Les saints de glace chez nous

Jules Breton - La bénédiction des blés en Artois (1857) © Wikipedia
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Les saints de glace sont une croyance populaire très ancienne et assez répandue en Europe. De quoi parle-t-on exactement ?

L’origine des saints de glace

Saint Pancrace
Saint Pancrace ( +304)

Dès le Moyen-âge, on trouve des traces écrites qui soulignent une baisse de la température mi-mai. Les saints fêtés à ces périodes sont alors appelés saints de glace. On évoque généralement les

11 mai : fête de saint Mamert, un archevêque franco-provençal de Vièna (Vienne, dans la vallée du Rhône), mort en 474 ;
12 mai : fête de saint Pancrace, un Phrygien mort en 304 ;
13 mai : fête de saint Servais, un évêque de Tongres (Belgique) mort en 384.
Saint Servais de Tongres (+384)

Ces trois jours sont associés à de possibles coups de froid dévastateurs. En effet, les gelées au petit matin peuvent affecter les plantations et les récoltes qui viennent à peine de naitre ou de fleurir.  N’oublions pas que, dans les temps anciens, une mauvaise récolte annonçait souvent une famine.

L’origine de ces jours des saints de glace est-elle liée à une observation particulière ? On ne sait pas. D’autant plus que le climat n’est pas uniforme au cours des siècles. Le VIe siècle se révèle froid et très pluvieux.  Il est suivi par un réchauffement qui commence au milieu du VIIe siècle et continue jusqu’au Xe-XIIe siècle. On parle alors d’« optimum médiéval ». Puis, vers la fin du XIIIe siècle, les hivers très froids et pluvieux reviennent et même se multiplient. Cette dégradation porte le nom de « petit âge glaciaire » et va durer jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Toutefois, plusieurs éléments peuvent nous donner des indices.
Les rogations de saint Mamert
Saint Mamert de Vienne (?-477)
Saint Mamert de Vienne (+477)

Saint Mamert (?-477) était évêque de Vienne. Il institua trois jours de suite, avant l’Ascension, des processions dans les champs pour protéger les cultures des calamités. On les appelle les « Rogations », c’est-à-dire des prières publiques accompagnées de processions. Cette tradition s’est répandue dans tout le pays. Puis, le concile de Tours de 567 ajouta l’obligation du jeûne lors des Rogations et le pape Léon III (750-816) rendit ces « Rogations » obligatoires. L’Église attira ainsi l’attention de tous à la vulnérabilité des récoltes à cette période de l’année. 

Le refroidissement de 535

Un refroidissement durant les années 535 et 536 a eu lieu dans l’hémisphère nord. il est attesté par des écrits dans plusieurs pays et par des observations scientifiques actuelles.

La peste de Justinien
La peste de Justinien (541-767)
Peut-être dû à des éruptions volcaniques, un nuage de poussière voila le soleil et apporta des températures si froides qu’il neigea en Chine au mois d’aout. Un peu partout, on souffrit du froid et du manque de nourriture. S’ensuivirent des famines, des migrations, des instabilités politiques…
De plus, peu après, la première pandémie de peste (541-767), appelée peste de Justinien, se répandit dans tout le bassin méditerranéen.
Tout cela eut de quoi frapper les esprits.

Les saints de glace en France

Saint Boniface
Saint Boniface (+754)

Les trois saints de glace sont connus dans les régions froides de France, comme les Ardennes, la Normandie, les Hauts-de-France ou le Centre de la France. D’ailleurs le dicton rappelle : Saint Gervais, saint Pancrace et saint Mamert font à eux trois un petit hiver.

Mais, si l’on regarde de plus près, cette période froide est légèrement différente selon les endroits. Dans le fond, quoi de plus naturel ? Ainsi, un dicton du centre ou de l’est de la France annonce Le bon saint Boniface entre en brisant la glace, saint Boniface étant fêté juste après les trois leaders, le 14 mai.
Saint Urbain (+230)
Saint Urbain (+230)

Nos amis alsaciens ou allemands parlent de la Kalte Sophia (froide Sophie) le 15 mai. D’autres dictions français affirment :
Craignez le petit Yvonnet, c’est le pire de tous quand il s’y met ; saint Yves se fête le 19 mai.
S’il gèle à la Saint-Bernardin, adieu le vin ; on parle là du 20 mai.
Et, parfois, on ajoute saint Urbain le 25 mai avec cette phrase : Mamet, Pancrace et Servais sont les trois saints de glace mais saint Urbain les tient tous dans sa main. Bref, le risque de gel concerne presque tout le mois de mai. 

Les saints de glace en Gascogne

Saint Georges
Saint Georges (+303)

Dans les pays d’oc, on s’intéresse plutôt au mois d’avril. Ainsi, on parle dans le Limousin des Tres chivaliers. En Provence, on dit Jorguet, Marquet, Tropet, Croset, son li quatre cavalièrs (saint Georges, saint Marc, saint Eutrope et la sainte Croix sont les quatre cavaliers).

Simin Palay, dans son dictionnaire, nous parle des tres vinatèrs, appelés ailleurs les saints de glace, précise-t-il. Il s’agit de Jorguet, Marquet e Vidalhet (le petit Georges, Le petit Marc et le petit Vidal) dont les fêtes seraient les 23, 24 et 25 avril. Le vinatèr est alors l’amateur de vin ou le casseur de vin.
Justement, cette année (2024), la Gascogne a connu un refroidissement entre le 19 et le 24 avril, nous rappelant la période dangereuse : -1°C à 2,5°C à Tarbes, 2,7°C à 2,4°C à Pau, -2°C à 1°C à Luchon, -1°C à 1°C à Auch et à Mont-de-Marsan, etc.
À vos dispositifs antigel !
Pendant cette période, et, en particulier pour la nuit du 23 au 24 avril, les viticulteurs étaient sur le pied de guerre. Car les bourgeons étaient déjà là et un gel sur des bourgeons, c’est perdre au moins la moitié de la récolte. Alors, certains ont préparé leurs dispositifs antigel comme bougies, ballots de paille ou éoliennes qui se mettent automatiquement en fonctionnement au-dessous d’une certaine température (en général 1°C).
Daniel Garrigue, vigneron au Château Lucia, un Saint-Émilion Grand Cru, a surveillé parcelle par parcelle toute la nuit. La température est descendue jusqu’à -1°C vers 2 heures. Alors, il a mobilisé quatre personnes pour allumer de grosses bougies entre les pieds de vigne, à raison d’à peu près 600 à l’hectare.
Francois Rabelais (1483-1553)
Francois Rabelais (1483-1553)
Il est vrai que Rabelais nous avait prévenus dans Pantagruel : Or est que plusieurs années iI veit lamentablement le bourgeon perdu par les gelées, bruïnes, frimatz, verglatz, froidures, gresles & calamitez, advenuës par les festes des sainctz George, Marc, Vital, Eutrope, Philippus, Saincte Croix, l’Ascension & aultres, qui sont au temps que le soleil passe sous le signe de Taurus, et entra en ceste opinion que les sainctz susdictz estoient sainctz gresleurs, geleurs et guasteurs du bourgeon.
Protection des vignes contre le gel © Titouan Rimbault
Protection des vignes contre le gel © Titouan Rimbault

Et le mois de mai ?

En Gascogne, le mois de mai évoque plus la pluie que le gel. Si l’on en croit Simin Palay, les cadets de mai (les chiots de mai) représentent les jours froids et pluvieux des onze premiers jours de mai. Il s’agirait d’une expression de Bruges (en Béarn). Le 1er mai est lo can (le chien), le 2 mai la canha (la chienne), puis la canha caderà nau cadets (la chienne donnera neuf chiots).
D’ailleurs, on retrouve cette promesse de mauvais temps dans le poème Belina de Michel Camélat (originaire du Lavedan) :
Belina - Miqueu de Camelat
Belina – Miqueu de Camelat

Enlà d’ací, que n’i a de bèras
e tan peludas arribèras,
qui aus prumèrs de mai verdejan, mauhasècs,
bèthlèu mandan la neu ardona,
flistassejant la vath pregona

Plus loin, il y a de belles
et si herbeuses plaines,
qui verdoient aux premiers jours de mai, malfaisants,
et nous envoient bientôt leurs flocons arrondis
en fouettant la vallée profonde.
Anne-Pierre Darrées
écrit en orthographe nouvelle

Références

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Une réflexion sur “Les saints de glace chez nous

  1. Merci pour cet article, mais ci-dessous un complément.
    Michel/Miquèu Camelat (1871-1962) a écrit Beline. Belina est la transcription du titre en graphie occitanisée, éditions Reclams, pas avant 1962. De même pour le poème. La graphie d’origine d’un écrivain ou poète est un élément important à signaler.
    La page BnF Data (Bibliothèque nationale de France) fait foi et référence à toutes les éditions :
    https://data.bnf.fr/fr/11894928/miqueu_de_camelat/fr.pdf

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