La guerre de Gascogne 2– le règne d’Henri II

Nous avons vu (épisode 1) comment s’est formé le duché d’Aquitaine. Par son mariage avec Aliénor d’Aquitaine, Henri II Plantagenêt, maintenant roi d’Angleterre, gouverne un vaste ensemble territorial, trop puissant pour que le roi de France ne reste sans rien faire.

Des rapports tendus avec Aliénor

Henri II et Aliénor. Extrait d'une miniature d'un manuscrit des Grandes Chroniques de France, vers 1332-1350, British Library.
Henri II (1133-1189) et Aliénor (1122-1204). Extrait d’une miniature d’un manuscrit des Grandes Chroniques de France, vers 1332-1350, © British Library.

Le règne de Henri II est marqué par une lutte avec les rois capétiens. Il passe les deux tiers de son règne en France, dont sept ans en Aquitaine. La tentative de prendre Toulouse est un échec, Louis VII ayant mis des troupes dans la ville.

Aliénor ne participe pas aux décisions. D’abord, elle a sept enfants qui lui laissent peu de temps pour les affaires publiques. Même si elle remplace son mari à certaines occasions, ses décisions doivent ensuite être confirmées par le roi.

Le roi la prie de résider à Poitiers pour tenir ses vassaux turbulents dans l’obéissance. Là, elle tient une cour brillante de lettrés, d’artistes ; elle fait construire une nouvelle cathédrale. On est bien loin des cours austères de Paris et surtout de Londres.

Et c’est là qu’elle élève son fils préféré, Richard dit le poitevin puis cœur de lion en raison de son courage. Bertrand de Born l’appelle Richard oui ou non en raison de son incapacité notoire à transiger.

Comme sa mère, Richard aime les lettres et la musique. On lui attribue une complainte en occitan : Ja nuls hom pres dont voici un extrait.

Ja nuls hom pres non dira sa razon,
Adrechament, si com hom dolens non;
Mas per conort deu hom faire canson.
Pro n’ay d’amis, mas paure son li don;
Ancta lur es si, per ma rezenson,
Soi sai dos ivers pres.

Nul prisonnier ne dira sa raison
Adroitement, sinon à cœur dolent,
Mais par espoir on doit faire chanson.
J’ai beaucoup d’amis, mais pauvres sont leurs dons ;
Honte soit sur eux si pour ma rançon
Je suis ici deux hivers prisonnier.

Aliénor résidera au Palais des Comtes de Poitiers - Wikimedia Commons
Palais des Comtes de Poitiers – © Wikimedia Commons

La révolte des fils de 1173-1174

En 1154, le Royaume de France est petit comparé à celui d'Henri II roi d'Angleterre
Royaumes de France et d’Angleterre en 1154 – © Wikimedia Commons

En lutte avec le roi de France, Henri II prend conscience de la trop grande étendue de ses territoires et de la fragilité de sa dynastie. Alors, il donne des domaines à ses quatre fils pour préparer sa succession. C’est ainsi que Richard est nommé duc d’Aquitaine, simple titre puisqu’en droit, puisque c’est Aliénor qui est la duchesse d’Aquitaine. Dans les faits, Henri II est autoritaire et continue à gouverner en personne, malgré les récriminations de ses quatre fils.

De plus, Henri II est plus qu’infidèle et il a de nombreux enfants illégitimes. Aliénor finit par se sentir menacée et craint d’être écartée du trône par une rivale. Aussi, elle suscite la révolte de ses quatre fils contre Henri II et même, cherche l’alliance de Louis VII. En pratique, elle pousse ses fils à se rendre à la cour de France.

Henri II n’est pas populaire et « haï par presque tout le monde ».  Les féodaux se soulèvent dans tout le pays, le territoire des Plantagenêts menace de voler en éclats. Mais en quelques mois de combats, Henri II rétablit la situation. Le 30 septembre 1174, les quatre fils font la paix avec leur père.

Henri II entend la leçon

Il fait arrêter et enfermer Aliénor ; sa captivité durera quinze ans. Elle n’est libérée qu’à la mort d’Henri II en 1189. Et elle meurt peu après, à Poitiers en 1204.

Gisant d'Aliénor d'Aquitaine à l'abbaye de Fontevraud
Gisant d’Aliénor d’Aquitaine à l’abbaye de Fontevraud – © Wikimedia Commons

Toutefois, l’alerte est sérieuse. Alors, Henri II se résout à la décentralisation et donne le pouvoir effectif à ses fils sur leurs territoires. Aussitôt, Richard se charge de réprimer la révolte des Gascons qui l’ont pourtant soutenu contre son père ! Changeant d’avis, il se révolte encore contre son père en 1183 et en 1189.

Pendant ce temps, Henri le jeune (1155-1183), successeur désigné d’Henri II est la risée des barons. Il est indécis et n’a aucune autorité. D’ailleurs, le troubadour Bertrand de Born dit de lui :

Le fils d'Henri II, Henri le Jeune, extrait d'une miniature de La vie de Seint Thomas de Cantorbéry, vers 1220-1240.
Henri le Jeune (1155-1183), extrait d’une miniature de La vie de Saint Thomas de Cantorbéry, vers 1220-1240. – © Wikimedia Commons

Ja per dormir non er de Coberlanda
Reis dels Engles ni conqerra Yrlanda,
Ni tenra Angieus ni Monsaurel ni Canda,
Ni de Peiteus non aura la Miranda,
Ni sera ducs de la terra normanda
Ni com platz,
Ni de Bordels ni dels Gascos part Landa
Seigner, ni de Bazats.

Ce n’est pas en dormant qu’il sera de Cumberland
Le roi des Anglais ni qu’il conquerra l’Irlande,
Qu’il tiendra Angers, Montsoreau et Candes,
Ni qu’il aura le tour de guet de Poitiers,
Ni sera duc de la terre normande
Ni comte palatin,
Ni de Bordeaux ni des Gascons au-delà des Landes
Seigneur, ni de Basas.

Deux des fils d'Henri II, Richard Coeur de Lion (1157-1199) & Jean sans Terre (1166-1216)
Richard Cœur de Lion (1157-1199) & Jean sans Terre (1166-1216) – © Wikimedia Commons

L’administration d’Henri II

Bordeaux_en_1229
Bordeaux_en_1229, Henry III étant roi d’Angleterre, et Louis VIII, roi de France, Richard Comte de Cornouailles gouverneur de la Province de Guienne, Savary de Mauléon Commandant en Chef, Mélot Sénéchal de Guienne … (doc. de la Bibliothèque de la Ville de Bordeaux)

Henri II met en place une administration pour encadrer étroitement ses possessions. Il crée un Sénéchal d’Aquitaine qui deviendra Sénéchal de Gascogne quand il ne restera plus que la Gascogne aux Plantagenêts. Représentant le roi, le Sénéchal réside à Bordeaux et est chargé de toutes les affaires intérieures (administration, justice, finances). Muni de pouvoirs militaires, il doit assurer la défense de la Gascogne.

Comme le roi est souvent absent, le Sénéchal a un rôle très important. Aussi, pour éviter qu’il ne prenne trop de pouvoir, il est en principe changé tous les ans. Lors de sa prise de fonction, le Sénéchal fait la tournée des villes pour prêter serment, comme à Saint-Sever :

Que ed lor sera bon senhor et leyau et lor gardera fors et coustumas: eus gardera de tort et de forssa de ssiiu et d’aultruy a son leyau poder

Qu’il leur sera bon seigneur et loyal, et gardera leurs fors et coutumes : qu’il les gardera de tort et de violence de sa part et d’autrui, selon son loyal pouvoir.

Les jurats promettent à leur tour :

Que edz seran audit senescaut bons, fideus, leyaus et obediens; bita et membres lo garderan; bon et fideu conseilh lo deran et secret lo tendran tant com sera audit offici.

Qu’ils seront audit Sénéchal bons, fidèles, loyaux et obéissants ; vie et membres lui garderont ; bon et fidèle conseil lui donneront et le garderont secret tant qu’il sera au dit office .

L’organisation complémentaire

Le Duché d'Aquitaine et ses territoires voisins avant 1337
Le Duché d’Aquitaine et ses territoires voisins avant 1337 © The Gascon Rolls Project (1317-1468)

En temps de crise ou de menace, le roi nomme un Lieutenant dont les fonctions sont purement militaires. Parfois, les fonctions de Lieutenant et de Sénéchal sont occupées par la même personne. L’un deux est Simon de Montfort, comte de Leicester, petit-fils de Simon du chef de la croisade contre Toulouse. Son gouvernement est si mauvais que nous en reparlerons plus loin.

En 1255, la Sénéchaussée des Lannes (Landes) est séparée de celle de Bordeaux et a son siège à Dax. Elle est ensuite divisée en deux petites Sénéchaussées : celle de Bayonne et celle de Saint-Sever.

Le Connétable de Bordeaux est chargé des finances. Tandis que des officiers subalternes tiennent les forteresses (Connétables), d’autres représentent le roi dans les villes (Prévôts).

À tous les postes, Henri II remplace les barons locaux par des Anglais qui lui sont fidèles et plus faciles à surveiller. Mais, cela crée un profond mécontentement parmi les Gascons.

Heureusement, il reste la Cour de Gascogne, cour de justice qui traite des affaires féodales. Henri II n’a de cesse de vouloir diminuer son rôle car elle est une atteinte à l’autorité du roi. Ainsi, il nomme son Sénéchal de Bordeaux à la tête de la Cour de Gascogne. Mais, rien n’y fait, les institutions féodales résistent.

La lutte pour Toulouse

le Royaume d'Angleterre en 1180, à la mort de Henri II
Royaumes de France et d’Angleterre en 1180 © La Classe d’Histoire

Henri II n’abandonne pas son projet de conquérir le comté de Toulouse. Aussi, il cherche des alliés. C’est pourquoi il marie Richard cœur de lion à Bérangère, fille du comte de Barcelone, éternel rival du comte de Toulouse.

En 1159, il attaque Toulouse avec l’aide de Raymond Béranger.  Mais, Louis VII qui est le beau-frère du comte de Toulouse se jette dans la ville avec son armée. Après quelques assauts infructueux, Henri II s’en va. De nouveau, il fait une tentative entre 1162 et 1164. Sans grand résultat. Cependant, ce sont les villes situées le long de la Garonne qui souffrent du passage des armées.

Il recommence encore en 1167, cette fois-ci avec l’aide du roi d’Aragon. Raymond V, pris entre deux feux et ne pouvant plus compter sur l’aide de Louis VII, se soumet et fait hommage à Richard cœur de lion, désormais duc d’Aquitaine.

Remparts de Toulouse
Remparts de Toulouse © https://toulouseetlabrique.wordpress.com/

En 1188, Richard cœur de Lion entre en campagne contre Toulouse. Il prend Moissac et le Quercy, fait des dégâts sur la Garonne et arrive à Toulouse. Philippe Auguste envoie une armée et Richard cœur de lion doit se retirer.

Henri II meurt en 1189, Richard devient roi et part pour la croisade. Toulouse est sauvée.

 

 Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les Plantagenêts – Origine et destin d’un empire,  Jean Favier – Editions Fayard, 2004.
Les comtes de Toulouse,  Jean-Luc Déjean, Editions Fayard, 1988.
Revue de Gascogne,