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Gustave Lassalle-Bordes, un peintre maltraité ?

Le Bézollais Gustave Lassalle-Bordes est un peintre remarquable. Ayant travaillé avec les plus grands, il trouvera finalement la paix dans son Gers natal.



G. Lassalle-Bordes apprend la peinture

Gustave Lassalle-Bordes nait en 1814 ou 15 dans le Gers, probablement à Besòlas [Bézolles], où se situe sa maison. À 17 ans, il monte à Paris afin d’étudier la peinture.  Il est alors l’élève du célèbre Paul Delaroche (1797-1856), spécialiste de la peinture historique.

Il travaillera aussi avec d’autres peintres d’histoire comme Charles-Philippe Larivière (1798-1876).

Paul Delaroche – Autoportrait

En 1835, il commence à exposer et attire l’attention. Ainsi, l’année suivante, le peintre Jules-Claude Ziegler (1804-1856) le prend dans son équipe pour réaliser un marché qu’il enlève justement à Paul Delaroche. Il s’agit de réaliser une grande fresque pour l’église de La Madeleine appelée L’histoire du christianisme.

Très vite, l’État lui commande en direct un tableau que Gustave présentera au Salon de 1837. À cette occasion, c’est le réputé Eugène Delacroix qui le remarque.

Jules Ziegler – Histoire du christianisme, dôme de l’église de la Madeleine (fresque)

G. Lassalle-Bordes élève de Delacroix

Eugène Delacroix par Nadar

Gustave rejoint l’atelier du maitre en 1838. Outre son travail d’assistant, il occupe aussi celui de massier, c’est-à-dire qu’il assure un certain nombre de tâches d’intérêt commun comme la gestion des finances de l’atelier.

Notre Gersois sera le principal assistant de Delacroix pendant plus de 12 ans. Dès le départ, les relations sont bonnes et Gustave admire la créativité et le sens esthétique du grand peintre. D’ailleurs, Delacroix précise dans une de ses lettres : je vous remercie bien de l’amitié que vous témoignez et qui est devenue aussi pour moi une nécessité.

Toutes ces lettres, Delacroix les envoie à Bézolles. Car Gustave n’oublie pas son Gers natal et s’y rend régulièrement pour se reposer. Et lors de ses absences, le maitre l’incite à revenir assez vite, comme on peut le lire dans plusieurs lettres dont celle du 31 octobre 1842 : J’espère que votre séjour à la campagne vous aura délassé des fatigues que vous a causées la coupole [coupole de la bibliothèque de la Chambre des pairs au palais du Luxembourg], à laquelle vous avez travaillé avec tant d’abnégation et, je puis dire, avec succès.

La mort de Cléopâtre, œuvre majeure

En 1845, Lassalle-Bordes peint un tableau, La mort de Cléopâtre, qu’il exposera au Salon de 1846. Le peintre en recevra une médaille d’or.

Charles Baudelaire (1821-1867), alors critique d’art et journaliste, note l’originalité et la beauté de la toile. Il écrit :

Ce qu’il y a d’assez singulier dans la Mort de Cléopâtre, par M. Lassale-Bordes, c’est qu’on n’y trouve pas une préoccupation unique de la couleur, et c’est peut-être un mérite. Les tons sont, pour ainsi dire, équivoques, et cette amertume n’est pas dénuée de charmes.

La mort de Cléopatre

Cléopâtre expire sur son trône, et l’envoyé d’Octave se penche pour la contempler. Une de ses servantes vient de mourir à ses pieds. La composition ne manque pas de majesté, et la peinture est accomplie avec une bonhomie assez audacieuse ; la tête de Cléopâtre est belle, et l’ajustement vert et rose de la négresse tranche heureusement avec la couleur de sa peau. Il y a certainement dans cette grande toile menée à bonne fin, sans souci aucun d’imitation, quelque chose qui plaît et attire le flâneur désintéressé.

La brouille avec Delacroix

Le 4 septembre 1848, Delacroix écrit à Lassalle-Bordes en vacances à Bézolles : Je pense souvent aussi et avec bien du plaisir à nos travaux ; ce souvenir me reporte à tant de choses qui ont changé que j’ai peine à croire que de tels moments puissent renaître. Quand serons-nous ensemble devant une belle muraille, la brosse en main, n’ayant pas d’autres soucis que de faire le mieux possible !

Toutefois, Eugène Delacroix conçoit ses œuvres, leur composition et laisse leur réalisation à son principal assistant, Lassalle-Bordes. Ainsi Delacroix en conserve le prestige et la technicité du Gersois est passée sous silence, du moins c’est ce que ressent notre peintre. Et il s’en accommode de moins en moins.

En 1849, suite à une morsure de chien à Bézolles, Lassalle-Bordes écrit ne pas pouvoir revenir auprès du maitre. Il restera plusieurs mois dans le Gers (au moins six mois), laissant des travaux inachevés. Delacroix en est fâché car il doit trouver d’autres assistants, moins formés et moins talentueux. Et les chantiers trainent. Delacroix suspend le salaire qu’il lui verse, les liens se distendent. Mais le summum arrive l’année suivante. Gustave accuse Delacroix d’être intervenu pour empêcher le baron Haussmann (1809-1891), préfet de la Seine, de lui donner à décorer tout le sanctuaire de l’église de Belleville, nouvellement construite.

Il écrira : il fut trouver ces messieurs et les supplia de ne pas me donner ce travail, parce qu’il avait besoin de moi, qu’il ne pourrait pas me remplacer, et que ses travaux allaient être arrêtés. Il était lié avec Fould, il était depuis quelques mois membre du conseil municipal de Paris je fus sacrifié, malgré l’annonce que ces messieurs m’avaient faite de ces deux commandes qui, par leur importance, me permettaient de montrer ce que j’avais acquis d’expérience dans la peinture ornementale. 

La déception

Le Gersois n’avait peut-être pas bon caractère. Cependant, au XIXe siècle, les relations entre maitre et élèves changent et ces derniers ne sont plus prêts à rester dans l’ombre. S’il reconnait volontiers les qualités de composition de Delacroix, Gustave admet mal que trois ans de travail à peindre la coupole du Luxembourg par exemple soient ignorés. Pour lui, l’exécution, la luminosité, l’ambiance finale, le rendu sont l’œuvre du réalisateur et non du concepteur. Aussi, il attend une plus grande reconnaissance du maitre.

D’ailleurs, il écrira :

Un fait assez drôle se passa au Luxembourg. Le bibliothécaire, M. Carré, me saluait depuis trois ans avec une très grande déférence, croyant saluer Delacroix. Un jour, un de mes amis vint me demander et du bas de l’échafaudage m’appela « Lassalle ». Je descendis. Quand je fus seul, M. Carré s’approcha de moi et nie dit :
— Vous n’êtes donc pas M. Delacroix ?
— Non, monsieur, je suis son élève.

— Mais c’est bien M. Delacroix qui est chargé de faire ce travail ! Comment se fait-il que je ne l’ai jamais vu ?
— Il vient à des heures où vous n’y êtes pas.
— Comment cela ! Mais je suis toujours à mon poste !
À partir de ce moment. M. Carré me prit en belle affection, et m’avertit que je faisais là un métier de dupe.

G. Lassalle-Bordes s’installe à Auch

Après sa brouille avec Delacroix, en 1851, Gustave quitte la capitale et s’installe à Auch. Fort de ses médailles, des critiques positives et de sa collaboration avec Delacroix, il trouve un emploi de professeur de dessin dans les écoles communales et reçoit plusieurs commandes.

Eglise Saint-Nicolas de Nérac – Choeur

Par exemple, il est chargé en 1854 de la décoration de l’église Saint-Nicolas de Nérac. Ou encore le marquis de Pins lui confie en 1865 la décoration du château de Montbrun (Gers) récemment reconstruit.

Cette même année, il milite pour la réalisation d’une galerie de portraits d’illustres Gersois.

Ainsi, il fournit huit portraits qui décoreront la Salle des illustres de l’hôtel de ville d’Auch en 1868. Hélas, l’accueil est mitigé. Pourtant il continue à exposer et réaliser des commandes dont une série de tableaux religieux pour la cathédrale de Condom.

Le souvenir

Enfin, en 1872, il est nommé professeur de dessin au lycée d’Auch.

En 1879, Gustave Lassalle-Bordes écrit au critique d’art Philippe Burty (1830-1890) ces mots douloureux : (…) en 1854 je quittais Eug. Delacroix, le coeur brisé, après une affreuse déception. J’ai su qu’il avait souffert autant que moi de cette séparation. Delacroix, à qui j’avais voué un attachement si grand, que j’avais aidé avec tant d’abnégation pendant dix ans, dans les travaux les plus ardus qu’il était incapable physiquement d’entreprendre, étouffa l’affection qu’il avait pour moi dans un égoïsme qui a brisé ma carrière d’artiste, et serait une tache dans ma vie si je ne lui pardonnais pas le mal qu’il m’a fait.

Philippe Burty

Il ajoute : Mais de ce mal est résulté un bien pour moi, car j’ai trouvé dans mon pays natal un accueil bien flatteur et des amitiés bien douces, qui, somme toute, valent mieux que les fumées de la gloire.

Il meurt en 1886 à Auch. On retrouvera dans un grenier des centaines de dessins de grande qualité.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Delacroix et ses élèves d’après un manuscrit inédit, Romantisme, Anne Larue, 1996
Correspondance d’Eugène Delacroix
Salons de 1846,Baudelaire, vol. II, p. 77-198.
Gustave Lassalle Bordes au Musée d’Occitanie (Toulouse)
Gustave Lassalle Bordes – Oeuvres diverses sur Wikimedia

https://www.ladepeche.fr/article/1999/07/15/238101-le-sejour-gascon-de-cleopatre.html