Guillaume Saluste du Bartas, le prince des poètes

Grand poète gascon, amoureux de sa terre, Guilhèm Salusti deu Bartas, ou Guillaume Saluste du Bartas en français, c’est la beauté lyrique, la spiritualité, la communion avec la Nature.  Et c’est aussi l’érudition, la tolérance, l’ouverture au monde et aux autres civilisations. Un immense Gascon de renom.

La vie de Saluste du Bartas

Guillaume Saluste du BartasÀ Montfort, en Fesansaguet, Francesc de Salustre, ayant charge de trésorier de France,  et Bertrande de Broqueville sont des commerçants aisés. En 1544, ils ont un fils, Guilhem. Celui-ci suit de solides études à Bordeaux, au collège de Guyenne, puis des études de droit à Toulouse. Là, il découvre le calvinisme et y adhère.

En 1565, son père, Francesc, achète à l’évêque de Lombez le château du Bartas. À sa mort, Guilhèm en prendra le nom et s’appellera Saluste (le r est perdu !) sieur du Bartas. Dès 1567, le jeune homme s’installe dans ses domaines en Gascogne que son ami, Pierre de Brach, décrira dans Le Voyage en Gascogne. Et, malgré son peu de goût pour la violence, il participera aux guerres de religions.

Henri III de Navarre protecteur de BartasGuilhèm parle plusieurs langues, hébreu, latin, grec, français, gascon, anglais, allemand et peut-être d’autres encore selon Georges Pelissier. Habile négociateur, il réalise des missions diplomatiques pour le compte d’Henri de Navarre, en particulier auprès de Jacques VI d’Ecosse. Ce dernier exprime son grand contentement de la compagnie du poète. D’ailleurs le futur roi d’Angleterre et d’Irlande traduit un des poèmes du Gascon.

Bartas se marie en 1570 avec Catherine de Manas, fille du seigneur d’Homs, avec qui il a quatre filles : Anne de Saluste, Jeanne, Isabeau et Marie.

En 1576, il est nommé écuyer tranchant du roi de Navarre. Profitant de sa position, il protégera le poète languedocien Auger Galhard (1540-1593), dit Lou roudié de Rabastens, huguenot lui aussi, et sans ressource.

Dès 1587, Bartas est malade. Il meurt trois ans après à Mauvezin (Gers), en 1590.

Bartas,  un Gascon simple

La Gimone à Larrezet

Saluste du Bartas est décrit comme un homme simple, modeste, sincère, tolérant, avec un profond sens du devoir. Il est un travailleur sérieux et constant. Son testament montre sa générosité et son attention à ses valets et aux pauvres. Par-dessus tout, Bartas aime la solitude et son pays. Il ne va pas chercher les honneurs à la cour parisienne.

 

Puissé-ie, Ô Tout-Puissant, inconnu des grands Rois,
Mes solitaires ans achever dans les bois !
Mon estang soit ma mer, mon bosquet, mon Ardene,
La Gimone mon Nil, le Sarrapin ma Seine,

Mes chantres & mes luths, les mignards oiselets ;
Mon cher Bartas, mon Louvre, et ma cour, mes valets…
(La sepmaine, fin du 3e jour, p.99 et 100)

L’œuvre

Jeanne d'Albret commande des oeuvres à Bartas
Jeanne d’Albret

En 1565, du Bartas remporte la Violette aux Jeux Floraux de Toulouse avec un Chant Royal – type de poème très contraint – Le prophète englouty au sein de la balayne. Il publie en 1574 La Muse Chrestienne, qui contient La Judit, une grande œuvre épique commandée par Jeanne d’Albret, Le Triomfe de la Foy, l’Uranie ou muse céleste et quelques sonnets. Bartas devra se défendre de pousser à la révolte contre les souverains dans sa Judit.

En 1576, il publie un (premier ?) sonnet amoureux en gascon, Ha ! chaton mauhazéc ! (Ah ! Enfant malicieux !) Et, en 1578, Bartas publie La sepmaine. Ce fut un succès incroyable dans toute l’Europe. Traduit dans une dizaine de langues, réédité 30 fois en 6 ans. Bien sûr, l’œuvre fut critiquée par certains comme le cardinal du Perron ou Charles Sorel, d’autant plus qu’elle provenait d’un huguenot et bousculait les usages de l’époque.

Suivront l’Hymne de la Paix (qui loue la paix de Fleix), Les Neuf Muses Pirenées, la Seconde semaine ou Enfance du monde en 1584 (inachevé), Le dictionnaire des rimes françoises, L’hymne de la paix, etc.

Toute son œuvre démontre une maîtrise du lyrisme, de la poésie et un talent extraordinaire. D’ailleurs, Du Bartas est considéré comme le poète le plus important après Ronsard. D’autres considèrent qu’il a détrôné ce dernier avec La Sepmaine. Jean de Sponde (1557-1595) écrit qu’il égale Homère. D’ailleurs, sa renommée est telle qu’il influence de grands poètes comme l’Anglais John Milton (1608-1674),  le Hollandais Joost van den Vondel (1587-1679) et l’Italien Torquato Tasso, dit Le Tasse (1544-1595), ou encore la première poétesse américaine Anne Bradstreet (1612-1672).

La sepmaine, chef d’œuvre de Guilhèm du Bartas

Bartas - La Septmaine ou Création du Monde
Bartas – La Sepmaine ou Création du Monde (1578) – exemplaire Gallica

Bartas y développe et illustre en 6494 vers, chacun des 7 jours de la création du monde par Dieu. D’une écriture fluide, en alexandrins à rimes plates, le texte, quoique inspiré de la Genèse, montre une grande liberté. Car son érudition est telle qu’il introduit dans son texte le savoir et les connaissances scientifiques de la Renaissance.

Peut-être la beauté de son œuvre est liée à la force, la simplicité des évocations, à sa connaissance profonde de la terre, des animaux, de la nature. C’est un foisonnement d’images. Par exemple, son hymne à la Terre débute par.

… Je te salue, ô Terre, ô Terre porte-grains,
Porte-or, porte-santé, porte-habits, porte-humains,
Porte-fruicts, porte-tours, alme, belle, immobile,
Patiente, diverse, odorante, fertile,
Vestue d’un manteau tout damassé de fleurs
Passementé de flots, bigarré de couleurs.

On pourrait même dire que c’est un foisonnement d’images tout gascon. Tout a l’humeur gasconne en un auteur gascon, dira Boileau (1636-1711). Bartas cite d’ailleurs son pays (III jour de la sepmaine):

Or come ma Gascogne heureusement abonde
En soldats, blés & vins, plus qu’autre part du Monde

La Sepmaine devient l’étendard des calvinistes, mais le Prince des Poètes refuse le clivage. Il n’est pas le poète officiel des huguenots, il est un poète universel.

Du Bartas écrit en gascon

Très attaché à son pays, du Bartas écrit aussi en gascon. En 1578, il écrit Poème dressé pour l’accueil de la Reine de Nauarre, faisant son entrée à Nérac. Dans lequel trois muses se disputent l’honneur d’accueillir la reine. Une muse latine, une muse française et une muse gasconne. Chacune parle dans sa langue. La gasconne l’emporte, étant plus éloquente et plus combative.

Leichem esta la force oun mès on s’arrasoue,
Mès on be que iou è drèt de parla d’auant bous.
Iou soun Nimphe Gascoue: ere es are Gascoue:
Soun marit es Gascoun e sous sutgets Gascous.
Leishem estar la fòrça on mes òm s’arrasoa
Mes òm vè que jo èi dret de parlar d’avant vos.
Jo soi Nimfa Gascoa: era es ara Gascoa:
Son marit es Gascon e sons subjècts Gascons.

Laissons là cette force où plus on se raisonne
Plus on voit que j’ai droit de parler avant vous.
Je suis Nymphe Gasconne : elle est ores Gasconne :
Son mari est Gascon et ses sujets Gascons.

Poème adressé par G. de Saluste Sieur Du Bartas pour l'accueil de la Reine de Nauarre faisant son entrée à Nerac - 1579 (extrait)
Poème adressé par G. de Saluste Sieur Du Bartas pour l’accueil de la Reine de Nauarre faisant son entrée à Nerac – 1579 (extrait)

On peut en faire une lecture politique – l’Église, la France et la Gascogne se disputent. Ou y peut voir un rêve sur les relations de l’Homme avec l’Histoire, la Nature et Dieu. Car, Du Bartas, c’est toujours la beauté d’une poésie tournée vers la spiritualité.

Le souvenir de Du Bartas

Gabriel de Lerm écrit en 1589 : Les pilastres et frontispices des boutiques allemandes, polaques et espagnoles se sont enorgueillis de son nom joint à ces divins héros : Platon, Homère, Virgile.

Johann Wolfang von Goethe aima Du Bartas
Johann Wolfang von Goethe

N’est-ce pas une évidence ? Du Bartas mérite largement d’être dans le bagage de connaissances de tout Gascon et de tout Français. Et c’est le grand Johann Wolfang von Goethe (1749-1832) qui nous le rappelle. Les Français ont un poète, Du Bartas, qu’ils ne nomment plus ou nomment avec dédain… Pourtant tout auteur français devrait porter dans ses armes, sous un symbole quelconque, comme l’Électeur de Mayence porte la roue, les sept chants de la Semaine de Du Bartas.

Le 13 août 1890, le Félibrige et la Cigale érigent un buste de Saluste du Bartas à Auch, représentant un austère protestant. L‘abbé Sarran, admirateur du poète, déclara qu’on ne vit jamais à Auch le buste rire.

Arthur Honegger (1892-1955) composa un cycle de six mélodies appelé Saluste du Bartas qui comprend Le château du Bartas (n° 1), Tout le long de la Baïse (n° 2), Le départ (n° 3), La promenade (n° 4), Nérac en fête (n° 5) et Duo (n° 6)

Anne-Pierre Darrées

Références

Poésies, Saluste du Bartas
La vie et les oeuvres de du Bartas, Georges Pellissier, 1883
La sepmaine ou la création du monde, Saluste du Bartas
Poème dressé pour l’accueil de la Reine de Nauarre, faisant son entrée à Nérac, Saluste du Bartas
Du Bartas à Nérac,
Salluste du Bartas un poète gascon, Association Tachoires-en-Astarac
Bulletin historique et littéraire, chronique inauguration du buste de Du Bartas à Auch, 1890, p.500
Du Bartas, humaniste et encyclopédiste dévot, Jean Daens, 1958