Les colères de la Garonne, ce long fleuve tranquille

La Garonne, Era Garona, fleuve mystérieux, à la source longtemps inconnue, et dont les crues sont aussi bouillonnantes que les Gascons qui vivent sur ses rives !

Moi mon Océan
C’est une Garonne
Qui s’écoule comme
Un tapis roulant

Les paroles de la chanson de Claude Nougaro (1929-2004) s’appliquent bien à l’amour des Gascons pour ce fleuve tranquille qui connait parfois des accès de colère.

La Garonne est un fleuve gascon

La Garonne à Bosost (Val d'Aran)
La Garonne à Bosost (Val d’Aran)

Longue de 647 km, la Garonne prend sa source au val d’Aran, s’étire à travers la Haute-Garonne, le Tarn-et-Garonne et le Lot-et-Garonne, avant de se mélanger avec la Dordogne au Bec d’Ambès pour devenir la Gironde et se jeter dans l’Océan.

Elle traverse des plaines et des coteaux fertiles riches en fruits et légumes qu’elle nourrit de ses alluvions déposées par ses crues régulières.

La Garonne et l’Hôpital de la Grave à Toulouse

La Garonne a un régime torrentiel jusqu’à Toulouse qui s’atténue après l’embouchure du Tarn. En hiver, les crues sont provoquées par des pluies intenses sur tout le bassin. Au printemps, ce sont les pluies et la fonte des neiges. En automne, ce sont les orages sur la Gascogne.

le Pont de Pierre à Bordeaux
La Garonne et le Pont de Pierre à Bordeaux

 

Les crues de la Garonne

Inondations et crues de la Garonne (doc. SMEAG)
Caractéristiques des crues de la Garonne (doc. SMEAG)

Les crues de la Garonne sont régulières et parfois dévastatrices. Après la crue de 1196, le duc d’Aquitaine Henri II Plantagenêt (1133-1189) fait construire des digues de protection et exempte de tous droits ceux qui s’y emploient.

En 1777, la Garonne est en crue dans le Bordelais. Le curé de Bourdelle raconte : « Soit pour mémoire que le dix sept May de cette présente année que la Rivière de Garonne étant débordée pendant trois diverses fois a noyé et perdu totalement la Récolte de la parroisse de Bourdelles qui obligea les habitants a faucher les Bleds foins, et qu’il ne ramasser que quatre boisseaux moins deux picotins froment, neuf de Bled d’Espagne, et du tout de vin. »

D’autres crues importantes ont lieu en juin 1875, en mars 1930, en février 1952 et en décembre 1981.

Agen, la ville aux 150 inondations

En 580, l’historien Grégoire de Tours (538 ?-594) enregistre une inondation. Depuis, c’est 150 inondations qui ont été répertoriées ! Un record en France.

Inondation / crue de 1930 à Agen – Prison et rue de Strasbourg
Agen – Inondation de 1930 – Prison et rue de Strasbourg

En 1599, la crue centennale renverse une partie des murs d’Agen du côté l’église Sainte Hilaire. En 1604, une nouvelle crue centennale détruit quatre ponts, les murailles et de nombreuses maisons dans les quartiers exposés de Saint Georges et Saint Antoine.

Lo gran aigat lors des Rameaux de 1770 trouve son apogée après neuf jours de pluies et de vents. Les eaux de la Garonne grossissent et deviennent boueuses. Pendant trois jours, le fleuve déborde et ravage Toulouse, Moissac, Agen, Marmande. À Agen, l’aigat renverse le mur d’enceinte entre les portes Saint Antoine et Saint Georges. Les religieux et divers habitants arrivent à évacuer. Les flots charrient des arbres, des barriques, des charrettes, des animaux et des hommes surpris dans leurs maisons par la montée des eaux. Des radeaux sont construits à la hâte pour leur apporter des vivres et leur porter secours. Les dégâts s’élèvent à 20 millions de livres.

La grande crue de la Garonne de 1875

Toulouse - inondation / crue de la Garonne de 1875
Toulouse – Inondations de la Garonne de 1875  : Rue des Arcs St Cyprien / Pont Suspendu Saint-Michel / Jardin Raymond VI

La grande crue de la Garonne des 22, 23 et 24 juin 1875 reste dans toutes les mémoires comme l’une des plus dramatiques. C’est à Toulouse que les dégâts sont les plus importants.

La hauteur d’eau atteint 8,32 mètres au Pont Neuf. Le débit relevé est supérieur de 36 fois à la normale. Vers 1 heure de l’après-midi du 23 juin, le pont Saint-Pierre s’écroule. Vers 6 heures du soir, c’est celui de Saint-Michel.

Dans la nuit du 23 au 24 juin, la Garonne franchit le cours Dillon et submerge le quartier Saint-Cyprien. L’eau arrive au 1er étage des maisons qui commencent à s’écrouler, emportant avec elles ceux qui s’étaient réfugiés sur les toits.

Le niveau de la Garonne baisse pendant la nuit et les secours s’organisent. Les dons affluent. Les curieux aussi. Le conseil municipal vote en urgence un secours de 400 000 Francs.

On dénombre 209 morts qui sont enterrés au carré des noyés au cimetière de Terre-Cabade. La moitié des maisons sont emportées. Les autres abîmées doivent être détruites à la dynamite.

Que d’eau, que d’eau !

Le Maréchal de Mac Mahon visite Toulouse pour voir les déga^ts causés par les inondations de la Garonne (1875)
Patrice de Mac Mahon: « Que d’eau, que d’eau ! »

Le 26 juin, le Maréchal de Mac Mahon se rend à Toulouse pour voir les dégâts. Ne sachant que dire, il s’écrie « Que d’eau, que d’eau ! ». Le préfet lui répond : « Et encore, Monsieur le Président, vous n’en voyez que le dessus ! ».

La solidarité s’organise. Le conseil municipal vote un secours de 100 000 Francs. L’Assemblée Nationale vote un crédit de 2 Millions de Francs. Des dons affluent de partout. Même le Pape Pie X fait un don. Le journal La Dépêche ouvre une souscription dans ses bureaux.

Le quartier Saint-Cyprien est reconstruit après d’importants travaux de protection. Oui, l’inondation de 1875 reste encore dans toutes les mémoires…

Bordeaux à son tour noyée par la Garonne en 1883

Les inondations / crues de Bordeaux de février 1879
Les inondations de Bordeaux de février 1879

Les crues qui touchent la moyenne et la haute Garonne sont mieux connues que celles qui touchent Bordeaux. Les archives sont plus rares et la marée joue un rôle de vidange des crues qui occasionnent moins de dégâts à Bordeaux.

Pourtant, le 5 juin 1883, l’orage gronde sur Bordeaux. Des averses s’abattent sur Langon et la Réole en fin de matinée. En début d’après-midi, c’est le tour de Bordeaux et de Talence. Il tombe 64 mm d’eau en 1 heure 30.

Inondation de la Garonne à Langon en 1952
Les inondations de la Garonne à Langon en 1952

La rue Sainte-Catherine et les rues avoisinantes deviennent des torrents. Des rigoles de 20 cm se creusent sur les places Dauphine (place Gambetta aujourd’hui), du palais de justice et de Rohan. Les caves sont inondées dans l’enceinte du marché des Grands hommes.

Les rues sont dépavées, des verrières brisées et des bâtiments endommagés. Sur la route de Bayonne, entre le passage Cellier et l’impasse Conti, les plafonds et les cloisons intérieures de plusieurs maisons s’effondrent. Des toitures s’écroulent et des murs menacent de tomber.

La Garonne, sujet d’inspiration artistique ?

André Chénier (1762-1794)
André Chénier (1762-1794)

La Garonne est, finalement, assez peu chantée. André Chénier (1762-1794) cite L’indomptable Garonne aux vagues insensées, dans son poème À la France. Le poète suisse Jacques Herman (1948- ) écrira un poème entier La Garonne qui finit par ces vers :

On est encore loin
D’entendre retentir le nom
Du fleuve comme un cri
La Garonne
La Garonne
Quand elle aura quitté son lit

 

Le chansonnier limougeaud Gustave NADAUD (1820-1893) écrit une chanson Si la Garonne avait voulu qui termine ainsi :

Gustave NADAUD (1820-1893)
Gustave Nadaud (1820-1893)

Si la Garonne avait voulu,
Lanturlu !
Humilier les autres fleuves.
Seulement, pour faire ses preuves,
Elle arrondit son petit lot :
Ayant pris le Tarn et le Lot,
Elle confisqua la Dordogne.
La Garonne n’a pas voulu,
Lanturlu !
Quitter le pays de Gascogne.

Finalement, la Garonne est peut-être plus présente dans sa première partie, en Val d’Aran et Comminges. Ainsi, la poétesse saint-gaudinoise, Paulette Sarradet (1922-2015) écrit le poème « La Garonne » dans son recueil Dans le jardin des rimes.

Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919)
Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919)

Mossen Jusèp Condò i Sambeat (1867-1919) sera primé aux Jòcs Floraus dera Escòla des Pirenèus pour sa Cançon ara Garona. Longue chanson en aranais car dès 1912, Bernard Sarrieu l’amènera à écrire dans sa langue.

E tot en un còp me torni
fresca, fòrta e arroganta;

Un fleuve apaisé

Philippe Delerm
Philippe Delerm

Philippe Delerm (1950- ), originaire du Tarn-et-Garonne, consacre tout un livre, À Garonne. Il raconte ce fleuve dont la couleur des eaux a changé par les travaux qui ont forcé son apaisement, quand on a traîtreusement jugulé la vie de l’eau. Il se souvient d’aller à Garonne, c’est-à-dire Pas sur la rive, mais dans tout le royaume voué au fleuve.

Références

L’étymologie de la Garonne J-U Hubschmied, A. Dauzat, 1955
Agen la ville la plus inondée de France, 2015
La grande inondation de 1875,
E. Bresson. Fascicule vendu au profit des sinistrés.
Crue de la Garonne en 1875
La photo de tête est tirée d’une série de photos de Thierry Breton parue dans un article de Sud-Ouest du 12 décembre 2019 et intitulé « Lot-et-Garonne : la crue et les inondations vues du ciel »