La guerre de Gascogne 1- Le duché d’Aquitaine

Premier volet – le Duché d’Aquitaine

Ce que nous appelons la « guerre de Gascogne » est plus connue sous le nom de la « guerre de cent ans » qui, dans les faits, a duré plus de 300 ans. L’origine de cette guerre se trouve en Gascogne et une grande part des opérations s’y sont déroulées. Remontons le temps.

Les origines du conflit

Le duché de Gascogne vers 1030 © Wikipedia
Le duché de Gascogne vers 1030 © Wikipedia

Les origines du conflit sont anciennes et résultent de plusieurs crises de succession.

Guilhem Sanç est comte et duc de Gascogne de 961 à 996. Il épouse Urraca, fille du roi de Pampelune, et a cinq enfants. Bernat-Guilhem lui succède mais meut sans postérité en 1009. Son frère Sanç-Guilhem devient à son tour comte et duc de Gascogne, puis comte de Bordeaux jusqu’en 1032. Sa sœur Brisca épouse Guilhem V qui est comte de Poitiers et duc d’Aquitaine. Les acteurs du drame sont en place !

À la mort de Sanç-Guilhem en 1032, son neveu Odon de Poitiers hérite du duché de Gascogne et du comté de Bordeaux. Il disparait en 1039 et Bernat, comte d’Armagnac, surnommé Tumapalhèr en gascon (Tumapaler en français), devient comte de Gascogne. [NB: tuma-palhèr veut dire littéralement heurte-meule ; se dit d’une personne sournoise ou taciturne.]

Mais en 1044, Guilhem VIII de Poitiers devient comte de Bordeaux et conteste la Gascogne au comte d’Armagnac. L’affaire se termine à la bataille de La Castelle (près de Grenade sur Adour) en 1063. Bernat Tumapalhèr doit vendre à Guilhem VIII ses droits sur la Gascogne pour 15 000 sous. Les duchés de Gascogne et d’Aquitaine sont désormais réunis.

Pourtant, même réunis sous une même autorité, les cours de Poitiers et de Gascogne siègent séparément.

Les ducs d’Aquitaine et le comté de Toulouse

Guilhem VIII de Poitiers a réuni les deux duchés et on ne parle plus désormais que du duché d’Aquitaine.

Guillaume IX
Guillaume IX

Son fils est le fameux troubadour Guilhem IX. Il devient comte de Poitiers, duc d’Aquitaine et de Gascogne en 1086. Il n’a que 15 ans, d’où son surnom de Guilhem lo joèn/ Guillaume le jeune.

Guilhem IX épouse Filippa, fille de Guilhem IV comte de Toulouse. Celui-ci meurt en 1094 au cours d’un pèlerinage, sans laisser de descendance. Selon le testament de son grand père, le comté de Toulouse revient à Raimon (dit Raymond de Saint-Gilles), son frère cadet.

Guilhem IX ne l’entend pas ainsi et revendique le comté de Toulouse au nom de sa femme qui passe avant Raimon dans les droits successoraux. Il est vrai que s’il ajoutait le comté de Toulouse à son duché d’Aquitaine, il gouvernerait presque tout le sud de la France et aurait un accès direct à la Méditerranée !

Lorsque Raimon part pour la Terre Sainte en 1098, Guilhem IX en profite pour occuper Toulouse. Ce sont les moines du chapitre de Saint-Sernin qui le font rentrer dans Toulouse car ils sont en conflit avec leur comte. Guilhem IX part à son tour en Terre Sainte en 1101 et les Toulousains en profitent pour chasser ses troupes. Qu’importe, il reprend Toulouse de 1113 à 1123 mais en est de nouveau chassé.

Alienòr, petite-fille de Guilhem IX fera une nouvelle tentative en 1141 avec l’appui du roi Louis VII qui met le siège devant Toulouse. C’est un échec, les Toulousains résistent. En 1159, Henri II d’Angleterre attaque Toulouse. Cette fois-ci, Louis VII met des troupes dans la ville pour la défendre. Henri II doit lever le siège au bout de trois mois mais, comme nous le verrons, ce n’est pas sa dernière tentative de prendre Toulouse.

Le duché d'Aquitaine et le comté de Toulouse vers 1180
Le duché d’Aquitaine et le comté de Toulouse vers 1180

Guilhem IX lo Trobador

Homme de guerre redouté, Guilhem IX (1071-1126) est aussi troubadour. Sa cour de Poitiers est brillante, sans doute l’une des plus raffinées d’Europe. Il y accueille les meilleurs artistes de l’époque.

Les poèmes en occitan de Guilhem IX sont les plus anciens connus, du moins qui ne soient pas d’inspiration religieuse. On lui attribue 11 chansons d’inspiration galante. C’est d’ailleurs le précurseur de l’amour courtois.

Voici l’une de ses chansons (extrait) :

Farai chansoneta nueva
ans que vent ni gel ni plueva.
Ma dona m’assaya e·m prueva
quossi de qual guiza l’am;
e ja per plag que m’en mueva,
no·m solvera de son liam.

Deux musiciens des Cantigas de Santa Maria
Deux musiciens des Cantigas de Santa Maria

qu’ans mi rent a lieys e·m liure,
qu’en sa carta·m pot escriure;
e no m’en tenguatz per yure
s’ieu ma bona dompna am,
quar senes lieys non puesc viure,
tan ai pres de s’amor gran fam.

Je ferai chansonnette nouvelle
avant qu’il vente, pleuve ou gèle.
Ma dame me teste, m’éprouve,
pour savoir combien je l’aime ;
et elle a beau me chercher querelle,
jamais je ne renoncerai à elle.

Je me rends à elle, je me livre
Elle peut m’inscrire en sa charte ;
Et ne me tenez pour ivre
Si j’aime ma bonne dame,
Car sans elle je ne puis vivre,
Tant de son amour j’ai grand faim.

Guilhem lo trobador meurt en 1126. Guilhem X (1099-1137) lui succède puis, en 1137, le duché d’Aquitaine revient à Alienòr.

La duchesse Aliénòr d’Aquitaine

Raymond de Poitiers accueille Louis VII à Antioche
Raymond de Poitiers accueille Louis VII à Antioche

Alienòr (1102-1204) est la fille de Guilhem X d’Aquitaine.

Le 25 juillet 1137, elle épouse Louis de France. La cérémonie a lieu à Bordeaux. À Poitiers, Alienòr et Louis sont couronnés duc et duchesse d’Aquitaine. Quelques mois plus tard, Louis devient roi de France sous le nom de Louis VII. Alienòr est couronnée reine de France à Bourges le jour de Noël.

À Paris, Alienòr fait venir des troubadours et introduit les modes vestimentaires de son pays, jugées extravagantes par une cour austère. Alienòr est critiquée. Le couple est mal assorti mais a deux filles. En 1141, Louis VII tente une expédition pour conquérir Toulouse au nom des droits de sa femme, continuant ainsi la politique des ducs d’Aquitaine envers le comté de Toulouse.

Le 25 décembre 1145, Louis VII annonce son départ pour la Terre Sainte. En 1147, il prend l’oriflamme et emmène une armée. Alienòr est du voyage car plusieurs de ses vassaux d’Aquitaine y participent et la contribution financière de son duché est importante.

Henri II et Alienor
Henri II et Alienor

La croisade est un échec. À Antioche, Alienòr retrouve son oncle Raimon de Peitèus (Raymond de Poitiers). Ils ne se quittent plus et parlent en occitan, langue que ne comprend pas Louis. Il veut aller à Jérusalem tandis qu’Alienòr veut rester à Antioche avec ses vassaux aquitains pour aider Raymond de Poitiers. C’est la dispute et ce n’est, semble-t-il, pas la première.

En 1149, Alienòr et Louis rentrent en France. Le mariage est finalement annulé en 1152 pour un motif de consanguinité. C’est bien pratique !

Un an plus tôt, Alienòr rencontre à Paris Henri Plantagenêt (1133-1189), fils du comte d’Anjou et du Maine. C’est le coup de foudre. Huit semaines après l’annulation de son mariage, Alienòr épouse Henri Plantagenêt.

Un an plus tard, Henri Plantagenêt devient roi d’Angleterre sous le nom d’Henri II. Henri et Alienòr sont couronnés à Londres le 19 décembre 1154. Le couple a huit enfants dont Richard (1157-1199) dit Cœur de Lion et Jean (1166-1216) dit Jean sans Terre.

Une situation inédite

France et Angleterre en 1154
Les possessions des Plantagenets et du roi de France

Louis VII de France a laissé échapper la plus belle perle de son royaume, l’Aquitaine.

Henri Plantagenet possède déjà l’Anjou, le Maine et la Normandie. Par son mariage avec Alienòr, il étend ses possessions à l’Aquitaine. Maintenant roi d’Angleterre, Henri II est à la tête d’un vaste domaine, bien plus grand que celui du roi de France qui couvre à peine l’actuelle Ile de France.

Henri II est vassal du roi de France et personne n’y trouve à redire. Mais c’est un vassal dangereux parce que trop puissant. Et puis, un roi d’Angleterre peut-il être le vassal d’un autre roi ? Les complications sont à venir.

Philippe Auguste n’a de cesse de lutter contre Henri II pour récupérer des territoires, Il bat la coalition de Henri II et de l’empereur d’Allemagne à Bouvines. En 1216, il envoie son fils Louis envahir l’Angleterre. En quelques semaines, Londres est prise. Le combat entre les deux rois ne se limite pas à l’Aquitaine.

Références

Les Plantagenêts – Origine et destin d’un empire, Jean Favier – Editions Fayard, 2004.