La révolte de 1848 en Barousse

Le drapeau noir flotte sur Sost
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En 1848, les gens de la Barousse se révoltent face aux changements qui leur sont imposés. Des changements qui entraineront la dégradation de leur mode de vie et, finalement, les obligeront à s’exiler.

1848, le drapeau noir flotte sur Sost, en Barousse

Sòst, un petit village du fond de la Varossa (Barousse). Qui aurait pu croire qu’au XIXe siècle, une révolte paysanne partirait de ce village qui compte aujourd’hui moins de 100 habitants à l’année ? C’est pourtant ce qui est arrivé. En 1848, Sòst est un village de près de 600 habitants, les terres sont morcelées à l’extrême pour les pâturages et la vie y est rude. Arrivent les journées de février. Louis-Philippe 1er, fils de Philippe d’Orléans qui avait voté la mort de son cousin, Louis XVI, est renversé. Et le poète Lamartine proclame la république.

Les faits

La Barousse - plan de situation
La Barousse, plan de situation d’après Wikipedia

En Varossa et dans le Comenges (Comminges), la nouvelle de la chute du roi ne parvient que quelques jours plus tard, le 27 et le 28 février. C’est alors que le drapeau noir est hissé à Sòst ; une bande d’émeutiers part de ce village et de celui d’Esbarèish (Esbareich). Ils sont une cinquantaine à se rassembler à Maulion de Varossa (Mauléon-Barousse). Armés de piques, de fourches et de fusils, ils s’emparent des registres forestiers et les brulent. D’autres hommes rejoignent le groupe. Le mardi 29 février au soir, ils sont plus de 200. Pendant quatre jours, les émeutiers vont rançonner divers notables et curés. Mais le temps est exécrable, les autorités ne peuvent intervenir. On parle de 2 000 insurgés qui auraient pour projet d’incendier Àrreu (Arreau), Banhèras (Bagnères) et de ravager le canton de Nestièr. D’ailleurs, les révoltés pillent et incendient le château de Luscan.

Sost en Barousse (Hautes-Pyrénées)
Sost, Hautes-Pyrénées © Wikipedia

La répression s’organise

Gendarme (1842)
Gendarme (1842)

Le 3 mars à 4 heures du matin, la répression s’organise et se rassemble. Les gardes nationaux de Montrejau, Sent-Gaudenç (Saint-Gaudens), Loras (Loures-Brarousse) et Valentina (Valentine), des gendarmes et une section du 65e de ligne jusqu’alors cantonnée à Sent Beath (Saint-Béat) se rassemblent au pont de Era Broquèra (Labroquère). Le contingent se divise en deux colonnes, la première remonte la rivière de l’Ourse sur la droite tandis que l’autre fait de même sur la rive gauche. Le temps est toujours affreux, il neige et il pleut, l’horizon disparait à dix pas.

C’est alors que le ciel s’éclaircit, et dans cette lumière nouvelle apparait la troupe des insurgés battant tambour et marchant depuis Gembria (Gembrie). À midi la bataille s’engage, les rebelles ouvrent le feu les premiers. Les gendarmes chargent les Baroussais suivis par les soldats de ligne. Le corps à corps est violent.

Garde national mobile (1848) © Wikipedia
Garde national mobile, 1848 © Wikipedia

Le chef des gendarmes, le maréchal-des-logis (grade équivalent à celui de sergent) Coupat, renverse le tambour des insurgés, nommé Bajon. Il l’envoie rouler dans la rivière d’un coup de sabre. Un gendarme nommé Méric est désarçonné, son cheval ayant reçu un violent coup de hache dans la tête. Mais, désorganisés, les insurgés se replient, les troupes de la nouvelle République vont les pourchasser jusque dans leurs logis où ils les désarmeront par la force. 98 d’entre eux sont emmenés à Montrejau pour être jugés. La bataille ne fait pas de morts mais plusieurs blessés.

Une exposition des forces

Le lendemain, samedi 4 mars, on décrète un jour de fête civique. Cependant, on craint que les insurgés ne se regroupent et ne repartent à l’attaque, des troupes affluent donc. Deux compagnies de soldats stationnent à Maulion de Varossa, 100 hommes à Loras, 100 autres à Era Barta (Labarthe), probablement Era Barta d’Inard (Labarthe-Inard). Les 5 et 6 mars, arrivent de Tolosa (Toulouse) 350 fantassins et 50 cavaliers. Cela sera en vain, les insurgés ne se regrouperont pas.

L’affaire remonte jusqu’à Paris

L’affaire aura un certain retentissement, jusqu’à Paris on lira dans les journaux que cinq châteaux ont été pillés. Les faits sont évidemment grossis et cela provoque le mécontentement de la cour d’appel de Tolosa, chargée de l’instruction de cet évènement.

Victor Cazes (1778-1861), ancien hussard et poète gascon, compose de son côté un poème en hommage aux insurgés, qui décrit avec une certaine exagération l’insurrection baroussaise :

(extrait)
"Pasionaria" pyrénéenne © EGF
Les insurgés de la Barousse © EGF

ERA REBOLTO DES BAROUSSENS

Hardix! genx de Maoulioun, d’Esbarech, de Troubach!
Ech moument ei benguch, Paris s’ei reboultach;
Qu’an accassach ech Rei dab touto sa famillo,
E qu’an metuch ech houce laguens era Bastillo.
Ech palai de Nully, que l’an tout rabatjach,
Pillages è trezors, toutis n’an proufitach.
Anem, goujax, hillem, Bibo ra Republico!!!…
Saoutem toux as fusils, è gahem era pico,
De noste recebur coupem es countrobents;

(…)

Hardis! Gents de Maulion, d’Esbarèish de Trobat!
Eth moment ei vengut, París s’ei revoltat;
Qu’an acaçat eh Rei dab tota sa familla.
E qu’an metut eth hoç laguens era Bastilla.
Eth palais de Neully, que l’an tot ravatjat.
Pillages e tresòrs, totis n’an profitat.
Anem, gojats, hilhem Viva ‘ra Republica!!!…
Sautem tots aths fusilhs, e gahem era pica,
De nòste recebur copem eths contravents;

(…)

LA RÉVOLTE DES BAROUSSAIS

Hardis ! gens de Mauléon, d’Esbareich, de Troubat !
Le moment est venu, Paris s’est révolté ;
On a chassé le roi avec toute sa famille
Et on a mis le feu à la Bastille.
Le palais de Neuilly, on l’a tout ravagé,
Pillages et trésors, tous en ont profité.
Allons, jeunes gens, crions, vive la République !!!
Sautons tous aux fusils et prenons la hache,
De notre receveur coupons les contrevents ;

(…)

Le texte de Victor Cazes nous permet également de prendre connaissance du gascon des Baroussais qui a pu probablement traverser les âges sans être altéré. Notez les ch finaux, caractéristiques des parlers des vallées pyrénéennes.

Les causes de cette révolte en Barousse

Château de Bramevaque (65) © Wikipedia
Château de Bramevaque, Hautes-Pyrénées © Wikipedia

Mais alors, pourquoi une révolte aussi violente ? Si les Baroussais ne sont pas les seuls paysans à se révolter en 1848 dans l’Hexagone, leur révolte et significative d’un malaise dans le monde agricole : le Progrès face aux anciennes lois. En effet, en 1848, les petits propriétaires ne subsistaient que grâce aux droits de pâturage et de coupe de bois dans les terrains dits « communs ». Seulement, la Révolution française et ses conséquences (Empire, Restauration…) amènent une modification d’importance : la disparition de la propriété commune. En effet, avant la Révolution, il y avait entre la propriété privée et la propriété publique un espace pour ceux qui ne possédaient pas de terres pour eux-mêmes ou du moins pas pour leur seule maison. La propriété commune assurait aux apprentis artisans un lieu de travail, aux petits paysans une terre à travailler ou un lieu de pâturage et également un endroit pour couper son bois.

C’est ce dernier point qui va entrainer la colère, juste, des Baroussais. Car la révolte de la Barousse n’est pas politique, elle est « forestière » (agraire dans un certain sens). En effet, par une charte datant de 1300, le baron de Bramevaque et le baron de Mauléon assurent aux Baroussais le droit de jouissance des forêts. En 1608, une sentence d’arbitrage assure à nouveau le droit d’usage des forêts aux Baroussais. La Barousse est alors une « petite république pyrénéenne » c’est à dire que les propriétaires terriens assurent à travers différentes assemblées la gestion du territoire baroussais.

Le changement des codes en Barousse

Château de Mauléon-Barousse (65)
Château de Mauléon-Barousse @ Wikipedia

En 1771, Monsieur de Luscan devient le nouveau seigneur de Mauléon, il reprend son droit sur l’usage des forêts. En 1793, il se voit obligé de vendre ses biens et d’émigrer. Mais à la Restauration, M. de Luscan revient, le jugement de la cour de Pau lui donne raison. C’est pour ces raisons qu’en 1848 les insurgés vont incendier son château.

Les nouveaux codes forestiers remettent en cause la propriété commune qui est le seul bien de véritable subsistance des petits paysans. D’ailleurs, quelques mois après l’insurrection, au mois de juin, les maires des villages de Seleishan (Saléchan), Siradan et Tève (Thèbe) font rassembler 400 hommes. Ils demandent la restitution de leurs droits d’usage sur les forêts appartenant à l’État ou à la famille Luscan. Ils iront y abattre les haies et les clôtures et des champs y seront dévastés.

Conclusion

Cette révolte traduit un profond malaise au sein des petits paysans baroussais. En effet, le droit d’usage des forêts permettait à ces paysans de pouvoir travailler et de vivre mieux. La suppression de ce droit entraine un appauvrissement d’une frange déjà peu aisée de la société pyrénéenne. Cette « jacquerie » est le dernier cri d’un monde qui disparait en 1848, celui de la propriété et des libertés communales face aux grands propriétaires et industriels et à l’État. C’est après ces évènements que la population baroussaise commença à décliner, ceux qui ne pouvaient travailler partaient à la ville pour être ouvrier.

Loís Martèth

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le code de 1827 et les troubles dans les Pyrénées centrales au milieu du XIXe siècle, Louis Clarenc,  Annales du Midi Année 1965 77-73 pp. 293-317.
Les troubles de la Barousse en 1848 (article), Annales du Midi, Louis Clarenc, 1951.
Les troubles agraires de 1848 (article), Revue d’histoire du XIXe siècle, Albert Soboul, 1948.
Le rapport officiel dans le journal de Saint Gaudens, numéro du 6 mars 1848, sous la signature des principaux chefs de l’expédition.

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4 réflexions sur “La révolte de 1848 en Barousse

  1. merci très intéressant !
    vous dites « le drapeau noir flotte sur Sost, en Barousse » : ils avaient réellement un étendard noir ou bien c’est une image ?

    merci

    1. Adishatz,
      En effet le drapeau noir a été utilisé par les révoltés venant du village de Sost, selon les propos de m. Vaysse alors maire du village de Saléchan.

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