La « Guerre des Demoiselles » se déroule de 1829 à 1832 en Couserans. Des troubles sporadiques durent jusqu’en 1872. Plutôt qu’une véritable guerre, c’est une nouvelle révolte populaire contre la promulgation du nouveau code forestier de 1827.
Le code forestier de 1827

On connait la résistance des populations pyrénéennes aux différentes tentatives de l’État central d’organiser la gestion des forêts. L’ordonnance de Colbert de 1669 et l’instauration des Maitrises des Eaux et Forêts a déjà suscité de fortes résistances. En effet, la tentative de gestion raisonnée des forêts pour les besoins de la Marine se heurte à leur usage traditionnel au service de tout le monde.
De plus, malgré ces mesures, la forêt est en mauvais état. Elle ne couvre plus que 16 % du territoire français. Alors, on envisage un nouveau code forestier pendant la Révolution française, mais il ne verra jamais le jour.
C’est finalement sous l’impulsion de Jean-Baptiste Sylvère-Gaye (1778-1832), un Bordelais plus connu sous le nom de Vicomte de Martignac, que le roi Charles X (roi de 1824 à 1830) promulgue le nouveau code forestier de 1827.
On connait déjà le vicomte de Martignac pour avoir été rapporteur de la loi de 1822 sur la liberté de la presse quand il était ministre de l’Intérieur.

Or, le nouveau code forestier restreint encore les droits d’usage des populations sur la forêt. Il interdit le ramassage du bois mort pour le chauffage, de même que celui des feuilles mortes pour la litière du bétail ou pour l’engrais des champs. Le ramassage de la bruyère ou des genêts qui servent de fourrage n’est plus possible, ni le pacage du bétail en forêt, ni même la cueillette des baies, des fruits sauvages ou des champignons.Or, les multiples usages de la forêt sont un appoint considérable pour les paysans. Aussi, il n’en faut pas plus pour susciter des révoltes dans toutes les Pyrénées, notamment la « Guerre des Demoiselles » en Couserans.
L’apparition des « Demoiselles »

Si la révolte est due au nouveau code forestier, elle est surtout due à l’opposition de deux manières de gérer la forêt : celle d’un système agropastoral traditionnel qui utilise la forêt et celle d’un système de gestion industrielle désireux d’intensifier le charbonnage (fabrication de charbon de bois) pour alimenter les forges. Inutile de préciser que ce sont les seconds qui ont l’oreille du gouvernement.
Des troubles apparaissent en 1829 aux alentours de Castilhon de Coserans (Castillon-en-Couserans) et s’étendent rapidement à la vallée de Massat, puis à toute l’Ariège en 1830.

Les « Demoiselles » sont des groupes de paysans vêtus de longues chemises blanches, de peaux de mouton. Ils portent une perruque, un foulard et se noircissent le visage pour qu’on ne les reconnaisse pas. Ils agissent de nuit si bien que leur apparence féminine sème le trouble parmi les autorités.
Sont-ce véritablement des femmes ou des hadas (fées) si nombreuses dans la culture pyrénéenne. L’historien Jean-François Soulet penche plutôt vers cette deuxième hypothèse : « encore au XIXe siècle, la forêt pyrénéenne est un espace sacré peuplé d’êtres surnaturels, fantômes, diables et surtout fées, ces dames blanches mobiles et insaisissables ». En tout cas, les hadas sont souvent appelées « Demoiselles ».
Elles s’attaquent à tous ceux qui les empêchent de profiter de leurs anciens privilèges : gardes forestiers, gendarmes, maitres de forge, charbonniers.
La « Guerre des Demoiselles »

Les « Demoiselles » apparaissent pour la première fois dans la forêt de Sent Lari (Saint-Lary en Couserans) entre le 25 et le 30 mai 1829. Vingt gardes forestiers (appelés salamandres à cause de leurs uniformes noir et jaune) surprennent six bergers qui font paitre leurs bêtes en forêt. Ils procèdent à la saisie du bétail. Ils se retrouvent rapidement face à une centaine de « Demoiselles » qui les insultent et leur jettent des pierres. Des coups de feu sont tirés. Effrayés, les gardes se retirent.
Les incidents de ce genre se multiplient. On a beau envoyer en renfort des compagnies de gendarmes, rien n’empêche la révolte de s’étendre. Les « Demoiselles » évitent les affrontements directs avec les gendarmes et privilégient les embuscades contre les gardes forestiers. Les insurgés communiquent entre eux par signaux de fumée.
À la mi-aout, des forestiers venus faire une coupe de bois, découvrent deux troupeaux de mouton en infraction à Buzan, dans la vallée du Salat. Ils attrapent et ligotent les bergers en attendant les gendarmes. Mais, le tocsin retentit et un groupe de « Demoiselles » apparait, libérant les prisonniers. Quand les gendarmes arrivent, ils font face à un accueil inattendu !

Les charbonniers sont également visés. Ils se font physiquement malmener à Santenh (Sentein) et à Uston (Ustou). Leurs cabanes et leurs outils sont détruits. On compte une trentaine de blessés. Les attaques de gardes forestiers et de leurs maisons s’intensifient. Des gardes reçoivent même des coups de haches. Ceux de Sent-Lari décident de cesser tout service suite à des menaces des « Demoiselles ». À l’été 1830, ce sont les maitres de forges qui sont touchés par ces actions.
Le mouvement des « Demoiselles » s’étend
Bientôt, le mouvement a gagné tout le département de l’Ariège. Il se propage ensuite dans des vallées voisines de la Haute-Garonne et de l’Aude.

À Balaguèras (Balaguères), canton de Sent Joan de Verges (Saint-Girons) les « Demoiselles » en armes défilent au son du tambour lors de la fête locale. À Massat, 500 « Demoiselles » défilent en ville au cri de « bas les gardes forestiers ! ». Quelques jours plus tard, ils sont le double à défiler. Le maire parvient tout juste à éviter l’affrontement avec les troupes stationnées dans le village. Ces manifestations au grand jour montrent le soutien de la population et des maires.
Mais des « Demoiselles » incendient une métairie à Bocenac (Boussenac), près de Massat. Et la commune se voit condamnée à une amende de 20 000 francs. Quelques jours plus tard, les « Demoiselles » reviennent pour détruire le reste des bâtiments et saccager les plantations d’arbres. À Ost (Oust), les insurgés pillent le château du maire et incendient les granges.
Les renforts de troupes envoyées sur place (13 compagnies d’infanterie et 8 brigades de gendarmerie) sont incapables de ramener le calme. Pourtant, les autorités ne semblent pas trop s’alarmer de ces troubles. Il est vrai que les revendications des « Demoiselles » contre l’administration forestière ne paraissent pas exorbitantes.
Enfin, la victoire de la Guerre des demoiselles !
Finalement, l’État met en place une Commission départementale des forêts en septembre 1830. Les troubles cessent aussitôt. Une ordonnance ministérielle du 23 février 1831 restaure le droit de pacage en forêt, une seconde du 27 mai supprime les dispositions du code forestier pour le seul département de l’Ariège. Une amnistie générale des « Demoiselles » est prononcée. C’est une grande victoire.
On signale des incidents sporadiques jusqu’en 1872 contre des propriétaires qui tentent de garder les avantages octroyés par le code forestier.
La « Guerre des Demoiselles » gagne très vite Paris : des journaux en parlent. Brazer et Carmouche écrivent une pièce de théâtre, Le Drame des Demoiselles, qui sera jouée au théâtre de la Gaité en avril 1830. Puis, c’est un oubli total jusque dans les années 1970 où l’émergence du mouvement occitan conduit des historiens à s’y intéresser de nouveau.

Serge Clos-Versaille
écrit en orthographe réformée de 1990
Références
La révolte des demoiselles, l’histoire romancée des demoiselles, Bulletin de la Société de géographie de Toulouse, Henry Dupeyron, 1er mars 1952.
La « guerre des demoiselles » : archaïsme et modernité, JF Soulet.
Le code de 1827 et les troubles dans les Pyrénées centrales au milieu du XIXe siècle, Annales du Midi, Louis Clarenc, Année 1965
La « Guerre des Demoiselles » en Ariège : folklore et histoire sociale, F. Baby, 1972.
Étude sur l’art d’extraire immédiatement le fer de ses minerais, sans convertir le métal en fonte, par T. Richard, ingénieur des forges et hauts-fourneaux, spécialement chargé pendant des années 1822 à 1836, des essais, tendant à perfectionnement des FAURE du département de l’Ariège.


J’habite les Landes, mais j’ignorais ce passage de notre histoire