Allez manger de cette herbe qui est là

A Lourdes, Bernadette a rapporté les paroles de la Vierge et demandé de boire l’eau et manger l’herbe. Manger l’herbe ? Que voulait-elle vraiment dire ? De quelle herbe s’agit-il ? Et pourquoi en manger ? Voilà les questions auxquelles François Agnus répond dans son livre Lourdes, l’herbe de la grotte.

Manger l’herbe ?

Herbe de la Grotte - Manuscrit de BernadetteAnatz béver en’a hont e v’i lavar. Anatz minjar aquera èrba que troberatz aquíu, rapporte la jeune Bernadette. Et elle précise qu’elle l’a fait. Nous sommes le jeudi 25 février 1858.

 

Depuis, à Lourdes, en boucle, cet ordre est présenté au public. Pour les langues romanes :
Và comer daquela erva que ali està (Portugais)
Ve a comer la hierba que encontraràs allà (Espagnol)
Mangiate l’erba di quel prato (Italien)
Allez manger de cette herbe qui est là (Français)

De quelle herbe s’agit-il ?

Herbe de Lourdes - Lithographie de la grotte de Massabielle en 1860 par Charles Mercereau
La grotte de Massabielle en 1860 par Charles Mercereau

L’auteur précise que Bernadette n’a pas nommé cette herbe mais a donné des précisions quand l’un ou l’autre lui en a demandé. Par exemple, elle confie a son amie Jeanne-Marie, de Bartrès, petit village montagnard au-dessus de Lourdes, qu’elle a recraché l’herbe car qu’era maishanta.

Elle était mauvaise, ou “amère” propose l’auteur. On sait aussi qu’elle était verte (et nous sommes en hiver) qu’elle pousse dans l’humidité de l’entrée de la grotte… Bernadette commenta : que sembloue ad cresson mes n’era pas ta boune (graphie originale)/ que semblava ath cresson mes n’èra pas tan bona (graphie classique) / elle ressemblait au cresson mais n’était pas si bonne.

Or Bernadette connaissait les herbes. D’ailleurs, en février on envoyait les enfants dans la montagne ramasser le pissenlit et le cresson, raconte Tintin le berger. Il fallait bien les laver pour ne pas attraper la douve du foie, transmise par les moutons et ne pas les confondre avec la grésille ou la petite cigüe.

En 1860, le père Sempé va voir sur place et demande à des botanistes. En 1878, le père Gros rencontre 200 témoins des apparitions et note méthodiquement tous les témoignages. Aujourd’hui, l’herbe décrite par le père Sempé, la dorine, n’existe plus à la grotte de Massabielle, piétinée par les pélerins et les visiteurs.

Pourquoi manger de l’herbe ?

Lourdes - herbe de la grotteFinalement, le plus surprenant, c’est l’ordre lui-même. Boire de l’eau, aller à des sources miraculeuses, n’est-ce pas plus courant ? Brigitte Caulier dans L’eau et le sacré, 1990, dénombre 2000 fontaines ou sources sacrées en France. Mais manger de l’herbe ? Est-ce un ordre d’humilité ? Un ordre biblique ? ou, comme ont suggéré des bergers simplement pour guérir ? François Agnus développe et propose des commentaires éclairés sur chaque piste ; il souligne aussi la signification de la dorine, δώρο en grec et voulant dire cadeau, don, présent.

L’humilité ? Mais la Vierge ordonne par ailleurs à Bernadette un autre geste, celui de baiser la terre par pénitence pour les pêcheurs. Et l’auteur écarte la mise à l’épreuve d’une jeune fille de 14 ans, asthmatique de surcroît.

Un ordre biblique ? L’auteur explore les textes, le livre de l’Exode : “Yahvé dit à Moyse : Cette nuit-là, on mangera des herbes amères.” Il cite aussi des psaumes où l’on peut trouver des similitudes. Puis il propose une lecture psychanalytique du comportement même de Bernadette qu’il oppose aux réactions des médecins de l’époque : une hallucinée cette fille !

Enfin, plus simplement peut-être, il rappelle un dicton pyrénéen :

Cresson daurat
entà la santat
Cresson doré
pour la santé

Et Wikipedia précise : Cresson doré ou cresson de rocher ou chrysosplenium alternifolium ou dorine à feuilles alternes que l’on trouve dans des endroit humides, à proximité de ruisseaux, de fossés, de rochers suintants…

François Agnus

François Agnus - herbe de LourdesLe Havrais François Agnus (1928 – 2012), philosophe, psychologue, alors représentant des éditions du Cerf, passait régulièrement chez les libraires de Lourdes. Il s’étonna du fait qu’on ne s’intéressât pas à l’herbe mais juste à l’eau. Il interviewa des personnes de la région qui s’étaient transmis oralement des récits, parfois des anecdotes, de Bernadette, de sa famille ou de ses amies d’enfance. Le livre réunit ses travaux à la fois érudits et vivants.

Référence

Lourdes, l’herbe de la grotte, François Agnus, 1993, Editions Résiac, 104 p.

Vous pouvez aussi consulter ce livre à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus, château de Mauvezin, 10 rue du château, 65130 MAUVEZIN, Téléphone : 05 62 39 10 27