La révolte du papier timbré nait de la multiplication des taxes à partir de 1673 avec le monopole sur les tabacs en 1674 et enfin, des droits sur la vaisselle d’étain. Petit à petit, ces impositions touchent toute la population.
Le droit de timbre

C’est un nouvel impôt né au XVIIe siècle en Hollande qui a pour but de faire payer un droit sur les différents actes officiels ou leurs copies de façon à les authentifier. Il se traduit par l’impression d’une marque officielle (le plus souvent des armoiries) sur les feuilles de papier que l’on doit d’acheter.
Ainsi, pour chaque acte officiel, comme par exemple un achat ou une vente devant le notaire, l’achat de papier timbré est obligatoire pour authentifier l’acte. Et ce droit de timbre varie en fonction de la taille du papier utilisé.
On l’aura compris, c’est un impôt qui fait payer les plus riches (propriétaires, négociants et religieux). En effet, ceux qui achètent ou vendent un bien en passant devant un notaire, sont ceux qui disposent d’une certaine fortune. Et c’est un changement car, jusqu’ici, ce sont plutôt les paysans qui supportent tout le poids des impôts. Les autres catégories sont exemptées des impôts classiques.

Avec le temps, le droit de timbre se généralise aux effets de commerce et aux quittances et s’applique en fonction de la valeur de la transaction.
Ce sont les Provinces-Unies (les Pays-Bas actuels) qui introduisent le droit de timbre, peu de temps après avoir gagné leur indépendance contre les Espagnols. Nous sommes en 1624. Peu après, en 1636, les Espagnols qui cherchent de l’argent pour financer leurs guerres contre la France, adoptent le droit de timbre.
À son tour, Louis XIV introduit le droit de timbre en France en 1673. Et oui, lui aussi a besoin d’argent pour ses guerres contre… l’Espagne et les Provinces-Unies.
De fortes réticences apparaissent contre le papier timbré

Dès le début, le droit de timbre suscite les réticences des Parlements. Les hauts magistrats qui les compose, travaillent avec des juges et d’autres officiers ministériels qui sont propriétaires de biens et donc touchés par la création du droit de timbre.
En même temps, apparaissent le monopole sur les tabacs en 1674 et des droits sur la vaisselle d’étain. Ainsi, petit à petit, ces impositions touchent toute la population. C’en est trop !
Cependant, en France, il faut que chaque Parlement provincial enregistre un édit royal pour qu’il s’applique dans son périmètre. Et l’on note de nombreux enregistrements partiels d’un édit royal ou des refus de l’enregistrer.
Alors, le roi impose son édit par un « lit de justice ». Mais, dès le lendemain, les Parlements annulent l’enregistrement. Il faut donc négocier et abandonner temporairement le droit de timbre. Finalement, un édit de 1674 supprime ce droit et… le remplace aussitôt par une taxe sur le papier.
Ce n’est évidemment pas du gout des Parlements qui réussissent à convaincre le peuple, bien que non touché par ce nouvel impôt, que le droit de timbre servirait à compléter la Gabelle (impôt très impopulaire sur le sel).
Les esprits s’échauffent à Bordeaux, d’autant que le souvenir des avantages donnés par les Anglais est toujours vif. On parle même de les faire revenir.
Les esprits s’échauffent à Bordeaux

Tout commence début mars lorsque des agents du fisc réclament le paiement de la taxe sur l’étain dans la rue du Loup. Les artisans étameurs, qui travaillent en sous-traitance de gros marchands, ne peuvent pas payer. Les premiers incidents éclatent le 8 mars mais le calme revient vite.
De nouveau, le 26 mars, un collecteur d’impôts se présente chez un artisan de la rue du Loup. Aussitôt un attroupement se forme et chasse le collecteur à coups de pierre. Les jurats de Bordeaux interviennent, sauvent les commis et ramènent le calme.
Pourtant, dès le lendemain des bruits courent en ville comme quoi une réunion d’artisans aurait lieu le soir même pour définir la conduite à tenir face aux commis des impôts.
Or, voilà qu’un jurat de la ville et quatre soldats accompagnent un commis des impôts pour faire l’inventaire de l’étain chez un commerçant. Aussitôt, un attroupement se forme devant la boutique. Un jet de pierres s’en suit. Le jurat et les commis ne doivent leur salut qu’à l’intervention de soldats qui les amènent à l’Hôtel de ville.
Aussitôt, la foule assiège l’hôtel de ville, échange des coups de feu avec les soldats. Il y a des blessés et deux morts. La nuit ramène le calme.
La révolte contre le papier timbré s’étend

Mais, les troubles reprennent le 28 mars. Les autorités interdisent les attroupements et des milices circulent en ville. Cela ne passe pas inaperçu et les insurgés reçoivent le renfort de vignerons armés. Ils prennent la porte Sainte-Croix et cassent les serrures. Ils patrouillent en ville et se rendent à l’Hôtel de ville. Là, ils huent les jurats. Un homme est tué d’un coup de mousquet. Deux magistrats du Parlement sont faits prisonniers.
Le 29 mars, les jurats apprennent que 5 000 paysans marchent armés sur Bordeaux. Aussitôt, on renforce les milices et on les positionne sur les endroits stratégiques. Pour apaiser la situation, le Parlement vote la suspension des impôts et demande au roi une amnistie générale.
Les troubles reprennent en aout
Les bordelais ne sont pas calmés pour autant. La population gronde toujours.

À l’annonce de l’amnistie des émeutiers bordelais, d’autres provinces se soulèvent aussitôt et incendient les bâtiments du fisc. C’est le cas en Périgord ou en Bretagne (c’est la révolte des « Bonnets Rouges »).
Quelques villes seulement sont touchées : Bergerac, Rennes, Guingamp, Saint-Malo, Quimper et Nantes. Puis, le mouvement gagne La Réole et Monségur. Partout, la répression est forte et rapide.
À Toulouse, on parle aussi de révolte mais il ne se passe rien. Dans la vallée de la Garonne où l’exemple de Bordeaux fait des envieux, les quelques mouvements qui apparaissent à Agen et à Marmande sont vite réprimés par l’envoi de quelques milliers de soldats.
Le 16 aout, les troubles reprennent à Bordeaux. On découvre dans le port un navire chargé de papier timbré. Une balle est portée à l’Hôtel de ville pour demander des explications aux jurats. Pendant les discussions, la foule brule un autre ballot, met le feu au bateau après en avoir tué le patron.
La foule grossit, s’arme et assiège l’Hôtel de ville. On tire des coups de feu qui font un mort et cinq blessés.
Une compagnie de 300 hommes chasse la foule et ramène le calme. Le lendemain, plusieurs mutins viennent faire leur soumission. Le soulèvement s’achève.
La reprise en main et la fin de la révolte du papier timbré

Les autorités frappent fort pour ôter l’envie aux Bordelais de se révolter à nouveau.
Ils font arrêter et juger de nombreuses personnes. Ils condamnent à mort une vingtaine de personnes, les décapitent ou les font bruler vives. D’autres reçoivent des peines de prison.
Ils décident également des punitions collectives. Par exemple, ils restaurent le droit de convoi dont les Bordelais étaient exemptés (droit sur les marchandises transportées en ville ou hors la ville). Ils font désarmer les quartiers les plus agités. Et ils imposent de nouvelles taxes.
Ce n’est pas tout. Ils font raser une partie des murailles et deux portes. Et déposer les cloches des églises de Sainte-Eulalie et de Saint-Michel qui ont servi à annoncer les attroupements. Enfin, ils font démolir les maisons autour du Fort-Trompette pour faciliter la défense du fort.
En novembre, contrairement à ses privilèges, Bordeaux doit recevoir dix régiments d’infanterie et quatre de cavalerie qui sont logés chez l’habitant. Outre l’ustensile et le logement, Bordeaux doit payer la solde des soldats. On ne compte pas les pillages, les extorsions de fonds, les meurtres. Les soldats repartent au bout d’un an.
Quant au Parlement, il se retrouve exilé à Condom, puis à Marmande et à La Réole. Il ne revient à Bordeaux qu’en 1690, après 15 ans d’exil. La Cour des Aides, elle, est déplacée à Libourne.
Bordeaux paie très cher sa sédition.
Serge Clos-Versaille
écrit en orthographe réformée en 1990
Références
Histoire des grandes révoltes aquitaines, Jacques Dubourg – Éditions Sud-Ouest – 1994.

