Milh e milhs, millet et autres

Quand on parlait de céréale en Gascogne, outre le blé, on parlait de milh [millet] puis, petit à petit des nouveaux milhs sont apparus.

Des céréales dont le milh

Blé (Triticum aestivum), Otto Müller, (1833-1887) © Wikipedia
Blé (Triticum aestivum), Otto Müller, (1833-1887) © Wikipedia

Avant l’arrivée des Romains, les Aquitains connaissent déjà le blé, le seigle, le millet. Dans les Pyrénées, l’orge se substitue au blé, et le seigle n’est pas utilisé. Les gens du sud-ouest pratiquent l’assolement biennal, c’est-à-dire une alternance de jachère et de culture sur deux ans. Si ce système ne donne pas des productions importantes, il en assure la régularité. De plus, la part en jachère sert de pâturage complémentaire, apportant plus de fumure et donc plus de céréales l’année de culture. Cette pratique est d’ailleurs présente dans tous les pays de la Méditerranée, en raison du climat chaud.

Bien sûr, il existe plusieurs espèces de blat [blé]. La bladeta [bladette] est très résistante aux maladies, elle a une paille haute, un épi long et bien rempli, aux grains tendres et clairs. Le blé de printemps, appelé le sarranhet ou sassonhet, est un un blé indigène à paille longue et souple. Enfin, la gròssanha [grossagne] est un blé dur, gros et barbu, doté d’une paille solide. Ces espèces supportent les grandes sécheresses des régions du département actuel du Gers, qui débutent généralement en juin.

Millas ariégeois à base de milh
Milhàs ariégeois

Quant au milh [millet], il est aussi bien adapté aux régions qui connaissent peu de pluie. Et sa farine permet de nourrir les animaux et de faire des bouillies ou galettes qu’on appelle souvent milhàs, ou armòtas dans la Gascogne centrale ou cruishadas dans les Landes. On fait aussi du pain de millet. D’ailleurs, en Béarn, les producteurs peu fortunés vendent le pain de blé et consomment le pain de millet ou, plus tard, le pain de maïs. (Béarn, Henri Polge).

Le milhòc ou maïs fait son apparition

Maïs (Zea mays), Otto Müller, (1833-1887) © Wikipedia

Bien plus tard, au XVIe siècle, le maïs remplace le millet. Et l’on fait à peu près toutes les préparations avec. Par exemple, on utilise le maïs pour faire du pain, le mesturet. Et des bouillies diverses, ce que nous conte le poète lomanhòl Jean-Géraud d’Astros dans son Beray e naturau Gascon (1636) :

Que [lou pagès] se sap perbesioun tabenc
De pan é bin ou mitadenc
E force milh per las armotes
.
Il [Le paysan] sait qu’il a aussi en réserve
Du pain et du vin ou du méteil
Et beaucoup de maïs pour les armotes.
(où le méteil est un mélange de plusieurs céréales)

Dans les bòrdas [maisons], on conserve la farine dans un coffre à farine que l’on place près de la cheminée et qui sert de siège à quelque ancien de la famille.

Et jusqu’au XVIIIe siècle, tout cela variera peu.

Le milh ou millet qu’ei aquò?

Epis de millet ou milh © Wikipedia
Epis de millet ou de milh © Wikipedia

En y regardant de plus près, le terme milh ou milh petit sert à désigner plusieurs variétés de poacées comme le millet commun (Panicum miliaceum), le millet perlé jaune ou brun (Pennisetum glaucum), le millet des oiseaux (Setaria italica) et l’éleusine (Éleusine coracana).

Même si le millet est originaire d’Afrique, sa culture apparait en Chine il y a plus de dix mille ans. Elle s’étendra sur tous les continents. Elle sera particulièrement présente dans les Landes. Le dictionnaire de Vastin Lespy (1817-1897) fait d’ailleurs mention des meules spécialisées des moulins :
Dues moles, l’une milhère, l’autre bladère
Duas molas, l’una milhèra, l’autra bladèra
Deux meules de moulin, l’une pour le millet, l’autre pour le blé.

Il cite aussi Une jornade de terre, laquau deu semiar de amilh / Una jornada de tèrra, la quau deu semiar de milh [Un arpent de terre qu’il doit ensemencer de millet].

Un avantage, sa saison s’étend tout au long de l’année. Il possède une saveur douce et délicate et il ne contient pas de gluten. On le considère souvent comme une fécule dans l’alimentation.

Le millet était encore cultivé dans le canton de Pouyastruc au milieu du XXe siècle et l’entrepreneur de battage avait une batteuse spéciale pour le milh. Mais sa culture fut abandonnée au profit du maïs. Aujourd’hui, on trouve encore du millet dans les mélanges vendus pour nourrir les oiseaux en cage.

Les autres milhs

Quien se va a Sevilla, pierde su silla, disent les Espagnols. Qui va à la chasse perd sa place.  Au cours du temps, de nouvelles céréales apparaissent et parfois, chassent les premières. Alors, comme on aime le faire en Gascogne, le mot milh devient générique et on précisera seulement par deuxième mot de quelle céréale il s’agit.

Le milh moro

 Milh moro ou Blé de Turquie ou Sarrasin ou, Grandes Heures d'Anne de Bretagne (ca 1500) © Wikipedia
Milh moro ou Blé de Turquie ou Sarrasin, Grandes Heures d’Anne de Bretagne (ca 1500) © Wikipedia

Ainsi, le milh moro [sarrasin] arrive d’Espagne à la fin du Moyen-âge. Il se contente de sols pauvres et s’implante malgré un rendement 5 à 10 fois plus faible que le blé. Il est aussi appelé milh talòish en Lavedan, milh morisco dans l’est de la Gascogne.

Aujourd’hui, le milh moro est revenu sur nos tables, principalement pour les consommateurs sans gluten. On le cultive encore dans certaines vallées pyrénéennes. Par exemple, un agriculteur ariégeois, Olivier Campardou, cultive cette plante dans sa propriété et fournit son atelier SOBA (nom du sarrasin en japonais) à Paris 11e.

On en fait aussi du miel, ou des infusions et, bien sûr, les fameuses crêpes bretonnes que l’on déguste partout en France.

Le milh d’escoba

Sorgho commun © Wikipedia
Sorgho commun © Wikipedia

Vieille céréale cultivée en Afrique (Éthiopie, Soudan…) il y a dix mille ans, il s’agit du sorgho. Quand elle arrive en Gascogne, elle ne détrône pas nos céréales. Pourtant, elle demande peu d’eau et est adaptée à nos climats.

On l’appelle dans les régions du sud-ouest milh d’escoba ou milh de baleja [céréale à balai] parce qu’il servait à faire des balais dits de paille. À ne pas confondre avec l’escoba de brana, le balai de bruyère.

Marcel Serin (1919-2020), passionné de jardin et de culture locale,  nous rappelle qu’en Bigorre, on le semait dans un sillon en bordure d’un champ de maïs, parce que leur culture et la taille des deux plantes étaient semblables. Il raconte : On en faisait encore l’hiver à la veillée au village de Buzon il y a une quarantaine d’années. Ils étaient achetés par une marchande de Tarbes (Mme Cardeilhac) qui les revendait le jour de marché dans son étal situé devant l’église Sainte-Thérèse, la place Montaut ayant perdu sa fonction de « place aux Balais ».

Le milh inspire les Gascons

Un peu en vrac pour terminer, le Gascon utilise le milh dans des proverbes, pour des noms de famille et… pour de nouveaux jeux ! Quelques exemples.

Se au mes d’abriu la tèrra te cauha lo cuu, pòdes hèr lo milh, e se au mes d’abriu la tèrra te cauha pas lo cuu, hès lo milh.
Si au mois  d’avril la terre te chauffe les fesses, tu peux semer le maïs, et si au mois d’avril la terre ne te chauffe pas les fesses, alors sème le maïs.

Se Nadau es a l’escurada, gita lo milh capvath la prada, s’es a la lutz gita-lo capvath lo putz.
Si Noël est sombre, sème ton maïs dans le pré, s’il est lumineux jette-le dans le puits.

Qu’ha lou c. bou ta semia milh
Qu’a lo cuu bon tà semiar milh
Il a le cul qu’il faut pour semer du millet, c’est-à-dire il a peur. Les français disent à peu près pareil : on lui boucherait le cul d’un grain de millet. (Lespy)

Grà de milh en bouque d’asou
Gran de milh en boca d’aso
[Grain de millet dans une bouche d’âne] ce qui s’exprimerait en français par Peu de chose pour un affamé. (Vignancour) ou Une goutte d’eau dans la rivière (Palay)

coma qui minja milhàs
aller vite en besogne (Palay)

Dans le sud-ouest, le mot milh est utilisé pour des noms de famille. Il désignera souvent un producteur ou marchand de millet.

Champ de Millet ou milh DR
Champ de Millet © DR

Les nouvelles inspirations

Fête de l'Egrenage du maïs rouge de Sarrant (Gers)
Fête de l’Égrenage du maïs rouge de Sarrant (Gers) © DDM M. Grégoire

En 2000, nait la fête du maïs, en s’inspirant de la Grèce antique. À Laàs par exemple, un labyrinthe de maïs permet de se prendre pour Thésée allant vaincre  le minotaure.

Un comité international olympique du maïs (CIOM) crée en 2013 les Olimpiadas deu Milhòc avec cinq disciplines :
l’Escopit [le crachat] qui consiste à cracher un grain de maïs le plus loin possible ;
– le lancer de cama [tige de maïs] ;
l’esperoquèra [dépouillage du maïs] qui consiste à enlever les feuilles qui enveloppent l’épi le plus vite possible ;
– le lancer du cabelh [épi] ;
la desquilhada [l’égrenage] qui consiste à égrener un maïs le plus rapidement possible.

Les gagnants se voient décerner une médaille d’or, d’argent ou de bronze.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La révolution agricole du XVIIIe siècle dans la Gascogne gersoise, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-ouest, O. Pérez, 1944
Millet graminée, Techno-sciences.net
Marcel Serin (1919-2020), cultiver le jardin du savoir, association Guillaume Mauran, 2022