Les enclaves de Bigorre en Béarn

Depuis le XIe siècle, la Bigorre possède deux enclaves dans le Béarn. Une histoire d’irréductibles Bigourdans.

Des petits bouts d’Ancien Régime

Carte du Béarn historique, montrant notamment le Montanérès, rattaché au XIe siècle.
Carte du Béarn historique, montrant notamment le Montanérès, rattaché au XIe siècle © Wikipedia

Il s’agit de deux enclaves à mi-chemin entre Tarbes et Pau. Celle du nord comprend trois communes (Escaunets, Séron et Villenave-près-Béarn), celle du sud, deux communes (Gardères et Luquet). Séparées d’à peine 200 mètres, elles comptent seulement 1 500 habitants sur 42 km².

Cette survivance d’Ancien Régime n’est pourtant pas la seule en France. On aime bien cultiver ses spécificités ! Le Nord a une enclave de trois communes dans le Pas de Calais ; la Côte d’Or a une enclave d’une seule commune située à cheval sur les deux départements de la Nièvre et de la Saône et Loire ; la Meurthe et Moselle a une enclave d’une seule commune dans le département de la Moselle et enfin le Vaucluse a une enclave de 4 communes situées dans la Drôme. C’est l’« Enclave des Papes ».

Pour être complet, n’oublions pas l’enclave espagnole de Llivia dans les Pyrénées-Orientales. Elle est le résultat d’un oubli des commissaires chargés de délimiter la frontière entre les deux pays lors du Traité des Pyrénées.

D’où viennent les enclaves ?

Gaston IV de Béarn dit le Croisé, portail de la Cathédrale Saint-Marie d'Oloron © Wikimedia Commons
Gaston IV de Béarn dit le Croisé, portail de la Cathédrale Saint-Marie d’Oloron © Wikimedia Commons

On sait peu de choses sur leur histoire. Cependant, la vicomté du Montanerès appartient au comte de Bigorre. Sa capitale est Montaner où il existe un château avant la construction de la forteresse de Gaston Febus. La vicomté existe en 970 lorsque son vicomte fonde le monastère de Larreule en Bigorre.

En 1085, Talèse d’Aragon en est la vicomtesse. Elle épouse Gaston de Béarn (1074-1130), futur Gaston IV dit le croisé. Néanmoins, le comte de Bigorre qui accepte le rattachement du Montanarès au Béarn, se réserve 5 communautés qui restent rattachées à la Bigorre. Certains disent que c’est parce que les troupeaux de Lourdes pacagent l’hiver sur les landes de ces communautés.

Bien que définitivement béarnais, le Montanerès n’en conserve pas moins des liens étroits avec la Bigorre puisque, jusqu’à la Révolution de 1789, il est rattaché à l’évêché de Tarbes.

La bande de 200 mètres qui sépare les deux enclaves serait, selon certains, voulue par Gaston Febus qui souhaitait accéder directement à sa forteresse de Montaner sans avoir à faire un grand détour.

Les difficultés des habitants

Le château de Montaner, siège de la vicomté du Montanerés
Le château de Montaner, siège de la vicomté du Montanerés © Wikimedia

Vivre enclavé dans un autre territoire n’est pas sans difficulté pour la population. Pour en avoir un aperçu, consultons, par exemple, le Cahier de doléances de Villenave.

La communauté se trouve « dans la plus grande gêne pour l’importation et exportation de ses denrées et vente de ses bestiaux a raison de la gabelle et foraine dont ils sont inquiétés ». En effet, pour aller au marché de Vic-Bigorre, il faut traverser une partie du Béarn et payer la foraine (droit de douane) en entrant en Bigorre. C’est un comble : des Bigourdans paient des droits de douane pour aller chez eux !

En matière de justice, la communauté explique que « l’éloignement du Parlement de Toulouse […] rend les frais de voyage très dispendieux ce qui est un obstacle pour obtenir prompte justice, […] demandent d’être arrondit au Parlement de Navarre qui par sa proximité nous offre prompte justice. Et les frais de procédure infiniment moins ruineux ». Villenave demande aussi « l’établissement d’un présidial à Tarbes établissement qui coupera la ruine a des appels ruineux pour des objets peu importants ». Pour les affaires peu importantes, le Présidial est à Auch.

Les difficultés administratives perdurent toujours. Un regroupement pédagogique intercommunal associe les élèves de deux Académies qui n’ont pas le même calendrier des vacances scolaires. L’eau potable est gérée par un syndicat spécifique aux deux enclaves. La route qui relie les deux enclaves est gérée par les Hautes-Pyrénées alors qu’elle se situe en Béarn. Bref, il faut s’adapter.

Les tentatives pour supprimer les enclaves

Bertrand Barère (1755 - 1841)
Bertrand Barère (1755-1841) © Wikimedia

La formation des départements en 1790 est une belle occasion pour supprimer les deux enclaves. C’est sans compter avec Bertrand Barère de Vieuzac qui veut absolument un département avec Tarbes pour chef-lieu.

Si le futur département des Basses-Pyrénées a déjà englobé les enclaves sans aucune difficulté, Bertrand Barrère s’y oppose fermement : « Si ce pays, la Bigorre, est trop petit pour former un département, il convient de l’agrandir. Mais il serait très inique de n’en faire que des districts dépendant d’une ville étrangère ; ce serait un meurtre politique que de faire de Tarbes le misérable chef-lieu d’un district ».

Qu’à cela ne tienne ! On lui propose d’échanger les deux enclaves contre 5 autres communautés qui touchent à la Bigorre. Cette fois-ci, ce sont les habitants unanimes de toutes les communautés concernées qui s’y opposent.

En 1946, un référendum est organisé dans l’enclave nord pour son rattachement au département des Pyrénées-Atlantiques. Encore une fois, les habitants d’Escaunets et de Villenave sont unanimes à refuser.

L’apport de l’intercommunalité

Les intercommunalités des Hautes-Pyrénées
Les intercommunalités des Hautes-Pyrénées

L’État favorise les regroupements intercommunaux.

Dans l’enclave nord, Escaunets et Villenave-près-Béarn rejoignent la Communauté de Communes de Vic-Montaner qui regroupe 15 communes des Hautes-Pyrénées et 11 des Pyrénées-Atlantiques. Regrouper des communes de deux départements sur deux régions ne pose pas de difficultés à priori, sauf qu’il faut tout faire en double !

Séron et les deux autres communes de l’enclave sud relèvent de la Communauté de Communes du Canton d’Ossun dont elles sont physiquement séparées.

Mais voilà, la nouvelle réforme de l’intercommunalité pose comme principe intangible, la continuité territoriale. Cela ne pose aucune difficulté pour Escaunets et Villenave. Ce n’est pas le cas des trois autres communes des enclaves qui sont séparées des 14 autres communes.

Gilles Nogues (maire de Luquet), Ginette Curbet (maire de Gardères), Jean Touya (maire de Séron), les trois mousquetaires des enclaves © République des Pyrénées
Gilles Nogues (maire de Luquet), Ginette Curbet (maire de Gardères), Jean Touya (maire de Séron), les trois mousquetaires des enclaves © République des Pyrénées

Il n’en faut pas plus pour que le préfet des Pyrénées-Atlantiques imagine de les rattacher à la nouvelle Communauté de Communes d’Ousse et de Morlaàs en Béarn.  Continuité territoriale ou pas, il n’est est pas question ! Les élus se mobilisent dans la presse, au Sénat…

Évidemment, la loi n’a pas prévu ce cas particulier. Une fois de plus, les habitants des enclaves ont eu gain de cause.

Mais quelle est donc la recette de la potion magique de ces irréductibles Bigourdans ?

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

enclaves bigourdanes, Wikipédia.
Archives départementales de Hautes-Pyrénées.
Origine et maintien des enclaves des Hautes-Pyrénées dans les Basses-Pyrénées, Bulletin de la Société des sciences, lettres et arts de Pau, Pierre TUCOO-CHALA, 1954, p. 52-58.