Les grandes sècheresses en Gascogne

Tournesols touchés par la sécheresse
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Une sècheresse sévit en 2022. La sècheresse la plus grave jamais enregistrée dans notre pays selon la Première Ministre, Élisabeth Borne. Que savons-nous de ce fléau au cours des siècles en Gascogne ? Et a-t-il toujours les mêmes conséquences?

Des sècheresses nombreuses et des sècheresses sévères

Emmanuel Garnier, chercheur au CNRS
Emmanuel Garnier, chercheur au CNRS

On dispose de relevés de température depuis les années 1750. Pour compléter, les spécialistes du climat reconstruisent les situations en s’appuyant sur des données indirectes comme les dates des vendanges ou des récoltes des fruits. Ils s’appuient aussi sur des évènements sociaux comme les exvoto, les tableaux datés au dos de l’œuvre, les processions religieuses ou rogations pro pluvia. Toutefois, à l’échelle de notre histoire, notre connaissance reste sur une période courte  (cinq siècles environ).

Emmanuel GARNIER, chercheur au CNRS de Caen, montre dans son document Sécheresses et canicules avant le Global Warming 1500-1950 que, si les sècheresses sont plus nombreuses sur les deux derniers siècles, les plus sévères ont lieu pendant les XVIIe et XVIIIe siècles.

Et les conséquences en étaient plus graves car les populations étaient plus dépendantes du climat. Des inondations, des gelées, des grêles, des orages ou une sècheresse avaient des conséquences dramatiques sur les récoltes et sur la santé. Par exemple, l’eau des rivières tiédie par une canicule se charge de virus et de bactéries pouvant provoquer toutes sortes d’épidémies.

Les sècheresses généralisées

L’année 1540 reste dans les mémoires car la sècheresse en Europe dure 11 mois. Après un hiver de fortes gelées dans le sud, le printemps, l’été et l’automne sont très chauds et très secs. Des puits sont taris, les rivières basses. Le Rhin se traverse par endroits à cheval. Le vin est très sucré et des moulins à eau ne sont plus alimentés, ce qui rend le pain rare. Ainsi, des animaux et des personnes meurent de soif.

Source : Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.
Source : Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.

Hélas, le XVIIIe siècle comptabilise en France une mortalité effroyable due aux sècheresses (Lachiver, 1991). Celles de 1705, 1706, 1707 entrainent des épidémies et la mort de 200 000 personnes. En 1718 et 1719, la canicule frappe durement Paris. Le prix du blé s’envole engendrant de grandes émeutes de population. Afin de limiter la disette, Paris importe des grains depuis la Gascogne et l’Angleterre. Mais le bilan est lourd : 400 000 morts. On pourrait encore citer l’été 1747 (200 000 morts) ou 1779 (200 000 morts).

Heureusement, les canicules sont moins meurtrières de nos jours, même si on a compté 17 500 morts en 2003.

D’autres fléaux frappent les populations

Bien sûr, il existe d’autres fléaux climatiques. D’ailleurs, le plus meurtrier de l’histoire française est lié à la pluie. A l’été et à l’automne 1692, les très fortes pluies gâchent les récoltes des grains et surtout les semailles. Les charrues ne peuvent pas entrer dans les champs. Le printemps 1693 reste pluvieux et tout cela se termine par un échaudage (problème de circulation des substances nutritives dans les plantes, engendrant une malformation des grains, qui restent de petite taille). Alors, la récolte de grains de 1693 est si faible que certains meurent de faim, d’autres, sous-alimentés, de maladies comme le typhus, la dysenterie ou les fièvres. Enfin, les mendiants propagent les épidémies.

Cette calamité occasionnera 1 300 000 morts (sur 22 250 000 habitants), ce qui est bien plus que n’importe quelle guerre, et du même ordre de celle de 1914-1918. Mais les baisses de population varient selon la pauvreté des régions. Elles atteignent 26 % dans le Massif Central et 5 % dans le Sud-Ouest.

Source : Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.
Source : Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.

Les sècheresses signalées dans le Midi pyrénéen

Météorologie ancienne du Midi Pyrénées –Francois Marsan (1906–1907)
Météorologie ancienne du Midi Pyrénées Francois – Abbé F. Marsan (1906–1907)

François Marsan (1861-1944), curé de Saint-Lary-Soulan, épluche les Livres de Raison, les Registres paroissiaux ou notariés, les Journaux du Temps de la région. Il publie toutes les informations recueillies dans un grand article de 18 pages de la Société Ramond, Météorologie ancienne du Midi Pyrénéen.

Notons par exemple :

1630. — En réponse à une supplique adressée à Mgr Barthélemy de Donadieu de Griet, évêque de Comminges, par les consuls et marguilliers de Guchan et Bazus (vallée d’Aure), ceux-ci sont autorisés à distribuer aux habitans les plus nécessiteux desdits lieux veu l’estérilité de ceste année, misère et pauvreté, quatre muids d’orge, seigle et millet payables à la récolte prochaine. (Verbal et Ordonnance de Me Etienne de Layo, commissaire député par Mgr de Consenge, du 25 février 1631).

1645. — Grandes chaleurs aux mois de mai et de juin ; on a coupé les blés et autres grains avant la St-Jean-Baptiste ; il y a eu quantité d’orbère [maladie du blé appelée aussi ergot] aux blés dans toute la région. Il n’a plu que le 8 septembre.

1646. – Grande orbère aux blés partout et grandes chaleurs en juillet.

1653. – En beaucoup d’endroits les blés se sont séchés ainsi que les orges, grande famine et peste.

L’intendant d’Étigny combat le climat

Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)
Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767)

La liste de ces catastrophes est longue. Pourtant, on ne remet pas en question les méthodes agricoles. Il faut attendre l’intendant d’Auch, Antoine Mégret d’Etigny (1719-1767) pour les revoir et les rendre moins vulnérables au climat.

En effet, il note qu’en 1745, l’été est marqué par des grandes chaleurs. La sécheresse était si forte que les habitants d’Auch furent obligés d’aller moudre leur grain à Toulouse et de congédier les écoliers, même les séminaristes, faute de pain dans la ville. (Chroniques ecclésiastiques du diocèse d’Auch, p. 175).

En 1751 et 1752, ce n’est pas la sècheresse mais les grêles qui ravagent les cultures. D’Étigny, dans sa correspondance, écrit : Lors de la seule grêle du 20 juin 1751, 79 communautés furent ravagées dans la seule élection d’Astarac. La misère qui suit est telle qu’on trouve des gens morts sur les chemins.

L’année suivante, d’Étigny note une sècheresse inouïe qui atteint particulièrement les fèves et le millet, aliments majeurs des paysans. Suivront deux années de pluies et d’orages tout aussi dévastatrices.

Les améliorations apportées par l’intendant apporteront une prospérité pendant 12 ans. Mais, en 1774, une terrible épizootie décimera les troupeaux.

Les grandes sècheresses suivantes

Elles sont si nombreuses qu’on ne peut toutes les citer. Celle de 1785 est particulière. En effet, une grande sècheresse, liée à l’éruption du volcan Laki (Islande), s’abat sur l’Espagne, la Sicile, la France. Dès le mois de janvier, les sources et torrents des Pyrénées faiblissent dramatiquement. La sècheresse s’installe vraiment en avril et des bêtes meurent dans les prés par manque d’herbe. Aussi, le 15 juin, les élus toulousains demandent une rogation pro pluvia. Cela ne suffira pas. En octobre et novembre, la Garonne est très au-dessous de son étiage normal (d’environ 50 cm).

En fait, cette éruption est extraordinaire, car ses impacts atteignent des régions bien au-delà des frontières de l’Islande. Le gaz se répand sur l’Europe du sud sous la forme d’un brouillard sec à l’odeur sulfureuse. Mais les contemporains, constatant la sècheresse, ignorent qu’une éruption volcanique s’est produite en Islande. De plus, le soleil prend une coloration « rouge sang » à son coucher et à son lever, renforçant le côté inquiétant de l’évènement.

Quarante sècheresses sont répertoriées au XIXe siècle. En particulier, les Pyrénées sont marquées par une grande sécheresse qui débute en mai 1847 : perte des deux tiers du foin, de l’herbe, du blé. Une demande de secours est adressée le 4 juillet. Même chose en 1860.

Le XXe siècle connait aussi son lot de sècheresses dont 1921 la plus importante connue à ce jour. Le nombre de victimes est de 11 300 personnes. Pourtant, la mortalité infantile par temps de canicule est alors pratiquement vaincue.

La gestion de l’eau en Gascogne

Les rivières réalimentées par le canal de la Neste pour lutter contre la sécheresse en Gascogne
Les rivières réalimentées par le canal de la Neste

Le XXe siècle voit la mise en place des plans de gestion de l’eau et d’irrigation qui vont améliorer la situation. Par exemple, la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne nait en 1927.  On modifie et on diversifie les cultures. On aménage les calendriers. En 1990, l’État lui confie par concession, la gestion du canal de la Neste mais aussi de la distribution des eaux en aval.

Le canal de la Neste a été créé entre 1848 et 1862 et mis en service en 1863. Il permet d’alimenter artificiellement les cours d’eau gascons prenant naissance sur le plateau de Lannemezan (Gers, Baïse, Save, Gimone, Arrats, Bouès, Louge, Gesse…). Il est tout particulièrement important pour le département du Gers.

Les Agences de l’Eau

En 1964, l’État crée six agences de l’eau pour une gestion coordonnée des bassins fluviaux : gestion de la ressource, protection des pollutions, préservation des milieux aquatiques. Une redevance sur la consommation d’eau les finance. Pour la Gascogne, il s’agit de l’Agence de l’Eau Adour-Garonne.

Lors de la grande sécheresse de l'été 1976, les habitants de Lesparre Médoc (Gironde) prient pour que la pluie arrive
Lors de la grande sècheresse de l’été 1976, les habitants de Lesparre Médoc (Gironde) prient pour que la pluie arrive

Si cette gestion amoindrit les impacts des sècheresses, les conséquences restent encore fortes. En 1976 par exemple, une grande sècheresse touche le Sud-Ouest. L’automne et l’hiver n’ont pas rechargé les nappes et la température atteint 30°C dès début mai. La moitié des céréales sont perdues. Des dizaines de tonnes de truites arc-en-ciel meurent dans les élevages piscicoles de la Dordogne. Il faut apporter de l’eau potable par camions-citernes dans les villages du canton de Miradoux (Gers). De plus, le 4 juillet, des orages provoquent des inondations à Bordeaux et dans le Pays Basque. Les chutes de grêle finissent d’abimer les cultures. Le président Valery Giscard d’Estaing annonce un impôt sècheresse qui permettra pour la première fois d’indemniser les agriculteurs.

Enfin, la Loi n° 92-3 du 3 janvier 1992 sur la régulation des prélèvements d’eau sera adoptée. La diminution des prélèvements, et le recyclage des eaux usées ou non restent toujours des enjeux forts.

Le Canal de la Neste (Hautes-Pyrénées) pour lutter contre la sécheresse en Gascogne
Le Canal de la Neste (Hautes-Pyrénées)

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Sécheresses et canicules avant le Global Warming 1500-1950, Emmanuel Garnier, p 297-325.
Sur l’histoire du climat en France depuis le XIVe siècle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, Jean-Pierre Javelle, 2017.
Aquitaine, du climat passé au climat futur, Francis Grousset, 2013, p. 41-60.
Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l’époque actuelle, Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, 2009.
La révolution agricole du XVIIIe siècle en Gascogne gersoise, O. Pérez, 1944, p. 56-105.
Météorologie ancienne du Midi Pyrénéen, Bulletin de la Société Ramond, François Marsan, 1907, Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.
L’éruption de la fissure Laki, 1783-1784

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