Sans Mitarra ou la naissance de la Gascogne

Romulus a fondé Rome sur le mont Palatin en -753, disent les mythes romains. Eh bien, les Gascons ont aussi leur fondateur légendaire, Sans Mitarra. Moins connu, il mérite toutefois la mémoire de nos contemporains et nous le classerons sans hésiter dans les Gascons de renom. Articles précédents de la série : Jacques Lacomme, Alexis Peyret, Marcel Amont, Ignace-Gaston Pardies, André Daguin, Jean Laborde, Joseph du Chesne.

L’histoire de France nous parle des Mérovingiens et des Carolingiens (Pépin le bref, Charlemagne, Louis 1er…). Soit. En Gascogne, cette histoire est bien étrangère, car nos ancêtres se tournaient vers le sud des Pyrénées et non vers le nord de la Garonne !

La Gascogne avant Mitarra

C’est très simple, avant Sans Mitarra, la Gascogne n’existe pas sous ce nom !

La Vasconie avant Sans Mitarra
La Vasconie (https://fr.wikipedia.org/wiki/Vasconie)

Rappelons-nous. Après l’invasion de Rome, le territoire en-dessous de la Garonne, l’Aquitaine, devient la Novempopulanie puis, selon l’appellation des Mérovingiens, la Wasconia.  En fait on nomme Vasconie citérieure la partie au nord des Pyrénées et Vasconie ultérieure celle au sud. Ce nom de Vasconie, attesté depuis 602, est dû à l’arrivée des Vascons en provenance de la Navarre et de l’Aragon (bascophones).

Il nous restera jusqu’au IXe siècle.

Sans Mitarra cité dans le cartulaire de la cathédrale d’Auch

Extrait de « La Gascogne est née à Auch au XIIe siècle », Jacques Clémens, 1986

Le cartulaire noir de Sainte-Marie d’Auch, rédigé en latin, cite Sancius Mitarra et son fils Mitarra Sancius comme fondateur des dynasties de Gascogne : Sancius Mitarra minimus filiorum ejus cum viris illis Guasconiam venit, ibique consul factus. Filium qui Mitarra Sancius vocatus est genuit. Hic Mitarra Sancius genuit Garsiam Sancium Curvum qui tres (f° 7 r°) filios genuit, Sancium Garsiam, et Wilelmum Garsiam, et Arnaldum Garsiam, quibus Guasconiam divisit.

Sans Mitarra, drôle de nom

Certains ont vu dans Sans Mitarra un nom suivi d’un surnom, en basque médiéval, Santxo Mudarra ou Antso Menditarra [Sanche le Montagnard]. Pourtant, dans nos régions, à cette époque, l’usage est de donner un nom au nouvel enfant suivi du nom de son père. Ainsi Otsoa (Lop plus tard en gascon) est-il Lop centolh, Loup [fils de] Centulle. Chez nos voisins maures du sud, on a Lubb Ibn Musa (Loup fils de Musa). Juan Sanchez (Jean fils de Sanche) est, en Espagne, l’héritier direct de cette façon d’appeler les enfants (ajout du suffixe -ez au prénom du père). Alors serait-ce plutôt Sans Sancion dit Mitarra, fils du duc de Vasconie, Sans Lop ?

Pour trouver le père de Sans, les esprits se sont déchaînés ! Fils du comte de Castille ? Ou fils de Fátima la Maure ? Peut-être fils d’un roi de Navarre ? Ou enfin fils d’un mérovingien ?

Sans Mitarra, descendant de Castille ?

Une légende lui donne une ascendance castillane : au début du IXe siècle, les nobles gascons auraient demandé au comte consul de Castille un de ses fils pour les gouverner. Celui-ci leur aurait envoyé son fils cadet Sanche surnommé Mitarra.

En effet un Sanche Ier Mitarra de Castille est né en 785. Il épouse vers 812 une fille de Lop Centolh de Gascogne. Sans II Sancion dit Mitarra serait né de cette union vers 830. Mais, les historiens ne sont pas convaincus.

Sans Mitarra, le héros de la légende de Lara ?
Sans Mitarra, le héros de la légende de Lara ?
Almanzor muestra las cabezas de los siete infantes a su padre Gonzalo Gustioz. Grabado de Otto Venius, del siglo XVII.

La légende castillane de Los siete infantes de Lara parle de la vengeance de Mudarra, né des amours de Fátima, sœur d’Almanzor [ou al Mansour] et de Gonzalo Gustioz. Mudarra est ainsi le dévastateur, le justicier. Cette chanson de geste daterait de la fin du Xe siècle.

L’histoire. Gonzalo Gustios a sept fils. Le benjamin commet plusieurs forfaits graves contre Doña Lambra ou des proches. Celle-ci réclame vengeance à son mari, Ruy Velázquez. Pour accéder à sa demande, Velázquez demande à Gonzalo Gustios de porter un message au général arabe Almanzor (qui demeure à Cordoue). Cette missive, écrite en arabe, demande de tuer le porteur du message et précise où se trouvent ses fils dont la vie est offerte au Maure en gage d’amitié.

San Millán de la Cogolla où seraient les corps des sept enfants de la légende de Lara
San Millán de la Cogolla

Almanzor emprisonne  Gonzalo Gustios et fait assassiner les sept fils dont les têtes sont coupées. Elles sont présentées à Gonzalo Gustios. À leur vue, le père ressent une telle souffrance qu’Almanzor, ému, le libère. Cependant, durant sa captivité, Gonzalo Gustios a fait un enfant à la sœur même d’Almanzor. Ce sera un fils, Mudarra.

Les années passent. Mudarra, va en Castilla rencontrer son père et, apprenant l’histoire de ses sept frères, les venge en tuant Ruy Velázquez.

Les têtes des Sept Enfants sont aujourd’hui à l’église de Salas, et leurs corps dans l’église San Millán de la Cogolla.

Sans Mitarra descendant des rois de Navarre ?
Sans Mitarra aurait combattu Musa Ibn Musa.
Buste de Musa ibn Musa, « rey del Ebro »,  à Tudela (Navarra)

Le poète et philosophe Ibn Hazm écrit qu’en 842 : Musa Ibn Musa, Dieu le maudisse, maria aussi les filles de son frère Lubb ibn Musa aux fils de Wanaqo Ibn Sanyo [Eneko], roi des Gascons. (De la Granja, La Marca superior en la obra de al-Udri, Apéndice, « la « Yamharat ansab al-arab » de Ibn Hazm », p. 87).

L’historien Ibn Khaldoun écrit qu’en 865 : Muzaffar Ibn Musa affronte également Sanya, gouvernneur de Pampelune et émir des Gascons. Sanche le vainquit et le fit prisonnier. (A. Ubieto Arteta, 1967, p.291).

Et il y a bien un Sanche 1er de Navarre ! Mais il a vécu un peu plus tard et ne peut être le Sans Mitarra de Gascogne. En revanche notre Gascon a bien combattu Musa Ibn Musa.

Sans Mitarra d’ascendence mérovingienne ?

La charte d’Alaon affirme que la maison de Gascogne descendait du roi d’Aquitaine Caribert II, mérovingien, fils de Clotaire II et de Sichilde. Mais un historien a réussi à démontrer sans appel que cette charte était un faux réalisé par l’érudit espanol Juan Tamagno Salazar au XVIIe siècle.

En tous cas, il faut croire l’homme d’importance si on lui attribue tant de nobles ascendances ! Et on peut aussi constater que les Vascons fréquentent ou combattent surtout les peuples qui vivent en Espagne. Des noms se retrouvent des deux côtés des Pyrénées, les Maures sont les ennemis communs…

Sans Mitarra comte de Gascogne

Sans Mitarra (805?-864) est reconnu comte de Gascogne de 836 à 848 (ou 851), puis duc de Gascogne jusqu’à sa mort en  864. Pourtant, il prend le pouvoir contre la volonté de son seigneur le roi Pépin 1er d’Aquitaine. À la mort de ce dernier, il use de toutes ses habilités politiques et militaires pour triompher de Pépin II d’Aquitaine. Il repousse les troupes de son ennemi sur la rive droite de la Garonne.

La Gascogne gagne en indépendante et le duc se fait même reconnaître officiellement par Charles le Chauve, roi de Francie occidentale. Sans Mitarra établit sa capitale à Bordeaux.

Et quand il ne combat pas l’émir de Cordoue outre Pyrénées, il se repose à Auch.

Les Gascons se désintéressent des rois francs

La Gascogne est loin de la France et aucun des deux ne s’intéresse vraiment à l’autre. Bien sûr les Vascons rendent hommage aux rois francs au VIIe siècle mais les relations sont très espacées jusqu’à disparaître à partir du IXe siècle.

Les successeurs de Sans Mitarra, qu’on pourrait appeler comme Jacques Clémens, les Mitarrides plutôt que la maison de Gascogne, sauront rester à distance des Francs pendant deux cents ans.

Le prieuré de la Réole
Le prieuré de la Réole

Ainsi, l’éloignement est tel que le moine réformateur bénédictin, Abbon de Fleury, dont dépend le monasatère de Squirs (La Réole), se permet cette phrase en y arrivant en 1004 : je suis maintenant plus puissant que notre seigneur le roi des Francs, avec une telle demeure [Squirs] dans ce territoire [la Gascogne] où personne ne redoute son pouvoir. Citation de Genèse et évolution du peuple gascon du haut Moyen âge au XVIIe siècle de Guilhem Pépin.

Anne-Pierre Darrées

Références

Cartulaire noir des cartulaires du Chapitre d’Auch, p.6
La Gascogne est née à Auch au XIIe siècle, Jacques Clémens, 1986
La noblesse du Midi carolingien, Christian Settipani, 2004
Genèse et évolution du peuple gascon du haut Moyen âge au XVIIe siècle, Guilhem Pépin, 2012
Los siete infantes de Lara

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