prime d’accouchement généreuse.

Le consulat général d’Italie à Toulouse exerce une étroite surveillance sur les émigrés italiens. Il favorise la création d’un Syndicat régional des travailleurs agricoles italiens, et installe des écoles italiennes, sans succès. Les Italiens ont leurs restaurants, leurs magasins d’alimentation. Ils ont leurs prêtres officiellement chargés de visiter les familles. Un secrétariat de l’Œuvre catholique d’assistance aux Italiens en Europe ouvre à Agen. Plusieurs journaux publient une chronique en italien.

Le gouvernement italien fait tout pour empêcher l’assimilation. Pourtant, les retours au pays sont peu nombreux. Les italiens sont exploitants agricoles et se sentent intégrés dans la société. Un mouvement de demande de naturalisation commence dans les années 1930.

Des facteurs favorables à l’intégration

Moisson chez les Casagrande à Saubens (Haute-Garonne), fin des années 50. © EDITALIE.jpg
Moisson chez les Casagrande à Saubens (Haute-Garonne), fin des années 50. © EDITALIE

Il y a peu de célibataires. Les italiens viennent en familles nombreuses. La Gascogne a un habitat dispersé. Cela  explique qu’il n’y a pas eu de concentration d’immigrés italiens, sauf à Blanquefort, dans le Gers, qui constitue une exception.

Le Piémontais ressemble au Gascon. C’est un facteur d’intégration. À l’école, les Italiens provoquent les railleries des autres élèves. Ils s’habillent différemment et ils ont de drôles de coutumes ! On les appelle « ritals » ou « macaronis » dans les cours de récréation. Mais, dans l’ensemble, les Italiens se font rapidement accepter et ils s’intègrent facilement.

La seconde guerre mondiale a été douloureuse pour les immigrés italiens. Elle provoque un sentiment de rejet à cause de l’accusation du « coup de poignard dans le dos » et l’invasion d’une partie du pays par les Italiens. Même si beaucoup ont rejoint les maquis, il est difficile de s’avouer Italien à la Libération.

L’immigration italienne s’est poursuivie en s’appuyant sur les réseaux familiaux. Elle s’est tarie au début des années 1950. Aujourd’hui, ils sont intégrés et fondus dans la population.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les photos viennent de www.histoire-immigration.fr
L’arrivée des italiens dans le Sud-Ouest (1920-1939), de Monique Rouch, École Française de Rome, 1986. pp. 693-720.
L’immigration italienne dans le sud-ouest, depuis 1918 , Jean Semat, Bulletin de la Section des sciences économiques et sociales / Comité des travaux historiques et scientifiques, 1933.
« Perdus dans le paysage ? Le cas des Italiens du Sud-Ouest de la France », Les petites Italies dans le Monde, Laure Teulieres, 2007, p. 185-196
Les Italiens dans l’agriculture du Sud-Ouest (1920-1950) – Musée de l’Histoire de l’Immigration




L’école « Des mots et des choses » et la Gascogne

« Wörter und Sachen », « Des mots et des choses » est une école allemande d’études ethnographiques. Son travail est essentiel pour la Gascogne. Elle se développe à Hambourg dans l’entre-deux guerres et elle s’intéresse aux sociétés rurales des peuples romans.

L’école des mots et de choses

Jacob Grimm Le linguiste Jacob Grimm (1785-1863) utilise le premier le terme ds mots et des choses
Jacob Grimm (1785-1863)

Le linguiste Jacob Grimm (1785-1863) utilise le premier le terme Wörter und Sachen. Mais c’est Rudolf Meringer  (1859-1931) et Hugo Schuchardt (1842-1927) qui créent vraiment l’école « des mots et des choses » en 1912 à Munich ; ce sera d’ailleurs le nom d’une revue.

Wörter und Sachen (Des mots et des choses)
Wörter und Sachen, la revue de R. Meringer

Meringer pense que l’étude d’une langue n’est « qu’une partie de la recherche sur les cultures, que l’histoire de la langue a besoin pour expliquer les mots de l’histoire des choses, de même que l’histoire des choses à la connaissance de la vie et de l’ensemble des activités d’un peuple ». La méthode consiste à mettre en regard le mot et l’objet pour les décrire. Ainsi, la connaissance de la culture, de la pensée et de l’âme d’un peuple devient essentielle à la compréhension des mots.

Fritz Kruger fonde l'école des mots et des choses
Fritz Kruger, au port d’Acumuer (Aragon – 1927)

C’est à l’université de Hambourg que l’école « des mots et des choses » prospère sous la direction du professeur Fritz Krüger. Entre 1927 et 1929, celui-ci parcourt les deux versants des Pyrénées pour réaliser des enquêtes. Il publie plusieurs ouvrages sur la comparaison des habitats permanents et pastoraux dans les différentes vallées, sur l’architecture intérieure et extérieure des maisons, sur la culture matérielle pastorale, sur les moyens de transport dans les Hautes-Pyrénées, sur les pratiques agricoles et apicoles, sur le tissage du lin.

 L’école « des mots et des choses » nous laisse 53 études ethnographiques réalisées dans les pays européens où des sociétés rurales emploient encore, à côté des langues nationales, leurs dialectes issus du latin. Parmi elles, 16 concernent la France. 

L’école des mots et des choses en Gascogne

G. Rohlfs (1892-1986)
G. Rohlfs (1892-1986)

Entre 1926 et 1935, le Professeur Gerhardt Rohlfs fait des enquêtes dans les vallées pyrénéennes. Dans la vallée de Barèges, il travaille avec Joseph-Pierre Rondou (1860-1935), instituteur à Gèdre. En 1935, il publie Le gascon, études de philologie pyrénéenne, ouvrage de référence sur le gascon et sa comparaison avec les autres dialectes. Je me suis simplement proposé, dit-il, d’étudier le gascon surtout dans les traits où cet idiome se détache de l’évolution générale des parlers du midi. Il est réédité en 1977.

D’autres érudits de l’école « des mots et des choses » publient sur la terminologie pastorale dans les Pyrénées centrales (Alphonse Schmitt), sur la maison ou les modes de transport (Hans Brelis et Walter Schmolke), etc.

Joseph Pierre Rondou (1860-1935)
Joseph Pierre Rondou (1860-1935)

Les chercheurs de l’école « des mots et des choses » font des enquêtes sur le terrain. Ils décrivent les outils, les maisons, etc., font des croquis et prennent des photos. Ils relèvent le vocabulaire correspondant qu’ils restituent dans leurs publications.

La méthode de l’école « des mots et des choses » inspire des travaux comme l’Atlas linguistique de la France de E. Bermont et J. Gilliéron (1902-1910),

 

Ou encore l’enregistrement, pendant la 1ère guerre mondiale, de la voix de 2 000 soldats français prisonniers en Allemagne qui s’expriment dans leur langue ou dialecte.

Lotte Lucas Beyer et l’école dans les Landes

De 1931 à 1934, Lotte Lucas Beyer, élève de Fritz Krüger, réalise une étude ethnolinguistique dans la forêt des Landes, Der Waldbauer in den Landes der Gascogne. Elle soutient sa thèse en 1936. Elle est éditée en français en 2007. Dans son étude réalisée selon les préceptes de cette école, Lotte Lucas Beyer décrit l’habitat, la vie familiale et la vie économique des Landes. Elle consacre 14 pages au gemmage et restitue un vocabulaire gascon précieux.

Lotte Lucas Beyer cite le lieu de recueil des mots (Host. = Hostens, Belh = Belhadeade, Sabr = Sabree, Pis = Pissos). Pour expliquer les mots, elle cite abondamment des auteurs comme Félix Arnaudin, Simin Palay ou Césaire Daugé.

Lotte Lucas Beyer - Le paysan de la forêt dans les Landes de la Gascogne et dessins
Lotte Lucas Beyer – Le paysan de la forêt dans les Landes de la Gascogne et dessins

L’école « des mots et des choses » dans le val d’Azun

Lotte Paret - Arrens 1930 - Les mots et les choses
Lotte Paret – Arrens 1930 – Les mots et les choses

En Val d’Azun, Lotte Parett, une autre élève de Fritz Krüger, réalise une étude sur le vocabulaire de la vie courante à Arrens-Marsous. Elle publie sa thèse en 1932 et la dédicace à Miquèu de Camelat qui l’a aidée dans son travail de recueil :

A moussu Miquèu de Camelat
Felibre Mayourau,
En respectuous mercés
D’era soua recounechenta

La thèse a été récemment publiée par l’Association Guillaume Mauran et la Société des Sept vallées. Elle parle des productions animales et végétales, de la fabrication des produits de l’élevage, de la maison, des repas, des fêtes des superstitions, etc.

À cette occasion, on redécouvre les noms donnés aux vaches en fonction de la couleur de leur poil (extrait de la traduction française) :

  • Haubina f. « vache fauve » (M.I, 1108) < FALU-INA,
  • Coloúma f., couloumeta f. « vache de couleur blanche » (comme les colombes), (M.I, 607 « vache grise en Gascogne ») < COLUMBA,
  • Palouméta f. « vachye de la couleyur de la palombe » < PALUMBA,
  • Nabéta f. « vache de la couleur blanche du navet » < NAPU,
  • Saurina f. « vache saure » < germ. SAUR « sec, maigre » (REW7626),
  • Mouréta f. « vache noire » (M. II.371 vaco moureto « vache noiraude ») < MAURU,

L‘apport considérable de l’école allemande – à rééditer ?

Les élèves de l’école « des mots et des choses » nous ont laissé un remarquable travail d’ethnographie et de linguistique sur la vie rurale et les mots de tous les jours en Gascogne dans la première moitié du XIXe siècle.

Rédigés en allemand, ces travaux sont progressivement traduits et publiés en français. Ils nous montrent tout ce que nous devons aux romanistes allemands de l’école « des mots et des choses » dans la connaissance du gascon.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wörter und Sachen
Le gascon, études de philologie pyrénéenne, Gerhardt Rohlfs, 1935
Bulletin société de Borda, 1er trimestre 2021
Arrens 1930, des mots et des choses, Lotte Paret, 2008, édité par l’association Guillaume Mauran
Un demi-siècle après… Redécouvrir les travaux de l’école romaniste de Hambourg   Christian Bromberger




Héritières et cadettes des Pyrénées

Isaure Gratacos raconte la vie des héritières et cadettes dans ls Pyrénées
Isaure Gratacos

La vie difficile dans les Pyrénées entraine un mode de fonctionnement particulier où les héritières jouent le même rôle que les héritiers, où les cadettes jouent le même rôle que les cadets. Une exception gasconne !

Isaure Gratacos, docteure ès lettres (études occitanes), professeure agrégée d’histoire, a collecté de nombreux récits sur le sujet dans les Pyrénées centrales et mené des études approfondies.

Les filles héritières et le droit d’ainesse absolu

Dans les Pyrénées, le droit d’ainesse absolu prévaut. Ainsi, garçon ou fille, c’est l’ainé·e qui garde la maison et les biens, conserve les fonctions sociales – participe à l’assemblée de la vesiau [regroupement de maisons, équivalent à la commune], vote pour élire le représentant au conseil de la vallée, etc. Et on marie l’aireter o l’airetera [l’héritier ou l’héritière] avec ua capdèta o un capdèth  [une cadette ou un cadet]. Le capdèth ou la capdèta qui arrive prend le nom de la maison qu’il ou elle rejoint : qu’ei vengut gendre [il est venu gendre] qu’ei venguda nora [elle est venue belle-fille]. Ainsi la maison et son nom sont préservés. L’autorité reste cet·te ainé·e : qu’i jo que comandi, que sò a casa mio [c’est moi qui commande, je suis chez moi] rappelle un témoignage recueilli par notre professeure d’histoire.

La Révolution est une catastrophe pour les Pyrénées. Les femmes sont considérées comme non responsables, n’ont pas le droit de vote. Les communes sont créées et les femmes évincées. Une situation qui ne sera pas réparée dans les régimes qui suivent. Une chanson restera :

Héritiers et héritières : les femmes se révoltent contre l'Etat qui les dépossède de leurs droitsTot qu’ei dolors, per
totas eras maisons
Sustot eras airetèras
Maudit sia eth rei
Que nos a hèit era lei
Contr’eras airetèras.

Il n’y a que douleurs
dans toutes les maisons
Surtout pour les héritières
Ah! Maudit soit le roi
qui nous a fait cette loi
Contre les héritières.

Les femmes aînées combattent l’Etat

gardes forestiers
Gardes forestiers (1831)

Pendant un siècle (jusqu’en 1871), les femmes pyrénéennes se battront contre l’État qui s’approprie les terres communes (80% des terres étaient gérées de façon collective) devenues communales. L’État qui boise les pâturages, retirant les ressources aux locaux. Ceux-ci vont se défendre en encravatar les arbres, en les cravatant, c’est-à-dire en enlevant une bande d’écorce tout le tour, ce qui a pour effet de faire mourir l’arbre. D’autres s’opposent aux gendarmes. Isaure Gratacos rapporte une de ces bagarres.

L’une de ces femmes s’oppose à un gendarme. Elle se défend, prend une ardoise et lui coupe l’oreille. Elle s’échappe et rentre chez elle avec la complicité d’un paysan. Mais il lui faut comparaitre au tribunal de Saint-Gaudens. Elle n’a pas peur, elle s’y rend. Là, elle s’arrange pour murmurer au gendarme blessé : si tu me dénonces, je te tue. Le juge interroge la jeune femme : Marquète, est-ce vous qui avez coupé l’oreille à Monsieur Lapeyre ? Marquète n’a pas le temps de répondre, le gendarme s’écrie : Y a rien de plus faux ! L’histoire se raconte dans les familles jusqu’à nos jours.

Las hilhas devath

Fin XVIIIe, la population devient trop importante pour les maigres ressources des montagnes.  Et le sort des capdètas et des capdèths n’était pas des meilleurs. Elles et ils restent  à la maison, célibataires, et travaillent sans gage pour l’ainé·e. On les appelle d’ailleurs les esclaus [esclaves]. Alors commence une émigration saisonnière :

Crabas amont
Hilhas devath

Les chèvres en haut,
Les filles en bas.

Le bureau des nourrices, Rue du Cherche-Midi à Paris : une voie possible pour les cadettes
Le bureau des nourrices, Rue du Cherche-Midi à Paris

Elle va s’accélérer sous la Restauration, le Second Empire et jusqu’à la guerre de 40-45.

Au départ, il s’agit des capdètas. Après avoir semé le blé et le seigle, dès 16 ans, elles vont travailler en bas, hors des Pyrénées.  Elles reviendront pour les semences de mai. Certaines sont nourrices chez des bourgeois des villes de la plaine, d’autres cardairas [cardeuses] ou encore colporteuses. Un dicton précise Hilha e caperan non saben cap aon anar minjar eth pan. [Fille – comprendre cadette – et curé ne savent pas où aller manger leur pain.]

Cadets et cadettes vont sur les routes pour vivre : les chaudronniers-rétameurs
Les chaudronniers-rétameurs

Les capdèths, eux aussi, partiront comme artisan. Ils seront cauderèrs [chaudronniers], telerèrs [couvreurs], agusadors [aiguiseurs], segadors [moissoneurs] et iront surtout en Espagne.

On garde les traces de ces passages en Comenge [Comminges] par le nom d’un abri naturel, lo trauc d’eths cauderèrs [le trou des chaudronniers], simple trou dans la terre où l’on pouvait manger à l’abri du vent, bivouaquer, sur le chemin de l’Hospice de France à la Rencluse par le port de Vénasque. Ou par cette chanson du Couserans :
Que n’èran tres segadors qu’anavan tà Espanha…
Ils étaient trois moissonneurs qui allaient en Espagne…

Les cadettes colporteuses

Marchande ambulante
Colporteuse

Elles vendent, souvent pour leur propre compte, des articles fabriqués au village. Arbàs entà cauças, Aspeth entà anjòias [Arbas pour les chaussures, Aspet pour les bijoux]. Ce peut être aussi des chapelets, des dentelles, des chaussettes en laine, des lacets… et même des lunettes.

Selon leur village d’origine, elles vont, à pied, la marchandise sur le dos, dans telle ou telle région pour vendre. Elles marchent souvent pieds nus, ne mettant eras ‘sclopas [gros sabots de bois dans lequel on met une autre chaussure] que s’il pleuvait ou en arrivant au village où elles voulaient vendre.

Si elles arrivent à amasser un peu d’argent, elles pourront acheter des montres ou des chaussures qu’elles revendront. Elles pourront aussi acheter un âne, une voiture, un cheval.

Certaines vont loin, à Nàpols [Naples – Italie], à Cadiç [Cadix – Espagne] ou en Normandia. Par exemple, les filles de Malavedia [Malvezie] en Comenge (au sud de Sent Gaudenç) vendaient leur linge de maison en Italie du nord.

Les colporteuses seules ?

Marchands ambulants
Colporteurs

Les colporteuses des Pyrénées partent souvent seules, cas rare en France. Pourtant, des couples vont se former et elles partiront avec leur époux, colporteur aussi, et les enfants quand ils ont l’âge. Isaure Gratacos signale la famille Abadie, de Sent Pè d’Ardet [Saint-Pé d’Ardet]. Ils vendent des chaussures en Italie du sud. Outre le couple et leurs deux enfants qui suivront dès leur 16 ans, il y a un frère et une sœur. Leurs affaires marchent bien et ils pourront faire construire une maison confortable au village.

Ces nouvelles maisons auront un nom comme il est de coutume en Gascogne : eths balets [les balcons] pour celle-ci ornée de balcons. De même pour les capdèths artisans : au telerèr [chez le couvreur].

La réussite : les Nouvelles Galeries

Perpignan - Le Grand Bazar et les Nouvelles Galeries
Perpignan – Le Grand Bazar et les Nouvelles Galeries

Certains de ces colporteurs vont suffisamment s’enrichir pour s’établir. Et ce ne sera pas toujours au village. Ainsi, l’histoire de Germain et Henriette Claverie.

À Argut [Argut-Dessous en français], juste au sud de Sent Beath [Saint-Beat], en Comenge [Comminges], vit la famille Claverie. Germain et Henriette vont colporter du côté de la Méditerranée. En 1897, à Perpignan, Germain et Henriette Claverie achètent à M. Zappa un commerce du nom de Grand Bazar. Il est alors place Laborie (actuellement place Jean-Jaurès).

En 1905, les remparts de la ville sont détruits. Les Claverie achètent alors un terrain de 1 600 m2 en face du pont Magenta, au Castillet. Le Grand Bazar devient les Nouvelles Galeries. Il va rester dans la famille. Les enfants, Edouard, Ambroise et Germaine (épouse Barès) prennent le relai en 1933.

Le fonctionnariat des cadettes

Ecole Normale d'Institutrices (1927-1930) - le métier d'institutrice pour ls cadettes
Ecole Normale d’Institutrices (1927-1930)

Parmi les autres spécificités des Pyrénées, Isaure Gratacos signale la scolarisation. Les héritières et cadettes, comme tous les autres, garçons et filles, vont massivement à l’école primaire et au cours complémentaire. Bien plus que dans d’autres régions. Cet enseignement va ouvrir la porte du fonctionnariat à celles et ceux qui ne sont pas en charge de perpétuer la maison. Ainsi lo parçan d’Aspèth [l’Aspétois] va dès 1930 devenir une pépinière d’enseignants surtout pour les filles.

Ainsi, la situation se renverse. L’héritière ou l’héritier, restant dans la maison, se retrouve dans une situation sociale et économique moins enviable que les cadets. La profession agricole est de plus en plus dévalorisée. Alors, les ainé·es se mettent à leur tour à quitter la montagne…

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La vie humaine dans les Pyrénées ariégeoises…, Michel Chevalier, 1956
Femmes pyrénéennes, Isaure Gratacos, 1998