Pierre Bourdieu

Le Béarnais Pierre Bourdieu est un sociologue majeur du XXe siècle qui vit une relation difficile avec sa langue maternelle.

Pierre Bourdieu découvre la sociologie

L'église Saint-Pierre de Denguin (64)
L’église Saint-Pierre de Denguin (64)

Pierre Bourdieu nait en 1930 dans un petit village, Denguin, non loin de Pau, dans le Bearn. Son père, Albert, est journalier puis facteur. Sa mère, Noëmie Duhau, est aussi du monde de l’agriculture.

Il fait ses études secondaires à Pau, au lycée Louis Barthou de 1941 à 1947. Là, il découvre « une différence sociale avec les citadins « bourgeois » » et ressent son passage dans l’internat comme « une école terrible de réalisme social ».

Entrée de l'École normale supérieure de Paris, au 45 rue d'Ulm.
Entrée de l’École normale supérieure de Paris, au 45 rue d’Ulm.

Puis il part à Paris pour les études supérieures, d’abord au lycée Louis-Le-Grand puis à l’Ecole normale supérieure. Il sera agrégé de philosophie en 1954. Après le service militaire en Algérie, il continue comme assistant à la Faculté des Lettres d’Alger. Il mène des enquêtes de terrain qui lui révèleront son amour pour la sociologie. Et il écrira en 1958 son premier ouvrage : Sociologie de l’Algérie.

Pierre Bourdieu s’installe

Raymond Aron (1905-1983)
Raymond Aron (1905-1983)

En 1960, le philosophe Raymond Aron (1905-1983) fonde le Centre de sociologie européenne (CSE). Il prend Pierre Bourdieu comme assistant et secrétaire.

Peu après, en 1962, Pierre épouse Marie-Claire Brizard, une historienne qui travaille au CNRS. Ils auront trois fils qui feront tous Normale sup. Jérôme, né en 1963, sera directeur de recherche en économie à l’INRA. Emmanuel, né en 1965, sera scénariste et réalisateur. Enfin, Laurent sera chercheur à l’école des neurosciences de Paris ; il travaillera sur des sujets de pointe comme la dynamique des réseaux de neurones sous-jacents au codage sensoriel, à la formation de la mémoire et à la représentation de l’espace.

En 1964, Pierre Bourdieu devient directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.

Les travaux de Pierre Bourdieu

Bourdieu - Passeron - La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d'enseignement
Bourdieu, Passeron, La Reproduction (1970)

Le sociologue s’attache à élaborer des méthodes les plus scientifiquement objectives afin de valider ses résultats. Il s’intéresse aux relations entre les objets sociaux et aux rapports de domination entre les individus et les classes sociales. Ainsi, il va montrer comment certains mécanismes reproduisent les inégalités entre les groupes sociaux. Par exemple, il écrira avec un collègue, Jean-Claude Passeron, en 1970 La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement. Il y met en évidence que la réussite scolaire est différente selon les classes sociales : en gros, les enfants dont les parents ont réussi à maitriser les exigences scolaires réussiront plus facilement à l’école.

De plus, Pierre Bourdieu s’engage pour l’indépendance de l’Algérie ou le soutien aux sans-papiers par exemple.  Dans son livre, La Misère du Monde (1993), il met en évidence les causes sociales de la souffrance. Au total, il laisse une quarantaine d’ouvrages dont Les Héritiers, La Distinction, Ce que parler veut dire, La domination masculine, etc.

Pierre Bourdieu-Sur l'État -Cours au Collège de France 1989-1992
Pierre Bourdieu, Sur l’État, Cours au Collège de France 1989-1992

Parallèlement, depuis 1964, Pierre Bourdieu dirige la collection « Le sens commun » aux Éditions de Minuit et il continuera jusqu’en 1992. À partir de 1975, il est directeur de la revue Actes de la recherche en sciences sociales. Puis, en 1981, il devient professeur titulaire de la Chaire de sociologie au Collège de France. Les récompenses et les honneurs sont nombreux. Il reçoit par exemple la médaille d’or du CNRS en 1993. En lui remettant, ils préciseront même que Pierre Bourdieu « a régénéré la sociologie française, associant en permanence la rigueur expérimentale avec la théorie fondée sur une grande culture en philosophie, anthropologie et sociologie ».

Un lien douloureux avec le béarnais

Quand il revient dans sa région, ce qui est fréquent, Pierre Bourdieu parle en béarnais, en particulier avec ses amis d’enfance. Une langue qu’il aime. Pourtant, il ne peut se défaire d’un sentiment d’infériorité culturelle. D’ailleurs, jeune homme, il se rend vite compte que son accent même est porteur de vergonha (honte). Alors, il cherche à le gommer. Il dira : Quand on vient d’un petit milieu, d’un pays dominé, on a de la honte culturelle. Moi j’avais de la honte de mon accent qu’il fallait corriger…

Un sentiment dont il ne se débarrassera pas vraiment. Par exemple, dans le documentaire filmé de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat (2001), Pierre Bourdieu avoue : « Quand je descendais dans mon pays, quand j’arrivais à Dax, que j’entendais l’accent, ça me faisait horreur, ça me faisait physiquement horreur. »

Extrait de 1minute du film La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles ci-dessous.

Alors, il scinde en deux sa vie : celle de son métier même s’il a l’impression d’être dans le monde intellectuel un étranger, et celle de son village ou il redevient dans le monde rural un indigène.

Il lui faudra longtemps pour faire la paix entre ces deux mondes (sans aller jusqu’à les réconcilier) et il écrit à la fin de sa vie dans Esquisse pour une auto-analyse : « la posture ethnographique impose tout naturellement de respecter : les amis d’enfance, les parents, leurs manières, leurs routines, leur accent. C’est toute une partie de moi qui m’est rendue, celle-là même par laquelle je tenais à eux et qui m’éloignait d’eux, parce que je ne pouvais la nier en moi qu’en les reniant, dans la honte d’eux et de moi-même. »

Mainat qu’as caishau 

Logo de la Calandreta de Pau
Logo de la Calandreta de Pau

« Mon garçon, tu as du cran », lui avait dit son père. Et ce fils le démontra par ses études, ses travaux, ses engagements (il a bien sûr été fortement critiqué). Et finalement, par son soutien au béarnais. En effet, Pierre Bourdieu écrit à Serge Javaloyès : « Je veux vous dire, très sincèrement, toute la sympathie que m’inspire votre entreprise. » Cette entreprise, c’est la création d’écoles immersives en langue occitane : les calandretas. Le sociologue comprend tout l’intérêt de favoriser le bilinguisme même s’il perçoit la difficulté de mettre à l’écrit une langue qui n’était pratiquement plus qu’orale. Et il deviendra parrain de la Calendreta de Pau.

Pourtant, la langue reste pour lui un marqueur social. En gros, à chacun le sien : aux ruraux le béarnais, aux urbains le français. Ainsi, il trouvera anormal que le maire de Pau, André Labarrère, fasse un discours officiel en béarnais. Ou, il notera au sujet des paysans, de sa famille, ses amis : « j’en étais séparé par une sorte de barrière invisible, qui s’exprimait dans certaines insultes rituelles contre lous emplegats, les employés « toujours à l’ombre ». »

Le dernier livre de Pierre Bourdieu

Esquisse pour une auto-analyse, Pierre Bourdieu
Esquisse pour une auto-analyse, Pierre Bourdieu (2004)

Pierre Bourdieu meurt le 23 janvier 2002, à 71 ans, à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, des suites d’un cancer. Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise.

Son dernier livre, Esquisse pour une auto-analyse, paraitra deux ans plus tard, en 2004. Il ne s’agit pas d’une autobiographie mais plutôt d’une explication de son parcours et d’une analyse de son travail scientifique. On peut y lire que certaines de ses positions ou décisions sont liées à son « tempérament bagarreur » qu’il relie à ses origines béarnaises… 

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe réformée (1990)

Références

Pierre Bourdieu, L’année sociologique, Nathalie Bulle, 2002
Les Editions de Minuit, Pierre Bourdieu
Les étranges relations au béarnais de Bourdieu, Colette Milhé, 2020.
La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles
Bibliographie de Pierre Bourdieu