Jean d’Espagnet, magistrat et alchimiste

Jean d’Espagnet (1564–après 1637) est un magistrat bordelais, humaniste et alchimiste héritier des traditions hermétiques.

Jean d’Espagnet

Il nait en 1564 à Sent Milion (Saint-Émilion). Son père, Arnaud d’Espagnet, est médecin ordinaire de la ville de Bordèu (Bordeaux), connu toutefois pour avoir soigné lo noste Enric (Henri III d’Albret) à Pau. Sa mère, Jeanne Mestadier, est la fille d’un secrétaire du roi et veuve d’un juge ordinaire.

La Cité de Bordeaux, véritable représentation de la célèbre ville de Bordeaux, Sebastian Münster, 1561
La Cité de Bordeaux, véritable représentation de la célèbre ville de Bordeaux, Sebastian Münster, 1561 © Map and Maps

Le 24 juillet 1590, Jean est reçu avocat à Bordeaux. Deux ans plus tard, en 1592, il est nommé conseiller au Grand Conseil de Paris, institution où se traitent des affaires d’Église et de haute justice ; cette promotion le fait entrer dans le cercle des officiers royaux proches de la Cour.

Son ascension continue, et il devient président à mortier (président d’une des chambres) au Parlement de Bordeaux le 13 novembre 1601. Notons que le mortier est une toque portée par ces présidents. Pourtant, il n’a pas tout à fait l’âge requis de 40 ans (il n’en a que 37). Cette ascension si rapide pour une personne qui n’appartient pas à la haute noblesse laisse penser qu’il était un homme d’Henri IV, et peut-être même un protestant car il n’avait pas de document de baptême.

Il épouse, le 23 aout 1603, Charlotte Maugent. Ils auront un seul fils, Étienne. En 1609, Jean d’Espagnet devient conseiller d’État. Cependant, la fonction de président à mortier est une charge vénale, c’est-à-dire qui peut être vendue. Ce qu’il fait en 1611 en la cédant à Jean de Bavolier. 

Il préside également la chambre de l’édit de Nérac entre 1605 et 1615, juridiction créée pour appliquer l’édit de Nantes (qui met fin aux guerres de religion).

Nicolas de Bohier, président au Parleme,t de Bordeaux, illustration du livre Decisionum aurearum, Lyon 1551
Nicolas de Bohier, président à mortier, au Parlement de Bordeaux, illustration du livre Decisionum aurearum, Lyon 1551© Wikipedia

D’Espagnet l’alchimiste

Portrait de Marie de Gournay gravé par Jean Mathieu pour Les présens de la demoiselle de Gournay, 1641, Gallica
Portrait de Marie de Gournay gravé par Jean Mathieu pour Les présens de la demoiselle de Gournay, 1641, © Gallica

Jean d’Espagnet est un letraherit, un érudit. Il s’intéresse à la philosophie, aux sciences… En 1596, il se rend avec son épouse et Marie de Gournay, femme de lettres et philosophe, chez Michel de Montaigne qui vient de mourir. Il récupère d’ailleurs une bonne partie de la bibliothèque du philosophe périgourdin.

Lors de ce voyage, ils discutent d’alchimie, un sujet qui passionne notre Bordelais. Marie de Gournay, convaincue, écrira à son hôte dans son poème Peincture de mœurs (1616) :

L’Alchimie est chez moy, mais non ses suittes folles;
Tromper, dépenser gros, croire l’Art sans doubter,
Attendre une Mer d’or, sans fin la trompeter:
Aucun je n’ay trompé, j’ay faict peu de despense,
J’attend peu, je dy moins, j’espere sans croyance.

Mais, l’alchimie qu’ei aquò ?

À la Renaissance, elle est parfois considérée comme une philosophie complète ou alors comme un art de laboratoire. Il faut dire qu’elle s’intéresse à la verrerie, la préparation des métaux (les alliages, en particulier), la fabrication des couleurs, l’artillerie, la pharmacopée, la pierre philosophale… Elle est aussi regardée comme une sagesse ou comme une science d’inspiration divine.

Difficile de savoir ce que pensaient les uns ou les autres car les alchimistes ne se faisaient pas connaitre par peur de l’Église (transformer la matière était menacer l’ordre divin), peur des seigneurs (s’ils n’arrivaient pas à transformer le plomb en or), et aussi par tradition du secret initiatique. Jean d’Espagnet revendique d’ailleurs la nécessité de couvrir l’art de voiles, de ne livrer qu’aux « fils de la science » la clef des opérations. En gros, on se parle entre savants.

Le miroir des alchimistes

Le miroir des alchimistes , où l'on voit les erreurs qui se font en la recerche [sic] de la pierre philosophale...   J
Le miroir des alchimistes , où l’on voit les erreurs qui se font en la recerche de la pierre philosophale…, Jean d’Espagnet, 1609, © Gallica
En 1609, le roi charge Jean d’Espagnet de régler un problème de frontière sur la Bidassoa, un différend entre les pêcheurs français et espagnols. Comme président du Parlement de Bordeaux, il est aussi en charge de la chasse aux sorcières dans le Labourd avec le conseiller Pierre de Lancre. Il sera juge dans certains procès, mais il ne semble pas adhérer à ces croyances et diffamations diaboliques. En effet, il distingue ces pratiques magiques de l’alchimie savante, qu’il présente comme une science et une philosophie.

Cette même année, il publie Le miroir des alchimistes, en se présentant prudemment sous le pseudonyme de « Chevalier Impérial ». En ces temps où on fait la chasse aux disciples du Diable, il vaut mieux ne pas prendre de risques. Le titre du livre peut paraitre étrange. Il faut dire que les techniques ont évolué et on sait faire, au XVIe siècle, des miroirs plats sur une surface de métal poli. Ce nouvel objet qui permet de bien se voir attire l’attention et provoque des discussions (comme toute nouveauté). Pour les alchimistes, le miroir révèle symboliquement le savoir. La connaissance dévoilée par le miroir se détache de l’imagination.

Ainsi le livre de Jean d’Espagnet est un traité scientifique du savoir alchimique de son temps. Il y examine, dans un style souvent allusif, la pratique des alchimistes, distingue les charlatans des véritables adeptes et défend l’idée d’un art hermétique, difficile à transmettre sans voile. Le livre est suivi des Instructions aux dames, pour dorénavant être belles et en convalescence sans plus user de leurs fards venimeux, où il leur propose de s’en remettre à la nature et de rejeter les fards toxiques.

Le philosophe hermétique

Enchiridion Physicae Restituae
Enchiridion physicae Restituae, Jean d’Espagnet (1623) (version pdf disponible), © Archive.org

À la Renaissance, l’alchimie se base sur la philosophie hermétique, un ensemble d’enseignements qui viennent de l’Antiquité. Hermès Trismégiste, ou Hermès le triple, était le plus grand philosophe, le plus grand prêtre, et le plus grand roi. Pour les alchimistes, il connait les trois philosophies naturelles : la Minérale, la Végétale et l’Animale.

En 1623, Jean d’Espagnet publie à Paris, toujours de façon anonyme,  deux livres : un traité de philosophie naturelle, Enchiridion Physicae Restitutae (La philosophie naturelle restituée), et un ouvrage hermétique, Arcanum Hermeticae philosophiae opus (L’ouvrage secret de la philosophie d’Hermès). Ce travail est considéré comme l’une des œuvres les plus importantes de la littérature hermétique, et influera le développement de l’ésotérisme occidental.

La première partie de ce dernier livre est une série de lettres écrites par d’Espagnet à un ami, dans lesquelles il discute des principes de la philosophie hermétique et de la nature de l’univers. La deuxième partie est une collection de traités alchimiques qui décrivent le processus de transmutation et la création de la pierre philosophale.

D’Espagnet le scientifique

François Viète (1540-1603)
François Viète (1540-1603) © Wikipedia

Jean d’Espagnet est ami avec François Viète (1540-1603), le mathématicien poitevin qui rénove l’algèbre. Il s’intéresse à la nouvelle mathématique, la cosmologie, la physique. En fait, sa pensée se promène entre hermétisme et rationalité. Il croit en l’immutabilité des quatre éléments (terre, eau, air, feu), la fixité des espèces organiques et aussi à l’existence des atomes ou à la pluralité des mondes.

Il écrit dans l’ Enchiridion Physicae Restitutae : « Ceux qui croient que cette multitude presque innombrable de corps célestes que nous voyons a été créée seulement en considération du globe terrestre et pour l’utilité de ses habitants, comme s’ils en étaient le but, me paraissent se faire des illusions. […] Il y aurait même plus de vraisemblance à croire que chaque globe est un monde particulier. » Un univers qui n’aurait pas été créé pour l’homme ? Inutile de dire que ces propos sont blasphématoires !

Toutefois, ses livres seront réédités de nombreuses fois et inspireront Isaac Newton.

Après Jean d’Espagnet

Le n°4 de la rue des Bahutiers à Bordeaux
La maison de Jean d’Espagnet au n°4 de la rue des Bahutiers à Bordeaux © Wikipedia

En 1621, Jean d’Espagnet achète l’habitation du curé de Saint‑Sulpice, au n°4 de la rue des Bahutiers à Bordeaux. Détruite en 1846, il reste le portail sculpté, conservé au musée d’Aquitaine.

On ne connait pas la date exacte de la mort de Jean d’Espagnet. Sa dernière contribution date de 1637.  Sa bibliothèque, riche en ouvrages de philosophie, de mathématiques, de droit et d’hermétisme, passe à son fils Étienne.  Comme son père, Étienne est « érudit en toute science ». Il se fera connaitre grâce à la fabrication de verres de lunettes astronomiques.

C’est aussi grâce à cette bibliothèque que le grand mathématicien lomagnol Pierre de Fermat (1607-1665) découvrira les œuvres de Viète. La maison d’Espagnet devient ainsi un relais de la circulation des idées scientifiques.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe réformée en 1990

Références

Sur plusieurs frontières : le président d’Espagnet (1564–après 1637), Dinah Ribard, 2005.
Dans les coulisses de l’atelier d’un maître verrier, ou Marie de Gournay et les séductions de la science, Giovanna Devincenzo, 2016, p. 193-201.
Le miroir des alchimistes , où l’on voit les erreurs qui se font en la recerche [sic] de la pierre philosophale...   Jean d’Espagnet, 1609 (version pdf sur Gallica)
L’oeuvre secret de la philosophie d’Hermès, Jean d’Espagnet.
Un bordelais mystérieux : Jean d’Espagnet Avocat et Alchimiste !!!, Dominique Mirassou, 2014.