La maladie bleue de l’automne

Chaque année, d’octobre à novembre, la « Maladie bleue » frappe la Gascogne. Elle vide les usines et les bureaux : les palomas (palombes) sont de retour. Plus qu’une chasse traditionnelle, c’est un véritable mode de vie.

La paloma / la palombe

Palombe ou pigeon ramier © Wikipedia
Palombe ou pigeon ramier © Wikipedia

La palombe (colombus palumbus), c’est le pigeon ramier. Pour les Gascons, c’est la paloma à ne pas confondre avec le roquet (rouquet, pigeon des champs) ou le colom (biset) qui est le pigeon des villes.

La paloma vit en Europe, en Afrique du nord et au Moyen-Orient. En automne, elle migre vers le sud de l’Europe pour trouver un climat plus tempéré en hiver. Parfois, elle devient sédentaire lorsque le climat lui convient. Comme elle vit en groupes pouvant compter plusieurs milliers d’individus, elle offre des vols spectaculaires de palomas se déplaçant à la recherche de nourriture. Puis, le soir, elles cherchent un dortoir dans les arbres pour se reposer.

On la reconnait à son plumage bleu gris, son bec jaune, une tâche blanche sur le côté du cou, sa nuque verte, sa poitrine rose pâle, sa bande blanche sur les ailes, ses pattes roses et le bout des ailes et de la queue, noires.

La paloma aime les espaces boisés. Ainsi, elle se nourrit principalement de bourgeons, de fruits, de graines et de glands. Pendant la période de reproduction, elle vit en couple lié toute leur vie. Elle niche dans les arbres et peut élever 2 à 3 couvées par an. À chaque fois, elle pond de 1 à 2 œufs qu’elle couve pendant 17 jours. Et les palometas (petits de la palombe) quittent le nid au bout d’un mois.

En général, la paloma vit une quinzaine d’années, quand elle n’est pas victime de l’esparvèr de las palomas (l’autour des palombes), son principal prédateur, ou des palomaires (chasseurs de palombes). De plus, comme elle se nourrit de graines dans les champs, elle est parfois victime des produits fongicides qui enrobent les semis, quand elle en mange de trop grandes quantités. Cependant, c’est une espèce abondante qui n’est pas menacée.

Vol de palombes © Gilles DE VALICOURT
Vol de palombes © Gilles DE VALICOURT

La chasse de la palombe en montagne

Lepheder, aux Aldudes, est un des dix cols du Pays Basque où la chasse aux filets est autorisée. © Jean-Philippe Gionnet
Lepheder, aux Aldudes, est un des dix cols du Pays Basque où la chasse aux filets est autorisée. © Jean-Philippe Gionnet

La palombe se chasse partout où elle est présente. En Gascogne, c’est principalement au vol, au filet ou à l’affut.

Le tir au vol se pratique principalement dans les cols pyrénéens où les palomas passent pour se rendre en Espagne. Alors, les chasseurs dissimulés derrière une barrière végétale tirent lorsqu’un vol se présente. Mais le succès de la chasse dépend de l’emplacement choisi. Parfois, le vol fait demi-tour et se présente à nouveau plusieurs fois de suite avant de passer le col.

En fait, cette chasse se développe seulement après la seconde guerre mondiale, lorsque les cols s’atteignent facilement grâce aux voitures. Et les emplacements de chasse se louent parfois très cher.

Palette pour effrayer les palombes
Palette pour effrayer les palombes

Toutefois, dans les cols, la chasse à la pandèla ou panta (au filet) est plus traditionnelle. Le lieu de la chasse s’appelle la pantièra. On place des filets verticaux aux endroits de passage. De plus, lorsqu’un vol se présente, on lance en l’air des palettes de bois blanches pour simuler une attaque d’autour. Alors, le vol de palomas plonge pour passer le col au plus bas et se prend dans les pandèlas. Mais la paloma est maline, et elle sait éviter la pandèla. Cette chasse se pratique à plusieurs chasseurs qui se coordonnent pour diriger le vol vers l’endroit choisi. Parfois, on effectue des coupes dans les forêts en haut du col pour offrir un passage obligé aux palomas.

À la fin de la chasse, les chasseurs partagent les palomas. Une part est réservée à la commune ou au propriétaire qui prête le terrain. Dans la plaine, la chasse traditionnelle se fait en palomèra (palombière), au sol ou dans les arbres.

La chasse à la palombière

Palombière au sol
Palombière au sol

Très différente, la chasse à la palomèra a pour objet de faire se poser les palomas avant de les tirer. Ainsi, dans les Landes, le Gers, la Gironde et le Lot-et-Garonne où la chasse au filet est autorisée, on fait poser le vol au sol avant de le prendre au filet. La palomèra est alors construite au sol. Mais dans les autres départements gascons, on fait poser les palomas sur des arbres avant de tirer. Et bien sûr, dans ce cas, la palomèra est construite dans les arbres.

Toutefois, qu’elle soit au sol ou dans les arbres, la palomèra n’est pas qu’une simple cabane. C’est une sorte de résidence secondaire qui fait l’objet de toutes les attentions du palomaire (chasseur de palombes).

Palombière dans un arbre
Palombière dans un arbre

Ainsi, il entretient la palomèra toute l’année. Il la camoufle par des branches ou des fougères qu’il faut remplacer régulièrement. En effet, une végétation sèche au milieu des arbres feuillus attire la méfiance des palomas. Au sol, le garage sert à cacher l’auto. De plus, dans la palomèra, il y a un lieu de vie, un poste d’observation et des postes de tir. Mais pas question de tirer sans que le vol de palomas ne se soit posé dans les arbres.

En général, on taille les arbres alentour pour dégager des branches qui serviront au poser des palomas. En effet, la vue doit être dégagée depuis la palomèra et les branches sont choisies pour accueillir un grand nombre de palomas.

Et les apèus

Mécanisme pour monter les apèus © Palombe.org
Mécanisme pour monter les apèus © Palombe.org

Pour faire poser un vol, il faut l’attirer par des apèus (appeaux). En fait, ce sont des pigeons ou des palomas attachés sur des raquettes manœuvrées par un réseau de fils tirés depuis la palomèra. Ils sont coiffés de la cluma (chapeau en cuir ou en fer que l’on met sur la tête de l’apèu pour lui cacher la vue afin qu’il ne soit pas effrayé).

Avant la période de chasse, on entraine les oiseaux pour qu’ils répondent aux sollicitations. Même, on les choie comme un membre de la famille. D’ailleurs, ils ont leur cabane au pied de la palomèra où ils se reposent la nuit et sont nourris pendant la saison de la chasse. Et c’est au palomaire de savoir quel apèu solliciter pour faire « tourner » le vol de palomas qui passe et le faire se poser.

Palombière, « sifflez ! »

Signalisation de palombière © Wikipedia
Signalisation de palombière © Wikipedia

Il règne un grand silence autour de la palomèra. En effet, aucun bruit ni mouvement suspect ne doit susciter la méfiance des palomas. Parfois, on trouve des panneaux « Palombière. Sifflez ». C’est que le visiteur doit prévenir de son arrivée par un shiulet (sifflement bref). Sans réponse, il ne doit pas bouger car cela signifie que des palomas approchent. En revanche, il peut avancer dès qu’il entend deux shiulets.

On trouve facilement la palomèra, bien camouflée à la cime d’un arbre, car le sol des alentours est bien propre. En effet, il faut pouvoir retrouver une paloma tombée après le tir.

Et on ne parle pas dans une palomèra, on chuchote. D’ailleurs, c’est le güèit (guetteur) qui donne les ordres. Chut ! il faut se taire. L’espion (apèu situé dans une cage en haut d’un arbre) s’agite, il a vu quelque chose. À vos postes ! Dans un sifflement, un vol approche. Fla-fla-fla, les apèus sont manœuvrés. Le vol se pose. Un, dus, tres… Pan ! les tireurs tirent ensemble. Quelques palomas tombent à terre.

Une vraie cabane

Retour de chasse à la palombe © www.abchasses.com
Retour de chasse à la palombe © www.abchasses.com

On équipe soigneusement la palomèra d’une table, de chaises, parfois d’un canapé, d’un frigo et d’une gazinière. Et la convivialité est de mise. Un rôti ou de la saucisse « échappés » d’un congélateur font l’affaire. Quelques champignons qui poussent sous la palomèra et quelques œufs vont aussi très bien. Certaines mauvaises langues disent même que les palomas n’ont pas de souci à se faire !

Et le soir venu, on redescend avec les palomas du jour qui feront un excellent salmi (salmis) servi pour les jours de fêtes.

Quand on veut honorer quelqu’un, on l’invite à la palomèra. S’il n’est pas un bon chasseur, on ne le laisse pas tirer au cas où il confonde paloma et apèu.

En fait, la chasse à la paloma est plus qu’une chasse, c’est un art de vivre. On est bien loin des « safaris » à la palombe où, pour quelques centaines d’euros, vous pouvez tirer ces oiseaux.

La chasse à la palombe, un art de vivre

La préparation de la saison de chasse à la paloma est longue. C’est une affaire de spécialistes qui s’y préparent tout au long de l’année. Puis, quand vient le moment, la « Maladie bleue » frappe le pays.

Quelques proverbes relatifs à la chasse à la paloma le rappellent :
A Sent Miquèu l’apèu, a Sent Grat, lo gran patac / À la Saint-Michel (29 septembre), on prépare l’appeau, À la Saint-Gratien (8 octobre), on tire.
A la Sent-Luc, lo gran truc / À Saint-Luc (18 octobre), le grand passage.
Et un dernier
A la Sent Martin la fin / à la Saint Martin (11 novembre) la fin.

Mais les palomas ne sont pas aussi précises que les proverbes. Elles passent un peu avant ou un peu après selon les saisons. En tout cas, s’il y a des glands, il y aura des palombes :
An de glanèra, an de palomèra / Année de glands, année de palombières.

Même le rugby fait appel aux palomas :
Tirar tà las palomas / tirer une chandelle au rugby. Cela rappelle le tir au vol.

Un plat traditionnel

Un salmis de palombe aux chanpignons © Marie-Claire
Un salmis de palombe aux champignons © Marie-Claire

Les grands jours, la paloma est au menu. Rôtie à la broche ou en salmi, c’est un véritable plat de fête. Elle régale les réunions familiales, les repas des chasseurs, des corsaires (amateurs de course landaise) ou du club de rugby. Si vous avez des palomas à faire cuire, suivez la recette du chef …

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Chasse à la palombe entre ciel et terre
La chasse à la palombe dans les Landes, INA, Hubert Cahuzac, 1989
Chasse a la palombe dans le bazadais, Tristan Audebert, 1907
La chasse à la palombe, au coeur de la construction identitaire du Sud-Ouest aquitain, Annales du midi, Pierre Hourat, 2018