Charles Samaran le mousquetaire de l’histoire

Charles Samaran, historien curieux, archiviste exceptionnel, dévoreur de connaissances, et fier de sa Gascogne, est une référence en France et au-delà. Une vie pleine, dynamique et longue de 102 ans.

Charles Samaran

Charles Samaran (1879-1982)
Charles Samaran (1879-1982)

Charles Samaran nait le 28 octobre 1879 à la maison appelée Samaran, à Cravencèra [Cravencères, Gers], petit village du côté de Nogaròu [Nogaro] dans la contrée qu’on appelle Armanhac negue [Armagnac noir]. Il a un frère, plus jeune, Jean, qui fera des études de droit. Région oblige, ses parents sont viticulteurs et produisent de l’armagnac.

Or ce petit village est éloigné de l’école primaire. Aussi, une demoiselle lui donne des cours à domicile. Plus tard, il rejoint le lycée d’Auch. Là, il est reconnu intelligent, imaginatif, travailleur et d’esprit souple. Physiquement, il sera décrit comme un homme petit, sec et pétillant. De plus, il est très curieux et possède une mémoire hors du commun.

L'École des Chartes, promotion 1908
L’École des Chartes, promotion 1908

Pendant ce temps, la maladie appelée black-rot tue les vignes ; son père, inquiet de son avenir, l’envoie faire des études à Paris. Sans lui m’aurait-on envoyé faire des études ? écrira Charles. En tous cas, il entre en 1897 à l’École des Chartes, spécialisée dans la formation aux sciences auxiliaires de l’histoire. Il en sort diplômé trois ans plus tard. Sa thèse, inspirée par sa région, s’intitule La chute de la maison d’Armagnac, contribution à l’étude des relations de la royauté avec la féodalité méridionale au xve siècle.

L’entrée dans la vie d’adulte

Paul Taffanel, père de Marie-Camille Taffanel, et beau-père de Charles Samaran
Paul Taffanel, père de Marie-Camille Taffanel, et beau-père de Charles Samaran

Tout d’abord, vient le service militaire, puis, juste après, en 1904, Charles Samaran entre comme archiviste aux Archives nationales. Sa spécialité ? La Gascogne, une région dont il est fier.

D’ailleurs, en 1907, il reçoit le prix Gobert (prix décerné chaque année à un seul historien par l’Académie des inscriptions et belles-lettres) pour son œuvre : La maison d’Armagnac au XVe siècle et les dernières luttes de la féodalité dans le Midi de la France.

À plus de 30 ans, en 1912, il épouse Marie-Camille Taffanel (1882-1962), fille du Bordelais Paul Taffanel, fondateur de l’École française de flûte traversière. Ils auront trois filles : Annette, Charlotte et Jeanne.

Mais la guerre arrive. Charles est mobilisé à Miranda [Mirande, Gers] d’aout 1914 à février 1919 au 135e R.I.T. et il laisse sa femme à Cravencèra. Il en gardera un gout amer, se rappelant la cordiale poignée de main et bons souvenirs aux survivants de la Grande Boucherie. Il faut dire qu’il a perdu son frère, enterré vivant par un obus allemand à la bataille de Verdun en 1916.

Une vie professionnelle bien remplie

La bibliothèque de l'École des Hautes Etudes
La bibliothèque de l’École Pratique des Hautes Études

Samaran est un novateur. Par exemple, il introduit la lampe de Wood (lampe à ultraviolet utilisée alors uniquement dans la police judiciaire) pour lire des documents effacés. Et il se spécialise dans les archives seigneuriales et les chartriers.

En 1927, il devient directeur d’étude à l’École pratique des hautes études, puis professeur à l’École des chartes dès 1933. Là, il insiste sur les liens entre l’écriture et la civilisation et s’intéresse aux textes de l’Antiquité (il aime particulièrement le latin), des troubadours et des suivants jusqu’au XVIIe siècle.

Pendant la deuxième guerre mondiale, Charles Samaran prend de gros risques pour protéger le patrimoine français des pillages allemands (subtilisant des documents demandés par eux) et pour protéger le personnel.

Il devient membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1941, puis directeur des Archives de France de 1941 à 1948. En fait, il restera très actif à l’Académie jusqu’à la fin de sa vie.

Vient l’âge de la retraite

L'institut de France, siège de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres
L’institut de France, siège de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres

L’âge de la retraite arrive et Charles est toujours plein de curiosité et d’ardeur. Aussi, il poursuit son activité d’érudit et d’historien comme président du Comité international de paléographie en 1952, puis de la Commission supérieure des Archives en 1958, et, enfin, de la section de philologie et d’histoire du Comité des travaux historiques et scientifiques en 1960.

En fait, il est membre ou président d’honneur de nombreuses sociétés savantes. Citons la Société nationale des Antiquaires de France, la Société archéologique du Gers, etc.

Et, comme il est aussi reconnu à l’étranger (il a d’ailleurs un faible pour l’Italie), il est aussi membre correspondant étranger de la Società Romana di Storia patria, de l’Académie autrichienne des sciences et de l’Académie de Stockholm…

Les décorations et les prix l’accompagnent toute sa vie. Outre les prix littéraires de 1906 à 1975, il est chevalier de la Légion d’honneur en 1935, officier en 1947, commandeur en 1967, puis grand officier en 1980 et grand croix dans l’Ordre national du Mérite en 1982 etc.

Il fonde même le Comité international de paléographie de 1952 à 1982 (il en est le président) et sera reconnu comme le pionnier de la codicologie (‘étude matérielle des manuscrits en tant qu’objets archéologiques).

Les publications de Charles Samaran

Charles Samaran dirige de nombreuses publications, celles de la Société de l’histoire de France de 1937 à 1954 par exemple. Il lance le Catalogue des manuscrits datés, un catalogue de manuscrits en latin. Il anime même, durant les années 1947 à 1960, de nombreuses émissions radiophoniques sur l’histoire de France ou d’Italie.
Au total, notre archiviste écrit environ 700 articles sur différentes revues dont la Revue de Gascogne. De par leur qualité, sa notoriété grandit tout au long de sa vie. Dès 1905, ses ouvrages font référence, notamment sur d’Artagnan, Balzac, Thomas Basin, Casanova, les diplômes originaux des Mérovingiens, les archives de la Maison de la Trémoille ; voir l’inventaire 1 AP (chartrier de Thouars) l’histoire et ses méthodes, etc.

En 1908, il publie Les diplômes originaux des Mérovingiens (avec la collaboration de Ph. Lauer) qui fera grand bruit. En particulier, ce travail lui donnera la réputation de pouvoir lire les écritures les plus difficiles ou déroutantes. D’ailleurs, en 1922, il publie  la Note pour servir au déchiffrement de la cursive gothique de la fin du XVe siècle à la fin du XVIIe siècle.

Trois ouvrages de <yoastmark class=

L’amour de la Gascogne

Charles garde l’exploitation familiale et s’occupe de lancer les vendanges, suit la production de l’armagnac. Il passe aussi des heures dans la salle des fêtes de Cravencèra pour expliquer à ses compatriotes pourquoi ils doivent être fiers de leur passé.

Il anime la Société d’archéologie du Gers, l’association des Gascons de Paris, et publie de vieux textes en gascon. Son ouvrage D’Artagnan, publié en 1912,  le situe comme l’historien des mousquetaires. En particulier, il sépare la vie de Charles de Batz du mythe raconté par Alexandre Dumas. Il y reviendra en 1956 et 1961 en éditant une analyse critique des livres de Dumas : Trois Mousquetaires et Vingt ans après.

Une très grande partie de ses travaux concerne la Gascogne. Citons en 1902 Une croix reliquaire des comtes d’Armagnac, en 1952 Le plus ancien cartulaire de Saint-Mont (Gers),. En en 195, il publie Les coutumes inédites de Corneillan (Gers) un ouvrage en gascon, etc.

D’ailleurs, il approfondit les connaissances sur les comtes d’Armagnac et leur famille (Maison de Lomagne) en écrivant plusieurs ouvrages sur eux, dont sur Charles (1425-1497), dernier comte d’Armagnac, sur Isabelle (1430-1475), dernière fille du comte Jean IV d’Armagnac et d’Isabelle de Navarre. Ou encore sur le cardinal Georges d’Armagnac (1501-1585).  Et il rassemble la correspondance inédite du cardinal mais, finalement, il ne la publiera pas.

Charles Samaran, un homme simple

Notre Gascon a une santé excellente. Peut-être de famille ? Son père est mort à 92 ans. À 100 ans, il participe à la fête que lui offre l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, même s’il déclare que cette fête a un prétexte futile. Ce qui ne l’empêche pas de rejoindre des amis après la fête pour manger la pasta arrosée d’un petit vin rouge italien. De toute façon, il ne craint ni le chaud, ni le froid, ni les virus et ne va pas chez les médecins. En revanche, il adore marcher. Et il roganha [rougagne, râle] même à plus de 90 ans contre les nouveaux autobus parisiens, sans plateforme : on ne peut plus les prendre en marche, c’est fort incommode !

Chapelle de l’Hôpital à Cravencères, intérieur
Chapelle de l’Hôpital à Cravencères, intérieur

En bon Gascon, il portera le béret toute sa vie. Il aime manger, boire du vin et de l’armagnac ; il dévore volontiers les plats gascons. S’il est assez précis, rigoureux voire rigide, il est présent auprès de ses proches et se laisse aller à un humour bien gascon. C’est en fait un humaniste. D’ailleurs, même ses écrits du plus grand sérieux portent ce style léger typique des Gascons. Et la Gascogne lui manque, aussi il y revient autant que possible.

On le décrit comme un homme simple, abordable, naturel, disponible.

Six mois avant sa mort, il déclare : je sens les effets du vieillissement. Il a 102 ans ! Le 14 octobre 1982, il décède à l’hôpital de Nogaro. Et il est enterré, selon son souhait, au seuil de l’église de l’Hôpital Sainte Christie à Cravencères.
Une rue à Auch porte son nom.
Anne-Pierre Darrées
écrit en orthographe nouvelle

Références

Enfance et jeunesse d’un centenaire, Charles Samaran, 1980, Bibliothèque Escòla Gaston Febus.
Notice sur la vie et les travaux de Charles Samaran, membre de l’Académie, Robert-Henri Bautier, 1983.
Charles Samaran, bibliothèque de l’école des chartes, Jean Favier, 1983
La maison d’Armagnac au XVe siècle et les dernières luttes de la féodalité dans le Midi de la France. (version numérisée sur Archive.org)
Wikipedia