Le chemin de la mâture

Louis XIX passant sa flotte en revue à Dunkerque (ca 1680)
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Louis XIV décide de construire une flotte de guerre. Mais les conflits rendent difficile l’approvisionnement en bois des pays du nord. Alors, Colbert fait exploiter les forêts pyrénéennes, riches en espèces de toute sorte.

La Marine royale

Avant Louis XIV, la flotte n’est pas une préoccupation de la France. La Marine compte peu de vaisseaux mais pour ses besoins, il suffit de louer des bateaux ou de confier des missions à des armateurs privés.

Inspiré par Colbert (1619-1983), Louis XIV décide de doter la France d’une flotte aussi puissante que celles de la Hollande ou de l’Angleterre. En 1671, il fixe les effectifs de la flotte à 120 vaisseaux, 22 frégates et 38 bâtiments de charge pour la logistique des escadres. Auxquels s’ajoutent 40 galères pour des missions d’escorte ou de reconnaissance en Méditerranée.

L'approvisionnement en bois de l'Arsenal de Toulon en 1670 avec un vaisseau en construction © Wikipedia
Arsenal de Toulon en 1670 avec un vaisseau en construction © Wikipedia

L’effort est considérable. De 1689 à 1693, on construit 17 vaisseaux par an. Or, les arsenaux ne peuvent pas suivre le rythme. Alors, il faut acheter des bateaux en Hollande ou au Danemark.

Le Royal-Louis, vaisseau de premier rang de plus de 100 canons lancé en 1668. © Wikipedia
Le Royal-Louis, vaisseau de premier rang de plus de 100 canons lancé en 1668. © Wikipedia

Pourtant, dès 1691, la flotte compte 120 vaisseaux de premier et de 2ème rang. Ils ont trois ponts et de 80 à 100 canons. Précisons qu’il existe six rangs de navires caractérisés par le nombre de canons. Les bâtiments du 6ème rang n’en ont que 20.

La flotte nécessite des approvisionnements qu’il faut maitriser : bois, chanvre, canons, cuivre, fer, goudron, etc. La France achète la plupart de ces fournitures en Espagne, aux Pays-Bas, en Suède ou en Allemagne.

On mesure l’effort à accomplir pour devenir autonome ! C’est ce qui explique la législation sur les forêts qui doivent être exploitées et renouvelées pour fournir le bois nécessaire. La France est autosuffisante pour le bois de chêne et de hêtre mais doit importer du sapin de la Baltique.

L’exploitation du bois des Pyrénées

Les forêts du Béarn et le chemin de la mâture
Les forêts et le chemin de la mâture en Béarn @ Union Scientifique d’Aquitaine

Les forêts pyrénéennes sont riches en essences nécessaires pour la Marine. Les rivières permettent le flottage du bois. Celui des forêts du Comminges flotte sur la Garonne jusqu’à Bordeaux. Celui des forêts de Béarn flotte sur le Gave et l’Adour jusqu’à Bayonne.

Les sapins feront des mâts de navires, les hêtres serviront aux poutres et aux avirons, le buis pour les essieux de poulies.

Ainsi, l’exploitation du bois des forêts béarnaises débute en 1677 dans la forêt de Lhers, en vallée d’Aspe. La forêt est vite épuisée et l’exploitation se porte sur celle d’Issaux. On descend les futs de sapin de 30 mètres sur des glissières au moyen de cordes puis on les transporte sur des attelages de bœufs jusqu’à Athas. Là, on les assemble en radeaux qui descendent le Gave par flottage jusqu’à Bayonne. Les radeleurs sont des Commingeois.

"Cette Planche fait voir la vue d'une glissoire pour l'extraction des mâts. On voit en AA des cabanes pour les ouvriers" (Planche IV du Mémoire de Leroy © Gallica)
« Cette Planche fait voir la vue d’une glissoire pour l’extraction des mâts. On voit en AA des cabanes pour les ouvriers » (Planche IV du Mémoire de P-M Leroy © Gallica)

C’est la société Forcade d’Oloron qui est en charge de l’exploitation du bois depuis 1758. Elle recrute 130 ouvriers, sans compter les radeleurs, construit un moulin à scie à Athas et agrandit le port d’où partent 300 radeaux par an.

En 1764, c’est le sieur d’Arripe qui reprend l’exploitation des bois. Mais il fait faillite en 1765, et, finalement, la Marine la prend en charge directement sous la direction de l’ingénieur Paul-Marie Leroy (1733-1795).

Lorsqu’il n’y a plus de bois dans la forêt d’Issaux, c’est le tour de la forêt du Pacq, entre Etsaut et Urdos. Seulement, pour descendre le bois, il faut traverser le ravin du Sescoué barré par une falaise abrupte.

Alors, Paul-Marie Leroy fait tailler le chemin de la mâture à flanc de falaise.

Le Mémoire de Paul-Marie Leroy

Mémoire de Paul-Marie Leroy paru à Londres en 1776 © Gallica
Mémoire de Paul-Marie Leroy paru à Londres en 1776 © Gallica

Paul-Marie Leroy publie en 1776, un Mémoire sur les travaux qui ont rapport avec l’exploitation de la mâture dans les Pyrénées. Un mémoire qu’il a envoyé au magistrat et botaniste Malesherbes.

L’ouvrage commence par une remarquable description des Pyrénées qui est une des premières à être publiées. Il y décrit la qualité des arbres, les insectes ravageurs et toutes les opérations de la mâture jusqu’à l’arrivée des bois à Bayonne.

Paul-Marie Leroy mentionne même un « yéti » pyrénéen aperçu dans la forêt d’Iraty :  » Cet homme étoit de grande taille, velu comme un ours, alerte comme les hisars, d’une humeur gaie, avec l’apparence d’un caractère doux, puisqu’il ne faisoit de mal à rien. » Peut-être pouvons-nous le rapprocher de la légende de Jean de l’ours ?

Un travail pénible et dangereux

Les ouvriers sont des Basques. La vie est rude : « Chacun apporte le lundi sa provision de farine de milloc ou bled de Turquie pour la semaine ; à l’heure du repas, ils en délayent un peu avec de l’eau dans une gamelle de bois ou sur un copau, & en forment un gâteau qu’ils font cuire sous la cendre ; quelques-uns font le soir un peu de soupe avec de l’eau, du sel, et des feuilles d’ortie blanche ou de mauve sauvage. Ils couchent sur le lieu du travail dans des huttes de cinq a six pieds d’élévation formées de mauvaises planches, d’écorces d’arbres, ou de débris des sapins qu’ils ont abattus ; ils les adossent à quelque rocher s’il s’en trouve & font du feu devant l’ouverture : on leur délivre une couverture de laine pour deux ; le lit est formé de branches de sapins ».

Reconstitution d'un train de bois à la fête annuelle des radeleurs © Union Scientifique d'Aquitaine
Reconstitution d’un train de bois à la fête annuelle des radeleurs © Union Scientifique d’Aquitaine

Le travail est dangereux : « On sent combien il est difficile de manœuvrer dans des lieux où il est souvent impossible aux ouvriers de se communiquer les uns les autres, même de s’y tenir, aussi ne peut-on pas toujours empêcher les accidens : on a vu quelques fois les câbles se rompre, des pièces s’échapper avec rapidité, tourner sur elles-mêmes dans toute leur longueur en décrivant un cercle, s’aller briser en éclats, ou s’enfoncer de dix-huit pieds en terre , de manière qu’on ne pouvoit les en tirer qu’en les coupant ».

Les chemins de la mâture

"Dans cette planche, on a représenté les trains à transporter les Mâts" (Pl V du Mémoire de Leroy © Gallica)
« Dans cette planche, on a représenté les trains à transporter les Mâts » (Planche V du Mémoire de P-M Leroy © Gallica)

Pour transporter le bois jusqu’à Athas, des chemins de la mâture sont tracés dans la forêt. La pente est raide et les chemins bordent souvent des précipices.

On utilise des bœufs : « on en attèle jusqu’à quinze paires aux pièves d’un échantillon considérable ; on choisit les plus robustes pour le timon de devant, car il n’y a que cette paire qui tire ; ceux de derrière qui ne sont destinés qu’à retenir, arboutent les jambes de devant, & s’acculent tout à fait sur le derrière, puis se laissent glisser tant que le chemin descend ».

Mais il faut franchir le ravin du Sescoué bordé de falaises abruptes. Alors, Paul-Marie Leroy trouve une solution : creuser la falaise. Taillé à même la roche, le chemin mesure 4 mètres de haut, 4 mètres de large sur une longueur de 900 mètres. Il permet le passage des attelages de bœufs.

Le creusement de la falaise
Le chemin de la Mâture
Le chemin de la Mâture © Wikipedia

Le creusement se fait à partir des deux extrémités. On suit une règle en bois plantée sur le rocher qui donne la pente à respecter.

Paul-Marie Leroy nous explique comment on s’y est pris : « Pour l’exécution, on fut d’abord obligé dans certains endroits de suspendre des hommes avec des cordes, pour aller percer des trous et y poser des fleurets, qui servissent ensuite d’échafaudages ; ou bien ils descendoient par des échelles suspendues, soit pour tirer des mines ; ou travailloient sur des échafauds très élevés, soutenus par des échelles dont les pieds posoient sur les bords du précipice : souvent même il falloit se renverser au dehors ; pour passer d’un côté de ces échelles à l’autre. On sent bien qu’il falloit pour cela des ouvriers déterminés ».

Pour creuser le chemin, « On a eu attention, autant qu’il a été possible, de commencer cette trace par le haut du cintre de la demi voute, parce qu’il étoit ensuite plus facile de creuser & de s’élargir en baissant, chaque mine faisant sauter à droite & à gauche de son trou & par conséquent tendant toujours à baisser ».

C’est un travail considérable et les travaux de creusement se terminent en 1772. Six ans plus tard, en 1778, l’exploitation du chemin cesse parce qu’il n’y a plus de bois à couper. Toutefois Les forêts de la vallée d’Ossau resteront exploitées jusqu’en 1792.

Aujourd’hui, le GR 10 emprunte le chemin de la mâture. Et depuis juin 2021, une passerelle suspendue permet d’enjamber la vallée du Gave pour rejoindre le fort du Pourtalet.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe réformée (1990)

Références

Les bois pyrénéens pour la politique royale, Escòla Gaston Febus
Liste des vaisseaux de Louis XIV, Wikipedia
Robert CHEVET, L’utilisation du bois des Pyrénées pour la construction navale sous l’Ancien Régime, mars/avril 2010
Les Chemins de la Mâture en vallée d’Aspe, Wikipedia
Paul-Marie LEROY, Mémoire sur les travaux qui ont rapport à l’exploitation de la mâture dans les Pyrénées, 1776.
Pierre Chimits, L’exploitation des forêts pyrénéennes par flottage

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