Les stèles discoïdales de Gascogne

Les stèles discoïdales d'Ainoha

Les stèles discoïdales sont une vieille pratique en Europe. On en trouve un peu partout et aussi en Gascogne. Comment les lire ? Où en voir ? Cesaire Daugé nous en parle.

Les stèles discoïdales… basques ?

Stèles discoïdales de Cabeza del Buey (Extramadura) - fin de l'âge du bronze
Une des stèles de Cabeza del Buey (Extramadura) – fin de l’âge du bronze vers 1000 av. J.C.

Ces belles pierres funéraires que l’on voit dans le pays basque existent-elles ailleurs ? Avec leur aspect humain, si l’on peut dire — une tête ronde et un corps — elles accompagnent les morts en Phénicie (actuelle Tunisie), dans le pourtour méditerranéen (Maghreb, Portugal, Espagne, France du sud, Italie) et aussi en Syrie, Turquie, ou même en Suède, Russie ou Norvège.

Dans le pays basque où l’on en trouve un grand nombre, elles seraient assez récentes (quatre ou cinq siècles). Césaire Daugé (1858-1945) membre de l’Escòla Gaston Febus, a étudié les rites funéraires en Gascogne et présenté les fameuses stèles discoïdales dans un article publié sur la revue Reclams en mai 1934.

Avant les stèles, les tumuli

Sans remonter ou trop détailler toute l’histoire des rites funéraires, rappelons deux rites forts, les tumuli et les topins.

Urne funéraire du tumulus d'Ibos (65)
Urne funéraire du tumulus d’Ibos (65)

Césaire Daugé précise : Au tems de la préistòri, coan lou mounde-pastous n’èren acasits sounque debat un balin, ou tente, qui-s hasèn segui d’ue part e d’aute siban que j’abè aygue e erbe à pourtade dous troupets, que bruslaben lou mourt e que boutaben brases, armes de peyre ou de hè, utis, joyes e tout, hens un toupin debat de granes peyres lounques dab un gran pielot de terre à l’endessus : qu’èren lous tumuli 

Au temps de la preistòri, quan lo monde pastor n’èran acasits sonque devath un balin, o tenta, qui’s hasèn seguir d’ua part e d’auta sivant que i avè aiga e èrba a portada deus tropets, que bruslavan lo mort e que botavan brasas, armas de pèira o de hèr, utís, joias e tot, hens un topin devath de granas pèiras loncas dab un gran pielòt de tèrra a l’endessus: qu’èran los tumuli 

Tumulus de l'Estaque d'Avezac
Tumulus de l’Estaque d’Avezac (65)

Au temps de la préhistoire, quand le monde pastoral s’abritait juste sous une bâche, ou une tente, qu’il emportait de ci de là où il y avait de l’eau et de l’herbe à portée des troupeaux, on brûlait le mort et on mettait les cendres, des armes de pierre ou de fer, des outils, des bijoux et autres, dans un pot de terre sous de grandes pierres longues avec un grand tas de terre dessus : c’était les tumuli

On peut voir encore les tumuli un peu partout en Gascogne comme dans la partie est (Couserans), le long des Pyrénées (Val d’Aran, haute vallée de la Garonne, de la Neste et de l’Adour, plateau de Lannemezan), et vers l’ouest Chalosse Occidentale, Tursan, Pays de Buch, à Saint-Vincent-de-Tyrosse, Céridos, Turraque… Ce sont parfois de vraies nécropoles où le tumulus peut mesurer jusqu’à 30 mètres de diamètre !

Le chemin des tumulus depuis la mairie de Capvern (65)
Le chemin des tumulus depuis la mairie de Capvern (65) http://www.coeurdespyrenees.com/le-chemin-des-tumulus

Les topins de Garos

On mettait donc les cendres et divers objets dans un topin (pot de terre, ici urne). Bien après avoir laissé la crémation, les expressions qui font référence au topin sont restées. Lisons Daugé :

Poteries de Bouillon - Garos
Topins actuels de Garos (64)

Aquere mode de crasma Ious mourts e de bouta las brases en toupins ou toupinots qu’a durat per nouste prou bères pauses, dinc’au IXau ou Xau siècle. Garos, proche d’Arzacq, qu’abè la renoumade de ha toupins dous qui s’emplegaben enta-d aco. Encoère oey, en ue troupe d’endrets, que disen d’un mourt: «Que hè toupins. Que hè toupins de Garos ». Parié que diseran d’un malau qui cresen que se-n ba passa : « Aquet que se-n ba ha toupins ». Se lou malau s’arregahe à la bite e hè enta goari, que disen : « Que tourne tira habes dou toupin ». 

Aquera mòda de crasmar los morts e de botar las brasas en topins o topinòts qu’a durat per noste pro bèras pausas, dincau IXau o Xau siècle. Garòs, pròche d’Arzacq, qu’avè la renomada de har topins deus qui s’emplegavan entad aquò. Enqüèra uei, en ua tropa d’endrets, que disen d’un mort: « Que hè topins. que hè topins de Garòs ». Parièr que diseran d’un malaut qui cresen que se’n va passar : « Aqueth que se’n va har topins ». Se lo malaut s’arregaha a la vita e hè entà goarir, que disen : « Que torna tirar havas deu topin ». 

Cette mode de brûler les morts et de mettre les cendres dans des urnes ou petits pots de terre a duré chez nous assez longtemps, jusqu’au IXe ou Xe siècle. Garos, à côté d’Arzacq, avait la renommée de faire de ces pots de terre qui servaient à cela. Encore aujourd’hui, dans pas mal d’endroits, on dit d’un mort : « il fait des pots de terre. Il fait des pots de terre de Garos » [=il est mort et enterré — trad. du dictionnaire de Simin Palay]. De même, on dira d’un malade dont on pense qu’il va mourir : « Celui-ci s’en va faire des pots de terre ». Si le malade revient à la vie et guérit, on dit : « Il enlève les fèves du pot de terre » [=il entre en convalescence — trad. du dictionnaire de Palay]

Et les stèles discoïdales ?

Symbolisme des stèles discoïdales
Divers symboles trouvés sur des stèles discoïdales

Très tôt, même avant l’époque chrétienne, ces stèles font leur apparition.  Ce sont des monolithes légèrement évasés vers le bas pour une meilleure tenue, dont la partie haute est un disque. Ce disque peut être sculpté sur une face ou les deux. Que ce soit en Gascogne ou dans le pays basque, on y verra une croix simple ou plus élaborée : croix grecque, croix latine, croix de Malte, croix en trèfle…

Plus en continuité avec les temps anciens où on mettait les outils à côté des cendres du mort, certaines stèles montrent les outils typiques du métier du défunt. Ainsi, nous dit Daugé: Sus la peyre dou labouredou, lou bôme de l’aret, l’arraseroun de passa lou milh ou Iou milhoc, la haus soulete ou manchade coum éy encoère oey, l’agulhade. La peyre dou massoun que pourtabe truelle, martet, cisèu de talha la peyre, la malhuque de truca lou cisèu, martet de hè dentat, etc. ; la dou hau, l’enclùmi, lous martets, las espincetes, etc.; la dou talhur, lou carrèu, lou cifran, lous cisèus, lou didau ; la dou bignè, lou coutet de pouda las bits, etc. ; la dou bouchè, lou marrassan, las balances dab un pés entermiey, lou boéu qui plégue lous joulhs de daban enlardat qui éy per ue barre de hé plantade s’ou cap entermiey lous dus oelhs, e, atau siban so qu’èren la familhe e lous defuns.

Stèle d'un boucher à Doazit
Stèle d’un boucher, cimetière d’Aulès, Doazit (40)

Sus la pèira deu laboredor, lo vòme de l’aret, l’arraseron de passar lo milh o lo milhòc, la hauç solèta o manchada com ei enqüèra uei, l’agulhada. La pèira deu maçon que portava truèla, martèth, cisèu de talhar la pèira, la malhuca de trucar lo cisèu, martèth de hèr dentat, etc. ; la deu haur, l’enclumi, los martets, las espincetas, etc. ; la deu talhur, lo carrèu, lo sifran, los cisèus, lo didau ; la deu vinhèr, lo cotèth de podar las vits, etc. ; la deu bochèr, lo marrassan, las balanças dab un pes entermiei, lo bueu qui plega los jolhs de davant enlardat qui ei per ua barra de hèr plantada suu cap entermiei los dus oelhs, e, atau sivant çò qu’èran la familha e los defunts.

Sur la pierre [=stèle] du laboureur, le soc de la charrue, l’araire pour sarcler le millet ou le maïs, la faucille simple ou avec manche comme elle est encore aujourd’hui, l’aiguillon. La pierre du maçon portait une truelle, un marteau, un ciseau pour tailler la pierre, le maillet pour frapper le ciseau, une boucharde, etc. ; celle du forgeron, l’enclume, les marteaux, les pincettes, etc. ; celle du tailleur, le carré, la planche à repasser, les ciseaux, le dé ; celle du vigneron, le sécateur, etc. ; celle du boucher, le hachoir, les balances à plateau, le bœuf qui plie les pattes de devant empesé qu’il est par une barre de fer planté sur sa tête entre les deux yeux, et, ainsi selon ce qu’étaient la famille et les défunts.

 

Stèles discoïdales du site de Mus à Doazit (40)
Stèles discoïdales du site de Mus à Doazit (40) aujourd’hui disparues. A droite les outils d’un menuisier ou d’un charpentier ? (dessin attribué à Césaire Daugé)

Références

Las bielhes peyres de cementèri, Reclams, Cesari Daugé, mai 1934, p.313
Le tumulus de l’Estaque 2, commune d’Avezac-Prat-Lahitte, Yaramila Tchérémissinoff, 2008
Les stèles disocïdales de Doazit, Philippe Dubedout

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