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L’art roman en Gascogne

La Gascogne compte de nombreux édifices, souvent religieux, de l’époque préromane ou romane. Éparpillés dans les villages, on n’y prête guère attention. Pourtant, ils sont la marque d’une époque lointaine et méconnue. Nous vous en livrons quelques clés.

Qu’est-ce que l’art roman ?

Charles de Gerville (1769-1853) "inventeur" de l'art roman
Charles de Gerville (1769-1853) « inventeur » de l’art roman

Le terme d’art roman a été inventé en 1818 par Charles de Gerville (1769-1853) qui s’intéresse à l’architecture (il fera l’inventaire de près de 500 églises de la Manche). Il choisit le terme de « roman » car cet art coïncide avec la période où les langues romanes commencent à se dégager du latin.

L’art roman nait en Italie. Il se répand dans toute l’Europe entre le IXe et le XIIe siècle.

L’art roman se caractérise par des innovations techniques apportées aux constructions. Les piles (ou piliers) remplacent les colonnes romaines et peuvent supporter plus de poids. De ce fait, les voutes en plein cintre (demi-arc de cercle) se généralisent. Pour supporter leur poids, les édifices romans ont des murs épais, de petites ouvertures et parfois des contreforts.

Arthous - abside et absidiole
Arthous – abside et absidiole

Des absidioles apparaissent pour compléter l’abside (parte située derrière l’autel). Ce sont des petites chapelles donnant sur le déambulatoire (circulation entre le chœur et les absidioles). L’abside, le déambulatoire et les absidioles constituent le chevet d’une église.

Les chapiteaux des colonnes s’agrandissent et sont décorés de motifs géométriques ou historiés. Les baies de petite dimension s’ornent de vitraux de verre clair ou sans couleur, bordés de motifs floraux.

Crypte de Madiran
Crypte de Madiran

Les cryptes aménagées sous le chœur pour recevoir la sépulture d’un saint, deviennent plus grandes et comportent plusieurs nefs ouvertes les unes sur les autres. On parle de crypte-halle.

En Gascogne, l’art roman ne fait son apparition qu’à partir du XIe siècle. Pourquoi si tard ?

Un éveil tardif à l’art roman

Saint-Just de Valcabrère
Saint-Just de Valcabrère (31)

Entre le VIe et le Xe siècle, on ne sait pratiquement rien sur la Gascogne. Les Vascons règnent en maitres. Les seuls textes connus sont écrits par des chroniqueurs du nord de la France qui racontent les difficultés rencontrées par les Mérovingiens ou les Carolingiens pour soumettre le pays. Les Vascons nous sont présentés comme des sauvages.

On ne connait pas de constructions monumentales réalisées par les Vascons. Il semble même que les monuments laissés par les Romains ne soient pas entretenus et tombent en ruines.

L’ouverture

Eglise de Saint-Aventin - réemplois
Eglise de Saint-Aventin (31)- réemplois

La Gascogne s’ouvre aux influences extérieures avec la dynastie des Sanche. Sanche-Mitarra d’abord, puis son fils Garsie-Sanche (vers 893 à 920), inaugure une politique de mariages avec les états voisins : ses filles Acibella épouse le comte d’Aragon et Andregeto celui de Bordeaux. Plus tard, Guillaume-Sanche épouse Urraca, fille du roi de Navarre.

À partir du XIe siècle, l’Eglise se restructure, crée les paroisses et bâtit églises et monastères. De cette époque, Michel Gaborit de l’Université de Bordeaux a recensé 70 édifices dans le Gers, 80 en Gironde, 25 dans les Landes, 12 en Lot et Garonne, 20 dans les Pyrénées-Atlantiques.

Les bâtiments sont construits en moellons taillés à l’antique ou prélevés sur des villas romaines en ruines. On y retrouve beaucoup de pierres de réemploi (cippes, bas-reliefs, stèles, etc.), notamment dans les environs de Luchon.

Eglise en terre de Saint Jayme en Astarac
Eglise en terre de Saint Jaymes en Astarac (32)

On compte aussi quelques bâtiments en terre dont il reste trois exemples en Astarac, à Magnan ou à Saint-Michel. Les briques de terre sont couramment utilisées dans la construction de bâtiments en Astarac.

Les églises de cette époque, que l’on qualifie de préromane, sont presque toutes à nef unique charpentée et dépourvue de décors.

C’est dans ce contexte d’ouverture politique et culturelle que l’art roman se diffuse en Gascogne.

L’art roman en Gascogne

L’essor des constructions de monastères et d’églises est, pour l’essentiel, l’œuvre des grands féodaux de Gascogne : duc de Gascogne, comte de Bigorre, vicomtes d’Armagnac, d’Astarac ou de Fezensac, etc. Monastères et églises restent sous l’influence de la famille des fondateurs qui nomme les abbés et perçoit les bénéfices.

À l’exception de trois abbayes de la région bordelaise, monastères et églises ne dépendent d’aucune influence extérieure (Fleury, Morimond, Clugny, etc.). Ce n’est qu’à la fin du XIe siècle que Saint-Victor de Marseille et Cluny parviennent à s’implanter en Gascogne.

St-Aventin
St-Aventin (31)

Le XIe siècle est aussi la période de développement du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle.

Dans ces conditions, malgré une ouverture politique initiée par les ducs de Gascogne, ce n’est qu’avec retard que la Gascogne s’ouvre aux influences extérieures et à l’art roman.

On ne connait pas d’ateliers d’artistes gascons. La plupart des bâtisseurs et des artistes viennent d’autres régions. Ils importent des éléments d’architecture ou de décor. Des éléments de l’art roman de la région toulousaine (Saint-Sernin) se retrouvent dans les églises de l’Agenais. Des éléments de l’art roman d’Aragon et de Navarre se retrouvent dans les églises du piémont des Pyrénées.

Les églises de la vallée du Larboust, au-dessus de Bagnères de Luchon, sont un témoignage de l’art roman de la première époque.

Caractéristiques des chapiteaux en Gascogne

On rencontre trois grandes écoles d’art roman en Gascogne. Elles diffèrent par le décor employé sur les chapiteaux.

Villenave-d'Ornon - Eglise Saint-Martin - Chapiteau de la nef nord
Villenave-d’Ornon (33) – Eglise Saint-Martin – Chapiteau de la nef nord

 

Dans la région de Bordeaux, les décors de l’art roman se caractérisent par des éléments simplifiés et par leur répétition de formes identiques. Ce sont des motifs géométriques (lignes parallèles horizontales ou opposées en chevron), des damiers ou des billettes. On rencontre parfois des torsades, un décor végétal (pommes de pin) ou d’animaux stylisés.

 

Les entrelacs de Saint-Lizier
Les entrelacs de Saint-Lizier (09)

 

 

 

Dans la Gascogne centrale et orientale, les décors romans de figures simplifiées sont rares. On rencontre plutôt des entrelacs (un ou deux anneaux entrelacés), des tresses (trois rubans enlacés) et des rinceaux de feuillage. On y retrouve aussi des décors végétaux, comme des arbres ou des grappes de raisin, et des palombettes (petites colombes). Les chapiteaux sont plus volumineux et peuvent donc supporter des décors plus riches.

Daniel et les lions de St Sever
Daniel et les lions de St Sever (40)

Dans le reste de la Gascogne, les décors romans sont plus riches et couvrent la totalité du chapiteau. On y trouve beaucoup de feuilles labiées. On y rencontre des oiseaux groupés par deux avec leurs têtes accolées en angle. Enfin, les décors historiés sont très nombreux. Autour d’Agen, les thèmes évoquent le péché et sa punition par les lions. Autour de Dax, les thèmes racontent l’histoire de Daniel, de Saint-Jean-Baptiste, etc.

Les chrismes, tympans et autres formes d’art roman

Comme en Espagne, les Gascons hésitent à représenter le Christ dans son humanité.

Saint-Béat - Chrisme au dessus du portail
Saint-Béat (31) – Chrisme au dessus du portail

On préfère utiliser des symboles comme le monogramme du Christ (XP en grec), l’alpha α et l’oméga ω (le commencement et la fin de toute chose). Ces symboles forment un chrisme.

Au début du XIIe siècle, apparait la sculpture sur les portails qui marquent la frontière entre le profane et le sacré. Le premier tympan est celui de Saint-Sernin de Toulouse qui illustre l’ascension du Christ.

L’art roman en Gascogne ne se limite pas aux monastères et aux églises. Les châteaux construits à cette époque présentent des voutes romanes ou des éléments de décors romans : donjon primitif du château de Mauvezin, donjon de Bramevaque, etc.

Beatus - La vision de Daniel
Saint-Sever (40) – Beatus – La vision de Daniel

 

L’art roman, c’est aussi les magnifiques manuscrits enluminés. Le Béatus de Saint-Sever est le seul manuscrit connu en Gascogne.

 

Serge Clos-Versaille

écrit en nouvelle orthographe

Références

Les débuts de la sculpture romane dans le sud-ouest de la France, abbé Jean Cabanot, Editions PICARD, 1987.
Gascogne romane, abbé Jean Cabanot, édition du Zodiaque, 1978
La sculpture romane aux XIe et XIIe siècles en Gascogne centrale : un état de la question, Christophe Balagna, 2018