Paul Sabathé le romantique

Paul Sabathé (1864-1937) est un Lomanhòu enraciné dans sa terre. Agriculteur et poète, il émerveille par la qualité et la richesse de sa langue. André Dupuy et Jacques Taupiac, dans le livre L’òme sol, édité aux Cahiers de la Lomagne en 2011, nous permettent d’en savoir plus sur cet homme discret, malmené par la vie.

Paul Sabathé nait à Tornacopa

Paul Sabathé © Les Cahiers de la Lomagne
Paul Sabathé (1864-1937) © Les Cahiers de la Lomagne

Dans la région vallonnée de Lomanha [Lomagne], est un village nommé Tornacopa [Tournecoupe] non loin de Florença [Fleurance]. Celui-ci se forme au XIIIe siècle autour d’un château et d’une église dont subsiste la chapelle, aujourd’hui église de la paroisse. Ce village, entouré de murs d’enceinte, est le siège de la famille d’Estignac.

Justement, Paul Sabathé nait à Tornacopa en 1864, plus exactement à la ferme de Sempé. Ses parents ont en effet une belle propriété de 17 ha de bonne terre.

Il va à l’école jusqu’à 12 ans. Mais, Paul est un enfant de petite santé et il passe beaucoup de temps à lire et à écrire que ce soit en français ou en gascon. Au décès de ses parents – il est encore jeune – il reprend la ferme. Peut-être par timidité, par sentiment d’être différent, il s’enferme vite dans la solitude, au milieu de ses terres.

Oeuvre de Lacaze
Œuvre de Joseph Vital-Lacaze (1874-1945) , le village de Tournecoupe ? © Ader-paris.fr

Toutefois, il gardera une grande amitié avec plusieurs camarades dont Joseph Vital-Lacaze (1874-1945) qui deviendra peintre et professeur à l’École des arts décoratifs de Paris.

En revanche, sa santé restera toujours fragile. D’ailleurs, il écrit qu’il a failli mourir à 18 ans, à 28 ans, et à 36 ans.

Paul Sabathé entre en politique

Très tôt, le jeune Paul s’engage à gauche, il est d’ailleurs candidat républicain et écrit dans La Fraternité, journal d’Auch. Il avoue aimer se bagarrer en politique et tenir ses opinions sans faillir ni faire des concessions. Il deviendra adjoint au maire au début du siècle.

Pourtant, il se rendra vite compte que la politique a ses exigences, comme le rappellent les deux auteurs de sa biographie : çaquelà, vesi qu’aquò es devengut uia industria […] cau trobar ardits, còste que còste, e véngan d’on véngan [néanmoins, je vois que c’est devenu une industrie […] il faut trouver de l’argent, coute que coute, et d’où qu’il vienne]. Extrait de la lettre de Paul Sabathé à Michel Camélat du 9 mai 1929.

Paul Sabathé a des penchants littéraires

Andrèu Dupuy et Jacm
Andrèu Dupuy et Jacme Taupiac, éditeurs de L’ome sol © Wikipedia

Les livres accompagnent Paul depuis son enfance. Il écrit des chroniques politiques en gascon qui dévoilent déjà sa rigueur littéraire. En effet, il choisit ses mots avec soin.

Parallèlement, Paul s’essaie à la poésie le plus souvent dans sa langue de Lomanha. André Dupuy, et Jacques Taupiac, dans le livre L’òme sol, signale ce poème, Démence, écrit en 1889, alors qu’il avait 25 ans et qui s’achève par ces vers :

Pour ton immense amour, pour ton baiser de flamme
J’aurais renié Dieu, j’aurais vendu mon âme
J’aurais donné la vie et les rêves si chers.

La période féconde

Miqueu de Camelat
Miqueu de Camelat (1871-1962) © Wikipedia

Dès 1913, Paul Sabathé se rapproche de l’Escole Gastou Fébus et de quelques uns de ses membres ; il échangera pendant plusieurs années avec son secrétaire Miquèu de Camelat. Il écrit de plus en plus de poèmes, de lettres, et il est reconnu.

Entre autres, il écrit dans Reclams de Biarn e Gascougne de 1913 à 1937, ou La Garbure, le journal de l’association amicale et philanthropique des Gascons du Gers à Paris qui parait entre 1921 et 1929.

Dès 1913, il obtient une médaille de bronze aux jeux floraux de l‘escole Gastou Fébus pour son poème Tot drét. À noter, son riche parler de Lomagne exige que 13 mots fassent l’objet d’explication (pour 14 vers).

Bernard Sarrieu
Bernard Sarrieu (1875-1935) © Wikipedia

La même année, il obtient aussi une médaille de bronze aux Jeux Floraux dera ‘Scolo deras pirenéos pour son poème Las campanos. Bernard Sarrieu, son président très exigeant, note que si tròbe iou seriouso counechénço dera léngo, dap mòts que soun en bèrtat det terradou. / s’i tròba ua seriosa coneishença dera lenga; dab mòts que son en vertat deth terrador [on y trouve une sérieuse connaissance de la langue ; avec des mots qui sont vraiment du terroir.]

Las mignos rosas

Joseph Vital-Lacaze Portail fleuri © ader-paris.fr
Joseph Vital-Lacaze Portail fleuri © ader-paris.fr

Observateur de la Nature, ses descriptions du soleil, de la pluie, des roses qu’il affectionne particulièrement… sont de toute beauté. il commence son poème Las mignos rosos par ces vers :

Perque suy soul, èts mas maynados,
Rèynôtos que m’espelissèts
Un paradis de saunejados. 

Per que soi sol, ètz mas mainadas,
Reinòtas que m’espelissètz
Un paradís de saunejadas.

Je suis seul, vous êtes mes enfants,
Petites reines, vous m’entrouvrez
Un paradis de rêveries.

Sabathé aime inventer des mots, lisser des vers et publie, en 1929, son recueil de poésie Las miôs Buscalhos qu’il dédie à Camelat. Ses problèmes de santé ne lui permettront pas d’en faire beaucoup plus. D’ailleurs, à cause de sa santé, il met sa ferme en métayage en 1914, puis la vend en 1923 pour vivre modestement de ses intérêts.

Sabathé, une âme romantique

Jeune, Paul Sabathé tombe amoureux d’une jeune fille que l’on retrouve dans son poème la Hilha deu Campèst [la fille des champs] paru dans son recueil Las miôs buscalhos. Un amour malheureux. La jeune fille n’est pas sensible à son discours ou bien, ce paysan au parler de moussu [monsieur] l’impressionne et l’inquiète. Dans le poème, la jeune fille dit, moqueuse :

Joseph VITAL-LACAZE (1874-1946) - Femme assise - Dessin au fusain et aquarelle
Joseph Vital-Lacaze (1874-1946) – Femme assise, dessin au fusain et aquarelle © ader-paris.fr

L’aygueto de la hount oun me bau miralha,
Milhou que bous m’ac dits, praubot, que suy poulido
Que moun peu es lusent è ma gauto lourido,
E que mous oèlhs pountchuts an deque encarelha

L’aigueta de la hont on me vau miralhar
Milhor que vos m’c ditz, praubòt, que soi polida
Que mon peu es lusent e ma gauta hlorida,
E que mons uelhs ponchuts an de qué encarelhar

L’eau de la fontaine où je vais me regarder,
Mieux que vous me dit, pauvret, que je suis jolie
Que mes cheveux sont brillants et ma joue fleurie
Et que mes yeux vifs ont de quoi ensorceler

Puis, vers la fin du poème, son verdict tombe :

So que bous cau a bous, es la menudo flou
Que dins un bèt saloun embaumo, temeruco,

Çò que vos cau a vos, es la menuda flor
Que dins un bèth salon embauma, temeruca

Ce qu’il vous faut à vous, c’est une fleur délicate
Qui embaume dans un beau salon, tremblotante

Le poème exprime clairement que l’homme distingué est repoussé. Plus tard, Paul Sabathé écrit :

Estèi lo vaganaut que passèc dins ta vita;
Me hascós caritat d’un rajòl, e ren mei.

Je fus le désœuvré qui passa dans ta vie ;
Tu me fis la charité d’un rayon [de soleil], ce fut tout.

Et Paul restera seul, avec le souvenir de cet amour perdu.

La douleur

On est dans des époques où on ne dit pas sa douleur. Mais, notre Lomagnol exprime de façon sensible, émouvante et pourtant retenue les sentiments profonds de l’âme.  Certains de ses poèmes exaltent la terre, plusieurs expriment une profonde tristesse. Peut-être est-il un des plus grands poètes de la tristesse. L’abbé Saint Bézard écrira après sa mort dans la revue Reclams d’avril 1938, que son cœur apparait comme un désert cramât ount colon quaucos douts d’aygo amaro, lous soubenis per toustems escrusius / un desèrt cramat ont còlan quauquas dotz d’aiga amara, los sovenirs per tostemps escrusius. [un désert brulé où coulent quelques sources d’eau amère, les souvenirs pour toujours indigestes].

Une mort affreuse

Un poteau du télégraphe se coupe et tombe sur Paul Sabathé, lui brisant la jambe. On l’ampute. Mais il souffre beaucoup ; il se plaint peu sauf à de rares moments où il n’en peut plus.  Ac digatz pas a digun: plorai coma un mainatge. Plorai de dolor. [Ne le dites à personne : je pleurais comme un enfant. Je pleurais de douleur] écrit-il à son ami d’enfance.

Cela dure plusieurs années. Les chirurgiens y reviennent six fois. Six fois, ils recoupent la jambe mais l’amputation ne réussit jamais.  Il en meurt chez lui le 15 juin 1937.  A. Lafont, le curé de Tornacopa lui rend hommage (fin du discours) :

Me sembla que dins l’auta vita on acabatz d’entrar, lus Pèir de Garròs, Lus Dastròs, lus Cassanhau, lus Laclavèra, lus Sarran, lus Talès vos hèn las aunors en vos arcuelhent ser la pòrta deu Paradís, dementre qu’en aqueste cementèri vòstes amics de Tornacopa, vòstes mics de l’Escòla Gaston Febus, enqüèra estabornits de vòsta mòrt subita, tots tristes de se caler desseparar atau, vos cridan, mon praube Paul Sabatèr, o còr henut, mes l’ama lusenta d’esperança: Drometz dins la patz! Mos torneram véser… au Cèu!

[Il me semble que dans l’autre vie où vous venez d’entrer, les Pierre de Garros, Les D’Astros, les Cassaignau, les Laclavère, les Sarran, les Talès vous reçoivent avec les honneurs sur la porte du paradis, tandis que que vos amis de Tournecoupe, vos amis de l’Escòla Gaston Febus, encore étourdis de votre mort subite, tristes de devoir se séparer ainsi, vous crient, mon pauvre Paul Sabathé, ô cœur déchiré, mais l’âme riche d’espoir : Dormez dans la paix ! Nous nous reverrons… au Ciel !]

Le souvenir

La renommée de Paul Sabathé le solitaire, le romantique, reste discrète. Pourtant il est un authentique écrivain et un poète gascon raffiné, un grand poète. Son œuvre est à découvrir et à redécouvrir tant par la richesse de la langue que par la finesse de l’écriture.

L'église de Tournecoupe (Gers)
L’église de Tournecoupe (Gers)

Ey saunejat qu’ou men calam
Ero lou calam d’un pouèto.
En rimos d’or cantay l’aujam,
Lou sourelh cla, la bito enquièto.

Èi saunejat que’u men calam
Èra lo calam d’un poèta.
En rimas d’òr cantai l’aujam,
Lo sorelh clar, la vita enquièta.

J’ai rêvé que ma plume
Était la plume d’un poète.
En rimes d’or je chantais la vie sauvage,
Le soleil clair, la vie inquiète.

(extrait de Ey saunejat)

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Paul Sabatèr, L’òme sol, à la Tuta d’òc
L’òme sol, Les cahiers de la Lomagne n°30
Las miôs Buscalhos, Paul Sabathé, 1927
Un écrivain occitan méconnu, Paul Sabathé (1864-1937), André Dupuy, 2000