Jacques Dufilho, un acteur gascon
Jacques Dufilho (1914-2005) est un grand comédien français né à Bègles (Gironde). Pourtant, toute sa vie reste marquée par le Gers, et notamment par Mirande, en Astarac.
Un destin de pharmacien pour Jacques Dufilho

La famille de Jacques Dufilho compte plusieurs générations de pharmaciens originaires de Mirande.
Dans ses mémoires parues en 2003 aux Éditions Fayard sous le titre de Les sirènes du bateau-loup, Jacques Dufilho nous dit : « L’histoire de ma vie commence comme un conte… d’apothicaires. Je suis issu d’une famille qui compte neuf pharmaciens dans sa généalogie. Le plus célèbre d’entre eux s’appelait Louis Joseph Dufilho, un cousin de mon arrière-grand-père, qui devint, en 1816, le premier pharmacien diplômé de toute l’Amérique du Nord. En 1823, il ouvrit, en plein cœur de La Nouvelle-Orléans, son officine, la Pharmacie française. On pouvait s’y procurer des sangsues, des poudres vaudoues et les plantes médicinales que Louis faisait pousser à l’arrière-cour de sa boutique. »

Comme beaucoup de Gascons, Louis Joseph Dufilho (1788-1824) tente l’aventure de l’Amérique. Il revient en France en 1814 pour étudier la pharmacie à Paris. Son diplôme en poche, il repart à La Nouvelle-Orléans et ouvre une pharmacie. Il est le premier Américain à obtenir un diplôme de pharmacie, et un diplôme français, de surcroit. Excusez du peu !
Il vend sa pharmacie en 1855 et elle cesse son activité en 1867. La municipalité rachète en 1915 le bâtiment ravagé par un ouragan. Elle y installe une « Pharmacie-Musée » que l’on peut encore visiter au 514, Chartres Street dans le quartier français.
Le père de Jacques Dufilho est aussi pharmacien. Il ouvre une officine à Mirande, sa ville natale, en 1906. Puis, il la revend en 1913 à un certain Pierre-Vincent Douste-Blazy qui est le grand-père de Philippe Douste-Blazy, célèbre chirurgien, ancien maire de Lourdes, ancien maire de Toulouse et plusieurs fois ministre. La Gascogne est décidément bien petite…
Une jeunesse qui se cherche
Si son père vend sa pharmacie, c’est pour s’installer à Bègles, en Gironde, en tant que directeur technique d’une usine chimique et pharmaceutique. Et c’est dans cette ville que Jacques Dufilho nait en 1914.
Dans ses Mémoires, Jacques Dufilho écrit que son père avait « une impressionnante barbe de pharmacien ». Il aime la pêche : « À Mirande, quand les clients se faisaient rares, il empoignait sa ligne et laissait son officine à un cul-de-plomb – un stagiaire qui restait en permanence à la pharmacie – ou à ma mère ». Passionné de pêche, mais aussi de nature, « il était très calé en botanique, connaissait les champignons et se passionnait pour les insectes – les lucanes en particulier – dont il avait une collection assez importante ». Il est aussi musicien et aime le théâtre, passion qu’il communique à son fils.
En 1923, la famille s’installe à Bordeaux : « Mon père avait alors un laboratoire d’analyses médicales où il travaillait le soir ». À la mort de son père, le laboratoire d’analyses revient à sa fille qui est également pharmacienne.
Le rêve paysan de Jacques Dufilho
Jacques Dufilho n’est pas bon élève. D’ailleurs, il n’aura pas son baccalauréat ! Ses meilleures notes restent celles en français et en dessin. Un désespoir pour ses parents qui l’auraient bien vu poursuivre de longues études, pourquoi pas pour devenir pharmacien ?
Son père l’inscrit tout de même dans une formation de prothésiste dentaire. Pour y échapper, au bout d’un an, Jacques Dufilho s’engage pour 18 mois au 2e Régiment de Dragons de Tarbes d’où il sortira avec le grade de brigadier.
Parce que, lui, rêve de devenir paysan. Il veut acheter la grande propriété du château de Cornac à Ricourt. Faute de moyens financiers, il doit y renoncer mais achète tout de même deux vaches et une paire de bœufs avec lesquelles il travaille chez les paysans des environs. Lo Gascon qu’ei capborrut! (Le Gascon est têtu !)
En tout cas, l’amour de la terre le suivra toute sa vie.
De la pharmacie aux planches de théâtre

L’été, la sœur de Jacques Dufilho tient une officine à Barèges et c’est là que se décide sa future carrière. Dans la pharmacie où il aide, il rencontre Madeleine Lambert (1892-1977), une grande actrice, avec qui il discute théâtre, une des passions de Jacques Dufilho. Elle lui propose de « monter à Paris » pour y rencontrer le grand metteur en scène Charles Dullin (1885-1949).
Il ne faut pas lui en promettre plus. Le voilà parti pour la capitale.
Pendant qu’il est élève de Charles Dullin, il fait ses débuts sur les planches en 1939 dans des cabarets en tenant des deuxièmes rôles. Il enchaine les représentations jusqu’à devenir tête d’affiche. Son interprétation de L’Avare en 1962 marque l’histoire du théâtre et reste célèbre. Il reçoit même le Molière du meilleur comédien en 1988.
Des planches du théâtre au cinéma

Il s’essaie au cinéma, déjà mieux payé qu’au théâtre. Les petits rôles s’enchainent, interrompus par la Guerre de 1940-1945. Mais, il est démobilisé en 1940 et reprend sa carrière de comédien de laquelle il dit dans ses Mémoires : « J’allais sans vergogne glaner ma pitance dans les innombrables champs de navets cultivés par le cinéma français. En ces temps où les producteurs maraichers faisaient fortune, les studios de cinéma ressemblaient de plus en plus aux halles de Rungis. »
À partir de 1948, reconnu par la profession, il enchaine des premiers rôles pour les plus grands réalisateurs, parmi lesquels : Jean Delannoy, Louis Malle, Michel Audiard ou Claude Chabrol.
La consécration ne tarde pas à arriver. En 1978, il reçoit le César du meilleur acteur de second rôle pour son interprétation dans Le crabe-tambour de Pierre Schoendoerffer. Un nouveau César lui est décerné en 1981 et il obtient un « 7 d’or » du meilleur comédien dans un téléfilm. Il est aussi récompensé dans plusieurs pays européens.
En 1991, il tourne un film dans lequel il joue le rôle du maréchal Pétain, ce qui lui vaut de sévères critiques. Peu à peu, il ralentit son activité cinématographique qu’il cesse définitivement en 2004. Dans sa carrière, il joue en tout dans 160 films et 60 pièces de théâtre.
Jacques Dufilho, la Gascogne au cœur
Jacques Dufilho n’oublie pas sa Gascogne natale. Il dit bien « Je suis Français, mais mon pays, c’est la Gascogne ». Il en a d’ailleurs gardé un accent qui se devine. Dès qu’il le peut, il fait de fréquents séjours dans sa ferme de Ponsampère, près de Mirande où officie son frère en tant que médecin. Il y cultive ses terres avec un vieux tracteur, élève des chevaux, des vaches, des, volailles et surtout la discrétion. D’ailleurs, il se dit comédien-paysan.
Un homme de passions
Passionné de voitures, il collectionne les voitures de luxe Bugatti qu’il restaure entre deux engagements. Mais avec l’âge, il abandonne sa passion au profit de voitures plus confortables à conduire, des Citroën. Il aime aussi la peinture et la sculpture qu’il pratique.


Fervent catholique traditionnaliste, il prie dans le silence du recueillement et ne fait pas étalage de sa dévotion. Il est aussi royaliste et répond « qu’il est un « monarchiste de gauche et un anarchiste de droite ». Sa vie quasi monacale à Ponsampère lui convient parfaitement.
Jacques Dufilho aime aussi les chevaux. C’est une des raisons de son engagement dans un escadron équestre du 2e Régiment de Dragons de Tarbes. Au cinéma, on se rappelle de ses rôles de cavaliers dans le film Milady ou lorsqu’il interprète un officier du Cadre Noir de Saumur.
Amoureux des livres, il publie deux ouvrages : La route de Compostelle, roman paru en 1977 dans lequel il décrit son amour de la terre gasconne teintée de spiritualité et Les sirènes du bateau-loup, autobiographie parue en 2003.
Il s’éteint à l’hôpital de Lectoure en 2005 à l’âge de 91 ans. Il est inhumé au cimetière de Ponsampère dans une tombe modeste.
Serge Clos-Versaille
écrit en orthographe réformée en 1990
Références
Jacques Dufilho, Les Sirènes du bateau-loup. Souvenirs, Paris, Fayard, 2003.
Jean-Michel Dussol, « Jacques Dufilho, un dernier voyage en Gascogne », La Dépêche,