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Marie, les miracles, les légendes

Le culte de Marie se développe dès le Moyen-âge. Mêlant dévotion et légende, s’inspirant de traditions antérieures, on lui attribue des miracles et on lui dédie des sanctuaires. Si ce phénomène n’est pas propre à la Gascogne, on y trouve fortement chez nous le symbole de la maternité divine.

Marie, Louis XIII et Louis XIV

"<yoastmarkLouis XIII, le fils d’Henri IV, promet plusieurs fois entre 1632 et 1638 de consacrer la France à Marie si celle-ci lui accorde un héritier. Une négociation divine, pourrait-on dire. Gagné ! Après 22 ans de mariage, Anne d’Autriche, son épouse, est enfin grosse. Alors, le 10 février 1638, Louis XIII voue la France à Marie dans un acte solennel de consécration. Ainsi, la France devient le royaume de Marie : Regnum Gallae, regnum Mariae. Et l’enfant, futur Louis XIV, recevra le nom de baptême de Louis Dieudonné.

En outre, le roi instaure les processions du 15 août, fête de l’Assomption de la Vierge. Et chaque église doit soit être sous le patronage de Marie, soit lui consacrer sa chapelle principale.

En fait, ce culte va bien aux Gascons. D’ailleurs, Saint Saturnin (mort en 250), lors de ses prêches dans notre région, y apporte déjà le culte de Marie, comme en témoigne le sanctuaire de Notre-Dame de Cieutat à Eauze. Un lien avec la déesse mère ?

Bien plus tard, on entendra les Gascons témoigner de leur tendresse pour Marie dans ce cantique Que’t vòi saludar, dont voici le refrain :

Qu’et boï saluda cado dio Mario
E qu’ets boï prega souben, souben
E qu’ets boï aima toustem, toustem!

Que’t vòi saludar cada dia Maria
E que’t vòi pregar sovent, sovent
E que’t vòi aimar tostemps, tostemps!

Cliquer ici pour écouter le cantique des Gascons à Marie chanté en gascon à Auch le 20 novembre 2020.

Marie dans les pays d’Auch et au-delà

Cathédrale d'Auch - mise au tombeau
Cathédrale d’Auch – mise au tombeau

Rien que dans le diocèse d’Auch, l’archéologue et historien gascon, membre fondateur des Archives historiques de Gascogne, Adrien Lavergne (1843-1914) compte encore vingt sanctuaires qui sont dédiés à Marie et qui sont toujours fréquentés au début du XXe siècle.

Sainte-Marie d’Auch est surement la plus connue. Pourtant, d’autres méritent notre intérêt.

Notre-Dame du Bernet en Dému 

Sanctuaire de Notre-Dame du Bernet en Demu
Sanctuaire de Notre-Dame du Bernet en Demu

Los demuqués (Démucois) connaissent déjà ce sanctuaire au XIe siècle. En effet, Agnès, veuve du vicomte de Gabarret le donna alors à l’archevêque d’Auch. C’est l’un des plus anciens de la région. À 800 m du village, dans une zone marécageuse plantée de verns (prononcer ber, aulnes en gascon), une source s’écoulait en petits ruisseaux.

Or, vers l’an 1000, une jeune mère affaiblie par la faim n’a pas assez de lait pour nourrir son bébé. Alors qu’elle garde deux génisses dans les prés humides du Vernet (Bernet, zone d’aulnes), voilà que l’une d’entre elles traverse le ruisseau et se met à meugler avec insistance en direction d’un vieil arbre aux dimensions colossales. Curieuse, la jeunette s’approche et voit, au-dessus du tronc, une belle dame au sein clair qui porte un enfant dans ses bras. Immédiatement, elle recule, tremble et n’ose plus bouger. Mais la belle dame, d’un sourire, calme sa frayeur et lui fait signe d’approcher.

Doucement, elle lui dit :

Aoujos counfienço ; toun maynatgé qui bioura, è toutos las mays qui bénguon aci préga, qu’obtenguëran la même fabou que tu, tant que l’aïgo d’equesto houn coulera.

Aujas confiénça; ton mainatge qui viurà, e totas las mairs qui vengan ací pregar, qu’obtengueràn la mèma favor que tu, tant que l’aiga d’aquesta hont colarà.

Còp sec, la vision disparait et la jeune mère réconfortée nourrit son enfant ce jour-là et tous les jours qui suivent. Bientôt, la nouvelle se répand, l’on court à la fontaine, l’on sculpte une Vierge avec le tronc de l’arbre et l’on construit un abri pour la protéger. Enfin, on bâtit un grand tumulus et on édifie une chapelle, Notre-Dame du Bernet en Dému. Ensuite, un prêtre s’installe à sa porte afin de recevoir les nombreux pèlerins. Et plus tard, l’archevêque d’Auch fera bâtir un prieuré.

Notre-Dame de Tonnetau à Gondrin

Notre-Dame de Tonnetau à Gondrin
Notre-Dame de Tonnetau à Gondrin (32)

La légende se situe probablement dans la première moitié du XVIe siècle. La famine sévit alors en Armagnac ; il n’y a plus de feuilles aux vignes et les prairies sont devenues des déserts. Un jeune berger garde ses moutons à la recherche de quelque herbe dans le vallon de Tonnetau. Lui cherche des baies pour tromper sa faim, mais les haies sont sèches. Cependant, il remarque un ormeau éclatant de lumière dans laquelle apparait une dame qui lui sourit et dit :

– Digo doun, migot, qu’as ende ploura?
– Madamo, qu’ey hamé, e y a pas brico de pan à la maysoun. Mous ban touts gani,
– Tourno-t-en. Daùbriras la cacho e y trouberas pan. E t’at disi, à parti d’adaro, jamè lou pan nou manquéra, praci.
– Mè, Madamo, bous counégui pas. Qui ets bous?
– Que souy la Sento Biergès. Diras à Moussu Curè que boy que hescon aci uo gleyso et qu’y bengon en poussessioun ». 

– Diga donc, migòt, qu’as ende plorar?
– Madama, qu’èi hame, e i a pas brica de pan a la maison. Mos van tots ganir.
– Torna-te’n. Daubriràs la caisha e i troberàs pan. E t’ac disi, a partir d’adara, jamès lo pan non manquerà pr’ací.
– Mès, Madama, vos conegui pas. Qui ètz vos?
– Que soi la Senta Vièrja. Diràs a Mossur Curè que vòi que hascan ací ua glèisa e qu’i vengan en procession.

Dis donc, petit, qu’as-tu à pleurer ? / Madame, j’ai faim et il n’y a pas de pain à la maison. Nous allons tous mourir de faim. / Rentre chez toi. Tu ouvriras la huche et tu y trouveras du pain. Et je te le dis, à partir de maintenant, jamais le pain ne manquera par ici. / Mais Madame, je ne vous connais pas. Qui êtes-vous ? / Je suis la Sainte Vierge. Tu diras à Monsieur le Curé que je veux qu’on fasse ici une église et qu’on y vienne en procession.

L’enfant court à la maison, ouvre la huche… remplie de pain. Alors, il s’empresse de tout raconter au curé. Mais celui-ci se méfie des affabulations d’un enfant. Pour en avoir le cœur net, il selle son cheval et part jusqu’à l’ormeau. Là, le cheval s’arrête, piaffe, s’obstine malgré les exhortations du cavalier. Alors, le prêtre promet alors de faire bâtir une chapelle et le cheval accepte de continuer. Ainsi, en 1667, une croix est mise en place, en 1719, une chapelle.

Des pèlerins vont venir en masse boire à la source, racontant les nombreux miracles, surtout des guérisons. Quant à l’orme de l’apparition, une tempête le détruit en 2009.

Des miracles de Marie et des sanctuaires

Notre-Dame de Bretous à Senta Aralha (Saint-Arailles) (32)
Notre-Dame de Bretous à Senta Aralha (Saint-Arailles) (32)

En fait, la Gascogne connait de multiples apparitions de Marie. Elles sont souvent liées à des sources – comme pour les hadas [fées]. Ainsi, depuis au moins 1080, une fontaine miraculeuse guérit les rhumatismes et les maladies des yeux à Notre-Dame de Bretous à Senta Aralha [Saint-Arailles]. De même, la fontaine miraculeuse de Notre-Dame de Tudet, à Gaudonvila [Gaudonville] est un lieu de pèlerinage depuis le XIIe siècle. Ou encore, selon une légende du XVe siècle, un gardien de vaches trouve une statue dans une source à Castèthnau d’Eusan [Castelnau d’Auzan] ; ce sera Notre-Dame de Pibèque.

L’autre élément traditionnel est l’apparition de Marie liée à un arbre, ormeau ou aulne. Ainsi, au XIVe siècle, on découvre une statuette de bois représentant Marie tenant son fils dans ses bras, au pied d’un rosier en fleurs en plein hiver. L’eau jaillit au pied du rosier et est à l’origine de la guérison de nombreux malades. Telle est la légende de Notre Dame des roses à Jigun [Jegun].

Un peu plus tard, en 1402, une jeune fille voit l’ormeau en haut du village s’illuminer. La Vierge est sur le tronc. Depuis, les pèlerins fréquentent Notre-Dame de Biran les lundis de Pentecôte.

Ou encore, on découvre en 1513 une statue dans un ormeau à Caüsac [Cahuzac] et on y élève une chapelle, Notre-Dame de Cahuzac, appelée aussi Notre-Dame de l’Orme.

Marie guérit la peste

Plus tard, une deuxième vague d’apparitions ou de miracles sera liée aux épidémies. Ne pouvant s’en remettre aux médecins pour conjurer le sort, nos aïeux se tournent vers Marie.

Notre Dame de Gaillan à Puicasquèr (Puycasquier)
Notre Dame de Gaillan à Puycasquier (32)

Par exemple, Notre Dame de Gaillan, à Puicasquèr [Puycasquier], sur un chemin de Compostelle, est un lieu de pèlerinage depuis le XIIIe siècle. Mais, plus tard, au XVIIe, la peste ou une autre maladie contagieuse (le mot était assez générique) sévit. Or, le 27 avril marque la fin miraculeuse de cette épidémie. Depuis, tous les ans, ce même jour, le curé bénit des bouquets de violiers (fleurs usuelles à Gaillan) afin d’étendre les bienfaits de Marie sur les familles.

De la même façon, en 1631, la peste s’abat sur Pavie. Heureusement, un bœuf, en léchant un ormeau, révèle une statue de la Vierge. D’une vingtaine de centimètres, elle date du XIIe ou XIIIe siècle. Ainsi, dès le 25 mars 1631, la communauté de Pavie fait le vœu perpétuel et solennel d’aller chaque année à la chapelle Notre-Dame du Cédon porter deux livres de cire et une livre d’huile.

On peut continuer ainsi. Terminons par Marciac. Là, en 1654, la Vierge Marie apparait à une jeune fille, dont le souvenir est perpétué par Notre-Dame-de-la-Croix. La peste s’est arrêtée à la pose de la première pierre.

Marciac (32) - Pélerinage du Lundi de Pentecôte à Notre-Dame de la Croix
Marciac (32) – Pèlerinage du Lundi de Pentecôte à Notre-Dame de la Croix

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Notre-Dame de Bernet en Dému, Joseph Lasserre, bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus
Notre-Dame de Tonnetau en Armagnac, Jean Pandellé, bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus