Francs et Gascons, une vieille haine !

Le prieuré des Bénédictins de la Réole
image_printImprimez la page

Les  Francs et les Gascons se sont souvent opposés. Même l’esprit de Dieu qui baigne les monastères n’a pu apaiser leurs ressentiments. Le meurtre de La Rèula en est un exemple tragique.

Le prieuré de La Rèula

La Maison des Comtes de Vasconie fondatrice du Prieuré de La Réole
Maison des Ducs de Vasconie (d’après Wikipedia) © Escòla Gaston Febus

La Rèula est une ville située à une soixantaine de kilomètres en amont de Bordeaux sur la Garona (Garonne). Son nom vient du latin regula. En effet, en 977, l’évêque Gombaud, évêque de Bazas, et son frère Guilhem Sants, duc des Vascons, signent une charte de restauration de l’ancien monastère de Squirs.

L’an de l’Incarnation du Seigneur 977, indiction V, au nom de la sainte et indivisible Trinité, moi Gombaud, évêque de Vasconie, et mon frère Willem Sanche, duc des Vascons, inspirés par l’amour de Dieu et par le profond repentir de nos péchés et de ceux de nos pères, de nos fidèles et de tous nos coopérateurs et conseillers de l’œuvre divine, nous avons décidé, pour le salut de nos âmes, de rétablir dans son état primitif, et, d’après l’avis de nos fidèles, de dédier, sous l’invocation de saint Pierre, prince des apôtres, un monastère de notre juridiction. (extrait de la charte, Histoire de saint Abbon, Jean-Baptiste Pardiac)

Ils imposent la « règle » ecclésiastique de saint Benoit. Ainsi nait La Rèula (prononcer La oule) qui deviendra La Réole en français. Notons que le prieuré existe toujours et abrite aujourd’hui diverses administrations dont la mairie et la bibliothèque intercommunale.

La Rèula revient à l’abbaye de Fleury

L'Abbaye de Fleury (Saint-Benoit sur Loire) reoit du duc de Vasconie le Prieuré de La Réole
Abbaye de Fleury (Saint-Benoit sur Loire) © Wikimedia Commons

En fait, les deux frères vascons donnent à perpétuité le prieuré à l’abbaye de Fleury, située plus haut sur la Loire. Alors, L’abbé Richard de Fleury se rend en Gascogne en 977 pour prendre possession du monastère. Il place des moines de sa maison de Fleury et des membres locaux de l’ancienne abbaye de Squirs. Voilà donc dans un même prieuré des Francs et des Gascons. Outre des coutumes éloignées, de vieux différends, voire de vieilles haines, vont compliquer la vie quotidienne. Les disputes s’installent. Le moine franc Aimoin de Fleury (965 ?-1010 ?) note que les Gascons molestent les Francs.

Les choses s’enveniment et le monastère développe toujours plus de désordre et d’indiscipline. Pour ne rien arranger, l’abbé Richard meurt en 978. Bien sûr, il y a bien des tentatives de ramener le calme. Ainsi, l’abbé Amalbert, successeur de Richard, se rend au prieuré mais il meurt en 985. Son successeur, Oybold, meurt trois ans plus tard.

Abbon de Fleury calme le jeu entre Francs et Gascons

Saint Abbon de Fleury va chercher à apaiser les tensions entre Francs et Gascons
Saint Abbon de Fleury (ca 940-1004)

Enfin, en 988, l’abbé Abbon de Fleury, moine bénédictin réformateur et grand théologien, prend les rênes de l’abbaye de Fleury. Cela fait plus de dix ans que le prieuré est agité. Mais l’évêque Gombaud meurt en 992 et le duc Guilhem Sants en 996. Alors, l’abbé se rend sur place, prend les avis des nouveaux comtes Bernat Guilhem et Sants Guilhem, fils de Guilhèm Sants et écrit des règlements censés faciliter la cohabitation. Mais, à peine rentré sur la Loire, les bagarres reprennent en Gascogne.

Il faut dire que, se prévalant du titre de Français, les moines méprisent les Gascons, ces Romains d’outre-Loire. Les animosités ressortent, les violences augmentent. Finalement, les moines francs retournent à Fleury. Abbon envoie alors une seconde équipe. Cela ne se passe pas mieux.

Les Francs sont sur le point d’abdiquer, mais les comtes Bernat et Sants leur conseillent de rappeler l’abbé.  N’est-ce pas à lui de mettre de l’ordre ? L’abbé entreprend un voyage vers le sud en octobre 1004. Au passage, il s’arrête à l’abbaye de Saint Cyprien de Poitiers pour soutenir l’abbé local victime de calomnies. Finalement, les monastères ne sont pas des lieux de paix ni de calme !

Puis l’abbé arrive à La Rèula et les Francs lui demandent de mettre une séparation complète entre les deux communautés. Aimoin, qui écrira la vie d’Abbon, rapporte ses mots pleins d’humour : Potentior nunc sum domino nostro rege Francorum intra hos fines, ubi nullus ejus veretur dominiura. (Je suis plus puissant que le roi de France ici, car personne n’y reconnait sa suzeraineté). Mais on ne calme pas si facilement des Gascons.

1004, jour de Saint-Martin

Les moines francs et lgasconsde la Réole ne do,nnent pas un exmple de vie communautaire apaisée de moines bénédictins, Bibliothèque royale de Belgique
La vie communautaire des moines bénédictins, © Bibliothèque royale de Belgique

Abbon est arrivé à La Réole le 9 novembre. Les Gascons se doutent qu’ils vont encourir de nouvelles punitions. Alors, les moines réfractaires redoublent de violence.

Or le jour de Saint-Martin, des domestiques gascons se querellent avec des Francs de la suite d’Abbon au sujet de la façon de nourrir les chevaux. On s’insulte. Les Gascons refusent de recevoir des ordres des Francs. Ils en viennent aux mains et notre pauvre abbé a toutes les peines du monde à les séparer. L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais Abbon, le lendemain, fait une remontrance à Anezan : cet indiscipliné Gascon serait allé manger hors du monastère sans la permission de l’abbé. Anezan est Gascon, gente barbarus (un barbare par sa race), rappelle Aimoin le chroniqueur.

Mais, au même moment, on entend des cris terribles. C’est une nouvelle querelle. Un Gascon aurait mal parlé de l’abbé et un de ses domestiques, un Franc, lui aurait donné un coup de bâton. Il faut dire qu’on a la main leste et le patac facile à cette époque. Abbon s’interpose et un Gascon lui donne un coup de lance. L’abbé aurait répliqué : celui-ci y va tout de bon.

Là-dessus, l’abbé se retire dans sa maison, sans avoir arrêté la querelle. Mais, sur le seuil de la porte, le moine Aimoin, qui le suit, voit du sang aux pieds de l’abbé. Demandant des explications, Abbon répond simplement : c’est mon sang. Alors qu’il lève le bras, le moine voit que toute sa manche en est rempli. Il en est terriblement désolé. Mais Abbon lui ordonne d’aller faire cesser ce combat et donner ordre à ses gens de rentrer.

13 novembre 1004, l’Abbon de Fleury décède

Miniature représentant les trois « ordres » de la société médiévale : l'homme d'Église (le clerc, reconnaissable à la tonsure), celui qui combat (le chevalier), celui qui travaille (le paysan, avec son outil).
Miniature représentant les trois « ordres » de la société médiévale, prônés par Abbon de Fleury : l’homme d’Église, celui qui combat, celui qui travaille, © Wikimedia Commons

Malgré tous les soins de ses gens, Abbon meurt le lendemain, le 13 novembre 1004. Se derniers mots auraient été : Seigneur prenez pitié de moi et du monastère que j’ai gouverné. Il sera enterré dans l’église gasconne le mercredi suivant dans ses habits tachés de sang, car on ne touche pas aux corps morts de mort violente. Et il sera vénéré comme martyr.

Saint Abbon est d’ailleurs fêté le 13 novembre, anniversaire de son assassinat. On se souviendra de ses nombreux écrits. En particulier, un peu avant l’an 1000, alors que les esprits étaient frappés d’une terreur universelle à l’approche de la fin du monde, Abbon répétait que c’était faux. Et il écrivit un livre dénonçant les préjugés des faux prophètes et la crédulité publique.

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Encore échauffés de leurs disputes, des Gascons entrent dans la chambre de l’abbé qui vient de mourir et tuent un de ses domestiques.

Le comte Bernat, pour calmer les ardeurs, pend quelques Gascons dont Anezan, en brule quelques autres et, finalement, donne le prieuré aux seuls moines francs. Mal lui en a pris. Bernat mourra sans enfant, cinq ans plus tard, de maladie de langueur. Des mauvaises langues parlent de circonstances suspectes ou de vengeance.

La Réole : le Prieuré, le Château et l'Église
La Réole : le Prieuré, le Château et l’Église © Wikimedia Commons

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire de saint Abbon, Jean-Baptiste Pardiac, 1872
Histoire de la Gascogne, abbé Monlezun, 1846

image_printImprimez la page

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *