150 ans après la grande crue de la Garonne de 1875

Toulouse, la crue de juin 1875
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La Garonne n’est pas un long fleuve tranquille. Le 23 juin 1875, elle déborde dans une crue catastrophique à Toulouse mais elle fait des dégâts dans toute la vallée,  jusqu’à Bègles et sur les autres fleuves et rivières de la Gascogne. Près de 500 morts, des milliers de maisons détruites, plusieurs ponts emportés.

Cette crue historique a tellement marqué les esprits  qu’on la commémore en cette année 2025, 150 ans après. Ce souvenir tragique est aussi une leçon. Il nous rappelle la nécessité d’adapter nos villes pour limiter l’impact des futures inondations.

 L’Aïgat de la Sent-Joan et la crue de 1875

L’Aïgat de la Sent Joan  ou le déluge de la Saint-Jean désigne la crue majeure survenue pendant la nuit du 23 au 24 juin 1875. Ce phénomène exceptionnel est d’abord la conséquence d’un mois de juin particulièrement pluvieux. Il est de plus couplé à une fonte importante des neiges pyrénéennes qui gonfle les affluents de la Garonne.

Toulouse, les 3 quartiers touchés par la crue de 1875 et les deux ponts détruits en rouge
Toulouse, les trois  quartiers touchés et les deux ponts détruits en rouge
Place Olivier, quartier Saint-Cyprien à Toulouse, après l’inondation de la Garonne du 23 juin 1875 ©Antonin et Joseph, Jacques Provost – Ville de Toulouse, Archives municipales
Place Olivier, quartier Saint-Cyprien à Toulouse, après l’inondation de la Garonne du 23 juin 1875 ©Antonin et Joseph, Jacques Provost – Ville de Toulouse, Archives municipales

À Toulouse, le niveau d’eau mesuré au Pont Neuf atteint 8,32 mètres, alors que le niveau normal est de moins d’un mètre. Ce record surpasse toutes les crues observées depuis la construction du pont en 1632 et il ne s’est pas renouvelé depuis. L’eau submerge sous plus de 3 mètres d’eau, le faubourg populaire de Saint-Cyprien, situé sur la rive gauche basse.  Elle laisse des milliers de personnes à la dérive ou noyées. L’inondation touche aussi gravement les quartiers de la rive droite, comme Saint-Michel et les Amidonniers.

L’ampleur des dégâts est vertigineuse : environ 1 100 maisons détruites à Toulouse, avec un bilan humain d’au moins 200 morts dans la ville seule et 25 000 personnes sans logement. La crue emporte tous les ponts de Toulouse sauf le Pont Neuf, dont la conception particulière lui permet de résister à la pression des eaux.

C’est toute la région qui subit la crue

Verdun en Ariège après la crue de la Saint-Jean 1875
Verdun en Ariège après l’aïgat de la Saint Jean 1875

Sur l’ensemble de la vallée, le bilan grimpe à près de 500 morts. Certains parleront de 3000 morts. À Muret, le pont suspendu s’écroule. Dans le Tarn-et-Garonne, on compte 116 décès et 8000 maisons détruites. En Lot-et-Garonne, Agen subit de forts dégâts. La Garonne monte à 11,39 m au-dessus de l’étiage (niveau le plus bas d’une rivière).

La crue ne touche pas que la Garonne, mais aussi ses affluents, particulièrement l’Ariège, la Save et le Tarn. Sur l’Ariège, Le Vernet est détruit. À Auterive, le quartier de la Madeleine est dévasté et le pont rompu. En raison de la rupture d’un barrage sur le ruisseau des Moulines, le pire est atteint au village de Verdun en Ariège avec 80 morts et 50 maisons détruites sur 70.

Ces inondations touchent également le bassin de l’Adour dans les Hautes-Pyrénées et celui de l’Aude. À Tarbes, le pont sur l’Adour est détruit en son milieu, emportant deux “spectateurs” qui s’y étaient aventurés.

Le pont sur l'Adour à Tarbes après le passage de la crue de 1875 © Ch. Cathelain – loucrup65.fr
Le pont sur l’Adour à Tarbes après le passage de la crue de 1875 © Ch. Cathelain – loucrup65.fr

Les politiques effarés

Les inondations en France, le maréchal Macmahon visitant le Faubourg St Cyprien, Toulouse,par Sir John Charles Robinson (1975)
Le maréchal Mac-Mahon visitant le Faubourg St Cyprien – dessin de Sir John Charles Robinson (1875)

La scène qui a traversé les décennies est celle de la visite du président de la République de l’époque, le maréchal Mac-Mahon, venu constater les dégâts quelques jours après la crue. Impuissant face à l’étendue des destructions, il déclare « Que d’eau, que d’eau ! ». À cela, le préfet lui répond: « Et encore, Monsieur le Président, vous n’en voyez que le dessus… ! » Se non è vero è bene trovato! (si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé – italien)

Avant 1875, une longue histoire de crues dévastatrices

Sauvetage pendant la crue de 1875
Sauvetage pendant la crue de 1875

La crue de 1875 n’est pas un épisode isolé. Depuis le Moyen Âge, la Garonne et ses affluents connaissent des crues majeures inscrites dans la mémoire locale. Parmi celles-ci, on compte les inondations exceptionnelles de 1435, 1712, 1770 et 1856. Ces événements sont souvent le résultat d’un processus récurrent : des  pluies abondantes couplées à la fonte des neiges.

Livret édité par la Dépêche du Midi au profit des victimes des inondations de 1875
Livret édité par la Dépêche du Midi au profit des victimes des inondations de 1875 © Gallica

Ces crues frappent les zones les plus basses et vulnérables de la vallée, en particulier les quartiers et villages construits dans des méandres ou sur des terrains alluviaux peu élevés. À Toulouse, le faubourg Saint-Cyprien, situé dans une cuvette naturelle, est particulièrement exposé. Ses habitants connaissent le risque en cas de crue du fleuve. Les infrastructures et les constructions locales ne sont pas adaptées pour résister à de tels phénomènes. De plus, la présence de nombreux “obstacles” dans le lit de la Garonne (moulins, bateaux-lavoirs, péniches aménagées…) aggravent la situation. Ils obstruent une partie du chenal d’écoulement de la rivière, provoquent la hausse du niveau d’eau qui vient percuter ponts et bâtiments.

Les témoignages anciens relatent des scènes dramatiques où l’eau envahit rapidement rues et maisons. Elle emporte des habitations et isole des populations sans moyens d’évacuation rapides. Aucune politique de prévention efficace n’est alors en place. Chaque catastrophe s’abat sur la population, sans réelle préparation ni organisation.

Après 1875, les mesures pour mieux se protéger

Le traumatisme de la grande crue de 1875 suscite une prise de conscience collective et institutionnelle. Il devient urgent de mettre en place des mesures pour éviter que de telles pertes humaines et matérielles se renouvellent.

Digue à Agen en période de crue © La Dépêche
Digue à Agen en période de crue en 2018 © La Dépêche

Les premières décisions portent sur des prescriptions techniques en matière de construction. Après 1875,  toute nouvelle construction ou reconstruction doit respecter des normes strictes. Ce sont des fondations suffisamment profondes et solides, des murs en maçonnerie robuste. Les murs doivent être à au moins 3,50 mètres au-dessus du sol, au-delà de la hauteur maximale observée lors de la crue de 1875. Ces prescriptions visent à ancrer les bâtiments sur des terrains fermes et à limiter leur vulnérabilité face à la montée des eaux.

Parallèlement, on édifie et on renforce des digues et des levées de protection autour de Toulouse (18 km pour Toulouse seul) et dans la vallée de la Garonne, pour limiter le débordement des eaux sur les zones habitées. On entretien et on adapte ces ouvrages hydrauliques au fil du temps. C’est la première ligne de défense matérielle contre les inondations.

Des Plans de Prévention

Au XXᵉ siècle, des politiques de gestion des risques complètent ces efforts.  Des Plans de Prévention du Risque Inondation (PPRI) et des Programmes d’Actions de Prévention des Inondations (PAPI) sont en place. Ils visent à cartographier précisément les zones à risque et à réglementer l’urbanisation et les constructions dans ces secteurs sensibles.

Des mesures plus récentes incluent la restauration des zones naturelles inondables.  Celles-ci diminuent le risque d’inondation tout en renforçant la biodiversité. Elles servent de bassins tampons pour décongestionner la montée des eaux. La sensibilisation du public à la culture du risque inondation et l’amélioration des dispositifs d’alarme sont désormais un volet essentiel, avec des campagnes éducatives, des exercices de prévention et des informations diffusées en continu.

Une mémoire vivante de la crue de 1875 et les enjeux actuels

 Repère de la crue de 1875, Place de l'Estrapade à Toulouse (3,5 m p/r au niveau de la rue) © Vigicrues
Repère de la crue de 1875, Place de l’Estrapade à Toulouse (3,5 m p/r au niveau de la rue) © Vigicrues

Le souvenir de la crue de 1875 est encore présent dans le paysage urbain et collectif. Des « repères de crue »,  gravés sur certains bâtiments témoignent de la hauteur jamais atteinte des eaux. Ces repères sont autant d’avertissements aux générations actuelles sur la force potentielle des crues.

La crue de 1875 reste un événement fondateur. Il a profondément influencé la manière dont on envisage la gestion de ce risque, surtout à Toulouse bien sûr. Son souvenir, en a été transmis par les habitants et officialisé dans la mémoire institutionnelle. Il constitue un socle pour la vigilance face à une menace naturelle toujours présente.

Les défis contemporains restent importants. L’urbanisation croissante accroit la vulnérabilité des territoires aux inondations. Le changement climatique, en provoquant des épisodes météorologiques extrêmes plus fréquents, augmente aussi le risque de débordement. Les autorités locales doivent réévaluer les protections, entretenir les digues, adapter les plans d’urbanisme pour intégrer ces nouvelles contraintes.

Cette histoire tragique, enrichie par la connaissance des événements passés et les efforts de prévention, nous rappelle la force de la nature et l’importance d’une gestion raisonnée des milieux naturels et urbains.

Jean-Claude Clermont

écrit en orthographe réformée en 1990

Références:

Crue de la Garonne en 1875 – Wikipédia
Les inondations de 1875 dans le Sud-Ouest : Toulouse, Castelsarrasin, Moissac, Agen, etc., La Dépêche, vendu au profit des victimes 
Le risque inondation dans l’agglomération toulousaine
Caractéristiques et historique des inondations  pour la région toulousaine – PAPI

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