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Dans les légendes gasconnes, le Mandragòt est un chat noir obtenu par un sorcier en échange de son âme.
Le mandragòt, un chat porte-malheurs
Le Mandragòt fait l’objet de superstitions. Gare à celui qui en croise un !
Pourtant, sans en faire des demi dieux comme chez les Egyptiens, on aime bien les chats. Ils protègent les récoltes contre les rongeurs et sont de bonne compagnie.

Mais voilà qu’en 1233, le Pape Grégoire IX qui crée l’Inquisition, considère que le chat est l’incarnation du Diable et que, par conséquent, toute personne qui détient un chat noir doit être brulée sur un bucher. Les yeux du chat reflètent les flammes de l’Enfer et on croit qu’il possède neuf vies. Inutile de préciser que dans les années qui ont suivi, la population féline a fortement diminué.
Les Cathares ou les Templiers sont accusés d’adorer un chat noir.
Cette croyance s’associe à la chasse aux sorcières des XVIe et XVIIe siècles. Il suffit qu’une maison brule quelque part ou qu’une vache meure de maladie pour qu’on désigne une sorcière qui finit sur le bucher. Et comme les sorcières sont réputées se transformer en chat noir, on n’hésite pas à bruler les sorcières avec leur chat.
Mieux encore, le Pape Innocent VIII autorise en 1484 le sacrifice des chats lors des fêtes populaires. Les feux de la Saint-Jean sont souvent alimentés avec des chats capturés par les habitants.
Le Sabbat des mandragòts

De l’hérésie, on glisse doucement vers la sorcellerie. Les Mandragòts se réunissent pour un sabbat semblable au sabbat des sorcières. Ils préfèrent cependant la nuit du Mardi-gras pour se réunir.
N’essayez pas d’empêcher un chat de s’y rendre en l’enfermant. Le seul moyen est de lui couper la queue !
Les chats se réunissent dans des forêts profondes, à des croisements de chemins, sous un ormeau ou près de mégalithes. Le Diable les y rejoint. La réunion est ponctuée de cris furieux et on leur prête même la faculté de parler. Ne dérangez pas un sabbat, vous seriez attaqué et dévoré par les chats en furie !
Dans la plupart des cas, ce sont des sorcières qui se transforment en Mandragòts pour assister au Sabbat !
La chasse aux sorcières et la croyance au sabbat s’atténue à partir du XVIIIe siècle. Les excès de l’Église sont combattus. Le mouvement littéraire du Romantisme remet le sujet au gout du jour. Victor Hugo en a même fait un poème en 1825 : La ronde du Sabbat.
Mais la croyance populaire est tenace. On en retrouve la trace dans la toponymie. Par exemple : lo prat deths gats (le pré des chats) ou lo sabarat (lieu des sabbats).
La légende des Ponts du Diable

Dans beaucoup de lieux possédant un pont médiéval à arches, on attribue sa construction au Diable, surtout si l’ouvrage s’avère difficile à construire ou spectaculaire. En Gascogne, on trouve cette légende à Saint-Pé de Bigorre, à Oloron Sainte-Marie ou à Saint-Christaud (Haute-Garonne).
Ainsi, la légende veut que le pont soit difficile à construire. Le maitre d’œuvre appelle donc le Diable à son secours qui promet de terminer l’ouvrage en un temps record à la condition qu’il prenne l’âme de la première créature qui passera sur le pont.
L’accord conclu, le Diable construit le pont en une seule nuit. Pour honorer le contrat, le maitre d’œuvre fait passer un chat noir (bien évidemment) sur le pont. Le Diable, voyant qu’on le trompe, s’enfuit au fond des eaux dans un terrible hurlement.
Cette légende est quasiment la même partout. Certains ponts portent même l’effigie du Diable pour la rappeler. Le plus connu d’entre tous est le pont Valentré de Cahors en Quercy.
Pourtant, s’il est courant de voir le Mandragòt comme un chat noir lié au Diable, dans certains endroits de la Gascogne, le Mandragòt est plutôt un signe de richesse.
On peut attraper un Mandragòt
Jean-François Bladé, qui a recueilli les contes et légendes de Gascogne, nous dit que le Mandragòt est une bête très rare qui ne sort qu’une fois par an, de minuit au coucher du soleil. Pour l’attraper, il faut attacher une poule au pied d’une croix, à un carrefour de quatre chemins.
Quand le Mandragòt s’approche de la poule, il faut le prendre par la queue, le mettre dans un sac que l’on porte sur l’épaule gauche et l’emmener chez soi dans le plus grand secret. Les conditions de la chasse sont très précises !

Celui qui réussit à attraper un Mandragòt devient alors très riche et trouve chaque matin une poignée de Louis d’or dans la boite où il a enfermé l’animal fabuleux.
Dans les Landes, le Mandragòt est le trésor qu’on reçoit du Diable en échange de son âme. À chaque anniversaire, un animal, renard ou rat qui porte le même nom, apporte la récompense promise. Dans certaines localités, on croit qu’ils reviennent le lendemain apporter le double de la somme. Et bien sûr, sur son lit de mort, le bénéficiaire peut transmettre son maléfice à n’importe qui !
Une autre variante veut que le Mandragòt s’attache à la maison où il vit. À Montégut, près d’Auch, on raconte que quelqu’un qui est venu voir le riche charpentier du village, s’assit par mégarde, près de la cheminée, sur le coffre qui renfermait le Mandragòt. Il ne peut se lever du coffre sauf quand le charpentier demande au Mandragòt de le laisser partir. Il n’en faut pas plus pour lier la richesse du charpentier à son Mandragòt !
Les trésors merveilleux
Aver lo Mandragòt a la maison (Avoir le Mandragòt chez soi), c’est être riche. Finalement, plus on puise dans ses trésors, plus il y a d’argent. D’ailleurs, on dit d’un homme riche qui dépense sans compter : Qu’a los Mandragòts (Il a les Mandragòts).
Le Mandragòt est ici un trésor merveilleux donné par le Diable et gardé par des rats. On est bien loin du chat noir.
La Revue de Gascogne du 1er janvier 1900 nous raconte qu’un homme de Maignan près d’Eauze était sur son lit de mort. Quand le curé entre dans la chambre pour lui donner les derniers sacrements, une horde de rats envahissent la pièce et forcent le curé à s’en aller (une manifestation du Diable ?). Plus on tue de rats, plus il en arrive. Ils finissent par étouffer le mourant et le dévorer. À Nogaro, dans la même légende, on remplace les rats par des chats. À Vic-Fezensac, lors de l’enterrement d’un mort qui « avait les Mandragòts », on trouve le cercueil vide !
On peut vendre une poule blanche au Diable pour qu’il donne une somme énorme en échange. Au fur et à mesure qu’il jette des pièces par terre, des serpents apparaissent et seuls les plus courageux peuvent les ramasser et devenir immensément riches. On trouve alors des pièces d’or un peu partout dans la maison.
C’est un trésor merveilleux qui ne se passe de personne à personne que sur le lit de mort.

Et aujourd’hui ?

De nos jours encore, Mandragòt ou pas, la croyance populaire veut que croiser un chat noir soit synonyme de malheur.
Pourtant un groupe de chanteurs de Pau a pris le nom de Mandragòt. Des gites aussi. Et même une brasserie à Sainte-Colome (Pyrénées-Atlantiques).
Alors, souvenir d’une légende ou superstition toujours vive ?
Serge Clos-Versaille
écrit en orthographe nouvelle de 1990
Références
Jean-François BLADE, Contes populaires de la Gascogne, Tome II : Contes mystères et superstitions, chapitres VII-VIII-IX, 1886, Wikisources.
Revue de Gascogne– 1er janvier 1900, www.gallica.fr

