L’armagnac, l’eau de vie des Gascons

La Gascogne produit du vin qui s’exporte en grande quantité. L’eau de vie fait l’objet d’un commerce dès le XIVe siècle. Les progrès de la viticulture et de la distillation donnent un essor à la production de l’armagnac, le nectar gascon, à partir du XIXe siècle.

L’armagnac, un remède efficace

Les alambics
Alambic – Gallica

Le procédé de distillation est connu des Arabes qui l’utilisent pour la fabrication de remèdes, d’huiles essentielles et de parfums. L’alambic est ramené lors de la reconquête de l’Espagne. Les moines et la faculté de médecine de Montpellier sont les premiers distillateurs connus au XIIe siècle.

En 1310, Vital Du Four, prieur d’Eauze nommé cardinal par le pape gascon Clément V, écrit le Livre très utile pour garder la santé et rester en bonne forme. C’est un traité de médecine dans lequel il cite les quarante vertus de l’eau de vie : L’onction fréquente d’un membre paralysé le rend à son état normal. […] Si on oint la tête, elle supprime les maux de tête, surtout ceux provenant du rhume. Et si on la retient dans la bouche, elle délie la langue, donne l’audace, si quelqu’un de timide en boit de temps en temps.

Les alambics de la distillerie – 1509
Les alambics de la distillerie – 1509 – Gallica

Charles le Mauvais, roi de Navarre, en imbibe sa chemise de nuit sur les conseils de ses médecins. Le 1er janvier 1387, une chandelle y met le feu et le brule gravement.

En 1410, la ville de Saint-Sever crée une taxe pour les quantités supérieures à quatre litres vendues sur le marché : De même tout homme qui apportera de l’aygue ardente audit marché pour vendre, s’il a deux lots en sus et avec toutes ses fioles et appareils, qu’il paye et sera tenu de payer un morlan. L’Aygue ardente/Aiga ardenta, est le nom gascon de l’eau de vie.

La période faste des vins d’armagnac

La consommation de vin blanc se développe en Europe du Nord, ce qui encourage la plantation de vignes en Armagnac. Au XVIIe siècle, les marchands hollandais achètent d’importantes quantités de vins. Ils vont à Bayonne pour éviter le privilège du vin bordelais.

Le vin arrive en barriques sur l’Adour. Celui produit en Armagnac est distillé pour réduire le volume du transport car il est amené en char à bœufs jusqu’à Mont de Marsan avant de prendre le bateau. À chaque voyage, on offre aux Hollandais un tonneau de vin brulé. Il sert à augmenter le degré du vin et sa meilleure conservation pendant le transport.

Carte postale d'un vignoble d'Eauze
Vignoble d’Eauze – Wikipedia

En 1600, Olivier de Serres parle du piquepout, cépage utilisé pour la distillation. Le piquepout ou Folle Blanche est une vigne basse, facile à cultiver et qui donne un vin blanc qui se distille bien. En 1666, on compte déjà 60 chaudières. L’expression gasconne un nas de piquepout / un nas de picapot [un nez de pique-lèvre] désigne quelqu’un qui en a trop abusé …

La production d’aygue ardenta / aiga ardenta se développe au XIXe siècle à la faveur des conflits qui en augmentent la demande pour les armées. Les alambics sont perfectionnés pour répondre à la demande. Le Marquis de Bonas met au point un alambic à distillation continue. En 1818, Jacques Tuillière, poêlier à Auch, met au point un alambic à colonne. En 1872, Alphée Verdier, producteur à Monguilhem invente le « système Verdier » qui permet d’obtenir une eau de vie entre 52° et 62°. L’Armagnac est vieilli en futs de chênes.

En 1839, la Baïse est aménagée et devient navigable, permettant l’exportation de l’armagnac depuis Condom vers Bordeaux.

Les conditions de production de l’armagnac sont règlementées

carte œnologique de l'armagnac
Terroirs de l’armagnac

En 1909, Armand Fallières est président du Conseil. Il est natif du Lot et Garonne où sa famille possède des vignes. Il définit par décret la zone de production de l’Armagnac et les appellations « Armagnac », « Bas Armagnac », « Ténarèze » et « Haut-Armagnac » qui correspondent à des caractéristiques géologiques du sol différentes. En 1936 les conditions de production de l’armagnac sont précisées. En 2003, les zones de production sont redéfinies et limitées.

Le phylloxéra détruit les anciens cépages. Ceux qui sont utilisés pour la production d’ armagnac sont l’Ugni, le Colombard, la Folle-Blanche (le piquepout) et le Baco qui est le seul cépage d’origine gasconne par hybridation de la Folle-Blanche et du Noah.

Futs de chêne contenant de l'armagnac
Vieillissement en futs de chêne

Le Baco est obtenu par François Baco (1865-1947) de Peyrehorade. Instituteur à Bélus dans les Landes, il fait une chute de vélo qui l’oblige à garder le lit plusieurs semaines. Pendant ce temps, il s’intéresse à la biologie et dès 1898, obtient le Baco qui est encore le plus utilisé en Armagnac.

L’eau de vie est placée dans des futs neufs de 400 litres en chêne blanc. Elle s’oxyde lentement et prend la couleur de l’armagnac.

Les surfaces de production se réduisent. En 2011, 1 800 hectares sont consacrés à l’armagnac dans le Gers, 400 hectares dans les Landes.

La production d’armagnac diminue

En 1893, le vignoble couvre 108 000 hectares. Décimé par le phylloxéra, il n’est plus que de 50 000 hectares en 1909. En 1979, il couvre 35 000 hectares, seulement 18 000 en 1988, à peine 2 240 en 2011.

La production d’armagnac est estimée à 35 000 hectolitres dans les années 1950. Une partie de la production est vendue à une autre région productrice d’eau de vie, au nord de la Garonne, qui ne produit pas assez pour faire face à la demande. L’armagnac n’a pas su se faire connaitre pour obtenir la réputation et les débouchés qu’il mérite.

cépage de l'ugni blanc servant à produire de l'armagnac
Ugni blanc – wikipedia

L’effondrement du marché japonais dans les années 1990 porte un rude coup. La production qui est de de 27 000 hectolitres en 1990 n’est plus que de 16 500 hectolitres en 2018, ce qui représente 5,7 millions de bouteilles dont environ la moitié vendues à l’exportation. Sa production est confidentielle si l’on compare aux 204,2 millions de bouteilles de cognac et aux 1,6 milliards de bouteilles de Whisky vendues en 2018.

La production d’armagnac concerne 733 viticulteurs et 164 maisons de négoce. La majorité des producteurs sont indépendants (30 % des ventes). Seulement 190 sont coopérateurs (32 % des ventes, le reste étant assuré par les négociants). C’est peut-être, malgré les efforts des producteurs, une des raisons du manque de frappe commerciale de l’armagnac.

Le renouveau de l’armagnac

chai des tonneaux
chai des tonneaux – Comité Départemental Tourisme Gers

Le Bureau National Interprofessionnel de l’Armagnac (BNIA), regroupe tous les acteurs de la filière : producteurs, coopératives, cavistes, négociants. Il insuffle une nouvelle dynamique à la filière de production de l’armagnac.

En 1990, le Floc de Gascogne obtient une appellation d’origine. Composé de 2/3 de jus de raison et de 1/3 d’armagnac jeune. Il vient d’une recette du XVIe siècle dont se prévaut également le Pineau de Charente.

En 2005, l’appellation Blanche Armagnac est reconnue. L’eau de vie est conservée dans des récipients en verre et n’est pas mise en futs de chêne. Sa production est ancienne et était réservée à la famille.

Les ventes progressent. Depuis 2014, elles augmentent de 11,4% en volume dont 4 % sur le marché français.

l'armagnac, sa robe, ses tonneaux
verre d’armagnac

Une classification permet de classer les armagnacs en fonction de la durée minimum de vieillissement en futs de chêne, toujours à boire avec modération : « *** » ou « VS » réunit différents armagnacs dont le plus jeune a un an ; « VSOP » pour quatre ans ; « Napoléon » ou « XO » pour six ans ; « hors d’âge » pour dix ans ; « XO premium » pour vingt ans.

Depuis 2020, les savoir-faire pour l’élaboration de l’armagnac sont inscrits à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français.

Le musée de l’armagnac de Condom est à découvrir pour qui s’intéresse à cet élixir. De nombreuses salles sont dédiées aux techniques agricoles et vinicole : travail du sol, traitements de la vigne, distillerie, tonnellerie, etc.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’armagnac, le nectar des dieux gascons, Escòla Gaston Febus
L’Armagnac pour les nuls, Chantal Armagnac, Editions First, 2019.
Les Vins du Gers et les eaux de vie d’Armagnac, M. J. Seillan, 1860
La lutte des vins piquepoults et eaux-de-vie d’Armagnac avec les vins de Chalosse et Tursan au XVIIIème siècle, Bulletin de la Société archéologique, historique littéraire & scientifique du Gers. 1950-01, René Cuzacq, p 86 à 92.