L’agriculture gasconne, de nouvelles pistes

Si l’agriculture a très peu évolué pendant des siècles, elle vit depuis quelques décennies des bouleversements incroyables. Quelques expériences.

L’agriculture aux temps anciens

À l’arrivée des Romains, la Gascogne cultivait le blé, la vigne, les fèves et élevait des porcs. Les fundi aquitano-romains puis les abbayes contribuèrent à déboiser et augmenter les espaces cultivés.

Calendrier de Pietro Crescenzi, XIII° siècle, Travaux des douze mois de l'année, Calendrier extrait du Rustican, de Pietro Crescenzi vers 1300
Calendrier de Pietro Crescenzi, XIIIe siècle, Travaux des douze mois de l’année, Calendrier extrait du Rustican, de Pietro Crescenzi vers 1300 © Wikipedia

Jusqu’au XVIIIe siècle, l’agriculture varie peu même si elle intègre quelques fruits exotiques apportés par les croisés. Les familles pratiquent la polyculture, cultivent des céréales, les milhs, élèvent des volailles, du porc, des ovins dans certaines contrées et quelques bovins.

Ce sont les sols et le climat qui imposent cette polyculture. Elle rend les bòrdas (fermes) autosuffisantes.

Puis, au XVIIIe siècle, d’Etigny révolutionne l’agriculture gasconne. C’est qu’il faut lutter contre les sécheresses, les disettes et apporter de la nourriture à une population qui augmente. Ainsi il favorise la construction de routes, la création de sociétés agricoles, les défrichements, l’ajout de marne pour engraisser les champs, l’introduction de nouvelles plantes, d’arbres fruitiers, du maïs, de la pomme de terre

Les temps modernes

Au milieu du XIXe siècle, 75% de la population (20 millions de personnes) est agricole. Les superficies de pâturages sont plus importantes, avec l’abandon deus vacants (des jachères) pour les prairies artificielles, c’est-à-dire ensemencées de légumineuses (lusèrna, esparcet – sainfoin, trèule – trèfle…). Arrivent les engrais, les premières machines. Toutefois, les propriétés restent petites, les progrès techniques sont lents, les crédits quasi inexistants à part ceux des usuriers.

Une crise entraine une terrible baisse des prix en 1875 : ils sont divisés par 2 entre 1875 et 1895 !  Le phylloxera tue les vignes. Globalement, l’agriculture perd la maitrise de ses terres et dépend de plus en plus de l’industrie et de la distribution. Parallèlement, l’industrie se développe et a besoin d’ouvriers.

La première guerre mondiale va décimer les paysans : 550 000 sont tués, 500 000 reviennent blessés, ils représentent 20% des agriculteurs.

Battage à l'aide d'une batteuse manuelle en 1932. Le gerbier est au premier plan, le pailler au second. La paille et le grain sont triés au sol sur l'aire à la sortie de la batteuse (en bas à droite).
Battage à l’aide d’une batadera (batteuse) manuelle en 1932. Le garbèr (gerbier) est au premier plan, le palhèr (pailler) au second. La paille et le grain sont triés au sol sur l’aire à la sortie de la batteuse (en bas à droite) © Wikipedia

En 1945, les actifs français ne sont plus qu’un tiers à travailler dans l’agriculture, pour un tiers dans l’industrie ou le bâtiment et un tiers dans les services. Ce n’est pas fini. Aujourd’hui 75% des Français travaillent dans les services et les agriculteurs ne sont plus que 1,5% de la population active, selon l’INSEE.

La situation actuelle

La France reste la première puissance agricole européenne, le cinquième exportateur au niveau mondial, grâce aux exportations de vin. Mais depuis 1974, les prix des volailles, des porcs ou des céréales ont été divisé par 4.

Élevage de volailles en batterie © Fred TANNEAU/AFP
Élevage de volailles en batterie © Fred TANNEAU/AFP

De plus, les importations ont augmenté :

  • un poulet sur deux consommés en France est importé ;
  • 56% de la viande ovine consommée en France est importée ;
  • 28% des légumes et 71% des fruits consommés en France sont importés.

Les agriculteurs gascons innovent

Puisqu’il y a un salon de l’agriculture à Paris, pourquoi pas un salon dans nos terres, un salon a la bòrda ? Il existe depuis quatre ans (cette année du 15 au 25 février). L’occasion de voir par soi-même les grands défis de l’agriculture et les solutions proposées par nos agriculteurs gascons. Ils montrent à la fois comment ils souhaitent regagner notre souveraineté alimentaire et comment ils prennent en compte les grandes questions d’actualité : énergie, environnement.

En fait, beaucoup de personnes ont conseillé les agriculteurs et pas toujours à raison. Par exemple, un champ de maïs arrosé selon les conseils donne 13,4 tonnes à l’hectare, pas arrosé du tout, 12 t/ha !

L’exemple de la ferme des Mawagits

Guillaume Touzet et Grégoire Servan de la Ferme des Mawagits à Saint-Elix d'Astarac (32)
Guillaume Touzet et Grégoire Servan de la Ferme des Mawagits à Saint-Elix d’Astarac (32) © La Dépêche Photo DDM, Nédir Debbiche.

De nombreux agriculteurs locaux optent pour l’agroforesterie, permettant d’assurer le renouvellement des ressources naturelles comme l’eau ou les sols, de favoriser la biodiversité tout en assurant une production correcte.

C’est l’expérience de Guillaume Touzet, employé chez Arbres &, Paysages 32, et son ami Grégoire Servan, ingénieur agronome au sein de l’association française d’agroforesterie. Ils créent en 2018 la Ferme des Mawagits à Sent Helitz d’Astarac [Saint-Elix]. Mais les deux compères ne sont pas des agriculteurs de souche et ils tâtonnent. Les gens du cru les surnomment gentiment les mauagits [maladroits], nom qu’ils adoptent pour leur ferme.

Carine Fitte et Hélène Archidec du Domaine de Herrebouc
Carine Fitte et Hélène Archidec du Domaine de Herrebouc à Saint-Jean-Poutge (32) © www.tourisme-gers.com

Ils s’intéressent à l’agroécologie et réalisent des ateliers, des conférences et des visites guidées pour sensibiliser le public.  Et ils développent la gemmothérapie avec l’aide d’une naturopathe. Cette expérience est un succès.

De façon similaire, des producteurs comme Carine Fitte et Hélène Archidec assurent leurs cultures en régénérant les sols  par l’utilisation de préparations naturelles. Ainsi, elles produisent depuis 2004, des vins biodynamiques au domaine de Herrebouc, à Sent Joan Potge [Saint-Jean-Poutge].

L’exemple de la ferme des trois grains

Jean-Jacques Garbay
Jean-Jacques Garbay à Saint-Médard (32) © YouTube

À Sent Mesard [Saint-Médard], près de Miranda [Mirande], Jean-Jacques Garbay et son neveu Bastien Garbay développent une chaine respectueuse de la culture des grains à la vente de pain. Il procèdent à des cultures d’été et des cultures d’hiver.
L’engrais utilisé est de l’engrais vert, c’est-à-dire un mélange de luzerne, féverole, avèze, navette ou moutarde blanche, facélie. Toutes ces plantes apportent quelque chose au sol. Par exemple, lo favarilh [la féverole] fixe l’azote de l’air et en laisse une partie dans la terre. Tout d’abord, nos agriculteurs labourent les champs pour mélanger ces plantes à la terre, puis ils les brossent en surface et les binent pour supprimer lo percàs, lo virèish bref les mauvaise herbes. Enfin, ils sèment les plantes selon les souhaits : soja, tournesol, sorgo, colza ou blés, le tout sans amendement ni engrais.

Bastien Garbay DR
Bastien Garbay DR

Toute l’astuce est de laisser les vers de terre (3 tonnes à l’hectare) faire leur boulot :  ils percent le sol dans tous les sens, permettant le passage de l’eau et de l’air ; aucun besoin d’intervenir ni de travailler la terre en profondeur, donc pas de consommation d’énergie fossile.

En particulier, Bastien Garbay, paysan boulanger du blé au pain, a planté 24 ha de blés anciens et modernes, de blés de population (variétés anciennes semées mélangées). C’est tout récent puisque sa première récolte date de l’an dernier.

La fabrication du pain

Moulin Astrié © Les Graines de l'Ami Luron
Moulin Astrié © Les Graines de l’Ami Luron

Un meunier a moulu le grain de Bastien mais il aura bientôt son moulin à farine à meules de pierre, appelé moulin Astrié du nom de son fabricant français, Astréïa. Ce moulin écrase le grain de façon progressive, lentement, sans le chauffer ni lui faire perdre ses qualités ; il produit ainsi une farine excellente.

De plus, comme le faisaient les anciens, Jean-Jacques a construit lui-même un four. Une partie est maçonnée, l’autre métallique avec deux niveaux et des plans rotatifs qui permettent de surveiller le pain qui cuit. Le feu atteint 1000°C et le four 250°C avec un excellent rendement de 90%.

Vous voulez gouter le pain au levain de Bastien ? Un petit épeautre, un seigle ou un méteil comme l’aimait Jean-Géraud d’Astros (mélange seigle et blé) ? Dans un poème de 1636, Beray e naturau Gascon, le poète dit en parlant du paysan :

J-G d’Astros (1594 – 1648) © Wikipedia

Que se sap perbesioun tabenc
De pan é bin ou mitadenc

Il sait qu’il a aussi en réserve
Du pain et du vin ou du méteil

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La révolution agricole du XVIIIe siècle en Gascogne gersoise, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen, O. Perez, 1944.
L’histoire des paysans français, Éric Alary, 2019.
La France, un champion agricole mondial : pour combien de temps encore ? Rapport d’information n° 528 (2018-2019), déposé le 28 mai 2019.
Les cinquante ans qui ont changé l’agriculture française, Économie rurale, Lucien Bourgeois, Magali Demotes-Mainard, 2000.