La peste et le vinaigre des quatre voleurs

La peste, ce fléau de l’humanité, a fait de grands ravages. Dès qu’un cas suspect se déclare, tous fuient les pestiférés. Tous ? Quatre voleurs semblent ne pas s’en soucier et pillent les maisons atteintes. Quel est leur secret ? Léo Barbé (1921-2013), fondateur du musée d’Art Sacré et de la Pharmacie de Lectoure, mène l’enquête…

Quatre voleurs pendant l’épidémie de peste

Une des sépultures multiples trouvées Rue des 36 Ponts à Toulouse datant probablement de la grande peste noire (1348)

La peste est un vrai fléau en Europe. Elle sévit un peu partout même si la Gascogne reste à l’écart : 1348 la Grande Peste Noire, 1534 Agen, 1599 Bordeaux, 1607 Toulouse, 1628, Toulouse.

L’épidémie de 1628 ira crescendo pendant trois ans. Une peste terrible qui fera 10.000 morts sur 50.000 habitants. C’est la peur… On se terre ou on essaie de fuir. Et puis, on meurt. … Pourtant quatre voleurs s’introduisent dans les maisons, dépouillent les cadavres sans crainte, vident les économies cachées.

Ces quatre voleurs, en parfaite santé, sont appréhendés et menés devant la justice. Le tribunal les condamne à être roués, châtiment normalement réservé à des assassins. Mais, on s’interroge. Comment ont-ils osé braver le fléau ? Alors les juges négocient. Et les quatre voleurs avouent leur secret contre un allègement de leur peine : ils seront pendus et non roués !

Cette histoire va rester dans la mémoire collective. Et la même histoire sera rapportée un siècle plus tard lors de la terrible peste de Marseille, en 1720.

Le supplice de la roue

Le supplice de la roue
Le supplice de la roue

Un supplice attesté depuis 1127, et précisé dans l’édit de 1534, signé par François 1er.  Les deux bras leur seront brisez et rompus en deux endroits, tant haut que bas, avec les reins, jambes et cuisses et mis sur une rouë haute plantée et élevée, le visage contre le ciel, où ils demeurerons vivants pour y faire pénitence tant et si longuement qu’il plaira à notre Seigneur de les y laisser, et morts jusqu’à ce qu’il soit ordonné par justice afin de donner crainte, terreur et exemple à tous autres.

L’écrivain parisien Louis Sébastien Mercier (1740-1814) décrit : Le bourreau frappe avec une large barre de fer, écrase le malheureux sous 11 coups, le replie sur une roue, non la face tournée vers le ciel , comme le dit l’arrêt, mais horriblement pendante; les os brisés traversent les chairs. Les cheveux hérissés par la douleur, distillent une sueur sanglante. Le patient, dans ce long supplice, demande tour à tour de l’eau et la mort. 

Le vinaigre protège les quatre voleurs de la peste

Le vinaigre des 4 voleurs - encore d'actualité ?
Le vinaigre des 4 voleurs – encore d’actualité ?

Le secret de nos voleurs, c’est un vinaigre qu’ils respirent et dont ils se lavent les mains avant leurs larcins, un vinaigre spécial qui les protège de la peste ! Léo Barbé a analysé sept formules appelées « vinaigre des quatre voleurs » qu’il a retrouvées dans des archives, dont une à Lectoure.

La base est le vinaigre considéré longtemps comme un antiseptique, auquel on ajoute des stimulants comme la rue, le camphre ou le romarin et ce que les Toulousains appellent le « délice des Gascons », c’est-à-dire l’ail. Enfin nos voleurs y ajoutent des toniques comme l’absinthe.

Ont-ils inventé leur vinaigre ? Léo Barbé penche plutôt pour l’utilisation de formules plus anciennes dont il trouve de nombreuses traces.

Les savoirs anciens

Les vinaigres sont connus et utilisés en particulier par les confesseurs, les infirmiers et autres personnes employées au service des pestiférés.

Albertus Magnus (ca 1200 - 1280), fresque de Tommaso da Modena (1332).
Albert le Grand, fresque de Tommaso da Modena (1332)

Léo Barbé évoque le « vinaigre des philosophes » mis au point par l’Allemand Albert le Grand, de son vrai nom Albrecht von Bollstädt (1200?-1280), patron des scientifiques. Il s’agit plutôt d’une « eau de vie », d’une distillation d’une eau tierce mercurique après putréfaction dans le ventre d’un cheval. Ce vinaigre devait être sacrément agressif et nous pouvons douter qu’on en ait bu sauf très mélangé ! En fait il y aurait une petite centaine de formules dont le vinaigre virginal, le vinaigre pontifical, le vinaigre de Vénus… Bref les vinaigres resteront une base extrêmement courante de la chimie médicale.

Paracelse (1493-1541), le grand médecin suisse, considère l’ail comme le meilleur remède pour éviter la peste. Ambroise Paré (1510-1590), père de la chirurgie moderne, le confirme dans son Traicté de la peste, de la petite verolle & rougeolle. Le Toulousain Jean de Queyrats (?-1642) le vante aussi dans Brief recueil  des remèdes les plus expérimentés pour se préserver et guérir de la peste.

Un autre Lectourois, grand chimiste et médecin, Joseph du Chesne (1546-1609), insiste dans La Peste Recognue Et Combatue Avec Les Plus Exquis Et Souverains Remedes Empruntez de L’Une Et de L’Autre Medecine : ie me ferais tort n’estant gascon comme ie suis, ie ne parlais d’une Thériaque commune en Gascogne, a scavoir des seuls aulx que le commun peuple aime, s’en repaist, qui s’en sert en diverses saulces comme d’une bonne nourriture qui le renforce et lui aiguise l’appétit. L’Ail en outre sert d’une médecine en tant qu’il est l’ennemy de toute vemine et corruption et voire servant d’antidotes à plusieurs venins

L’efficacité des traitements contre la peste

Médecin visitant les pestiférés (extrait du Traité de la peste du Sieur Manget (1721)

Il est très difficile de connaitre l’efficacité de ces traitements. Outre le manque d’étude statistique, les formules diffèrent selon le préparateur et les moyens de l’acheteur, certains ingrédients étant rares et chers.

En tous cas, les médecins sont au premières loges dans la lutte contre l’épidémie. Ils se protègent par un habit adapté. Le médecin Genévois, Jean-Jacques Manget (1652-1742) explique ces précautions prises dans son Traité de La Peste recueilli des meilleurs auteurs anciens et modernes. Le médecin porte une jupe, une culotte et des bottes en cuir, ajustées les unes aux autres. Par-dessus une blouse en cuir du Maroc. Enfin la tête est recouverte d’un espèce de masque où le nez se place à l’intérieur d’un bec d’oiseau plus ou moins long, empli de substances aromatiques qui purifiait l’air inhalé.

Le grand renfermement

La peste, outre les morts, jette dans les rues de nombreux mendiants. En 1632, à Toulouse, à la sortie de l’épidémie, la ville ne compte plus que 25 000 habitants et plus de 5 000 mendiants. Les excès de la fiscalité royale et les guerres aggravent encore la pauvreté et la délinquance. Une législation répressive se met en place afin de contrôler ces populations. A toute chose malheur est bon, dit-on, cela entraine la fondation de l’Hôpital Général.

Ainsi, à Toulouse, le 6 juillet 1647, les Capitouls ferment l’Hôpital Saint-Sébastien des Pestiférés et le transforment en Hôpital Général Saint-Joseph de la Grave. On y admet ou on y amène de force les mendiants, les voleurs, les filles publiques, les vieillards sans ressource, les enfants abandonnés et les fous de la ville.  C’est ce que Michel Foucault (1926-1984) appellera en 1961, le Grand Renfermement.

L’objectif affiché est généreux : soigner, nourrir, instruire et relever le niveau moral des pauvres.

Anne-Pierre Darrées

Pour lutter contre la peste l'Hôpital de la Grave (Toulouse)
Hôpital de la Grave (Toulouse)

Références

La cigale, la peste et les quatre voleurs, Léo Barbé, Société archéologique, historique, littéraire & scientifique du Gers, avril 1981
Le grand renfermement, Arnaud Fossier, 2002
épidémie à Lectoure
La grande peste de 1628 à Saint-Jean, mars 2016
La peste fléau majeur, Monique Lucenet,
L’image d’entête est une reproduction du Triomphe de la Mort par Pieter Brueghel l’Ancien, 1562 – Museo del Prado