Marie Robine ou Marie la Gasque, la sibylle gasconne

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Si tout le monde connait Jeanne d’Arc, la prophétesse Marie Robine, appelée aussi Marie la Gasque [la Gasconne] et même Marie d’Avignon, a eu un grand renom quelques années auparavant. Elle se distingue par sa franchise envers les grands et un espoir infini dans le pardon.

Marie la Gasque, Maria la Gasca

Marie la Gasque vit un miracle sur la tombe de Pierre de Luxembourg
Pierre de Luxembourg

Elle nait dans une famille très modeste au XIVe siècle, à Essach [Héchac], petit village qui sera réuni à sa voisine Soblacausa [Soublecause], à 3 km de Madiran, et qui dépend du diocèse d’Aush. Paralysée d’un bras et d’une jambe, elle se rend à Avinhon en 1387 pour chercher sa guérison sur le tombeau du cardinal Pierre de Luxembourg qui vient de mourir (à 18 ans). Celui-ci est connu et admiré du peuple – même de Gascons pourtant loin d‘Avinhon – pour son ascétisme et surtout pour les aumônes qu’il distribue largement. Il est enterré dans le cimetière des pauvres, le cimetière Saint-Michel, et, en trois mois, 1964 miracles dont 13 résurrections sont enregistrés par l’Église !

Clément VII reconnait la guérion de Marie Robine
Clément VII

Le pape d’Avignon Clément VII reconnait la guérison miraculeuse de Marie la Gasque et lui offre une rente. Elle s’installe dans le cimetière pour rester à côté de celui à qui elle doit son bonheur.

Le successeur de Clément, Benoit XIII, réitère l’énorme rente de 60 florins d’or en 1395. Et il lui procure l’assistance d’un confesseur, Jean, et d’une servante.

Les prophéties de Marie la Gasque

Elle se met alors à prophétiser lors de douze visions qui vont du 22 février 1398 au premier novembre 1399, deux semaines avant sa mort. On les trouve rassemblées en latin dans le manuscrit de Tours (XVe siècle) même s’il est probable qu’elle parlait dans une langue d’oc. On les a publiées en 1986. Elle qui est sans instruction et ne comprend rien au latin – il est noté par exemple qu’elle ne comprend pas les paroles d’un cantique – va donner des conseils aux plus grands.

La médiéviste Madeleine Jeay rapporte dans Le petit peuple dans l’occident médiéval : Lors de sa première vision, elle expose au roi un projet de réforme politique basé sur l’assistance sociale, l’enseignement et la défense de l’Église ! (…) Que le roi fonde dans chaque diocèse trois maisons ou collèges,  l’un pour les indigents et les vieillards qui ne sont plus en mesure de travailler, un autre pour les étudiants nécessiteux afin qu’ils étudient et contribuent à l’élévation de la foi en instruisant les ignorants. Le troisième sera pour la défense de l’Église contre les ennemis de la foi.

Le ton des visions de La Gasque

Les textes de prophétie de Marie Robine sont d’une grande clarté, d’un style direct et pleins de bon sens. Ils témoignent aussi d’un grand sens du pardon et d’une préoccupation pour le salut.

Les douze visions sont exposés comme des pièces de théâtre avec des décors précis, des personnages qui dialoguent. Par exemple, Jésus répond ici à sa mère qui intervient pour les hommes : « Mère, il y a cinq-cents ans que je te vois et t’écoute faire tes pétitions. Je vais leur donner une durée déterminée pour leur sentence. »

Marie dialogue aussi en direct avec les êtres divins.  Ici avec Jésus :
As-tu bu et mangé aujourd’hui, Marie ?
— Tu sais bien que non.
— Crois-tu que je peux te montrer mes secrets avant de manger et après ?
— Tu sais bien que je n’ai jamais douté.

Dans ces dialogues, Marie montre de la familiarité avec ses interlocuteurs, et parle sans crainte comme quand elle dit à Jésus : Tu agis comme les enfants qui construisent de belles maisons de terre pour ensuite les détruire.

Marie la Gasque annonce Jeanne d’Arc

Représentation de Jeanne d'Arc, en marge d'un registre par Clément de Fauquembergue le 10 mai 1429
Représentation de Jeanne d’Arc, en marge d’un registre par Clément de Fauquembergue le 10 mai 1429

Un certain Jean Érault, docteur en théologie, parle, lors des interrogatoires de Poitiers de 1429, de la prophétie de Marie qu’il appelle Marie d’Avignon. Celle-ci serait venue trouver le roi de France pour lui annoncer qu’elle avait vu quantité d’armes dans sa vision, des armes qu’une vierge porterait après elle. Ce témoignage aurait convaincu Érault de la mission de Jeanne d’Arc. Plus tard,  l’avocat Jean Barbin, au procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc, rappelle cette déposition. Légende ? En tous cas, cette vision n’est pas dans le manuscrit de Tours.

Instrument politique ?

Marie d'Avignon va à la cour de Charles VI pour le convaincre de reconnaître l'anti-pape d'Avignon
Charles VI

Dès avril 1398, le pape d’Avinhon et la reine de Sicile poussent Marie Robine à aller voir le roi Charles VI à Paris. Nous sommes en plein schisme, cette rupture dès 1378 qui a entrainé l’élection de deux papes, l’un à Rome, l’autre à Avinhon. Leur objectif est de convaincre le roi de garder son obédience au pape d’Avinhon. Prudemment, le roi organise un débat contradictoire en réunissant six partisans et six adversaires de Benoit XIII. Cette assemblée refuse de faire entrer la prophétesse, et prend la décision de ne pas reconnaitre le pape d’Avinhon.

Benoit XIII
Benoit XIII

À son retour en Provence en mars 1399, Benoit XIII refuse de recevoir Marie qui comprend qu’on l’a instrumentalisée. Il faut dire que les troubles liés au grand schisme éloignaient le peuple qui cherchait des images et des emblèmes simples et forts. La guérison et les visions de Marie la Gasque étaient arrivées à point nommé pour conforter ceux qu’on appellera les antipapes.

Le pardon et l’Église des justes

Marie, femme simple, est pleine de sincérité, elle a confiance en l’Église. Mais elle prend peu à peu conscience des jeux de pouvoir des institutions politiques et ecclésiastiques. Et elle va s’en prendre à ceux qui l’ont corrompue. Dans ses dernières visions, Marie dénonce le roi et l’Église.

Le 12 mai 1399, dans sa huitième vision, elle dit à Clément VII qui lui apparait. Tu m’as déçue pendant ta vie, tu peux donc me décevoir encore.

La dernière montre l’espoir qu’à cette période de calamités fasse suite un renouveau de l’Église. Et, par ses convictions, elle ne peut imaginer la damnation éternelle. Les saints en procession autour du trone de la Trinité reçoivent des glaives pour le Jugement dernier. Mais Saint Martin arrête les peines pendant un jour. Il permet aux âmes de prier pour les viatores, ceux qui sont sur terre. Ils seront condamnés à poursuivre leur purgatoire. Alors que le roi sera déposé pour n’avoir rien voulu faire en faveur de l’unité de l’Église.

Le jugement dernier par Michel-Ange (extrait)
Le jugement dernier par Michel-Ange (extrait)

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Livre des Révélations de Marie Robine, folios 115-128 du manuscrit 520 de la bibliothèque municipale de Tours.
Marie Robine et Constance de Rabastens : humbles femmes du peuple, guides de princes et de papes,  Madeleine Jeay, 2002
Le Livre des Révélations de Marie Robine, Mathiew Tobin, 1986
Procès de réhabilitation, déposition de Jean Barbin

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