Muret, 1213. Et si les Occitans avaient gagné ?

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La bataille de Muret de septembre 1213 voit mourir le roi Pierre 1er d’Aragon, en même temps que tout espoir de vaincre de la part des Occitans. La mode est à la réécriture de l’histoire. Alors, que ce serait-il passé si les Occitans avaient gagné ?

L’arrivée des musulmans et le début de la reconquête

L'invasion de l'Espagne par les Musulmans
L’invasion de l’Espagne par les Musulmans

Revenons sur les évènements qui ont précédé la bataille de Muret.

Le royaume des Wisigoths est en proie à des dissensions internes. Un parti fait appel aux musulmans qui débarquent en 711. Dès 720, ils occupent presque toute l’Espagne et la Septimanie. Eudes, duc d’Aquitaine, les arrête à la fameuse bataille de 721. Les musulmans sont de nouveau battus en 732 à Poitiers par le même duc d’Aquitaine et les Francs de Charles Martel.

En Espagne, le califat de Cordoue éclate en une vingtaine de royaumes indépendants, les taïfas. La Reconquête peut commencer.

Sanche III Garcés, dit le Grand (+1035)
Sanche III Garcés, dit le Grand († 1035)

C’est Sanche le Grand, roi de Pampelune (1004-1035) qui conduit les opérations. Il réunit le Léon, la Castille, l’Aragon, le Sobrarbe et le Ribagorza. C’est lui qui intègre la basse Navarre au royaume de Navarre.

Sanche le Grand est apparenté aux ducs de Gascogne qui l’aident. Quand il meurt dans un combat en 1035, son royaume est partagé entre ses trois fils. Ainsi, Ramire 1er reçoit l’Aragon et y rattache le Sobrarbe et le Ribagorza. Le royaume d’Aragon est né. Et c’est lui qui prend la direction des opérations de reconquête.

Mais Ramire 1er meurt en 1063. Le Pape, inquiet, décide d’en appeler aux chevaliers français pour aller combattre en Espagne. Jusqu’ici, seuls les Gascons aident aux opérations. Plus particulièrement, les Béarnais et les Bigourdans en raison de leurs liens de parenté et de leur proximité.

En 1052, le comté de Poitiers et le duché de Gascogne sont réunis. Étant ainsi plus fort, Guilhem VIII (1052-1086) intervient massivement en Espagne.

La rivalité entre l’Aquitaine et Toulouse

Guillaume IX d'Aquitaine (1071-1126)
Guilhem IX (1071-1126)

Les opérations en Espagne se poursuivent. Cependant, en Gascogne, le duché d’Aquitaine et Toulouse s’affrontent. Guilhem IX l’Enjoué ou le Troubadour, neveu par alliance de Ramon V (Raymond V) de Toulouse (il a épousé Filipà ou Philippa en français, la fille de Guilhem de Toulouse, frère de Ramon V), revendique le comté de Toulouse.

En 1099, Ramon V part pour la première croisade. Son fils Bertran a quelques démêlés avec le Chapitre de Saint-Sernin qui en appelle au duc d’Aquitaine. Guilhem IX en profite pour occuper Toulouse et se proclame comte. Mais le clergé, le peuple et les nobles se liguent contre lui. Il est obligé de déguerpir en 1101.

Alienor d'Aquitaine (+1204)
Alienor d’Aquitaine (+1204)

Guilhem IX fait une seconde tentative en 1113. Comme la première fois, les Toulousains le chassent en 1119. Il meurt alors qu’il est en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Il lègue le duché d’Aquitaine au fils du roi de France (le futur Louis VII) à la condition qu’il épouse sa fille Alienòr. Le mariage est cassé en 1152 et quelques mois plus tard, Alienòr épouse Henri Plantagenêt qui devient, en 1154, roi d’Angleterre. Alienòr revendique le comté de Toulouse et pousse son mari à intervenir.

La guerre entre Aquitaine et Toulouse

Raymond IV de Toulouse (1156-1222), vitrail de la cathédrale Saint-Etienne
Raymond IV de Toulouse (1156-1222), vitrail de la cathédrale Saint-Etienne

Henri Plantagênet marie son fils Ricard (Richard Cœur de lion) à Bérangère, fille du comte de Barcelone. Toulouse est encerclée. La guerre peut commencer. Elle dure de 1159 à 1173.

Henri II assiège Toulouse en 1159. Le roi Louis VII ne peut laisser faire (il a épousé Constance, la fille de Ramon V de Toulouse ; de plus, le roi d’Angleterre aurait possédé la moitié sud du royaume). Il s’enferme dans Toulouse avec son armée. Henri II est obligé de lever le siège après de durs combats. La paix est finalement signée en 1176.

Après 74 ans de guerres, le mariage de Joana (Jeanne), fille d’Alienòr d’Aquitaine avec Ramon VI règle définitivement le litige. Le comte de Toulouse reçoit l’Agenais en dot.

La rivalité entre Toulouse et Barcelone

Revenons en Espagne où la reconquête se poursuit sous l’égide de l’Aragon. En 1131, Pétronille d’Aragon épouse Raymond-Bérenger de Barcelone. Le royaume d’Aragon et le comté de Barcelone sont réunis. C’est Barcelone qui conduit désormais une reconquête qui marque le pas. Aussi, Barcelone regarde vers le nord des Pyrénées et la Provence.

Alphonse Jourdain, représenté dans une lettrine enluminée figurant dans le premier cartulaire de la Cité de Toulouse, réalisé en 1205 (1103-1148)
Alphonse Jourdain de Toulouse (1103-1148), cartulaire de la Cité de Toulouse, réalisé en 1205

En 1112, Anfóns Jordan (Alphonse-Jourdain) de Toulouse épouse une fille du comte de Provence. Une de ses sœurs épouse Raymond-Béranger III comte de Barcelone. Il n’en faut pas plus pour déclencher une guerre pour le contrôle de la Provence. De 1123 à 1125, les deux partis s’affrontent. Un traité de paix accorde le nord de la Durance (le Marquisat) aux comtes de Toulouse et le comté de Provence aux comtes de Barcelone.

Mais, la guerre se rallume en 1132 avec le mariage de Béatrice de Melgueil avec Béranger-Raymond de Barcelone (le fils de Raymond-Bérenger).

Château des Baux de Provence
Château des Baux de Provence

La guerre dure 20 ans et se termine par la défaite du comte de Toulouse. Ce sont les guerres baussenques (pour le contrôle des Baux de Provence). Le toulousain est ravagé et Toulouse assiégée. Encore une fois, la guerre se rallume entre 1180 et 1185 au sujet de la Provence.

Deux nouveaux comtes sont arrivés. Ramon VI de Toulouse épouse Eléonore d’Aragon, sœur de Pierre II d’Aragon. Les deux ennemis se réconcilient. Le traité de Perpignan de 1198 règle le litige définitivement. Le Comminges fait hommage au roi d’Aragon qui lui donne le val d’Aran en compensation.

L’Aragon pousse ses pions en Gascogne

Alphone Ier d'Aragon dit le Batailleur  (+1134)
Alphone Ier d’Aragon dit le Batailleur  (+1134)

Gaston IV de Bearn revient de la 1ère croisade, auréolé de son exploit lors de la prise de Jérusalem. Il combat auprès d’Alphonse 1er dit le batailleur, roi d’Aragon. La reconquête avance à grands pas. Les deux compagnons de combat meurent à quelques mois d’intervalle.

Pierre III de Gabarret devient vicomte de Béarn. Il épouse Mathe des Baux (de Provence), cousine de Raymond-Béranger de Barcelone. Leur fille Maria (Marie) hérite du Béarn.

En 1154, Marie de Béarn se rend à Canfranc et fait hommage du Béarn à Alphonse II, roi d’Aragon. La Bigorre qui est alors vassale du Béarn en fait autant.

Pour assurer sa mainmise sur le Béarn, le roi d’Aragon oblige Marie à épouser Guilhem de Montcada (Guillaume de Moncade), un seigneur catalan. Peironèla (Pétronille) de Comminges, nièce du roi d’Aragon, doit se marier avec Gaston VI de Béarn, déjà vassal du roi d’Aragon (les Montcada règneront sur le Béarn de 1228 à 1290). Maria hérite de la Bigorre et du Marsan. Le royaume d’Aragon-Barcelone détient désormais les comtés et vicomtés du nord des Pyrénées.

Le dénouement de la bataille de Muret

Comté de Toulouse et Aragon en 1213 - l'alliance pour la bataille de Muret
Occitanie et Aragon en 1213

Au travers des liens matrimoniaux liés pendant la reconquête et des rivalités féodales pour la possession de nouvelles terres, nous voyons se mettre en place trois grands blocs : le duché d’Aquitaine maintenant anglais, le comté de Toulouse qui s’étend de l’Agenais au Marquisat de Provence et le royaume d’Aragon réuni à Barcelone qui possède le Rouergue et qui contrôle le Béarn, le Marsan, la Bigorre, le Comminges, le comté de Foix, le Roussillon et la Provence.

La croisade des Albigeois s’abat alors sur l’Occitanie. Simon de Montfort distribue des terres aux croisés. La croisade devient une guerre de conquêtes.

Pierre II d'Aragon (+1213) mort à la bataille de Muret
Pierre II d’Aragon (+1213)

Ramon VI de Toulouse fait alors hommage au roi d’Aragon en janvier 1213. Pierre II d’Aragon a les mains libres depuis sa grande victoire de Las Navas de Tolosa en 1212. Par conséquent, il peut s’engager pour défendre ses vassaux et son royaume à cheval sur les Pyrénées.

Hélas, la bataille de Muret voit s’écrouler tout cet édifice. Pierre II d’Aragon y meurt. C’est la fin du royaume à cheval sur les Pyrénées. L’Aragon se tourne désormais vers le sud car il faut continuer la  reconquête.

Finalement, le grand gagnant est le quatrième larron, Philippe Auguste, roi de France, qui intervient et rafle la mise. Il se débarrasse des prétentions aragonaises au nord des Pyrénées, isole l’Aquitaine et met la main sur un morceau de choix : le comté de Toulouse.

Que ce serait-il passé si les Occitans avaient gagné la bataille de Muret ?

Pour parodier une chanson de Michel Sardou (qu’il veuille bien nous pardonner !) :

Si les français n’étaient pas là,
Nous serions tous en Occitanie, …

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe réformée (1990)

Références

Les comtes de Toulouse, 1050-1250, Jean-Luc DEJEAN, Editions Fayard, 1979.
Quand l’Islam était aux portes des Pyrénées, Pierre TUCOO-CHALA, Editions J&D, 1994.
La guerre de Gascogne 1, Serge Clos-Versaille, Escòla Gaston Febus
La guerre de Gascogne 2, Serge Clos-Versaille, Escòla Gaston Febus

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