Les corsaires gascons

9 juillet 1745 : le HMS Lion attaque 2 navires français dont le Du Teillay navire privé de Nantes
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La « Guerre de Gascogne » se termine par la bataille de Castillon de 1453. Les marins de Capbreton, de Bayonne et de Saint-Jean de Luz se lancent alors dans l’activité de corsas (courses en français). Ils font des corsaris (corsaires) réputés.

Corsaires et pirates

L’activité des corsaires est telle qu‘en 1497, la France et l’Angleterre signent un traité de paix par lequel les armateurs des deux pays sont obligés de fournir une caution valable pour qu’ils respectent le traité, avant de faire sortir leurs bateaux en mer. Mais, l’élargissement de l’horizon maritime et les conflits du XVIe siècle rendent vite le traité caduc.

En fait, corsaires et pirates pratiquent la même activité de « course », c’est-à-dire l’arraisonnement de bateaux de commerce pour revendre la cargaison et rançonner les équipages. Et cette activité conduit les marins gascons sur toutes les mers.

Une organisation royale bien rodée

Philippe Chabot, Amiral de France (1492-1543)
Philippe Chabot, Amiral de France (1492-1543) aux temps de François Ier

Pourtant, si les pirates travaillent pour leur propre compte, les corsaires ont une commission royale et travaillent pour leur souverain. Ainsi, en cas de défaite, ce sont des prisonniers de guerre.

Pour bien l’identifier, l’armateur qui veut partir en course reçoit une commission de l’Amiral de France. Il dépose une caution de 15 000 livres pour « répondre des injustices que ses représentants pourraient commettre en mer ». Et les matelots reçoivent leur paye à la fin de la campagne ; ils perçoivent 5 écus en temps de paix et de 6 à 15 écus en cas de guerre. D’ailleurs, les capitaines ne peuvent donner plus, sous peine d’une importante amende.

Bien souvent, les matelots demandent à recevoir leur paye avant de partir, au cas où ils mourraient durant le voyage. Cela refroidit certains armateurs. En effet, les matelots jouent la paye dans les cabarets et nombreux sont ceux qui manquent le départ. Ils sont alors considérés comme déserteurs, condamnés à trois jours de pilori, un mois de prison et à rembourser les avances.

Cependant, pour augmenter le nombre de corsaires, le roi n’hésite pas à prêter des bateaux aux armateurs ni à détacher des capitaines de la Marine pour commander les équipages.

La récupération du butin après capture d’un navire

Corsaires : scène d'abordage
Scène d’abordage

Pendant la course qui dure quatre mois, les marins doivent rester à bord. Le capitaine est « seul maitre à bord après Dieu ». Aussi, il a le pouvoir d’appliquer la peine de mort. De façon plus générale, la moindre faute expose le matelot à de rudes châtiments.

Le roi paye à l’équipage 500 livres pour chaque canon d’un bâtiment capturé, 2 000 livres pour un bateau anglais ou espagnol et 1 000 livres pour les autres bateaux. Pour cela, lors d’une capture, l’écrivain du capitaine (comptable du bord) se rend à bord du navire pris, met des scellés sur les écoutilles, les chambres, les armoires et le coffre du capitaine. Il enferme tous les papiers dans un sac cacheté. Pendant ce temps, les marins du navire pris sont amenés sur le bateau corsaire comme prisonniers de guerre et l’espoir d’une rançon.

À l’arrivée au port d’attache, les matelots ne peuvent quitter le bateau corsaire pendant quatre jours, le temps pour l’Amirauté de vérifier les scellés et les papiers. Ses représentants interrogent le capitaine et les matelots du navire pris, puis vérifient la cargaison.

Ensuite, la procédure est envoyée au secrétaire de la Marine qui l’enregistre et la remet au Tribunal des prises. Alors, celui-ci fait procéder à la vente du bâtiment et de la cargaison. Une fois retirés les frais et le dixième revenant de droit à l’Amiral, on partage le produit de la vente : les 2/3 reviennent à l’armateur, le tiers restant à l’équipage. Lorsque le roi décide de réduire la procédure à huit jours, le nombre de bateaux corsaires augmente.

Inutile de dire que les fraudes sont nombreuses à toutes les étapes de la capture. Il faut en retirer le maximum de bénéfice pour l’armateur et pour l’équipage !

S’armer pour la course

Frégate légère à la fin du XVIIème siècle, type de navire utilisé par les corsaires gascons
Frégate légère à la fin du XVIIème siècle

Les armateurs de Bayonne sont réputés pour la construction de caravèlas (caravelles), navires légers à hauts bords qui permettent de naviguer en haute mer. Plus tard, on construit des fregatas (frégates) en grand nombre. Mais, les changements d’embouchure de l’Adour entre Bayonne, Capbreton et Le Boucau, les obligent à déplacer leur activité à Saint-Jean de Luz ou à Saint-Sébastien. Plus haut, à Bordeaux, la construction de bateaux ne commence que vers 1730.

Saint-Jean- de- Luz, maison dite de l’Infante construite pour l’armateur Jean Perits de Haraneder

Jean Perits de Haraneder de Ciboure, appelé Joanòt, est armateur. Il possède 18 navires pour la pêche à la baleine. En temps de guerre, la pêche est suspendue et il pratique la « course ». Ses bateaux ramènent 2 millions de livres de prises, si bien que sa fortune est immense. Louis XIV l’anoblit en 1694. La richesse ne lui fait pas oublier les marins de Ciboure et de Saint-Jean prisonniers en Angleterre. Il leur fait régulièrement parvenir des secours.

Des bateaux à tout faire
Carte de l'Ile de Terre-Neuve et du Grand Banc où se fait la pêche à la morue (vers 1750)
Carte de l’Ile de Terre-Neuve et du Grand Banc où se fait la pêche à la morue (vers 1750)

Les bateaux peuvent avoir plusieurs rôles. Ainsi, les caravelles de Bayonne permettent la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve et les côtes du Canada. Les pinassas (pinasses) servent pour la chasse à la baleine. Mais, ces bateaux sont aussi armés pour la « course ». Il y en a de toutes les tailles. Par exemple, les plus grandes caravelles font 39 mètres de long pour 10 de large. Le grand mât fait 37 mètres, le trinquet (mât incliné pour porter une voile latine) 18 mètres, la misaine (mât de devant) et le beaupré (mât d’arrière) 14 mètres.

Ce sont des marins de Biarritz, Guétary, Hendaye et Bidart qui composent les équipages.

Plans d’une pinasse du début du XVIIè s., d’après un manuscrit déposé à Copenhague.
Plans d’une pinasse du début du XVIIè s., d’après un manuscrit déposé à Copenhague.

Cependant, on affrète régulièrement les pinasses pour la guerre. En 1570, six pinasses de Capbreton et 150 marins sont commandés pour « garder la rivière de Bordeaux » contre les protestants. En 1627, quinze pinasses de Bayonne et de Saint-Jean de Luz forcent le blocus anglais de l’île de Ré pour livrer du ravitaillement aux habitants. Ils repartent en emportant malades et blessés. Leur faible tirant d’eau leur a permis de passer au-dessus des câbles tendus pour empêcher le passage des bateaux.

Les corsaires gascons

Les corsaires gascons écument les côtes espagnoles et les Antilles. Ils font de gros dégâts. En 1585, ils enlèvent aux Espagnols 19 bateaux chargés. Alors, les Espagnols attaquent leur repaire. Ils brulent Saint-Jean de Luz le 31 juillet 1558. Ils pillent les marchandises au port et en ville et coulent les bateaux dans le port.

S’il y a des corsaires bordelais, les plus nombreux sont de Capbreton, de Bayonne et de Saint-Jean de Luz. Leur activité est importante. En 1690, ils prennent 40 bâtiments et les amènent à Bayonne, puis 90 en 1691 et encore 110 en 1692.

Bayonne base de départ des corsaires gascons - Vue de Bayonne, prise à mi-côte sur le glacis de la Citadelle (Vernet)
Vue de Bayonne, prise à mi-côte sur le glacis de la Citadelle (Vernet, 1761)
Coursic
Joannis de Suhigaraychipy, "corsaire du Roy", dessiné par Pablo Tillac (gravure, 1946)
Joannis de Suhigaraychipy, « corsaire du Roy », dessiné par Pablo Tillac (gravure, 1946)

Johannis de Suhigaraychipi est un corsaire bayonnais plus connu sous le nom de Coursic. En moins de six ans, il capture 125 navires marchands. Le duc de Gramont le sollicite même pour entrer pour moitié dans l’armement de ses frégates.

En septembre 1691, il suit une flotte et capture, entre un galion et deux frégates armées, une flûte hollandaise chargée d’armes et de munitions. En octobre, à court de vivres, il décide de relâcher dans un port espagnol pour se ravitailler. Mais, c’est une décharge de mousquets qui accueille ses marins ! Aussitôt, Il fait débarquer 80 hommes, attaque le retranchement des Espagnols, met en fuite les 300 soldats, pille le village. « Je vous dirai qu’on n’a pas laissé un mouton, un cochon, une poule, ny un meuble dans aucune maison. » Sur les prières du curé et des femmes, il renonce à incendier le village à la condition que celui-ci fournisse de l’eau à Coursic chaque fois qu’il le demandera.

Plus aucun bateau espagnol ne se risque à sortir. En février 1692, il capture un bateau hollandais chargé de cordages, de voiles et de mâts pour la construction d’un galion espagnol en chantier à Passages (près de San Sebastian). C’est le troisième bateau capturé qui transporte du matériel pour ce galion.

En 1693, Coursic, part pour le Groënland. Dans la baie de Jund, il trouve 55 navires hollandais remplis de poissons et les capture. Il en relâche 20 navires d’entre eux qui sont danois. Il fait charger la pêche sur 11 flûtes et incendier le reste de la flotte. Le butin est ramené à Saint-Jean de Luz.

Et les autres

Le capitaine Larue de Bayonne croise dans la Manche en 1744. Il voit un navire anglais amenant une prise de deux bateaux français. Il attaque et ramène les deux bâtiments français à Bayonne.

On peut encore citer Julien-Joseph Duler de Biarritz, Dibarboure d’Urrugne, Jean Tournés ou Pierre-Paul Dolatre de Bayonne, ….. Capbreton n’est pas en reste qui fournit de nombreux corsaires réputés.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe réformée (1990)

Références

Histoire maritime de Bayonne. Les corsaires sous l’Ancien Régime, E. Ducéré, 1895
La piraterie atlantique au fondement de la construction des souverainetés coloniales européenne, Michael Hennessy-Picard
Guerre de course et commerce maritime en Normandie au temps de Mazarin, Édouard Delobette
La grande pêche de la morue à Terre-Neuve : depuis la découverte du Nouveau Monde par les Basques au XIVe siècle / par Adolphe Bellet,…

 

 

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